The Project Gutenberg eBook of Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume I

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Title: Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume I

Author: Léon Gozlan

Release date: April 23, 2012 [eBook #39512]
Most recently updated: January 25, 2021

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TOURELLES: HISTOIRE DES CHÂTEAUX DE FRANCE, VOLUME I ***

LES TOURELLES.

I

Romans du même Auteur:
 
LE NOTAIRE DE CHANTILLY, 2 vol. in-8.15fr.
LES MÉANDRES, 2 vol. in-8.15 
WASHINGTON LEVERT ET SOCRATE LEBLANC, 2 vol. in-8.2250
LE MÉDECIN DU PECQ, 3 vol. in-8.15 
Sous Presse:
LA CONJURATION DU SOULIER, roman historique, 2 vol. in-8.
UNE NUIT BLANCHE, 2 vol. in-8.

 

      PARIS.—Imprimerie de Ve DONDEY-DUPRÉ, rue Saint-Louis, 46, au Marais     

 

 

 

LES
TOURELLES

HISTOIRE DES CHATEAUX DE FRANCE,

PAR

M. LÉON GOZLAN.

I


PARIS.
Dumont, Libraire-Éditeur,
PALAIS-ROYAL, 88, AU SALON LITTÉRAIRE.
1839

TABLE DES MATIÈRES

LES CHATEAUX DE FRANCE.

INTRODUCTION.

Tant que durera en France l’esprit conservateur créé par la Restauration, les vieux monumens qui nous restent seront respectés. Par une conséquence immédiate de son retour systématique aux affections du passé, la Restauration, en relevant la pierre de l’autel et en restituant au trône la majesté antique, ne pouvait manquer de songer à la réédification du temple et du palais. On interprétera, si l’on veut, dans toutes les proportions du blâme et de l’éloge, la cause de ce service intéressé rendu à la nation; il n’y aurait que de l’ingratitude à en nier les résultats. Demanderions-nous jamais au désert de couvrir de sable les pyramides, quand même il serait vrai que ce fût au singulier caprice d’une courtisane égyptienne que nous devrions de les admirer? Ne sommes-nous pas tout disposés au contraire à pardonner aux flatteurs de Néron les statues, les temples, les arcs de triomphe que leur bassesse lui a élevés? Quel est le système, quelle est d’ailleurs l’opinion dont on tenterait de se faire, à cinquante ans de distance, le défenseur officieux, qui durera autant que la pierre miliaire de la grande route, que la borne grossière du coin de la rue? Pour notre part, nous ne tairons pas que nous préférerions, si nous avions un choix à faire, les âges de despotisme qui fondent, aux époques de liberté dont il ne reste rien. Il est bien entendu que nous nous plaçons, en raisonnant ainsi, sur un terrain d’où l’on ne découvre aucune question d’intérêt social essentielle au bonheur de l’humanité, lequel passe avant tout et n’admet aucune comparaison. Seulement on ose penser que si les trois siècles de compression morale qui ont pesé sur Venise ont compté plus de monumens en tout genre que n’en verront jamais peut-être les siècles d’indépendance promis à New-York et à Philadelphie, le souvenir de la postérité sera plus vif pour les siècles et pour le peuple glorieux avec un peu moins de liberté, que pour les générations libres avec beaucoup moins de gloire.

La Restauration cependant ne put exprimer qu’une tendance isolée en tournant des regards exclusifs d’attachement vers les reliques du passé; elle éveilla même beaucoup de préventions fâcheuses contre elle en laissant trop croire au peuple qu’elle n’avait des élans rétrogrades que parce qu’elle était mue par des doctrines surannées. Son bon vouloir pour les arts faillit être pris en aversion à cause de cette solidarité présumée entre sa conduite et ses principes; solidarité qu’elle ne chercha pas assez peut-être à nier. Bientôt on imputa au zèle d’une dévotion outrée, et fort peu en harmonie avec la tolérance d’une époque qui n’avait jamais cessé d’être sceptique, les réparations faites aux anciens édifices religieux du royaume. Ces réparations, il est vrai, ne s’effectuèrent qu’à côté de la création simultanée d’une foule de priviléges en faveur du clergé. N’y eût-il en cela qu’un tort irréfléchi, il n’en fut pas moins tenu compte par l’opinion publique.

Heureusement que la littérature vint épouser une question si belle, la dégager des caresses d’une protection qui l’étouffait, et la décider dans le sens le moins hostile à l’esprit de liberté qui circulait alors. Quand d’illustres poètes eurent élevé un cri unanime entre le trône et le peuple pour demander grâce en faveur de nos vieilles cathédrales sur le point de disparaître, tant la révolution les avait minées en y trouant des clubs, l’opinion nationale, mieux invoquée, fut gagnée à la cause de nos monumens; l’ode et l’élégie nouvelles achevèrent le miracle de conservation. Ainsi la royauté, la religion et la littérature, comme un triple lierre, s’enlacèrent pour cimenter des ruines et les raffermir contre le pied de la barbarie qui les foulait.

Cette croisade forma une espèce d’esprit nouveau qui s’empara de la jeunesse, de jour en jour moins attentive aux rauques déclamations du jacobinisme expirant. Ceux qui ne voulurent pas entrer dans l’église à la voix des missionnaires, à tort ou à raison affublés du titre de jésuites, ceux-là du moins, sans être accusés de fanatisme, purent entourer de leur adoration les merveilles extérieures des basiliques. A défaut de ferveur, ils eurent de l’admiration à épancher, rachetés, par la poésie, du péché de démolition, inventé et commis par leurs pères.

Du haut du trône et des classes intelligentes, le respect pour nos vieilles pierres descendit chez les masses, qu’on ne remue, quoi qu’on en dise, qu’avec le levier inflexible des principes, qui ne marchent qu’avec le mot d’ordre, promptes à élever jusqu’aux nues des basiliques, si la foi l’ordonne, avec un Jules II, aussi promptes à les démolir de fond en comble avec un Carlostadt, si une doctrine iconoclaste les y porte.

La bande noire fut la dernière expression, le coup de grâce, de la philosophie du XVIIIe siècle, redoutable expression qu’exagéra, l’écume à la bouche, la révolution française, et à laquelle se rallia, avec un sang-froid plus méprisable que l’emportement haineux de 93, l’ignorante brutalité de l’empire. De déductions en déductions, la philosophie avait renié Dieu et la hiérarchie humaine; c’était dur, c’était sans doute faux, mais ce n’était que cela; la révolution proscrivit le culte et trancha la tête aux possesseurs de châteaux; c’était de la vengeance, quelque chose de sauvage, de cruel, mais du moins était-ce de la force; l’Empire seul vendit sans aucun prétexte de danger, sans l’excuse de l’athéisme, les pierres de taille des châteaux aux plâtriers, le plomb aux marchands de gouttières, les forêts de haute-futaie aux chantiers de construction; et ceci est du dernier vil. Anéantir le passé, c’est faire de l’histoire; le vendre, c’est un métier qui n’a pas encore reçu de nom dans un pays, dans le nôtre, où cependant la langue du crime est la plus riche.

Je ne me contredis point ici avec les vues assez franchement exposées en tête de l’histoire du château d’Écouen. La bande noire, je le répéterai, ne démolit point les châteaux sans le consentement des propriétaires; et, à cet égard, les propriétaires ont de longues circonspections à observer; mais la bande noire est coupable comme exécutrice de la sentence de mort portée contre nos monumens. Elle partage l’iniquité de l’arrêt. Quoique simples instrumens de la loi, les bourreaux ne se réhabilitent jamais.

Les choses ont ainsi marché; la démolition s’est arrêtée; la halte est consolante. Il s’agit maintenant d’entretenir et d’améliorer encore une situation que seraient capables de changer un règne mauvais, une opinion nouvelle, une mode peut-être. Sans doute les moyens de perpétuer l’esprit de conservation qui règne ne sont ni nombreux ni faciles. Comme je n’ai pas eu un choix aisé à faire parmi ceux qui se sont présentés en petit nombre au bout de mes recherches, on me pardonnera de n’avoir pas été plus heureux en m’arrêtant au moyen que je ne tarderai pas à proposer.

Si l’on n’aimait pas les châteaux avant la révolution, ce n’était pas du moins sans raisonner la haine qu’on leur portait. On haïssait l’institution de la féodalité dans la forme matérielle qu’elle avait adoptée. Quoique affaiblie, languissante, desséchée et méconnaissable, la féodalité palpitait et vivait derrière son épais vêtement de pierre. A force d’absorber en lui la vitalité redoutable de la souveraineté et tous ses attributs,—le seigneur, le maître, le juge, le geôlier, le bourreau,—le château était devenu un être animé, vivant, qu’on découvrait de tous les points, du bout de la plaine, du haut de la montagne ou du fond du vallon; debout hiver ou été; qu’avaient vu les vieux, que verraient les jeunes. On naissait, on vivait, on mourait sous son ombre et sous sa menace. Il planait sur la terre et sur l’existence. Il était la clef de la ville et du bourg; il en était l’ornement et la terreur. Sous le ciel rien n’était plus élevé et plus connu. La justice n’était pas, comme de nos temps surchargés de lois, un livre inintelligible; la punition n’était pas une menace problématique, cachée dans les replis d’un homme vivant quelque part. La justice et la punition, c’était cet amas de pierres anguleuses dressées et immobiles, siégeant toujours en plein air; c’était le château. De là un respect héréditaire, un effroi passé dans le sang de ceux qui en dépendaient, et plus tard une horreur universelle pour tant d’obsession.

On explique dès lors le peu de cas que devaient faire de l’architecture des châteaux des hommes qui les maudissaient ainsi avec tant de raison. Il y avait peu de place dans leur cœur ulcéré pour une admiration qu’il leur aurait fallu acheter par l’abandon de la vengeance. Les voûtes d’une prison, quelque belle qu’en soit la coupe, touchent peu le prisonnier qu’elles écrasent. Quand les châteaux furent désignés au marteau, on crut moins abattre des pierres que frapper un monstre, un géant, un fléau, un démon de dix siècles, ayant corps de rocher, bras de fer noués en chaînes, tourelles percées pour yeux, pont rouge pour langue, créneaux pour dents, fossés pour ceinture. Je n’exagère en rien. On ne renversa pas les châteaux; non! le mot est impropre, on les tua.

Si un principe de haine abattit les châteaux, qu’un sentiment de curiosité relève ceux qui ont échappé à l’extermination. On aime ou l’on déteste les emblèmes à raison des souvenirs qu’ils éveillent. Emblèmes de domination avant leur chute, depuis leur chute les châteaux ne sont plus que des pierres mémoratives sur lesquelles le feu de la vengeance a passé. Ce sont choses vaincues, curieuses et respectables à la fois, et qui le deviendront d’année en année davantage, si l’on invite à les connaître, à les parcourir, à les toucher. Le moyen de conserver les châteaux est donc de faire de leur conservation une vanité nationale, pareille à celle qui nous grandit à nos propres yeux quand nous parlons du Louvre ou de la Colonne. Lorsque ce nouvel orgueil si justifiable et si utile existera, la France se sera créé un motif de plus de s’aimer dans sa dignité et dans ses richesses archéologiques; un motif de plus pour accroître la sainte défiance où il lui est commandé de vivre sans cesse en face de l’étranger. Plus le sol est aimé, plus on le défend; plus il se distingue par sa valeur territoriale, plus on l’aime. Retranchez de Paris la coupole du Panthéon, le dôme des Invalides, les tours de Notre-Dame, le Louvre et la Bibliothèque royale, et vous ôtez à la défense de Paris, dans l’hypothèse d’une invasion, plus de trente mille combattans.

J’estime que les nombreux châteaux encore debout sur le sol de la France ne méritent pas moins que les principaux monumens de Paris la faveur d’être mis au rang des causes sacrées dont la patrie doit se souvenir quand elle s’arme pour repousser l’ennemi. Est-ce que la perte du château d’Amboise ou de Chenonceaux ne serait pas aussi vivement sentie que la perte bien plus réparable d’un pont sur la Seine, fût-ce celui d’Austerlitz ou d’Iéna? Quand je dis le château d’Amboise, n’est-ce pas indifféremment que je le nomme entre d’innombrables résidences, telles que le château d’Anet, le château de Saint-Germain-en-Laye, les châteaux de Maisons, de Grosbois, de Chantilly, de Rosny, d’Écouen, de la Roche-Guyon, d’Ancy-le-Franc, de Vaux, de Mouchy, de Savigny-sur-Orge, de Rambouillet, etc.?

Il est sans doute très-méritoire de grouper sur un point les mille espèces d’armes dont les hommes ont fait usage, pour s’entretuer, depuis qu’ils vivent en société; de flatter le côté guerrier de leur instinct par l’étalage éblouissant, complet et symétrique de tous les instrumens de mort dont ils disposent, depuis la masse d’armes, la hache au double tranchant, les armes d’hast, les espadons et les flamberges; depuis l’arc sauvage, la flèche empoisonnée et l’arbalète grossière; depuis la carabine à rouet et l’espingole jusqu’aux pistolets de luxe montés sur ébène et diamans; depuis le canon jusqu’au mortier; depuis l’armure pesante de Bayard jusqu’au sabre vaincu du dey d’Alger. C’est très-louable. L’histoire de l’homme marche côte à côte avec l’histoire de tout ce qu’il a façonné pour sa défense. Aucun essai des civilisations violentes par lesquelles nous sommes passés, et dont nous ne sommes pas encore sortis peut-être, n’est à dédaigner. Ne rejetons rien; classons et comparons. Conservons d’abord. Mettre en regard les œuvres des siècles, c’est le seul moyen de juger le progrès; c’est pouvoir être modeste ou fier avec raison pour son propre siècle. De l’exactitude et de la confrontation des témoignages naît l’impartialité de l’opinion. On est bien près d’être meilleur quand on se compare, sans la contrainte du moraliste.

Les mêmes éloges sont dus à ceux qui rétablissent le mobilier du moyen âge et des premiers temps de la renaissance, qui parcourent nos provinces pour moissonner, à travers les vieilles villes moisies, les maisons branlantes et les appartemens en ruine, des fauteuils et des lits où le XIVe et le XVe siècle ont dormi; meubles morts, meubles embaumés; chroniques de chêne où la rudesse et la naïveté des temps sont écrites en sculptures franches comme le parler de nos aïeux. Les armures de fer nous ont dit le guerrier; ces bahuts ciselés, ces tables torses, ces siéges, ces habits, ces ornemens, nous diront le seigneur, l’homme de justice, le bourgeois, l’homme d’église, l’évêque, l’abbé, le moine, le manant, la grande dame et la paysanne. Radieuse résurrection! elle nous fait revivre au milieu du passé, elle nous rend à nos familles éteintes, elle trompe la destruction, elle nous vieillit par la pensée en nous laissant notre âge, elle nous remplit de la sublime gravité de la mort sans nous ôter les joies de la vie.

Cette intelligente patience, qui associe pièce à pièce les morceaux épars des siècles brisés par l’action du temps, est la manifestation évidente du besoin qu’a l’homme de se connaître tout entier, à travers ses transformations. Sa vanité personnelle y est plus intéressée qu’il ne croit. En récompense de l’immortalité qu’il ménage aux œuvres des races antérieures, il attend la perpétuité des siennes; il hérite et il lègue dans un esprit d’égoïsme qui aspire à un but obscur. La solution des problèmes de l’humanité lui échappe, mais il en arrange les chiffres avec un infatigable zèle.

Et quand il a artificieusement échafaudé des armes, des cottes de maille, des gantelets, des mitres, des casques et des brassarts, il fait passer le souffle de l’histoire par la bouche sonore de son fantôme. Et combien l’histoire semble alors une voix humaine, ainsi exprimée. Lire Brantôme dans le cabinet de M. du Sommerard, n’est-ce pas comprendre Brantôme comme si le personnage dont il est l’historien vous parlait face à face? Ce vieux, ce raide, ce coloré, ce bavard, cet interminable langage, affecté comme une flatterie de cour, libre au même instant comme un propos de camp, parfumé à chaque période, italien par la pointe de libertinage, gascon avant tout, espagnol par la redondance, français par ses bouffées de vanterie; eh bien! ce langage devient la vérité même au pied de cette armure de François Ier, le héros de Brantôme; devant la longue épée de Pavie qu’empoigne une manchette brodée à mille points, toute dentelée de festons; poignet aventureux, terrible et galant, qui eût écrit le livre de Brantôme, si Brantôme ne l’eût décrit. Et comme ce lit d’or et de brocart, à colonnettes évidées, bien soyeux, bien bas, ouvert de tous côtés comme le cœur du grand roi, trône, siége et lit à la fois, ajoute encore à la crudité de Brantôme nous montrant les amours royales assises et couchées, et nous les disant effrontément par leurs noms et par leurs qualités. Le lit est un commentaire naturel à la phrase. Il complète le livre du sire de Bourdeille.

Que d’autres délicieuses révélations sur les mœurs privées ne nous font pas ces menus trésors domestiques, chefs-d’œuvre de l’industrie de diverses époques; ces armoires aux innombrables tiroirs, ces tiroirs peuplés de compartimens; ces dressoirs ployant sous les vaisselles, témoignage des objets dont s’enorgueillissait l’opulente simplicité des ménages; ces couteaux aux manches d’ébène, ciselés par l’adresse, aux lames flexibles, affilées pour la dextérité des écuyers-tranchans; ces gobelets dont la sobriété n’avait pas évasé le cristal, et tous ces meubles qui portent, comme des médailles, l’empreinte des mœurs régnantes et la date de la vie! La patience qui recueille, le goût qui classe, vrai génie de la collection, semblent, on le voit, n’avoir rien négligé pour remonter, pièce à pièce, et évoquer dans son ensemble la vie matérielle d’autrefois. Et cependant, en s’établissant au milieu de cette évocation, on éprouve un isolement incommensurable, dont le cœur est tout d’abord surpris. Un lien manque, et l’on veut s’en rendre compte. Qu’est-ce donc? aurait-on posé à une salle du XIVe siècle des vitraux du XVIe? un anachronisme est-il tombé dans la coupe de l’illusion? Non. Mais vous ne voyez donc pas que vos trésors manquent de palais, que vous les avez amoncelés en plein air, comme les peuplades errantes des caravanes entassent sur le sable les produits qu’elles sont allées chercher, à travers mille périls, au loin, en Perse, dans la Tartarie, dans la Chine, aux bords du pôle? Vous êtes allés loin aussi; vous revenez du moyen âge: et vous jetez cela pêle-mêle au soleil. Vous croyez bâtir, vous empilez. Votre temple n’est qu’un bazar. On n’y ressent, une fois dedans, ni amour, ni respect, ni plénitude de croyance surtout. Interrogez-vous, regardez bien. Vous n’avez oublié que la maison, les quatre murs, la porte et les toits à votre mobilier pour l’abriter et pour le contenir. Vous nous dites: Voilà un évêque, sa tête a la mitre, sa main violette a le bâton pastoral, son doigt a l’anneau. A merveille. Mais où est la maison épiscopale? où est l’indivisibilité antique de la demeure et de l’homme? Reste la cathédrale, répondrez-vous. Reste-t-elle? Soit! Mais voilà la chaussure bourgeoise du XIVe siècle, le feutre, le pourpoint du bourgeois. Où est la maison du bourgeois? le pignon aigu aimé des hirondelles? Où sont les frêles tourelles, liées en gerbes autour de la maison? les murs épais, les escaliers raides, les salles nues, brumeuses, pleines de vent, de froid et d’écho, flanquées de bancs? où sont les croisées dentelées, fleuries en rameaux de vignes; les gouttières en saillie de plomb, faisant la grimace aux grimaces des passans? Cela n’est plus, répondrez-vous en soupirant. D’autres ont le courage d’ajouter: N’est-ce pas le destin des villes, et par conséquent des maisons, de céder le terrain à d’autres maisons mieux appropriées aux besoins nouveaux? On veut du jour, de l’air; on rentre les maisons, on redresse les villes; on vit rapidement; on les aligne pour que la vie suive le cours des ruisseaux et aille vite au torrent, à la mer, à l’oubli. De là les villes larges, propres, éclairées et droites; mais de là aussi plus de villes, excepté quelques-unes encore, de ces maîtresses villes fortifiées, bardées de murs, et contournées, fuyant de la tête et rentrant le flanc, comme font ceux qui assiégent; peu de ces villes qui nous expliquent la violence des agressions par les témoignages de résistance qui restent. Voyez ces villes. L’épaisseur de leurs murs dit la crainte; leur hauteur, l’audace. Viennent les chroniqueurs: deux murs étant donnés, on sait l’histoire. Vienne le fait; la preuve est acquise: la voilà. Chaque pierre de la ville de Senlis est une lettre pavée de l’histoire de la Ligue.

Toujours fier de vos conquêtes incomplètes sur la destruction et l’oubli, vous ajoutez: voilà le baron; sa cotte de maille, son pourpoint; voilà le seigneur et la tapisserie or et soie de ses appartemens; ses fauteuils brodés à ses armes, ses meubles écaillés de nacre et d’ébène, aux pieds fourchus de cerf, aux revêtemens de citron où ramagent des oiseaux, ses tables de marbre façonnées en mosaïque; voilà le seigneur sans doute, mais où est le château?

Est-ce que le château n’a pas été balayé comme l’abbaye, le monastère, la ville antique et forte, le manoir et la tour? Le château aurait-il été trouvé plus dur dans le mortier où l’on a tout pilé?

Sans passer d’un œil sec sur des pertes nombreuses, il faut s’avouer que le mal fait aux châteaux aurait pu être et plus grand et plus irréparable. Impatiente et aveugle, la colère s’égare. Elle frappe souvent à faux et s’ébrèche.—Intention de la Providence, ou lassitude des démolisseurs, quelques-unes des plus caractéristiques demeures féodales sont encore debout sur le sol de la France. Probablement elles ne renfermaient pas, pour être vendues, les conditions nécessaires à un marché avantageux. Beaucoup d’entre elles ont opposé une résistance presque intelligente à la rage de la mine; elles se sont défendues. La dépouille n’aurait pas valu l’assassinat. De guerre lasse, on les a laissées vivre après les avoir mutilées au front et aux extrémités[A].

Eh bien! sauvez ces châteaux des derniers outrages qu’ils pourraient recevoir encore à la hausse du plomb et de la pierre de taille. Ils sont à vous, si vous le voulez. A cette mer profonde qu’on appelle budget dans la langue politique enlevez quelques seaux d’or, et répandez-les aux pieds des possesseurs indifférens de ces châteaux: ils prendront et laisseront prendre. Nullement honteux pour eux, combien le marché sera profitable pour nous, pour l’histoire, pour le pays! Constituez ensuite, de ces châteaux, qui ne seront plus menacés, à chaque mort de chef de famille, de la vente par licitation, autant de propriétés nationales. Une fois au pays, le pays les entretiendra comme il achète et comme il entretient, et je ne sais trop, je l’avoue, dans quelle affection beaucoup trop érudite, beaucoup trop dispendieuse et fort peu nationale, des tombeaux de granit venus de la Haute-Égypte à travers les mers jusqu’à Paris, jusqu’au centre du Louvre. N’est-ce pas la nation qui s’impose des privations, qui paie plus cher son vin, sa nourriture, sa lumière, pour arracher à la bourgade de Luxor son obélisque noir, et le placer au milieu d’une ville sans parenté de rang, de langue, de nom, d’origine avec Luxor; un obélisque muet pour nous, comme nous serons sourds pour lui; qui parlerait des Pharaons, quand le soleil l’échaufferait, si Paris avait un soleil, aux sujets de Louis-Philippe ou à ceux de ses fils; vol fait au désert, à l’antiquité, à la poésie, à Dieu, qui inspire chaque chose pour chaque lieu, qui fait mûrir les monumens comme les fruits pour un climat et non pour un autre. La statue de Pierre-le-Grand, transportée de Saint-Pétersbourg sur la place Louis XV, la cathédrale de Reims mise au centre d’une promenade du Mexique, la colonne de la place Vendôme volée par des Arabes et vissée au milieu du désert de Sahara, ne seraient pas de plus monstrueux accouplemens que l’obélisque de Luxor et Paris.

N’y a-t-il aucune question d’étonnement à s’adresser lorsqu’on voit d’un côté le soin qu’on prend de conserver les monumens romains dont nous sommes restés en possession, et d’un autre côté l’indifférence où l’on est à l’égard des monumens, autrement nationaux, en faveur desquels je réclame? Certes, nous ne nous élevons pas contre l’attention particulière dont les débris de l’époque romaine sont l’objet de la part des inspecteurs officiels du gouvernement, mais nous désirerions seulement que cette attention fût moins exclusive, moins partiale; qu’elle se détournât un peu des ruines d’un temps sans doute à jamais vénérable, mais, on en convient, un peu effacé dans nos affections, pour se porter vers les restes d’une civilisation plus voisine de notre ère. Il est bien de rattacher le respect pour l’antiquité aussi haut que possible: ne repoussons même pas dans l’oubli ces énigmes de pierre dont la vieille Gaule est semée, désespoir de l’érudition qui s’émousse à les soulever. Que les dolmens de Carnac, que les menhirs, que les cromlechs druïdiques occupent une place, la première, par ordre des temps, sur l’échelle des monumens religieux et politiques, personne ne s’en plaindra. Dans cette galerie pratiquée au cœur de la Gaule, qui ne voudrait voir figurer également la Maison-Carrée de Nîmes et le Cirque, les restes du palais Galien à Bordeaux, les belles portes de Saint-André et d’Arroux à Autun[B], l’arc de triomphe et l’amphithéâtre de Saintes, le gigantesque pont du Gard, l’élégant aquéduc de Jouy-les-Arches, la pile de Cinq-Mars sur la Loire, épitaphe de l’Armorique? et ce château de Lourdes, élevé roches sur roches par les Romains au milieu de la chaîne des Pyrénées? Vincennes des aigles, tour à tour goth, vandale, anglais, aux comtes de Bigorre, à ceux du Béarn, pierre éternelle, comme ces diamans monstrueux qui ne quittent jamais la royauté, dot d’Henri IV, prison d’état sous Napoléon. Mais n’avons-nous été que des colonies romaines? Nous avons été aussi, si nous ne nous trompons, des communes affranchies, des pays différemment gouvernés, partagés, dominés; nous avons été découpés par le sabre de la conquête, en duchés, en comtés, en seigneuries, en baronnies, en châtellenies, titres de possession légitimes ou usurpés, taillés à vif dans le roc, dessinés sur le sol.

Je dis encore que la nation, et en cela je la blâme moins que je ne divulgue son aveugle générosité, envoie chaque année des vaisseaux en expéditions lointaines dont la plus économique ne coûte pas moins d’un million. Et qu’arrive-t-il? Que ces vaisseaux, de retour au port, rapportent à la nation deux plantes inconnues, deux papillons mal décrits auparavant; deux plantes et deux papillons,—un million! Encore si cette plante était la pomme de terre ou le thé!

Je conclus dès lors que la nation, si dépensière pour des raretés problématiques, mais cependant, je l’avoue, difficiles à négliger dans l’état de rivalité scientifique où vivent les peuples les uns à l’égard des autres, peut également se sacrifier pour des acquisitions plus personnelles au pays et bien plus en danger d’être perdues à tout jamais, si on ne se hâte de les sauver.

Je ne demande pas qu’on achète tous les châteaux épars sur le territoire; ce serait agir avec la prodigalité épicière des marchands de bric-à-brac, et non avec le discernement exquis qu’il importerait de rencontrer chez ceux qui seraient chargés de la délicate mission de faire un choix. Le choix porterait sur les châteaux bien caractéristiques d’une époque; parmi ceux-là on s’approprierait les mieux conservés. Nous indiquerons bientôt ceux qui, à notre avis, mériteraient d’être acquis à cette incomparable collection, destinée à être l’unique dans le monde. Notre liste sera sans doute imparfaite, mais nous demandons qu’on y voie seulement la gradation chronologique qu’il serait utile d’établir entre les châteaux, afin que jalonnés par époque ils marquassent la voie par où les événemens ont dû passer depuis neuf ou dix siècles. Je trace avec le doigt sur le sable; les habiles apporteront la science et l’équerre.

Dans ces châteaux, possessions immuables du pays, on introniserait tous ces meubles entassés ailleurs sans raison et sans ordre. Leur place y est marquée, comme le dattier a la sienne sous le soleil de l’équateur et le saule au bord des fontaines. Ils seront là dans leur atmosphère, dans leur meilleur jour, chez eux, en un mot: à château du XVe siècle, portes, panneaux, fauteuils, tentures, tables, ornemens du XVe siècle. Ainsi pour tous.—Pourquoi le tableau ici et la bordure là-bas? pourquoi de deux regrets ne pas faire, lorsqu’on le peut en les réunissant, une joie nouvelle?

Quel est, après la moralité qu’on en tire ou qu’il est imposé d’en tirer, le but des études historiques? N’est-ce pas de ressusciter pour l’intelligence l’édifice écroulé du monde, sa couleur et sa forme? Ainsi considérée, l’histoire n’est-elle pas l’exhumation d’une statue, la restauration d’un tableau? Quelle évidence plus grande n’a-t-elle pas quand elle s’inféode avec ténacité sur la terre! Qu’elle se localise, comme dans certaines peintures de Walter Scott, en se plaçant au bord d’un fleuve, sur la pente de la montagne et à tel angle sous le soleil!

Ne sommes-nous pas heureux de n’avoir pas besoin de recourir aux efforts toujours décevans de l’imagination, aux emprunts, rarement complets, faits à l’érudition, pour bâtir notre grande cité féodale?

Elle existe; je vous la montre: elle est debout; la voilà. Aimeriez-vous mieux qu’elle fût anéantie, pour avoir le triste avantage de la recréer selon vos fictions? Vous faut-il de la mélancolie ou de la réalité? Être de regret et de destruction, l’homme aurait-il besoin d’abattre pour obéir à la nécessité de pleurer ensuite sur les ruines qu’il a faites?

On rattacherait d’abord à ce musée les plus vieux manoirs de la monarchie, ceux qui lui furent d’abord une défense, puis une tyrannie, semblables à ces anciens boucliers dont le milieu était un dard et avec lesquels on tuait en se couvrant.

Prévoyant les difficultés que doit rencontrer notre projet auprès des autres et de nous-même, nous sommes plutôt arrêté qu’effrayé par un doute qui nous vient; ce doute le voici. Ce musée se composera-t-il de châteaux placés dans un rayon de quelques lieues, tiré de Paris? sera-t-il formé de maisons historiques à la portée des étrangers qui visitent la capitale? ou bien, sans avoir égard à leur éloignement, à leur dissémination, s’appropriera-t-on les châteaux placés à toutes les distances, au centre de nos diverses provinces? Notre avis demeure suspendu; car, si nous sommes sûr qu’il reste assez de châteaux sur le sol de la France pour avoir une représentation fidèle du caractère de chaque époque, depuis la fin de la seconde race jusqu’à nous, nous ne sommes pas également convaincu qu’on arriverait au même résultat en ne tenant compte que des châteaux bâtis dans la circonscription de l’ancienne Ile-de-France ou peu en dehors. Cependant, si l’on se confirmait dans la possibilité de concentrer les domaines seigneuriaux autour de Paris, nous préférerions ce dernier parti au premier, parce que les étrangers et les nationaux seraient plus facilement à portée de satisfaire leur curiosité. Les chemins de fer trancheraient victorieusement l’objection des distances. Dans le cas où il serait bien démontré que cette collection monumentale n’est possible qu’en acceptant les distances qu’elle oppose à sa réalisation, il faudrait subir l’obstacle sans prétendre le vaincre. Alors on s’adresserait aux sympathies locales, on mettrait sous les yeux des habitans de nos provinces qu’il dépend d’eux de contribuer à l’exécution d’un projet qui leur vaudrait un double honneur: celui de se montrer fidèles au souvenir de leur origine de famille et celui de doter la France d’un établissement national de plus.

On serait dans une grave erreur si l’on imaginait que les châteaux royaux tombés dans le domaine de l’état et ceux appartenant en propre à la couronne suffiraient, tels qu’ils sont, pour former notre collection. Quand l’idée nous vint de les échelonner par ordre chronologique, travail qui eût été des plus faciles, si même c’eût été là un travail, notre premier soin, on le pense bien, fut d’examiner si chacun de ces châteaux représentait fidèlement une époque, et si l’on était sûr d’en avoir un pour chaque âge de la monarchie. Nos recherches ne furent pas longues; le résultat des premières nous dispensa de les fortifier par d’autres qui ne pouvaient avoir un meilleur sort. Nous eûmes la conviction promptement acquise que les châteaux royaux, Fontainebleau, Versailles, Rambouillet, Chambord, Saint-Germain, Saint-Cloud, etc., etc., n’avaient non seulement, pour la plupart, aucun caractère précis d’antiquité, mais que les principaux d’entre eux réunissaient, par un entassement successif de prodigalités royales, les physionomies diverses, et nécessairement discordantes, de plusieurs règnes. Ayant servi de maisons de splendeur à une ligne de rois jaloux de s’éclipser les uns les autres par la magnificence de leurs constructions, ces résidences avaient fini par être des monceaux d’architecture, des tas de meubles, des marqueteries fatigantes de peintures, un tout dépourvu d’unité et de sens. Fontainebleau peut à bon droit être cité comme le type de ces incohérences, Fontainebleau appelé par un Anglais un rendez-vous de châteaux. Maison de plaisance de nos rois dès le XIIe siècle, simple pavillon de chasse sous Louis VII, Fontainebleau s’agrandit sous Philippe-Auguste et fait les délices solitaires de saint Louis, le plus mélancolique de nos rois, qui le nomme ses déserts. Philippe-le-Bel y naît et y meurt; Charles V sème dans quelques vastes salles de Fontainebleau les premiers volumes d’une collection qui deviendra plus tard la Bibliothèque royale. Et chacun de ces rois, et chacun de leurs successeurs, allonge ou élève la commune demeure, selon qu’il en veut faire un pavillon, un rendez-vous de chasse, un chenil, une bibliothèque ou un tombeau. François Ier ne peut en vouloir faire qu’un palais. Primatice et Rosso dissimuleront par les peintures du dedans les irrégularités du dehors. Paul Ponce enfouira, sous cette montagne formée des pierres jetées par chaque roi en passant, les belles fleurs, les figurations animées de son imagination exquise. Il peuplera cette caverne de salamandres auprès desquelles étincelleront quelques années plus tard les croissans de Henri II. Le désordre passe déjà de l’architecture aux décors. Fontainebleau est comme l’écu d’une vieille maison: plus elle contracte d’alliances, et plus cet écu se charge, se compose, s’embrouille, s’obscurcit et devient inintelligible. De l’Italie, pays de clinquans, les Médicis apportent à Fontainebleau le luxueux mauvais goût des dorures. Épiciers couronnés de Florence, les Médicis plaquent en feuilles aux murs et aux cymaises du château l’or monnayé qu’ils ont gagné dans le commerce. Leur richesse déteint partout. Fontainebleau peut se vendre au poids des sequins de Venise; il est à vingt-trois carats. Meilleur chasseur qu’artiste, l’excellent Henri IV avait collé de l’or sur les peintures de François Ier. Arrive Louis XIV, qui empâte de la sculpture sur l’or, qui divinise le mauvais goût de son aïeul, sauf à laisser à son arrière-petit-fils, Louis XV, le soin de rentrer dans la bonne voie en ravivant les traces effacées du Primatice par les camaïeux de Doyen, de Boucher et de Vanloo. Voilà Fontainebleau Pompadour: la grisaille dévore l’or. Pour achever ce pauvre palais, il n’y manque plus que la colonne toscane de Napoléon. On l’y place. Après la colonne toscane il faut tirer l’échelle.

L’historique de Fontainebleau s’applique également aux autres domaines de la couronne, sans même excepter Saint-Germain-en-Laye, le moins défiguré de tous en apparence par des additions successives; ni Versailles, où éclate avec assez d’illusion l’unité majestueuse de Louis XIV. Nous signalerons avec la précision la plus rigoureuse le vice d’ensemble de ces diverses constructions; nous indiquerons les soudures que toute l’habileté des artistes n’est point parvenue à effacer, quand le tour de les décrire sera venu; en attendant, nous croyons avoir assez fait pour démontrer que, si les châteaux royaux sont de magnifiques amas de pierres, dignes d’être admirés comme pierres, ils ne sont, à tous les égards, d’aucune valeur dans la balance de l’histoire, d’aucun prix comme étude.

Nous rentrons dans la voie de notre sujet.

Nous n’en voudrons qu’à notre maladresse si l’on sent rompre dans la main, à travers notre biographie lapidaire, le fil que nous avons tressé d’histoire et de chronologie afin d’arriver à la compréhension de notre projet. Cependant qu’on accueille nos réserves. Nos épisodes intercalaires sont des lavis et non des peintures. Leur demander l’intérêt qu’ils auraient peut-être sous une forme plus ample serait une rigueur à laquelle nous ne sommes pas habitué; dans tous les cas, nous doutons qu’une insistance plus laborieuse sur des points de simple rappel fût avantageuse à la clarté de notre proposition.

La période romaine réclamerait encore les fortifications aujourd’hui ruinées qui enveloppent la vieille ville de Provins, et principalement la tour qui porte le nom de César. La nomenclature ne serait pas complète si l’on omettait de mentionner ce que renferment de richesses monumentales Aix, Arles et tant d’autres villes du midi de la France.

L’époque mérovingienne ne nous a rien légué. Occupés à se disputer la terre qu’ils avaient usurpée, les Francs ne songeaient guère à la parer de monumens. Peuple sans nationalité, ils tenaient moins à fixer le souvenir de leurs conquêtes par des témoignages de marbre ou de bronze qu’à anéantir les traces de civilisation de la Gaule vaincue. Au surplus, comment les Mérovingiens, dénomination collective d’un peuple et non particulière à une race des rois, auraient-ils été portés à bâtir sur un sol dont rien n’assurait, même pour la plus faible durée de temps, la possession et l’intégrité immobilières? Cinq partages d’états, on le sait, eurent lieu sous les Mérovingiens, qui vécurent et moururent, cela n’est pas douteux, dans les bâtimens romains, assez beaux et assez spacieux pour des barbares. S’ils en brisèrent beaucoup, on doit considérer que, pour l’homme qui n’est pas de moitié dans la confidence d’un monument, dans l’inspiration religieuse ou politique qui l’a élevé, un monument n’est qu’une pierre, et cette pierre insulte à la nullité naturelle de son intelligence; il n’aura pas plus de respect pour les livres. Aux yeux de celui qui n’en possède pas la clef, un livre est une énigme décourageante, une ironie muette contre laquelle on se venge pour l’avoir subie sans la mériter.

Quoique mieux assise sur le territoire mouvant dont elle dépouilla la première race, la race dite carlovingienne ne nous a pas transmis de preuves plus significatives de son occupation. On ne comparera sous aucun rapport les invasions normandes dont elle eut à souffrir dans quelques-unes de ses provinces au débordement de barbares que Charlemagne, à son avénement, refoula à leur source. Charlemagne fut un éclair dans la nuit, illuminant le monde entre les ténèbres qui l’avaient précédé et les ténèbres qui le suivirent. Comme tous les génies qui paraissent dans les temps stériles, il eut l’orgueil de ne puiser qu’en lui-même les ressources de ses entreprises. La force lui manqua; car la force en politique n’est que la durée; et Charlemagne ne vécut pas assez. Géant dont les jours d’existence auraient dû se compter par siècles, à sa mort, qui ne se fit pas plus attendre que celle d’un autre homme, son empire descendit dans la tombe avec lui. Les marbres d’Aix-la-Chapelle scellèrent sous un même couvercle et la boule du monde, symbole de son pouvoir, et la main qui l’avait enfermée.

Il nous reste, de la domination des rois Visigoths, la forteresse qui s’élève au point de jonction de la Sedelle et de la Creuse. Possédée par Louis d’Aquitaine, un des enfans de Charlemagne, elle devint son habitation d’hiver, et fut plus tard la résidence des comtes héréditaires de la Marche, auxquels succèdèrent les apanagistes après la réunion du comté de la Marche à la couronne. Ébranlé par Louis XI, démantelé par Richelieu, le château de Crozant est assis au milieu de la France, à la cime nébuleuse d’une montagne qu’entoure un pays désolé, au-dessus du niveau bouillonnant de deux rivières, la Sedelle et la Creuse.

A côté de ce formidable témoignage de la vigueur féodale, il faut placer les tours de Coucy et de Montlhéry, gigantesques ruines arrivées jusqu’à nous, et dont nous conseillons impérieusement la conservation. On grouperait autour de ces deux pierres étagées de tant de souvenirs les châteaux forts construits à la même époque. Viendraient ensuite les châteaux à grand caractère bâtis sous la branche opulente des Valois et sous celle des Bourbons.

Les deux tours de Coucy et de Montlhéry peuvent se comparer à ces pics élevés qui ont dû voir sous eux les eaux du déluge sans en être couverts ni renversés. Les guerres civiles qui lient la seconde race à la troisième, et tous les troubles nés sous celle-ci, se sont rués comme de l’écume et du sable aux pieds de ces deux tours; mais les hommes et leurs machines de guerre, toutes puissantes qu’elles fussent, leur ont causé moins de dommages que les oiseaux de proie. De leur bec de fer, ils déchiquètent chaque jour ces Babel si lentes à s’écrouler. Coucy n’a plus aucune marque des blessures que lui porta Thibault-le-Tricheur, comte de Blois, ni de celles que lui firent si profondément, pour la posséder et la baptiser de leur nom, les sires de Coucy; mais cette tour s’émiette, bribe à bribe, sous la serre des corbeaux. Voilà à qui elle est restée depuis ces terribles seigneurs dont chaque membre osait dire en face du trône:

«Je ne suis roy, ne prince, ne duc, ne comte aussy:
Je suis le sire de Coucy

En 1400, le duc d’Orléans, frère de Charles VI, acquit la sirie de Coucy. Son fils ayant succédé à Charles VIII sous le nom de Louis XII, la terre de Coucy passa au domaine royal, dont elle ne fut détachée plus tard que pour être constituée en apanage aux princes.

Sous la Fronde, le maréchal d’Estrées fit le siége du château de Coucy sans parvenir à s’en rendre maître, malgré son vif désir de le remettre au roi. Il rentra cependant dans l’obéissance quelques mois après; Mazarin y envoya des ingénieurs avec ordre d’en ruiner la tour et de la pulvériser. Grâce à un tremblement de terre arrivé en 1692, le ministre économisa la moitié de sa poudre. La commotion souterraine fut si violente, que les voûtes de la plupart des appartemens s’écroulèrent; et quelles voûtes que celles du château de Coucy! et que la grosse tour fut fendue comme une cloche de haut en bas. Mais toute fendue qu’elle est, depuis près de deux siècles, la tour de Coucy est encore debout pour un autre ministre ou pour un autre tremblement de terre.

Au bas de cette tour on heurte les débris de l’enceinte qui la protégeait, et dont les murs ont dix-huit pieds d’épaisseur. Ces murs étaient nommés la chemise de la tour. Le terrain, les ruines, la tour, appartiennent à la maison régnante d’Orléans. Les abords des fortifications de Coucy ont été déblayés et rendus accessibles aux curieux autant que l’état des décombres l’a permis.

Coucy et Montlhéry, dont je parlerai plus loin, seraient, quelque point où l’on se plaçât, les phares de cette navigation sur l’océan du passé. Quel charme grave et consolateur, celui de voyager, non avec l’imagination, privilége dont peu ont d’ordinaire la jouissance, mais réellement et avec ses pieds, dans des espaces peuplés des souvenirs matériels de la vie diverse, cent fois modifiée, cent fois bouleversée de nos aïeux, les hommes de l’invasion! On irait de lieue en lieue, et non de page en page, d’un bout de l’histoire de France à l’autre bout. On partirait pour le douzième ou pour le quinzième siècle à son gré, au lieu de parcourir des volumes dont le titre seulement ne demeure pas dix jours dans la mémoire. Plus on travaillera pour les sens, tournés au profit de l’étude, et plus on aura fait pour l’intelligence, chambre noire, où tout s’affaiblissant, les couleurs et les contours s’amincissent en pensée, et où, par conséquent, les pensées ne laissent presque rien. Deux pouces de bronze de la colonne Vendôme ébranlent plus durablement le cerveau que les vingt mille pages des Victoires et Conquêtes. Le mot est l’impuissance de l’image. Et il n’y a que des images pour le monde intellectuel. Dans la même journée, on pleurerait avec Jacques II à Saint-Germain, on méditerait à Ruel dans le pavillon de Richelieu, et on souperait à Luciennes dans les salons de madame Dubarry; on entrerait dans son charmant boudoir qui a deux portes: l’une par où un beau page rose lui dit discrètement:—Madame la duchesse, le roi de France vous attend; voulez-vous lui donner votre cœur?—Et une autre porte où parut le bourreau pour lui dire:—Femme Barry, la guillotine t’attend;—veux-tu lui porter ta tête?

Si nous nous proposons d’apporter une soigneuse réserve dans le nombre des monumens propres, selon nous, à former notre musée, et cela de peur de surcharger une collection que rien ne nous assure devoir être formée, soit sur le plan qui concevrait Paris comme le centre voisin de tous les châteaux acquis à cette collection, soit sur le plan indéterminé qui n’aurait pas recours à cette unité difficile, nous ne disons pas impossible; si notre travail ainsi flottant se borne plutôt à indiquer qu’à préciser les ressources que, dans l’une ou l’autre adoption de plan, il serait loisible d’employer, nous saura-t-on gré de mentionner les constructions féodales du nord, françaises par la conquête seulement, dont l’Alsace est hérissée, depuis la plus haute jusqu’à la plus basse crête des Vosges?

Quand la France conquit la Lorraine, la vie forte des possesseurs de ce pays fécond et sauvage s’était perdue dans des luttes intestines, dans des morcellemens dont l’empire avait profité, tantôt pour s’agrandir, tantôt pour isoler et par suite affaiblir la part de souveraineté de chaque prince feudataire. Fomentées par les évêques, ces étrangers à tous les pays, les querelles locales n’avaient cessé de s’envenimer. Peu à peu, toutes les ligues lorraines, autrefois si fertiles en grandes choses, furent brisées à coups de hache sur leurs rochers. Les plus formidables membres de ces associations, où la noblesse de race donnait droit d’admission, mais où la valeur personnelle seule savait maintenir, se réfugièrent sur des pics inaccessibles, au-dessus des nuages, partout enfin d’où les pierres pouvaient rouler.

Ortemberg et Ramstein sont plutôt des blocs de granit percés de trous que des demeures d’hommes. Charlemagne les a vus. Ce sont des géans en sentinelle à l’entrée du Val-de-Villé; débris d’une civilisation pétrifiée, ils sont là, comme les fossiles restés après le déluge; ils font corps, ils forment ciment avec l’éternité. Pour Ramstein et Ortemberg, trois siècles sont une date puérile, un souvenir d’hier. Leurs murs nous parlent, comme d’une bataille récente, du meurtre des vingt mille paysans révoltés en 1525, sous le duc Antoine de Lorraine, dit le bon duc. Jusqu’à la révolution française, les chapelles annexées autrefois à ces deux châteaux étaient pleines d’ossemens des pauvres paysans. Aujourd’hui ces os sont dispersés dans les champs, les deux châteaux sont abandonnés aux vautours, le duc est en oubli, mais la Lorraine est libre! Lorrains, baisez la poussière de ces os; ces paysans étaient vos pères, et ils vous ont faits libres.

Graduellement, tous ces châteaux enclavés dans la circonscription actuelle du haut et bas Rhin, Girbaden, Dreystein (trois pierres ou châteaux), Ringelstein, Hohenstein, étaient devenus des fiefs un peu turbulens des évêques de Strasbourg. Du haut de leur cathédrale, ils comptaient et surveillaient leurs bonnes tours alliées; ils promenaient leur vue sur quarante lieues de châteaux forts, pressés comme des mamelons sur les montagnes, l’un regardant l’autre, celui-ci faisant retraite à celui-là, liés trois par trois souvent, comme Dreystein, ou comme ces guerriers d’Ossian qui s’attachaient par le bras, afin de n’être pas moins braves dans l’ombre les uns que les autres; quarante lieues de châteaux! Enfin les bons évêques planaient sur un si grand développement de murs que la science effrayée suppose que la longue chaîne des Vosges était nouée de distance en distance, sur toute son étendue, par des fortifications militaires antérieures à Attila. Chacun de ces châteaux, dont les débris se sont durcis en rochers, était une vertèbre de cette épine.

Ces innombrables châteaux forts ont été rongés par la mousse, par les pluies, par les tempêtes; l’orage leur enlève chaque hiver des tours ou des pans de murs de douze pieds d’épaisseur, et les roule comme des galets jusqu’au fond des vallées. Beaucoup offrent de singuliers tableaux de ruine. Quelques-uns ont des chênes au sommet de leurs tours. Dans les appartemens du château de Spesbourg il a crû des pins. D’autres, bâtis comme le château de Nideck, tout au bord d’une cascade écumante, après avoir été brisés et défoncés par les eaux, laissent depuis s’écouler le torrent par leurs portes et par leurs fenêtres.

Mais, nous le répétons, ces châteaux n’ayant de lien avec la France que par la conquête du sol où ils s’appuient, leurs souvenirs sont pour nous d’un faible intérêt national. Rien de ce qui s’y est passé ne peut être un sujet de noble regret à ceux qui ne les ont même jamais entendu nommer. Aucune pitié ne les soutenant, ils tomberont, si ce n’est demain, ce sera dans mille ans; car ce qui cimente les monumens et les rend impérissables, ce n’est pas la chaux, ce n’est pas le fer, ce sont les croyances. Voilà l’ogive indestructible.

Il n’y avait pas de tours sans châteaux. Toutefois, qu’on ne croie pas que tous les châteaux avaient pareillement une tour. Le droit d’en élever était un privilége; la localité déterminait leur hauteur. Plus le sol était uni, plus la tour s’allongeait sur de nombreux horizons, afin d’en dominer autant que la vue, sans l’aide d’aucun instrument, pouvait le permettre. Si, au contraire, la fortification portait sur la crête d’une montagne, la tour, cessant d’être un observatoire pour devenir un objet de défense, se réduisait à des proportions analogues à son utilité. Beaucoup de causes modifiaient encore ces dispositions des tours par rapport aux accidens du terrain. Quand elles étaient en surplomb sur quelque rivière pour en défendre ou pour en protéger le passage, ou sur quelque gorge de montagne, détroit de pierre, ouvrant une communication entre deux pays, alors, comme celle du château de Sainte-Marie, à l’entrée de la vallée de Bastan, dans les Pyrénées, elles s’exhaussaient indéfiniment, malgré la base culminante de leurs fondations. Si je répète que l’avantage d’avoir une ou plusieurs tours était surbordonné au privilége préalable d’en élever, c’est pour ajouter que ce privilége fut de règne en règne moins facilement concédé par les rois. Avant Louis XI, ils avaient appris, à la sueur d’une rude expérience, combien, en général, il était plus aisé d’empoisonner un dauphin que de se rendre maître d’un baron révolté dans sa tour. Après s’être emparé de celle de Montlhéry, Philippe Ier disait à son fils, auquel il en donna la garde: «Mon fils, garde bien cette tour, qui tant de fois m’a travaillé, et que je me suis presque tant envieilli à combattre et assaillir.»

Montlhéry marquerait dans notre galerie le commencement du onzième siècle, en attestant une illustration de plus de quatorze règnes. C’est au pied de cette tour, si belle encore aujourd’hui dans sa décrépitude, que se dénoua cette ligue de princes du sang formée contre Louis XI, et dont les collisions si peu provoquées dans l’intérêt du peuple n’en reçurent pas moins la dénomination mensongère de guerre du bien public.

Cette bataille, livrée sous le regard de la tour de Montlhéry, fut pour Louis XI l’occasion de montrer que sa haine n’était pas sans courage. Il combattit, triompha, tomba de son cheval tué entre ses jambes, et fut porté tout sanglant et tout victorieux dans un appartement de la tour. Ce jour-là, il est sûr qu’il ne fit mourir personne de la main du bourreau. Trois mille hommes étaient restés sur le champ de bataille de Montlhéry. Le traité de Conflans termina cette dispute de bonne maison, prélude sans importance de la lutte autrement formidable dans laquelle entrèrent contre Richelieu les descendans de ces ducs révoltés. Il fallut s’y prendre à deux fois pour tuer messieurs les grands vassaux. Sous la Ligue, le château de Montlhéry fut détruit; mais la tour fut respectée. Elle resta debout pour être mentionnée par Boileau dans le poème du Lutrin. Boileau l’appelle ennuyeuse! il ne la voit ni haute, ni vieille, ni respectable, ni tachée de sang royal, ni superbe sous son beau ciel; le grand poète par la raison, mais si peu par l’imagination, ne la considère que comme ennuyeuse. Au reste, Boileau, Racine et Molière, en dehors de la poésie, n’ont pas le moindre sentiment des arts de leur époque. Perrault et La Fontaine sont en cela à mille pieds au-dessus d’eux. Molière, Corneille et Racine ne distinguent pas plus un beau tableau de Lesueur de la gravure de leur cuisinière qu’ils ne sentent la différence qu’il y a entre l’architecture de l’hôtel de Cluny et l’architecture du Palais-Cardinal; c’est bien en pure perte de temps que vous chercheriez dans leurs vers, sous leurs pensées, dans leurs allures d’écrivains, à travers leurs lettres familières même, là où les esprits les plus détachés du mouvement contemporain trahissent leur communauté de vie avec le reste des hommes, quelque indice de leur goût ou de leur connaissance soit en peinture, soit en musique, soit en architecture. Boileau caractérise avec la précision accoutumée de ses vers, par cette épithète d’ennuyeuse, donnée à la tour de Montlhéry, l’indifférence dédaigneuse des écrivains de son siècle en matière d’art.

En 1605, le sieur de Bellejambe demanda à être autorisé à démolir les derniers murs d’enceinte du château de Montlhéry, pour construire, avec les pierres arrachées, sa maison de Bellejambe, une petite coquette de maison où loger tous les Bellejambe, entre cour et jardin: ce qui fut permis à M. de Bellejambe. Cependant, comme les Bellejambe eussent été fort embarrassés de tant de pierres monstrueuses, on pria les Bellejambe de ne pas faire un tuyau de cheminée de salon avec la tour de Montlhéry. Ils eurent tout, excepté la tour.

La famille de Noailles possède aujourd’hui ce que le temps, les Bellejambe et les guerres ont laissé de la forteresse de Montlhéry.

Parmi les monumens qui nous restent de la première époque capétienne, c’est-à-dire de l’an 987, date de l’avénement de Hugues-Capet, à l’an 1328, que s’éteignit cette branche et advint au trône celle des Valois, nous n’indiquerons que les châteaux de La Roche-Guyon (Seine-et-Oise), de Boissy-le-Châtel (Seine-et-Marne), de Bruyères-le-Châtel (Seine-et-Oise), de Clisson (Loire-Inférieure), de Chinon, d’Ussé et de Langeais (Indre-et-Loire), et de Savigny (Seine-et-Oise).

Le dixième siècle aurait pour représentant le château de La Roche-Guyon, Rupes Widonis, appelé d’abord tout simplement La Roche. Sa tour menace encore sous elle les plaines des deux Vexins; tour qui grandit avec les siècles, car plus les vallées qu’elle domine se creusent sous la bêche, et plus elle plane sur les vallées. Cinq siècles voient alternativement les Anglais et les Français occuper ce château, entrer et sortir par ses portes, toujours après des siéges meurtriers. A la fatale époque pour la France où Charles VI achevait de régner et de mourir, en proie à sa sombre folie, à cette époque où le dauphin de France, après avoir juré une amitié éternelle dans la plaine de Montiel au duc de Bourgogne, méditait de le faire assassiner par du Châtel, à un mois de là, sur le pont de Montereau,—le roi d’Angleterre, Henri V, envahissait pied à pied la France, s’étalait sur ses provinces, et, s’approchant de Paris par Gisors, Aumale, Gournay, Poissy, Saint-Germain et Chaumont, il plaçait les comtes de Kent et de Huntington à La Roche-Guyon et au château Gaillard. La masse colossale de la Roche-Guyon s’encadre à merveille dans ces temps de déchiremens politiques, où les feudataires de la couronne en étaient les plus mortels ennemis; où les ducs de Bretagne, de Bourgogne et de Bourbon, désunis entre eux, étaient tantôt pour les Anglais contre le roi, tantôt pour le roi contre les Anglais, et jamais pour la France. L’histoire de la Roche-Guyon est aussi celle d’un puissant feudataire; taillée dans le roc, sa tour est sous l’hommage et ne veut pas relever.

Quelle époque! quelle époque! celle que cette tour rappelle à notre honte et pour la gloire de cette vierge immortelle qui chassa l’Anglais.

Deux femmes sauvent la France, quand des ducs plus puissans que des rois la déchirent, quand les plus braves épées se brisent ou se faussent par la trahison dans les mains des La Hire, des Xaintrailles, des La Trémouille; quand le roi de France, Charles VII, ne s’appelle plus que le roi de Bourges, ou, plus méprisablement encore, le comte de Ponthieu. Exilé de Paris, où règne Henri VI dans la personne du duc de Bedford, le roi de France ne possède plus de ce beau royaume laissé par Philippe-Auguste que le Languedoc, le Dauphiné et le Lyonnais, et il dîne avec une queue de mouton dans la petite ville de Bourges. Ces deux femmes libératrices sont, l’une la courtisane Agnès Sorel, l’autre la vierge de Domremi, Jeanne d’Arc, un des plus vaillans hommes de guerre que nous ayons eus. «Sire, dit la courtisane Agnès Sorel à Charles VII, il m’a été prédit que je deviendrai la maîtresse du plus grand roi de l’Europe: permettez que je vous quitte, pour me rendre auprès du roi Henri d’Angleterre.» Et le roi de France se lève et s’arme. «Sire, vient lui dire une autre jeune fille de dix-huit ans, suivez-moi: je prendrai avec vous Orléans, et vous ferai sacrer roi de France à Reims.» Et s’appuyant sur ces deux femmes, Charles VII, ou plutôt la France, combat, triomphe et règne. Noble femme, cette Jeanne d’Arc, récompensée par deux supplices, par le feu des Anglais et par le poème de Voltaire.

Cette vigoureuse participation des femmes aux luttes du quinzième siècle se lie à l’histoire de beaucoup de châteaux. Éloignées du champ des combats, les femmes avaient à défendre, en l’absence de leurs maris, leurs droits et leurs possessions contre des ennemis vigilans, toujours prêts à s’élancer sur le nid veuf du vautour. Pendant la guerre, elles faisaient bonne garde au haut de la tour crénelée, et portaient les clefs à la ceinture. Cette mission leur imprimait un caractère particulier d’énergie et de patriotisme qui doublait la force du pays. C’est ainsi que La Roche-Guyon a conservé le nom de trois femmes, célèbres à différens titres. La première se signala par son attachement à son mari, seigneur de La Roche, Guy premier du nom. Dans son style nerveux et naïf, Montfaucon rapporte, dans ses Monumens de la monarchie française, l’horrible assassinat de ce seigneur par son beau-père, et les marques de douleur que lui donna sa femme. Quand l’ordre de notre collection amènera l’histoire de ce château, nous extrairons plus amplement de l’ouvrage de Montfaucon les détails de cette émouvante scène de famille, tableau des plus fidèles de la sociabilité française de l’époque, sociabilité qui puisait sa férocité de mœurs dans l’indécision des droits de chacun. Partout où les lois laissent des lacunes, il est rare que ce ne soit pas le crime qui se charge de les combler. «Le sire du châtelet de La Roche-Guyon avoit nom Guy. Il avoit un serouge (beau-père) qui Guillaume avoit nom. Il advint qu’il entra à grand complot, et le traître regardoit par où il pust entrer à celui Guyon. Sitôt, comme ils furent ens, si cachèrent leurs épées, et courut celui Guillaume sur celui Guyon, et l’occit; et quand sa femme, qui étoit tant prude femme et vaillante, veist ceci, se prit par les cheveux comme esbaye, après courut à son mari, sans paour de mort, sur lui se laissa cheoir, et le couvrit de soi-même contre les coups d’épée, et commença en crier en telle sorte et manière:—Occis-moi, dit-elle, très-déloyal et meurtrier qui t’ai desservi, et laisse mon seigneur. Et les traîteurs la prindrent par les cheveux et l’arrachèrent de dessus son mari, toute depiécée et déglaivée, et presque toute détranchée. Et quand ils eurent ce fait, si cherchèrent partout céans s’ils ne trouveroient plus nulli; lors leva la tête la pauvre dame, qui à une part gisoit tout étendue; et quand elle connut son seigneur, qui jà étoit mort et gisoit tout dépiécé parmi la salle, si efforça tant par son amour qu’elle vint à lui et dépiécée comme elle étoit, toute rampante à guise de serpent, et si sanglant comme il étoit, le commença à baiser aussi, comme s’il fût tout vif, et, à ploureuse chanson, lui commença à rendre son obsèque en telle manière:..... Tant en dit seulement, et puis chet pâmée comme morte.»

La seconde femme dont le nom a mérité de durer autant que les éternelles fondations de La Roche-Guyon, est la fille de Jean Bureau, chambellan du roi de France, veuve de Guy VI, tué à la bataille d’Azincourt. Tandis que Charles VI se laissait mépriser même au milieu de sa cour par les princes du sang, les Anglais s’emparaient du royaume par la force, par la ruse ou par la trahison. Le comte de Warwick assiégea la fille de Jean Bureau dans le château de La Roche-Guyon; c’était en 1418. Sommée de se rendre au roi Henri V, qui lui dit: «Prêtez-moi serment, et je vous laisserai vos terres, seigneuries et meubles.—Non, répondit la veuve de Guy VI, non, j’aime mieux tout perdre et m’en aller dénuée de tous biens, moi et mes enfans, que moi mettre mes enfans ès-mains des anciens ennemis de ce royaume, et délaisser ainsi mon souverain, seigneur et roi.»

Comme un doux contraste à ces nobles fiertés de femme, il faut encore rapporter la délicate conduite de la duchesse de Guercheville, belle châtelaine de La Roche-Guyon, où Henri IV allait souvent se délasser du poids des affaires. Un jour que le galant monarque insistait avec beaucoup de chaleur auprès de la duchesse pour en obtenir une faveur qu’on lui faisait moins soupirer à quelques lieues de là, à Mantes, où furent tour à tour Gabrielle et Claudine de Beauvilliers, il reçut pour réponse ces paroles bien sensées et bien dites:—«Non, sire, jamais; je ne suis pas d’assez bonne maison pour être votre femme; mais je suis de trop bonne maison pour être votre maîtresse.» A quoi on assure que le roi répondit: «Eh bien! madame, puisque vous êtes véritablement dame d’honneur, vous le serez de la reine.» Le roi tint parole à la duchesse, qui allait coucher de l’autre côté de l’eau quand Henri IV venait passer la nuit à La Roche-Guyon.

Est-ce que tout cela n’est pas de l’histoire, et de l’histoire grandement nationale, prise au cœur du pays, intéressante pour ceux à qui nos vieilles mœurs offrent un charme incomparable, et pour ceux qui veulent savoir par quels efforts chaque pouce du sol français a été conquis, possédé, fertilisé, agrandi, défendu, régi, civilisé? Les châteaux sont les bornes militaires de la route des événemens.

Une grosse tour, de profonds et larges fossés, deux anciens bâtimens autrefois liés à l’habitation principale, des ruines, des débris de chapelle, tels sont les morceaux précieux de Boissy-le-Châtel, château fort du onzième siècle. Boissy-le-Châtel offre quelque chose de plus remarquable encore que l’ogive de ses ouvertures, preuves incontestables de son âge, et que sa tour, sa chapelle et ses débris; c’est un propriétaire qui n’a pas scié son château en trois traits, pour vendre le onzième siècle au poids du plomb de gouttières. Homme de goût, il a fait relever les parties de Boissy susceptibles d’être réparées, et il a entouré d’un riant paysage ce grand aïeul de pierre.

Nous n’aurons pas de lacune entre le onzième et le douzième siècle, si nous faisons succéder à Boissy-le-Châtel, Bruyères-le-Châtel, élevé vers la fin du douzième siècle dans le voisinage d’Arpajon. Comme un chevalier qui n’a pas perdu la vie dans un combat inégal, mais ses armes, Bruyères-le-Châtel n’a plus autour de lui les fortifications dont il était bardé jadis. Le château est resté debout sans sa cotte de mailles, sa cuirasse et son casque: il est tout nu. Du haut d’un tertre il regarde le village auquel il a donné son nom, et que Louis IX érigea en baronnie en faveur de Jean de Poissy, vers 1260. Jusqu’à la révolution, l’ameublement austère de la pièce occupée par le saint roi avait été conservé avec une piété héréditaire par les divers possesseurs du château. On y voyait quelques-unes des saintes reliques par lui rapportées de la Palestine, cette terre si mortelle à sa croisade et à son dévouement, des siéges de bois et la couchette au bord de laquelle il avait l’habitude de s’asseoir après son repas, selon son candide chroniqueur, le sire de Joinville. Quoique ces souvenirs aient disparu dans la commotion révolutionnaire, on a encore quelque joie à visiter cet appartement, dont les ornemens n’ont pas été grattés par les griffes du tigre. Le chiffre de saint Louis s’y voit encore.

Voici une autre large assise historique à étayer pour s’élever à l’intelligence exacte du treizième et du quatorzième siècle. L’herbe et le sable la cachent; mais ôtez le sable et l’herbe, et le formidable château de Clisson montera dans la nue. Clisson a vu les croisades; les murailles, les tours et les fortifications sarrazines de Saint-Jean d’Acre et de Damiette ont servi de modèle à ses tours et à ses murailles. L’architecture orientale, transportée en France à la suite des croisades, est la conquête la moins contestée de ces pieuses migrations.

Derrière ces murs de seize pieds d’épaisseur, il y eut bien des trahisons tressées à des douleurs et à des fêtes. Là vinrent, pensèrent et agirent Philippe-Auguste, Louis IX, Blanche de Castille sa mère, Louis XI, Charles VIII, Louis XII, François Ier, la reine Éléonore et Charles IX.—Que de siéges expirèrent de découragement au pied de ces murs de granit aiguisés comme des tranchans de hache, s’offrant de profil à l’attaque, s’effaçant aux flèches comme aux boulets, sabrant l’air à angles droits!

Olivier Ier, sire de Clisson, le fit bâtir sur l’emplacement de celui qu’avaient occupé ses ancêtres; lequel n’avait été que la réédification d’un autre château fort, érigé dans le Bas-Empire et dévasté par les invasions normandes entre le neuvième et le dixième siècle.

Clisson, c’est un labyrinthe dans un autre labyrinthe, dans un pays de forêts, de rivières et de marais; c’est un serpent qui se replie trois ou quatre fois sur lui-même, et dont la tête finit par ne plus trouver la queue. Il n’avait qu’une porte, comme l’enfer; mais des souterrains sans nombre, double enceinte de murailles, cuirasse de pierre sur cuirasse de pierre, triple fossé; après un pont un autre pont, après un second un troisième; des voûtes sombres et des passages éclairés suspendus entre deux précipices; et après ces noirs fossés, ces poternes béantes, ces herses, ces ponts-levis, après ce fer et ce granit, il étreignait un duc de Bretagne incrusté au cœur de ce noyau.

Par la fatale intervention des Anglais dans les guerres des ducs de Bretagne avec les familles puissantes de cette contrée, on s’explique l’influence qu’ils eurent plus tard en France. Quand ce n’étaient pas les uns qui appelaient les Anglais à trancher le nœud de quelque sanglante prétention, c’étaient les autres; et les uns et les autres ne prévoyaient pas le mal qu’ils préparaient à Charles VII et à ses successeurs par ces alliances funestes. Jean IV, duc de Bretagne, introduit les Anglais en France pour combattre Clisson et lui prendre son château; Clisson, de son côté, se met au service du roi de France, Charles V, qui le nomme connétable et l’aide à repousser Jean IV et les Anglais. Et voilà deux grands rois, deux grands peuples, acharnés l’un contre l’autre pour une mauvaise querelle de fief, pour un tas de pierre arrondi en baronnie. Naisse vite Anne! Anne, la noble Bretonne, qui mit la Bretagne dans le lit de la France!

Confisqué par Jean V, duc de Bretagne, le château de Clisson fut détaché de la famille de ce nom pour être donné soixante ans après par le duc François II à François d’Avaugour, son fils naturel. Il passa, par extinction de race, au prince Rohan de Soubise, puis au domaine de l’état en 1791, enfin à la caisse d’amortissement, qui le vendit en 1807.—La caisse d’amortissement, c’est le ministère de la bande noire.

Chinon est en ruines! La première mention historique qu’on en trouve date du siége que soutint ce château en 462, contre Agidius Afranius, général romain. Chinon résista: jusqu’à la défaite d’Alaric, il demeura en la possession des Visigoths; Clovis le recueillit comme un butin de la victoire. Charles-le-Simple mort, il passa à Thibault-le-Vieux, comte de Blois et de Tours, regardé comme le véritable fondateur du château de Chinon par les additions considérables qu’il y fit. Les ruines actuelles sont celles du Chinon rebâti par le comte de Blois; l’archéologie et l’histoire étant d’accord sur l’authenticité de cette date de reconstruction du château, plus certaine de beaucoup que toutes les dates antérieures, nous avons dû nous en servir comme d’un point de départ incontestable, et placer Chinon sous la race capétienne. En 1096, le pape Urbain II y rendit la liberté à Godefroy-le-Barbu, que son frère Foulques-le-Rechin y retenait prisonnier depuis vingt ans; car il n’était de si beau château qui n’eût sa prison, ses chaînes de fer, ses souterrains pavés de pointes et ses oubliettes. Ceci désenchante l’imagination; pourtant on admettra la funeste opportunité de ces destinations, si on n’a pas oublié, comme je l’ai dit plus haut, que le château renfermait tout le système social rémunérateur et pénitentiaire. Quand il n’y avait ni maisons de détention, ni bagnes, il fallait bien que la justice eût ses lieux de punition: les prisons étaient dans les souterrains des châteaux.

Chinon fut le tombeau d’Henri II, roi d’Angleterre, qui en avait hérité des comtes d’Anjou, ses ancêtres. Il y mourut de tristesse. Mourir de tristesse dans un château sur la Loire! il faut être roi.