Mais la plus grave illustration du château de Chinon est sans contredit celle qu’il a reçue du séjour du grand maître du Temple, Jacques Molay, et des chevaliers de cet ordre. Ils y furent interrogés sur les prétendus crimes dont on les accusait par les cardinaux Béranger, Étienne et Landulphe, d’après le commandement de Philippe-le-Bel et le consentement un peu forcé du pape Clément V.—On voit encore les salles voûtées où s’entama ce procès mystérieux, qui eut pour accusateur un roi, pour témoin un roi, pour juge un roi. Et toujours le même roi: Philippe-le-Bel!
A Chinon reviendrait la solennelle élégie des Templiers, de ces hommes dans l’âme desquels l’esprit d’association s’était divinisé; dont le génie, tout de zèle, d’activité, de piété tolérante, de courage et d’ambition, tempéré par le sage emploi des richesses, aurait conçu, à diverses époques de la société, et selon ses besoins, la Ligue Anséatique ou la compagnie des Indes. Neuf gentilshommes fondent cet ordre au milieu de la poussière d’un grand chemin; nobles, braves, pieux, ils défendent les avenues de la cité sainte; ils en écartent les pierres au pied des pèlerins, et les Arabes aux convois des croisés. Soldats le jour, garde-malades la nuit, ils se servent de la même main pour brandir la lance et pour porter le breuvage au blessé. Un pape remarque leur piété, et aussitôt il leur jette un manteau blanc sur les épaules et leur peint une croix rouge à l’endroit du cœur. Désormais les Turcomans les verront de plus loin; leur dévouement sera plus en péril. Que leur importe? la jeune et meilleure noblesse d’Europe se rallie à leur discipline; un premier baron d’Aragon leur donne la cité de Borgia, avec ses tours crénelées et ses fossés pleins d’eau; et saint Bernard dit d’eux: A l’approche du combat, ils s’arment de foi au dedans et de fer au dehors. Quand Saladin chasse de Jérusalem les premiers croisés, dont la ville sainte était la conquête, les Templiers retournent en Europe sur des chameaux chargés d’or, fruit de quatre-vingt-huit ans de legs pieux, de donations et de bénéfices de leurs commanderies. Ces richesses, immenses à la vérité pour l’époque, paraissent si légitimement acquises au grand maître, qu’il court les déposer à Paris, dans leur maison du Temple. L’œil louche de Philippe-le-Bel suit le convoi à travers les rues. Qui tuerait les possesseurs, pense le roi, aurait le trésor: pour les tuer, il faut leur trouver des crimes. D’abord on les dépopularisera en publiant partout que la gloire du siége de Rhodes appartient aux chevaliers de Saint-Jean, où, du reste, les chevaliers du Temple n’ont pas été appelés à combattre. Ensuite on dira qu’ils boivent beaucoup! Comme si l’ivrognerie pouvait être un des statuts d’un ordre quelconque. Enfin on les torturera; le crime se trouvera de lui-même dans les souffrances.
«Le pape ordonna qu’on lui amenât le grand maître, les grands prieurs, et les principaux commandeurs de France, d’outre-mer, de Normandie, d’Aquitaine et de Poitou. Nous avons ordonné, dit-il dans une autre de ses bulles, qu’on les traduisît à Poitiers; mais quelques-uns d’eux étant demeurés à Chinon en Touraine, en sorte qu’ils ne pouvaient aller à cheval, ni être amenés en quelque manière que ce fût, nous avons commis pour cette information les cardinaux, etc.»
Ce bon pape ignorait que lorsqu’on broie les genoux aux hommes, ils ne marchent plus d’ordinaire. Torturés à Chinon, le grand maître et les commandeurs n’avaient guère la force d’aller à Poitiers pour y être condamnés, et de Poitiers à Paris pour y être brûlés.
Ce bon Clément V était presque aussi simple que Philippe-le-Bel, qui se laissa mourir quarante jours après le supplice de Jacques Molay. A quoi pensait-il donc?
Chinon est la vaste toile du XIVe siècle, que j’engage à conserver pour le Musée nouveau.
Il existe en France une province qu’on n’admirera jamais assez: parfumée comme l’Italie, fleurie comme les rives du Guadalquivir, et belle en outre de sa physionomie particulière; toute française, ayant toujours été française, contrairement à nos provinces du nord, abâtardies par le contact allemand, et à nos provinces du midi, qui ont vécu en concubinage avec les Maures, les Espagnols et tous les peuples qui en ont voulu. Cette province, pure, chaste, brave et loyale, c’est la Touraine. La France historique est là. L’Auvergne est l’Auvergne; le Languedoc n’est que le Languedoc, mais la Touraine est la France; et le fleuve le plus national pour nous, c’est la Loire, qui arrose la Touraine.
Dès lors on doit moins s’étonner de la quantité de monumens enfermés dans les départemens qui ont pris le nom et les dérivations du nom de la Loire. A chaque pas que l’on fait dans ce pays d’enchantement on découvre un tableau dont une rivière est la bordure, ou un ovale tranquille qui réfléchit dans ses profondeurs liquides un château, ses tourelles, ses bois ou ses eaux jaillissantes. Il était naturel que là où vivait de préférence la royauté, où elle établit si long-temps sa cour, vinssent se grouper les hautes fortunes, les distinctions de race et de mérite, et qu’elles y élevassent des palais grands comme elles.
Penché sur un coteau qui descend vers la Loire, le château d’Ussé prolonge l’ombre de ses gigantesques murailles sur les claires eaux de l’Indre. Il regarde Tours et Saumur à travers le rideau sombre de forêts dont il est entouré. Mais le murmure des fontaines qui écument à ses pieds, les mille voix harmonieuses des oiseaux et du vent, concert éternel suspendu sur deux rives jalouses de le balancer, n’ont retenu aucun souvenir de ses premiers jours de splendeur. Si l’architecture d’Ussé remonte au Xe siècle, aucun fait ne colore cette date sans relief et n’autorise à placer ce château sur une ligne historique aussi haute. Grâce au nom que porte la plus grosse tour, la tour Gauville, il est permis à la tradition de croire que ce nom était celui d’un ancien seigneur, maître de cette superbe résidence. Ussé d’ailleurs embarrasserait beaucoup le collecteur de monumens, obligé de le classer dans le musée archéologique où il méritait d’obtenir une place, et une des premières par ses dimensions, encore plus que par les événemens dont il fut témoin. Tous les Gelduin de Saumur, premier et deuxième du nom, seigneurs d’Ussé, tous les Jacques d’Espinay, possesseurs du château, depuis la fin du XVe siècle jusqu’à la fin du XVIe, fondateurs de chapelle et de collégiale, tous les sires de Rieux seigneurs de Rochefort et d’Ancenis, tous les Bernin de Valentinay, sauf celui qui s’anoblit une seconde fois en épousant Jeanne-Françoise, fille aînée du maréchal de Vauban, n’excitent, ni ensemble ni isolément, le moindre intérêt historique. Sans Vauban, qui dans ses rudes loisirs le nuança d’une teinte militaire assez peu en rapport du reste avec les travaux primitifs, le château d’Ussé désespérerait par sa nullité. C’est le roi fainéant des châteaux, et un roi fainéant sans maire du palais. Heureux les peuples, s’écrie Montesquieu, dont l’histoire se réduit à quelques pages! Heureux les peuples, sans doute; mais les historiens?
Désespérés comme nous et avant nous, ce qui nous console un peu, de n’avoir rien à remarquer dans le château d’Ussé, quelques chroniqueurs ont imaginé, après des recherches louables, de faire passer dans ces murs si vides d’intérêt les aventures de la dame aux belles cousines et du petit Jehan de Saintré. Nous souhaiterions bien, pour notre part, que l’enfant d’honneur du roi Jean de France, et fils aîné au seigneur de Saintré en Touraine, très-gracieux jouvencel, sur qui à la parfin s’arrêta l’amour de la dame aux belles cousines, un jour où il regardait bas en la cour les joueux de paulmes jouer; nous souhaiterions bien que cet enfant, piteusement empêché durant quatre jours pour dire à la dame des belles cousines, qui il aimait, eût vécu dans le château d’Ussé; car nous rappellerions, pour animer un peu ces pierres mortes, comment le gracieux Jehan de Saintré, devenu le chevalier de la dame, en reçut pour première et gentille instruction, ces commandemens-ci: «Je veuil et commande, que tous les matins quant vous leverez, et tous les soirs quant vous coucherez, vous vous seigniez en faisant le signe de la croix bien parfaitement.» Ajoutant: «Mon amy, je vous donne cette bourse telle qu’elle est, et douze escuz qui sont dedans. Si veuil que les couleurs dont elle est faite et les lettres entrelacées, doresnavant pour l’amour de moy, vous porterez et les douze escuz vous les employez en pourpoint de damas ou de satin cramoysi et deux paires de fines chausses, les unes de fine écarlate et les autres de fine brunette de Sainct-Lo.» Et chacun sait, sans qu’il soit besoin de le dire, comment de cadeaux brodés en sages conseils, de chausses d’écarlate en tendres soupirs, cet amour de velours et de satin, entre le mignon Saintré et la blanche dame aux belles cousines, dura d’abord trois ans. Après quoi il fut dit à Jehan: «Ores quant je voudray parler à vous ou vous à moy, nous ferons nos deux seignaulx ainsi que est dit; et lors viendrez, et ouvrerez l’huys de mon préau, quant vous verrez que je m’en seray par nuict retournée en ma chambre; et veez-cy la clef. Et là parlerons et deviserons ensemble à nos plaisirs et lyesses.» Et l’enfant et la dame devisèrent tant dans cette chambre, «qu’elle en le baisant très-doulcement, lui dit: Je vous ai fait nommer escuyer tranchant du roi, et vous baille cent soixante escuz pour avoir un cheval et aultres choses nécessaires. Puis lui et elle se dirent: Adieu, mon espoir! et adieu, ma dame!»
Que le château d’Ussé jaillirait plein de jeunesse et de fraîcheur du fond de ces ténèbres, si nous retrouvions la chambre où la dame aux belles cousines, ayant à ses pieds le joli Saintré, lui parla ainsi en plorant sur ses beaux cheveux: «Vous allez combattre; mais, mon amy, vous estes jeune d’aage, et si n’êtes pas des plus grands ne puissans de corps, pour ce ne devez nuls douter; car il est advenu que souvent le plus faible a desconfit le plus fort; à ce métier les gens combattent et Dieu donne la victoire à qui luy playt. Lors print congé d’elle et pour ung amoureux baiser, dix, quinze ou vingt rendus et à Dieu soyez!»
Ensuite, du haut des tourelles, debout auprès de la dame aux belles cousines, nous poursuivrions notre jouvencel aux passes d’armes de Perpignan, où il parut en présence de toute la cour, «sur un très-bel et fringant destrier, qui à son chief portait ung chauffrain d’acier à trois grands plumes à façon d’austrusse, et à ses trois couleurs très-richement brodées.» Vainqueur à la hache et à la lance, Saintré soupe avec le roi et quitte l’Espagne pour rentrer en France chargé d’honneurs et de présens. «Le roi envoya deux beaulx genetz de l’Andeloisie, une très-belle coupe et une aiguière d’or, trente marcs de tasses bien dorées et cinquante marcs de vaisselle de cuisine bien belle. Don Frederich de Lune lui envoya douze très-belles et grosses arbalettes d’acier et douze brigandines; et messire Arnault de Pareilles lui envoya ung More noir très-richement habillé, armé tout à la morisque; et messire François de Moncade une très-belle espée garnie d’or tout esmaillée de blanc, et encore ung Turcq, sa femme et ses enfans, très-grands ouvriers de fil d’or et de soye. Des aultres dames et damoyselles de la court n’y eut celle qui ne luy donnast chemises brodées d’or et de soye, arcandolle à gants brodez; mist oyselletz de Chippre et tant d’autres odorifiques odeurs.»
Qui ne connaît la triste mésaventure amoureuse du pauvre et valeureux Saintré, à son retour en France, et comment il fut supplanté pendant son absence, dans le cœur de la dame aux belles cousines, par Damp Abbez? Saintré se vengea. Il prit la dame par le toupet de son atour et haulsa la paulme pour lui donner une couple de soufflets; mais à ce coup se retint, se contentant de percer de sa dague la langue et les deux joues de Damp Abbez (de monsieur l’abbé).
Il ne manque à cette histoire que le degré d’authenticité nécessaire pour faire sortir de l’insignifiance de sa première époque le magnifique château d’Ussé, histoire ravissante de détails de mœurs, délicate et nette comme les dessins gravés autour d’un beau verre de cristal, et jugée trop sévèrement, selon nous, par le chroniqueur de la Touraine J. L. Chalmel. «Quoique Saintré, écrit-il, fût effectivement né sur la rive opposée de la Loire, nous ignorons comment on prétendrait chercher quelque air de vérité dans des faits entièrement fabuleux.» Un peintre, M. Noël, répond au comment inflexible de l’historien, en faisant observer qu’Ussé pourrait bien avoir été le château des seigneurs de Saintré, et Turpenay, abbaye voisine, celle où s’était retirée, après sa si grave infidélité, la dame des belles cousines, à cause du rôle que la famille des Saintré avait joué en Touraine, et des exploits bien réels de Jehan de Saintré, accomplis à côté du maréchal de Boucicaut.
Nous ne déciderons pas entre tous ces témoignages, et nous ne verrons d’historiquement vrai à rattacher à ce château que le séjour de Vauban, dont la fille, nous l’avons déjà dit plus haut, épousa Bernin de Valentinay, contrôleur-général des finances.
Le nom de Vauban est si sonore à nommer, même après celui de Louis XIV, il arme si soudainement l’esprit de fortifications, de redoutes, de ponts, de créneaux, que l’imagination la moins prompte admet sans peine pour Ussé la nécessité d’un ameublement analogue au caractère de l’homme qui l’habita. Les superbes terrasses aplanies par lui attendent des canons. A défaut d’une place chronologique précise, Ussé recevrait une destination toute militaire; l’armure serait complète. Dehors les bastions, les pièces de siége, les redoutes; dedans, les armes portatives de toutes les époques; les cottes de mailles des chevaliers seraient appendues au mur, à côté des épées de Fontenoy et des carabines de Friedland. Ce serait un modèle de la France telle qu’elle s’est trouvée armée au dedans et au dehors, depuis le roi Jean jusqu’au roi Louis-Philippe. Nous avons blâmé l’entassement; mais on ferait une exception en faveur d’Ussé, dont la destination nouvelle répondrait à ce qu’il a tout à la fois d’incertain, de redoutable, d’antique et de moderne.
Le château d’Ussé est aujourd’hui la propriété de M. le duc de Duras, qui le laisse tomber en ruines.
De tout travail un peu creusé naissent de petits bénéfices de hasard dont la propriété n’est à personne; ils appartiennent à la bêche au bout de laquelle ils se sont rencontrés. A force d’assister par la pensée aux transmigrations des châteaux, une observation est née pour nous. C’est que bien avant la fin du règne de Louis XIV les grandes propriétés seigneuriales étaient passées sans secousse, par l’unique effet de l’oscillation des fortunes privées, des familles titrées aux familles d’argent. Law, l’agiotage, la dépravation de la régence ont pu être surabondamment des causes auxiliaires de ce déplacement; mais évidemment pour nous la vraie cause est plus haut. J’ai remarqué, ou peut-être me suis-je souvenu d’une remarque faite par d’autres, que, depuis plus de six cents ans, les châteaux avaient été acquis, dans une proportion d’un sur trois, par des contrôleurs-généraux, des financiers et des banquiers, titres de professions ou de charges analogues selon les temps. Ainsi, pour ne citer que quelques exemples entre de fort nombreux, le château de Semblançay, bâti en 993, par Foulques de Nerra, pour tenir la ville de Tours en respect, devint, sous François Ier, la propriété de Jacques Fournie de Beaune, surintendant des finances de ce monarque. On n’apprendra à personne que ce Fournier de Beaune fut ce seigneur de Semblançay, moins connu par les crimes de malversation dont il fut accusé et puni que par les vers si spirituels de Marot sur le lieutenant Maillart menant Semblançay à Montfaucon.
Chenonceaux fut aussi vendu par Jean de Marques, vers la fin du XVe siècle, à Thomas Boyer, maire de Tours et général des finances de Normandie. Si un fils de ce général des finances eut le bon goût de faire hommage de ce château à la duchesse de Valentinois, un Condé fut dans la nécessité moins délicate de le céder de nouveau à prix d’argent à M. Dupin, ancien fermier-général. Voilà deux financiers possesseurs de Chenonceaux. Ussé, comme on l’a vu, passa pareillement, à la fin du XVIIe siècle, à Louis Bertin de Valentinay, contrôleur-général de la maison du roi. Bouret, on le sait, fut le délicieux pavillon qu’avait bâti le financier de ce nom au bord de la Seine; Maintenon eut pour fondateur Jean Cottereau, intendant des finances sous Charles VIII; Brunoy revient aux Montmartel, famille de financiers, et Vaux à Fouquet, surintendant des finances sous Louis XIV.
De nos jours, deux des plus remarquables châteaux historiques, Petit-Bourg et Maisons, appartiennent à deux banquiers, MM. Aguado et Laffitte; et le plus remarquable de tous, le château de Mello, celui où naquit la Jacquerie, appartient également à un banquier, M. Sellière.
Il me sera facile d’assigner quelque jour, lorsque j’aurai obtenu des relevés plus généraux, le petit nombre d’années qui doit s’écouler pour que tous les châteaux historiques de la France soient exclusivement possédés par des banquiers. Je répète que cette substitution des familles d’argent aux familles de race date depuis plus de six siècles.
Ne voulant ni restreindre dans des limites forcées, ni trop distendre le cercle de nos excursions archéologiques, afin de rester le plus possible dans les conditions de notre musée, qui doit toujours avoir Paris à son centre, nous nous sommes avancés jusques aux bords de la Loire, points extrêmes de nos plus longs rayonnemens. Entre le château de Versailles et le château de Clisson il n’y a guère plus d’un jour de distance. Quand des chemins de fer existeront dans cette direction, on ne mettra pas plus de huit heures (qui osera se plaindre d’un tel sacrifice de temps?) pour aller de la demeure de Louis XIV au manoir crénelé des ducs de Bretagne.
A six lieues de Tours, sur la grande route d’Angers, le Xe siècle bâtit, sous les ordres de Foulques de Nerra, un château de Langeais, uniquement destiné à couper toute communication entre Tours et les localités circonvoisines. Sur les ruines de ce château, Pierre de Brosse, fils d’un sergent à masse de saint Louis, ministre et favori de Philippe-le-Hardi, en éleva un autre du même nom; et c’est celui qui existe encore aujourd’hui. Ces réédifications, pour le dire en passant, ont plus souvent eu lieu pour les constructions militaires que pour les simples résidences seigneuriales. La raison de cette différence est facile à fournir. D’une utilité reconnue, l’existence des châteaux forts se perpétuait à force de soins durant les guerres, et comme les guerres étaient continuelles, ils étaient toujours entretenus. Tel château fort a été reconstruit jusqu’à six fois.
Il importerait peu de restituer au château de Langeais l’antique splendeur de ces premiers âges, si l’on n’avait à le peupler que du stérile souvenir de la fatale prospérité de ce Pierre de Brosse, pendu à Montfaucon, comme le furent plus tard, revêtus du même emploi que lui, Enguerrand de Marigny et Semblançay; sa disgrâce est des plus communes. Jusqu’à Louis XIV, presque tous les contrôleurs des finances ont été pendus. Sous Louis XIV, les mœurs s’améliorant, ils ne furent plus qu’exilés. Personne n’ignore que Pierre de Brosse fut condamné au gibet pour avoir inspiré au roi Philippe-le-Hardi l’idée que la reine Marie de Brabant pouvait avoir empoisonné le jeune prince Louis, né d’un autre lit. Un homme sans naissance, qui avait eu le génie de devenir ministre, de barbier qu’il était auparavant, n’aurait pas imaginé une intrigue aussi périlleuse dans le but assez mesquin de se venger de la fade Marie de Brabant, qui lui avait, dit-on, résisté. Je crois peu aux ministres amoureux des reines; mais, en revanche, je crois beaucoup aux dangers des ministres, accusés et jugés par des évêques, des béguines et des rois qui croient aux béguines. Au reste, l’amour pour les reines a toujours été l’accusation de commande sous laquelle la plupart des ministres des trois races ont succombé. Avant de les pendre haut et court, on les disait amoureux. Les Français sont toujours galans.
Représentant la magnifique fin du XVe siècle, Langeais nous dirait le mariage de Charles VIII et d’Anne de Bretagne, ou plutôt le mariage de la Bretagne et de la France; superbe alliance qui n’assura pas d’abord à cette dernière la possession d’un duché irrévocablement soumis, mais qui lui permit de le considérer désormais comme une propriété légitime à défendre et non comme une usurpation à soutenir par l’épée. On introduirait au château de Langeais le luxe massif de la maison d’Anne de Bretagne, cette duchesse deux fois reine de France, dont la cour passait pour la plus somptueuse d’Europe. Langeais préciserait alors l’époque commémorative de l’union la plus avantageuse qu’ait contractée la France pour s’agrandir et pour terminer les agressions de ces ducs de Bretagne, dont le château de Clisson, que nous avons déjà rappelé, attesterait les prétentions violentes et les cruautés sans nombre; sauvages ducs! chiens hargneux dont l’Anglais se faisait précéder quand il voulait entrer en France par la porte de la trahison; espèces de rois de France, plus la férocité, moins la couronne.
Au XVIIe siècle le château de Langeais passa au marquis d’Effiat, père de ce Cinq-Mars, aussi mauvais favori que mauvais conspirateur.
Quoique les rois de France aient bien moins de combats à livrer depuis la réunion des provinces de l’ouest à la couronne, le royaume n’est pas encore aussi tranquille qu’il le sera dans deux siècles, vienne Richelieu. Les châteaux sont soumis, mais les châtelains, non; c’est la conquête, mais ce n’est pas encore la paix. Une espèce de compromis tacite se fait entre la féodalité encore menaçante et la royauté toute gênée dans sa victoire. S’il ne s’élève plus autant de ces châteaux qui enserraient des bourgs dans leurs vastes ailes déployées, ceux qui avaient vomi la rébellion du haut de leurs tours ne sont pas encore tombés. Les nouveaux qui seront bâtis pendant cette trêve transitoire participeront de cette double circonspection. Rien n’y manque: ni les triples fossés, ni les ponts-levis, ni les tours; rien, si ce n’est une taille proportionnée à leurs prétentions. On dirait que la peur les a rabougris en leur laissant leurs formes offensives; petits bastions, petites oubliettes, petits fossés. Ce sont des géans nains.
Savigny annonce déjà cet amaigrissement étrange. C’est une miniature du terrible, un abrégé de l’imposant. Qui connaît Savigny? Personne. Savigny n’est pourtant ni en Bretagne ni en Auvergne; il est à quatre lieues de Paris, entre les deux grandes routes de Lyon et d’Orléans. On l’appelle Savigny-sur-Orge, pour le distinguer de dix ou douze autres Savigny aussi peu connus.
Restauré à la fin du XVe siècle, et peut-être un peu trop restauré depuis, Savigny est un arrière-petit-fils d’un château qui était sur le même emplacement trois siècles auparavant. L’époque qu’il symboliserait le mieux, parmi d’autres avec le caractère desquelles il ne serait pas en désaccord, serait la Ligue, temps de guerre civile, dont le foyer, on a beau l’étendre avec complaisance, fut Paris et exclusivement ses environs. La Ligue et la Fronde sont deux émeutes parisiennes; si la première fut un peu moins locale, parce qu’elle touchait à la successibilité de la couronne, la seconde n’eut pas même une ondulation sensible jusqu’à Orléans.
Nous raconterons un jour la retraite d’Agnès Sorel et de Charles VII dans le château de Savigny, doux pèlerinage dont le souvenir est constaté par le nom de Beauté que légua la dame de ce gracieux surnom à une commune voisine. La Balue et Louis XI l’ont habité; l’un y rêva ses évêchés qui lui furent si funestes et dont il perdit la vue, selon la chanson; l’autre la cage de fer où il logerait un jour monseigneur le cardinal. Les royalistes l’enlevèrent aux ligueurs en 1592. Quatre royalistes le prirent pendant que le chef des ligueurs passait ses chausses. Nous tenons en réserve, pour le présenter ailleurs sous des proportions moins raccourcies, un autre événement dont Savigny fut témoin, et non moins propre à prouver la justesse de cette observation plus haut émise, que les châteaux devenaient de plus en plus, la monarchie se raffermissant, la parodie de ce qu’ils avaient été jadis, malgré les menaces de leurs fortifications matamores.
Savigny est aujourd’hui à l’héritière d’un des plus beaux noms de l’empire, à Mme la maréchale Davoust, princesse d’Eckmülh.
Avant de terminer notre course, nommons quelques-uns des principaux châteaux, fine fleur de la renaissance, élevés pendant les trois siècles féconds dont se compose la durée du cycle dynastique des Valois. Les mieux conservés, les plus propres à être classés dans notre musée comme type d’un âge écoulé, sont Pierrefonds (Oise); Villebon et Maintenon (Eure-et-Loir); Vigny et Rambouillet[C] (Seine-et-Oise); Chambord (Loir-et-Cher); Valençay (Indre); Chenonceaux (Indre-et-Loire); Mesnières (Seine-Inférieure); enfin Dampierre, Écouen et Nantouillet (Seine-et-Oise).
Des ruines au milieu d’une forêt, de la solitude, de vieux chênes, des démolitions abandonnées, 1390 pour date, c’est-à-dire un souvenir de malheur pour la France, et de beaucoup de malheurs, car avec Charles VI régnaient le duc d’Orléans et le duc de Bourgogne, deux assassins tués l’un par le parti de l’autre; tel est Pierrefonds bâti par le duc d’Orléans, frère de Charles VI, sur un des points élevés de la forêt de Compiègne.
Les Anglais s’emparèrent de Compiègne comme ils s’emparèrent dix fois de la France, à la faveur des querelles des ducs avec les barons, et des comtes avec les rois.
Les règnes suivans, jusqu’à Henri III, n’offrent rien pour l’histoire de cette forteresse. François Ier la fit réparer avant qu’elle ne tombât, vers la fin du XVIe siècle, aux mains des ligueurs, qui en donnèrent le commandement à Rieux, ce capitaine si célèbre par les brigandages dont il épouvanta la contrée.
Si le goût de François Ier éclate quelque part avec cette prodigalité dont on s’étonne, c’est assurément dans les châteaux tout pleins de ses amours, de ses intrigues, de ses magnificences, de ses chiffres et des travaux de ses artistes. François Ier justifie sa haute renommée par là bien plus encore que par ses prétendus encouragemens donnés aux lettres. Trop souvent confondu avec Léon X, François Ier fut le père des châteaux et non le père des lettres.
Rieux fut pendu devant l’Hôtel-de-Ville de Compiègne; mais le château de Pierrefonds ne se rendit que sous Louis XIII, cédant enfin à l’attaque d’une armée de quatorze mille hommes d’infanterie, commandés par Charles de Valois, qui s’en rendit maître après six jours de tranchée. On essaya de le démanteler l’année suivante, on ne le put; ses murailles furent trouvées si dures, qu’on se contenta de les entailler et de les réduire à l’état où elles sont aujourd’hui. Ces fortifications de révolte sont les plus complètes que nous possédions de ce temps-là. Elles appartiennent à la famille régnante d’Orléans.
Après tant de demeures martelées par la sape, noircies par l’incendie, crevassées par les boulets, il est consolant de reposer le regard sur le paisible Villebon, retraite de Sully.
Jean Cottereau, intendant des finances sous Charles VIII, jeta les fondemens du joli château de Maintenon; ses successeurs le vendirent à cette Françoise d’Aubigné, dont la destinée fut plus merveilleuse encore que celle de Louis XIV. Après la mort de Mme de Maintenon, la terre passa à sa nièce, qui la transmit, par alliance, à la famille de Noailles, dans laquelle elle se trouve encore de nos jours.
On rattacherait à ce groupe de pierres inoffensives, dont les échos dorés n’éveillent que des noms de rois amoureux, de maîtresses de rois et de ministres pacifiques, Vigny, beau château bâti par le cardinal d’Amboise. Avant la révolution, il appartenait au prince de Soubise, qui l’avait cédé à Mme de Guémenée. Il passa à la famille de Rohan en 1822; il est aujourd’hui à MM. Decher et Lefèvre, qui l’ont fait réparer avec beaucoup de goût.
Rambouillet n’était au XIVe siècle qu’une seigneurie possédée par la famille d’Argennes, dont les membres prirent, sous Louis XIII, le titre de marquis de Rambouillet. En 1706, cette famille le céda au comte de Toulouse, prince légitimé, pour qui cette terre fut érigée en duché-pairie. On montre encore dans la grosse tour la chambre où mourut François Ier, en 1547, à l’âge de cinquante deux ans.
Si nous passons plus rapidement sur ces résidences que sur celles d’un âge plus éloigné, dont il a été fait mention au commencement de cet avant-propos, c’est que nous supposons le lecteur assez versé dans notre histoire pour les apprécier comme nous; et c’est aussi parce que leur état de conservation n’imposerait pas de grands sacrifices à l’état, s’il en devenait possesseur, que nous nous bornerons à les classer, plutôt qu’à en détailler le mérite incontesté.
Ne suffit-il pas de nommer Chambord, Valençay et Chenonceaux, pour présenter à l’esprit trois palais connus de tout le monde, et que toute nation s’honorerait de posséder, quand même elle aurait déjà Saint-Cloud, Fontainebleau et Versailles?
Mesnières soutient le parallèle avec Chenonceaux; même ordonnance, même grand goût. Le propriétaire de Mesnières, M. le marquis de Biancourt, est mort dernièrement; c’était un homme épris d’un véritable amour de l’art, et qui avait restauré, pierre à pierre, dans son vieux style et sa naïveté première, ce château, perle inestimable de la renaissance.
Dans le voisinage de Chevreuse est Dampierre, château possédé autrefois par le cardinal de Lorraine et embelli par le duc de Luynes, dans la famille duquel il passa pour n’en plus sortir. Mansard l’a caractérisé par la forme particulière de quelques additions de maçonnerie assez estimées.
Nous n’osons renvoyer le lecteur à notre histoire du château d’Écouen, pour lui rappeler les principales scènes dont cette demeure des Montmorency fut le théâtre. D’ailleurs Écouen sort de notre cadre, puisqu’il fait partie des domaines royaux, à la physionomie insaisissable et sans type, et n’a besoin, au surplus, pour être à l’abri de la démolition, que de rester sous la protection conservatrice du jeune prince héritier des Condé.
Quoique aussi dégradé et vermoulu que le cardinal Duprat, qui y finit ses jours détestés, le château de Nantouillet mérite une place dans notre musée à côté des plus gracieux monumens conçus sous le règne de François Ier.
Si le goût admettait comme type l’architecture qui ne se recommande que par l’excès des proportions ou que par le mélange de toutes les architectures, sans avoir le charme sérieux d’aucune, s’il acceptait cette architecture, ni brune et musculeuse comme celle des temps moyens, ni blonde comme celle de la renaissance, architecture sans nom, née entre Louis XIII et Louis XIV, comme une fronde, comme une guerre civile, il faudrait ne pas omettre ici, avant de fermer les portes de notre musée: Grosbois, Ormesson, Maisons-sur-Seine, Vaux-le-Praslin et quelques autres châteaux d’une illustration plus digne de l’indiscrétion des mémoires que de la gravité de l’histoire.
Un duc d’Angoulême, fils naturel de Charles IX, construisit Grosbois vers la fin du XVIe siècle: c’était magnifiquement loger une disgrâce. Achille de Harlay donna à cette propriété, qui ressemble à une maison royale autant qu’un fils naturel ressemble à un fils légitime, des développemens considérables. L’étendue du parc de Grosbois égale celle du bois de Boulogne.
On prétend que Henri IV fit bâtir, à Amboïle, le château d’Ormesson pour Mlle de Senteny, dont il était amoureux. La tradition s’appuie sur ce qu’on y vit long-temps le portrait de cette favorite. Pour l’honneur de la demoiselle, je trouve la tradition fort peu fondée, si elle n’a pas d’autre base. Quoi qu’il en soit, la construction d’Ormesson ne peut remonter beaucoup au-delà du règne de ce prince, car la brique y domine. Amboïle, voisin de la capitale, a pris depuis près de deux siècles le nom de la famille d’Ormesson, à qui cette terre appartient encore de nos jours.
Maisons-sur-Seine est à M. Laffitte. Ce fut le surintendant des finances René de Longueil qui fut chargé de sa construction; il fut acheté, je ne sais plus à quelle époque, par M. Laffitte, banquier, qui l’a loué, depuis plusieurs années, à un autre banquier, qui ne laisse voir ce château à personne. Il y aurait une puérile affectation à insister sur cette triple occupation de Maisons-sur-Seine par trois banquiers, si notre opinion que tous les châteaux vont tôt ou tard aux gens de finance n’était raffermie par le poids de cette observation même.
Bâti au sortir de la minorité turbulente de Louis XIV, au moment de la splendeur naissante de la monarchie, le château de Vaux marque le dernier passage de la construction militaire et défensive à la construction pleinement courtisane et soumise. Les quatre tourelles qui faisaient jadis la garde de toute propriété ont disparu. A quoi bon voir de haut et au loin? Toute terre appartient au roi: au roi seul la consigne générale du pays. La défense et l’attaque sont son affaire. Il n’y a plus qu’un château en France dont l’existence soit souveraine, c’est le Louvre. Vaux accepte cette domination, et déguise son abaissement sous un luxe qui en adoucit l’humiliation; en échange de sa soumission, l’indulgence royale lui permet d’inutiles fossés, un pont-levis de quelques pouces, un gouvernement avec droit de haute et basse justice, pourvu que ce droit ne soit jamais exercé, et une pièce de canon, à la condition expresse de ne jamais érailler son beau cylindre de fer par l’intromission du boulet. Au seigneur le canon, au roi les boulets empilés sous la sauve-garde du grand-maître de l’artillerie de France. Soyez seigneur de Vaux, vicomte de Belle-Isle, Nicolas Fouquet, mais que votre seigneurie soit un pied-à-terre de cour et non un titre de puissance. Mettez toute votre gloire, réduisez toute votre autorité, appliquez tout votre or à n’être qu’un rayon du soleil qui vous a fécondé. Que tout soit fait en vue de la majesté royale; effacez-vous derrière son éclat.
Et c’est ce que ne comprit pas assez Fouquet. Si tout, dans son château, est vraiment trop réduit pour un roi, tout en réalité y est trop brillant pour un vicomte. Vaux attend toujours Louis XIV, quoiqu’il ne soit préparé que pour le recevoir un jour et une nuit. C’est là le caractère de cette résidence, modèle assez fidèlement conservé, en tout cas très-facile à rétablir, de toutes les résidences limitrophes de la période de Louis XIII et de celle de Louis XIV.
Vaux, qui fut le rêve le plus brillant de l’homme le plus brillant du grand siècle; Vaux, où se trouvèrent un jour la mère de Louis XIV, Louis XIV, Henriette d’Angleterre et mademoiselle de La Vallière, création si belle et si pure, que les siècles lui laisseront son nom de demoiselle, comme une éternelle couronne; Vaux, qui rendit Louis XIV jaloux; jalousie terrible qui tarit en une nuit les eaux de ce palais, éteignit les mille lampes de sa fête, fit jaunir les feuilles des bosquets et blanchir les cheveux de Fouquet; Vaux est aujourd’hui gardé par un chien de Terre-Neuve.
Qui ne connaît pas Chantilly n’a rien vu de ce qui constituait autrefois le goût des courtisans. Je ne crois pas que Versailles et Saint-Germain attestent, dans leur disposition architecturale, un caractère plus précis de mœurs et d’époque. Le château de Chantilly, celui qui a été bâti sur les ruines et avec les débris de l’ancien château de ce nom, est une succession visible d’imitations: c’est la copie en petit de toutes les résidences royales. Ainsi Saint-Cloud a sa pièce d’eau, Chantilly a la sienne; Versailles son grand escalier de marbre, Chantilly son grand escalier, de pierre, il est vrai. Une belle forêt entoure Saint-Germain, on a placé Chantilly dans une forêt. Les proportions sont moins fortes, mais la ressemblance s’y trouve. Cette vanité d’avoir, depuis le grand Condé, et peut-être depuis les Montmorency, absolument comme la cour, même étalage, même faste domestique, de rivaliser avec elle et de l’emporter parfois sur elle en magnificence, a souvent éveillé la susceptibilité de l’étiquette royale. Blessés secrètement dans leur amour-propre, c’est peut-être à cause de ce luxe qu’ils ne pouvaient empêcher que Louis XIV et Louis XV n’ont que rarement honoré de leur présence la demeure des princes de Condé.
Quoi qu’il en puisse être, aujourd’hui que toutes ces gloires sont mortes, qu’il n’y a sérieusement plus de cour ni de courtisans, de grand roi à Versailles ou à Trianon, de grand prince à Chantilly, Chantilly n’est pas moins un lieu admirable de repos et de grandeur. On y respire une oisiveté noble, une paresse de héros. Les sens n’ont qu’à s’ouvrir. Tout y est paysage, lacs, gazons, solitude et parfums. Comment Le Sage a-t-il fait pour mourir au beau milieu de la forêt de Chantilly?
C’est sous les beaux tilleuls de cette forêt que je fus abordé par un vieillard appuyé sur un bâton blanc; un vieillard comme il n’en existe pas dans Paris, où personne ne veut être vieux; un de ces véritables vieillards, tels que Fénelon aimait à les peindre dans son Télémaque: chevelure blanche, front pur de toutes rides, corps légèrement voûté, mais fort, comme ces acquéducs dont quelques arches seules ont cédé: ils datent des Romains.
—Monsieur aime à relire ce nom gravé sur ce beau chêne? me dit-il.
—C’est celui de Santeuil; j’ai plaisir à le retrouver ici.
—Je l’ai presque connu, M. Santeuil.
—Vous avez presque connu M. Santeuil! Je n’ai jamais vu d’aussi vieux rentier que vous, monsieur, car vous êtes rentier: il n’y a à Chantilly que des rentiers et des tilleuls.
—Vous êtes étranger, je le vois à votre méprise. Mon habit devrait vous apprendre que je suis cadet.
—Cadet?
—Oui, pensionnaire de l’hôpital de Chantilly fondé par le grand Condé;—sa grande ame soit en paix!—où l’on n’entre qu’à soixante ans. Il y a trente ans que je suis cadet. C’est le titre qu’on donne aux pensionnaires.
—Vous avez quatre-vingt-dix ans!
—Je vous ai dit d’abord que j’ai presque connu M. Santeuil, dont vous lisiez le nom sur ce chêne, car il m’en a été souvent parlé par un pensionnaire qui mourut quelques mois après mon entrée dans l’établissement; et ce pensionnaire avait cent ans. Il avait vu M. Santeuil.
Nous nous assîmes au pied du chêne de Santeuil:
—M. Santeuil, comme vous devez le savoir, me dit-il, a composé de fort beaux vers latins sur toutes les merveilles du château de Chantilly. Il en a fait sur le bois de Sylvie, sur le labyrinthe, sur ces jets d’eau qui, selon M. Bénigne de Bossuet, ne se taisaient ni jour ni nuit; sur les parterres, sur les statues. Ah! c’était un grand homme, M. Santeuil!
Un jour que mademoiselle de Clermont lui avait jeté un verre d’eau au visage, Santeuil s’était retiré dans les profondeurs du bois de Sylvie pour méditer une vengeance à sa façon, c’est-à-dire une épigramme à la manière de Martial. Selon son habitude, il avait chassé avec ses pieds, dans sa marche poétique et précipitée, toutes les feuilles sèches, toutes les branches tombées. Les oiseaux étaient partis épouvantés à sa voix rauque et bruyante. Déjà il avait jeté dans les haies son chapeau, sa canne et ses gants; il avait défait son pourpoint, son haut-de-chausses, les boucles de sa chaussure, il n’avait plus qu’à déchirer sa chemise; la muse se révélait. Santeuil ne composait pas différemment. Au milieu d’une strophe, et suant comme s’il fût revenu de la moisson, il aperçoit, debout contre un arbre, la figure pensive, une jeune et belle fille qui le regardait. Le poète était chaste et d’ailleurs élevé aux belles manières de cour. Tant bien que mal, il noua en rougissant tout ce qu’il avait dénoué, et s’approcha de la jeune fille. De près il la trouva encore mieux que de loin. Il reconnut même qu’elle avait la peau blanche et le visage ovale. Les visages ovales étaient alors en vogue. C’est tout ce qu’il vit, et ce fut assez pour lui faire oublier ce jour-là le verre d’eau de mademoiselle de Clermont et l’épigramme latine, et Martial. En très-bon français, et avec beaucoup d’emphase, il exprima son admiration, et finit, d’enchantement en enchantement, de métaphore en métaphore, par avouer à la belle inconnue qu’elle était la muse qu’il cherchait, puisqu’il l’avait rencontrée en un tel moment et sous les ombrages de Sylvie. Un pentamètre expira sur ses lèvres.
—C’est vous que je cherche aussi, monsieur Santeuil, lui dit Rose;—c’était le nom de la jeune fille.—Venez demain, au point du jour, au carrefour de Diane, j’ai à m’entretenir avec vous.
Le soir au château Santeuil fut fort soucieux. Pour la première fois de sa vie, on n’eut de lui au dessert ni distique ni épigramme. C’était presque manquer de dessert. Mademoiselle de Clermont fut tentée de lui jeter une carafe au lieu d’un verre d’eau à la tête, tant il fut maussade.
Sa nuit fut très-agitée; on vit de la lumière dans son appartement jusqu’au jour, circonstance remarquable dans les habitudes du poète, dont le sommeil précoce sonnait ordinairement le couvre-feu à neuf heures, que ce fût Bossuet ou Molière, Boileau ou Racine qui tînt le dé de la conversation.
S’il y eut combat livré entre le caractère de Santeuil et la bonne fortune qui lui arrivait, il dut se terminer au grand avantage de l’amour-propre, car les garde-plaines le virent traversant la pelouse, à une heure où on n’y trouve encore que des lapins et de la rosée, en costume recherché, gants frais, linge éclatant.
Rose l’avait devancé au rendez-vous. Quelle joie pour l’amant et pour le poète! Il lui vint dans l’imagination mille comparaisons ravissantes; mais il aurait fallu les exprimer en latin, et de ce temps-là les blanchisseuses de Chantilly n’étaient pas très-fortes sur le latin. Il déshonora ce qu’il éprouvait en le traduisant en prose et en français.
—Ce que vous me dites, monsieur, doit être fort beau; mais je crois que vous vous êtes trompé sur l’objet qui me fait vous attirer ici, répliqua Rose. Je suis trop honnête fille pour vous laisser plus long-temps dans l’erreur.
—Que me voulez-vous donc? reprit le poète déjà singulièrement désappointé par cette réception.
—Je voudrais...
—Parlez!...
—Sortir du mauvais pas où je me trouve engagée bien innocemment, je vous jure.
—Auriez-vous un amant?
—C’est pis que cela, monsieur.
Santeuil commençait à s’apercevoir que l’air du matin ne vaut rien pour la santé.
—En auriez-vous deux, quatre, six?
—Ne vous fâchez pas, monsieur, je n’en ai qu’un; mais il ne s’agit pas d’amant à cette heure.
—Et de quoi, mademoiselle?
—Il s’agit d’enfant.
—Diable!
—Oui, monsieur Santeuil, je suis grosse de neuf mois, et je suis bien étonnée que cela ne vous ait pas tout de suite donné dans l’œil.
—O Santeuil, se dit Santeuil, tu as pris pour une muse une blanchisseuse grosse de neuf mois! Dorénavant tu regarderas les muses jusqu’à la ceinture.—Après, mademoiselle? je puis tout entendre maintenant.
—Eh bien! je voulais vous prier de parler au prince, vous qui êtes son ami, monsieur Santeuil, afin qu’il ne me renvoyât pas pour ma faute.
—Hum!
—Ah!...
—Qu’avez-vous donc, mademoiselle?
—Ah! soutenez-moi, je vous prie. Une douleur, une terrible douleur! ici, là, au côté.... Mon Dieu! c’est l’effet de cette entrevue, de l’émotion... Que vais-je devenir? Il y a bien loin d’ici au château... Vous n’êtes pas médecin, vous, monsieur Santeuil?...
—Mademoiselle, cette plaisanterie...
—Oh! mon Dieu, une autre dans les épaules... Savez-vous, monsieur, si c’est la bonne?... Dites-moi si c’est la bonne...
—Je ne suis pas accoucheur, et je vais vous laisser...
—Me laisser! quelle cruauté!... lorsque dans un instant...
—Ah! le sot rôle que je joue ici!
—N’est-ce pas que vous me promettez de me justifier auprès de monsieur le prince?...
—Tout ce que vous voudrez, mais n’accouchez pas ici... c’est moi qui vous en prie, attendez encore dix minutes.... Venez, courons au château; mais, par pitié pour moi, je serais la fable de Chantilly! Au non du ciel! n’accouchez pas, n’accouchez pas... Appuyez-vous sur moi, ne craignez pas. Tenez, je serai le parrain de votre enfant; mais n’accouchez pas.
—C’est beaucoup d’honneur!... Mais, monsieur, je ne puis plus marcher.... je ne le puis plus!... Oh! c’est la grande douleur, c’est la dernière... N’est-ce pas, monsieur, c’est la dernière?
—Du diable si je le sais!... Tenez, accouchez, n’accouchez pas, restez ou venez; moi, je pars.
—Dieu vous en tiendra compte, monsieur, de me laisser dans cet état.—Allez, partez.
Rose tomba sur l’herbe.
Santeuil croyait en Dieu: il eut pitié de Rose évanouie. Il courut au château, où il mit tout en rumeur, demanda un médecin, lui raconta sa mésaventure, et se rendit en toute hâte avec lui auprès de la patiente, qui n’avait pas attendu le médecin.
C’était un gros garçon.
Inutile de dire si l’on tympanisa Santeuil. Les dames rougissaient en le regardant, les gentilshommes avaient de sanglantes allusions, les pages firent gorge-chaude de l’aventure, jusqu’aux livrées qui trouvaient qu’il était messéant aux gens de qualité de chasser sur les terres des domestiques. Santeuil n’y tint plus: il voulut d’abord se battre avec toute la maison du prince; ensuite il composa avec les moins acharnés; enfin il descendit à la prière pour réhabiliter son innocence. Il prit les pages chacun à part, et, avec les armes de la persuasion, il essaya de leur faire avouer qu’un d’eux devait être forcément l’auteur de la séduction exercée sur la blanchisseuse. Les pages nièrent, et nul ne tint à honneur d’obliger le désolé Santeuil.
Enfin, quand le scandale déborda, le grand Condé jugea à propos de le faire cesser.
—Monsieur, dit-il à son fils le prince de Bourbon, vous avez séduit la blanchisseuse du château: vous allez lui donner 30,000 liv. de dot, la marier à votre palefrenier, et reconnaître d’avance son fils pour votre louvetier, quoi qu’il en advienne.
Santeuil respira.
Cette histoire est inconnue, reprit le centenaire avec cette assurance de vieillard toujours sûr d’être écouté; mais elle ne l’est pas plus que celle de monsieur l’abbé Prévost, dont il n’est pas impossible, après tout, que vous ayez entendu parler dans le monde.
—Est-ce l’abbé Prévost, l’auteur de l’Histoire des Voyages et de Cléveland?
—Lui-même. Dans sa jeunesse, et à la suite d’un mouvement irréfléchi d’abnégation, l’abbé Prévost s’était fait recevoir moine à Saint-Firmin; caractère théologiquement indélébile, mais dont il n’aimait guère à se prévaloir, comme si le repentir eût suivi presque aussitôt la détermination. Soit que déjà la société du temps ne respectât plus beaucoup les ordres monastiques, soit que lui-même eût honte d’avoir cherché sa place ailleurs que dans l’humilité religieuse à laquelle il s’était d’abord voué, par pudeur pour lui ou par respect humain, l’abbé Prévost n’osa jamais avouer dans sa vie qu’il était moine et de la règle de saint Benoît. Mais son ordre le savait. C’était un sujet dont il fallait tirer parti; comme gloire ou comme scandale, l’abbé Prévost appartenait à l’ordre. Il eut beau s’effacer derrière un renom littéraire, se perdre dans le tourbillon du monde, se brouiller avec le ciel, on gardait soigneusement, et avec toute la haine lente des cloîtres, dans le monastère de Saint-Firmin, son nom inscrit sur le livre d’affiliation et sa discipline pendue au clou. A l’office du soir on l’appelait trois fois par son nom. A la prière du matin, le portier faisait la simagrée de l’éveiller par ces mots répétés dans la longueur des corridors: Frère Antoine-François Prévost, les matines! Si des étrangers visitaient le monastère, on dirigeait leur attention sur la stalle du réfectoire où se lisait gravé dans le chêne le nom européen de l’abbé Prévost; par une raillerie presque chrétienne, on le citait comme le frère le plus humble aux offices, le plus strict sur les macérations. Bien des années s’écoulèrent, et la tradition maligne des moines ne se perdit point. Les jeunes la reçurent des vieux. Elle serait allée jusqu’à la fin du monde si les moines avaient dû aller jusque là, et surtout l’abbé Prévost. Mais l’abbé Prévost vieillissait; il sentit le besoin de respirer l’air natal. Ses médecins lui conseillèrent de revoir Saint-Firmin. Lui, qui ne se souvenait plus d’avoir été moine une pauvre fois dans sa vie, qui même avait oublié qu’à défaut il était resté abbé, n’imagina aucun inconvénient à revoir Saint-Firmin. Les moines apprirent bientôt son retour: les moines se réjouirent. Pour les vieux c’était une vengeance à accomplir, pour les jeunes une légitime à toucher. Ce fut fête au monastère. On secoua la discipline, on brossa la haire, on cria de plus fort: Frère Antoine-François Prévost, descendez! Les matines sont sonnées, frère Prévost. Voilà l’office de minuit! Frère Prévost, c’est aujourd’hui jeûne. Frère Prévost, par ci; frère Prévost, par là. On eût dit qu’il était le seul moine de l’ordre.
Au dehors on le guetta comme une proie.
Et l’excellent abbé Prévost ne songeait pas seulement à faire une visite simple de politesse au monastère. Au fond il n’aimait plus les moines, il ne lisait guère que des romans anglais et le Mercure de France: son seul ami était un curé plus jeune que lui de quelque vingtaine d’années, chez lequel il allait boire et jouer. Probablement Prévost ignorait même l’existence du monastère de Saint-Firmin.
Un soir l’abbé Prévost, en sortant de chez M. le curé de Saint-Firmin, tomba de toute sa hauteur sur le seuil de la porte, frappé d’une attaque d’apoplexie. Le curé sort et le prend par la tête afin de l’entraîner chez lui. Mais il trouve une forte résistance, une résistance invincible: c’était un moine qui tirait l’abbé Prévost par les pieds.—Il est à moi! disait le curé.—Non, il n’est pas à vous! il est à moi, disait le moine de Saint-Firmin: je l’aurai.—Vous ne l’aurez pas, il m’appartient.—Vous en avez menti.—N’était-il pas moine?—Il ne l’est plus.—On est toujours moine!—On est toujours abbé!—D’ailleurs il était dans la rue.—C’est faux, il était sur le seuil de ma porte.—Au plus fort donc!—Au plus fort donc!
Chacun tiraillait en sens contraire l’infortuné abbé Prévost, qui, pour trancher la question dans l’intégrité de son libre arbitre, et rester à son choix moine ou abbé, avait plus besoin d’être saigné à la jugulaire que d’être tiré à deux prêtres. Il aurait pu en revenir peut-être: il mourut ou fut tué dans ce double zèle pour avoir son corps.
Le curé triompha: les souliers seuls de l’abbé Prévost restèrent aux mains du moine, qui courut, éperdu, cette relique à la main, raconter à ses confrères ce qui venait d’arriver.
—Puisque nous ne l’avons pas eu vivant, il nous le faut mort. Tel fut le cri général de la congrégation.
—Nous l’aurons mort! répéta le supérieur.
Et seul chargé de cette grande mission, il se rendit chez le curé de Saint-Firmin, emportant sous sa robe quelque chose de volumineux.
Sans dire un mot, sans employer les argumens, repoussés avec perte, du premier moine; sans recourir à la violence, le supérieur, étant entré dans l’appartement où gisait, à côté du curé, le cadavre de l’abbé Prévost, ouvrit sa robe, et en sortit un sac assez enflé, qu’il vida sur le parquet. La vue d’une centaine d’écus qui couraient de droite et de gauche éblouit le curé; il se précipita dessus avec voracité; et tandis qu’il courait les ramasser sous les tables, sous les armoires, sous le lit, dans les trous du plancher, le vigoureux supérieur jeta le corps de l’abbé Prévost sur ses épaules, et l’emporta au monastère. La joie y fut immense. Depuis quarante ans on aspirait à ce jour de triomphe; il était arrivé.
L’abbé Prévost fut aussitôt dépouillé de ses habits laïques: on le revêtit de la robe de moine. On fit à son corps toutes les cérémonies usitées dans les couvens à la mort d’un frère. La cendre et le cilice ne furent pas oubliés. Saint Benoît et saint Firmin rayonnèrent de cierges. La cloche fit son devoir; on ne lésina sur aucun détail.
Le lendemain on l’enterra dans le cimetière du couvent, et sur la pierre de sa tombe on se garda bien d’écrire ses titres nombreux à la postérité. On y grava seulement: Ici repose frère Antoine-François d’Exile Prévost, moine indigne de Saint-Firmin.
Après ces deux histoires, le cadet de Chantilly se leva et me demanda si je n’étais pas curieux de visiter le château de Chantilly, ou plutôt ce qui reste de l’ancien château de ce nom. Je le suivis, et nous nous y acheminâmes à pas lents.
Pendant le trajet j’ouvris un petit livre précieux de vétusté que j’avais porté avec moi en venant à Chantilly; j’en fis tout haut la lecture à mon compagnon. C’est sous ce titre qu’il parut en 1688: La Feste de Chantilly, contenant tout ce qui s’est passé pendant le séjour que monseigneur le dauphin y a fait, avec une description exacte du château et des fontaines.
Par ce récit très-consciencieux, trop consciencieux souvent, d’une fête donnée à un fils de France, on voit ce qu’était le vieux château de Chantilly avant d’avoir été renversé par la révolution, et l’on a une idée exacte de la vie intérieure des grands au dix-septième siècle.
«Monseigneur partit de Versailles le dimanche 22 d’aoust, et arriva dans la forest de Chantilly par le chemin de Lusarche. M. le duc et M. le prince de Conty le reçurent au bout de la forest, vers le milieu de la vieille route. Comme c’estoit le lieu où monseigneur devoit chasser, M. le prince y estoit pour lui faire commencer la chasse. Il prit ce divertissement jusqu’à cinq heures du soir, et le plaisir qu’il y trouva fut d’autant plus grand, qu’il vit s’élever quantité de perdreaux et de faisandeaux. Ce fut le premier plaisir que monseigneur prit en approchant de cette délicieuse maison de Chantilly. Il alla jusques au lieu nommé la Table, qu’on dit estre justement au milieu de la forest, toujours accompagné de M. le prince. La figure de ce lieu est ronde; il a vingt-trois toises de diamètre et est partagé en douze routes qui ont pour centre le point du milieu de cette place. Elles sont toutes bordées de charmilles et ont chacune cinq toises de large et environ une lieue de long. Dans le milieu de ce rond on avoit eu soin d’élever une feuillée, dont la forme suivoit le mesme plan. Elle estoit de sept toises et demie de diamètre, et élevée sur une estrade de cinq pieds de haut. Cette feuillée estoit percée de douze portiques qui aboutissoient à chacune des douze routes dont je viens de vous parler. La corniche estoit saillante en dehors ainsi qu’au dedans. Tout le dôme, les cintres, les pilastres et les appuis estoient recouverts de feuilles de chesne. Des branches de genièvre formoient les balustrades. Tous les portiques estoient ornez de gros festons de feuilles de chesne et de bouquets de fleurs. La table où la collation fut servie estoit au milieu de cet édifice. Une grande corbeille d’argent en occupoit le point du milieu. Elle estoit soutenuë sur douze consoles à jour de vermeil doré qui répondoient à chacune des douze arcades. Ces douzes consoles estoient jointes les unes aux autres avec des guirlandes de fleurs, et portoient chacune deux petites corbeilles d’argent remplies de fruits. La grande du milieu l’estoit de fruits et de fleurs.
»On mit sur cette table le couvert de monseigneur, vis-à-vis le milieu de la route qui va à Chantilly. Tout le pourtour de cette place, de vingt-six toises de large, estoit de treillage de feuillée.
»Monseigneur entendit en arrivant un concert de timbales et de trompettes qu’on avoit postez dans le bois. Ce prince trouva tout le dedans du dôme vide, et la table servie de vingt-quatre bassins de rost et de quatre plats d’entremets autour de chaque bassin, ce qui faisoit six-vingts plats. Ce prince arriva dans l’instant qu’on venoit de poser le dernier plat chaud sur la table. Comme il n’y avoit que le couvert de monseigneur, il ordonna qu’on en mist d’autres, et la table en fust aussitost garnie; mais on n’en mit point vis-à-vis de ce prince. M. le prince, M. le duc et M. le prince de Conty furent placés à costé de monseigneur, et les seigneurs de sa suite occupèrent le reste des places. On releva les entremets chauds pour en mettre de froids. Je n’entre point dans le détail des fruits et des confitures, cela iroit à l’infiny. Je vous diray seulement que dans les flancs des corbeilles ovales estoient de riches cuvettes remplies de toutes sortes de liqueurs. Ces cuvettes estoient accompagnées de soucoupes garnies de glaces et de quantité de verres à liqueur de différentes manières. Un moment après que l’on eut servy le fruit, le bruit de guerre, formé par les trompettes et par les timballes, cessa tout-à-coup, et dans le même instant on entendit dans la route qui estoit vis-à-vis monseigneur une harmonie de hautbois, de flûtes, de musettes et de divers autres instrumens champestres. On l’écouta quelque temps sans voir rien paroistre, et tout estoit si bien concerté qu’il n’y avoit pas une seule personne dans la route, qui devoit estre remplie un instant après. L’harmonie ayant diverty les oreilles pendant quelque temps, on aperçut de loin le dieu Pan, qui estoit suivy par quatre-vingt-dix faunes, sylvains, satyres et autres divinitez, qui ont accoutumé d’accompagner ce dieu dans les bois.
»Toute cette troupe parut d’abord à un demy-quart de lieue de la table, et on ne se mit en marche qu’après que monseigneur eut eu le temps de la remarquer. Le dieu Pan, que l’on voyoit à la teste, estoit représenté par M. de Lully, surintendant de la musique du roy, qui battoit la mesure avec son thyrse. Il estoit suivy de vingt-quatre satyres et de toutes les divinitez qui habitent les forests. On entendoit des hautbois et plusieurs autres instrumens champestres, au son desquels se faisoit la marche. Les danseurs, au nombre de vingt et un, qui avoient tous des massues, estoient montés sur les épaules les uns des autres et formoient des groupes surprenans. Ils estoient suivis de cinquante-un musiciens qui portoient, chacun sur leur teste, une corbeille remplie de fruits peints, représentant des fruits de bois, comme pignons, pommes de pin, gourdes, et autres qui ne sont connus que parmy les satyres. Ils tenoient chacun une branche de chesne. Quand chacun eut pris sa place, les satyres firent une danse fort extraordinaire. Elle plut beaucoup à monseigneur et receut de grands applaudissemens. Cette danse, qu’on pourroit nommer un petit ballet, estant finie, les musiciens avancèrent vers l’escalier, qu’ils montèrent sur deux lignes au son des instrumens, et lorsqu’ils furent arrivez sur l’estrade, ils se séparèrent les uns à droite et les autres à gauche, de manière qu’ils entourèrent la table. Les hautbois parurent ensuite, et les danseurs montèrent ensemble. Ceux-ci, s’estant pris par la main, dansèrent autour de monseigneur. Pendant qu’on dansoit autour de la table, les musiciens descendirent par un escalier qui estoit derrière monseigneur, et se rendirent dans une allée que l’on voyoit à costé de celle par où tout ce divertissement estoit venu. Ils y trouvèrent les piqueurs endormis avec leurs chiens. On entendit alors toute la forest retentir du bruit de ces paroles: