Debout! Lysiscas, holà! debout!
Pour la feste ordonnée
Il faut préparer tout!

Les piqueurs se levèrent, et après avoir fait toutes les actions qui pouvoient marquer qu’ils estoient profondément assoupis. On entendit ensuite un grand bruit de cors, et dans cet instant un cerf ayant traversé la route à la vue de monseigneur, ce prince s’écria comme souhaitant d’avoir des chiens. Dans le mesme temps on vit paroistre une meute que l’on découpla après le cerf. Monseigneur, voyant que les chiens chassoient si bien, témoigna estre fasché de n’avoir des chevaux que pour tirer au volant. En ce moment, on en vit paroistre d’autres, sur quoy ce prince monta pour suivre la chasse avec tous les seigneurs qui l’accompagnoient. Il courut le cerf, qui fut pris dans l’étang de Cormeille, après l’avoir couru environ une heure.

»Cette chasse estant finie, monseigneur prit le chemin du chasteau et dit qu’il avoit pris beaucoup de plaisir. Les airs estoient de M. Lully le cadet, surintendant de la musique du roy, et toute la danse de M. Pécourt, danseur ordinaire des ballets. Les habits des faunes et sylvains estoient faits sur les dessins de M. Berrain, dessinateur ordinaire du cabinet du roy, ainsi que toute la feuillée.

»Monseigneur arriva à Chantilly par l’une des grandes routes de la forest, au bout de laquelle on trouve une grande demy-lune par laquelle on entre dans une avant-cour qui n’est pas encore entièrement achevée; elle est toute entourée d’eau, et située entre un étang nommé l’étang de Sylvie et le grand chasteau. On voit deux pavillons à droite et à gauche du pont-levis. Cette demy-lune aboutit à un fer-à-cheval par lequel on monte sur une grande terrasse, au milieu de laquelle est une statuë équestre de bronze du dernier connestable de Montmorency. Cette statuë se trouve vis-à-vis de l’entrée du grand chasteau. C’est un édifice fort ancien et très-irrégulier, assis sur une roche, au milieu de grosses sources qui forment un grand fossé. Cependant plusieurs grosses tours ne laissent pas de le rendre très-agréable à la vuë. M. le prince fait travailler présentement à rendre le dedans de la cour régulier, et à donner au dehors une face toute nouvelle, soit par l’ouverture de trois rangs de fenestres, et deux grands balcons qui régneront tout autour du château, soit par les combles, qui seront tous d’égale hauteur, et à la mansarde. A costé gauche du fer-à-cheval est un grand logement détaché du chasteau, dont le rez-de-chaussée est à fleur d’eau du grand fossé. C’est dans ce lieu où le logement de monseigneur avoit esté marqué, de mesme que celui de madame la duchesse et de madame la princesse de Conty, la douairière. Ce second chasteau avoit esté autrefois basti par M. de Montmorency, et on l’appeloit la Capitainerie. Les ornemens de dehors sont des pilastres d’ordre corinthien. Ils composent la porte d’entrée de la cour et la façade du costé du petit parterre. Tout le retour est soutenu d’un grand balcon en manière de fausse braye. Le logement d’en bas du petit chasteau est composé de deux appartemens dont la salle est commune à l’un et à l’autre. Cette salle est ornée de tableaux représentant les plus belles maisons de campagne de Paris. Toutes les pièces des deux appartemens auxquels elle sert de communication sont ornées d’autres tableaux représentant diverses fables de l’antiquité; en sorte que l’une des chambres fait voir l’histoire de Vénus, une autre celle de Diane, une autre celle de Flore, une autre celle de Bacchus, et une autre celle de Mars.

»Toutes ces chambres, qui sont percées en enfilade, règnent le long du balcon en fausse braye dont on a parlé, et aboutissent à un grand salon en retour. Tout cet espace est remply de diverses fables curieuses, de bustes avec leurs gaines et de meubles très-singuliers. Outre cela, il y avoit plusieurs tables pour toutes sortes de jeux. De ce logement, lorsqu’on a passé par un vestibule qui est ouvert par deux grandes arcades du costé de la cour et du petit parterre, on monte dans l’appartement qui est au-dessus et qui se trouve situé en plain-pied au rez-de-chaussée de la cour du grand chasteau, auquel il est joint par un pont qui traverse le grand fossé. Cet appartement est composé d’un grand salon qui n’est pas encore entièrement fait. De ce salon, on entre dans une grande antichambre après laquelle il y a un cabinet, dont la vue donne d’un costé sur les jardins et de l’autre sur une grande pelouse qui borde la forest. Après ce cabinet, on en trouve deux autres de moindre grandeur. L’un donne entrée dans une galerie qui est percée du costé de la forest. On voit dans cette galerie des tableaux représentant, chacun par ordre des temps, une campagne de feu monsieur le prince. La principale action de la campagne, soit siége ou bataille, peinte en grand, occupe le milieu du tableau. Les autres actions de la mesme campagne sont peintes en petit tout autour dans des cartouches. Le premier tableau représente la campagne de 1643, c’est-à-dire la bataille de Rocroy. Dans le second tableau est représentée la campagne faite en Allemagne en 1644. Les combats donnés devant Fribourg, les cinquième et dixième aoust, sont peints dans le milieu, avec les retranchemens de l’armée bavaroise qui furent forcez par celle que commandoit feu M. le prince, alors duc d’Anghien. Dans un grand cartouche, au bas est le plan de Philipsbourg; dans les six cartouches qui sont au costé droit du tableau sont représentez Oppenhein, Beingen, Lichtnau, Dourlach, Mayence et Landau. Dans les six du côté gauche, on voit Worms, Spire, Creustzenach, Bacharach, Neustad et Baden. Au troisième tableau, qui représente la campagne de 1645, est la bataille de Norlinguen, donnée le 3 aoust, entre l’armée du roy, commandée par M. le prince, et celle de l’empereur. Le quatrième tableau fait voir la campagne de 1646; au milieu est la ville de Dunkerque, et à droite et à gauche on voit d’autres actions qui regardent le siége de la mesme ville. Les autres campagnes doivent estre peintes sur d’autres tableaux pareils dont les places sont marquées dans la mesme galerie, mais qui ne sont pas encore dessinez.

»Tout cet appartement estoit éclairé par un nombre infiny de lustres et de girandoles de cristal. Lorsqu’on eut soupé, monseigneur tint appartement. Après vous avoir fait une description des deux chasteaux, je crois vous devoir parler, non pas de toutes les beautez des jardins, car je ne vous en entretiendray qu’à mesure que je vous parleray des promenades qu’y fit monseigneur, mais de ce qu’ils offrent à la vue de ceux qui sont dans les appartemens. En arrivant sur la terrasse, où je vous ay dit qu’estoit la figure du grand connestable de Montmorency, on découvre un grand escalier, au bas duquel est un grand rondeau, et au milieu de ce rondeau une gerbe de plusieurs tuyaux. Au-delà de ce rondeau on découvre un grand parterre séparé en deux parties par la croisée du grand canal. Il y a cinq grandes pièces d’eau dans l’une et l’autre partie, et chacune de ces pièces d’eau a un jet d’eau. Ces deux parties sont soutenues d’une grande allée d’ormes en terrasse avec des ifs et des piceas entre deux. Au-delà du grand canal est un demy-rond qui ferme la croisée, et dont il s’élève insensiblement jusqu’au haut de la coste une espèce de fer-à-cheval qu’on appelle Vertugadin.

»Le lundy, monseigneur alla courir le loup aux environs d’un village appelé la Chapelle; et au retour de la chasse, ce prince entra dans son appartement, d’où il sortit quelque temps après pour prendre après le plaisir de la promenade.

»Il traversa le petit parterre, et, ayant passé le grand fossé sur un pont de bois, il trouva à sa gauche un grand parterre, enfermé, d’un costé du fossé, de l’orangerie, et de l’autre d’une galerie et d’un canal. Ce parterre est entouré d’orangers parfaitement beaux.

»On y voit cinq pièces d’eau avec leurs jets. Celle du milieu a pour pied l’Hydre, dont chaque teste vomit une quantité prodigieuse d’eau. On y voit aussi la fontaine des Grenouilles; elle est située dans un triangle au-dessous de la terrasse du grand fossé du chasteau. Entre cette terrasse, le canal du Dragon, et le petit bois de Chantilly, qui est à costé du parterre de l’orangerie. Le Dragon est une manière d’animal marin qui paroist sortir de dessous la terrasse du fossé. Il vomit l’eau de la décharge de ce fossé dans une coquille, qui retombe dans un canal qui est le long d’un des costez de la pièce où est la fontaine des Grenouilles. On descend dans le parterre par un escalier de quatre ou cinq grandes marches fort grandes et fort belles. Aux deux costez de cet escalier sont des nappes d’eau perpétuelles, grandes, belles et bien fournies, qui tombent dans de grands bassins quarrez, avec des bouillons et bruits d’eau. Dans ce mesme parterre sont quatre grands piceas, dont le moindre a plus de soixante pieds de haut. Du costé du canal, l’allée est garnie de platanes, dont le plus vieux a plus de cent cinquante ans. Cet arbre est fort rare en France; sa feuille est à peu près comme celle de vigne, et il se dépouille tous les ans de son écorce. De ce parterre, monseigneur entra dans une isle par un grand portique de treillage. A costé de cette isle on en voit une autre plus petite. Elles sont partagées par trois canaux. La grande est ornée de plusieurs allées, de grandes palissades, de deux grosses fontaines enfermées dans des portiques, et de plusieurs ornemens de treillage d’un dessin très-agréable et d’une propreté surprenante. L’extrémité de l’isle est revestue de pierre de taille. On y voit douze jets d’eau qui sortent d’autant de bassins, au-dessous desquels est une cascade de toute la longueur de la pointe de l’isle et des deux canaux. On trouve dans la petite isle des allées de grands aunes, des palissades, un treillage en demi-rond, et une fontaine dans le milieu. Deux dragons de bronze semblent y combattre; il y en a un renversé qui pousse un grand jet d’eau, et l’autre en dégorge en abondance sur ce premier. Vis-à-vis de cette fontaine et à la pointe de la mesme isle, est un appartement de treillage composé de quatre pièces. Ces quatre pièces se trouvent sur un terrain qui a en face la vue du canal, à droite la prairie, et à gauche des jardins.

A l’issue de la promenade, monseigneur alla voir l’opéra, que monseigneur le prince avoit fait faire exprès, son altesse sérénissime ne voulant point donner de divertissement qui eût esté déjà vu. Le lieu mesme fut construit pour ce seul spectacle, et M. le prince ayant choisi l’orangerie de Chantilly, qui règne tout le long du parterre avec une terrasse magnifique, dit à M. Berrain d’y construire, non seulement un théâtre, mais aussi une salle magnifique. L’orangerie a soixante-dix toises de long et vingt-sept pieds de large. M. Berrain la divisa en trois parties, séparées par des portiques d’architecture, sans y comprendre le vestibule par où l’on y entre, et duquel on voyoit cette longue étendue éclairée de deux rangs de lustres. Il seroit difficile de trouver rien de plus magnifique et, dont les ornements fussent plus diversifiez. Plus on approchoit, plus on voyoit que la magnificence alloit toujours en augmentant; la dernière salle estant infiniment plus riche que la première, et le théâtre encore davantage.

»Le vestibule estoit orné de grands arbres qui cintroient et cachoient toute la voûte. Les pieds de ces arbres estoient dans une seule caisse qui régnoit tout autour du vestibule et qui estoit peinte en porcelaine et ornée des chiffres de monseigneur, avec des attributs de ce prince. On pouvoit prendre ce vestibule pour une très-belle allée. Ce vestibule estoit éclairé de plusieurs lustres; ce qui, parmi la verdure des autres, produisoit un effet très-réjouissant. On se sentoit excité à passer outre à travers un superbe portique, sous lequel il falloit passer pour entrer dans la pièce suivante. Il servoit d’ouverture à une galerie de seize toises de long sur vingt-six pieds de haut. Entre les lambris et la corniche, on voyoit une très-belle tapisserie toute d’une mesme suite et qui est nommée tapisserie de Vénus. Et au bout de cette galerie on montoit trois marches pour entrer dans la troisième pièce, qui estoit la salle de l’opéra; elle avoit cent quarante-deux pieds de long, en y comprenant le théâtre et l’orchestre. L’ordre de son architecture, ainsi que celuy de la façade du théâtre, estoit ionique composé. Entre les pilastres, des deux costez du théâtre, estoient deux grandes figures de ronde bosse, chacune de six pieds de haut: l’une représentoit la poésie, et l’autre la musique. Ce fut sur ce théâtre que l’on représenta l’opéra. Les vers n’en pouvoient estre que beaux, puisqu’ils estoient de M. Leclerc, de l’Académie françoise. Ils avoient été mis en musique par M. Lorenzany, maistre de chapelle de la feue reyne, dont les ouvrages sont fort estimez, et M. Pecour avoit fait les entrées qui composoient les divertissements, hors deux qui estoient de M. Lestang. Cet opéra, intitulé Orontée, fut chanté par l’Académie de la musique de Paris, et il y avoit outre cela trois des meilleurs musiciens de la musique du roy.

»L’ouverture du théâtre se fit par la représentation d’une grande et belle forest, que la diversité des arbres et des routes faisoit paroistre fort spacieuse. Lorsqu’on eut levé la toile, on vit le dieu Pan dans le fond de cette forest. Toute sa suite, sylvains, satyres et faunes, estoient en groupes en divers endroits. Il commença le prologue. Comme tous les vers qu’on y chanta regardent le roi et monseigneur le dauphin, je ne veux pas vous priver de la satisfaction que vous aurez à les lire. Voici ceux qui furent chantez d’abord par le dieu Pan. C’estoit M. Moreau qui faisoit ce personnage.

J’ai veu tous les règnes des roi
Célèbres par leurs exploits,
Et dans mon souvenir j’en conservois la gloire;
Mais depuis que Louis s’est fait voir à mes yeux,
Tous ces mortels sortent de ma mémoire,
Et je ne mets que luy dans le rang de nos dieux.

»Pan eut à peine achevé ces vers qu’une troupe de driades et d’hamadriades se fit voir. Voicy ce que chanta une des driades:

O gloire incomparable
De Louis!
Les siècles seront éblouis
A l’éclat admirable
De ses faits inouis!

»La décoration du premier acte représentoit le temple de Vénus.

. . . . . . . . . . . . . . . . .

»L’opéra finit par une feste galante que fit une troupe d’Égyptiens pour se réjouir d’une aventure qui leur donnoit un roy si digne de l’estre.

»Monseigneur marqua, avec l’honnesteté qui luy est ordinaire, qu’il s’estoit beaucoup diverty à cet opéra.

»Le mardy, qui estoit la troisième journée, Monseigneur conclut se donner le plaisir d’aller tirer dans le parc. Ce parc est d’une beauté merveilleuse; on y voit des costeaux, des plaines, des bois, disposez par la nature comme pour servir de retraite à toutes sortes de gibier. Ou y trouve une ménagerie; on y voit un grand salon orné de peintures représentant l’histoire d’Isis. Beaucoup de terrasses et de jardins champêtres font l’ornement de cette maison, dont une des cours est bordée de huit pavillons, tous séparez les uns des autres, et destinez à loger les animaux rares que monsieur le prince a fait venir des pays étrangers.

»Le prince, après avoir tiré toute la matinée dans ce parc, alla l’après-dîner à la chasse du cerf.

»Le vendredy, Monseigneur alla à la chasse aux perdreaux. Il se promena l’après-dîner; il traversa d’abord le parterre des orangers, et alla ensuite dans la partie du jardin qui est du costé du village de Chantilly. Il y entra par une grande porte qui est au milieu de la galerie des Arts. Cette galerie s’appelle ainsi, parce qu’elle est ornée de beaucoup de figures de cerfs au naturel, portant tous au col l’écusson des armes de MM. de Montmorency, et des maisons avec lesquelles ils avoient fait alliance.

»Monseigneur s’embarqua, avec tous les seigneurs de sa suite, pour aller prendre le divertissement de la joûte sur l’eau, et pour voir tirer l’oye. Les deux bâtimens sur lesquels Monseigneur s’embarqua avec ceux de sa suite estoient ornez de leurs pavillons et tendelets, et conduits par dix-huit habiles matelots. A mesure que Monseigneur avança, il découvrit de nouvelles beautez. Après la faisanderie, on trouve un grand jardin en terrasse, lequel finit de mesme que les jardins fruitiers qui sont au-dessus, à un grand rond, d’où descend sur le canal une grande allée, et ce qui la traverse va passer entre la teste et le corps de la grande cascade, et se termine au pavillon de Mars. Toute cette partie s’appelle le bois de Lude. Les arbres en sont parfaitement beaux et les palissades très-unies. Voilà tous les objets qui parurent à Monseigneur pendant le temps qu’il demeura sur le canal de la rivière. Au sortir de ce lieu-là, son bateau entra dans un canal de traverse qui porte ses eaux au pavillon de Manse. De ce canal on découvrit toute la prairie qui va jusqu’à la chaussée de Gouvieux. Tous ces canaux et toutes ces terrasses ont au moins onze à douze cents toises de long. De là on vint dans une écluse à trois portes.

»Si-tost qu’on les eut ouvertes, on vit comme une mer qui auroit rompu ses digues, se précipiter à grands flots roulant les uns sur les autres avec un bruit effroyable. Les bateaux ayant esté élevez à la hauteur du grand canal, on y entra au son des trompettes et des concerts de plusieurs sortes d’instrumens, qui estoient au bord du canal et sur le canal mesme, dans des bateaux.

»Le divertissement de la joûte et de l’oye estoit préparé dans le grand canal. Ce paysage estoit tout rempli de peuples, de mesme que les bords du grand canal. Quand ce divertissement fut finy, Monseigneur entra dans un bâtiment tout doré, construit à la manière de ceux dont se sert le roy de Siam, et que l’on nomme balons, dont sa majesté a fait présent à monsieur le prince. Il y avoit des luths, des téorbes, des basses de violes et des voix choisies dans la poupe de ce balon.

»Monseigneur eut le plaisir de voir pêcher. On prit plus de cinq cents poissons d’un coup de filet. Ce prince retourna en carosse et y tint appartement avant et après souper. Madame la Princesse et madame la princesse de Conty arrivèrent ce jour-là à Chantilly entre minuit et une heure.

»Le jeudy, qui estoit la cinquième journée, le prince ayant été averty que madame la duchesse et madame la princesse de Conty la douairière devoient partir de Versailles après le couché du roy, pour venir à Chantilly, se prépara à les recevoir. Monseigneur voulut aller aussi au-devant de ces princesses. Il partit à trois heures du matin. Elles furent reçues au bruit des trompettes et des timballes. Elles entendirent, peu de temps après, une harmonie champestre, et virent paroistre environ vingt-quatre faunes et satyres sur des chevaux caparaçonnez de feuillages.

»Monseigneur, qui s’estoit levé avant trois heures du matin, alla coure le loup à Merlou, au lieu de se mettre au lit.

»Le sixième jour, qui estoit le vendredy, Monseigneur alla coure le cerf avec les chiens de monsieur le duc de Mayne. On se rendit l’après-disnée dans les belles routes de la forest. Je ne sçaurois m’empescher de vous faire remarquer que ces routes sont toutes à perte de vue. Ce fut par ces routes que l’on alla jusqu’à un étang qui est au milieu de cette forest, et qui est appelé l’étang de Comelle. Cet étang peut avoir environ un quart de lieue de long, sur un demi-quart de lieue de large. Il est dans un fond. On avoit dressé une feuillée sur la chaussée, avec des tentes au milieu pour y mettre les dames. On trouva sur l’étang des bateaux couverts de leurs tendelets. A peine avoit-on achevé de s’embarquer, qu’on entendit retentir de tous costez le son de plusieurs troupes de hautbois et de trompettes, et, peu de temps après, un bruit de cors et de chiens qui firent lancer dans l’étang, à plusieurs reprises, un grand nombre de sangliers, de cerfs et de biches. Tous ceux qui estoient dans ces bateaux prirent leur party pour les attaquer, les uns avec des pieux, les uns avec des dards, et les autres avec des épées. Cette chasse dura environ deux heures et causa beaucoup de plaisir. On revint ensuite au chasteau, où il y eut appartement et opéra.

»Le lendemain, Monseigneur alla à la chasse au loup dans la forest. Les dames demeurèrent ce jour-là au chasteau, parce que le beau temps cessa. Au retour de Monseigneur, il eut avec elles le divertissement d’un concert dans l’appartement de madame la princesse de Conty. Les vers estoient de M. du Boulay, secrétaire de M. le grand-prieur, et la musique de la composition de M. de Lully, surintendant de la musique du roy.

»Il y eut encore ce jour-là appartement et opéra, et ensuite media-noche.

»Jamais on n’a vu tant de divertissemens dans un seul jour, et de tant de différentes manières, qu’il y en eut le dimanche, qui estoit la huitième journée. Ce jour là, après la messe, Monseigneur alla à la chasse du cerf avec les chiens de M. le grand-prieur. Au retour de la chasse, il se rendit avec ces dames dans la maison de Silvie, pour le repas que M. le prince lui donnoit.

»Silvie est une espèce de petit chasteau qui n’est composé que d’un appartement bas de quatre pièces seulement, percé en enfilade, et aboutissant d’un costé aux allées champestres d’un grand bois qui est à costé de la grande terrasse, vis-à-vis le vieux chasteau. On appelle aussi ce bois le bois de Silvie. On dit que ce nom de Silvie luy a esté donné par le fameux Théophile qui estoit attaché au service de M. de Montmorency, et qui, lorsqu’ils estoient à Chantilly, passoit une partie de son temps à resver agréablement et à faire des vers au bord d’une fontaine toute simple et toute naturelle, pour une maîtresse qu’il avoit appelée Silvie.

»On voit encore cette fontaine auprès de cette maison, et les petites murailles d’appui qui l’environnent et qui en servent à des bancs de marbre qui sont tout autour, sont ornez d’une infinité de vers galans qui y ont esté écrits par ce poète amoureux. Ce fut dans cette maison que monsieur le prince fit servir un retour de chasse à Monseigneur. Après qu’on eut mangé les entremets, comme on croyoit qu’on alloit servir le fruit, monsieur le prince dit à Monseigneur que, s’il en vouloit, il falloit qu’il se donnast la peine d’en aller chercher au milieu du labyrinthe où le dessert estoit servy. Monseigneur accepta la proposition avec joye, et l’on se leva de table pour aller dans ce labyrinthe; il est au milieu d’une partie de la forest. Dans cet espace, enfermé du costé de la grande chute d’eau, on voit un fort beau jeu de mail, et un de longue paume. Au-deçà est un grand manége, et à costé sont les jeux de l’arquebuse et de l’arbalestre, avec de grands portiques d’architecture. Voilà la situation du labyrinthe qui est si remply de détours, qu’il est presque impossible de ne pas s’y égarer et d’en trouver le milieu. On y doit trouver à l’entrée deux figures de marbre que monsieur le prince fait faire à Rome; l’une représentant Thésée qui entre dans le labyrinthe, et l’autre Ariane qui luy présente le fil dont il doit se servir pour assurer son retour. Une figure de minotaure, qui se fait aussi à Rome, doit estre au milieu. En d’autres enfoncemens, on trouve des bancs de marbre avec des cartouches portez sur des piédestaux. Sur chacun de ces cartouches est une énigme. En voicy que l’on trouve dans ce beau lieu:

«Si tu savois de quel endroit du monde
»On ne peut voir que trois aunes des cieux,
»Ce point de doctrine profonde
»T’élèveroit au rang des Dieux.
»Un bon vieux père a douze enfans,
»Les douze en ont plus de trois cens,
»Ces trois cens en ont plus de mille.
»Ceux cy sont blancs, ceux là sont noirs,
»Et par de mutuels devoirs
»Tous conservent l’accord à l’univers utile.»

»Parmi tant d’énigmes, on n’a pas oublié celle du sphinx, qui est si fameuse.

»Enfin, Monseigneur qui s’estoit rendu, désespérant de trouver ce qu’il cherchoit, dit à monsieur le prince qu’il falloit le mettre dans le bon chemin; ce que son altesse fit. Ils arrivèrent bientôt au centre de ce labyrinthe qui représente une manière de grande salle découverte. Le dessin de la salle représentoit un parterre, dont les compartimens estoient formez par des corbeilles d’argent. Les versans et le tour de la table estoient de feuillages. Le milieu en estoit occupé par un vase de filigrane d’argent, d’où sortoit un oranger tout couvert de fleurs et de fruits naturels. Il y avoit deux grands buffets qui estoient en face de la table. Le premier estoit occupé par une couche de melons naturels. Le second estoit garny de vingt-quatre couverts de porcelaine fine; le reste estoit remply de gasteaux, et d’assiettes de grosses truffes, derrière lesquelles estoient de très-belles porcelaines garnies de fleurs. Monseigneur et ceux qui l’accompagnoient prirent beaucoup de plaisir dans ce labyrinthe.

»L’après-dînée, Monseigneur alla tirer et trouva un nouveau divertissement à son retour. Il estoit donné par le dieu Pan. Vingt-quatre nymphes magnifiquement vestues estoient assises sur le devant du théâtre. On voyoit ensuite quantité de bergers avec des habits très-propres et convenables à leur caractère, et derrière ces bergers paroîssoient les satyres, les faunes, les sylvains, les divinités des bois. Tout ce grand divertissement commença par des passe-pieds, et les airs avoient esté faits par M. Lorenzani, pour un opéra que M. le duc de Nevers donna au roy à Fontainebleau.

»Il semble qu’après tous les divertissements qu’on avoit déjà eus, on ne devoit plus attendre d’autres. Cependant il y en eut encore deux des plus grands dont on ait oüy parler depuis long-temps; ce furent un feu d’artifice et une illumination.

»Monseigneur sortit de la salle de l’opéra à neuf heures du soir, par la galerie des Cerfs qui est au bout de l’orangerie. Il monta dans une grande calèche avec toutes les dames. Il estoit conduit par monsieur le prince. On fut surpris de voir tout le canal en feu. Lorsque Monseigneur arriva dans cet endroit, d’où l’on peut découvrir le château, il parut étonné ainsi que toute sa cour. C’estoit le grand canal qui, estant illuminé, paroissoit comme s’il eust esté basty de pierres précieuses éclairées par le soleil. Enfin l’on s’alla coucher, l’esprit tout rempli de tant d’agréables idées qu’elles firent le sujet des songes de la pluspart de ceux qui rêvèrent cette nuit-là.

»Le lendemain matin Monseigneur alla courre le cerf, revint dîner à Chantilly, et alla l’après-dînée aux toiles, où il y avoit une très-grande quantité de sangliers, biches, renards, lièvres et lapins.

»Enfin après avoir fait à monsieur le prince mille honnestetez qui partoient du cœur, ce prince prit le chemin de Versailles. M. Berain avoit esté chargé du soin de toute la feste, et MM. Camus et Brear l’avoient esté de ce qui regardoit les tables.

»Je ne sçaurois trop vous entretenir de Chantilly, et pour vous en dire encore un mot en gros, il est situé dans un vallon, au milieu de deux forests, dont l’une est celle de Chantilly, et l’autre celle de Dalatre. Les jardins ont au moins deux mille cinq cents toises de longueur jusqu’à l’étang de Gouvieux, et il y a autant de navigation. Il ne faut pas considérer seulement Chantilly par toutes ces choses; la postérité le doit toujours regarder comme un lieu fort considérable, quand il ne le seroit que parce qu’un grand prince, accablé du poids de ses lauriers, a donné ses soins à une partie des embellissements qu’on y voit, et y a passé les dernières années d’une vie féconde en miracles, et dont tout ce qu’il y a d’historiens parleront avec éloge.»

Nous étions arrivés au château bâti sur les ruines de celui dont je venais d’achever la description.

Des très-ordinaires appartemens qu’on vous fait parcourir, vous ne garderiez le souvenir d’aucun sans un salon dont nous parlerons plus loin, et sans une petite chambre de cinq ou six pieds carrés, haute en proportion, toute grise et dorée, que désigne par ces mots votre dogmatique cicérone: Cabinet de Watteau, représentant les amours de Louis XV avec madame Dubarry. Passez sur l’anachronisme du cicérone. Mort dans les premières années de la régence, comment Watteau aurait-il représenté les amours de Louis XV, tout enfant, et de madame Dubarry, encore à naître? On est ébloui d’abord du luxe de cette bonbonnière, dont le parfum s’est envolé, car je n’ose vraiment lui donner le nom de cabinet. Et en l’acceptant comme boudoir, eût-il été destiné à la gracieuse Allart, à la folle Arnoult, à la voluptueuse Guimard, nulle d’elle, renversée à l’asiatique sur le sofa, n’eût même, dans cette attitude commode, empêché ses jolis pieds d’écorner les dorures, ou d’estomper de ses talons rouges les caprices de Watteau.

Quelles amours du régent, et non de Louis XV, Watteau a-t-il eu l’intention de parodier? C’est ce qu’il serait hasardeux de dire à propos d’un prince qui commença de si bonne heure et finit assez tard. Assurément je me tromperais d’une dynastie de courtisanes, et je me perdrais dans la chronologie des cotillons. Pour éviter l’anachronisme, seul tort dont je pourrais me rendre coupable envers la mémoire du régent, qui n’a pas à souffrir du scandale, Dieu merci! je ne dirai donc ni quelle est la femme ni quelle est l’intrigue qui ont fourni matière au pinceau impertinent du peintre.

Non, je ne connais rien de neuf, de gracieux, de fou, sans préjudice des rêveries de la laque chinoise et des extravagances bleues de nos vases japonais, comme ce boudoir peint par Watteau. Six panneaux de bois à filets et à moulures d’or tapissent le mur: et, du premier au dernier, se déploient, comme sur les lames d’un éventail, le début et la fin d’une passion royale. Asseyez-vous: c’est presqu’un roman à écouter.

Le premier panneau représente une guenon assise devant sa toilette. Deux dames d’atours, guenons comme elle, épuisent tous leurs soins à la parer. Une guenon lui fait les ongles, les lui polit, tient respectueusement une patte dans sa patte, tandis que l’autre lui noue une touffe de rubans. Rien n’est languissant comme les yeux de la grande guenon, qu’on met dans tout son éclat pour recevoir son amant. Il faut que le coup porte, que l’entrevue soit décisive. Son museau noir frémit d’impatience, et son œil jaune laisse lire le plaisir qu’il promet. C’est la première scène du sofa dans le roman de ce nom. Heureux le singe qui posera ses dents sur ce museau.

Si le peintre n’a voulu faire qu’une plaisanterie, il s’est trompé, il en a rencontré quatre. Il a parodié le régent, la maîtresse du régent, et Boucher, avec ses femmes à lèvres courbées en as de cœur, et Vanloo avec son dessin étriqué. Et tout est également singe, griffes, grimaces, dans les emblèmes, supports et allégorie des panneaux. Dans le fond du sujet, courent, se balancent, folâtrent, se promènent, batifolent dans l’air ou sur un cheveu ployé en escarpolette, des singes bleus, verts, rouges, graves, narquois; les uns portant des fées en palanquins, les autres traversant des fleuves pour aller cueillir une rose au Bengale. C’est Callot qui a rêvé de l’Inde au lieu de l’enfer, qui, avant de rêver et de peindre, a lu les Voyages de Tavernier. Le tout s’encadre dans deux singes indigos d’une proportion démesurée qui déploient une ombrelle chinoise sur le tableau.

Au second panneau, la toilette de la guenon est achevée; elle roule dans un magnifique traîneau, à côté du singe ducal. Il est impossible de ne pas reconnaître un prince, au riche manteau écarlate bordé de loutre qu’il porte, car il fait froid: le cocher singe a le museau surpris par la bise. Enveloppée dans un chaperon de drap bleu, et cachant ses pattes dans un manchon, la guenon ne se sent pas d’aise. Scudéry lui-même serait bien embarrassé de dire à quel point on en est sur la carte de Tendre.

A défaut, on serait tenté d’être réservé dans ses suppositions: car plus loin on aperçoit le mammifère couronné poussant sur la glace, avec toute l’anxiété d’un amant et la grâce d’un parfait cavalier, le traîneau où s’épanouit sa femelle. Ici Crébillon seul lutterait d’esprit avec Watteau. S’il eût peint, à coup sûr, il n’eût pas dit autre chose. Le trait est délié, net, élancé, l’expression cavalière, la couleur effrontée. Cette peinture-là est un pamphlet. Elle se lit.

Cette fois nos amoureux n’ont probablement plus rien à s’apprendre. Je vois mes singes dans le troisième panneau, avec leurs figures allongées, cherchant à se distraire dans les cartes. A leurs côtés une guenon de bonne compagnie leur parle de la chronique galante qui préoccupe en ce moment le peuple des sapajous.

L’impitoyable Watteau abuse de la permission. Il est vrai que, lorsqu’un prince du sang commande un pareil tableau, le peintre aurait mauvaise grâce à n’être pas aussi séditieux que possible dans l’exécution. Nous avons vu le singe et la guenon en traîneau et au whist: voici maintenant la guenon au bain. Sous la fine chemise de batiste se dessinent des formes souples et paresseuses. Il y a toute la nonchalance de la mollesse et de la volupté dans le mouvement de la patte de derrière, qui laisse glisser la mule sur le parquet. Plus tard, le roman de Rousseau donna beaucoup de vogue chez les femmes à l’abandon calculé de la mule dans le suprême instant de la séduction. La guenon a deviné la Nouvelle Héloïse.

Sortons du bain. Dans l’avant-dernier panneau, la passion expire. En pet-en-l’air, en paniers, des mouches et du fard jusqu’à la gorge, la guenon, sous le costume de bergère des Alpes, est à cueillir les cerises. Elle fait valoir avec coquetterie le jeu de ses articulations sur une échelle qui ploie. Ce panneau est le plus embarrassant à expliquer. Comment dire la maîtresse qui a su captiver le régent, depuis la saison des glaces jusqu’à la saison des cerises? Je n’en connais point. Quoi qu’il en soit, c’est peut-être le dernier jour: le beau singe n’arrive pas, l’ingrat! La guenon descend tristement, le museau soucieux et tourné vers l’horizon. C’est la paraphrase de la fameuse chanson du temps: Attendez-moi sous l’orme.

Il est enfin venu! Mais quelle froideur de part et d’autre! Dans le dernier panneau, où on les voit presque dos à dos, à cheval, lui et elle en costumes du matin exactement semblables, comme il est grave et cérémonieux avec sa queue qui se trahit sous la soie, ses hauts talons et la poudre! Elle, comme elle est triste, sous son tricorne, dans son habit d’amazone! Adieu, mon singe! Adieu, ma guenon! semblent-ils se dire. Les chevaux ont déjà fait leur conversion opposée: «Adieu, singe, va manger la France! Adieu, guenon, va la corrompre!»

—Et le drame est fini.

Jamais caricatures publiées à Londres contre la cour de France, jamais mémoires secrets imprimés à La Haye aux dépens de la compagnie, n’ont poussé si loin que ce chef-d’œuvre de Watteau le mépris pour l’alcôve du régent. Il dut être composé dans ces momens de haine fréquente qui s’élevaient entre Chantilly et les Tuileries. On sait que depuis Henri IV l’impossibilité pour les Condés d’approcher du trône les avait rendus la famille la plus sévèrement attentive aux mœurs de la cour. Les Condés ont toujours été à la dynastie régnante ce que les protestans furent aux catholiques: supérieurs, moins par vertu que par esprit d’opposition.

«Le régent, dit Saint-Simon dans ses mémoires, était curieux de toutes sortes d’arts et de sciences, et, avec infiniment d’esprit, avait eu toute sa vie la faiblesse, si commune à la cour d’Henri II, que Catherine de Médicis avait entre autres mœurs rapportée d’Italie. Il avait tant qu’il avait pu cherché à voir le diable, sans y avoir pu parvenir, à ce qu’il m’a souvent dit, et à voir des choses extraordinaires, et à savoir l’avenir.» (Tome 5, page 121.)

Dépouillons le fait, vrai ou faux, cité par Saint-Simon, de son exagération, pour nous souvenir seulement des connaissances profondes que le duc d’Orléans possédait en chimie. Ces connaissances, rares pour le temps, plus rares chez un prince, commencèrent par le rendre ridicule aux yeux de la cour, et faillirent plus tard, à la mort du dauphin, le faire passer pour un empoisonneur de profession.

La seconde salle du château de Chantilly, peinte par Watteau, est une allusion ironique aux goûts scientifiques du duc d’Orléans, goûts présumés si meurtriers. Toujours sous les traits d’un singe,—les Condés tenaient singulièrement à leur figure allégorique,—ce prince souffle dans des fourneaux, distille des poisons, pèse des venins, et fait des essais à la façon de la Brinvilliers. Aucun talent descriptif n’est assez patient, assez riche, assez vrai, pour caractériser les trésors d’invention mis en œuvre par Watteau dans ces petites scènes, qui sont l’origine et la source de la bonne caricature française.

Après avoir encore traversé deux ou trois salles dans le goût de celles de Versailles, chamarrées d’arabesques d’or, sur les murs, aux plafonds, sur le bois des croisées, sur le bois des portes, nous arrivâmes à la salle des Victoires ou salle des Conquêtes. Inclinez-vous!—Plus bas encore si vous êtes militaire. Ici sont toutes les batailles, c’est-à-dire toutes les victoires du grand Condé.

Tout est pour le grand Condé: cent cinquante pas de toile couverte de gloire! On y a mis jusqu’à sa rébellion contre la cour, jusqu’à sa défaite à Lérida. Ceci est sublime, c’est plus encore, c’est chrétien. En cela, Vandermeulen a été plus éloquent que Bossuet, car Bossuet n’a pas osé parler de cette défaite le grand jour où il dit: «Je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d’une voix qui tombe et d’une ardeur qui s’éteint.»

Il est à remarquer que tout ce qui frappe d’admiration, dans le château, est moins, il faut l’avouer, le fruit d’un amour sincère pour les arts, chez les Condés, que le résultat fortuit d’un heureux concours d’artistes dans la confection du mobilier.

Et cela est si vrai que, si les Condés possèdent un monument remarquable, ce n’est pas une chapelle, une statue, un tombeau: ce monument est une écurie. Leur galerie est belle, mais elle n’est qu’une suite d’événemens personnels à la maison; c’est un portrait de famille, l’histoire à l’huile du grand Condé. Watteau est appelé pour servir une vengeance de courtisans, pour couvrir d’une fresque scandaleuse les murs d’un cabinet. Watteau laisse un chef-d’œuvre: le château avait simplement besoin de meubles et de tapisseries.

Chaque tableau de bataille, haut de dix pieds environ, est divisé en trois parties, dont deux destinées à retracer l’ordre de la bataille et l’engagement; le troisième, à offrir, dans six médaillons qui tournent en collier autour du tableau, la configuration des villes voisines du champ de bataille, les places conquises ou à conquérir durant la campagne, enfin la carte du pays. C’est un singulier effet pour l’œil que ce singulier mélange de lignes géographiques, de cours de fleuves, de plans stratégiques, dépourvus de perspective, au milieu, à côté et tout autour des groupes animés de Vandermeulen; naïveté qui confirme notre opinion émise plus haut sur le goût des Condés, qui se souciaient fort peu de l’art, qui ne tenaient qu’à s’entourer de portraits de famille.

Aucune histoire du grand Condé, aucune histoire du temps, peut-être, ne donne, comme ces tableaux, déjà mentionnés avec exactitude dans la Feste de Chantilly, une idée aussi complète de la manière d’échelonner autrefois une armée, des costumes, des cavaliers et des fantassins, en un mot, de la science militaire d’alors, où la guerre consistait à opposer homme à homme, cheval à cheval, canon à canon, où l’on avait des tentes de velours, où l’on prenait des quartiers d’hiver, où enfin l’art de se battre n’était que l’art de jouer aux échecs; si bien qu’un siége était levé ou repris sans qu’il y eût souvent un coup de fusil tiré de part ni d’autre. Dans les considérations stratégiques de castramétation, les Commentaires de César et un passage de Polybe avaient plus de poids que les boulets. L’art poétique commandait avec le grand Condé sur le Rhin.

Outre les belles et larges notions historiques qu’on puise dans l’examen de ces tableaux, l’esprit est émerveillé du dessin et de la couleur que Vandermeulen a prodigués aux différentes batailles. Malgré le vif éblouissant de l’outre-mer et la dégradation de quelques teintes, notre époque ne peut citer aucun peintre aussi consciencieux dans ses effets, aussi local pour la couleur. Vernet ne fait pas mieux les chevaux; Petitot n’a pas mieux réussi dans la miniature. De près et de loin, Vandermeulen est un grand peintre.

En continuant la revue des appartements, je fus frappé du contraste de la salle des Victoires du grand Condé avec les salles consacrées à rappeler les victoires de ses descendants. L’une déroule, sous le pinceau de Vandermeulen, les plus beaux faits d’armes du grand règne; les autres n’offrent que des bois de cerfs, très-artistement empilés, et portant chacun la date de leur prise de possession. Il y a là de l’illustration pour sept ou huit Condés au moins et de quoi faire quatre mille manches de couteaux.

—Vous ne sauriez croire, monsieur, me dit le cadet de Chantilly, qui n’avait pas osé interrompre mon admiration, quelle passion ont toujours eue les Condés pour la chasse. La plupart en sont morts; quelques-uns en ont été ridicules.

A la Saint-Hubert, illustre et vénéré patron des chasseurs, on célébrait ici la messe des chiens, afin d’attirer sur eux, sur les chiens, l’adresse et le flair, si nécessaires au meurtre du gibier. Cette chronique, monsieur, n’est pas une impiété: c’est un fait. La chapelle était parée comme aux grands jours; c’était fête au chenil. Des fleurs étaient répandues sur les saintes dalles, des fleurs jonchaient le chenil. Vous que le rapprochement offense, vous n’apprendrez pas sans étonnement que le chenil du château de Chantilly est composé d’une aile entière de la seconde cour circulaire.

A la Saint-Hubert donc, selon l’antique usage, et avant même les Montmorency, le plus vieux gentilhomme, monté sur le plus vieux cheval, suivi du plus vieux chien, accompagné du plus vieux piqueur, ouvrait la marche religieuse des chiens se rendant à la messe.

Il est inutile de dire que ce jour-là le peigne, la brosse et l’éponge donnaient au poil tout le lustre de l’étiquette, et que les queues et les oreilles adoptaient la forme la plus grave, la plus analogue à la sainteté de la cérémonie. Les remontrances et l’eau de savon venaient à bout des plus rebelles. A défaut, la diète pour les uns, un excellent déjeuner pour les autres, répondaient de la décence de tous. L’hypocrisie se glissait parfois dans la tenue de quelques-uns; mais il faut bien pardonner ce vice, surtout lorsqu’on l’exige.

Dans l’ordre du cortége du chenil à la chapelle:

Venaient d’abord les grands dignitaires du chenil, le ban et l’arrière-ban des bouledogues d’Allemagne, à la tête ronde, aux oreilles coupées, au collier hérissé de pointes de fer. Chanoines de l’ordre.

Suivaient les bouledogues d’Angleterre, joufflus et ridés, grande espèce. Aumôniers.

Suivaient les grands lévriers à poil ras, aux jambes peureuses, au ventre affamé, au museau de fouine;—enfans de chœur; les grands lévriers à poil long, métis du grand lévrier et de l’épagneul: bon œil, pas d’odorat, moitié de courtisans;

Suivis des lévriers de la moyenne espèce.

En sixième ordre, et perdant beaucoup à cause du voisinage des lévriers, arrivaient pesamment, comme des présidens de cour de cassation, la députation des braques: grande gravité d’oreilles.

Puis les limiers, chiens muets, ressemblant aux braques comme les huissiers aux présidens: oreilles plus épaisses, courte queue.

Puis les bassets, originaires de la Flandre et de l’Artois, la terreur des blaireaux, et qui répondent au cri de coule, coule, bassets!

Puis les chiens couchans d’Espagne, qui chassent du haut nez, et piquent la sonnette.

Puis encore des lévriers charnaigres, qui bondissent; des lévriers harpés, sans ventre; des lévriers nobles, au râble large; des lévriers gigotés, aux os éloignés; des lévriers nobles, de longue encolure; des lévriers œuvrés, au palais noir.

Après se pressaient les chiens courans de race royale ou chiens français; les chiens de race commune, baubis et bigles.

Enfin, vaste état-major du chenil, on voyait les chiens allans, les chiens trouvans, les chiens batteurs, les chiens babillards, les chiens menteurs, les chiens vicieux, les chiens sages, les chiens de tête et d’entreprise, les chiens corneaux, clabauds; les chiens de change, armés, belle gorge, butés.

Et après tout, la populace des chiens, les mâtins sans origine connue, dont la vaste nomenclature aurait fait reculer la plume patiemment éloquente de Buffon.

Introduits, dans le même ordre, au centre de la chapelle, on les arrangeait de front, d’après l’âge ou le mérite, devant le tableau de saint Hubert, exposé sur le maître-autel; saint Hubert, je l’ai déjà dit, patron des chasseurs et des chiens; personnage qui répond à saint Donin, patron des chasseurs italiens, et à saint Denis, patron des chasseurs provençaux.

Et quand les chiens avaient pris leur place, aussi respectueusement que possible, l’aumônier du château commençait le sacrifice de la messe, sous l’invocation de saint Hubert.

Rien n’était omis dans la liturgie. Il n’y a pas encore eu de Luther parmi les animaux.

Et quand le sacrifice, sous les deux espèces, était consommé, l’aumônier montait en chaire, et prononçait le panégyrique du grand saint dont on allait fêter la journée. Malheur au bouledogue qui eût bâillé à l’exorde! malheur au lévrier charnaigre qui eût dormi sur ses pattes au second point!

Cette cérémonie religieuse, que nous nous serions bien gardés d’imaginer, n’était pas plus une impiété pour ceux qui s’y prêtaient qu’elle n’en doit être une pour nous, qui la rapportons avec la même innocence d’esprit. Elle avait d’ailleurs un but: c’était de prier le ciel d’éloigner des chiens la gale, le flux de sang, les vers, le mal d’oreille, les crevasses, les morsures de serpens, les piqûres de plantes vénéneuses, les blessures du sanglier, et surtout la rage.

Il est vrai que, sans être casuiste profond, on reconnaissait dans cette sollicitude religieuse pour les chiens moins le désir abstrait de leur conservation que celui de ne pas perdre des animaux dont quelques-uns ne s’élevaient pas à moins de cent louis d’or. Je parle de ceux qui, par un soin particulier des gardes, n’avaient jamais compromis leur nationalité danoise, ou anglaise, ou royale, avec une nationalité de basse-cour, quelle que fût l’ardeur de la saison, quel que fût le charme irrésistible de la séduction. Aussi les chiens et les chiennes nobles ainsi conservés étaient enregistrés, à leur naissance, à l’état civil du chenil; leur accouplement y était inscrit, leur mort également. C’était là leur livre de noblesse, leur livre d’or; quelques-uns même ont eu leurs poètes et leur Panthéon. La Deshoulières ne les oubliait pas dans ses tragédies. Les curieux qu’un doux loisir amènera à Chantilly verront dans le cabinet d’histoire naturelle du château un chien sous verre. Le votif animal est exposé, non en souvenir de sa grâce ou de sa force, il est très-laid et très-chétif, mais en mémoire d’un service éminent qu’il rendit à son maître. Un chasseur allait être blessé par un sanglier; le chien se jeta entre son maître et l’animal furieux. Dans la lutte, le chien et le sanglier moururent; le chasseur fut sauvé. C’était monseigneur le prince de Condé, le grand Condé! ce trait-là n’est pas dans son histoire. Bossuet le funèbre, qui était fils d’un vacher, n’aurait pas dû oublier ce chien dans son oraison.

Cette puérilité d’aristocratie s’étendait partout, les carpes des étangs avaient aussi leur âge connu, les cerfs et les chiens leur parchemin; jusqu’aux arbres, jusqu’aux tilleuls! les tilleuls ont leur extrait de naissance au château. Il est étonnant que les chênes n’aient pas été faits ducs, et les hêtres marquis.

Je n’ai pas le courage de rire de cette manie de tout anoblir, quand je songe aux révolutions qui ont passé sur les châteaux et qui les ont guillotinés aussi bien que leurs possesseurs. Il va sans dire que les maîtres ont dû souffrir l’exil et la mort. Les révolutions ne sont pas faites pour s’attendrir; elles sont faites pour marcher. Mais les pierres? on les a pilées; les vases de marbre de Médicis? on les a broyés; on a jeté de la boue dans les étangs; on a scié les arbres séculaires des Montmorency jusqu’à la racine. En juillet 1830, par une manière étrange d’entendre le respect dû à la propriété, des hommes venus de Paris ont tué en quelques jours tout le gibier de la forêt de Chantilly. Cerfs, biches, daims, sangliers ont été assommés, jetés dans des charrettes et ramenés à la capitale. Le chevreuil s’est vendu quatre sous la livre à la Vallée; et il y a en France des inspecteurs des eaux et forêts payés 20,000 fr. par an.

Aussi, pendant une excursion d’un mois à travers la forêt, j’ai vu pour tout gibier un papillon blanc.

Quant aux chiens, et pour y revenir une dernière fois, voici quelle a été leur affreuse destinée. A la mort du dernier des Condés, ils ont été vendus par lots à des bouchers de Poissy; quelques-uns aux écorcheurs de Montfaucon.—Eux qui avaient jadis une messe en musique!

 

Après avoir écouté l’histoire d’une fête donnée à Chantilly, sous le Grand Condé, à un fils de Louis XIV, il ne sera pas sans intérêt pour vous, dis-je à mon compagnon, d’apprendre comment, un siècle après, un descendant du même Condé fut traité dans son propre château, au retour d’une campagne heureusement terminée. Un siècle d’intervalle a singulièrement changé les mœurs des propriétaires féodaux du palais de Chantilly, quoiqu’on soit encore à vingt-six ans de distance de la grande révolution. Entre les rangs de la noblesse, la bourgeoisie s’est glissée. Elle est aussi de la fête: elle a son couvert à table, et sa place au bal.

Assis tous deux dans l’une des salles du château, nous lûmes, mon compagnon et moi, la relation fidèle que je transcris.

LE TRIOMPHE DE CHANTILLY,

Ou Lettre de M. QUIN à M*** sur les fêtes qu’on y a données depuis trois mois.

Ces fêtes furent données à l’occasion de la jonction qu’opéra le corps d’armée du prince de Condé, avec celui de (1762?) Hesse.

Il y eut deux fêtes, celle du 26 septembre et celle du 27 novembre suivant.

Celle du 26 septembre est ainsi racontée; il est dit d’abord que les ordonnateurs furent: M. de Belleval, ancien capitaine au régiment de Bretagne, lieutenant de la capitainerie royale d’Halate, gouverneur et capitaine des chasses de Chantilly; et M. Peyrard, principal concierge du château, versé dans le goût des grandes fêtes et de leurs décorations, par un long usage sous S.A.S. feu monseigneur le duc.

«La journée du 26 septembre fut ouverte par une décharge de vingt-quatre pièces de canon du château, le Te Deum, à cinq heures du soir, chanté dans l’élégante église de Chantilly, conformément au mandement de M. l’évêque de Senlis, par la musique de la cathédrale, avec une affluence de spectateurs de tous les rangs, invités, ou rassemblés par leur curiosité de toutes les parties du canton.

»Les personnes de distinction reçues d’abord avec toutes les grâces possibles chez M. de Belleval, par madame de Franclieu, sa fille; les dames conduites à l’église par autant d’hommes, entre deux haies des gardes-chasse de S.A.S. en uniforme, placées et rangées avec le plus grand ordre, furent prises après le Te Deum dans les carrosses du prince pour être menées au palais d’Oronthée, qui était décoré d’une grande quantité de lustres et de lumières pour le bal.

»Pendant le Te Deum on fit plusieurs décharges d’artillerie et de mousqueterie.

»Sur les dix heures, la compagnie se rendit au château, d’où elle vit tirer un feu d’artifice sur le beau fossé qui borde le petit château, avec continuelle musique dans les îles et plusieurs barques revêtues de lanternes coloriées, qui voltigeaient régulièrement dans toutes les parties du fossé.

»Accès ouvert à tous les étrangers qui ont voulu se faire connaître par leurs noms.

»Dans une des salles du château, un souper splendide, de plus de quatre-vingts couverts, pour les dames de distinction, entre lesquelles on comptait madame la princesse de Robec, madame la duchesse de Rohan, et MM. d’Estissac, qui étaient venus de Liancourt pour prendre part au divertissement; les dames étaient servies par les messieurs, et dans une autre salle il y avait une table pour les hommes, qui n’avaient pu manger avec les dames; deux autres tables, l’une de deux cents couverts dans l’Orangerie, pour les bourgeois de Chantilly et des environs, et l’autre de cent couverts dans le pavillon des étuves, qui termine la galerie des cerfs, pour l’équipage de S.A.S. et toute sa livrée.

»Décharge de l’artillerie, fanfares, harmonie de tous les instrumens pendant les santés.

»Après le souper, un second feu d’artifice pour servir de couronnement au dessert.

»Trois bals ensuite: l’un pour les personnes de distinction dans le grand salon du palais d’Oronthée; le second dans le petit salon du même palais, pour la bourgeoisie, et le troisième dans la galerie des cerfs, pour le peuple, à qui on distribua une abondance de vins et de toutes sortes de vivres.»

La seconde fête, à laquelle assista le prince en personne, honneur qu’il ne put faire à la première, étant encore à l’armée, eut lieu le 27 novembre. Quoique le prince eût désiré rentrer sans faste dans son château, il fut reçu de la manière qu’on va voir. Le même historiographe poursuit:

«Rien n’est impossible au zèle. M. de Belleval et M. Peyrard se consultent, ils ne sont pas effrayés de se trouver resserrés dans l’espace d’un seul jour. Ils imaginent une fête moitié militaire et moitié champêtre, pour laquelle il faut convenir qu’entre tous les lieux du monde Chantilly a les plus riches et les plus promptes ressources. Ils veulent aussi qu’elle paraisse un peu littéraire: M. l’abbé Prévost, qui passe une partie de l’année dans le canton, attaché à sa retraite par la beauté du séjour, par le plan de ses études (il compose actuellement l’histoire de la maison de Condé et de Conty), et sans aucun doute encore plus par les témoignages particuliers dont S.A.S. l’honore, est prié de le complimenter à son arrivée; il accepte avec empressement l’honorable invitation.

»La révolution ordinaire des vingt-quatre heures amène le samedi, et le soleil du matin annonce un beau jour. Vers neuf heures, S.A.S. arrive au pont de Chaumontel, où recommencent proprement ses domaines, à deux lieues de Chantilly. Elle était dans une voiture légère accompagnée de M. le comte de Montrevel, de M. le marquis d’Amézague et de M. le marquis de la Vaupalière, tous en habit de chasse, de l’ancienne livrée de ce bon roi de Navarre, chamarrée d’argent comme on le sait, pour le prince et les chasseurs du cortége. Le premier objet sur lequel tombent ses yeux est une cavalerie leste, composée des principaux officiers de ses chasses, M. de Belleval, capitaine, messieurs Toudouze, de la Martinière, et Gapart, lieutenans, M. Manoury, inspecteur, etc., et d’un gros de ses vassaux, ou de voisins distingués, qui se présentent en belle ordonnance pour lui rendre les premiers hommages du canton. Son altesse les reçoit d’un air obligeant, traverse la plaine, prend l’allée qu’on nomme des Princes, qui le rend à l’ancienne et noble route du Connétable. Elle ne fait qu’un vol, jusqu’aux Lions. Au moment qu’elle y paraît, vingt-quatre pièces de gros canon, disposées sur la grande pelouse du vaste et magnifique édifice des écuries, font entendre leur tonnerre, pendant qu’une foule de peuple, répandue des deux côtés de la route, perce l’air de ses acclamations et du cri mille fois redoublé de vive le roi et son Altesse!

»Le prince continue d’avancer, passe la grille, entre dans l’esplanade qui forme l’avant-cour du château. Il y trouve tous les habitans notables de Chantilly et des paroisses circonvoisines rangés en deux haies pour le recevoir, et les deux haies prolongées jusqu’à l’entrepont pour les gardes à pied et à cheval, tant de sa livrée que de celle de la capitainerie.

»L’entrée et toute la longueur du pont étaient décorées de pilastres d’ifs, représentant des palmiers dont les branches entrelacées formaient de chaque côté cinq arcades. Dans les deux arcades du milieu étaient des trophées d’armes, sur des piédestaux de marbre blanc; et les milieux des huit autres arcades étaient remplis par de grandes caisses de lauriers. La porte d’entrée du château était ornée de deux grands palmiers soutenant un ample cartouche aux armes de S.A.S., entouré de drapeaux étrangers, d’instrumens militaires et de palmes, surmonté d’une couronne de lauriers; au-dessous du cartouche était un ruban en festons, sur lequel on lisait: Vivat, vivat Condæus!

»Son altesse trouva dans la cour, auprès des degrés de la salle à manger, un grand nombre d’officiers militaires, tous décorés de la croix de Saint-Louis, quantité d’honnêtes gens de tous les ordres, invités de la ville et des châteaux voisins, le clergé de Chantilly et les chapelains du château, plusieurs dames et les jeunes filles du bourg vêtues en petites nymphes, pour la partie champêtre de la fête. Elle descendit de sa voiture, elle reçut la respectueuse révérence de toute l’assemblée, et l’honora de la sienne avec un air admirable de noblesse et de bonté, en passant dans la salle à manger. Aussitôt la cour du château fut environnée de gardes en haie, et le milieu fut occupé par la vénerie, dormant des fanfares; l’artillerie de la pelouse avait fait une seconde décharge, pendant que S. A. entrait au château.

»L’honorable compagnie l’ayant suivie dans la salle, on attendit l’orateur. Il manquait dans l’assemblée; on le cherche, il paraît quelques momens après, mais essoufflé de sa marche. Sa demeure étant à quelque distance du château, il avait été trompé par la vitesse du prince. Il perce la foule déjà fort grossie, il se présente, et n’espérant plus de pouvoir se faire entendre, il exprime respectueusement ses intentions et son regret. S. A. répondit obligeamment qu’elle ne le tenait pas quitte, et qu’elle désirait par écrit ce que les circonstances ne permettaient plus de prononcer. Ce désir était un ordre auquel il s’empressa d’obéir.

»Comme la fête supposait un compliment, je le donne tel qu’il fut remis le lendemain à S. A.

»L’abbé Prévost aurait donc fait ouvrir l’assemblée en cercle, au milieu duquel il se serait placé, et il aurait dit:

»Monseigneur....... nous le voyons luire enfin, ce jour si lent pour l’impatience de nos désirs, si doux pour notre respectueuse et vive tendresse; ce cher et cet heureux jour qui rend votre altesse sérénissime à nos vœux. L’éclat de votre glorieuse campagne a fait notre admiration, sans doute, mais souvent aussi, trop souvent, le sujet de nos alarmes pour la sûreté de votre précieuse vie. Grâces à nos plus heureux destins, elle est échappée à tous les dangers auxquels votre valeur ne l’a que trop exposée! Qu’il soit permis, monseigneur, à nous, habitans de votre Chantilly, à nous, vos heureux sujets, dont le bonheur est attaché à la conservation du meilleur et du plus aimable des maîtres, de nous livrer aujourd’hui tout entiers à ce tendre sentiment! L’avenir amènera d’autres jours, où des circonstances plus tranquilles et des mouvemens de cœur moins tumultueux nous permettront de célébrer à loisir vos glorieux exploits et vos talens militaires; ces talens reconnus, décidés, pour le grand art des héros, déjà porté à sa plus haute perfection dans cette auguste race; ces talens, plus glorieux que vos exploits mêmes, puisqu’au jugement des arbitres de la gloire, vos exploits en sont le fruit. Aujourd’hui, monseigneur, nous ne connaissons pas d’autre bien, d’autre joie, nous ne sommes capables de sentir que l’inexprimable satisfaction de vous revoir.

»Là le vieil orateur, qui se piquait autrefois de chanter, aurait entonné gaîment deux ou trois couplets de sa façon, c’est-à-dire très-mauvais (car la nature me l’a pas fait poète), mais vrais et naïfs, sur l’air d’un vieux noël qui est la gaîté même.

»Les voici: