Entre Paris et cette armée formée de cinq ou six armées, un pensionnat de jeunes demoiselles était placé. Écouen et ses trois cents pensionnaires se trouvaient sous la sauvegarde des Prussiens, des Russes et des Cosaques qui arrivaient. Frappant l’attention par sa situation élevée au milieu de la grande route, dominant la campagne comme une position militaire, le château d’Écouen allait immanquablement être fouillé et occupé par l’avant-garde de l’armée. Et quelle armée! aigrie par les défaites, l’heure d’après chaque victoire, toujours affaiblie par ses victoires mêmes, devenue impitoyable à force de contrariétés, décidée à en finir avec cette France si dure à mourir; et quelle proie à saisir au passage! Un pensionnat de demoiselles, de trois cents jeunes filles, timides, faibles, belles de leur frayeur, soumises par l’épouvante, déjà fascinées par les hurlemens du lion qui rôdait. Quelle riche revanche à prendre sur les filles de ces soldats, de ces séduisans capitaines, dont les galanteries avaient autant causé de ravages que les armes en Italie, en Allemagne, en Espagne! Jamais plus facile occasion de se venger de ces conquêtes de garnison, marquées par tant de jalouses préférences en faveur des Français. Les représailles étaient un droit de guerre. Passant par-dessus les motifs de séduction, les vainqueurs feraient triompher la loi du talion aux yeux même de la capitale. Désormais les Français seraient plus circonspects à se vanter de leurs triomphes sur les Saxonnes, ces femmes si nombreusement belles et faciles, dit un proverbe allemand, qu’elles viennent aux arbres, où les Français n’eurent que la peine de les cueillir.
Et pas de moyens de fuite! Écouen est en plaine. Quatre lieues découvertes d’Écouen à Paris. La chaussée est déserte: les boulets seuls la traversent. Risquez trois cents jeunes filles sur cette chaussée, pour les faire couper en deux par les boulets. Et pour aller où? Paris s’est barricadé de porte en porte. Rien ne pénètre dans Paris.
Ce fut une horrible situation, un moment de délire, une douleur dont aucune mère n’a d’idée, les mères qui ont tant de douleurs, pour la pauvre et faible directrice de la maison d’Écouen, de voir tant d’enfans se pressant autour d’elle dans une vague épouvante, et lui demandant de les sauver; enfans dont elle répondait devant la nation, devant Dieu et devant leurs mères, ce qui est plus que Dieu; enfans qu’elle avait juré de rendre à leurs mères, blanches comme leur trousseau, vertueuses comme elle les avait reçues; enfans qu’elle chérissait par les soins qu’elle leur avait prodigués, par la gloire qu’elles avaient répandue sur sa longue carrière d’honneur, et par les caresses qu’elle leur donnait, le soir, quand elles étaient toutes alignées dans leur lit de lin, le matin, quand elles revenaient de la prière, le front blanc et pur de l’eau fraîche où elles s’étaient baignées.
Toutes pleuraient, et elle pleurait avec toutes. On alla dans la chapelle et l’on pria. Peu savaient le danger qu’elles couraient. Elles s’agenouillèrent dans la chapelle, dont les vitraux s’ébranlaient au bruit du canon. La mystérieuse terreur des sacrifices antiques planait sur cette scène. Les chants des pensionnaires s’arrêtaient de temps en temps pour laisser entendre la canonnade continue de l’artillerie dans la campagne. Toutes ces têtes gracieuses s’abaissaient alors; les yeux se fermaient; les mains se joignaient à d’autres mains; pendant une heure entière, cette oraison, cet adieu déchirant de l’innocence, monta vers le ciel sur les ardentes colonnes de la fumée des combats.
Puis, quand Dieu fut chargé de cette immense responsabilité, trop forte pour une pauvre mère, la directrice d’Écouen dit à toutes ces filles, dont les pères et les frères mouraient au même instant, de venir l’embrasser pour la dernière fois.
Et comme on entendait déjà le bruit des roues de fer de l’artillerie, criant sur les pavés de la grande route, elle et ses élèves montèrent sur la terrasse qui domine l’horizon. L’horizon marchait: un horizon d’hommes.
Là, madame Campan fit appeler les quatre soldats et le caporal que le général Hullin lui avait envoyés pour la défendre contre trois cent mille hommes, les trois pompiers et les deux gardes-chasse attachés au service de la maison; et jugeant, avec raison, que cette apparence de résistance, toute faible qu’elle fût, pouvait la compromettre auprès des ennemis, elle les congédia, pleine d’attendrissement pour le dernier dévouement dont ces braves gens voulaient se rendre dignes. Elle fut sourde à leur protestation de mourir en défendant l’établissement. Ils furent obligés de partir. Pas un homme ne resta. Seulement elle envoya par l’un d’eux, au général russe Saken, une lettre où elle mettait sous sa protection de vainqueur, d’homme et de chrétien, l’établissement d’Écouen et l’honneur de cinq ou six cents familles. Quel sort pouvait avoir cette lettre?
Aucun devoir ne restait plus à remplir.
Alors madame Campan, après avoir fait placer toutes ses pensionnaires sur la terrasse, en vue de l’ennemi, ordonna qu’on ouvrît toutes les portes, et alla se placer sur les marches de l’entrée, afin de mourir la première.
Jusqu’au soir de la grande bataille, les filles d’Écouen, dont les pères étaient morts ou mouraient dans les fossés de la route, attendirent.
A la nuit, quatre soldats russes firent retentir leur talon de fer sur les marches du perron; un frisson parcourut la maison.
Ils se présentèrent devant madame Campan.
Saken avait reçu la lettre.
L’un des quatre soldats russes était décoré de la Légion-d’Honneur.
Des exemples n’indiquent-ils pas la nécessité de mesurer l’opportunité des établissemens à l’esprit des temps? Saint-Cyr fut une admirable fondation sous la monarchie fortement catholique de Louis XIV. Une parfaite harmonie existait entre la loi des héritages qui dotait les aînées au préjudice des filles cadettes, et la loi religieuse qui offrait un asile, une éducation, ménageait un avenir à celles-ci. Par Saint-Cyr, j’entends et j’explique toutes les institutions monastiques. Admise dans l’état, la religion étayait par dévouement, endoctrinait par intérêt de corps, et s’appropriait, par excès du pouvoir qu’on lui avait abandonné, tout ce que la société laissait tomber de ses mains mal jointes. C’était peut-être un abus; mais un abus qui en surveille un autre, pour qu’il ne devienne pas plus grand, ne mérite pas absolument du mépris.
Saint Basile, saint François, saint Augustin, saint Dominique, apparurent comme des législateurs au sein d’un monde plein de confusion. N’étant pas rois, ils furent saints; à défaut de lois, ils publièrent des règles. Voilà leur sainteté! Ces grands hommes eurent l’intelligence sociale qui manquait aux souverains de l’époque pour gouverner. Regardez-y de près, et écartez un instant la lampe biblique qui élève deux rayons mystérieux au sommet de leur front. Ces sages découvrirent que les maux de l’homme étaient infinis, ainsi que ceux de la femme. Poussés par une idée religieuse, ils enfoncèrent leurs mains dans les ténèbres, et bâtirent à pierres perdues. Pour chaque infirmité ils créèrent un remède. La maladie aux mille faces hideuses eut ses mille hôpitaux: la pâle faim, qu’aucune industrie ne pouvait assouvir, trouva des tables abondamment servies dans des salles silencieuses: la virginité, et celle que voulait conserver le cœur, et celle qu’imposait la pauvreté; le veuvage, exposé à la pitié ou au libertinage, eurent, la virginité des cellules inviolables, le veuvage des occupations maternelles auprès des orphelins qui devenaient des filles et des fils par les liens de la charité. Les membres de la colonie humaine, brisés par la conquête étrangère, à la merci de l’épée et du bâton, se réunirent, se rapprochèrent à l’unité fécondante des monastères, palpitèrent, vécurent, furent la société.
Poursuivons l’histoire des pensées fondatrices.
Il y a un immense élan de générosité dans la pensée de Napoléon, lorsqu’il ouvre Écouen aux filles et aux nièces de ses compagnons d’armes. Pour la première fois, la reconnaissance de l’état se trouve de niveau avec le dévouement des sujets. L’état paie, par de l’honneur versé sur la famille, par de l’instruction à l’enfant, le sang qu’a prodigué au pays le chef de cette famille, le père de cet enfant. C’est presque faire aimer la blessure que de la soigner avec tant de religion; c’est avoir légitimé l’ambition du conquérant que d’avoir amené la nation à adopter les descendans de celui qu’on a mutilé pour conquérir.
Napoléon fit cela, et il savait bien pourquoi. Celui qui ne se trompait jamais, même en cessant d’être généreux, lorsqu’il l’était se comprenait sans doute.
Napoléon avait fait un camp de la France, mais un camp antique, à la manière des vieux guerriers romains. Tout s’abrite sous sa tente, soutenue par des lances: les mœurs, le commerce, les arts. Nos montagnes sont des remparts, nos fleuves des fossés, nos villes des casernes. La France s’appelle légion. Tout ce qui flotte est drapeau; tout ce qui tonne, canon; tout ce qui parle, proclamation; tout ce qui marche, soldat. Écouen sort du milieu de la poudre; Écouen est un beau pavillon de soie et d’or qui s’élève au bruit des fanfares. L’empire a son idéal, son Olympe militaire, beau à rêver dans les nuits étoilées du bivouac. Écouen se peuple, pour l’imagination des soldats de Marengo et de Friedland, de jeunes filles rêveuses, endormies sous des drapeaux, assises sur des affûts de canon, appuyant leurs mains blanches sur des épées d’or, ou debout, attachant à des uniformes déchirés par le sabre les étoiles d’honneur de la constellation impériale, dont Napoléon est le soleil. Quand le jeune soldat s’est bravement battu, quand il a reçu un coup de sabre au front, il espère la croix et une femme instruite par Écouen, dotée par le pays. La gloire se marie à la gloire; l’empire ne se mésallie pas. Le capitaine épouse la fille du colonel; l’orpheline d’un général accepte la main victorieuse d’un sous-lieutenant. C’est à faire de la France une famille martiale, un androgyne armé, une idée invincible.
Le temps manqua à l’œuvre; la France fut brisée à la poignée. Vous le savez.
Écouen cessa d’être le dépôt des demoiselles de la Légion-d’Honneur. Sous d’autres réglemens, et surtout dans un autre esprit, l’institution fut transférée à Saint-Denis, où elle est encore. Nous avons pris d’un peu haut ce que nous avons à dire sur cette institution à notre époque; disons-le.
Regardons autour de nous, et demandons-nous ensuite si l’établissement de la Légion-d’Honneur a la même signification aujourd’hui qu’autrefois; s’il n’est pas une reconnaissance nationale qui étonne par ses proportions, comparée aux services rendus; s’il n’est pas un prétexte pour donner la croix d’honneur aux pères qui, à défaut de gloire, ont le bonheur d’avoir des filles?
Nous serions disposés à fermer les yeux sur les raisons qu’a le gouvernement d’être généreux, ce qu’en aucun cas il n’est prudent de lui reprocher, si du moins il ne nous était démontré qu’il y a malheur réel pour les filles de la Légion-d’Honneur à recevoir l’éducation de ces sortes d’établissemens, au nombre de trois, nous pensons.
Le monde a-t-il, comme sous l’empire, une place pour elles, lorsque, toutes belles, délicatement élevées, dédaigneuses, avec quelque raison, de la bourgeoisie, elles sortent de cette institution militaire? La tradition d’estime qui les faisait accueillir en 1812, et leur préparait dix alliances pour une, s’est-elle conservée à travers une restauration plus dévote que militaire, et est-elle venue jusqu’à nous, société marchande et financière? Où est la foi vive qui, à l’extérieur, réponde à cette tradition? Napoléon est déjà césar; les idées qui lui ont survécu ont tort: le bronze les étouffe. La fille du capitaine comptera-t-elle sur la main du lieutenant? Où est le lieutenant? où est la grande armée? Et si ces colonies militaires sont tellement réduites, que sur vingt pensionnaires on en compte à peine deux vraiment filles de soldat, tandis que le reste appartient à des origines bourgeoises, n’est-il pas exact de publier que ces filles reçoivent une éducation menteuse, décevante, usurpée sur l’éducation des reines? J’en conviens, on danse à ravir aux divers établissemens de la Légion-d’Honneur; on y apprend à peindre avec goût; l’art de bien dire, de se bien tenir et celui de bien penser, je présume, y sont enseignés avec une incontestable supériorité. Je crois qu’on y excelle sur le piano et même sur la harpe. Il ne serait pas impossible que le blason y fût en honneur.
Où logerez-vous ces chefs-d’œuvre qui sortent de là avec 400 francs de dot? Avez-vous beaucoup de princes Louis Bonaparte pour faire des reines de Hollande de ces Hortenses du faubourg Saint-Martin? Quel petit marchand osera mesurer son actif avec l’immense avenir promis à ces demoiselles, dont la moindre prétention est peut-être d’avoir une harpe de 5,000 francs, sortie des ateliers harmonieux de Pleyel; un piano d’Érard, du même prix; un ameublement gothique de Chenavard, des bronzes de Thomire?—Savez-vous tenir les livres? Je le vois, il faut décidément des époux gradés aux pensionnaires de la Légion-d’Honneur, et, en conséquence, la guerre, et le vent n’y est pas; et la guerre perpétuelle: c’est encore plus difficile; et ensuite un Napoléon qui gagnât Austerlitz et Friedland. C’est trop cher, de pareilles dots.
Quel remède à ceci? Fermer l’établissement de la Légion-d’Honneur, comme la révolution ferma les couvens. Un chevalier de Malte n’est pas, de nos jours, une anomalie plus choquante qu’une demoiselle de la Légion-d’Honneur. Cependant finissez-en avec générosité: mariez toutes ces demoiselles.
Les contestations judiciaires qui se sont élevées relativement à l’exécution du testament du prince de Condé ont entraîné, entre autres résultats, l’annulation du legs d’Écouen, que ce prince destinait à un établissement où auraient été reçus les fils des émigrés vendéens. Par suite des changemens survenus dans la forme de l’état, ce legs a paru aux législateurs d’une réalisation impossible; et sans y avoir égard, le château d’Écouen est retourné au légataire universel, M. le duc d’Aumale.
Nous n’avons pas mission de conseiller les rois ni d’apprendre à leurs fils que la volonté des mourans est chose pénible à fouler aux pieds. Sans moraliser les trônes d’un ton si haut, ne pourrait-on demander si, parmi toutes les destinations qu’on essaiera, et cela sans succès, de donner au château d’Écouen, celle dont le prince de Condé avait eu l’idée ne mériterait pas d’être appréciée? Tout n’est pas à rejeter d’une inspiration généreuse. Si, des fils de Vendéens, il n’y avait à espérer que des hommes révoltés contre l’état, nul doute que l’institution projetée par M. le prince de Condé ne fût une insulte pour le pays. Le pays ne doit ni science ni lumières à qui tournera sa force contre lui. M. de Condé avait des sympathies plus raisonnables. Le legs d’Écouen était une récompense, une preuve de bon souvenir, donnée à des affections militaires nées autrefois dans les mauvais temps de l’exil, et non un encouragement à des principes que M. le prince de Condé savait bien ne pouvoir plus se perpétuer. Voici plutôt comment il comprenait le but et l’utilité du bienfait qu’il léguait aux enfans de ses compagnons d’armes. Sans altérer les traditions de royalisme des pères, il aspirait à rendre dans le cœur des enfans la foi monarchique plus pure, plus éclairée, plus nationale. A une génération d’hommes sauvages, rudes dans leur fidélité, poussant le dévouement jusqu’au crime, il voulait faire succéder des hommes forts par la parole, à une époque où elle est tout; égaux en lumières avec qui que ce fût, redoutables à la tribune, où les opinions triomphent, de nos jours, mieux qu’au fond des bocages, à la lueur des mousquets. Qui osera interpréter autrement, sans outrager la raison du testateur, le legs en faveur des enfans vendéens?
En admettant même que les espérances du prince de Condé n’eussent pas été aussi désintéressées, il y a au bout de tout enseignement mille destinées imprévues qui eussent trompé ses calculs. A qui est-il permis de s’assurer d’avance le bénéfice d’une éducation? Qui a jamais su sur quelle doctrine sociale se grefferait la science acquise? L’homme sème, Dieu fait croître. Des jupes noires de la scolastique est sorti le hideux matérialisme du dix-huitième siècle.
Ouvrez donc sans crainte Écouen, ses vastes salles d’études, ses cours solitaires, aux enfans des Vendéens. Une fois sous votre clef, vengez-vous, mais vengez-vous bien! Les pères ne savaient pas lire; que les enfans lisent, écrivent, calculent! Les pères brûlaient; que les enfans apprennent à bâtir! Ceux-là étaient incendiaires, ceux-ci seront architectes; les uns cultivaient à peine une terre aride, les autres connaîtront l’industrie qui féconde les marais, promène la charrue dans les plaines et répand du gazon sur les rochers! Les pères se cachaient dans les joncs; les fils se promèneront à travers les blés! Les pères n’obéissaient à aucune loi, les fils les respecteront toutes, parce qu’ils les comprendront et parce qu’ils les auront faites! Et par là vous aurez, sans subornation, étouffé les germes de la guerre civile, déplacé, du moins pour long-temps, son principal foyer, et, du même coup, accompli le vœu du prince de Condé!
Ce village perdu entre deux ou trois forêts qui se disputent à qui l’enveloppera le mieux d’ombre, de fraîcheur et de silence, ces cent cinquante maisons dont il se compose, ces tuyaux de cheminée qui fument joyeusement au-dessus des peupliers pour annoncer au loin que la broche n’est pas un instrument inconnu dans l’endroit; ces belles oies bleues, noires, blanches, dodues et criardes, qui vous haranguent, les ailes déployées, à l’entrée de la pacifique localité; ces truies grasses comme des procureurs, errant en liberté et par escouade, à la manière des chiens de Constantinople; ces poules qui font la boule dans le sable, ces coqs qui chantent au premier étage, ces chats bien fourrés dans leur pelleterie soyeuse brossée par le bonheur, endormis au bord des toits de chaume; ces enfans qui semblent être nés il y a une heure après la pluie, sous un rayon de soleil; ces petits intérieurs rustiques où la table de chêne, le râtelier de roseau garni d’argenterie de plomb, le lit tiré à quatre épingles, révèlent de quoi se compose la félicité des locataires; ces habitans occupés à dépecer des moutons, à les hacher, à les embrocher, à les larder de lavande et de thym; ce bruit éternel de friture, cette vapeur de cuisine qui roussit l’air, ce pain passant par chaudes pannerées au front de toutes les portes; ces chaudrons de cuivre dont le fond étamé luit au soleil, qui, descendu sur un rayon, semble y manger l’enduit de confiture dont ils sont vernissés; ces vases de lait pour la crême, ces brocs de vin pour la matelote, ce château où le concierge ce n’est personne, et où le propriétaire c’est tout le monde, et où tout le monde entre en effet, et d’où chacun sort, qui avec un habit neuf, qui avec le ventre plein, qui avec une femme dotée, qui avec du vin jusqu’aux yeux, qui avec une chape d’or brodée; ces roses semées partout et en si grande quantité qu’il y en a pour quinze mille francs; ces jets d’eau qui au lieu d’eau lancent à cent pieds de la clairette de Limoux et enivrent les mouches au passage; ces tables dressées dans le château, chacune de cinquante couverts; ce seigneur de dix-huit ans, riche à quarante millions, pâle, l’œil vif, la physionomie spirituelle, tutoyant les palefreniers par qui il est tutoyé, s’asseyant sur le genou des nourrices, et faisant asseoir des enfans sur ses genoux: tout cela, ce n’est pas le pays de Cocagne, rêve de quelque poète affamé; c’est Brunoy tel qu’il fut un jour du dix-huitième siècle et à peu près depuis 1767 jusqu’en 1776, pendant neuf ans; Brunoy, village à cinq lieues de Paris, sur la petite rivière d’Hyère, entre le grand chemin de Brie-Comte-Robert et celui de Melun, à un quart de lieue de la forêt de Sénart.
Aucun enchantement n’avait présidé à la construction du château de Brunoy, cascade de toutes les prodigalités où s’abreuvait le bourg de ce nom, composé à peine de six cents habitans. L’enchanteur fut un financier.
Bâti par un garde du trésor royal nommé Brunet, il fut vendu à M. de Montmartel, l’un des quatre frères Pâris, munitionnaires généraux, devenus si riches de si pauvres qu’ils étaient auparavant, que l’aîné, Pâris de Montmartel, anobli récemment, prit dans l’acte de baptême de son fils aîné et unique le titre de comte de Sampigny, baron de Dagouville, seigneur de Brunoy, de Villers, de Fourcy, de Fontaine, de Château-Neuf, etc., conseiller d’état, garde du trésor royal.
Outre ses titres et ses châteaux, M. Pâris de Montmartel acquit aussi une femme, qui n’était autre que Mlle Marie-Armande de Béthune, fille de Louis, comte de Béthune, lieutenant-général des armées navales. Le fils d’un hôtelier des Alpes s’allia à la race des Sully.
De cette union naquit, l’an 1748, le célèbre marquis de Brunoy, l’homme qui peint le mieux l’agonie du dix-huitième siècle, figure triste, figure bouffonne, marquée au front de la fatalité et à la joue des taches de la débauche, un de ces hommes qui finissent à la fois un siècle, une race, un nom, une immense fortune.
Élevé avec les plus tendres soins sous les yeux d’une mère qui le trouvait assez beau pour ne pas lui tenir compte, en l’aimant, de l’extraction médiocre de son père, chéri de M. de Montmartel, son père, qui ne croyait pas de son côté être dispensé de lui donner une bonne éducation, parce qu’il était gentilhomme et qu’il serait un jour quarante fois millionnaire, le jeune comte de Brunoy reçut des leçons en tout genre des hommes les plus remarquables de l’époque. Il répondit moins par son aptitude que par une étonnante facilité de conception aux efforts de ses excellens parens sous la haute protection desquels il fut accueilli dans le monde et bien reçu d’abord à la cour. Le jeune marquis offrait le modèle de cette existence pleine de paresse et de belles manières qui nous semble fabuleuse après la révolution, qui la remplaça par de si rudes mœurs. Se lever à midi, passer du sommeil du lit au sommeil du bain, se rajeunir dans des détails de toilette, qui sont la plus ravissante futilité de la vie; livrer son corps assoupi aux mains délicates d’un perruquier qui vous enveloppe d’une atmosphère de poudre odorante, et fait à loisir de votre visage un beau pastel de La Tour; essayer de se mettre debout sur des tapis, gazons artificiels, où accourent sans bruit, mais avec empressement, quatre valets, les uns pour vous passer les bras dans les manches de votre habit du matin, les autres pour introduire votre pied dans la chaussure brodée, tandis que votre jabot se déploie sous vos doigts chargés de brillans; recevoir, dans le salon où le déjeuner vous attend, des amis riches en projets de parties pour la journée; effeuiller tous les événemens de la veille, sans s’intéresser à aucun; ou bien discuter gravement pour savoir qui a tort de Mme Dubarry, qui veut marier le danseur d’Auberval avec Mlle Arnould, ou du danseur d’Auberval qui a refusé par rapport aux mœurs; aller de là à Saint-Sulpice pour entendre les nouvelles orgues, puis rentrer pour changer d’habit, et paraître décemment au Palais-Royal, où M. le duc de Chartres préside à des embellissemens extraordinaires, tel qu’un éclairage à l’huile composé de cent cinquante lanternes; se rendre au dîner de M. le prince de Marsan, qui rappelle, par ses fêtes et ses comédies où ne jouent que des personnes de qualité, les fameuses réceptions de M. le comte de Clermont; se retirer au petit jour, et trouver sur sa table une invitation pour être de la chasse du roi à Compiègne le lendemain; avoir vu tous ses désirs accomplis, toutes ses joies satisfaites dans les heures ni trop courtes ni trop longues de la journée; avoir eu de l’esprit envers tous, de l’adresse au manége, de la grâce auprès des femmes: tel était le résumé d’occupations qui pouvaient dresser, à quelques variations près, à cette époque, un jeune marquis de vingt ans, qui n’était pas escroc comme le Chevalier à la mode de Dancourt, ni empoisonneur de femmes comme le marquis de Sade.
Le marquis de Brunoy parut à la cour avec un luxe dont peu auraient soutenu la rivalité, surtout à une époque qui se ressentait encore vivement de la banqueroute de Law. Rien ne lui coûta, ni des équipages admirés de tout Paris, ni un ameublement dont il fallait se hâter de louer le goût exquis, car il en changeait à chaque saison, ni une existence enfin où tous les plaisirs délicats étaient admis, sans mélange d’excès, si ce n’est celui d’une prodigalité bien pardonnable à un jeune homme, héritier présomptif de quarante millions. Quand son nom vient à se montrer plus tard dans les Mémoires secrets, ce n’est que pour y réclamer une publicité de folie, et non d’immoralité. Le caractère de ses dissipations est alors aussi étonnant que sa fortune, s’il n’en justifie pas l’abus.
Les cours les plus populaires, les plus corrompues, comme celle de Louis XV, sont des pays ténébreux où, avec la plus cynique liberté de manières, on en revient toujours, à des heures données, à se demander compte des qualités de naissance d’un homme. Si les titres humectés par le vin tombaient au fond du tonneau, sous le règne bachique de Louis XV, on les retrouvait au fond du tonneau quand le vin était bu. Lorsque le sang-froid était revenu, on eût rougi d’être tombé sous la table avec un homme de rien ou de peu. Quelque philosophe qu’on fût, on voulait savoir avec qui l’on s’encanaillait: c’était bien le moins.
Ce fut un prétexte admirablement trouvé pour blesser la fierté du jeune marquis de Brunoy, que la précocité de sa noblesse de finance. Les haines se résolvent en poison invisible là où les épées d’acier ne sont jamais tirées peur une injure, car on n’injurie pas à la cour. On fait estropier votre nom par le domestique qui annonce; on rit alors de l’antiquité d’une race dont un valet ne peut épeler les premières syllabes inconnues. Quelques-uns prennent votre défense, dont on leur sait bon gré, par une charité polie; autre moyen d’assassiner. Vous rougissez, on rit; vous êtes ridicule, vous êtes mort.
Nul n’a jamais su quel affront de ce genre reçut le jeune marquis de Brunoy, mais tout-à-coup, dans l’intervalle d’une nuit à l’autre, il changea sa vie, ses mœurs, ses goûts, son caractère; il comprit, s’il avait été offensé, qu’on ne tuait pas en duel une opinion représentée par des milliers d’hommes; il renonça à la vengeance du sang; il se démontra sans doute aussi qu’il ne fallait pas chercher à prouver qu’un gentilhomme de cinquante ans est tout aussi noble qu’un gentilhomme de mille ans de généalogie. Qui aurait décidé la question? le peuple? il se proposait de trancher la difficulté, dans vingt ans, en pleine place de Grève. Il eût bien voulu, sans doute, se cacher au fond de ses mines d’or, et de là mépriser qui l’avait méprisé; mais il était trop tard. Le marquis avait recherché les gens de qualité avec l’avidité d’un parvenu, il s’était frotté à eux pour se parfumer de naissance; son dédain sans noblesse eût été de la rancune et non de la fierté. Comme elle était jeune, hautaine, et primitivement du peuple au fond, son ame dut rugir dans sa poitrine.
Il sauta sur une idée étrange; rentré chez lui, la honte dans le cœur, il foule son chapeau, déchire ses gants, maudit la cour, lance son épée à travers une glace; il sonne, ses ordres sont donnés; on vendra son mobilier dans la journée, à vil prix, comme on pourra; il faut s’en débarrasser au plus vite; tableaux, tapis, glaces à qui les veut; ce qu’on n’a pas le temps de donner, on le brise; plus de train de maison à Paris; relations rompues sur-le-champ, fêtes contremandées; on renvoie les invitations qu’on a reçues, on retire celles qu’on a envoyées; l’hôtel est en vente, les équipages de ville sont vendus.
Qu’est devenu le marquis de Brunoy? se demande-t-on dans les salons qui n’avaient pas encore la ressource des chambres politiques, qui avaient à peine la hausse et la baisse de la bourse pour occuper les esprits. On le cherche à Paris, à Versailles, aux petits soupers, à l’Opéra, au sermon; de nulle part il n’en vient des nouvelles. Au bout de trois jours il ne fut plus question du marquis de Brunoy.
Si parmi ces maçons déguenillés qui broient du plâtre, ces menuisiers qui équarrissent des poutres au soleil, ces hommes couverts de sueur qui tracent une enceinte grande à contenir une ville, vous apercevez un ouvrier infatigable, changeant de fonction à chaque instant, plus mal vêtu que les uns, plus familier que les autres, plus hardi buveur que tous, vous avez retrouvé le jeune marquis de Brunoy, conseiller secrétaire du roi, maison, couronne de France et de ses finances.
Il exhausse d’un étage le château de son père, celui qui avait suffi à l’orgueil de deux financiers, à M. Brunet, à M. Pâris de Montmartel. Il le veut plus spacieux, il le veut royal; il bâtit des communs presque aussi vastes que ceux de Versailles, dessine des cours d’honneur où pourraient tourner les équipages du roi; peut-être compte-t-il sur l’honneur d’une visite du roi!—Cela n’est pas sans exemple: Louis XIV parut bien à la fête du financier Samuel Bernard.—S’il ne peut rien changer à la primitive construction du château, il le flanque du moins de logemens sans fin. C’est un Versailles en tas. Une fois le château enflé de bâtimens, il songe au jardin, au parc, aux eaux, aux cascades. Si l’eau est trop loin, si la rivière coule à cent pas au-dessous, il prend la rivière par le coude, la violente, et l’amène entre son château et sa cascade. Lui eût-on dit: Monseigneur, il nous faut l’Océan; il eût répondu: Allez le chercher, voilà de l’or. Les travaux ne ralentissent pas; ils ne sont suspendus qu’à midi, heure à laquelle le marquis mange la soupe aux choux avec ses ouvriers. Ensuite viennent de Paris et par caravanes des chariots pleins de meubles, de tapisseries, de glaces, et d’ouvriers perchés sur ces meubles. A ceux qui leur demandent en les voyant passer dans les allées de la forêt de Sénart: «Bonnes gens, pour qui ces belles choses?» ils répondent: Pour M. le marquis de Brunoy.
Et quand le château est bâti, meublé, agrandi, planté, arrosé, que des millions ont été dépensés pour lancer des eaux sur du gazon, pour avoir du gazon autour d’une serre chaude qui renferme les végétaux les plus rares; quand le roi Louis XV pourrait entrer par cette porte ouverte dans l’axe du château, au bout d’une allée merveilleuse de perspective,—le roi et toute sa cour; alors le marquis de Brunoy réunit tous ses compagnons d’ouvrage, et leur dit:
—Si vous avez bâti le château, vous l’habiterez. Il est à vous.
Les paysans et les maçons de Brunoy pensaient que M. le marquis était devenu fou.
—Oui, il est temps de former ma maison.—Toi, La Tuile, tu seras mon valet de chambre,—six mille livres d’appointement; toi, Le Loup, mon gâcheur, tu seras mon secrétaire,—dix mille livres; toi, Renaudin, qui fais si bien la soupe aux choux, sois mon intendant; toi, le vitrier là-bas, tu rempliras les fonctions de mon officier des chasses; vous autres, qui n’êtes que bûcherons de votre état, vous passez de droit, domestiques de pied et laquais de ma maison. Demain vous irez à Paris commander des habits appropriés aux nouvelles charges que je vous destine à occuper auprès de moi.
A votre retour, nous rendrons à mon respectable père les honneurs funèbres qui lui sont dus.
Quelques mois après l’inexplicable isolement du marquis à Brunoy, son père, M. Paris de Montmartel, était mort des chagrins qu’il lui avait causés. Cet événement surprit le marquis, tandis qu’il achevait de meubler le château dont il ne croyait pas être si tôt le maître absolu. On a vu qu’il avait voulu l’inaugurer par un jour de tristesse filiale, et, à l’exemple des nobles familles, faire prendre le deuil à la vaste domesticité de sa maison.
Le deuil ne manqua pas d’une certaine singularité.
Tous les domestiques furent vêtus de serge noire, de la tête aux pieds.
Chaque habitant reçut six aunes de la même étoffe, afin de participer, à raison de sa taille, à la douleur du marquisat.
Un rideau noir incommensurable caparaçonna le château, du faîte à la base.
De longs crêpes furent noués aux arbres; des pleureuses attachées au front de marbre des statues.
Le canal qui traverse la propriété, au lieu d’eau, laissa couler de l’encre.
Et quand les eaux jouèrent, vers le coucher du soleil, sur le disque duquel le marquis regretta beaucoup de ne pouvoir jeter un voile noir, on vit les tritons, les sirènes et les grenouilles des bassins rejeter de l’encre par leurs conques et par leurs bouches.
Madame de Montmartel vint surprendre son fils au milieu de son extravagante tristesse. Elle apportait à Brunoy une douleur moins affectée que celle qu’elle y trouva. Veuve par l’inconduite de son fils, elle pleurait abondamment un malheur dont la cause était dans sa famille.
A l’aspect de la lugubre bouffonnerie du château, elle craignit pour la raison de son fils, qui, pâle comme Hamlet, empressé, respectueux, la prenant par la main, la conduisit à travers le parc, dont les crêpes sinistres flottaient et se déroulaient au vent du soir.
Vu de loin, ce devait être un saisissant tableau, que cette extravagante mais colossale solennité noire. Ces arbres avec leurs crêpes, ce château, vaste ordonnateur des pompes funèbres, vêtu de noir, immobile au milieu d’un convoi immobile; tout le village tendu de noir; ces eaux noires élancées vers le ciel, et ce jeune homme en deuil avec cette mère en deuil, se promenant à pas lents sur un grand espace, auraient effrayé, épouvanté le voyageur qui, au sortir de la forêt de Sénart, toute sanglante de traditions, eût aperçu, des hauteurs des Bosserons, cette vallée de mort.
—Mon fils, dit en baissant la voix cette mère affligée au marquis de Brunoy, vous avez de grands torts à vous reprocher envers votre famille, dont vous avez poussé le chef au tombeau bien avant l’âge; vous avez permis à la médisance d’interpréter de mille manières scandaleuses votre disparition subite de la maison paternelle; on nous a accusés alternativement, vous comme un mauvais fils, jaloux de vous emparer le plus promptement possible de votre héritage, nous comme de durs parens qui voulions vous forcer à embrasser les ordres, malgré vos penchans, afin de conserver plus long-temps votre fortune. Vous avez souillé la jeune noblesse française.
Le marquis sourit amèrement à ce dernier reproche.
Madame de Montmartel reprit: Chaque jour a eu sa calomnie; le ridicule a demandé sa part d’aubaine au mensonge, et il l’a obtenue; aucune personne de votre famille n’a pu paraître dans un lieu public, même dans les plus saints, sans devenir un objet de curiosité; on nous a appuyé le doigt sur le front. Vous deviez prévoir ceci, et vous n’avez pas été arrêté par cette considération. Si du moins vous étiez venu chercher votre pardon au lit d’agonie de votre père, lui et le monde eussent été apaisés; mais votre obstination à vous cacher a ranimé, au contraire, aux derniers momens de M. de Montmartel, toutes les suppositions que l’oubli, car le mensonge lui-même se lasse, avait commencé à user dans les propos impurs du monde. Oui, pleurez, mon fils, et prouvez du moins que vous ressentez pour la mémoire de votre père une respectueuse tendresse, et pour mes douleurs personnelles une affliction plus vraie, plus raisonnable, plus noble que celle dont les ridicules marques étalées ici insultent à la pitié qu’on doit aux morts. Mon fils, je compte sur votre repentir, j’espère en votre retour à des sentimens plus sensés; vous me suivrez sur-le-champ à Paris, où j’ai besoin de votre présence pour me protéger pendant les quelques années qui me séparent du tombeau de votre père. Si ce devoir vous pèse, vous n’aurez pas à vous contraindre long-temps; ma santé est perdue; voyez comme les chagrins m’ont accablée, combien je suis souffrante.......
—Ma mère, estimez-moi assez pour croire que si je vous perdais, je n’épargnerais rien pour que votre mémoire fût révérée.
—Je sais que vous n’êtes pas insensible.
—Vous auriez à votre convoi huit célestins.
—Vous êtes léger, mais bon.
—Vous seriez suivie d’autant de frères minimes, auxquels j’adjoindrais six religieux des Billettes, six carmes, quatre augustins et quatre jacobins.
—Mon fils, vous feriez mieux de vous occuper de vos préparatifs de départ pour Paris que des honneurs à me rendre après ma mort.
—Je fonderais pour vous soixante messes hautes.
—Vous voulez donc que je meure, fils ingrat! et il vous tarde d’ajouter au deuil ironique de votre père le deuil plus scandaleux encore dont vous menacez votre mère.
—A votre service funèbre il y aura deux cents prêtres, chanoines, vicaires; plus, quarante torches du plus grand poids, et en cire jaune, autant en cire blanche, autant en cire verte, plus trois cents cierges. Les choses seront bien faites.
—Par pitié, ne m’effrayez pas ainsi pour votre raison, mon fils.
—Je calcule les tentures: trois bannières de velours violet, comme au convoi de M. l’archevêque de Dijon; trois portières de velours sombre pour les trois entrées de votre paroisse; quatre grands écussons à nos armes.
—Oh! mon Dieu!
—Comme vos équipages suivront le corbillard, dont je parlerai, ils auront caparaçons et housses traînantes de serge noire, avec croix cousues de taffetas blanc.
—Vous me faites mourir, et je vais vous maudire, mon fils.
—Sept grands manteaux à grande queue pour ceux qui mèneront le deuil. Je songe qu’il ne faudra pas moins de huit aunes d’étoffe pour le drap mortuaire; le principal sera digne de l’accessoire; on n’aura jamais vu de plus magnifique poêle depuis les obsèques du régent de France, monseigneur le duc d’Orléans: je le veux de vingt aunes de drap d’or, à triple frisure,—une frisure de plus que monseigneur le régent.
—Vous me déchirez le cœur.
—Votre cœur, à propos, sera enfermé dans du plomb et déposé dans un coffre de chêne cerclé en fer; Houdon se chargera de vous élever un mausolée du plus vaste travail, tout orné de statues, d’urnes, de lampes et de cyprès.
—Mon fils, vous ne l’êtes plus, je vous maudis!
—Achevons maintenant: huit célestins, cent vingt livres; billettes, carmes, augustins, jacobins, six cents livres; soixante messes, trois mille livres; deux cents prêtres, cinq mille livres; torches de différentes couleurs, deux mille livres; tentures, vingt mille livres; drap mortuaire et coffre de chêne, cinq mille livres; mausolée, cinquante mille livres..... total, quatre-vingt-cinq mille sept cent vingt livres.
Pardonnez-moi, ma mère, si mon imagination ne me fournit rien de plus beau pour entourer de respect vos cendres; mais.......
Le marquis s’aperçut que sa mère n’était plus là. Après l’avoir maudit, elle était partie indignée pour Paris. Il entendit le bruit des chevaux qui passaient sur le pont de Brunoy.
Malgré le silence que s’imposa madame de Montmartel, touchant la conduite de son fils, à la folie duquel elle refusa toujours de croire, on commença de nouveau à s’occuper du marquis, sur le bruit qui avait couru du deuil extravagant de Brunoy. On sut enfin qu’il ne s’était ni tué, ni embarqué pour les Indes, ni relégué à la Trappe, versions diverses adoptées dans le temps par les oisifs de la capitale. On l’avait retrouvé; on apprit que le possesseur d’une fortune de plus de trente millions vivait dans un bourg de six cents habitans, traités par lui sur le pied d’une intime familiarité. Ses dispositions funéraires en faveur de sa mère se répandirent au courant des petits propos, où put difficilement s’introduire l’exagération, car elle était impossible à l’encontre du personnage.
De son côté, le marquis fut instruit de la place qu’il avait dans l’opinion, cette opinion qui lui avait été si cruelle un jour, si impitoyable, et si brûlante à l’endroit le plus à nu de l’ame humaine, de la vanité. Son héroïsme étrange avait tenu sa vengeance muette, étouffée et petite, comme un moineau dans la main; sa colère dut se réjouir quand elle put se dire: J’ai enfin attiré sur moi les regards louches de la noblesse, ma sœur, et la vue commune mais bonne du peuple, mon frère. La scène se passera en famille.
Du reste, on continua à considérer le marquis de Brunoy comme un original. Original est le premier nom que reçoit dans le monde un homme de génie ou un fou.
Vous avez souillé la noblesse française, avait dit madame de Montmartel à son fils.
Et le marquis était en droit de demander ce qu’il restait à faire pour la souiller davantage après l’abbé de Voisenon, qui louait en pleine académie les charmes de madame Favart, la maîtresse du maréchal de Saxe; après M. le marquis de Sade, qui suçait le sang des jeunes filles, trouvant que de les embrasser c’était trop fade; après M. le président de Meslay, de la chambre des comptes, surpris tout nu à l’Opéra, dans une loge, avec une fille des chœurs; après le roi de France, qui vivait publiquement avec madame Dubarry.
Ce n’est pas déjà mal ainsi, mais on peut aller plus loin quand on a quarante millions, réfléchit le marquis de Brunoy; il reste à découvrir. L’abaissement est profond, mais il n’est pas encore à plat dans la boue; c’est à peine si le peuple, admis comme valet, pénètre au fond des boudoirs, où il soutient les flambeaux de cristal de la luxure, esclave cubiculaire de ses maîtres; c’est à peine s’il connaît leurs orgies, en présentant la cuvette de vermeil où retourne le premier souper pour faire place au second; c’est à peine s’il comprend leur langage, sous le néologisme libertin qui le farde; c’est à peine s’il les méprise, vivant du reste de leurs débauches, du reste de leurs habits, du reste de leurs soupers, du reste de leurs femmes. Il y a un autre peuple qui ne les connaît pas, car les nobles seigneurs ne vont pas à pied, et le roi, leur maître en tout, ne se montre que deux fois par an. Ils m’ont laissé la rue à salir; là je veux être roi et marquis de Brunoy, conseiller-secrétaire du roi, maison, couronne de France et de ses finances.
Un mot d’histoire en passant. Louis XVI n’était pas encore monté sur le trône.
Le comte de Provence, frère du roi Louis XVI, devenu Monsieur, et depuis Louis XVIII, qui possédait Gros-Bois, belle terre du voisinage, se passionna pour la propriété du marquis de Brunoy, la trouvant selon ses goûts de solitude classique, alors moins exclusifs, torts d’un âge encore chaud, qu’on l’a soutenu plus tard à la gloire de cette exception des mœurs royales de l’époque. Il convoita Brunoy, le désira, le demanda, menaça pour l’avoir, faisant répandre par d’officieux courtisans qu’il était dans les intentions du marquis lui-même de se débarrasser d’un château ruineux pour tout autre qu’un prince royal.
Le marquis poussa l’originalité jusqu’à résister aux avances de Monsieur, et à se ruiner de plus belle comme s’il eût été prince. On convint que la fermeté ne manquait pas à cet extravagant.
De jour en jour plus affermi dans ses projets de vivre au milieu de la société qu’il s’était créée en haine de celle dont il avait fui l’outrageuse hiérarchie, il fallait ou qu’il l’élevât jusqu’à lui ou qu’il s’effaçât jusqu’au point de se trouver de niveau avec elle. Rien au monde, dans l’histoire des petits combats du cœur humain, n’est intéressant comme le principe de la lutte qu’il eut à soutenir en lui-même. Tantôt le marquis dévore l’homme, tantôt l’homme dévore le marquis; il rappelle ces monstres qui apparaissent au commencement et à la fin d’une création. Tête de marquis et queue de peuple: à la fin la queue l’emporta.
Un jour il convie ses bons amis les vilains à un superbe repas qu’il donne dans une des plus belles salles du château. Selon l’usage, le menu fut formidable, la plaisanterie ruissela, avec le vin, des lèvres sur la nappe.—Mes amis, leur dit le marquis au moment suprême du dessert, quand les convives en belle humeur mouchaient déjà les bougies avec leurs doigts, et s’enroulaient à l’orientale des serviettes autour de la tête; mes amis, je réclame votre attention, si c’est possible, pour quelques minutes.
Des figures de terre cuite, peintes en rouge, s’efforcèrent de garder le sérieux nécessaire à la communication qui allait être faite par le marquis.
—Vous savez qu’on me reproche dans le monde d’être trop familier avec vous, de vous avoir laissé prendre trop de liberté, d’avoir oublié que vous étiez mes vassaux, de vous avoir admis à ma table, et beaucoup d’autres torts dont vous voyez que je me corrige, puisque je vous tutoie tous, puisque je bois dans le verre de mon voisin Venteclef à la santé de vous tous, puisque je vous invite tous pour demain à renouveler la réunion d’aujourd’hui.
Cependant, si je suis fier d’avoir effacé toute différence entre nous; si j’ai voulu que nous fussions tous égaux comme les six bouteilles d’un panier de Chambertin, il n’est pas moins vrai que vous n’êtes que des vignerons, des serruriers, des engraisseurs de volaille, des tonneliers, des gardes-chasses, etc., et que je suis marquis de Brunoy.
—Monsieur le marquis, nous n’avons jamais prétendu le contraire, s’écrièrent les vilains, qui craignaient que quelque velléité de suzeraineté ne se fût tout-à-coup éveillée dans l’âme du marquis.
Il les interrompit en frappant la table de son verre.
—Je le sais: aussi, pour en finir avec tous les reproches dont on m’assomme, après avoir été vilain avec vous, ce qui ne m’a pas réussi auprès de gens obstinés à m’appeler marquis, je prétends que vous soyez marquis comme moi; ce qui va avoir lieu sur-le-champ.
Et vous serez marquis avec marquisats, ce dont beaucoup ne sauraient se flatter en France. Vous aurez tous un quartier de terre pris dans mes possessions de Brunoy.
Silence donc! et que l’on aille prendre l’air au jardin, si l’on est incommodé;—n’éveillez pas ceux qui ronflent, ils s’éveilleront marquis.
Toi, mon vigneron, je te crée marquis de la Chopine; ta terre prendra le nom de la Chopine-Vieille; salut, marquis de la Chopine-Vieille! Tes armes seront d’azur au gobelet d’argent vomissant de gueule.
Toi, mon tonnelier, je te nomme marquis de la Futaille, et tu signeras Beaucerf de la Futaillière. Tu porteras de sinople au tonneau cerclé d’or, semé de bouchons à l’orle.
A ta santé, marquis de la Futaillière!
Toi, mon sommelier, tu seras désormais marquis de la Bouteille, ou Christophe de la Bouteillerie. Tu porteras de lie plein ton écusson.
Embrassons-nous, marquis de la Bouteillerie.
Toi, là-bas, je te fais marquis de la Chaudière.—Ton écusson: deux chaudières l’une sur l’autre, comme la maison de Lara en Espagne.
Ton voisin, marquis de la Cuve.
Messieurs les marquis, j’espère qu’à présent que nous voilà tous nobles, il n’en sera ni plus ni moins qu’auparavant pour nos plaisirs; l’opinion du monde est satisfaite, condescendons à ses préjugés de costume.
Le marquis sonna; six domestiques parurent.
Donnez des bas de soie brodés, des perruques blondes et des souliers à boucles à messieurs les marquis.
—A vos paysans?
—Aux marquis de la Chopine-Vieille, de la Futaillière et de la Bouteillerie; entendez-vous? valets!
Il sonna d’un autre côté.
—Donnez des chemises et des épées à messieurs les marquis...
—Mais, monsieur de Brunoy...
—Obéissez: les chemises sont dans mon armoire, les épées accrochées dans mon alcove.
Il sonna une troisième fois.
—Lavez le visage et les mains à messieurs les marquis.
Et les vassaux se laissaient faire, éprouvant la sensation glorieuse, mais bien moins prévue, dont jouit Sancho lorsque après des années de traverses il fut nommé au gouvernement de Barataria. Ils se laissaient faire, croyant qu’on n’en usait pas autrement pour créer des marquis.
—Maintenant, mes amis, leur dit le marquis de Brunoy, il nous reste encore à nous promener à travers le pays, afin qu’on sache désormais qui vous êtes.
Je veux qu’on vous respecte comme moi-même.
Traînées par six chevaux, huit voitures s’élancèrent dans Brunoy, tournant, montant, descendant dans des rues étroites où trois ânes de front qui vont au marché sont mal à l’aise. Les bourses poudrées des marquis, leurs perruques qui les faisaient ressembler à des caniches de la grande espèce, leurs beaux jabots se détachant en blanc sur leurs figures ponceau, leurs étoffes à ramages et leurs manchettes à point d’Angleterre, folâtraient aux portières.
Les femmes du pays n’en revenaient pas.
—Notre père qu’est marquis!
—Gros Louis qu’est aussi marquis!
Et les enfans, qui croyaient que c’étaient les voitures du roi, saluaient le serrurier, le charron, l’engraisseur de volailles, le maréchal ferrant, le tonnelier, leurs pères ou leurs oncles, en criant: Vive le roi!
Ainsi, en un seul jour, le marquis de Brunoy anoblit tout le bourg.
Le lendemain, chacun n’en reprit pas moins sa fonction accoutumée: le marquis étrilla les chevaux, le marquis battit en grange, le marquis engraissa la volaille.
Les menues aberrations de cette vie dévouée par calcul à une singularité de vengeance sont infinies dans leurs formes; elles sont semblables aux globules de mercure enfermés dans un tube de verre: réunies, elles marquent les degrés de ce caractère d’exception; mais, éparses, il est difficile de les fixer en corps de récit. Malheureusement, que nous sachions, le marquis de Brunoy, qui avait tant de choses, n’avait pas d’historiographe; ou, s’il en avait un, ce ne pouvait être que quelque palefrenier élevé à cet emploi. Non que les faits manquent à l’enchaînement de cette histoire; ils sont, au contraire, si nombreux, si pressés, qu’on ne sait comment les aligner pour les voir tous; c’est une immense vie démolie comme le château qui en a été témoin; on bâtirait Bicêtre, local et locataires, avec les débris.
Nous avons montré les paysans, les laquais, les cuisiniers, les gardes-chasses, disposant du château à leur gré, éventrant la garenne, saignant la cave, se donnant du marquis en se renvoyant des bouffées de vin au visage. C’était l’âge d’or de ceux qui n’avaient même jamais vu d’or.
Et qu’on n’imagine pas que cette confusion fût le résultat, chez le marquis de Brunoy, d’un renversement perpétuel d’idées. Il voulait que cela fût ainsi et non autrement. Sa législation domestique avait été méditée avant de recevoir une exécution inflexible dans son application. Jamais homme ne fut plus conséquent avec ses principes. On va le voir.
Le concierge d’un de ses châteaux et ses deux filles ayant refusé de s’asseoir à sa table, par respect, disaient-ils, pour M. le marquis, leur maître, celui-ci les chassa, prétendant, avec quelque raison, dans sa tyrannie, que l’aristocratie des concierges est intolérable quand celle des marquis n’existe plus. «Je bois avec mon suisse, mon concierge peut manger avec moi.»
L’air du matin ayant un jour aiguisé son appétit, il descendit dans la cour, où il ne trouva que son cocher, occupé à soigner les chevaux.—J’ai envie de crème, mon ami, lui dit-il; allez m’en chercher, je vous prie.—Aller chercher de la crème n’est pas dans mes fonctions, répliqua le cocher; une servante ira.—Quelle est donc votre fonction ici, mon ami?—De soigner vos chevaux, de les atteler et de les conduire.—Fort bien. Attelez donc six chevaux à ma voiture, faites-y monter une servante, et qu’elle me rapporte de la crème. Tous les matins, mon ami, sans sortir de vos fonctions, vous vous acquitterez du même devoir.
Depuis ce jour les servantes allèrent chercher de la crème pour M. le marquis de Brunoy dans une voiture à six chevaux.
Une autre fois, jouant aux quilles avec un domestique, il perdit la partie, et fut obligé, par convention réglée en présence de témoins, de lui baiser le pied en tenant un verre de vin à la main.
Il était d’une politesse raffinée pour ses amis les paysans. Il les visitait à chaque bonne fête; il déposait sa carte chez eux quand ils étaient malades. Le linceul, la layette, la corbeille de mariée, se faisaient aux frais du château. La femme d’un bourrelier étant morte, toute la maison du marquis prit le deuil. Il y eut catafalque, tenture de ras de Saint-Cyr dans la nef, de ras de Saint-Maur dans le chœur, épitaphe en cuivre, tombe, trente mille livres de dépense. Huit cloches sonnèrent pendant trois jours; les villages des environs répondirent à cette sonnerie lugubre. Le monde était veuf de la femme d’un bourrelier!
Colossal dans la douleur, il était monstrueux d’excès dans la joie de ses vassaux. Maréchal et Séné, l’un secrétaire du marquis et fils du bourrelier dont la femme avait été si pompeusement enterrée, l’autre paveur de son état, avaient toute la confiance de M. de Brunoy. Leurs sœurs s’étant mariées, on se régala pendant huit jours au château; quatre arpens de terrain furent couverts de tables; trente-cinq pièces de vin furent bues. Chaque mariée eut pour dot vingt mille livres et un trousseau du même prix. Le chemin par où elles passèrent pour se rendre à l’église fut orné de guirlandes et sablé de sable fin.
A la même époque, le marquis fonda, dans une salle particulière du château, sous la surveillance d’un médecin, une vaste infirmerie pour les pauvres gens de la campagne. Le bienfait était à peu près illusoire. Brunoy ni ses environs n’avaient de pauvres, par conséquent de malades. Une seule épidémie désolait le pays, l’indigestion.
Il ne doit plus rester aucun doute dans l’esprit du lecteur; le marquis de Brunoy était un fou volontaire, méditant ses plans d’extravagance comme un autre arrange des projets de sagesse; se faisant aimer du peuple de tout le mépris qu’il s’attirait de la noblesse, qui le regardait agir maintenant avec une effrayante curiosité. Sa renommée avait gagné du terrain petit à petit; il faisait les délices de l’impératrice Catherine, qu’on tenait soigneusement au courant des folies de Brunoy. L’Europe gentilhomme avait les yeux sur le marquis. Il en acquit une audace de résolution sans exemple.
Rebelle aux remontrances sévères de sa famille, il ne voulut jamais écouter avec quelque faveur que les conseils de son oncle, le marquis de Béthune, homme adroit, esprit sage, qui crut trouver dans l’extrême jeunesse de son neveu, à peine âgé de dix-neuf ans, la cause de ses déplorables déréglemens. Il imagina qu’en imposant au marquis des charges de famille, qu’en le liant par la responsabilité d’une compagne choisie parmi les plus nobles et les plus belles filles de la vieille noblesse, il le ramènerait à une vie d’ordre et d’honneur.
M. de Béthune proposa à son neveu de le marier. Celui-ci eut l’air d’accueillir avec condescendance le projet de son oncle; il consentit, article par article, à tous les sacrifices qu’on exigea de lui: à rompre avec les paysans, à congédier ses ridicules domestiques, à reparaître à la cour, à borner ses dépenses, à vivre à Paris. C’était un enchantement. Chaque concession obtenue arrachait des larmes de joie à madame de Montmartel, sa mère. Enfin, quand le marquis de Béthune crut avoir remporté la victoire la plus complète sur les répugnances de son neveu, il osa lui dire avec beaucoup de ménagement: Et vous vendrez aussi votre château de Brunoy; que feriez-vous de cette ruineuse propriété? N’avez-vous pas votre charmant pâté de Bercy? votre belle terre de Villers en Normandie? C’est convenu, n’est-ce pas, et je vais l’écrire à votre excellente mère; nous vendrons Brunoy.
—Et à qui le vendrons-nous, mon oncle? car il ne faut pas une fortune ordinaire pour l’acheter.
—Ne vous mettez pas en peine.
—Voyez-vous, je serais désolé, mon oncle, de voir passer mon marquisat à quelqu’un qui n’aurait pas pour mes paysans les mêmes soins que moi. Ce sont des enfans et des frères que j’abandonne.
—Encore une fois, n’ayez pas ce chagrin. Un mot vous rassurera. Le comte de Provence est celui qui acquerrera, à tel prix que vous exigerez, votre marquisat de Brunoy.
Le marquis regarda fixement son oncle.
—C’est dit! mon oncle. Je me marierai quand il vous plaira.
M. de Béthune sauta au cou de son neveu.
En partant, l’excellent oncle se répétait:—Je le tiens!
En le voyant partir, l’excellent neveu s’écria:—Je vous tiens! moi!
Et le soir, orgie au château, mais orgie finale. Adieu noyé de sanglots et de vin, on pleurait à pleins verres; on buvait à chaudes larmes.
—Non! je ne vous quitterai point sans vous laisser d’éternels témoignages de reconnaissance, dit le marquis à l’assemblée, partagée ainsi, la moitié autour de la table, l’autre moitié dessous.
Voici ce qu’il leur dit; et ceci est de la plus rigoureuse exactitude, tant pour les noms d’individus, quelques-uns encore existans, que pour les sommes d’argent léguées.
1º Huit cents livres de pension viagère au profit d’André Pressard, attaché à mon écurie.
2º Six cents livres à Christophe Beaucerf, un de mes gardes-chasses.
3º Même somme à Denis-François Tremblay, engraisseur de volaille.
4º Idem à Pierre Pagès et sa femme, rôtisseurs.
5º Idem à Jacques-Raoul Venteclef, portier et pêcheur.
6º Idem à Jacques Villier, suisse de l’hôtel; à Pierre Guérin, mon pâtissier; à Léger, mon valet de chambre, perruquier; à Louis Blancart et sa femme, portiers du château de Brunoy; à Gaume, mon valet de chambre.
7º Douze mille livres a toi, Masset.
8º Six cents livres de pension viagère à Aubin Poinsard, mon palefrenier.
9º Idem à Louis Paysan, sonneur de la paroisse de Brunoy.
10º Maisons et bâtimens à Filhol aîné.
11º Trois mille livres de rente au même.
12º Donation à Séné d’une somme de trente-un mille huit cent soixante livres; et à Maréchal, de la somme de trente-quatre mille cinq cent soixante livres, et de plus une rente viagère de deux mille huit cents livres.
13º Une de huit cents livres à Louis-Jacques Venteclef, mon cuisinier.
14º Une autre de douze cents livres à Jean-Claude Delage et sa femme, chef de cuisine.
15º Pareille rente à Pierre-Jean Millot, concierge du Pâté à Bercy.
16º Une rente de huit cents livres à Josep Schneider, mon troisième valet de chambre; une autre à Philippe Delafaye, mon chef d’office; une autre de pareille somme à Louis Lemasle, jardinier-fleuriste.
17º Rente viagère de six mille livres à Denis Lacroix, ancien cocher de mon père, etc., etc.
Puis, légataires et donateur ronflèrent jusqu’au jour l’un sur l’autre. On aurait transporté le village de Brunoy tout entier aux grandes Indes, que pas un habitant n’aurait senti la secousse, tant la douleur était profonde.
Le 8 juin 1767, leurs majestés signèrent le contrat de mariage de M. Armand-Louis-Joseph Pâris de Montmartel, marquis de Brunoy, conseiller-secrétaire du roi, Maison, Couronne de France, et de ses finances, avec mademoiselle Émilie de Pérusse d’Escars. La plus grande fortune et le plus beau nom de France se donnèrent la main sous les voûtes de Notre-Dame.
Tout Paris courut à ce mariage, qui remplit la cour et la ville d’étonnement. On crut le marquis sauvé de lui-même en voyant la jeune fille qui se dévouait à lui, si belle, si noble, si pleine de soumission à la volonté de ses parens. Ce n’était point un mariage d’inclination, on ne le supposait pas; mais comment l’amour ne devait-il pas infailliblement naître entre quinze ans d’un côté et vingt ans de l’autre; entre un nom couvert de rouille et un nom étincelant de diamans, unis par la main du roi de France; entre tout ce que les temps passés ont de saint, de fier, posé en aigrette sur le front de cette jeune fille; entre tout ce que l’époque a de pompeux, de riche en félicités positives, palais, chevaux, domestiques, apporté en dot par ce jeune homme, ce jeune homme qui n’a pas d’armure d’aïeux, il est vrai, mais qui remplirait d’or, pendant plusieurs jours, la plus vieille et la plus creuse des armures?
Le marquis fut exquis pendant la cérémonie; il présenta la mariée à l’autel avec une décence parfaite, édifiant par sa bonne tenue ses parens et ceux de sa femme; répondant aux complimens d’usage d’un ton aussi délicat que s’il n’eût jamais quitté la cour. On eût dit qu’il revenait de celle de Charles III d’Espagne. Cette fidélité à l’étiquette lui rallia, à une époque où elle était la seule vertu visible que la monarchie eût conservée depuis le grand roi, l’estime des meilleures maisons de France. Celle dans laquelle il entrait couvrait de ses rameaux épais sa jeune tige nobiliaire, qui n’aurait plus à souffrir du souffle dévorant de l’opinion. Quand la famille d’Escars l’acceptait à la face du ciel et du monde, il y aurait eu de la présomption à ne pas le tenir pour un bon gentilhomme du royaume. Ce nom d’Escars était si beau qu’il fut toute la dot de la mariée, en faveur de laquelle le marquis de Brunoy s’engagea à payer, outre une pension annuelle de 60 mille livres, une autre pension pour son entretien, un gain de survie de 300 mille livres, et jusqu’à concurrence de 500 mille livres de toilette, argenterie et bijoux; enfin un douaire de 15 mille livres et 5 mille livres d’habitation. Rien ne parut trop cher au jeune marquis. Excessif en tout, il offrit à la future des diamans et des habits pour 700 mille livres. Il n’y eut plus de termes assez flatteurs pour le louer. Il fut présenté à la cour par sa belle-mère, madame la marquise d’Escars, née Fitz-James. Impossible d’aller au-delà de ce faste, de ces honneurs, de ces distinctions. Si le marquis de Béthune eût conquis la toison-d’or, il n’eût pas été plus radieux. Son neveu devait être l’exemple de tous les neveux à venir, lui le modèle de tous les oncles.
Le mariage du marquis n’eut qu’un jour; il n’eut pas de nuit.
A peine sa femme appuyait sa tête tremblante sur le pudique oreiller, que le marquis était déjà sur la route de Brunoy, impatient d’arriver à son château, où l’on était loin de l’attendre.
Il arrive, il entre, il appelle ses gens, fait sonner les cloches de l’église, dont le bruit met sur pied les habitans. Ceux-ci n’ont que deux suppositions à faire: ou c’est l’incendie qui brûle les moissons des environs, ou c’est M. le marquis de Brunoy annonçant son retour au château.
C’était M. le marquis de Brunoy.
Entouré des habitans de Brunoy éveillés en pleine nuit, le marquis, encore en habits de noces, ressemblait à un chef de pirates qui rentre au port pour partager avec les siens la riche capture qu’il a faite. Le coup avait eu lieu; il avait réussi au-delà de toute espérance. On revenait vainqueur. La dépouille c’était, pour le marquis, son mariage avec mademoiselle Émilie de Pérusse d’Escars. Rie avec lui qui voudra, que chacun de ces manans tire avec ses ongles noirs et ses dents jaunes un morceau d’un si beau nom! d’un si grave événement! il rit avec eux; il les encourage même, car ils ont besoin de toute la raillerie de leur maître pour se moquer de ce qui est chose sainte jusque parmi eux; le mariage! Mais riez donc des Escars où je viens d’entrer! semble-t-il dire; riez donc de ce nom que je vous apporte au bout de mon fouet! Ils ont de vieux aïeux, vieux comme les pierres, des arbres généalogiques qui couvriraient toute la forêt de Sénart, des écussons pleins d’un grimoire à faire tomber les yeux d’un sorcier: ils ont des prétentions à la couronne de France: que sais-je? Eh bien! ils m’ont donné tout cela, à moi petit-fils d’un hôtelier, à moi fils d’un financier anobli pour ses écus, à moi, non le marquis de Brunoy, conseiller-secrétaire du roi, Maison, Couronne de France, et de ses finances, mais votre égal, qui prend le nom, pour ne plus le quitter, de Nicolas Tuyau. Criez avec moi: Vive Nicolas Tuyau!
Après ce noble épanchement de part et d’autre, Séné le paveur, Thorel le menuisier, Chalandre, maître charron, Maréchal, le fils du bourrelier, et un abbé Bonnet, fils du barbier de Brunoy, avertirent le marquis que pendant son absence il était venu des officiers et des intendans de la maison du comte de Provence pour dresser l’inventaire du château, de son mobilier, du parc et des jardins. Ils avaient procédé avec les formes qu’on emploie lorsqu’on poursuit une vente par autorité de justice. Tout Brunoy avait pensé que M. le marquis avait consenti à cette vente par suite de son mariage; c’était une bien vive douleur pour le pays.
Déjà! murmura tout bas le marquis sans s’arrêter aux regrets de ses gens; j’étais à peine à Paris qu’on songeait à me dépouiller! M. le comte de Provence est donc bien amoureux de ma propriété! c’est trop juste, je l’aurais faite belle pour lui; je l’ai plantée, embellie, accrue, pour ménager à M. le comte du repos et de l’ombre; j’ai été le maçon de son altesse; mes eaux joueront pour ses grandes dames. Vous croyez cela, cher oncle? Ah! vous me faisiez épouser une d’Escars, et vous vendiez Brunoy à la cour! Brunoy est à mes paysans; j’ai la femme, et vous n’aurez pas le château; marquis! le fou vous a joué.
Cependant le marquis de Brunoy, qui n’ignorait pas la puissance de la cour, et combien il serait aisé au comte de Provence, pour peu qu’il en eût l’intention arrêtée, de devenir possesseur du château, envisagea sérieusement, derrière son masque bouffon, le difficile de sa position; il retint auprès de lui l’abbé Bonnet, l’un de ses conseillers intimes.
—Bonnet, lui dit-il.
—Monsieur le marquis.
—Pas de marquis: Nicolas Tuyau.
—Soit.
—Il y a une église à Brunoy.
—Fort laide, fort petite, fort pauvre.
—On posera huit cloches d’abord au clocher, Bonnet.
—Huit cloches, y songez-vous? Il n’y a pas de paroisse à Paris qui en ait autant.
—Raison de plus.
—Mais le clocher s’écroulera.
—Nous bâtirons un autre clocher si celui-là tombe; nous ferons faire un superbe service aux morts; huit cloches, bien; je veux que l’église ait seize chantres.
—Jésus! c’est plus qu’à Saint-Roch!
—Je ne dis pas le contraire; seize serpens; dix-huit enfans de chœur et quatre sonneurs: j’aime les sonneurs.
—Mais on n’y tiendra pas du bruit.
—L’abbé, vous aimez les orgues, ne vous en cachez pas; soient un organiste et un maître de la sonnerie.
—Ce sera Notre-Dame en petit.
—Comment! en petit? Douze chanoines attachés à la fabrique. Nous aurons office canonial, l’abbé.
—Ce sera Notre-Dame en grand, je le vois.
—On dorera la chapelle du portique à l’autel, avec beaucoup de pommes d’or, de grenades d’or, de raisins d’or, pour les guirlandes des entrecolonnemens.
—Monsieur le marquis, fera-t-on dorer les paroissiens?
—L’abbé, je ne plaisante pas; on pavera rose et blanc le pavé de l’église. Demain les architectes viendront.
—Qui sera chargé de veiller à ces travaux?
—Vous, l’abbé, et je vous recommande de m’apporter le registre de la paroisse, où tous ces dons seront écrits de ma main.
—Est-ce tout?
Le marquis réfléchit un instant.
—Demandez à Paris cent soixante et seize chapes.
L’abbé pouffa de rire.
—Qui portera ces cent soixante et seize chapes?
Gravement le marquis répondit:
—Apparemment, Bonnet, ceux qui porteront trente-trois chasubles, cent quinze tuniques, cinquante-sept étoles.
—La cathédrale est complète maintenant.
—Pas encore, Bonnet; faites venir neuf lustres de Bohème, trente-six girandoles, six candélabres à sept branches, quatre-vingt-dix chandeliers en cuivre, huit chandeliers en argent massif. Et nous allions oublier l’autel, l’abbé!
—C’est vrai, nous allions oublier l’autel.
—Écrivez donc, l’abbé: trente aubes de point d’Angleterre et de Binche; huit devans d’autel de Binche; un ostensoir en soleil, de vermeil, pesant vingt-cinq marcs, un ciboire d’or de huit onces, une croix et son bâton en vermeil, deux calices de vermeil, trois encensoirs en vermeil, une lampe d’argent dorée et ciselée, avec chaînes et couronnement, de six pieds et demi de circonférence et de deux pieds sept pouces de profondeur, du poids de cent à cent cinquante marcs. Ma foi, on peut chanter vêpres à présent, n’est-ce pas, l’abbé? Allez donc exécuter tout ce que nous venons d’arranger ensemble. On aura des nouvelles de Nicolas Tuyau à la cour.