«Mon cher neveu,
»Depuis jeudi je m’engraisse d’ennui, et j'éprouve que rien ne rend plus imbécile que de s’ennuyer. Ma tête ressemble à un terrain sablonneux où rien ne peut pousser; c’est le jardin de Belleville, il n’y pousse que des lilas, et c’est ma petite nièce qui est le lilas, à l’exception qu’elle s’y maintient toujours en fleurs, et que les lilas de Belleville passent au bout de quinze jours. J’ai eu la visite de mes moines; il y en avait un très-sourd qui est mort; mais ceux qui entendent et qui ne comprennent point sont restés. Je me promène les après-dîners. Il fait un froid excessif; cependant tout mon bois n’est qu’un tapis de bouquets jaunes et de violettes. Ils semblent dire à mon neveu: Venez, venez, afin de nous chanter; et à ma nièce: Venez, venez, afin de nous parer. Vous êtes de bien mauvaises gens de n'être pas venus passer quelques jours avec nous. Ma belle-sœur me charge de vous en faire des reproches, aussi bien que de votre silence à son égard. Je ne la vois qu'à dîner. Je rentre à la fin du jour, je prends mon chocolat, et je suis dans mon lit à neuf heures et demie au plus tard. J’ai ici un architecte qui fait le mémoire et le plan de tous les ouvrages de mon église; il en viendra demain un autre pour attester la vérité de tout ce que celui-ci inventera, et l’on agira ensuite.
»J’eus hier un spectacle bien triste, mon bon ami, et qui me fit pleurer. Nous avons dans le village une Jeannette fort jolie; son mari est mort avant-hier; je trouvai l’enterrement le soir: la bière était dans une charrette, et la petite veuve se précipitait sur son pauvre mari en faisant des cris affreux. Ah! pauvre Jeannette, disait-elle, pauvre Jeannette! que vas-tu devenir? Quoi! mon cher homme, tu n’es plus avec ta femme; je ne te verrai donc plus? Et mes malheureux enfans, qu’en ferai-je? Ah! mon pauvre cher homme!
»Je n’ai jamais vu une douleur aussi violente, aussi sincère, aussi communicative; ce nom de Jeannette rendait, il est vrai, la chose bien intéressante; tous nos poètes tragiques se feraient péter les veines avant d'être aussi touchans. Je crois même que le grand Opéra, malgré ses beaux sentimens, ne l’est pas autant. Votre lettre m’a bien fait rire, Fumichon; écrivez-moi souvent, etc.»
Le ton vrai, les lignes abandonnées de cette jolie lettre, contrastent singulièrement avec la comparaison du grand Opéra et les paroles insoucieuses de la fin. L’homme est là tout entier, mais l’homme touché, à son insu et comme malgré lui, du spectacle d’un beau printemps et d’une douleur déchirante.
Voyant que les eaux n’amélioraient pas sa santé, si toutefois il avait jamais eu une santé, l’abbé de Voisenon abandonna les médecins et leurs ordonnances infructueuses pour chercher ailleurs des remèdes à la guérison de son asthme de plus en plus fatigant à mesure qu’il vieillissait. Comme il parlait toujours de son mal, et qu’on lui en parlait sans cesse pour lui faire la cour, il lui fut dit, un jour, qu’il existait quelque part dans une mansarde de Paris un abbé extrêmement savant en chimie occulte, un adepte du grand Albert, le maître des maîtres dans l’art des empiriques. Comme tous les sorciers, et comme tous les savans du XVIIIe siècle, cet abbé était dans une affreuse misère, dans un dénuement de poète. Celui qui avait le secret des plantes et des minéraux, du feu et de la lumière, de la génération des êtres, n’avait pas celui de se procurer une soutane et du pain. Il montait, par les efforts de la magie, jusqu’au dernier cristallin sans pouvoir se maintenir plus d’un mois dans le même appartement à cause de son indifférence envers les propriétaires. A cela près, c'était un être merveilleux, inventant des spécifiques pour guérir toutes les maladies, et l’asthme par conséquent. On se disait même à voix basse, avec une espèce d’effroi, car on était très-superstitieux au XVIIIe siècle, quoiqu’on fût très-athée, que ses spécifiques se réduisaient à un seul: l’Or Potable. Chacun sait que l’or potable, or froid et liquide comme le vin, bu à certaine dose, combat toutes les maladies et en triomphe, est la santé même, la jeunesse perpétuelle, cela va sans dire, et ne serait pas moins que l’immortalité, si Paracelse, qui avait trouvé aussi l’or potable dans sa panacée, ne fût mort à trente-trois ou trente-cinq ans. Voisenon n’eut plus qu’une pensée, celle de voir ce magique abbé, et de l’attirer à son château. Désir insensé, monstrueux: car le Prométhée repoussait toute avance. Poursuivi par la faculté, cassé par le tribunal ecclésiastique, maltraité par la police, qui ne veut jamais qu’on fasse de l’or, il avait renoncé, dans sa misanthropie sauvage, à soulager l’humanité aux dépens de son repos et de son salut. Terrible perplexité de l’asthmatique Voisenon, qui ne se mit pas moins en campagne pour découvrir le grand médecin.
Où trouver un sorcier à Paris? à qui s’adresser décemment? à quelle catégorie de profession? Il y a tant de gens prêts à rire des choses les plus respectables! Toutes les fois que Voisenon coudoyait, aux Tuileries ou au Palais-Royal, une soutane en lambeaux, il s’imaginait avoir heurté son homme. Aussitôt il entrait en conversation, cherchait à lier connaissance, et il palpitait d’espérance jusqu’au moment où l’erreur se dévoilait. Il se désolait alors de nouveau, toussait et recommençait le lendemain ses voyages à la découverte de l’or potable. Il eut un jour une soudaine illumination. Puisque l’archevêque de Paris a censuré la conduite de l’abbé que je cherche depuis si long-temps, se dit-il, l’archevêque doit savoir où il est logé. Comme si les sorciers étaient logés! Dans la même journée, il parut à la chancellerie de l’archevêché. Si l’on demandait pourquoi Voisenon ne disait pas aux personnes qu’il interrogeait le nom de cet introuvable abbé, c’est qu’il ne savait pas ce nom. Les magiciens ne se font guère connaître que par leurs œuvres. Cependant il allait bientôt le savoir, à sa grande, à son indescriptible joie. Après quelques recherches faites dans les registres de la chancellerie épiscopale, on lui apprit que l’abbé, déplorable sujet à tous les titres, s’appelait Boiviel, et logeait, au moment des poursuites exercées contre lui, rue de Versailles, au faubourg Saint-Marceau. Voisenon y était déjà. Quelle rue que la rue de Versailles! elle est épouvantable aujourd’hui; et pourtant elle s’est considérablement embellie depuis le dix-huitième siècle.
Il frappe à tous les chenils: aucun aboiement ne répond au nom de l’abbé Boiviel. Enfin, à un septième étage au-dessus de la boue, une vieille femme lui apprit, dans une soupente où l’on parvenait au moyen d’une échelle de corde, que l’abbé Boiviel avait quitté l’appartement depuis environ six mois pour aller se loger à Ménilmontant; elle ajouta que ce délai laissait supposer qu’il avait nécessairement dû changer de logement cinq ou six fois pendant ces six mois. Contrarié, mais non découragé, Voisenon descendit de la soupente en réfléchissant sur l'état de détresse auquel pouvait être réduit un homme qui fait de l’or potable.
Un hasard incroyable voulut que l’abbé Boiviel n’eût changé que trois fois de demeure depuis sa sortie de la soupente de la rue de Versailles. De Ménilmontant il avait déménagé pour Passy; de Passy il était allé se loger à la Chapelle, où il résidait.
Enfin les deux abbés se rencontrèrent; mais à quels ménagemens ne fut pas obligé d’avoir recours l’abbé seigneur de Voisenon en abordant l’abbé déguenillé, qui faisait en ce moment son déjeuner sur une chaise. Il avait trop d’esprit pour ne pas traiter le plus tard possible du sujet de sa visite. Qu’importaient les lenteurs? il avait là, devant lui, il tenait le médecin mystérieux, infaillible, le successeur du grand Albert.
Boiviel fut encore plus sauvage et hargneux qu’on ne l’avait dépeint à l’abbé de Voisenon. Il parlait de se présenter à la société des Missions étrangères, afin d'être chargé d’aller prêcher le christianisme au Japon, quoiqu’il ne crût pas beaucoup au christianisme. Et moi, je ne crois pas au Japon, aurait peut-être ajouté l’abbé de Voisenon, s’il eût eu dans ce moment l’esprit porté à la plaisanterie. Il fut bouleversé en entendant émettre un pareil projet. Quand il avait enfin trouvé l’abbé Boiviel, l’abbé Boiviel irait se faire crucifier au Japon!
Inspiré par la circonstance, cette dixième muse qui vaut les neuf autres, Voisenon dit à Boiviel qu’il savait toutes les persécutions que lui avait fait endurer le clergé de Paris pour des causes qu’il voulait ignorer; il se garda de parler de l’or potable. Touché de tant de constance dans son malheur, il venait proposer à l’abbé Boiviel d’habiter son château de Voisenon, où, dans le repos et une vie exempte de soins matériels, il aurait des loisirs pour méditer et pour écrire. Sa démarche, hardie en apparence, était excusable, à la juger avec indulgence: il était heureux, riche, puissant même; ne devait-il pas l’appui de la confraternité à un membre du clergé moins riche, moins heureux que lui? L’abbé Boiviel serait comme chez lui à Voisenon; son indépendance n’en souffrirait pas; quand il serait las d’y séjourner, il le quitterait pour y revenir toutes les fois que cela lui conviendrait. Le sanglier se laissa museler; le soir, une bonne voiture conduisait au château de Voisenon le chimiste, le sorcier, le magicien Boiviel. J’aurai mon or potable, se disait l’abbé de Voisenon en toussant comme toujours.
Installé au château, l’abbé Boiviel se plia à l’existence monacale qu’on y menait; un aussi bon régime adoucit son caractère et ses mœurs. Il ne parla plus de s’expatrier au Japon; mais il ne parlait pas non plus de l’or potable, quoi que Voisenon tentât pour le faire s’expliquer sur ce point essentiel. Dès qu’il abordait les questions de chimie et d’alchimie, Boiviel évitait de répondre, ou tombait dans une profonde taciturnité; et pourtant on avait payé ses dettes, tous ses loyers, tous ses dîners à la Croix de Lorraine, mémorable taverne où mangeaient les abbés qui avaient quinze sous par messe dite à Saint-Sulpice; on lui avait acheté plusieurs soutanes, plusieurs paires de bas et beaucoup de chemises.
Au bout de trois mois de résidence au château, il était devenu gras, frais et rose comme il ne l’avait jamais été à aucune époque de sa vie. Enhardi par l’amitié qu’il avait montrée à son hôte, Voisenon osa dire un jour à l’abbé Boiviel que tout esprit fort qu’on le croyait dans le monde, il avait une foi absolue à l’alchimie: il ne niait ni la pierre philosophale, ni la panacée, ni l’or potable. Boiviel ne put plus reculer: admettait-il ou n’admettait-il pas l’or potable? Il y croyait! mais, selon lui, c'était un grand péché d’en composer: Dieu s’en offensait: c'était, pour ainsi dire, porter atteinte aux décrets de la création que de changer en eau ce qui avait été créé pour être métal. Un sorcier à scrupules religieux embarrassait étrangement l’abbé de Voisenon. Cependant il ne renonça pas à sa conquête de l’or potable: il attendit encore trois mois; et pendant ces trois mois, nouveaux agrémens ménagés à Boiviel, qui s’habituait au bonheur avec résignation.
Traité comme ami, appelé de ce nom, Boiviel autorisa l’abbé de Voisenon à lui dire, dans un moment d'épanchement, qu’il n’avait plus d’espoir que dans l’or potable pour guérir de son asthme. Sans ce spécifique autant au-dessus des autres remèdes que le soleil l’emporte sur le feu, il n’avait plus qu'à mourir. Boiviel fut ému, ébranlé, et sa conscience céda à la voix de l’amitié. Seulement il dit à son ami que, pour faire un peu d’or potable, il fallait beaucoup d’or solide. Le premier essai coûterait dix mille livres au moins. Voisenon, qui en aurait donné vingt mille pour ne plus souffrir, consentit au sacrifice, et il remercia son futur libérateur, qui, dès le lendemain, commença le grand œuvre. Quelle sage lenteur il y apporta! Les jours suivaient les jours, les mois suivaient les mois! pas de l’or, si ce n’est celui que versait en pièces de vingt-quatre livres l’abbé de Voisenon. Le jour vint cependant, les dix mille livres étant épuisées, où Boiviel dit au malade que l’or potable était en flacon, et qu’il serait bon à boire dans un mois.
Ce fut pendant ce mois que l’alchimiste Boiviel prit congé de l’abbé de Voisenon pour aller voir son vieux père qui habitait la Flandre. Avant deux mois il serait de retour au château, et il y arriverait à temps pour constater les heureux effets de l’or liquéfié. Embrassé de son ami, comblé de présens, sollicité de revenir le plus promptement possible, Boiviel quitta le château de Voisenon, où il avait vécu près d’un an, et l’on a vu de quelle manière.
Après le temps indiqué par Boiviel pour que l’or fût potable, l’abbé de Voisenon commença son traitement. Il vida le premier flacon, le second, le troisième, attendant avec une sage patience que le résultat pût se manifester. On n’apaise pas un asthme en quelques jours, un asthme de quarante ans au moins.
Boiviel ne revenait pas: depuis quatre mois il était en Flandre; aux quatre mois en succédèrent quatre autres: pas de Boiviel. L’année allait être révolue; les flacons diminuaient: pas de Boiviel.
Il est inutile de dire que l’abbé Boiviel ne reparut plus, qu’il n'était pas moins qu’un charlatan et un voleur. Mais ce qui est singulier à dire, c’est que l’abbé de Voisenon se trouva beaucoup mieux de son asthme, après avoir bu de l’or potable composé par Boiviel. Et son regret, à la fin de ses jours, fut de n’avoir pas prévu la mort ou la disparition, tout aussi pénible, de son alchimiste; il lui aurait fourni les moyens de composer, en plus grande quantité, de l’or potable. En le ménageant trop, l’or opérait moins sur ses organes, il ne hâtait pas assez vite son retour à la santé: raisonnement profond, mais un peu ébranlé par ce fait que ne connut pas l’abbé de Voisenon, c’est qu’il mourut de l’asthme.
Pour se montrer supérieur aux assauts du mal, il feignait souvent de se croire aussi dispos qu’autrefois, plus dispos même qu’il ne l’avait jamais été dans sa jeunesse: il quittait alors son fauteuil où il gémissait de l’asthme; il repoussait les oreillers d’un côté, son bonnet de coton de l’autre, lançait ses pantoufles loin de lui, et il appelait à tue-tête ses domestiques. Dans un de ces triomphes menteurs de sa volonté sur sa chétive organisation, il éveilla un matin, pendant l’hiver, son valet de chambre.
—Ma culotte de drap! ma culotte de drap! criait-il.
—Mais, monsieur l’abbé, y songez-vous? Vous avez été au plus bas hier au soir, lui objecta timidement son fidèle domestique.
—C’est possible; hier soir ne me regarde pas: ma culotte de drap!—donne!—maintenant, mon gilet fourré!—va donc!
—Mais, monsieur l’abbé, pourquoi quitter votre chambre, votre bon fauteuil? vous êtes si pâle!
—Je suis pâle, dis-tu? cela va donc mieux que jamais; j’ai été jaune comme un coing toute ma vie.—Bien! j’ai mon gilet, ma culotte:—apporte ma redingote.
—Votre redingote! que vous ne mettez que pour sortir?
—C’est aussi pour sortir que je la demande. Tu raisonnes comme un pur valet de comédie, aujourd’hui; pourquoi ne mettrais-je pas ma redingote pour sortir? As-tu peur que je ne l’use trop? Voudrais-tu me la voler plus neuve?
—J’ai peur que vous ne gagniez un redoublement de toux, si vous ne gardez pas la chambre. Il fait très-froid ce matin.
—Ah! il fait froid; eh! mais tant mieux, j’aime le froid.
—Il neige même beaucoup, monsieur l’abbé.
—En ce cas, mes grandes bottes polonaises.
—Vos grandes bottes polonaises? et dans quel but?
—Probablement ce n’est pas dans le but de faire un poème; car si Boileau a dit fort sensément que, pour écrire un poème, il fallait du temps et du goût, il n’a pas ajouté que des bottes fussent nécessaires. Encore une fois, je veux mes bottes polonaises pour aller à la chasse. Est-ce assez clair, monsieur Mascarille?
—A la chasse à la maladie, monsieur l’abbé.
—Maraud! à la chasse au loup, dans le bois.
—Allons, vite! mes bottes, et pas de dialogue.
—Voilà vos bottes, monsieur l’abbé. En vérité, vous n’avez pas de pitié de votre santé!
—Aurais-tu aussi des intentions sur mes bottes? Fais-moi la grâce de m’apporter, valet discoureur, mes gants de daim, mon feutre et mon fusil.
—J’y vais, monsieur l’abbé.
Tandis que le valet cherchait les gants et le chapeau de son maître, l’abbé ouvrait la croisée et appelait le palefrenier. D’impatience, il appelait plus fort, sifflait, et jurait même quelquefois.
—Ah! vous voilà: c’est bien heureux, ma foi! monsieur le palefrenier. Réunissez mes chiens, détachez-en trois: je pars à l’instant pour la chasse, et j’emmène avec moi Misapouf, Aménaïde et Zaïre. Laissez reposer mademoiselle Deschamps, qui s’est foulé la patte l’autre jour, au ru de Savigny.
—Je vais les tenir prêts, monsieur l’abbé.
L’abbé de Voisenon fut bientôt équipé, à l’aide de son valet de chambre, qui ne cessait de lui répéter: Il fait si froid, qu’on a trouvé des chiens morts dans leurs chenils, des poissons morts dans les viviers, des vaches mortes dans l'étable, des oiseaux morts sur les branches, et même des loups morts de froid dans la forêt.
—Mon ami, lui répondit l’abbé de Voisenon, tu en as trop dit: tes loups morts de froid m’empêchent de croire au reste; sur ce, je pars. Écoute-moi bien: au retour, je veux trouver mes cataplasmes de thériaque préparés, mon lait d'ânesse convenablement chaud et mes tisanes faites: recommande cela à l’office.
—Oui, monsieur l’abbé. Il n’en reviendra pas, c’est sûr, murmurait encore le valet en empaquetant son maître dans sa redingote et en lui descendant le plus possible sur les oreilles son bonnet de laine noire, plissé à petits marteaux comme ces perruques factices que portent les cochers dans l’hiver.
Suivi de ses trois chiens, qu’il amusa un instant au milieu de la cour, en leur sifflant aux oreilles et en les excitant au bruit d’un petit fouet de poche, l’abbé se lança dans la campagne toute cristallisée et pailletée de la quantité de neige tombée dans la nuit. Au premier pas qu’il fit, il tomba: il se releva vite, et arpenta le terrain. Ce devait être un singulier spectacle que de voir ce vieil homme, noir comme un cocher des pompes funèbres, aux gants noirs, aux bottes noires, à la redingote noire, tout noir enfin, piétiner, frétiller, gambader dans la neige, avec trois chiens aux flancs, et tantôt sifflant à effrayer la solitude, tantôt allongeant le canon de son fusil dans la direction d’un vol de corbeaux.
Il avait fait le tour du village de Voisenon, et il allait se trouver en pleine campagne, quand il fut arrêté à l’issue d’une ruelle de chaumières par une femme qui s'écria en l’apercevant: Ah! monseigneur, car beaucoup de gens l’appelaient monseigneur, c’est le bon Dieu qui vous envoie!
—Qu’y a-t-il? s’informa l’abbé; d’où vient cet effroi? pourquoi cette exclamation?
—Notre grand-père se meurt, et il ne veut pas mourir sans confession.
—Cela ne me regarde pas, mon enfant; c’est l’affaire d’un prêtre.
—Est-ce que vous n'êtes pas prêtre, monseigneur?
—A peu près, répliqua l’abbé de mauvaise humeur et assez interdit, à peu près; mais adresse-toi de préférence au prieur du couvent: il entend mieux cela que moi; tu vois que je chasse. Cours donc au château, sonne au couvent, sonne fort, et réserve-moi pour une meilleure occasion.
—Monseigneur, mon grand-père n’a pas le temps d’attendre; il va passer. Il faut que vous veniez.
—Je te le répète, répliqua l’abbé, confus en lui-même de son refus, je suis en train de chasser; la chose est tout-à-fait impossible.
Il voulut poursuivre son chemin; mais la jeune fille, qui ne comprenait pas les mauvaises raisons de l’abbé, s’attacha à lui; et, le saisissant par les basques de sa redingote, elle le força à se détourner. Éveillés par le bruit de cette conversation matinale, quelques paysans parurent sur le seuil de leurs portes, d’autres aux croisées; et comme un village est une grande botte de foin sec qu’une étincelle embrase, les femmes se réunirent aux maris, les enfans à leurs mères; bientôt toute la population sortit dans les rues, afin d'être au courant de l'événement qui causait tant de rumeur.
Abbé du Jard, seigneur de Voisenon, roi du pays, l’abbé se sentit gagné par une honte profonde au milieu de la foule qui l’entourait, et qui murmurait déjà de son refus aussi irréligieux qu’inhumain.
Il n'était pas inhumain, le pauvre abbé; mais il avait complètement oublié les formules usitées en pareille occasion, et au fond, comme il était indifférent et non hypocrite, sa conscience lui reprochait d’aller absoudre ou condamner un homme, quand il se reconnaissait si peu digne lui-même de juger les autres au tribunal de la confession.
Cependant la nécessité l’emporta sur ses justes scrupules, dont il ne pouvait se servir d’ailleurs comme d’une excuse auprès de ses vassaux; et, la tête basse, le fusil incliné, il se laissa conduire à la chaumière où rendait le dernier souffle le vieillard qui tenait à ne pas mourir sans l’aveu officiel de ses fautes.
Les habitans s’agenouillèrent devant la porte, tandis que l’abbé s’assit auprès du moribond, afin de recueillir ses lentes paroles.
Depuis le malencontreux moment où l’abbé avait été dérangé dans sa chasse, il avait perdu, car il avait des boutades de peur superstitieuse, la fière détermination de ne pas se croire malade ce jour-là. Que de signes de mauvais augure! Il avait trébuché en quittant le château, il avait vu des nuées de corbeaux, une fille éplorée l’avait forcé de se rendre auprès d’un pécheur effrayé; maintenant on disait les prières des agonisans autour de lui, le mourant lui parlait. L’abbé de Voisenon fut ébranlé; sa témérité croula, il eut froid au cœur, ses oreilles furent pleines de tintement, son asthme grogna au fond de sa poitrine. Je suis mal, se dit-il; j’ai eu tort de sortir. Pourquoi suis-je sorti? Ses tristes pensées se mêlèrent aux déchiremens aigus de sa toux; enfin il se pencha sur la tombe ouverte à son côté, il écouta la confession.
—Vous êtes né le même jour que moi! s'écria tout-à-coup l’abbé de Voisenon à la première confidence du pénitent; vous êtes né le même jour que moi! Et il sembla dérober au malade son jaune cadavéreux.
Le moribond poursuivit, et nouvelle frayeur de l’abbé.
—Vous n’avez jamais écouté la messe jusqu’au bout! et moi, se dit l’abbé de Voisenon, qui n’en ai pas ouï le commencement d’une seule depuis plus de trente ans!
Le pénitent ajouta:
—J’ai commis, monseigneur, le grand péché que vous savez.
—Le grand péché que je sais! j’en sais tant! s’avoua l’abbé; quel péché, mon ami?
—Oui! le grand péché..... quoique marié.
—Ah! je comprends! mon grand péché, quoique prêtre!
Un déplorable hasard, si c’est un hasard, car le pareil péché est assez passé en habitude chez ceux qui ont vécu, faisait que le vassal était tombé au même piége que le seigneur appelé à le juger à sa dernière heure.
Quand la confession fut finie, l’abbé se consulta avec terreur, et, après quelques combats où toutes les raisons furent déduites, il remit les péchés, en s’avouant, dans une anxiété profonde, mais traversée de part en part d’une épigramme, que le moribond, par reconnaissance, devrait bien lui rendre le même service.
La cérémonie étant achevée, l’abbé se leva pour partir; les jambes lui manquèrent: on fut obligé de le porter jusqu’au château, où tout le monde fut alarmé de son abattement.
Pendant tout le reste du jour, il ne parla à personne; enseveli au fond de son silence, il ne desserra les lèvres que pour tousser. La nuit fut mauvaise; des courans glacés lui traversaient les nerfs, et le moribond ne s’en allait pas de sa mémoire, qui lui retraçait sans cesse la confession de cet homme se mourant au même âge que lui et chargé des mêmes péchés. Au jour, son trouble fut au comble; il commanda à son valet de chambre de faire venir le médecin et le prieur du couvent: «Et tout de suite, ajouta-t-il; tout de suite!»
Comprenant mieux cette fois les volontés de son maître, le domestique s’empressa d’aller éveiller le prieur, dont le couvent était attenant au château, et le médecin, qui avait une chambre dans le château même. C'était un jeune homme choisi par le célèbre Tronchin parmi ses meilleurs élèves, sur le vœu de l’abbé de Voisenon.
Pénétrés l’un et l’autre du danger de M. l’abbé, le prieur et le médecin accourent en hâte au château; M. de Voisenon avait été si malade la veille! Arriveront-ils à temps?
Leur zèle est si égal et si prompt, qu’ils arrivent en même temps à la chambre où M. l’abbé les attendait.
L’abbé de Voisenon n’attendait plus; il était reparti pour la chasse.
On touchait au dernier tiers de ce fatal dix-huitième siècle, qui s’en allait en charpie, ruiné par la débauche, la petite vérole, et aussi par l'âge; il se faisait hideusement vieux, et sa vieillesse n’inspirait pas le respect. Vieux roi, vieux ministres, vieux généraux, s’il y avait encore des généraux, vieux courtisans, vieilles maîtresses, vieux poètes, vieux musiciens, vieilles danseuses, descendaient brisés d’ennui, fatigués de mollesse, édentés, fanés et fardés, vers la tombe. Louis XV accompagnait la marche funèbre; on le conduisait à Saint-Denis entre deux lignes de cabarets pleins de chanteurs, joyeux de se débarrasser de ce fléau qu’enlevait un autre fléau: la petite vérole délivrait de la peste. Crébillon était mort; le fils du grand Racine, honoré du fameux titre de membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, était emporté par une fièvre maligne, et obtenait de la publicité reconnaissante du temps cet éloge nécrologique aussi bref qu'éloquent: «M. Racine, dernier du nom, est mort hier d’une fièvre maligne; il ne faisait plus rien comme homme de lettres; il était abruti par le vin et par la dévotion.» Douze jours après, Marivaux suivait au cimetière le fils du grand Racine, abruti par le vin. L’abbé Prévot mourait d’une dixième attaque d’apoplexie dans la forêt de Chantilly. Au printemps suivant, l’impudique maîtresse de Louis XV, madame de Pompadour, descendait à quarante-deux ans dans la tombe, après avoir exhalé un bon mot en guise de confession: «Attendez encore un moment, monsieur le curé de la Magdelaine, avait dit la moribonde, nous nous en irons ensemble.» Paroles bien édifiantes et dignes de rivaliser avec ce vaudeville qui courut dans tout Paris au sujet d’une aussi belle mort:
Et le journaliste ajoute en note: On sait que le prince de Soubise vivait avec madame de l’Hôpital; le même Soubise duquel le roi se prit à dire, après la journée de Rosbach, où le prince avait été complètement battu: «Ce pauvre Soubise, il ne lui manque plus que d'être content.» Jaloux aussi de partir de ce monde tout comme les autres, en laissant un bon mot, Rameau s'écriait avec fureur, à l’oreille de son confesseur, qui l’ennuyait: Que diable venez-vous me chanter là, monsieur le curé? Vous avez la voix fausse. Et là-dessus, Rameau mourait d’une fièvre putride: et savez-vous ce qui occupait le public le lendemain de la mort du plus célèbre musicien de l’Europe, le roi de l'école française? cette grande nouvelle: «Mademoiselle Miré, de l’Opéra, plus célèbre courtisane que bonne danseuse, vient d’enterrer son amant; on a gravé sur son tombeau:
MI RÉ LA MI LA.»
Touchante oraison funèbre de Rameau! il n’y avait pas jusqu’au vaudeville qui ne se mêlât de mourir. Panard, le père du vaudeville, s'éteignait quelques jours après Rameau, et l’on disait encore avec la même tendresse nationale: «Les paroles ne peuvent se séparer de l’accompagnement.»
Voyez-vous comme les rangs s'éclaircissent, comme les bougies s'éteignent, comme le bal touche à sa fin? les athées aussi s’en vont, sans savoir où, seulement après avoir été moins amusans et beaucoup plus dangereux au monde que ces musiciens, ces poètes et ces courtisanes. Près de Panard on couche dans la terre Nicolas-Antoine Boulanger. Encore un malheur qui vient faire tout-à-coup oublier ces divers malheurs; celui-là vaut la peine qu’on en parle; Molet est malade: Molet est l’acteur à la mode; il est tant pleuré dans sa maladie, que Boufflers, presque jaloux de l’intérêt qu’on porte au favori de la cour et de la ville, le chansonne en ces termes:
La maladie de Molet était survenue le 15 du mois de juin; le 23, c’est mademoiselle Gaussin qui meurt, tant Molet était gravement malade. Et savez-vous comment finit cette Grâce pâle et fraîche du dix-huitième siècle, cette rose du Bengale de la tragédie, cette femme charmante, qui inspira à Voltaire les seuls vers un peu touchans qu’il ait écrits de sa vie? «Elle avait épousé un danseur nommé Tavolaygo, qui la rouait de coups. Zaïre rouée de coups!»
Une goutte remontée enlève Helvétius, et Paris ne s’en émeut pas plus que de la mort simultanée de Duclos. Paris est trop occupé par ces deux jolis vers, écrits au bas de la statue de Louis XV, récemment découverte:
D’ailleurs, une autre nouvelle non moins importante empêche qu’on s’arrête à la mort des deux philosophes, dont l’un jouissait, comme athée et comme philosophe, de plus de cent mille livres de revenu. «Un procès d’une espèce très-singulière doit se juger incessamment à l’Opéra. Une demoiselle La Guerre, fille des chœurs, a été trouvée dans une loge pendant une répétition. Le président de Meslay, de la chambre des Comptes, est l’heureux mortel qu’on a surpris; cette affaire rappelle celle de mademoiselle Petit.»
«Piron est mort aussi hier, dit le journaliste; et il ajoute: On a dit qu’il avait mal reçu le curé de Saint-Roch.» Admirable bouffonnerie, que ces curés qui vont tous et à tour de rôle chez les écrivains du dix-huitième siècle pour recevoir à la tête une épigramme arrangée depuis dix ans.
Enfin, le roi Louis XV meurt après Piron; il fait dire quelques heures avant sa mort par le cardinal de la Roche-Aymon: «Quoique le roi ne doive compte de sa conduite qu'à Dieu seul, il est fâché d’avoir causé du scandale à ses sujets, et il déclare qu’il ne veut vivre désormais que pour le soutien de la foi et de la religion, et pour le bonheur de ses peuples.»
Voilà le bon mot du roi Louis XV; vous l’avez entendu: il aura eu le sien comme Rameau, comme Piron, comme Helvétius. Ce bon petit roi Louis XV, qui est fâché d’avoir causé du scandale à ses sujets, et qui, à sa dernière minute d’existence, ne veut vivre désormais que pour le bonheur de ses peuples: c’est s’y prendre à temps.
Au reste, il meurt en mai, et trente-sept jours après, en juillet, Monsieur, frère du roi Louis XVI, envoie à la reine, sa belle-sœur, le madrigal suivant:
Ceci voulait dire que Monsieur, depuis Louis XVIII, ayant cassé un éventail à la reine, lui en avait envoyé un autre, d’où les vers à la frangipane; d’où la profonde impression laissée dans tous les cœurs par la mort du roi Louis XV, dit le Bien-Aimé.
Et savez-vous ce qui allait survivre de quelques années, de quelques jours seulement, à tous ces cadavres, à ces marquis qui avaient du moins été jeunes et beaux, à ces comtesses qui, du moins aussi, avaient eu l’esprit de leur libertinage, à ces poètes peu profonds, mais animés dans leur temps d’une verve enivrante? C'était Marmontel, ce fat qui croyait qu’on faisait une nouvelle aussi facilement qu’une tragédie; c'était Thomas, qui s’imaginait avoir l'éloquence de Bossuet parce qu’il parlait dans un tonneau vide; c'était Chabanon, homme dont il n’y a rien à dire, pas même un peu de mal; c'était Dorat, papillon de plomb; c'était Barthe, Marseillais sans chaleur, la pire des pires choses; c'était de La Harpe; c'étaient M. de Chamfort, M. François de Neufchâteau; tous fades oignons des folles tulipes flétries du dix-huitième siècle.
Enfin le tour de l’abbé de Voisenon était venu. Spirituel jusqu'à sa dernière heure, lorsqu’on lui porta le cercueil de plomb dont il avait lui-même indiqué la forme et les dimensions, il dit à un de ses domestiques: «Voilà une redingote que tu ne seras pas tenté de me voler.»
Il mourut le 22 novembre 1775, âgé de soixante-huit ans.
L’unité de nos travaux a voulu que nous ayons tracé, presque à notre insu, la décadence des grands principes sociaux, en écrivant cette première partie de l’histoire des maisons seigneuriales de la France: ainsi, nous avons montré Écouen servant de tombe au despotisme du moyen âge, dans la personne du plus grand des Montmorency, et au despotisme impérial avec Napoléon. Chantilly, avec ses fêtes données à Louis XIV, Louis XV, au Czar; Chantilly, où Bossuet fit de la prose, Racine des vers, Vauban des plans de fortifications; Chantilly, type de l’aristocratie réduite à son essence la plus intelligente, passe aujourd’hui tout entier sous les couches de fumée de l’industrie. Vaux, cette superbe arrogance, ce monument caractéristique de l'élévation des ministres prodigues, est aujourd’hui une mare à grenouilles, et la propriété d’un duc qui sait à peine que son château appartint à Fouquet, et que Fouquet fut un surintendant des finances: destruction, oubli biblique partout. Brunoy, cette orgie, et Voisenon, cette impiété, disent bien haut les fautes et les vices de la noblesse et du clergé, quelques minutes avant l’heure où il y allait ne plus avoir ni clergé ni noblesse.
On mettait autrefois douze heures avec le coche pour remonter la Seine jusqu'à Petit-Bourg. Une journée entière pour faire huit lieues.
Aujourd’hui quatorze bateaux à vapeur, luttant de vitesse, accomplissent, en cinq fois moins de temps, le trajet si péniblement fait par les coches. Sans ridiculiser le passé, car un jour nous serons passé, et bientôt peut-être, on doit se féliciter de vivre à une époque comparativement meilleure, où l’on a la faculté de satisfaire si vite son désir de voir les champs et de respirer loin du bruit de Paris. Viennent les chemins de fer sur la ligne déjà tracée de Paris à Orléans, et vingt minutes suffiront pour passer du pont de la Cité au pont de Ris, construit par M. Aguado.
Souhaitons cependant que les chemins de fer ne rendent pas la Seine à son ancienne solitude, en la privant de ses bateaux à vapeur, flottille enchantée qui fait du fleuve royal un lac italien pendant les chaudes journées d’automne, quand il est sillonné par l’Aigle, le Louqsor, le Parisien, la Ville de Corbeil, la Ville de Montereau, la Ville de Sens. J’ai dit les noms des principaux bateaux dont les flancs dorés, pavoisés de tentures, baignés de la folle écume de l’eau, portent chaque jour, mais particulièrement le samedi, des colonies de voyageurs et des centaines de familles, heureuses de cette navigation de quelques heures. Aux riches propriétaires riverains la chambre aux frêles colonnettes, le divan en velours rouge et les stores transparens; à la bourgeoisie de la campagne, aux fermiers, aux nourrices, aux vignerons, la chambre de la proue, sans stores, sans divan, sans colonnettes, mais bruyante, causeuse, à demi dans l’eau, à demi dans le vin. Partout l'éternelle démarcation du rang et de la foule, de la qualité et de la quantité. La vitesse seule égalise les conditions; riches et pauvres arrivent ensemble; vérité qui serait excessivement naïve à exprimer, si l’on ne se hâtait d’ajouter que les passagers de la chambre d’honneur emploient tous les moyens connus de distraction pour tuer le temps et l’espace, journaux, allées et venues sur le pont, lectures de livres nouveaux, tandis que les voyageurs de la proue s’ennuient si peu pendant la traversée, qu’il faut avoir recours au bruit de la cloche, à la voix des matelots et à vingt appels divers, pour les avertir du terme de leur course.
La navigation par la vapeur sur la haute Seine a fait des progrès considérables depuis quelques années. Il y a huit ans, si ma mémoire ne me trompe, qu’un seul bateau fonctionnait de Paris à Montereau. Et comme il était mal tenu! quel loup de mer! ou quel loup tout simplement que le capitaine! quelle lenteur pour remonter! point de tente pour garantir du soleil! point de restaurant! une mauvaise cuisine de pirate clouée comme une aile de vautour entre la roue du bateau et le fleuve. On appelait cela un progrès, cependant: le coche a dû être un progrès aussi.
Je ne prévois pas les riches modifications que l’avenir réserve à l’invention des bateaux à vapeur; mais combien ils sont différens déjà de ceux dont nous venons de tracer le modèle exact! Superbes et déliés à l’extérieur, ayant des harpes ou des lions dorés à la proue, ils opposent aux pieds délicats des voyageurs un pont fait de planches élastiques, constamment ciré par la brosse du ship-boy. Un cordon de soie descend le long des marches d’acajou, et accompagne la main jusqu'à la dernière marche, qui pose sur le parquet du salon. Si l’air frais du fleuve, si la vue de la campagne a éveillé votre appétit, sonnez, appelez; à bord du bateau il y a des garçons, des servantes, des chefs de cuisine et même une cuisine. Promenez votre imagination depuis la simple tasse de café jusqu’au poulet rôti, depuis le verre d’eau sucrée jusqu’au verre de Champagne, et faites un choix: il ne sera pas hypothétique comme dans la plupart des restaurans de la grande ville qui décroît à l’horizon.
Il est moins hors de propos qu’on ne suppose peut-être de parler ici avec étendue de la facilité de la navigation sur la Seine. Comment méconnaître la valeur plus grande qu’elle a donnée aux propriétés semées au bord du fleuve ou près du fleuve sur une étendue de plus de quarante lieues? Que d’endroits où les voitures publiques n’allaient pas, tant ils sont loin des grandes lignes! Que de propriétés vendues, délaissées à cause de la difficulté d’entretenir un équipage pour s’y rendre! Avant l'établissement des bateaux à vapeur, les maisons de campagne placées dans ces conditions onéreuses étaient, à justement parler, dans d’autres provinces. D’ailleurs, grâce à eux, la campagne est maintenant à tout le monde. Que de bourgeois s’embarquent le samedi sur le bateau à vapeur, avec leurs chiens, qui sont en général peu de chasse, leur fusil, leur gibecière, et s’en vont devant eux à dix ou douze lieues de leur quartier! Demandez-leur s’ils ont une campagne à Choisy-le-Roi, à Villeneuve-Saint-Georges ou à Fontainebleau, ils vous répondront: «Je ne pense pas, mais j’essaierai.»
Le chien de chasse est le fléau des bateaux à vapeur. On a beaucoup trop médit du perroquet. J’ai rencontré des perroquets en voyage; en général, la peur les rend sérieux et méditatifs. Mais le chien de chasse (puisqu’on prétend que le chien chasse) n’est jamais en repos, et il est partout. Chaque barque qui amène ses passagers a ses chiens, crottés jusqu’au museau, et tous valant cent louis. Ce chien hideux dont l'œil est sanglant et le poil sale, cent louis! ce chien dont l’affreuse queue s’enroule à l’extrémité d’un corps fluet et transparent, cent louis! cette chienne dont les mamelles mouillées vous souillent la chaussure, respectez-la; cent louis! Il faudrait prier Dieu de nous délivrer des chiens, si les chasseurs n’existaient pas. Je me suis toujours demandé si le chasseur était dans l’arche. En tout cas, Dieu fit très-bien de ne pas lui donner une femelle.
Reportons-nous maintenant par la pensée vers ces temps où tous les riches seigneurs de la cour habitaient une partie de l’année leurs châteaux. Quel embarras pour eux de traîner leur nombreuse domesticité à leur suite! Que de difficultés! que de lenteurs! Aujourd’hui, tandis que les maîtres courent en calèche sur le pavé de la grande route, les domestiques sont transportés avec tout le matériel de la maison sur les bateaux à vapeur. Et le jour n’est pas éloigné où chaque commune aura à sa disposition un steamer destiné à elle seule, à sa population. Comme on a un équipage, on aura peut-être sur la Seine son service par eau, conduit par la vapeur. L’habitude et les progrès de cette navigation rendront faciles les manœuvres, qui sont, du reste, à la portée de l’intelligence la plus commune et de la prudence la plus ordinaire.
Nous ne dirons pas les surprises pittoresques étalées aux regards depuis le pont d’Austerlitz, depuis le Jardin des Plantes, jusqu’au terme du voyage que font tous les jours les bateaux de la haute Seine; nous usurperions les droits des itinéraires. Les parties fuyantes de cette navigation, dont on ne se lasse pas, varient d’aspect à chaque demi-lieue sur la rive gauche. Après les villages à demi submergés dans la vapeur qui s'étend entre la route de Fontainebleau et la Seine, Gentilly, Ivry, Bicêtre plus loin, viennent les prés, les carrières, les oseraies pâles et échevelées; mais déjà Charenton lève la tête, et regarde Choisy-le-Roi, ruche laborieuse qui se révèle au loin par une odeur d’industrie. Autrefois Choisy-le-Roi ne pétrissait que des assiettes; maintenant on y fabrique des tuiles, du maroquin, du sucre, et ce que je préfère au sucre, au maroquin et aux tuiles, des verrières d’un admirable éclat. Ne maudissez pas cette fumée dont les bouffées ont obscurci un instant le paysage: elle sort d’un four dont le sable torréfié, réduit en lames transparentes, va devenir une peinture fragile qui s’encadrera dans la rosace d’une cathédrale. Tout ce qui est beau sort du feu et de la fumée, la pensée, la victoire, toute fertilité et toute splendeur. Madame de Pompadour avait son château de folie et d’amour au bord de l’eau. A la place du château, il y a, de nos jours, des bateaux de blanchisseuses. C’est moins poétique; mais, au temps de madame de Pompadour, Choisy-le-Roi était une seigneurie, maintenant c’est une commune. Qu’a gagné Choisy-le-Roi au changement? un pont.
Si vous êtes assez heureux pour n’avoir pas de chiens à surveiller sur le pont du bateau à vapeur, regardez, et ne pensez pas. A quoi penser devant cet horizon d’arbres qui ondulent, devant ce lac de verdure qui roule, moutonne, et va se briser en écume au pied de ce château perdu au fond de la perspective? Il faut cependant penser à quelqu’un. C’est à l’aveugle du bateau à vapeur: chaque bateau a son aveugle qui joue du violon, assis entre sa fille et son chien. Ce chien-là ne vaut pas cent louis; aussi je le préfère à tous les autres, et je dirais volontiers de lui ce que Louis XIV disait d’un officier dont la laideur était raillée à haute voix en sa présence par la duchesse de Bourgogne: «Madame, je le trouve, moi, le plus bel homme de mon royaume, car c’est un de mes plus braves soldats.» Je trouve que le chien de l’aveugle est le plus beau des chiens, car il est le plus utile.
Or l’aveugle du bateau à vapeur fait penser; car il ne voit rien, et il chante; pour nous les lueurs changeantes du ciel, les accidens de paysage; pour nous enfin le ciel, la terre et l’eau; pour lui rien: l’obscurité; il chante pourtant. Vous allez quelque part où vous êtes attendu, vous, par une sœur, par une amie, par un souvenir; vous descendrez sur quelque point de la rive; lui n’est attendu par personne, et il ne va nulle part; il ignore s’il monte ou s’il descend: il chante pourtant! J’en connais un qui, depuis dix ans, vit de cette manière. J’ai peut-être encore dix ans à l’entendre jouer du violon. Il n’est qu’une récompense possible à ce brave homme quand il sera dans le ciel: c’est d’y jouer du violon comme Artot.
A Ville-Neuve-Saint-George, le bateau se désemplit s’il remonte le fleuve, ou il double sa cargaison s’il le descend. C’est le point où aboutissent les principaux embranchemens de chemins qui mènent aux campagnes louées par les artistes. L’Opéra, l’Opéra-Comique, le Conservatoire, peuplent de célébrités Hyères, Brunoy, Valenton, Gros-Bois et toutes les extrémités de la forêt de Sénart. La plupart ont des chapeaux gris, des croix d’honneur, et, il faut le dire aussi, des chiens de chasse. A quelle chasse peut se livrer une flûte de l’Opéra?
Encore quelques riches morceaux de paysage, et vous découvrirez un pont d’une légèreté surprenante entre le ciel et l’eau. C’est le pont Aguado; le pont bien nommé, car c’est M. Aguado qui l’a fait construire: il a versé sept cent mille francs dans la Seine, qui ne les lui rendra jamais. On payait autrefois un sou pour passer sur ce pont. On assure que madame Aguado se plaignait un jour d'être obligée de faire arrêter sa voiture pour acquitter comme les autres son droit de péage. «Il n’y a qu’un remède à cet inconvénient, répondit M. Aguado: personne ne paiera plus rien pour passer sur le pont;» et le droit de péage fut aboli.
Avant M. Aguado, il n’y avait pas de pont entre Choisy-le-Roi et Corbeil, c’est-à-dire sur une étendue de neuf lieues. Il a fallu qu’un banquier espagnol vînt en France pour que cet oubli du gouvernement fût réparé. Je ne sais si M. Aguado est Français maintenant. En tout cas, voilà une belle lettre de naturalisation d’une seule arche.
Il est peu de châteaux en France dont la position soit aussi avantageuse que celle de Petit-Bourg. Bâti sur une crête entre la route de Fontainebleau et la Seine, il domine ce fleuve et un vaste horizon de campagnes. Son parc et ses pièces de gazon lui font un manteau jusqu'à la rive; et l'été, rien n’est comparable à ce développement rapide, à cette cascade de verdure riante et de verdure majestueuse. Par deux toiles de Raguenet, peintes dans la manière de Vander Meulen et placées l’une à la naissance de l’escalier de droite, l’autre au commencement de l’escalier de gauche, on peut comparer l'état du château actuel avec la physionomie du château aux siècles passés. Les changemens extérieurs sont peu notables. Sous le duc d’Antin et quelques-uns de ses successeurs, on ne voyait le château, du bas de la Seine, que par une seule et large coupure dans le parc, place couverte alors comme aujourd’hui par une belle pièce de gazon. M. Aguado a créé deux autres points de vue en étoile, en sacrifiant, avec un discernement exquis, quelques massifs d’arbres dont la perte se trouve richement compensée. Grâce à cette disposition, le château s’aperçoit toujours, à quelque endroit qu’on soit sur le fleuve; aucun angle ne le dérobe. La propriété y a sans doute gagné; je crois cependant que les voyageurs curieux, doucement portés par le bateau à vapeur de Paris à Montereau, ont encore gagné davantage à cette heureuse modification. C’est un quart d’heure de plus donné à l’appétit de leur curiosité. Les autres changemens, et il en est un très-grand nombre, portent sur des détails: détails infinis, coûteux à l’excès, mais perdus dans l’ensemble, et ne figurant avec importance que sur les mémoires des architectes et des jardiniers. Ce sont des riens permis seulement à un millionnaire.
Le château de Petit-Bourg emprunte une majesté très-grande de sa situation. Son piédestal fait sa royauté, car il est petit en réalité, excessivement petit. A le voir du plan abaissé de la Seine, à l’extrémité radieuse de sa pièce de gazon, à la crête du parc, il paraît aussi étendu que le château de Vaux. Vaux cependant l’enfermerait tout entier dans l’un de ses pavillons. Il en est de même du parc, riche d’une apparence trompeuse, tout en développement et en surface. C’est un décor comme le château. Nous n’en dirons pas autant de la superbe allée de marroniers qui s'étend de la route de Fontainebleau à la grille: elle est magnifique, royale. La préface écrase le livre.
Nous aurions désiré une teinte plus sérieuse, plus historique, à la façade du château; elle est trop jolie pour son âge. Le rose plaît aux yeux et à l’imagination; mais quand on a deux cents ans, le rose est du fard, et le vert de la coquetterie. Nous ne tairons pas que Petit-Bourg offre quarante croisées vertes sur un badigeon rose. Pourquoi la figure d’un château, comme celle d’un écusson de famille, n’arriverait-elle pas avec intégrité jusqu’au dernier jour de sa durée?
Une belle cour pavée en petits cailloux sombres s’encadre devant le perron au bout de la longue allée de marroniers dont nous avons déjà parlé. Nous n’avons pas eu le loisir de constater le mérite des bustes en marbre placés de distance en distance sur le parapet de cette cour d’honneur. Le corridor, qui prend d’ordinaire le nom de salle des gardes dans la distribution des châteaux, nous a paru sans valeur à Petit-Bourg. Il conduit à la salle à manger, dallée, comme la précédente, en carreaux de marbre noir et blanc. C’est la plus belle pièce, à notre avis; elle est carrée, spacieuse et d’une suffisante élévation. Nous insisterions patiemment et avec notre exactitude habituelle sur le luxe de ce salon, si les meubles, ainsi que dans beaucoup de demeures seigneuriales, se recommandaient au regard par des souvenirs historiques. Que n’y avons-nous trouvé un vieux fauteuil à bras de madame de Montespan, ou une table de jeu usée par les coudes de son fils! nous ne l’aurions pas passée sous silence. A force de précision dans le style, nous aurions peut-être classé ces deux objets dans la mémoire du lecteur. Doit-on, quand la description est privée de ces ressources, porter une attention équivalente sur des meubles modernes, pour riches qu’ils soient, et les élever, malgré la mobilité de mille déplacemens possibles, à la hauteur d’une mention particulière? Dans les jours d’instabilité où nous vivons, le magnifique maître du Petit-Bourg actuel transportera, si le caprice l’entraîne, ses goûts de châtelain dans le Berry ou ailleurs, et les précieux tableaux attachés aux murs de son château seront remplacés, sous un nouveau propriétaire, par des fusils de chasse ou des instrumens de pêche; révolutions peu à craindre autrefois, quand le seigneur et la seigneurie ne se séparaient jamais.
Toutefois le rare mérite des tableaux qui sont à Petit-Bourg commande une indication à la plume du narrateur; des chefs-d'œuvre méritent une exception, n’en déplaise à ces temps-ci.
Une partie de la seigneurie d'Évry et Petit-Bourg appartenaient, au quinzième siècle, à Pierre Longueil, conseiller au parlement de Paris. La terre de Grand-Bourg dépendait aussi de ses domaines. André Courtin, chanoine de Paris, devint ensuite acquéreur de la seigneurie entière, où il fit bâtir une belle maison de plaisance et, en outre, une chapelle dédiée à saint André, à condition que le chapelain tiendrait les écoles et serait à la nomination du seigneur. Après la mort de l’abbé Courtin, l’archevêque de Paris devint propriétaire de Petit-Bourg, qu’il échangea, le 29 août 1639, avec M. Galland, greffier du conseil, contre une maison située rue Bourg-l’Abbé, à Paris.
Quelle que soit la sécheresse de ces documens, d’ailleurs restreints par nous à leur plus simple utilité, il est impossible de les négliger, sous le prétexte qu’ils n’ont pas l’intérêt de la curiosité. Nous n’avons pas pris l’engagement de couronner de roses la chronologie, et, comme Benserade, de mettre l’histoire des châteaux de France en madrigaux.
Homme riche, homme de goût, M. Galland agrandit les jardins, les orna de statues; il ne cessa qu'à sa mort d’embellir la propriété, qui passa alors (1646) à l’abbé de Saint-Benoît, Louis Barbier, plus connu sous le nom de l’abbé de la Rivière, et par son titre de favori du duc d’Orléans, frère de Louis XIII.
Cette généalogie des seigneurs de Petit-Bourg, faite aussi sommairement que possible, va nous conduire, d’un pas mieux assuré, à l’historique de chacun des divers possesseurs; elle nous permet même, une fois tracée, de reléguer dans le silence ceux d’entre eux dont la trop faible importance ne mérite aucune mention. L’histoire doit être polie quand il ne lui est pas permis d'être généreuse.
De l’abbé de la Rivière, mort évêque de Langres, Petit-Bourg passa, en 1695, à Athénaïs de Rochechouart, mariée au marquis de Montespan, plus tard maîtresse de Louis XIV.
Il nous est permis de suspendre ici l’indispensable énumération des possesseurs de Petit-Bourg, pour nous avancer sur le terrain, moins aride, des faits dont ce château évoque les souvenirs.
Sous Louis XIV, le château de Petit-Bourg appartenait au duc d’Antin, fils légitime de madame de Montespan. C'était le joueur le plus acharné du royaume, à une époque cependant où le jeu avait ses héros et ses grands capitaines. Pour éteindre en lui cette dévorante passion, sa mère, tout entière alors aux regrets d’une conduite enregistrée par l’histoire, s’engagea à augmenter de douze mille livres les rentes annuelles dont il jouissait. La condition fut qu’il ne jouerait plus de sa vie. Comme pour mieux le retenir dans les liens de cet engagement, madame de Montespan courut en faire la confidence au roi, qui parut fort étonné de l’intérêt qu’on lui supposait à ce que le duc d’Antin jouât ou ne jouât plus. D’ailleurs d’Antin joua toujours, il joua même davantage, ayant à sa disposition douze mille livres de plus.
Quand M. de Montespan, son père, fut mort, il eut le triste courage de demander au roi, l’amant public de sa mère, de le nommer duc d'Épernon. Ses frères adultérins, les fils de sa mère et de Louis XIV, l’appuyaient; mais madame de Maintenon, infatigable ennemie des Montespan, fit prévaloir sa haine, et le duc d’Antin ne fut pas de cette fois encore nommé duc d'Épernon. En attendant ce beau titre, il continua à jouer tout l’argent que sa mère, en manière d’expiation, lui envoyait pour le détourner de sa ruineuse passion.
Mais, quelques années plus tard, devait finir comme avaient fini toutes les maîtresses de Louis XIV, dans les convulsions du mal et les plus affreux remords, la belle, l’ironique, la blanche, la spirituelle, la superbe madame de Montespan; car Louis XIV, par une fatalité attachée à ses amours, a déshonoré, avili, tué toutes les femmes qui ont brillé dans son sérail, comme si après lui elles ne pouvaient plus entrer que dans un couvent ou dans un cercueil.
Quelle existence royale et morne que celle de madame de Montespan! Comme elle prévoit cette passion dont elle est menacée, et dont elle doit mourir! Elle se cache en vain dans les bras de son mari; elle baisse la tête, elle ferme les yeux, tout est inutile. Le roi l’a vue, le roi l’a trouvée belle; elle sera la maîtresse du roi, quoiqu’elle aime, quoiqu’elle vénère son mari. Elle dit à son mari de prendre garde, de veiller sur elle, de la défendre, d’aller l’enfouir au fond d’un château dans leurs terres de la Guyenne. Comme on demande pardon d’avoir commis une faute, elle demande avec supplications qu’on ne lui laisse pas commettre la grande faute d'être aimée du roi et peut-être de l’aimer. Il fallait être un mari bien froid, bien présomptueux, ou bien aveuglé par l’amour, pour ne pas céder à tant de prières sensées. M. de Montespan aimait beaucoup sa femme; et voilà pourquoi, étrange conséquence! il fut sourd à ses avertissemens si tendrement, si énergiquement donnés. Aussi la postérité, qui a eu des pitiés vengeresses pour des malheurs semblables, a laissé ce mari imbécile dans le néant, et le nom de Montespan ne réveille autre chose que le nom d’une courtisane intelligente et belle, dont on ne connaît pas plus le mari que le coiffeur.
Enfin elle fut la maîtresse de Louis XIV, et elle le fut assez long-temps pour s’en souvenir toujours et mourir, malgré ses pénitences, de la douleur de ne plus l'être. Sa royauté, il faut le dire, était encore plus enviable et plus extraordinaire que celle de Louis XIV, né roi parce que son père avait été roi, son grand-père roi. La royauté de madame de Montespan lui venait de ses charmes, de ses yeux où se peignait tout l’esprit de ses pensées, de sa beauté enfin, distinguée, choisie parmi les plus rares. Les questions de moralité écartées, rien n’est comparable à la destinée d’une maîtresse de Louis XIV, le plus galant des hommes quand il n’en était pas le plus indifférent, le plus égoïste. Tout cédait le pas à ses maîtresses. Avant ses fils, avant ses bâtards, avant lui-même, il mettait madame de Montespan, comme il avait mis auparavant mademoiselle de La Vallière, comme il devait mettre plus tard madame de Maintenon. Madame de Montespan assistait au conseil des ministres, suivait le roi à la chasse, ou plutôt était suivie du roi, qui ne lui parlait jamais que chapeau bas à la portière, la glace à demi soulevée.
Un jour cependant il lui fallut quitter les Tuileries, Versailles, Marly, les brillans carrousels où elle était toujours remarquée; il fallut faire ses adieux à la grandeur et à la puissance sous toutes ses formes, éprouver tout ce qu’il y a d’affreux et d’amer dans le triomphe de ses ennemis, et tout ce qu’il y a d’amer et d’affreux dans l’indifférence de ses amis. Elle qui avait répandu tant d'étincelles ingénieuses sur le fond si sombre et si grave de la cour, elle qui avait prêté tant d’esprit à Louis XIV, elle qui était, après tout, la mère de quatre enfans dont il était le père, vit un jour entrer Bossuet, qui lui signifia l’intention du roi. L’intermédiaire était bien choisi. Celui qui faisait l’oraison funèbre de toutes les puissances mortes était de droit appelé à prononcer la déchéance de la maîtresse de Louis XIV, qui ne savait s’adresser qu’aux prêtres dans les occasions équivoques de sa vie. On ne sait pas au juste de quelle raison se servit M. de Meaux pour annoncer à madame de Montespan sa disgrâce; mais elle demeura convaincue que le roi la quittait, non pas parce qu’elle était moins jolie et moins séduisante, mais parce que le roi avait été tout-à-coup saisi de la peur du diable, terreur dont il éprouvait des accès par intermittence. Redouter le diable au point de rompre avec une femme adorée, avec madame de Montespan, pour se livrer immédiatement à une autre femme, à madame de Maintenon, c'était peut-être avoir raison contre la première, au point de vue religieux; mais, dans tous les cas, c'était dire tacitement à la seconde qu’on se donnait à elle par respect pour le diable. Toutefois il faut admirer le diable, qui se sert de l’organe d’un confesseur pour engager un roi à se défaire d’une maîtresse, et pour que ce roi se jette dans les bras d’une autre maîtresse moins belle et moins aimable. Les diables ne font pas les choses à demi.
Chassée de la cour, des carrosses du roi, de sa pensée et de son cœur, madame de Montespan alla où allaient alors toutes les courtisanes en disgrâce, tous les favoris usés, toutes les maîtresses flétries, épées rouillées, fleurs de la veille; elle se retira au couvent. Cette reine dépossédée avait prévu de si loin sa chute sans oser y croire, qu’elle avait fait bâtir de ses épargnes la communauté où elle se retira le voile au front, le dépit aux lèvres et une colère pleine d’espérance dans le cœur. Pendant de longues années elle invoque en vain dans ses courses inquiètes le baume de la religion. On n’oublie pas si vite qu’on a été la maîtresse d’un roi de France, surtout lorsqu’on est encore belle! Quel amour console de cet amour perdu? Des hauteurs de Petit-Bourg, à travers ces bois qu’elle parcourait sans cesse, elle cherchait Paris, la ville où elle avait régné. Ceux qui, par une douce soirée d'été, passent en chantant sur le bateau à vapeur aux flancs de cette admirable propriété, ne savent pas toutes les larmes qui ont été répandues dans cet espace par une femme blessée du mépris d’un roi. On la voyait fuir comme une ombre désolée le soir derrière les arbres de son parc, ou descendre à pas rapides jusqu’aux bords de la Seine, dont les ondes chargées de ses regrets et de ses murmures devaient les porter jusqu’aux pieds du palais de son infidèle amant.
Bonne, même avant d'être malheureuse, elle chercha dans son exil à se distraire par des œuvres de bienfaisance. Son goût était de marier les jeunes gens qui l’approchaient; elle dotait les jeunes filles, leur achetait le trousseau, promettait son appui aux nouveaux ménages. Mais elle disait toujours à la mariée, et bien bas, en présidant à ces unions: «Mon enfant, n’aimez jamais un roi.»
Fatiguée de ne rencontrer le repos nulle part, elle se renferma pour toujours à sa communauté de Saint-Joseph; et le père de Latour, célèbre oratorien, devint son directeur de conscience. La piété lumineuse des prêtres de cet ordre est restée dans la mémoire de ceux qui savent le passé de nos mœurs. Quelle patience héroïque! quelle persuasion soutenue! quelle science universelle, éloquente et familière à la fois, quelle simplicité et quelle subtilité de pensées ne leur fallait-il pas pour voir clair, pour marcher dans ces consciences qui venaient à eux, ou gonflées de venin, ou malades, ou découragées, exaltées ou détendues, demandant de la religion comme la soif demande de l’eau? Comment la leur présenter pour qu’ils ne la rejetassent pas? Une lente et pieuse obsession obtint d’elle qu’elle ne penserait plus à retourner à la cour ni à se venger de ses ennemis. Une femme ne pas se venger d’une femme qui l’a fait descendre du premier trône du monde! Elle promit, elle tint parole. Elle fit plus, elle écrivit à son mari qu’elle irait vivre auprès de lui, s’il consentait à lui pardonner et à la recevoir. Son humiliation n’eut pas son prix: M. de Montespan continua à la mépriser, et il mourut avec son mépris pour elle. Elle remercia Dieu et travailla assidument pour les pauvres à des ouvrages grossiers; elle cousait des chemises de forte toile, n’interrompant sa tâche que pour prier ou soutenir son corps par des mets d’une austère frugalité. Ses jarretières et sa ceinture étaient armées de pointes de fer qui la perçaient à chacun de ses mouvemens. Elle dompta même sa langue ou plutôt son esprit, ce dard superbe, flexible et vivant, avec lequel elle transperçait autrefois les réputations de la cour, et les blessait pour long-temps quand elle ne les tuait pas. La railleuse, la moqueuse impératrice se fit simple et indulgente femme, comme si elle n’avait jamais eu ni esprit ni malice; comme si elle n’avait jamais connu le monde, qui rend de tels sacrifices si onéreux et si méritoires. Et qu’on juge si ces abaissemens lui coûtèrent! Elle resta belle jusqu'à sa dernière heure, belle comme lorsqu’on la voyait du haut de son cheval de chasse, les bras nus, le cou mouillé par une écume de dentelles, les joues pourprées de jeunesse, appuyer, en souriant, l'épée du roi sur la tête effroyable et blessée du sanglier vaincu au milieu des chiens et des piqueurs.
Cependant un orgueil lui resta, que son confesseur ne put terrasser ou qu’il ne voulut pas abattre, afin de mieux faire ressortir peut-être les autres triomphes obtenus. Malgré ses pointes de fer, ses chemises de toile jaune, son austérité et ses terreurs de la mort, madame de Montespan ne renonça jamais aux lois du cérémonial en pratique à la cour. Il n’y avait qu’un fauteuil dans sa chambre, et il était pour elle, reçût-elle la visite des princes ses fils, ou celle de la duchesse d’Orléans. On s’asseyait sur des chaises. Jamais elle ne rendit aucune visite.
Sa maladie arriva comme un coup de foudre; elle en mourut à cause de l’extrême ignorance, il est à peine besoin de le dire, qu’on apporta à la soigner, si l’on peut appeler soin l’espèce de travail brutal qu’on exerça sur elle. On la gorgea d'émétique, remède très en vogue au dix-septième siècle, et dont personne ne revenait.
Son fils légitime vint, la regarda froidement, et il ordonna qu’elle fût embaumée. C'était un fils légitime. Tuée par les médecins, elle fut hachée par les embaumeurs. Son corps n'était plus rien quand il sortit de leurs mains pour être remis aux gens d'église, lesquels, sur une question de préséance, laissèrent la bière pendant plusieurs heures à la porte de l'église. Enfin, on n’inhuma pas le corps; ce ne fut que long-temps après que la dignité publique le fit transporter à Poitiers et déposer dans le caveau de famille.
Et le roi, que dit-il? le roi ne dit rien.
Ainsi finit madame de Montespan, maîtresse de Louis XIV, mère du duc d’Antin, le possesseur du château de Petit-Bourg.
Pétillant d’esprit, d’une figure remarquablement belle, homme de cour comme peu l’ont été, infatigable à tous les exercices comme à tous les jeux, il avança assez vite sur le chemin de la fortune, dès que sa mère eut cessé de vivre. Jusqu'à ce moment, il avait trouvé dans madame de Maintenon un invincible obstacle aux projets de son ambition. Il mit adroitement à profit sa position qu’aucun interdit ne gênait plus. Le maréchal de Villeroi, chez lequel le roi avait l’habitude de s’arrêter, était sous le coup de la disgrâce. Son château, un des beaux monumens de la splendeur seigneuriale, avait perdu la faveur des royales visites. Pourtant, Louis XIV, déjà très-vieux, ne pouvait guère se rendre d’un trait à son palais de Fontainebleau; les carrosses, même ceux de la cour, n’avaient ni la souplesse ni la calme rapidité des voitures d’aujourd’hui; la route n'était pas celle qui s'étend maintenant, comme un seul pavé, des Tuileries à Orléans. Fontainebleau était aux déserts. D’Antin saisit le beau côté de l’empêchement. Son château de Petit-Bourg, placé entre Paris et Fontainebleau, offrait une étape naturelle à la course si longue et si difficile du roi. Avec beaucoup de modestie, avec peu d’espoir de voir accepter son offre téméraire, il lui fit proposer de vouloir bien s’arrêter à son château de Petit-Bourg, si, sur son passage, il n’en trouvait pas de plus dignes que le sien. Madame de Maintenon consultée, Louis XIV agréa la proposition du duc d’Antin, et il promit d’aller coucher au château de Petit-Bourg le 13 septembre. On était en 1707.
D’Antin perdit la tête quand il sut que le roi voulait bien descendre chez lui. Le roi et madame de Maintenon! c'étaient deux rois à loger, à fêter pendant tout un jour et toute une nuit. Comment être neuf dans cette circonstance? Comment éclipser les Condé et les Villeroi, ces princes qui s'étaient montrés d’une si ingénieuse magnificence chaque fois que Louis XIV avait honoré leurs châteaux de sa présence? On avait tant tiré de feux d’artifice chez Fouquet! on avait tant usé et abusé des promenades sur l’eau à Chantilly! D’ailleurs à Petit-Bourg le terrain par sa pente ne permet pas d’offrir de belles et limpides eaux à la proue d’une escadre dorée. D’Antin se rongeait les ongles. Se confier à quelqu’un, c'était admettre quelqu’un à partager le bénéfice de l’invention. Enfin, la muse des courtisans le visita: il eut une idée; et le jour de la visite arriva.
«Le roi partit de Versailles le 12 septembre, à midi, pour aller à Petit-Bourg. Dans son carrosse étaient madame la duchesse de Bourgogne, madame la duchesse de Lude, dame d’honneur, et madame la comtesse de Mailly, dame d’atour. Les gardes-du-corps, les gendarmes, les chevau-légers et les mousquetaires gris et noirs étaient disposés sur la route par escadrons.
»A Juvisy, le roi fit très-obligeamment arrêter son carrosse pour recevoir des corbeilles de fruits qui lui furent présentées par M. le président Portail, qui a une maison en ce lieu-là. Sa majesté reçut ces fruits avec la bonté qui lui est naturelle, dit le Mercure galant, que nous citons, et elle les présenta elle-même à madame la duchesse de Bourgogne et à Madame. Ces corbeilles étaient accompagnées d’autres rafraîchissemens dont sa majesté remercia M. Portail. Avant que d’arriver à Petit-Bourg, elle fut rencontrée par M. le marquis d’Antin, qui était venu pour la saluer sur la route, et qui reprit les devans pour la recevoir à Petit-Bourg. Sa majesté y arriva à quatre heures, et entra dans l’appartement que ce marquis lui avait fait préparer; elle le trouva fort beau. Au retour de la promenade, le roi travailla jusqu'à l’heure du souper, qui fut servi par les officiers de sa majesté, qui s’y étaient rendus la veille. Toutes les tables tinrent comme à Versailles, et furent servies de même. Les gardes-du-corps ne manquèrent de rien, et les gardes françaises et les Suisses ne purent vider tous les tonneaux de vin qu’on leur distribua.»
Telle est la manière sèche et officielle dont le Mercure galant de septembre 1707 rend compte de la visite de Louis XIV au château de Petit-Bourg. Il est d’autres mémoires du temps, et ceux de Saint-Simon ne doivent pas être omis, qui parlent de l’honneur fait au duc d’Antin en termes plus étendus: nous n’avons pas manqué d’y puiser.
Quelques heures avant l’arrivée de Louis XIV au château de Petit-Bourg, le duc d’Antin fut frappé d’une pensée qu’il aurait pourtant dû avoir avant ce moment extrême. Le désespoir le saisit, sa raison s'égara, il sentit ses idées se brouiller dans sa tête, quand il n’avait peut-être jamais eu un besoin si grand de sang-froid, de contenance et de dignité. Il était un homme perdu, déshonoré, ridiculisé pour tout le reste de sa vie. Quelle était donc l’erreur où il était tombé? Quel oubli irréparable avait-il donc commis? Son oubli était, en effet, un crime pour un courtisan et un courtisan aussi délié que lui, sur le point de ressaisir la faveur du roi et celle de madame de Maintenon. Lui, qui avait donné à son château une forme si nouvelle, afin d'être récompensé d’un sourire de Louis XIV, lui, qui avait choisi grain à grain le sable où la cour passerait, lui, homme d’esprit, n’avait pas remarqué, jusqu'à ce moment fatal, que le chiffre du roi et de sa mère, madame de Montespan, était gravé, incrusté, peint partout. Ces deux lettres, L M, arrêtaient le regard, à quelque endroit qu’il se portât. Comment les faire disparaître? Elles brillaient aux panneaux des portes, sur le marbre des cheminées, au dos des fauteuils. Et madame de Maintenon allait voir ces terribles emblèmes, témoignages de la passion de Louis XIV pour une autre femme qu’elle! A ce spectacle si honteux pour elle, nul doute qu’elle remonterait en carrosse et partirait, furieuse, pour Fontainebleau. Quelle vengeance ne tirerait-elle pas d’un tel affront, qu’elle supposerait avoir été long-temps calculé par le fils de madame de Montespan? D’Antin se voyait à la Bastille ou au fond d’un cachot d’une prison d'état. Pourtant les heures s'écoulaient, déjà des mousquetaires caracolaient devant les grilles. D’Antin n’avait plus qu'à se noyer dans la Seine, tandis que le roi arrivait à Petit-Bourg par la route de Fontainebleau. Avant de se noyer, d’Antin voulut cependant tuer son intendant, en raison de ce principe qui veut qu’un intendant ait toujours moins d’esprit que son maître, quand il advient au maître d’en avoir, et qu’il soit plus sot que lui, lorsque le maître commet une sottise. Je le tuerai, criait-il en promenant ses mains irritées sur le chiffre entrelacé du roi et de sa mère: je le tuerai! n'était-ce pas à lui à remarquer, à effacer, à pulvériser ces emblèmes qui seront ma ruine et ma mort? Décidément, je le tuerai.