LE DESTIN
Où est Tyltyl?...
TYLTYL
Ici.... Je ne cherche pas à me cacher.
LE DESTIN
Et tu fais bien, ce serait inutile, on ne m'échappe point....
TYLTYL, le considérant avec étonnement.
Mais qu'est-ce que vous avez?... Que vous est-il arrivé?... On dirait que vous êtes moins grand.... Vous semblez moins haut et moins large.... Vous n'êtes pas souffrant?...
LE DESTIN, assez sensiblement diminué en effet.
Moi?... Je ne change pas, je suis toujours le même; je suis impassible, insensible, invulnérable, immuable, inévitable, inexorable, inéluctable, irrésistible, invincible, inflexible, et irrévocable!...
TYLTYL
Bien, bien, ce que j'en disais, c'était simplement pour faire remarquer que....
LA FÉE, bas à Tyltyl.
N'insiste pas, tu le désobligerais et il deviendrait intraitable.... C'est probablement le voisinage de la Lumière qui ne lui est pas salutaire; ils n'ont jamais pu s'accorder.... (Haut.) Allons, mes enfants, il est temps... Mets ton bonnet, Tyltyl, et tourne le Saphir, nous verrons ce que ça donnera; tantôt il agit sur les cœurs, tantôt sur les esprits, tantôt sur les objets et souvent sur les trois; on n'en sait rien d'avance....
Il fait ce qu'elle ordonne. Aussitôt le cabinet s'éclaire d'une lumière bleuâtre et surnaturelle qui embellit d anime toutes choses. Les accessoires de la Mère l'Oye semblent se réveiller; le rouet tourne vertigineusement et dévide des fils d'or et de cristal, la citrouille grossit, se dandine et s'illumine, l'Oiseau Bleu s'égosille, la cuve aux vipères de Peau-d'Ane bouillonne et dégorge des fleurs et des fruits, les robes couleur de lune et de soleil s'agitent et fulgurent, les colonnes et les arcades scintillent de pierreries; mais c'est surtout dans le groupe des jeunes filles que la transformation est radicale et merveilleuse: les traits se détendent, les yeux s'agrandissent, les sourires s'épanouissent, les vêtements resplendissent, l'innocence, l'allégresse, la bonté, la beauté refleurissent; et Tyltyl extasié, battant des mains, ivre de joie, se jette au milieu d'elles, embrassant, embrassé et ne sachant à qui entendre.
TYLTYL
Les voilà! les voilà! les voilà revenues!... Elles sont belles! elles sont belles!... Janille et ma Milette, Aimette et ma Belline, Rosarelle et Roselle!... Je les reconnais toutes et je les aime toutes!... Embrassons-nous encore, encore, encore!... Embrassons-nous toujours!...
A ce moment, la fille aux voiles blancs, qui n'a pas pris part à la transfiguration et à la joie générales, chancelle dans son coin, et sans pousser un cri tombe d'un coup, d'un seul bloc, comme une statue et demeure étendue, immobile, sur le sol. Silence, effroi, consternation, puis cris, tumulte, les femmes se précipitent à son secours et s'empressent autour d'elle.
ROSELLE, la soulevant.
Venez, venez, aidez-moi....
ROSARELLE
Elle n'est pas blessée?...
BELLINE, l'examinant avec sollicitude.
Non, non, je ne vois rien....
AIMETTE, lui caressant le front.
Elle respire, elle soupire....
ROSARELLE, l'embrassant.
Ce n'est qu'une syncope.... Dis-nous ce que tu as?... Tu ne souffres pas, ma petite?...
MILETTE
Elle ne répond pas...
JANILLE, lui prenant une main qu'elle caresse.
Elle a peut-être faim?...
MILETTE, caressant l'autre main.
Mais non, tu vois bien, elle a froid....
JANILLE
Veux-tu mon capuchon?...
ROSELLE
Mais non, mais non, ce n'est pas ça.... Il lui faudrait un petit verre de quelque chose.... Je n'ai plus ma bouteille.... Et puis ne vous empressez pas toutes autour d'elle, elle étouffe, vous l'empêchez de respirer....
ROSARELLE, lui soutenant la tête.
Avez-vous un peu d'eau?... Il faudrait chercher un médecin....
BELLINE
Elle est blanche comme un marbre.... On dirait une morte....
ROSARELLE
Mais non, mais non, elle revient à elle.... J'entends battre son cœur....
LA FÉE, intervenant.
Voyons, voyons, ce n'est rien.... Je pratique la médecine depuis plus longtemps que les hommes et je m'y connais un peu mieux.... Ne vous inquiétez pas, il n'y a rien à craindre; je me charge de la remettre sur pied.... Mais nous perdons un temps précieux, la nuit s'écoule et rien ne sera fait.... (Aux jeunes filles.) Allez, allez, mes toutes belles, allez vous habiller, vos vêtements vous attendent et tout est préparé.... Suivez toutes la Lumière qui vous conseillera.... On se retrouvera dans la grande salle de bal du palais.... (Sortent les jeunes filles précédées de la Lumière. Au Destin.) Vous aussi, le Destin, suivez donc la Lumière, il vous faut un autre costume.... Vous ne pouvez pas sortir en cet état.... Il ne faut pas se faire remarquer, surtout en ce moment.... (Le Destin obéit en rechignant.) Je ne sais trop comment l'habiller, celui-là.... Enfin, la Lumière avisera, elle a plus d'imagination que moi.... Occupons-nous de là petite malade. Ça va mieux. (Elle lui aide à se lever.) Là, voilà.... Assieds-toi sur ce banc.... Non? Tu préfères rester debout?... Comme tu voudras, en ce cas, appuie-toi à la colonne, car les murs vont disparaître.... Maintenant que nous sommes seuls, mon Tyltyl, me diras-tu enfin, entre nous, quelle est cette jeune fille?...
TYLTYL
Mais, madame, je ne sais pas du tout....
LA FÉE
Il faut faire un effort.... Elle ne pourra pas vivre si tu ne te rappelles pas qui elle est.... C'est une grande responsabilité....
TYLTYL
Mais ce n'est pas ma faute.... Je fais ce que je peux et je n'y comprends rien....
LA FÉE
Ma foi, tant pis!... Je n'y comprends rien non plus.... Allons, habille-toi.... Voilà la petite veste que la Lumière t'a apportée.... Et maintenant, d'un seul coup de baguette, nous allons entrer dans la salle de bal et nous verrons comment se sont parées tes petites amies....
Elle frappe de sa baguette les panneaux du cabinet qui disparaissent. Il ne reste debout que les colonnes et les arcades qui forment le portique d'une immense salle lumineuse qu'on dirait taillée et ciselée à même une montagne d'ambre. Sous les arceaux éblouissants évoluent les six jeunes filles vêtues de magnifiques robes souples et flottantes, chaussées de sandales dorées, les cheveux dénoués et les mains pleines de fleurs. Elles appellent joyeusement Tyltyl, qui d'abord abasourdi, se précipite et se mêle à leurs jeux et à leurs danses. Seule, la vierge aux voiles blancs demeure à l'écart, appuyée à la colonne.
LA FÉE, remarquant le Destin, drapé d'une ample cape noire et coiffé d'un large sombrero espagnol.
Tiens, voilà le Destin.... Elle l'a habillé comme un traître de mélodrame.... (Frappant dans ses mains.) Allons, mes enfants, il est temps de se mettre en route.... Tout ceci ne compte pas, c'est maintenant que le travail commence....
RIDEAU
Entrent Tyltyl et la Lumière.
TYLTYL, essoufflé, se laissant tomber sur un quartier de roc.
Ils habitent haut, les Ancêtres!... Tu n'es pas fatiguée?...
LA LUMIÈRE
Non, je suis née dans la montagne....
TYLTYL, se penchant sur une crevasse.
Ce n'est pas comme le Destin qui n'en peut plus.... Il est encore au fond de la dernière gorge, avec mes petites amies.... Il trébuche à chaque pas et traîne déjà la jambe.... Ils ne seront pas ici avant quelques minutes, et, en les attendant, je suis bien heureux d'être seul, un moment, avec toi, car j'ai beaucoup de choses à te demander....
LA LUMIÈRE
Demande-moi tout ce que tu voudras, mon enfant, je te répondrai de mon mieux....
TYLTYL
Que penses-tu de mes petites amies?... S'il te fallait choisir, laquelle prendrais-tu?...
LA LUMIÈRE
Elles sont toutes très gentilles, mais ce n'est pas à moi de choisir; toi seul peux savoir celle que tu aimes le mieux....
TYLTYL
Eh! ce n'est pas facile.... C'est que je les aime toutes.... Ainsi j'aime bien la petite Janille, la fille du mendiant; elle est si douce, si fraîche, si attendrissante....
LA LUMIÈRE
En effet, clic est très séduisante, et c'est une jolie petite âme, très simple, très claire et très pure....
TYLTYL
Mais j'aime aussi Rosarelle, la fille du maire... Elle est vraiment très belle, pas fière et bien plus instruite que les autres.... Et puis, pense donc à ce qu'elle a fait pour moi, elle a tout quitté pour me suivre....
LA LUMIÈRE
En effet, elle t'a donné la preuve d'un véritable amour....
TYLTYL
Mais j'aime aussi Roselle, la fille de l'aubergiste, qui est vraiment une jolie fille, saine, forte, franche, courageuse, réjouie, amusante et plus sensible, plus affectueuse qu'on ne croirait....
LA LUMIÈRE
En effet, elle a des qualités, et elle m'est, à moi aussi, très sympathique....
TYLTYL
Mais j'aime aussi Milette, la fille du bûcheron... Elle a de si beaux yeux et de si beaux cheveux!... Elle paraît d'abord un peu renfermée, un peu sournoise; mais quand on la connaît, c'est tout autre chose, elle est au contraire très rieuse, très joueuse... Et puis, as-tu remarqué ses lèvres et ses dents?...
LA LUMIÈRE
En effet, je les ai remarquées...
TYLTYL
Mais j'aime aussi Belline, la fille du boucher... D'abord c'est ma cousine, et on aime toujours ses cousines... Et puis, elle a une beauté sombre qui me fait un peu peur... J'adore ça... Mais elle n'est pas méchante, pas du tout... As-tu remarqué son sourire?... On ne sait pas au juste ce qu'il veut dire...
LA LUMIÈRE
En effet, elle a un sourire assez étrange...
TYLTYL
Mais j'aime aussi Aimette, la fille du meunier.... D'abord c'est également ma cousine.... Elle tient les yeux baissés sous de longs cils qui se recourbent, elle rougit quand on la regarde et pleure quand on lui parle.... Elle a l'air assez insignifiant; eh Bien, ce n'est pas vrai.... Elle est tout autre quand on la connaît un peu.... Elle est caressante, enjouée, et vous dit à voix basse des choses si gentilles et si tendres qu'on a tout de suite envie de l'embrasser....
LA LUMIÈRE
Je vois qu'en effet le choix ne sera pas facile....
TYLTYL
Laquelle crois-tu la meilleure?...
LA LUMIÈRE
Il n'y a pas de meilleures ou de pires; toutes se valent, au fond, et toutes sont très bonnes quand elles souffrent ou qu'elles aiment....
TYLTYL
Ce qui est embêtant, c'est qu'on n'en puisse aimer qu'une, paraît-il. Et d'abord, est-ce vrai, ou bien est-ce encore une de ces choses que l'on fait croire aux enfants pour qu'ils se taisent et se tiennent tranquilles?...
LA LUMIÈRE
Non, c'est vrai; tant qu'on en aime plusieurs, cela prouve simplement que l'on n'a pas encore trouvé celle que l'on doit aimer....
TYLTYL
Mais enfin, toi qui sais tout, toi qui vois tout, tu devrais savoir mieux que moi et pouvoir me dire ce qu'il faut que je fasse....
LA LUMIÈRE
Non, mon enfant, mes rayons ne vont pas jusque là.... C'est pourquoi nous allons consulter ceux qui savent, qui d'ailleurs ne sont pas loin de nous, puisqu'ils demeurent en toi.... Nous avons l'air de faire un grand voyage, ce n'est qu'une illusion; nous ne sortons pas de toi-même, et toutes nos aventures ne se passent qu'en toi.... Mais j'entends tes petites amies.... Où est ton bonnet vert?...
TYLTYL
Ici, je l'ai oté, parce que j'avais trop chaud....
LA LUMIÈRE
Remets-le tout de suite, afin d'éviter de nouveaux malentendus, et tourne le Saphir....
Il fait ce qu'elle ordonne; aussitôt, de tous côtés, sortent de terre et d'entre les rochers toutes sortes de monstres aux formes plus ou moins humaines ou animales, aux visages grotesques, abrutis ou répugnants, qui bousculent Tyltyl, s'amassent et dansent autour de lui.
TYLTYL, ahuri.
Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que c'est?...
LA LUMIÈRE
Rien, rien.... Tu auras tourné de gauche à droite....
TYLTYL
En effet, je crois que je me suis trompé.... Mais que me veulent-ils? Ils me bousculent et grimpent après mes jambes....
LA LUMIÈRE
Ils ne te feront pas grand mal; ce sont tout simplement tes pensées habituelles et plus ou moins secrètes que tu as libérées et qui se montrent un instant telles qu'elles sont....
TYLTYL
Comment!... Mes pensées sont aussi vilaines que ça?... Je n'aurais jamais cru....
LA LUMIÈRE
Ne te frappe pas.... Elles ne sont pas des plus laides, parce que tu es encore innocent et très jeune... Si tu voyais celles des autres hommes!... Du reste, tu en as de plus belles, mais elles sortent moins facilement.... Mais je vois s'avancer les jeunes filles.... Tourne donc de droite à gauche, pour balayer cette racaille qu'elles ne doivent pas voir....
Il fait ce qu'elle ordonne: les monstres rentrent sous terre. Entrent les six jeunes filles, précédées du Destin et suivies à distance du fantôme blanc qui se tient à l'écart. Elles entourent Tyltyl, l'accablent de caresses et parlent toutes en même temps.
LES JEUNES FILLES
Bonjour, Tyltyl! Le voilà retrouvé!... Nous étions bien inquiètes!... Nous ne pouvions te suivre.... Tu n'es pas fatigué?... Est-ce qu'on peut l'embrasser?... C'est le Destin qui nous a retardées.... J'aurais voulu courir.... il nous empêchait de passer.... Tu n'as pas trop chaud?... Prends garde de le refroidir.... Embrasse-moi aussi! Moi aussi! Moi aussi!...
TYLTYL, embrassant à la ronde.
Mes petites amies!... Que vous êtes gentilles et que je suis heureux!... Je ne vous ai pas fait marcher trop vite?... Je vous demande pardon, je suis un peu pressé.... Ma petite Janille, tu n'as pas mal au pied?... Et toi, ma Rosarelle, tu n'as pas l'habitude de grimper aux rochers.... Aimette a les mains froides et Roselle a bien chaud....
LA LUMIÈRE
Voyons, on parlera de tout cela plus tard.... Pour l'instant, il nous faut entrer tout de suite chez les Ancêtres qui nous attendent et qui seraient très mécontents si nous arrivions en retard....
LE DESTIN, qui a encore diminué et n'est guère plus grand qu'un homme de taille moyenne, paraît très fatigué et s'écroule sur un quartier de roc.
On n'ira pas plus loin!...
TYLTYL
Tiens! vous avez encore rapetissé!
LE DESTIN
Moi?... Je n'ai pas bougé.... Je suis toujours le même, je suis....
TYLTYL
Je sais, je sais.... C'est probablement un effet de lumière....
LE DESTIN, très vexé.
La lumière et moi, n'avons rien de commun.... En tout cas, je suis le seul maître et j'ordonne une halte....
LA LUMIÈRE
C'est parfait, nous n'avons pas à aller plus loin. Nous sommes arrivés, et sans nous déplacer, nous voici au séjour des Ancêtres....
Le rideau de rochers se sépare et s'ouvre sur le septième tableau.
Une vaste place publique, sous une lumière élyséenne qui donne à toutes choses un air de félicité permanente et légère et d'allégresse stable. Le fond et les deux côtés de la place sont formés d'habitations de diverses époques, tantôt riches, tantôt pauvres, mais toujours riantes et un peu irréelles. Au premier plan, à droite, par exemple, se trouve l'entrée de la chaumière des grands parents de Tyltyl, puis le pignon d'une ferme plus ancienne, la façade d'une petite boutique du XVIIIe siècle, et ainsi successivement, en remontant de droite à gauche et en passant par le fond: une maison bourgeoise du XVe, une prison, un hôpital, une auberge du XVIe, un hôtel du XVe, des masures du XIIIe, une église du XIIe, une ferme et une villa gallo-romaine, etc. Coupant le fond par le milieu, une rue en perspective se perdant dans l'infini et bordée des maisons les plus anciennes, pour mener jusqu'aux huttes et aux cavernes de l'humanité primitive.
Au premier plan, sous de beaux arbres, lauriers, platanes ou cyprès, quelques bancs de pierre.
S'avancent Tyltyl, la Lumière, le Destin et les six jeunes filles, toujours suivis à distance par le fantôme blanc qui se tient à l'écart comme de coutume. A peine ont-ils fait quelques pas que grand-père et grand'mère Tyl sortent précipitamment de leur chaumine et, parmi de joyeuses exclamations, jettent dans les bras de Tyltyl.
GRAND'MAMAN TYL
Tyltyl! Tyltyl!... Comment! c'est encore toi!... Mais cette fois ce n'est plus une surprise!... On attendait ton arrivée, elle est annoncée depuis trois jours.... C'est égal, on est si heureux de se revoir qu'on n'y croit pas tout de suite.... Mais tu as encore grandi et forci, mon petit!... Je ne t'aurais pas reconnu tant tu es beau!... Dieu! que ça fait plaisir de s'embrasser ainsi de temps en temps!...
GRAND-PAPA TYL
Tu n'as pas amené Mytyl, cette fois?...
GRAND'MAMAN TYL
Mais non, tu sais bien que ce n'est pas son tour.... Car nous savons déjà pourquoi tu es ici.... Ce n'est pas pour nous voir.... Tu n'as pas besoin de rougir.... Petit vaurien, petit coureur!... Tu as bien raison, va, il faut s'y prendre à temps.... Alors, ce sont là les jeunes personnes parmi lesquelles ils auront à choisir?...
TYLTYL
Mais oui, bonne maman, il paraît....
GRAND-PAPA TYL, les lorgnant en amateur.
Eh! eh!... Elles sont ma foi très bien!... Tu n'as pas mauvais goût.... Mes félicitations!... Tu n'as pas tes yeux dans ta poche.... (Désignant Roselle.) Moi, à ta place, je choisirais celle-là; c'est la plus belle et la plus grasse....
GRAND'MAMAN TYL
Tais-toi donc, on ne te demande pas ton avis, tu sais bien que tu n'as pas voix au chapitre.... Nous sommes encore trop jeunes; nous sommes à peine refroidis et n'avons pas encore eu le temps de nous mettre au courant.... Il faut beaucoup de temps; on apprend tant de choses!... Mais les autres, surtout les plus vieux qui sont à présent les plus jeunes, savent tout....
TYLTYL
Comment? les plus vieux sont les plus jeunes dans ce pays?...
GRAND'MAMAN TYL
Mais oui; il paraît qu'ici l'on rajeunit en vieillissant.... Je commence d'ailleurs à m'en apercevoir....
TYLTYL
C'est curieux.... Mais où diable sont-ils?... Je ne vois personne....
GRAND-PAPA TYL
Ils ne tarderont pas à venir.... Je suis même étonné qu'ils ne soient pas encore ici....
TYLTYL
Il y en a beaucoup?...
GRAND'MAMAN TYL
Tu penses bien!... Tous tes ancêtres depuis le commencement du monde!... Il y en aurait tant qu'on ne saurait où les mettre.... Mais nous n'en verrons que quelques-uns.... Beaucoup sont en voyage, dans d'autres mondes, surtout parmi les plus anciens qui sont toujours partis.... Mais ceux qui sont sur place choisissent au nom de tous.... Ils sont toujours d'accord et se trompent rarement, paraît-il.... Mais justement en voilà un qui sort de sa maison.... Tu vois le petit homme qui ferme sa boutique?...
On voit en effet sortir de la boutique du XVIIe siècle, un petit homme propret.
TYLTYL
Qui est-ce?...
GRAND'MAMAN TYL
C'est le grand-père de ton grand-père; il était épicier à Versailles sous Louis XV....
TYLTYL
Il est drôlement habillé....
GRAND'MAMAN TYL
Il a remis le costume qu'il avait autrefois dans sa boutique.... Ici, en général, il fait si doux, l'air est si tiède et si léger, qu'on n'a pas besoin de s'habiller; mais tu ne nous verrais pas si nous n'avions pas de vêtements; alors, en ton honneur, nous avons repris ceux que nous portions quand nous étions sur terre.... Tu verras, c'est assez amusant; il y en a de toutes les époques.... Regarde, en voilà d'autres qui sortent de leurs demeures....
On voit en effet sortir de la maison bourgeoise, un bourgeois du temps de Louis XIV, de la prison du XVIe siècle, un prisonnier qui porte encore aux pieds et aux mains des chaînes et des fers qui maintenant semblent légers et ne le gênent nullement. Il attire l'attention de Tyltyl, qui interroge....
TYLTYL
Qu'est-ce que celui-là?... Il était enchaîné....
GRAND'MAMAN TYL
Oui, c'est un de tes ancêtres qui a passé presque toute sa vie en prison....
TYLTYL
Il n'y a pas de quoi se vanter; il ferait mieux de rester chez lui....
GRAND'MAMAN TYL
Il n'a rien fait de mal.... Il avait simplement l'habitude de voler du pain ou de petites choses qui se mangent quand lui ou les siens avaient faim.... Il a beaucoup souffert; il est très considéré parmi nous....
Les Ancêtres continuent de sortir de leurs maisons. Sur le seuil de l'hôtel du XVe siècle, paraît un homme imposant et nettement vêtu.
TYLTYL, le désignant.
Et celui-là?...
GRAND-PAPA TYL
Celui-là, c'est le plus riche.... Il paraît que nous avons été très riches, mais ça n'a pas duré.... Ici, du reste, ça n'a pas d'importance; c'est ce qu'on a fait ou pensé qui compte seul, paraît-il.... Ainsi, tu vois ces mendiants qui sortent de l'église?...
On voit en effet sortir de l'église du XIIe siècle quatre ou cinq mendiants couverts de guenilles lamentables mais idéalisées par l'atmosphère de féerie.
TYLTYL
En effet, il y en a pas mal....
GRAND-PAPA TYL
Oui, il paraît que nous avons mendié pendant plusieurs générations.... Nous nous succédions de père en fils, sous le portail de l'église, toujours dans le même coin.... Ça nous a fait beaucoup de bien, dit-on.... Nous y avons acquis la patience, la résignation, l'endurance, la sobriété et le don de ne pas s'enrhumer.... Mais vois-tu le plus vieux qui a l'air le plus pauvre?...
TYLTYL
Celui qui a une belle barbe blanche?...
GRAND-PAPA TYL
Justement.... Eh bien! c'est le Grand-Pauvre, celui qu'on respecte le plus parmi nous, d'abord parce qu'il a une santé de fer; ensuite, parce qu'il a, paraît-il, beaucoup réfléchi dans son coin, sous le portail.... On dit que c'est celui qui a le plus développé notre cerveau....
TYLTYL
Mais je ne vois pas de femmes dans tout ça.... Où sont-elles?... Ils n'étaient donc pas mariés?...
GRAND'MAMAN TYL
Mais si, mais si; mais aujourd'hui ce n'est pas notre affaire.... Les hommes choisissent les femmes et les femmes les hommes.... Lorsque viendra Mytyl, ce sera notre tour....
TYLTYL
Tiens! en voilà encore trois....
On voit en effet sortir de l'hôpital un homme qui a l'air malade, île l'auberge un autre homme qui porte une bouteille et a l'air un peu ivre, et enfin de la prison un troisième personnage hirsute et farouche, qui brandit un coutelas ensanglanté.
GRAND-PAPA TYL, consterné.
Je n'aime pas beaucoup ça.... C'est bien ennuyeux qu'on les ait prévenus....
TYLTYL
Pourquoi, qu'est-ce que c'est?...
GRAND-PAPA TYL
Un très mauvais trio; c'est le malade, l'ivrogne et l'assassin.... Ils nous ont fait beaucoup de mal....
TYLTYL
Il y a donc eu un assassin dans la famille?...
GRAND-PAPA TYL
Naturellement, comme dans toutes les familles.... Heureusement qu'ils n'ont pas tous trois grande influence dans la nôtre.... Tu vois, ils sont petits, malingres, ils dépérissent de siècle en siècle et se portent moins bien que les autres.... Mais il ne faut pas qu'ils se mêlent de ton choix.... Si le Grand-Paysan, le Grand-Pauvre et le Grand-Ancêtre sont là, tout ira bien; ils n'oseront souffler mot, sinon, ils voudront imposer leurs préférences et ce sera tant pis pour toi et l'avenir de toute la famille....
On voit sortir de la ferme ancienne un grand paysan, vêtu comme au Moyen âge; il referme sa porte avec soin et s'avance en taillant une gaule.
GRAND-PAPA TYL
Voilà le Grand-Paysan! Excellent, excellent!...
TYLTYL
Ce grand maigre?...
GRAND-PAPA TYL
C'est vrai, il n'est pas gras; mais il jouit d'une grande autorité.... C'est un des bons appuis de la famille....
Un voit ensuite sortir de la villa un ou deux gallo-romains; puis, du fond de la rue, parmi d'autres hommes de l'Age de pierre, s'avance un vieillard de très haute taille, vêtu de peaux de bêtes et s'appuyant sur une lourde massue.
TYLTYL
Bon! voilà les sauvages, à présent....
GRAND-PAPA TYL
C'est lui!...
TYLTYL
Qui?...
GRAND-PAPA TYL
Le Grand-Ancêtre!...
TYLTYL
Qui?... Ce singe avec son gros bâton?...
GRAND-PAPA TYL
Tais-toi donc!... Ne lui manque pas de respect!... C'est une grande faveur qu'il te fait; il ne sort pas souvent.... C'est le plus important, c'est le plus grand de notre race et le plus écouté.... Tout s'annonce bien; il est probable que c'est lui, le Grand-Paysan et le Grand-Pauvre qui se mettront d'accord pour te choisir ta fiancée....
TYLTYL, indigné.
Mais je ne veux pas, moi!... Ça ne les regarde pas.... Ils ne s'y connaissent pas!... Un paysan, un sauvage et un pauvre, pensez-vous!...
GRAND-PAPA TYL
Mais tais-toi donc!... Je te dis qu'ils représentent tout ce qu'il y a de mieux en toi et dans toute la famille.... Si tu leur obéis, si tu subis leur influence, tu seras sauvé et heureux.... Attention!... Ils s'approchent....
Pendant qu'ils parlent ainsi, les Ancêtres se sont peu à peu réunis au fond de la place. Ils se saluent, s'abordent, se serrent les mains, se congratulent. Tous témoignent au Grand-Paysan, au Grand-Pauvre et surtout au Grand-Ancêtre, un respect affectueux, se pressent autour d'eux et les écoutent avec déférence, tandis qu'on laisse à l'écart le malade, l'ivrogne et l'assassin qui forment piteusement l'arrière-garde. Maintenant le groupe se dirige vers les bancs du premier plan où se trouvent Tyltyl et ceux qui l'accompagnent.
LE GRAND-ANCÊTRE, s'avançant.
Bonjour, Tyltyl!...
TYLTYL
Bonjour.... Monsieur!...
LE GRAND-ANCÊTRE
Embrasse-moi d'alord.... N'aie pas peur.... J'ai l'air un pou sauvage; ce n'est qu'une apparence qu'il a bien fallu prendre pour se rendre visible à tes yeux. Je n'en avais pas d'autre à ma disposition.... Je suis très propre au fond et ne sens pas mauvais....
TYLTYL
Mais je n'ai jamais dit que vous sentiez mauvais....
LE GRAND-ANCÊTRE
Non, mais à voir ta grimace, on aurait cru que tu te méfiais.... (S'asseyant sur le banc du milieu.) Je vais m'asseoir ici, le Grand-Pauvre prendra place à ma droite, et le Grand-Paysan, à ma gauche.... Ils ne sentent pas mauvais non plus.... (Le Grand-Pauvre et le Grand-Paysan font ce qu'il leur demande; les autres Ancêtres restent debout derrière lui.) Et toi, je te prendrai sur mes genoux.... Je suis heureux de le tenir un instant dans mes bras.... Il y a si longtemps que nous nous connaissons!...
TYLTYL
Mais je ne me rappelle pas vous avoir jamais vu....
LE GRAND-ANCÊTRE
Cependant nous avons toujours vécu l'un en l'autre; car tu vivais déjà en moi lorsque j'étais sur terre, et maintenant je vis en toi pendant que tu es encore sur cette même terre que nous semblons avoir quittée.... Mais comment trouves-tu notre séjour?... Laisse-moi le plaisir de te faire les honneurs de chez toi....
TYLTYL
Les honneurs de chez moi?...
LE GRAND-ANCÊTRE
Assurément.... Tu es ici chez toi.... On est très bien chez toi.... Tout ce que tu vois là, cette place, cette prison, cette église, ces maisons, nous qui les habitons, tout cela ne se trouve qu'en toi.... On ne le voit pas d'habitude, on ne s'en doute même pas, mais c'est la vérité....
TYLTYL
Je n'aurais jamais cru qu'il y eût tant de place en moi et que ce fut si grand....
LE GRAND-ANCÊTRE
C'est bien plus grand encore que tout ce que tu vois.... Mais ce n'est pas cela qui nous intéresse aujourd'hui; venons directement au fait, à la grande question qui t'amène.... Nous allons donc choisir celle que tu dois aimer....
TYLTYL
Puisque vous êtes si bon, je voudrais bien vous demander une petite explication....
LE GRAND-ANCÊTRE
Tout ce que tu voudras....
TYLTYL
Comment se fait-il que je n'aie pas, comme les autres hommes, le droit de choisir celle que j'aime?...
LE GRAND-ANCÊTRE
Mais tu as le droit de choisir, puisque tu n'es ici que pour faire ce choix....
TYLTYL
Mais non, ils me disent tous que c'est vous et les autres qui le ferez....
LE GRAND-ANCÊTRE
Mais les autres et moi, ce n'est jamais que toi.... Toi c'est nous, nous c'est toi et c'est la même chose....
TYLTYL
Pas pour moi.... On me dit tout le temps de me taire, que ce n'est pas mon affaire, que ça ne me regarde pas.... Tout le monde paraît avoir le droit de s'en mêler, excepté moi.... J'en ai assez, c'est insupportable à la fin!... De quoi donc ai-je l'air, et qu'est-ce que je fais dans toute cette histoire?...
LE GRAND-ANCÊTRE
Tu y fais simplement ce que font tous les hommes quand ils croient faire ce qu'ils veulent....
TYLTYL
Mais enfin, pourquoi vous occupez-vous de tout ça...? Je comprends, à la rigueur, que les enfants que j'aurai peut-être un jour, aient plus ou moins le droit de choisir leur mère; mais vous autres, ici, qu'est-ce que ça peut bien vous faire?...
LE GRAND-ANCÊTRE
Mais c'est la même chose: ceux qui ont vécu vivent en toi autant que ceux qui vont y vivre.... Il n'y a pas de différence, tout se tient, et c'est toujours la même famille....
TYLTYL
Enfin, soit, je n'y comprends rien du tout.... Mais si je refuse d'obéir, si j'aime pour mon compte, si j'en prends une autre que celle qu'on voudrait m'imposer, qu'est-ce qu'on me fera, qu'est-ce qui m'arrivera?...
LE GRAND-ANCÊTRE
Simplement que le choix que tu auras fait pour ton compte, sans notre approbation, ne sera pas un véritable choix; c'est-à-dire que tu n'aimeras pas celle que tu croyais aimer.... Tu te seras trompé, tu seras malheureux et tu nous rendras tous, ceux d'hier et ceux de demain, malheureux en même temps....
TYLTYL
Ça arrive quelquefois?...
LE GRAND-ANCÊTRE
Très souvent, trop souvent; c'est pourquoi l'on voit tant de malheureux sur la terre....
TYLTYL
Enfin, que faut-il faire?...
LE GRAND-ANCÊTRE
Où sont tes petites amies?... Voulez-vous bien vous rapprocher un peu, mes toutes belles?... (Considérant attentivement les six jeunes filles qui s'avancent et s'arrêtent devant eux.) Bien, bien, tu nous a préparé la besogne; mais elle n'en sera que plus difficile, car comment choisir entre tant de beautés qui s'égalent?...
LE GRAND-PAUVRE
Elles sont vraiment très belles....
LE GRAND-PAYSAN
Et elles semblent très robustes, très dociles et très travailleuses....
LE GRAND-ANCÊTRE
Reconnaissez-vous, parmi elles, celle que nous attendons?...
LE GRAND-PAUVRE
Pas encore....
LE GRAND-ANCÊTRE
Moi non plus.... C'est étrange.... (S'adressant au Grand-Paysan.) Et vous?...
LE GRAND-PAYSAN
Je ne dis pas non; mais je ne peux pas dire oui....
LE GRAND-ANCÊTRE
C'est étrange, bien étrange.... Nous savons cependant que celle qui fera notre bonheur est arrivée ici et se trouve parmi nous; d'habitude nous la reconnaissons au premier coup d'œil....
LE GRAND-PAUVRE
Je n'y comprends rien....
L'ANCÊTRE RICHE, debout, derrière le banc, désignant Rosarelle.
Ne serait-ce pas celle-là?... Comment t'appelles-tu, mon enfant?...
ROSARELLE
Rosarelle....
L'ANCÊTRE RICHE
Qui es-tu?...
ROSARELLE
La fille du maire....
L'ANCÊTRE RICHE
Tu es riche?...
ROSARELLE
On dit que mon père a du bien....
L'ANCÊTRE RICHE
Vous voyez.... Il n'y a pas de doute.
L'ANCÊTRE MALADE, désignant Aimette.
Moi je vous dis que c'est celle-là....
L'ANCÊTRE IVROGNE, s'emparant de Roselle.
C'est celle-ci que je veux....
L'ANCÊTRE ASSASSIN, sautant par-dessus le banc et s'emparant de Belline.
Et moi je prends celle-ci!...
LE GRAND-ANCÊTRE, se dressant avec autorité.
Taisez-vous, et retirez-vous!... (Avec un geste impérieux.) Éloignez-vous!... Vous savez bien qu'en ma présence, vous n'avez plus le droit d'élever la voix....
Les quatre Ancêtres dissidents, ainsi interpellés, s'éloignent assez piteusement.
LES AUTRES ANCÊTRES, groupés derrière le banc, applaudissant.
Bravo!... bravo!... C'est bien fait!... Ils n'ont que ce qu'ils méritent! Ils se sont trompés trop souvent!... Ils ont fait trop de mal!... Ils finiraient par perdre la famille!...
JANILLE, s'approchant du Grand-Pauvre, dont elle embrasse les genoux.
C'est peut-être moi.... Je l'aime tant!...
MILETTE, s'approchant du Grand-Paysan, dont elle embrasse les genoux.
Si vous voulez savoir combien je l'aime, regardez mes yeux, vous verrez....
AIMETTE, s'approchant du Grand-Ancêtre, dont elle embrasse les genoux.
Ne voyez-vous pas que je l'aime depuis plus longtemps que les autres?... Je l'aime depuis que je l'ai vu.... Je n'ai jamais osé le dire, mais je sens que je ne vivrai pas si vous en choisissez une autre....
LE GRAND-ANCÊTRE
Mes pauvres petites, c'est bien triste, mais je ne fais pas ce que je veux.... Vous pleurerez peut-être quelques heures; mais si nous choisissions l'une d'entre vous, elle pleurerait toute sa vie; car je ne vois pas parmi vous celle que nous attendons.... Tyltyl!...
TYLTYL
Que désirez-vous?...
LE GRAND-ANCÊTRE
Tu n'en as pas amené d'autres que celles que nous voyons ici?...
TYLTYL
Mais non, personne....
LE GRAND-PAUVRE
Qu'est-ce que celle ombre blanche que je vois là-bas, contre un arbre?
TYLTYL
Ma foi, je n'en sais rien.... Elle nous suit tout le temps, elle se glisse partout, personne ne la connaît et l'on ne parvient pas à s'en débarrasser....
LE GRAND-ANCÊTRE
Va la chercher....
Tyltyl va chercher le fantôme blanc qu'il ramène en la tenant par la main.
LE GRAND-ANCÊTRE
Qui es-tu?...
TYLTYL
Inutile de l'interroger.... Elle ne répond jamais, elle ne peut pas parler....
LE GRAND-ANCÊTRE, au fantôme.
Approche-toi, mon enfant, et permets-moi de soulever le voile qui couvre ton visage.... (il soulève le voile; et le visage de la statue apparaît absolument blanc, sans traits, sans expression humaine.) Elle n'a pas de visage.... (Aux autres Ancêtres qui les entourent.) La reconnaissez-vous?...
LE GRAND-PAYSAN
Elle n'a pas de physionomie....
LE GRAND-PAUVRE
Elle n'a pas de traits.... On dirait une statue inachevée....
LE GRAND-ANCÊTRE
Qu'allons-nous faire?.... Il faut que ce soit elle.... Mais qui est-elle? Elle n'est pas morte, nous le saurions.... Voyons, Tyltyl, fais un effort, car tout dépend de toi.... Tu dois te rappeler....
TYLTYL
J'ai déjà essayé.... J'ai beau faire, je ne me rappelle rien du tout....
LE GRAND-ANCÊTRE
Écoute, le cas est grave.... Si nous ne parvenons pas à la reconnaître, toute ta vie, tout ton bonheur sur terre ne seront qu'un fantôme comme elle.... Il n'y a qu'un moyen, il n'y a qu'un espoir, c'est que les enfants qui doivent naître de toi découvrent qui elle est et qu'elle sera leur mère.... Ils voient beaucoup plus loin et plus profond que nous.... Mais il n'y a pas de temps à perdre; car cette attente et cette vie suspendue sont très dangereuses pour elle.... C'est pourquoi hâtons-nous sans nous attendrir.... Va, mon petit Tyltyl, tu as été bien gentil, bien patient, bien docile et fidèle à la race en toute cette épreuve.... Je te donne le baiser d'adieu.... Vous aussi, mes petites, je vous donne le baiser du départ.... Ne vous attristez pas, un autre bonheur vous attend.... Il y en a plus d'un sur cette pauvre terre à laquelle on ne rend pas justice.... Vous avez mérité tous ceux qu'elle peut donner.... Adieu, adieu, mon fils, adieu, mes petites filles, et nous nous reverrons quand vous le voudrez bien; vous savez où nous sommes et nous vous attendrons....
La scène s'obscurcit et s'efface, le rideau de rochers se reforme, et Tyltyl, ses compagnes, la Lumière et le Destin se retrouvent seuls parmi les pierres.
LE DESTIN, saisissant la main de Tyltyl.
Par ici, par ici.... Grâce à moi, ça s'est très bien passé.... Sans en avoir l'air, j'ai tout prévu, tout dirigé et l'on n'a fait que ce que j'ai dicté....
Ils sortent tous.
RIDEAU
Entrent Tyltyl et la Lumière.
TYLTYL
Où sommes-nous?...
LA LUMIÈRE
Tout près des étoiles, et toujours en toi-même.... C'est le grand voile de la Voie Lactée.... Derrière lui s'étend la région que d'habitude on ne voit pas, où tes enfants qui ne sont pas encore nés attendent ta venue pour te montrer la mère qu'ils ont choisie....
TYLTYL
C'est un peu comme le «Pays de l'Avenir» dans l'Oiseau Bleu....
LA LUMIÈRE
Si tu veux; mais ce n'est pas tout à fait la même chose. Là-bas, c'était tout le royaume et les enfants de tout le monde; ici, ce n'est qu'une province et l'on n'y trouve d'autres enfants que les tiens....
TYLTYL
J'en ai beaucoup?...
LA LUMIÈRE
Autant que d'Ancêtres; c'est-à-dire qu'ils sont innombrables, c'est le même infini.... Mais de même que pour les Ancêtres, nous ne verrons que ceux que l'affaire concerne le plus directement, notamment les plus jeunes et les plus petits....
TYLTYL
Pourquoi les plus petits?...
LA LUMIÈRE
Parce qu'ils sont le plus près de naître. Plus ils approchent de leur naissance, plus ils rajeunissent et rapetissent, au point que les plus jeunes, c'est-à-dire les premiers à naître, peuvent à peine marcher et se tenir debout....
TYLTYL
Et les autres?... Il y en a de grands?...
LA LUMIÈRE
Il y en a de toutes tailles; mais je ne sais si nous verrons les plus grands, c'est-à-dire ceux qui naîtront dans des centaines ou des milliers d'années.... On n'aura pas eu le temps de les prévenir; ils ne se tiennent pas près des portes, comme les tout petits, mais ils errent au loin, en attendant leur heure....
TYLTYL
Ils doivent bien s'ennuyer en attendant ainsi....
LA LUMIÈRE
Mais non; on ne s'ennuie jamais dans l'infini.... Ils ont du reste à y apprendre tout ce qu'ils oublieront quand ils seront sur terre....
TYLTYL
Ce n'est pas la peine de se donner du mal....
LA LUMIÈRE
Mais si, mais si, il en reste toujours quelque chose où ils trouveront tout ce qui fera le bonheur profond de leur vie....
TYLTYL
Enfin, tant mieux pour eux.... Quant à moi, je saurai bientôt à quoi m'en tenir.... J'espère que tout sera terminé aujourd'hui, car tu comprends que j'ai hâte d'en finir.... Mais où diable s'attardent-elles avec le Destin?... (Regardant, à droite, au-dessous de soi.) Elles pataugent dans la neige, les pauvres petites.... C'est encore plus haut et plus fatigant que pour aller chez les Ancêtres....
LA LUMIÈRE, regardant à son tour.
Elles ne sont plus bien loin.... Mais tu as encore ôté ton bonnet; c'est décidément une mauvaise habitude.... Remets-le vite, avant qu'elles ne soient là, et ne le trompe pas cette fois, car nous aurions encore de désagréables surprises....
Tyltyl remet son bonnet et tourne le Saphir; aussitôt surgissent de terre et de tous côtés, de petits êtres de tailles différentes, habillés comme lui et presque en tout semblable à lui-même, qui l'entourent, le pressent, le bousculent, veulent l'entraîner les uns a droite, les autres à gauche, et au milieu desquels il se débat, sans savoir auquel entendre.
TYLTYL, affolé.
Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que c'est encore?... La vie n'est plus possible avec ce machin-là!...
LA LUMIÈRE
Ce n'est rien.... Tu auras encore maladroitement tourné ton Saphir.... Comment as-tu fait?...
TYLTYL
Est-ce que je sais, moi?... Je m'y perds à la fin!... C'est trop compliqué.... Je crois bien qu'au lieu de tourner, j'ai appuyé de bas en haut....
LA LUMIÈRE
C'est bien ce que je pensais.... Tu as simplement libéré quelques-uns de tes autres «moi»....
TYLTYL, ahuri.
Quelques-uns de mes autres «moi»?...
LA LUMIÈRE
Oui, je veux dire que tu n'es pas seul en toi et que....
TYLTYL, de plus en plus ahuri.
Je ne suis pas seul en moi?...
LA LUMIÈRE
Mais non, il s'y trouve un grand nombre de personnages qui te ressemblent plus ou moins et qui luttent sans cesse pour avoir le dessus....
TYLTYL
Non, mais qu'y a-t-il encore en moi?... C'est donc une ménagerie ou l'arche de Noé?... Ça n'en finit pas....
LA LUMIÈRE
Il est vrai que ça n'en finirait jamais si nous avions le temps de nous en occuper.... Mais rabats donc le Saphir, tout rentrera dans l'ordre.... (il fait ce qu'elle lui dit, et tous les «Doubles» disparaissent.)
TYLTYL
Ah! on respire!... C'est égal, ils me ressemblent un peu; mais il y en a de bien laids.... Il y en avait un surtout, un gros noir, plus haut que moi, qui me donnait des crocs-en-jambe et a failli me terrasser....
LA LUMIÈRE
Évidemment, il y a un peu de tout, comme en tout homme.... Il faut savoir choisir les meilleurs et écarter les pires.... Mais voici tes petites amies....
Entre d'abord le Fantôme blanc.
TYLTYL, stupéfait.
Tiens!... qu'est-ce qui lui prend?... Aujourd'hui elle a l'air bien pressée et marche comme un ange....
Entrent ensuite quatre des jeunes filles, puis le Destin que soutiennent Aimette et Janille. Le Destin, qui a maintenant une tête de moins que Tyltyl et porte toujours le même costume tragique, paraît très fatigué et se laisse tomber sur un tas de neige.
TYLTYL, s'approchant de lui avec une certaine sollicitude.
Tu es souffrant?...
LE DESTIN
Moi?... Pas du tout, je suis toujours le même, je suis inébranlable.... Mais quand on est seul responsable de tout, quand il faut tout mener, tout diriger et tout prévoir (Regardant la Lumière d'un œil agressif), quand personne ne vous aide, on a le droit de se reposer un instant.... J'ordonne donc une halte. C'est irrévocablement décidé, aujourd'hui nous n'irons pas plus loin.
LA LUMIÈRE
Cela tombe à merveille; nous sommes arrivés, et si le Destin le permet, sans faire un pas de plus, nous allons nous trouver au milieu des enfants qui nous attendent....
Le rideau s'ouvre sur le neuvième tableau.
Ce sont les salles immenses, les hautes voûtes, les colonnades et les arcades en enfilades infinies du Royaume do l'Avenir, dans l'Oiseau Bleu; mais cette fois, l'heure étant nuptiale, tout y est d'un blanc moelleux, laiteux, léger, ardent, transparent et heureux. Tout y est caressé de clartés ambrées, tout y frissonne de sourires lumineux; l'horizon semble s'étendre dans la nébuleuse de la Voie Lactée et l'air est saturé d'une poussière d'étoiles indécises....
Quand le rideau s'ouvre, Tyltyl, la Lumière, le Destin et les six jeunes filles se trouvent au premier plan, à droite, au pied d'une des colonnes d'albâtre qui soutiennent la voûte d'entrée. Ils s'avancent de quelques pas dans l'immense salle déserte, tandis que le Fantôme blanc, intimidé, se dissimule derrière la colonne.
TYLTYL, assez désappointe.
Il n'y a personne!...
LA LUMIÈRE
Je vois ce que c'est.... Il y a plusieurs portes; comme vous étiez tous assez fatigués, j'ai pris la plus proche.... Il est probable qu'ils nous attendent à l'entrée principale....
TYLTYL
Comment faire pour les prévenir?...
LA LUMIÈRE
L'atmosphère s'en chargera; ici tout se sait à l'instant, et tout événement se répand partout en même temps....
TYLTYL
C'est très beau par ici; c'est très grand, toutes ces salles, c'est très haut de plafond, il y a de l'air, de la lumière....
LA LUMIÈRE
Et c'est toujours chez toi....
TYLTYL
Comment, c'est encore chez moi?...
LA LUMIÈRE
Mais oui; il n'y a pas moyen d'en sortir....
TYLTYL
Enfin, tant mieux.... Je vous y reçois avec plaisir.... Asseyez-vous donc, en attendant....
LA LUMIÈRE
Nous n'aurons pas à attendre longtemps, car je crois qu'on nous a aperçus....
En effet, une tète d'enfant paraît un instant entre deux colonnes, puis se retire vivement en s'écriant: «Par ici, par ici! elles sont là!» Peu après, sept ou huit enfants d'une douzaine d'années, en courtes et souples tuniques blanches, jambes, pieds et bras nus, accourent du fond de la salle et s'arrêtent devant les visiteurs. Le plus grand tend la main à Tyltyl, en lui disant: «Bonjour, bon-papa!»
TYLTYL
Bon-papa?... Qui ça?... Où est-il?...
L'ENFANT, éclatant de rire.
Mais c'est toi!...
TYLTYL, ahuri.
Moi?... Je suis déjà bon-papa?...
L'ENFANT
Mais oui, vingt-quatre fois.... Nous sommes l'avant-garde, les autres vont venir.... (Aux autres enfants.) Il n'a pas l'air d'y croire!...
UN AUTRE ENFANT
Tu pourrais bien nous embrasser?...
TYLTYL, les embrassant tous.
Je ne demande pas mieux.... Mais comment se fait-il que je sois grand-papa?...
L'ENFANT
C'est cependant bien simple: tu seras notre bon-papa, puisque nous serons tes petits-fils et tes petites-filles....
TYLTYL
Évidemment, c'est clair.... Alors vous existez déjà?...
L'ENFANT
Naturellement, puisque tu existes.... Dis donc, ce sont là les bonnes-mamans que tu nous amènes?...
TYLTYL
Mais oui; il paraît que c'est à vous de choisir celle qui sera la meilleure....
UN AUTRE ENFANT, battant des mains et dansant de joie.
Oh! Qu'elles sont jolies!... (Se jetant dans les bras de Janille.) Moi je prends celle-ci, parce qu'elle est si douce!...
UN AUTRE ENFANT, se jetant au cou d'Aimette.
Moi je prends celle-ci, parce qu'elle est si triste....
UN AUTRE ENFANT, embrassant Roselle.
Moi je choisis celle-ci parce qu'elle rit toujours!...
LES AUTRES ENFANTS, prenant chacun une des jeunes filles qu'ils embrassent et caressent en riant et en sautant de joie.
Moi celle-ci, parce qu'elle sent si bon!... Moi celle-ci!...
LE PREMIER ENFANT, intervenant.
Un instant, un instant, s'il vous plaît.... Ce n'est pas notre affaire, nous aurons notre tour.... Vous savez bien que les plus petits seuls ont le droit de choisir celle qui sera leur mère.... Nous n'avons, nous, qu'à les aider de nos conseils et à les guider s'ils se trompent.... Ça ne leur est du reste jamais arrivé.... Ils étaient assez loin d'ici, à l'entrée principale, mais ne sauraient tarder....
TYLTYL
En voilà de plus grands!...
Entre en effet un nouveau groupe d'enfants qui semblent âgés d'une quinzaine d'années. L'aîné s'avance vers Tyltyl et lui serre la main.
L'AINÉ
Bonjour, trisaïeul!...
TYLTYL
Qui ça?... Moi?... Je suis trisaïeul à présent?...
L'AINÉ
Assurément.... Je suis très heureux de vous voir un instant, car nous n'aurons probablement pas le plaisir de nous rencontrer sur la terre.... Alors, il paraît que ça n'a pas marché, chez les Ancêtres?...
TYLTYL
C'est-à-dire, il paraît qu'ils n'étaient pas bien sûrs.... Mais comment savez-vous déjà ce qui s'est passé chez eux?...
L'AINÉ
Nous sommes naturellement au courant de tout ce qui se passe en toi, puisque nous y sommes.... Du reste, les Ancêtres et nous, c'est tout près, nous nous touchons par les extrêmes, et nous avons les mêmes intérêts.
LE PREMIER ENFANT
Attention! voici les petits!... J'en vois cinq qui s'approchent.... Il n'en manque plus qu'un, le plus jeune....
On voit s'avancer, du fond des salles, cinq petits enfants qui se tiennent par la main.
TYLTYL
Qui sont-ils, ces cinq petits-là?... Ils sont bien gentils....
LE PREMIER ENFANT
Mais tes enfants à toi; deux garçons et trois filles....
TYLTYL
Moi?... J'aurai cinq enfants?...
LE PREMIER ENFANT
Six, tu en auras six; car le petit dernier n'est pas encore ici.... Ma foi, ce n'est pas trop pour repeupler le monde après ce qu'on a fait....
TYLTYL
Mais je n'aurai jamais de quoi nourrir tout ça!...
Les cinq petits, se tenant toujours par la main, se sont arrêtés en face des six jeunes filles qu'ils regardent gravement, sans rien dire. Peu à peu, les salles se sont peuplées d'une foule d'autres enfants de toutes tailles qui entourent, attentifs, le groupe des cinq petits. Enfin, le silence devenant assez gênant, pour le rompre, Tyltyl s'écrie:
Eh bien! les petits, on n'embrasse pas son papa?...
LE PLUS JEUNE DES PETITS, lui imposant silence d'un geste grave.
Maman d'abord.... Où est-elle?...
TYLTYL
Mais elle doit être ici; c'est l'une de celles-ci.... Tu n'as plus qu'à choisir....
LE PLUS JEUNE, consultant son voisin.
La vois-tu, toi?...
L'AUTRE, secouant tristement la tête.
Non.
LES TROIS AUTRES, successivement.
Moi non plus.... Moi non plus.... Moi non plus....
JANILLE, s'élançant et s'emparant d'un des petits qu'elle embrasse.
Mais ce n'est pas possible.... Voyons, regarde-moi.... Tu ne vois donc pas que je t'aimerai bien?...
LE PETIT
Si.... Mais ce n'est pas loi....
ROSELLE, prenant, un autre petit sur ses genoux.
Et moi?... Tu ne veux pas de moi pour maman?...
LE PETIT
Non, non, tu n'es pas elle....
ROSARELLE, s'emparant d'un autre petit.
Et moi?... Tu ne m'aimes pas?... Tu verras, on sera si heureux!... Nous aurons une belle maison pleine de jouets et je te donnerai tout ce que tu voudras....
LE PETIT, essayant vainement de retenir ses larmes.
Non, non, je ne veux pas....
BELLINE, s'emparant du plus jeune.
Toi, tu es le plus sage.... Tu ne me reconnais pas?... Aimes-tu les bonbons?...
LE PLUS JEUNE, se débattant jusqu'à ce qu'on le lâche et pleurant franchement.
Je veux m'en aller! je veux m'en aller!...
TYLTYL
Bon! le voilà qui pleure!... Et l'autre aussi!... Mais qu'est-ce qu'il leur faut?... Ils sont bien difficiles?...
Le plus jeune, s'essuyant les yeux, prenant son voisin par la main, et les quatre autres en faisant respectivement autant, dit alors avec autorité.
LE PLUS JEUNE
Venez!...
Ils s'éloignent, dignement, posément, et sortent à gauche.
TYLTYL, consterné.
Qu'est-ce qu'ils ont?... Où vont-ils?...
UN DES GRANDS ENFANTS
Ils vont à l'autre porte....
UN AUTRE
Ils vont chercher le plus petit....
UN AUTRE
Plus ils sont petits, plus ils savent....
LE PREMIER
Mais où donc est-il, le plus petit?... Vous ne l'avez pas vu?...
UN AUTRE
Non, personne ne l'a vu depuis ce matin.... C'est étonnant, il est toujours avec ses petites sœurs....
TYLTYL, regardant la foule d'enfants qui peuple les salles.
Comme il y a du monde!...
UN DES GRANDS ENFANTS
Et ce n'est qu'une partie de la famille....
UN ENFANT, qui a suivi des yeux, au loin, la marché des cinq petits.
Ils s'arrêtent à la troisième porte!...
TYLTYL
Qui?...
L'ENFANT
Les cinq petits....
UN AUTRE ENFANT
Ils ont l'air de chercher quelque chose....
LE PREMIER ENFANT
Allons voir ce qu'ils font.... Ils savent ce qu'ils savent....
D'AUTRES ENFANTS
Oui, oui, allons-y tous.... Ils savent, eux, ils savent!...
Grands remous dans la foule des enfants. Ils se précipitent tous du même côté et sortent par la gauche. En un instant la salle est vide, et Tyltyl y demeure seul avec la Lumière, les six jeunes filles et le Destin.
TYLTYL
Suivons-les aussi!...
Il sort, suivi de la Lumière, des six jeunes filles et du Destin qui ferme la marche. Il n'y a plus en scène que le Fantôme voilé, que tout le inonde a oublié et qui n'a pas quitté la colonne de droite, contre laquelle il s'appuie. La scène reste vide un instant, puis on voit s'avancer du fond des salles, un enfant encore plus petit que le plus jeune des cinq petits. Il marche résolument; arrivé aux colonnes du premier plan, il s'oriente un moment, semble chercher à droite et à gauche, puis, tout d'un coup, d'un pas délibéré, va directement au Fantôme voilé, devant lequel il s'arrête, se campe et qu'il considère longuement, gravement, en silence, un doigt dans la bouche. Enfin, il avance une main et saisit le Fantôme par le bas de la robe.
LE PETIT
C'est toi, dis?...
LE FANTÔME, qui parle pour la première fois, d'une voix qui se cherche, vient de très loin et a peine à sortir de la gorge.
Oui....
LE PETIT
Je savais.... Viens....
LE FANTÔME
Où veux-tu?...
LE PETIT
Par ici.... Je vais dire aux autres....
LE FANTÔME
Pas encore.... Je ne peux pas encore....
LE PETIT, le tirant toujours par la robe, vers un banc de marbre qui se trouve entre les colonnes, au premier plan.
Viens.... (Il le fait asseoir et l'installe sur le banc, le caresse et l'embrasse.) Viens.... C'est toi.... Je savais.... Je t'embrasse.... Tu ne sais pas encore embrasser?... (Le Fantôme fait signe que non.) Non?... Comme ça.... Je t'apprendrai.... (Il l'embrasse et le caresse longuement.) Tu n'as plus froid?...
LE FANTÔME, parvenant déjà à sourire.
Non....
LE PETIT, l'embrassant toujours.
Tu vois, c'est déjà mieux....
En effet, sous les caresses et les baisers de l'enfant, la statue s'anime peu à peu, les yeux s'ouvrent, les lèvres palpitent, le visage se colore, le corps perd sa rigidité effrayante, les bras s'assouplissent et s'arrondissent autour du cou de l'enfant.
LE PETIT, se blotissant contre elle.
Ça va mieux, dis?... Tu ne dors plus?... On est bien tous les deux.... Ils te cherchent encore, dis?... Et moi je t'ai trouvée!... Je savais, je savais....
LE FANTÔME
Moi aussi, je savais, je savais.... J'attendais....
LE PETIT