C'était le borgne que nous avons déjà rencontré sur la grande route près de Tibérias.
Nul, peut-être, ne représentait aussi bien le vieux temps et le principe païen, que ce borgne, Moslim, fils d'Ocba, de la tribu de Mozaina[102]. En lui il n'y avait pas même l'ombre de la foi mahométane; de tout ce qui était sacré aux yeux des musulmans, rien ne l'était pour lui. Moâwia connaissait ses sentiments et les appréciait: il l'avait recommandé à son fils comme l'homme le plus propre à réduire les Médinois, dans le cas où ils se révolteraient[103]. Cependant, s'il ne croyait pas à la mission divine de Mahomet, il n'en croyait que plus fermement aux préjugés superstitieux du paganisme, aux songes prophétiques, aux mystérieuses paroles qui sortaient des gharcad, espèces de grandes ronces épineuses qui, pendant le paganisme et dans certaines contrées de l'Arabie, passaient pour des oracles. C'est ce qu'il montra lorsque, se présentant à Yézîd, il lui dit: «Tout homme que vous enverriez contre Médine échouerait complétement. Moi seul je puis vaincre.... Je vis en songe un gharcad, d'où sortait ce cri: Par la main de Moslim!... Je m'approchai du lieu d'où venait la voix, et j'entendis dire: C'est toi qui vengeras Othmân sur les Médinois, ses meurtriers[104]!»
Convaincu que Moslim était l'homme qu'il lui fallait, Yézîd l'accepta comme général, et lui donna ses ordres en ces termes: «Avant d'attaquer les Médinois, tu les sommeras pendant trois jours de se soumettre; attaque-les, s'ils refusent de le faire, et si tu remportes la victoire, tu livreras la ville pendant trois jours au pillage; tout ce que tes soldats y trouveront d'argent, de nourriture et d'armes, leur appartiendra[105]. Ensuite tu feras jurer aux Médinois d'être mes esclaves, et tu feras couper la tête à quiconque refusera de le faire[106].»
L'armée, dans laquelle on remarquait Ibn-Idhâh, le chef des Acharites[107], dont nous avons rapporté l'entretien avec le fils de Zobair, arriva sans accident à Wâdî-'l-corâ, où se trouvaient les Omaiyades expulsés de Médine. Moslim les fit venir l'un après l'autre, afin de les consulter sur les meilleurs moyens qu'il pourrait employer pour se rendre maître de la ville. Un fils du calife Othmân ayant refusé de violer le serment que les Médinois lui avaient fait prêter: «Si tu n'étais le fils d'Othmân, lui dit le fougueux Moslim, je te couperais la tête; mais quoique je t'épargne, je n'épargnerai aucun autre Coraichite qui me refusera son appui et ses conseils.» Vint le tour de Merwân. Lui aussi éprouvait des scrupules de conscience; d'un autre côté, il craignait pour sa tête, car chez Moslim l'effet suivait de près la menace, et puis sa haine des Médinois était trop forte pour qu'il manquât l'occasion de l'assouvir. Par bonheur, il savait qu'on trouve avec le ciel des accommodements, qu'on peut violer un serment sans en avoir l'air. Il donna ses instructions à son fils Abdalmélic qui n'avait pas juré. «Entre avant moi, ajouta-t-il; peut-être Moslim ne me demandera-t-il rien quand il t'aura entendu.» Introduit auprès du général, Abdalmélic lui conseilla d'avancer avec ses troupes jusqu'aux premières plantations de palmiers: là l'armée devrait passer la nuit, et le lendemain matin elle devrait se porter à Harra, à l'est de Médine, de sorte que les Médinois, qui ne manqueraient pas d'aller à la rencontre de l'ennemi, eussent le soleil en face[108]. Abdalmélic fit aussi entrevoir à Moslim que son père saurait bien se mettre en relation avec certains Médinois qui, le combat engagé, trahiraient peut-être leurs concitoyens[109]. Fort content de ce qu'il venait d'entendre, Moslim s'écria avec un sourire moqueur: «Quel homme admirable que ton père!» et, sans forcer Merwân à en dire davantage, il suivit ponctuellement les conseils d'Abdalmélic, alla se camper à l'est de Médine, sur la grande route qui conduisait à Coufa, et fit annoncer aux Médinois qu'il leur donnait un répit de trois jours pour se raviser. Les trois jours passés, les Médinois répondirent qu'ils refusaient de se soumettre[110].
Ainsi que Merwân l'avait prévu, les Médinois, au lieu d'attendre l'ennemi dans leur ville, qu'ils avaient fortifiée autant que possible, allèrent à sa rencontre (26 août 683), divisés en quatre corps suivant la différence de leur origine. Les Emigrés avaient à leur tête Makil, fils de Sinân[111], compagnon de Mahomet qui, à la tête de sa tribu, celle d'Achdja, avait assisté à la prise de la Mecque, et qui doit avoir joui d'une grande considération à Médine, puisque les Emigrés lui avaient donné le commandement encore qu'il ne fût pas de leur tribu. Ceux des Coraichites que l'on ne comptait pas parmi les Emigrés, mais qui, à différentes époques et après la prise de la Mecque, s'étaient établis à Médine, étaient partagés en deux compagnies, dont l'une commandée par Abdallâh, fils de Motî, l'autre par un compagnon du Prophète. Enfin le corps le plus considérable, celui des Défenseurs, avait pour commandant Abdallâh, fils de Handhala. Gardant un profond et religieux silence, on s'avança vers Harra, où se tenaient les impies, les païens, qu'on allait combattre.
Le général de l'armée syrienne était dangereusement malade; cependant il se fit porter sur un siége un peu en avant des rangs, confia sa bannière à un brave page, Grec d'origine, et cria à ses soldats: «Arabes de Syrie! montrez maintenant que vous savez défendre votre général! A la charge!»
Le combat s'engagea. Les Syriens attaquèrent l'ennemi avec tant d'impétuosité que trois corps médinois, celui des Emigrés et ceux des Coraichites, lâchèrent pied; mais le quatrième, celui des Défenseurs, força les Syriens à reculer et à se grouper autour de leur général. Des deux côtés on se battait avec acharnement, lorsque l'intrépide Fadhl, qui combattait aux côtés d'Abdallâh, fils de Handhala, à la tête d'une vingtaine de cavaliers, dit à son chef: «Mettez sous mes ordres toute la cavalerie; je tâcherai alors de pénétrer jusqu'à Moslim, et que ce soit lui ou moi, l'un de nous deux y laissera la vie.» Abdallâh y ayant consenti, Fadhl chargea si vigoureusement, que les Syriens reculèrent de nouveau. «Encore une charge comme celle-là, mes chers et braves amis, cria-t-il alors; par Dieu! si j'aperçois leur général, l'un de nous deux ne survivra pas à ce jour. Souvenez-vous que la victoire est la récompense de la bravoure!» Ses soldats attaquèrent de nouveau avec un redoublement de courage, rompirent les rangs de la cavalerie syrienne, et pénétrèrent jusqu'à l'endroit où se trouvait Moslim. Cinq cents piétons l'entouraient les piques baissées; mais Fadhl, se frayant un chemin avec son épée, poussa son cheval droit à la bannière de Moslim, assena au page qui la portait un coup qui lui fendit le casque et le crâne, et s'écria: «Par le Seigneur de la Caba! j'ai tué le tyran!—Non, tu t'es trompé,» lui répondit Moslim, et saisissant lui-même sa bannière, tout malade qu'il était, il ranima ses Syriens par ses paroles et par son exemple. Fadhl mourut percé de coups, tout près de Moslim.
Au moment où les Médinois voyaient le corps d'Ibn-Idhâh et d'autres prêts à se lancer de nouveau sur eux, ils entendirent retentir dans leur ville le cri de victoire, le cri de: Dieu est grand!... Ils avaient été trahis: Merwân avait tenu parole à Moslim. Gagnés par ses promesses brillantes, les Beni-Hâritha, famille qui appartenait aux Défenseurs, avaient introduit secrètement des troupes syriennes dans la ville. Elle était au pouvoir de l'ennemi; tout était perdu; les Médinois allaient se trouver entre deux feux. La plupart se mirent à courir vers la ville pour sauver les femmes et les enfants; quelques-uns, tels qu'Abdallâh, fils de Motî[112], s'enfuirent dans la direction de la Mecque; mais Abdallâh, fils de Handhala, résolu à ne pas survivre à ce jour fatal, cria aux siens: «Nos ennemis vont avoir l'avantage. En moins d'une heure tout sera décidé. Pieux musulmans, habitants d'une cité qui a donné asile au Prophète, un jour nous devrons tous cesser de vivre, et la plus belle mort est celle du martyr. Laissons-nous donc tuer aujourd'hui, aujourd'hui que Dieu nous offre l'occasion de mourir pour sa sainte cause!» Déjà les flèches des Syriens pleuvaient de tous côtés, lorsqu'il s'écria de nouveau: «Que ceux qui désirent entrer immédiatement dans le paradis, suivent ma bannière!» Tous la suivirent; tous combattirent en désespérés, résolus à vendre chèrement leur vie. Abdallâh lança ses fils, l'un après l'autre, au plus fort de la mêlée: il les vit immoler tous. Tandis que Moslim promettait de l'or à quiconque lui apporterait une tête ennemie, Abdallâh abattait des têtes à droite et à gauche, et la conviction qu'un châtiment bien plus terrible attendait ses victimes au delà de la tombe, lui causait une joie féroce. D'après la coutume arabe il récitait des vers en combattant. Ils exprimaient bien la pensée d'un fanatique qui se cramponne à la foi, afin de pouvoir haïr à son aise. «Tu meurs, criait-il à chacune de ses victimes, tu meurs, mais tes forfaits te survivent! Dieu nous l'a dit, il nous l'a dit dans son Livre: L'enfer attend les mécréants!» A la fin il succomba. Son frère utérin tomba à ses côtés, blessé à mort. «Puisque je meurs par les épées de ces hommes, je suis plus sûr d'aller en paradis, que si j'eusse été tué par les Dailemites païens;» telles furent ses dernières paroles. Ce fut une boucherie horrible. Parmi ceux qui succombèrent se trouvaient sept cents personnes qui savaient le Coran par cœur; quatre-vingts étaient revêtues du caractère sacré de compagnons de Mahomet. Aucun des vénérables vieillards qui avaient combattu à Bedr, où le Prophète avait remporté sa première victoire sur les Mecquois, ne survécut à cette catastrophe funeste.
Les vainqueurs irrités entrèrent dans la ville, après que leur général leur eut donné la permission de la saccager pendant trois jours consécutifs. Embarrassés de leurs chevaux, les cavaliers galopèrent vers la mosquée pour en faire une écurie! Un seul Médinois s'y trouvait à cette heure; c'était Saîd, fils de Mosaiyab, le plus savant théologien de son époque. Il vit les Syriens entrer dans la mosquée et attacher leurs chevaux dans l'espace compris entre la chaire du Prophète et son tombeau, endroit sacré que Mahomet avait appelé un jardin du paradis!... A la vue de cet horrible sacrilége, Saîd, croyant que toute la nature était menacée d'un événement sinistre, resta immobile et plongé dans la stupeur. «Regardez donc cet imbécile, ce docteur,» se dirent les Syriens en ricanant; mais ils ne lui firent point de mal, ils avaient hâte d'aller piller.
On n'épargna rien. Les enfants furent emmenés en esclavage ou massacrés, les femmes violées; dans la suite un millier de ces malheureuses donnèrent la vie à autant de parias, flétris à jamais du nom d'enfants de Harra.
Parmi les prisonniers se trouvait Makil, fils de Sinân. Il mourait de soif et s'en plaignait amèrement. Moslim se le fit amener et le reçut d'une mine aussi bienveillante que cela lui était possible.
—Tu as soif, n'est-ce pas, fils de Sinân? lui demanda-t-il.
—Oui, général.
—Donne-lui de cette boisson que le calife nous a donnée, dit Moslim en s'adressant à un de ses soldats.
Quand cet ordre eut été exécuté et que Makil eut bu:
—Tu n'as plus soif maintenant? reprit Moslim.
—Non, je n'ai plus soif.
—Eh bien, dit le général en changeant tout à coup de ton et de visage, tu as bu pour la dernière fois. Prépare-toi à mourir.
Le vieillard se mit à genoux et demanda grâce.
—Toi, tu espères que je t'épargne? N'est-ce pas toi que j'ai rencontré sur la route près de Tibérias, la nuit où tu retournais à Médine avec les autres députés? n'est-ce pas toi que j'ai entendu accabler Yézîd d'injures? et n'est-ce pas toi à qui j'ai entendu dire: «Dès que nous serons de retour à Médine, nous devrons déclarer solennellement que nous n'obéirons plus à ce libertin, fils d'un libertin; ensuite nous ferons bien de prêter hommage au fils d'un Emigré?»... Eh bien, en ce moment-là j'ai juré que si jamais je te rencontrais de nouveau et que j'eusse ta vie en mon pouvoir, je te tuerais. Par Dieu, je tiendrai mon serment! Que l'on tue cet homme!»
Cet ordre fut exécuté sur-le-champ.
Ensuite les Médinois qui restaient encore dans la ville, car la plupart avaient déjà cherché leur salut dans la fuite, furent sommés de prêter serment à Yézîd. Ce n'était pas le serment ordinaire, le serment par lequel on s'engageait à obéir au calife tant qu'il obéirait lui-même au Coran et aux commandements de Mahomet; loin de là. Les Médinois devaient jurer d'être esclaves de Yézîd, esclaves qu'il pourrait affranchir ou vendre selon son bon plaisir, telle était la formule; ils devaient lui reconnaître un pouvoir illimité sur tout ce qu'ils possédaient, sur leurs femmes, sur leurs enfants, sur leur vie. La mort attendait ceux qui refuseraient de prêter cet horrible serment. Pourtant deux Coraichites déclarèrent avec fermeté qu'ils ne prêteraient que le serment qui avait toujours été en usage. Moslim ordonna aussitôt de leur couper la tête. Coraichite lui-même, Merwân osa blâmer cet ordre; mais Moslim, le piquant avec son bâton dans le ventre, lui dit rudement: «Par Dieu, si tu avais dit toi-même ce qu'ils ont osé dire, je t'aurais tué!» Néanmoins Merwân osa encore demander la grâce d'un autre qui était allié à sa famille et qui refusait également de jurer. Le général syrien ne se laissa point fléchir. Ce fut autre chose quand un Coraichite dont la mère appartenait à la tribu de Kinda, refusa le serment, et qu'un des chefs de l'armée syrienne qui appartenait aux Sacoun, sous-tribu de Kinda, s'écria: «Le fils de notre sœur ne prêtera pas un tel serment.» Moslim l'en dispensa[113].
Les Arabes de Syrie avaient réglé leur compte avec les fils de ces sectaires fanatiques qui avaient inondé l'Arabie du sang de leurs pères. L'ancienne noblesse avait écrasé la nouvelle. Représentant de la vieille aristocratie mecquoise, Yézîd avait vengé et le meurtre du calife Othmân et les défaites que les Médinois, alors qu'ils combattaient sous la bannière de Mahomet, avaient fait éprouver à son aïeul. La réaction du principe païen contre le principe musulman avait été cruelle, terrible, inexorable. Jamais les Défenseurs ne se relevèrent de ce coup fatal; leur force fut brisée pour toujours. Leur ville presque déserte resta quelque temps abandonnée aux chiens, les champs d'alentour aux bêtes fauves[114], car la plupart des habitants, cherchant une patrie nouvelle et un sort moins dur dans un climat lointain, étaient allés joindre l'armée d'Afrique. Les autres étaient bien à plaindre; les Omaiyades ne laissèrent échapper aucune occasion pour les accabler sous le poids de leur dédain, de leur mépris, de leur haine implacable, pour les abreuver de dégoûts et d'amertumes. Dix ans après la bataille de Harra, Haddjâdj, gouverneur de la province, fit subir la marque à plusieurs saints vieillards qui avaient été compagnons de Mahomet. Pour lui chaque Médinois était un meurtrier d'Othmân, comme si ce crime, supposé même que les Défenseurs en eussent été plus coupables qu'ils ne l'étaient, n'eût pas été expié suffisamment par le massacre de Harra et le sac de Médine! Et quand Haddjâdj quitta la ville: «Dieu soit loué, s'écria-t-il, puisqu'il me permet de m'éloigner de la plus impure de toutes les cités, de celle qui a toujours récompensé les bontés du calife par des perfidies et des révoltes! Par Dieu, si mon souverain ne m'ordonnait pas dans chacune de ses lettres d'épargner ces infâmes, je détruirais leur ville et je leur ferais pousser des gémissements autour de la chaire du Prophète!» Ces paroles ayant été rapportées à l'un des vieillards que Haddjâdj avait fait flétrir, il dit: «Un terrible châtiment l'attend dans l'autre vie! Ce qu'il a dit est digne de Pharaon[115].» Hélas! la conviction que leurs tyrans seraient torturés dans les flammes éternelles, c'était dorénavant l'unique consolation de ces malheureux et leur unique espérance. Mais cette consolation, ils se la donnèrent abondamment. Prédictions des compagnons de Mahomet, prophéties de Mahomet lui-même, miracles opérés en leur faveur, ils acceptèrent tout avec une crédulité avide et insatiable. Le théologien Saîd qui se trouvait dans la mosquée au moment où les cavaliers syriens vinrent en faire une écurie, racontait à qui voulait l'entendre, qu'étant resté dans le temple il avait entendu, à l'heure de la prière, sortir du tombeau du Prophète une voix qui proféra les paroles solennelles destinées à annoncer cette heure[116]. Dans le terrible Moslim, l'homme de Mozaina, les Médinois voyaient le monstre le plus hideux que la terre eût porté jusque-là; ils croyaient qu'il ne trouverait un émule qu'à la fin des siècles et dans un homme de cette même tribu; ils racontaient que le Prophète avait dit: «Les derniers qui seront ressuscités, ce seront deux hommes de Mozaina. Ils trouveront la terre inhabitée. Ils viendront à Médine, où ils ne verront que des bêtes fauves. Alors deux anges descendront du ciel, les jetteront sur le ventre et les traîneront ainsi vers l'endroit où se trouveront les autres hommes[117]»....
Opprimés, en butte à tous les outrages, foulés aux pieds, il ne restait aux Médinois d'autre parti à prendre que d'imiter l'exemple que leur avaient donné leurs concitoyens qui s'étaient enrôlés dans l'armée d'Afrique. C'est ce qu'ils firent. De l'Afrique, ils allèrent en Espagne. Presque tous les descendants des anciens Défenseurs se trouvaient dans l'armée avec laquelle Mousâ passa le Détroit. C'est en Espagne qu'ils s'établirent, principalement dans les provinces de l'est et de l'ouest, où leur tribu devint la plus nombreuse de toutes[118]. A Médine ils avaient disparu. Lorsqu'un voyageur du XIIIe siècle arriva dans cette ville et qu'il s'informa par curiosité si des descendants des Défenseurs s'y trouvaient encore, on ne put lui montrer qu'un seul homme et une seule femme, tous les deux déjà vieux[119]. Il est donc permis de révoquer en doute l'origine illustre de cette dizaine de pauvres familles qui demeurent aujourd'hui dans les faubourgs de Médine et qui prétendent descendre des Défenseurs[120].
Mais même en Espagne, les Défenseurs ne furent pas à l'abri de la haine des Arabes de Syrie. C'est sur les bords du Guadalquivir que nous verrons la lutte recommencer, à une époque où l'Espagne avait pour gouverneur un Coraichite qui, dans la désastreuse bataille de Harra, avait combattu dans les rangs de l'armée médinoise, et qui, après la déroute, avait pris la fuite pour joindre l'armée d'Afrique.
Ce qui appelle maintenant notre attention, c'est une lutte d'une nature différente, mais qui se continua aussi dans la péninsule espagnole. En la racontant, nous aurons l'occasion de reparler en passant d'Abdallâh, fils de Zobair, et de voir que le sort de cet autre représentant des compagnons de Mahomet ne fut pas moins malheureux que ne l'avait été celui des Médinois.
Si l'on en excepte les luttes soulevées par ces principes fondamentaux qui ont toujours été en litige et qui le seront éternellement, il n'y en a point qui, en Asie comme en Europe, parmi les musulmans comme parmi les chrétiens, aient eu plus de persistance que celles qui provenaient de l'antipathie de race; antipathie qui, se perpétuant à travers les siècles, survit longtemps à toutes les révolutions politiques, sociales et religieuses. Incidemment nous avons déjà eu l'occasion de dire que la nation arabe se composait de deux peuples distincts et ennemis l'un de l'autre; mais c'est ici l'endroit d'exposer ce fait avec plus de précision et avec les développements nécessaires.
Suivant la coutume des Orientaux qui font descendre toute une nation d'un seul homme, le plus ancien de ces deux peuples se disait issu d'un certain Cahtân, personnage que les Arabes, quand ils eurent fait connaissance avec la Bible, ont identifié avec Yoctan, l'un des descendants de Sem selon la Genèse. La postérité de Cahtân avait envahi l'Arabie méridionale, plusieurs siècles avant notre ère, et subjugué la race, d'origine incertaine, qui habitait ce pays. Les Cahtânides portent ordinairement le nom de Yéménites, emprunté à la province la plus florissante de l'Arabie méridionale, et c'est ainsi que nous les appellerons dans la suite.
L'autre peuple, issu d'Adnân, l'un des descendants d'Ismaël, à ce que l'on prétend, habitait le Hidjâz, province qui s'étend depuis la Palestine jusqu'au Yémen et dans laquelle se trouvent la Mecque et Médine; le Nadjd, c'est-à-dire le vaste plateau, parsemé de quelques ondulations de terrain, qui occupe toute l'Arabie centrale; bref, le nord de l'Arabie. On lui donne le nom de Maäddites, de Nizârites, de Modharites ou de Caisites; noms qui indiquent tous le même peuple ou une partie de ce peuple; car Cais descendait de Modhar; celui-ci était l'un des fils de Nizâr, et Nizâr était fils de Maädd. Pour désigner cette race nous employerons le terme de Maäddites.
Dans l'histoire de l'Europe il n'y a rien d'analogue à la haine, quelquefois sourde, plus souvent flagrante, des deux peuples arabes, qui s'entr'égorgeaient sur le prétexte le plus futile. Ainsi le territoire de Damas fut, pendant deux années, le théâtre d'une guerre cruelle, parce qu'un Maäddite avait cueilli un melon dans le jardin d'un Yéménite[121], et dans la province de Murcie le sang coula à grands flots durant sept années, parce qu'un Maäddite, longeant par hasard la terre d'un Yéménite, avait détaché, sans y penser, une feuille de vigne[122]. Ce n'est pas qu'en Europe l'antipathie de race n'ait été très-forte aussi, mais du moins elle y était motivée; il y avait eu conquête et asservissement. En Arabie, au contraire, l'une des deux races n'avait point été opprimée par l'autre. Anciennement, il est vrai, une partie des Maäddites, ceux du Nadjd, reconnaissaient la souveraineté du roi du Yémen et lui payaient un tribut; mais c'est qu'ils le voulaient bien; c'est qu'il fallait à ces hordes anarchiques un maître qui les empêchât de s'entre-tuer, et que ce maître ne pouvait être choisi dans l'une de leurs familles, parce que les autres auraient refusé de lui obéir. Aussi quand les tribus maäddites, après s'être réunies momentanément sous un chef de leur choix, s'étaient affranchies de cette dépendance, comme cela arrivait de temps en temps, des guerres civiles les forçaient bientôt d'y revenir. N'ayant à choisir qu'entre l'anarchie et la domination étrangère, les chefs des tribus se disaient après une longue guerre civile: «Nous n'avons d'autre parti à prendre que de nous donner de nouveau au roi du Yémen, auquel nous payerons un tribut en brebis et en chameaux, et qui empêchera le fort d'écraser le faible[123].» Plus tard, lorsque le Yémen eut été conquis par les Abyssins, les Maäddites du Nadjd avaient accordé de leur plein gré à un autre prince d'origine yéménite, au roi de Hîra, la faible autorité qu'ils avaient donnée jusque-là au roi du Yémen. Entre une soumission si spontanée et l'asservissement par un peuple étranger, il y a une différence énorme.
En Europe, d'ailleurs, la diversité d'idiomes et de coutumes élevait une barrière insurmontable entre les deux peuples que la conquête avait violemment réunis sur le même sol. Il n'en était pas de même dans l'empire musulman. Longtemps avant Mahomet la langue yéménite ou himyarique, comme on l'appelle, née du mélange de l'arabe et de l'idiome des vaincus, avait cédé la place à l'arabe pur, la langue des Maäddites, lesquels avaient acquis une certaine prépondérance intellectuelle. Sauf quelques légères différences de dialecte, les deux peuples parlaient donc la même langue, et jamais l'on ne trouve que, dans les armées musulmanes, un Maäddite ait eu de la peine à comprendre un Yéménite[124]. Ils avaient en outre les mêmes goûts, les mêmes idées, les mêmes coutumes, car, des deux côtés, la grande masse de la nation était nomade. Enfin, ayant adopté tous les deux l'islamisme, ils avaient la même religion. En un mot, la différence qui existait entre eux était bien moins sensible que celle qui existait entre tel et tel peuple germanique dans le temps où les barbares vinrent inonder l'empire romain.
Et pourtant, bien que les raisons qui expliquent l'antipathie de race en Europe n'existent pas en Orient, cette antipathie y porte un caractère de ténacité que l'on ne trouve pas chez nous. Au bout de trois ou quatre cents ans l'hostilité originelle s'est effacée en Europe: parmi les Bédouins elle dure depuis vingt-cinq siècles; elle remonte aux premiers temps historiques de la nation, et de nos jours elle est encore loin d'être éteinte[125]. «L'hostilité originelle, disait un ancien poète, nous vient de nos ancêtres, et tant que ceux-ci auront des descendants, elle subsistera[126].» Et puis elle n'a point eu en Europe ce caractère atroce qu'elle a eu en Orient; elle n'a point étouffé chez nos aïeux les sentiments les plus doux et les plus sacrés de la nature; un fils n'a point méprisé, n'a point haï sa mère pour la seule raison qu'elle appartenait à une autre race que son père. «Vous priez pour votre père, dit quelqu'un à un Yéménite qui faisait la procession solennelle autour du temple de la Mecque; mais pourquoi ne priez-vous pas pour votre mère?—Pour ma mère? répliqua le Yéménite d'un air de dédain; comment pourrais-je prier pour elle? Elle était de la race de Maädd[127]!»
Cette haine qui se prolonge de génération en génération, en dépit d'une entière communauté de langue, de droits, de coutumes, d'idées, de religion, et même jusqu'à un certain point d'origine, puisque les deux peuples sont l'un et l'autre de race sémitique, cette haine qui ne s'explique point par des antécédents, elle est dans le sang, c'est tout ce que l'on peut en dire; et probablement les Arabes du VIIe siècle auraient été aussi peu capables d'en déterminer la véritable cause, que les Yéménites qui parcourent aujourd'hui les déserts de la province de Jérusalem, et qui, quand les voyageurs leur demandent pour quel motif ils sont ennemis jurés des Caisites (Maäddites) de la province d'Hébron, répondent qu'ils n'en savent absolument rien, si ce n'est que cette haine réciproque date d'un temps immémorial[128].
L'islamisme, loin de diminuer l'aversion instinctive des deux peuples, lui a donné une vigueur et une vivacité qu'elle n'avait point auparavant. S'observant toujours avec défiance, les Yéménites et les Maäddites furent forcés désormais de combattre sous la même bannière, de vivre sur le même sol, de diviser les fruits de la conquête, et ces relations continuelles, ces rapports journaliers, engendrèrent autant de disputes et de rixes. En même temps cette inimitié acquit un intérêt et une importance qu'elle ne pouvait avoir alors qu'elle était restreinte à un coin presque ignoré de l'Asie. Dorénavant elle ensanglanta l'Espagne et la Sicile comme les déserts de l'Atlas et les rives du Gange, et elle exerça une influence considérable, non-seulement sur le sort des peuples vaincus, mais encore sur la destinée de toutes les nations romanes et germaniques, puisqu'elle arrêta les musulmans dans la voie de leurs conquêtes, au moment où ils menaçaient la France et tout l'Occident.
Dans toute l'étendue de l'empire musulman, les deux peuples se sont combattus; mais cet empire était trop vaste et il n'y avait pas assez d'unité entre les tribus, pour que la lutte pût être simultanée et dirigée vers un but fixé d'avance. Chaque province eut donc sa guerre particulière, sa guerre à elle, et les noms des deux partis, empruntés aux deux tribus qui, dans la localité où l'on se combattait, étaient les plus nombreuses, différaient presque partout. Dans le Khorâsân, par exemple, les Yéménites portaient le nom d'Azdites et les Maäddites celui de Témîmites, parce que les tribus d'Azd et de Témîm y étaient les plus considérables[129]. En Syrie, province dont nous aurons à nous occuper principalement, il y avait d'un côté les Kelbites et de l'autre les Caisites. Les premiers, d'origine yéménite, y formaient la majorité de la population arabe[130], car sous le califat d'Abou-Becr et d'Omar, lorsque beaucoup de tribus yéménites allèrent s'établir en Syrie, les Maäddites préférèrent de se fixer en Irâc[131].
Les Kelbites et les Caisites étaient également attachés à Moâwia qui, grâce à sa politique prudente et sage, sut maintenir parmi eux un certain équilibre et se concilier l'affection des uns comme des autres. Cependant, quelque bien calculées que fussent ses mesures, il ne put empêcher que leur haine réciproque n'éclatât de temps en temps; sous son règne les Kelbites et les Fezâra, tribu des Caisites, se livrèrent même une bataille à Banât-Cain[132], et Moâwia éprouva des difficultés de la part des Caisites lorsqu'il voulut faire reconnaître Yézîd pour son successeur, car la mère de Yézîd était une Kelbite; elle était fille de Mâlic ibn-Bahdal, le chef de cette tribu, et pour les Caisites, Yézîd, élevé dans le désert de Semâwa, parmi la famille de sa mère, n'était plus un Omaiyade, c'était un Kelbite[133]. On ignore de quelle manière Moâwia gagna leurs suffrages; on sait seulement qu'à la fin ils reconnurent Yézîd pour l'héritier présomptif du trône et qu'ils lui restèrent fidèles tant qu'il régna. Mais son règne ne dura que trois années. Il mourut en novembre 683, deux mois et demi après la bataille de Harra, âgé de trente-huit ans seulement.
A sa mort l'immense empire se trouva tout à coup sans maître. Ce n'est pas que Yézîd mourût sans laisser de fils, il en laissa plusieurs; mais le califat n'était pas héréditaire, il était électif. Ce grand principe n'avait pas été posé par Mahomet, lequel n'avait rien décidé à cet égard, mais par le calife Omar qui ne manquait pas aussi absolument que le Prophète d'esprit politique, et qui jouissait, comme législateur, d'une autorité incontestée. C'est lui qui avait dit dans une harangue prononcée dans la mosquée de Médine: «Si quelqu'un s'avise de proclamer un homme pour souverain, sans que tous les musulmans en aient délibéré, cette inauguration sera nulle[134].» Il est vrai que l'on avait toujours éludé l'application du principe, et que Yézîd lui-même n'avait pas été élu par la nation; mais du moins son père avait pris la précaution de lui faire prêter serment comme à son successeur futur. Cette précaution, Yézîd l'avait négligée; la mort l'avait surpris à la fleur de l'âge, et son fils aîné, qui s'appelait Moâwia comme son aïeul, n'avait aucun droit au califat. Cependant il aurait probablement réussi à se faire reconnaître, si les Syriens, les faiseurs de califes à cette époque, eussent été d'accord pour le soutenir. Ils ne l'étaient pas, et Moâwia lui-même, dit-on, ne voulait pas du trône. Le plus profond mystère enveloppe les sentiments de ce jeune homme. S'il fallait en croire les historiens musulmans, Moâwia n'aurait ressemblé en rien à son père; à ses yeux la bonne cause aurait été celle que défendaient les Médinois, et, ayant appris la victoire de Harra, le pillage de Médine et la mort des vieux compagnons de Mahomet, il aurait fondu en larmes[135]. Mais ces historiens qui, prévenus d'idées théologiques, ont quelquefois faussé l'histoire, se trouvent en opposition avec un chroniqueur espagnol presque contemporain[136] qui, pour ainsi dire, écrivait sous la dictée des Syriens établis en Espagne, et qui affirme que Moâwia était la fidèle image de son père. Quoi qu'il en soit, les Caisites ne voulaient pas obéir à un prince qui avait une Kelbite pour aïeule et une Kelbite pour mère; ils ne voulaient pas de la domination du Kelbite Hassân ibn-Mâlic ibn-Bahdal, gouverneur de la Palestine et du district du Jourdain, qui avait pris la conduite des affaires au nom de son arrière-neveu[137]. Partout ils prirent une attitude hostile, et un de leurs chefs, Zofar, de la tribu de Kilâb, leva l'étendard de la révolte dans le district de Kinnesrîn, dont il chassa le gouverneur Kelbite, Saîd ibn-Bahdal. Comme il fallait bien opposer un prétendant à celui des Kelbites, Zofar se déclara pour Abdallâh, fils de Zobair, dont la cause était au fond parfaitement indifférente aux Caisites. Le parti pieux venait d'acquérir un allié bien étrange. Puisqu'il allait soutenir les intérêts des fils des compagnons de Mahomet, Zofar crut de son devoir de prononcer en chaire un sermon édifiant. Mais quoique grand orateur et excellent poète, comme les Arabes païens l'avaient été, il n'était pas habitué malheureusement aux formules religieuses, au style onctueux. Quand il eut prononcé la moitié de sa première phrase, il demeura court. Et ses frères d'armes de rire aux éclats[138].
Moâwia II ne survécut à son père que quarante jours, ou deux mois, ou trois mois;—on ne le sait pas au juste et il importe peu de le savoir. La confusion était au comble. Les provinces, lasses d'être traitées par les Syriens en pays conquis, avaient secoué le joug. Dans l'Irâc on faisait chaque jour un calife ou un émir, et le lendemain on le défaisait[139]. Ibn-Bahdal n'avait pas encore arrêté son plan; tantôt il voulait se faire déclarer calife, tantôt, voyant qu'il ne serait reconnu que par ses Kelbites, il se déclarait prêt à obéir à l'Omaiyade que le peuple choisirait[140]. Mais comme il y avait fort peu de chances de succès, il était difficile de trouver un Omaiyade qui voulût se prêter au triste rôle de prétendant. Walîd, petit-fils d'Abou-Sofyân et ancien gouverneur de Médine, l'avait accepté: frappé de la peste au moment où il faisait la prière sur le corps de Moâwia II, il était tombé mort[141]. Ibn-Bahdal eût bien voulu donner le califat à Khâlid, frère de Moâwia II, mais comme celui-ci ne comptait que seize ans et que les Arabes ne veulent obéir qu'à un adulte, il ne l'osa pas. Il l'offrit donc à Othmân: celui-ci, qui croyait la cause de sa famille entièrement perdue, refusa, et alla joindre l'heureux prétendant Ibn-Zobair, dont le parti s'augmentait de jour en jour. En Syrie tous les Caisites se déclarèrent pour lui. Déjà maîtres de Kinnesrîn, ils le devinrent bientôt de la Palestine, et le gouverneur d'Emèse, Nomân, fils de Bachîr, le Défenseur, se déclara aussi pour Ibn-Zobair[142]. Ibn-Bahdal, au contraire, ne pouvait compter que sur un seul district, celui du Jourdain, le moins considérable des cinq districts de la Syrie[143]. Là on avait juré de lui obéir, mais à condition qu'il ne donnerait pas le califat à un fils de Yézîd, puisqu'ils étaient trop jeunes. Quant au district de Damas, le plus important de tous, son gouverneur Dhahhâc, de la tribu de Fihr[144], n'était d'aucun parti. Il n'était pas d'accord avec soi-même: ancien commandant de la garde de Moâwia Ier et l'un de ses confidents les plus intimes, il ne voulait pas du prétendant mecquois; Maäddite, il ne voulait pas faire cause commune avec le chef des Kelbites; de là ses hésitations et sa neutralité. Afin de sonder ses intentions et celles du peuple de Damas, Ibn-Bahdal lui envoya une lettre, destinée à être lue dans la mosquée le vendredi. Cette lettre était pleine des louanges des Omaiyades et d'invectives contre Ibn-Zobair; mais comme Ibn-Bahdal craignait que Dhahhâc ne refusât d'en faire la lecture devant le peuple, il prit soin d'en donner une copie à son messager et de lui dire: «Si Dhahhâc ne lit pas celle-là aux Arabes de Damas, tu leur liras celle-ci.» Ce qu'il avait prévu arriva. Le vendredi, quand Dhahhâc fut monté en chaire, il ne dit pas le moindre mot au sujet de la lettre qu'il avait reçue. Alors le messager d'Ibn-Bahdal se leva et la lut devant le peuple. Cette lecture à peine achevée, des cris s'élevèrent de tous côtés. «Ibn-Bahdal dit vrai!» criaient les uns; «non, il ment!» criaient les autres. Le tumulte devint effroyable, et l'enceinte sacrée qui, comme partout dans les pays musulmans, servait tant aux cérémonies religieuses qu'aux délibérations politiques, retentissait des injures dont les Kelbites et les Caisites se chargeaient les uns les autres. A la fin Dhahhâc obtint le silence, acheva la cérémonie religieuse, et persista à ne point se prononcer[145].
Telle était la situation de la Syrie, lorsque les soldats de Moslim rentrèrent dans leur pays natal. Mais ce n'était plus Moslim qui les commandait, et voici en peu de mots ce qui était arrivé dans l'intervalle.
Depuis la prise de Médine, Moslim, déjà bien malade à l'époque de la bataille de Harra, avait renoncé au régime rigoureux que les médecins lui avaient prescrit. «Maintenant que j'ai châtié les rebelles, je mourrai content, avait-il dit; et comme j'ai tué les meurtriers d'Othmân, Dieu me pardonnera mes péchés[146].» Arrivé avec son armée à trois journées de distance de la Mecque et sentant sa fin approcher, il fit venir le général Hoçain, qui avait été désigné par Yézîd pour commander l'armée dans le cas où Moslim viendrait à mourir. Hoçain était de la tribu de Sacoun et par conséquent Kelbite comme Moslim; mais Moslim le méprisait, car il doutait de sa pénétration et de sa fermeté. L'apostrophant donc avec cette franchise brutale qui formait le fond de son caractère et qu'il ne nous est pas permis de pallier, il lui dit: «Ane que tu es, tu vas prendre le commandement à ma place. Je ne te le confierais pas, moi, mais il faut que la volonté du calife s'exécute. Ecoute maintenant mes conseils; je sais que tu en as besoin, car je te connais. Tiens-toi sur tes gardes contre les ruses des Coraichites, ferme l'oreille à leurs discours mielleux, et souviens-toi qu'arrivé devant la Mecque, tu n'auras que trois choses à faire: combattre à outrance, enchaîner les habitants de la ville et retourner en Syrie[147].» Cela dit, il rendit le dernier soupir.
Hoçain, quand il eut mis le siége devant la Mecque, se comporta comme s'il eût pris à tâche de prouver que les préventions de Moslim à son égard n'étaient nullement fondées. Loin de manquer d'audace, loin de se laisser arrêter par des scrupules religieux, il enchérit sur les sacriléges de Moslim lui-même. Ses balistes firent pleuvoir sur le temple, la Caba, des pierres énormes qui écrasèrent les colonnes de l'édifice. A son instigation, un cavalier syrien darda, pendant la nuit, une torche attachée à l'extrémité de sa lance sur le pavillon d'Ibn-Zobair, dressé dans le préau de la mosquée. Le pavillon s'embrasa à l'instant, et la flamme s'étant communiquée aux voiles qui enveloppaient le temple, la sainte Caba, la plus révérée de toutes les mosquées musulmanes, fut entièrement consumée[148].... De leur côté les Mecquois, secondés par une foule de non-conformistes qui, oubliant momentanément leur haine contre la haute Eglise, étaient accourus pleins d'enthousiasme pour défendre le territoire sacré, soutenaient le siége avec un grand courage, lorsque la nouvelle de la mort de Yézîd vint changer tout à coup la face des affaires. Au fils de Zobair cette nouvelle inattendue causa une joie indicible; pour Hoçain elle fut un coup de foudre. Ce général, esprit froid, égoïste et calculateur, au lieu que Moslim avait été dévoué corps et âme aux maîtres qu'il servait, connaissait trop bien la fermentation des partis en Syrie, pour ne pas prévoir qu'une guerre civile y éclaterait, et ne se faisant point illusion sur la faiblesse des Omaiyades, il vit dans la soumission au calife mecquois l'unique remède contre l'anarchie, l'unique moyen de salut pour son armée gravement compromise et pour lui-même qui l'était plus encore. Il fit donc inviter Ibn-Zobair à s'aboucher avec lui la nuit suivante dans un lieu qu'il nomma. Ibn-Zobair s'étant trouvé à cette conférence, Hoçain lui dit à voix basse, afin que les Syriens ne pussent l'entendre:
—Je suis prêt à te reconnaître pour calife, mais à condition que tu t'engages à proclamer une amnistie générale et à ne tirer aucune vengeance du sang répandu pendant le siége de la Mecque et dans la bataille de Harra.
—Non, lui répondit Ibn-Zobair à haute voix, je ne serais point encore satisfait, si je tuais dix ennemis pour chacun de mes compagnons.
—Maudit soit celui qui te regardera désormais comme un homme d'esprit, s'écria alors Hoçain. J'avais cru jusqu'à présent à ta prudence; mais quand je te parle bas, tu réponds à voix haute; je t'offre le califat, et tu me menaces de la mort!
Certain désormais qu'entre lui et cet homme la réconciliation n'était pas possible, Hoçain rompit aussitôt la conférence et reprit avec son armée le chemin de la Syrie. En route il rencontra Merwân. Rentré dans Médine après la bataille de Harra, mais expulsé de nouveau de cette ville sur l'ordre d'Ibn-Zobair, Merwân s'était rendu à Damas. Là il avait trouvé la cause de sa famille à peu près désespérée, et dans une entrevue avec Dhahhâc, il s'était engagé à se rendre à la Mecque, afin d'annoncer à Ibn-Zobair que les Syriens étaient prêts à obéir à ses ordres[149]: c'était le meilleur moyen pour gagner les bonnes grâces de son ancien ennemi. Ce fut donc pendant son voyage de Damas à la Mecque que Merwân rencontra Hoçain[150]. Ce général, après l'avoir assuré qu'il ne reconnaîtrait point le prétendant mecquois, lui déclara que s'il avait le courage de relever la bannière omaiyade, il pourrait compter sur son appui. Merwân ayant accepté cette proposition, on résolut de convoquer à Djâbia une espèce de diète où l'on délibérerait sur le choix d'un calife.
Invités à se rendre à cette diète, Ibn-Bahdal et ses Kelbites le firent. Dhahhâc promit aussi de venir et s'excusa sur la conduite qu'il avait tenue jusque-là. En effet, il se mit en marche avec les siens; mais en route les Caisites, persuadés que les Kelbites ne donneraient leurs suffrages qu'à celui qui était allié à leur tribu, à Khâlid, le jeune frère de Moâwia II, refusèrent d'aller plus loin. Dhahhâc retourna donc sur ses pas et alla se camper dans la prairie de Râhit, à l'est de Damas[151]. Cependant les Caisites comprirent que leur querelle avec les Kelbites allait bientôt se vider par les armes, et plus le moment décisif approchait, plus ils sentaient la monstruosité de leur coalition avec le chef du parti pieux. Comme ils avaient beaucoup plus de sympathie pour Dhahhâc, l'ancien frère d'armes de Moâwia Ier, ils lui dirent: «Pourquoi ne vous déclareriez-vous pas calife? Vous ne valez pas moins qu'Ibn-Bahdal ou Ibn-Zobair.» Flatté de ces paroles et trop heureux de pouvoir sortir de sa fausse position, Dhahhâc ne s'opposa point à la proposition des Caisites et reçut leurs serments[152].
Quant aux délibérations des Kelbites réunis à Djâbia, elles ne durèrent pas moins de quarante jours. Ibn-Bahdal et ses amis voulaient donner le califat à Khâlid—les Caisites ne se trompaient pas quand ils leur supposaient ce dessein—et Hoçain ne put faire accepter son candidat, Merwân. Il avait beau dire: «Eh quoi! Nos ennemis nous opposent un homme âgé, et nous leur opposerions un jeune homme presque enfant encore?» on lui répondait que Merwân était trop puissant. «Si Merwân obtient le califat, disait-on, nous serons ses esclaves; il a dix fils, dix frères, dix neveux[153].» On le considérait d'ailleurs comme un étranger. La branche des Omaiyades à laquelle appartenait Khâlid était naturalisée en Syrie, mais Merwân et sa famille avaient toujours habité Médine[154]. Toutefois Ibn-Bahdal et ses amis cédèrent enfin; ils acceptèrent Merwân, mais ils lui firent sentir qu'en lui conférant le califat, ils lui montraient une grande faveur, et ils lui prescrivirent des conditions aussi dures qu'humiliantes. Merwân dut s'engager solennellement à confier tous les emplois importants aux Kelbites, à ne gouverner que d'après leurs conseils, à leur payer annuellement une somme fort considérable[155]. Ibn-Bahdal fit décréter en outre que le jeune Khâlid serait le successeur de Merwân et qu'en attendant il aurait le gouvernement d'Emèse[156]. Tout ayant été réglé ainsi, l'un des chefs de la tribu de Sacoun, Mâlic, fils de Hobaira, qui s'était montré zélé partisan de Khâlid, dit à Merwân d'un air hautain et menaçant: «Nous ne te prêterons point le serment que l'on prête au calife, au successeur du Prophète, car en combattant sous ta bannière, nous n'avons en vue que les biens de ce monde. Si donc tu nous traites bien, comme l'ont fait Moâwia et Yézid, nous t'aiderons; sinon, tu éprouveras à tes dépens que nous n'avons pas plus de prédilection pour toi que pour un autre Coraichite[157].»
La diète de Djâbia s'étant terminée à la fin du mois de juin de l'année 684[158], plus de sept mois après la mort de Yézîd, Merwân, accompagné des Kelb, des Ghassân, des Sacsac, des Sacoun et d'autres tribus yéménites, marcha contre Dhahhâc, auquel les trois gouverneurs qui tenaient son parti avaient envoyé leurs contingents. Zofar commandait en personne les soldats de Kinnesrîn, sa province. Pendant sa marche, Merwân reçut une nouvelle aussi inattendue qu'agréable: Damas s'était déclaré pour lui. Un chef de la tribu de Ghassân, au lieu de se rendre à Djâbia, s'était tenu caché dans la capitale. Ayant rassemblé les Yéménites quand il eut appris l'élection de Merwân, il s'était emparé de Damas par un coup de main, et avait forcé le gouverneur, nommé par Dhahhâc, à chercher son salut dans une fuite tellement précipitée, qu'il ne put même emporter le trésor public. L'audacieux Ghassânite s'empressa d'informer Merwân du succès de son entreprise et de lui envoyer de l'argent, des armes et des soldats[159].
Quand les deux armées, ou plutôt les deux peuples, furent en présence dans la prairie de Râhit, vingt jours se passèrent d'abord en escarmouches et en duels. Enfin le combat devint général. Il fut sanglant comme nul autre ne l'avait jamais été, dit un historien arabe, et les Caisites, après avoir perdu quatre-vingts de leurs chefs, parmi lesquels se trouvait Dhahhâc lui-même, essuyèrent une déroute complète[160].
Entre Kelbites et Caisites, cette bataille de la Prairie ne s'oublia jamais, et soixante-douze ans plus tard, elle recommença, pour ainsi dire, en Espagne. C'était là le sujet que les poètes des deux factions rivales traitaient de préférence à tout autre; d'un côté, ce sont des chants de joie et de triomphe, de l'autre, des cris de douleur et de vengeance.
Au moment où tout fuyait, Zofar avait à ses côtés deux chefs de la tribu de Solaim. Son coursier fut le seul qui pût lutter de vitesse avec ceux des Kelbites qui les poursuivaient, et ses deux compagnons, voyant que les ennemis allaient les atteindre, lui crièrent: «Fuyez, Zofar, fuyez; on va nous tuer.» Poussant son cheval, Zofar se sauva; ses deux amis furent massacrés[161].