Pierre regarde quelques minutes Rossignol sans le reconnaître, parce que ses moustaches sont retroussées de manière à se perdre dans ses oreilles. Mais déjà Rossignol a sauté au cou de Pierre, qu’il serre dans ses bras comme un ours qu’il voudrait étouffer.
—Aïe... lâche-moi donc! s’écrie Pierre, qui à ces manières aimables a reconnu son ami.
—Non, laisse-moi t’embrasser encore... Ce cher Pierre, je suis si content de le revoir!...
—Comment, c’est toi... Loiseau... Quand je dis Loiseau, mon frère prétend que tu t’appelles Rossignol...
—Il a raison...
—Pourquoi donc te fais-tu appeler Loiseau?
—Mon ami, est-ce qu’un rossignol n’est pas un oiseau?
—Si fait.
—Eh bien! tu vois alors que c’était la même chose, et que je n’avais pas changé de nom.
—Au fait, c’est vrai... Je n’avais pas réfléchi à cela.
—Au reste, qu’importe le nom! Rossignol ou Loiseau, je ne suis pas moins ton sincère, ton meilleur ami... ainsi que celui de ton frère... quoique j’aie eu jadis quelques torts envers lui... Mais c’étaient des étourderies de jeunesse:
—Je viens lui demander son amitié, dont je me sens digne, et me jeter dans ses bras... Où est-il, ce cher André... présente-moi à lui... je veux absolument le voir, ainsi que M. Dermilly, mon ancien maître de dessin, homme qui m’a toujours honoré de son estime et de ses conseils. Il me tarde de l’embrasser, ce digne homme, que je révère comme mon père... Mon ami, conduis-moi vers lui, tu vas voir comme il me recevra...
—Ah! bien!... si c’est pour M. Dermilly et mon frère que tu es venu ici, tu as tout à fait perdu ton temps!...
—Comment... que veux-tu dire?... parle... explique-toi...
—M. Dermilly est mort... il y a déjà longtemps...
—Il est mort... mon maître!... mon père... mon ami! ah! quel coup!... attends que je m’asseye...
—Est-ce que tu te trouves mal?...
—Je crois que oui... fais-moi prendre quelque chose...
—Veux-tu un verre d’eau?...
—J’aimerais mieux de l’eau-de-vie, si tu en as.
—Je crois bien... et de la bonne. Oh! M. Dermilly était monté en liqueurs, nous en avons de quinze sortes au moins, dans une grande armoire... Et la cave... ah! il y a du vin fameux!
—Quel homme respectable c’était...
—Tiens, goûte-moi ça...
—C’est du chenu... Comment, il est mort!... comment, la mort a osé frapper un talent du premier ordre!... Ah! quels progrès j’aurais faits sous lui... si j’avais été moins volatil... Il me regardait comme son fils.
—Ce n’est pourtant pas comme cela qu’il parlait de toi...
—Je te dis que j’ai eu des torts... je les avoue, c’est fini... qu’est-ce que tu veux de plus... encore un coup!...
—Te sens-tu mieux?
—Oui, ça commence à revenir. Mais André, où est-il? Appelle-le donc, que je lui saute au cou...
—Hélas! j’aurais beau l’appeler...
—Ah! mon Dieu, tu me fais frémir... serait-il mort aussi?... encore un petit verre... Tiens, donne-moi la bouteille, je me verserai moi-même, j’aime mieux ça. Eh bien! mon pauvre Pierre, ton frère?...
—Il a disparu... il est parti, il y a six semaines déjà, et nous ne savons pas ce qu’il est devenu... il n’a donné aucune nouvelle...
—Ah! mon Dieu... ce cher André... moi, qui venais lui demander à dîner, sans façon; c’est égal, je dînerai avec toi. Mais quel vertigo lui a donc passé par la tête?...
—Oh! ce n’est pas un vertige, c’est une passion... un amour concentré; mais je ne peux pas t’en dire plus, parce que c’était un mystère.
—Oh! c’est juste, je ne te demande rien; d’ailleurs tu me conteras tout en dînant.
—Ce qu’il y a de plus inquiétant, c’est qu’il m’a laissé, par un papier, maître de disposer de tout ce qui lui appartenait, et mam’zelle Manette dit que ça prouve qu’il ne veut plus revenir.
—Mademoiselle Manette raisonne comme un procureur. Et il n’y a point de doute que tout ce qui était à ton frère est à toi.
—Eh bien! mon ami, croirais-tu que maintenant que je suis riche, je m’ennuie comme une bête?
—Cela ne m’étonne pas du tout.
—D’abord le chagrin, l’inquiétude que me donne André...
—Oh! c’est juste... et puis l’ennui de vivre seul, de n’avoir personne auprès de toi avec qui tu puisses rire, causer, épancher ton âme... Pierre, tu sais si je suis ton ami!... Je veux remplacer André, je veux être un frère pour toi... et dès ce moment je m’établis ici, et je ne te quitte plus...
—Bah!... ce cher Loiseau... Ah! c’est-à-dire Rossignol...
—Je t’ai déjà dit de m’appeler comme tu voudrais.
—Je pensais à toi souvent, et je me disais, si j’étais avec lui, je suis sûr que je ne m’ennuierais pas!...
—Nous ennuyer!... Oh! je te réponds que nous n’en aurons pas le temps... Nous rirons, nous boirons, nous chanterons depuis le matin jusqu’au soir:
Je t’apprendrai à te servir de ta fortune.—Ma foi! je veux—bien... quoique ça, quand je pense à ce pauvre André...—Oh! nous y penserons toujours! le plaisir n’exclut point la sensibilité: nous le pleurerons tous les matins avant de nous lever; mais après cela, en avant les divertissements! Mais tu me fais l’effet d’être logé comme le Grand Turc... des canapés et des bergères partout!... Oh! tu ne vois rien encore... Viens, je vais te montrer tout mon appartement.
Rossignol suit Pierre, qui se sent déjà plus gai depuis qu’il a revu celui qu’il croit son sincère ami. Le jeune Savoyard est encore neuf en tout: il prend les hommes pour ce qu’ils se donnent, les choses pour ce qu’elles paraissent. D’après cela, il croit à tout ce que dit Rossignol, et se persuade que, s’il a eu quelques torts, la manière franche dont il vient de se présenter lui aurait fait trouver grâce devant son frère et M. Dermilly.
Le beau modèle pousse des cris d’admiration en entrant dans chaque pièce, qu’en effet il ne connaissait pas, n’ayant jamais vu que l’atelier et la cuisine. Il s’arrête devant plusieurs tableaux en s’écriant:
—Vois-tu ce Romain-là? c’est moi... et ce beau Grec? c’est encore moi.
—Mais ça ne te ressemble pas du tout.
—Je ne te dis pas que c’est ma figure, mais c’est mon corps, et je me flatte qu’il est frappant.
—De ce côté, c’est la cuisine.
—Oh! pour la cuisine, je la connais, je passais toujours par là quand je venais travailler avec ce bon et respectable Dermilly. A propos, et la vieille Thérèse?
—Qu’est-ce que c’est que Thérèse?
—La cuisinière du patron.
—Ah! j’ai entendu dire qu’elle était morte.
—Elle a bien fait, elle ne savait pas confectionner un bouillon.
—Depuis qu’André est parti, je n’ai point de domestique... d’abord il me semble que je n’oserais pas prier quelqu’un de me servir.
—Écoute, Pierre, les valets sont presque tous des canailles qui nous volent. Il vaut mieux se servir soi-même. Oh! je te donnerai des leçons d’économie, moi; d’abord pour dîner on va chez le traiteur, c’est plus gai. Jamais de cuisine chez soi, fi donc! ça sent mauvais. Si l’on veut y dîner, on fait venir du premier cabaret, et c’est plus sain. Pour les chambres, les lits, on a un petit décrotteur qui vient vous secouer ça tous les jours, en faisant vos bottes, et en un tour de main tout est fini; au lieu qu’une femme de ménage passe sa matinée à faire un lit; et d’ailleurs ça se mêle de tout, ça regarde tout, ça dit tout ce qu’on fait; nous n’en aurons point... seconde économie.
—Ce diable de Rossignol, comme il est devenu économe!
—Oh! tu en verras bien d’autres. Ah! voilà sans doute la chambre à coucher de ton frère?
—Hélas! oui... elle est inutile maintenant.
—Je m’en empare afin de l’utiliser, et je t’en payerai le loyer en temps et lieu: troisième économie.
—Mais, dis donc, si tu vas toujours comme cela, au lieu de m’apprendre à dépenser mon argent, tu vas encore m’enrichir.
—Oh! que ça ne t’inquiète pas!... quant à l’argent, ça sera mon affaire... Tu conviendras qu’un logement comme celui-ci pour toi seul, cela n’avait pas le sens commun.
—Je n’y restais que parce que j’attendais toujours mon frère.
—Nous l’attendrons ensemble, ce sera plus gai. Mais tu m’as parlé d’une certaine armoire garnie de liqueurs, si nous allions lui dire deux mots?
Pierre s’empresse de conduire son ami dans la pièce où sont les liqueurs. Il dresse une table sur laquelle il met les débris d’un pâté, restant de son déjeuner.
—Est-ce que tu n’as que cela? dit Rossignol.
—N’est-ce pas assez?
—Eh! non, nigaud; quand, on reçoit un ancien ami, on lui donne autre chose à manger qu’un restant de pâté.
—Mais comment avoir autre chose? il n’y a que ça ici.
—Ah! que tu es encore innocent... et les traiteurs! est-ce qu’ils sont établis pour les mouches à miel? Allons, vite, appelle ton portier, qu’il coure chez le premier gargotier; qu’il fasse apporter des côtelettes, des andouilles, des petits pieds... une bonne omelette, et pendant ce temps nous faisons une descente à la cave, avec laquelle je ne serais pas fâché de faire connaissance.
La vivacité de Rossignol, la facilité avec laquelle il fait tous ses arrangements font sortir Pierre de son indolence habituelle. Déjà l’intime ami est sur le carré, d’où il crie à tue-tête:
—Holà, portier! ici, mon petit! quittez un peu votre pie et montez subito.
—Ce n’est pas un portier, c’est une portière, dit Pierre à son ami, et dame! elle se donne des airs de propriétaire.
—Parce que tu es un novice et que tu ne sais pas, en temps et lieu, lui boucher l’œil avec une pièce de vingt sous... Il faut savoir être généreux dans l’occasion, ça fait que tout le monde s’empresse de vous servir, et qu’on peut se passer de valets: quatrième économie.
La portière monte; c’est une petite femme de cinquante ans, à l’air grognon et maussade, qui parle avec prétention et s’est fait un, dictionnaire particulier. Depuis quelque temps elle voit Pierre d’un assez mauvais œil, parce qu’elle ne fait plus son ménage.
—Que me voulez-vous? dit-elle d’un ton aigre, et pourquoi crier de manière à provoquer toute la maison?
—Madame Roch, dit Pierre, je vous demande excuse, mais c’est que... j’aurais voulu...
—Chut! dit Rossignol en passant devant Pierre et en se couvrant de son carrick comme s’il jouait Catilina, tu ne sais pas colorier tes pensées; laisse-moi parler pour toi... Ma petite madame Roch, nous désirerions, mon ami et moi, un déjeuner soigné. Nous voulons fêter ce jour qui nous rassemble; d’anciens amis qui ne retrouvent ne sont pas fâchés, en dégustant un vieux bourgogne, de savourer la côtelette. Chargez-vous de commander tout cela dans un bon style...
—Monsieur, je ne suis point la servante des locataires... d’ailleurs je ne fais plus le ménage chez M. Pierre...
—C’est qu’il craignait le tête-à-tête avec vous, madame Roch... quand on est encore aussi fraîche...
—Monsieur, je vous prie de...
—Aussi bien conservée...
—Oui, monsieur, je me flatte de l’être, conservée.
—Nous servirions de modèle pour une Médée ou une Agrippine.
—Monsieur, je ne sais ce que...
—Quel âge avons-nous, madame Roch?
—Quarante-quatre ans, monsieur.
—D’honneur! c’est tout au plus si vous en paraissez douze. Allons, Pierre, de l’argent, madame Roch se charge de tout.
—Mais, monsieur...
—Et l’on ne compte jamais, avec une portière aussi intéressante:
Lâche les espèces.
Pierre fouille dans son gousset et met une pièce de cent sous dans la main que Rossignol lui tend par derrière le dos.—Va toujours, lui dit Rossignol. Pierre en met une seconde.
—Va encore, dit à demi-voix le beau modèle, et Pierre en met une troisième en se disant:
—Quinze francs pour un déjeuner!... ça ne peut pas être là une cinquième économie.
Rossignol met deux pièces de cinq francs dans la main de madame Roch, glisse la troisième sous son carrick, et puis dit à l’oreille de la portière:
—Arrangez cela pour le mieux, et gardez la monnaie pour vous.
En même temps il lui pince le genou, fait semblant de vouloir l’embrasser, et la pousse vers l’escalier. Madame Roch, tout étourdie de ces manières, mais très sensible à l’argent, arrange son fichu que Rossignol vient de chiffonner, et descend commander le déjeuner.
—Tu le vois, dit Rossignol, on m’obéit... Ah! mon ami, avec de l’argent on fait courir des tortues!...
—C’est vrai, mais quinze francs pour un déjeuner!...
—Comment, tu habites un appartement superbe, et tu regardes à de pareilles misères!... Écoute, Pierre, veux-tu t’amuser, ou ne le veux-tu pas?
—Oh! certainement, je le veux.
—En ce cas, laisse-toi donc gouverner. D’ailleurs, ne t’ai-je pas déjà appris cinq ou six économies?... Je ne veux pas non plus faire de toi un avare.
—Allons, je te laisse agir... car j’avoue que je ne m’y entends pas comme toi.
—Sois tranquille; que ton frère soit seulement six mois absent, et à son retour il trouvera du changement. Maintenant, allons à la cave.
Ils descendent à la cave, qui contient environ trois cents bouteilles de vin ordinaire et plusieurs douzaines de bouteilles de vin fin. Rossignol est en extase, il déjeunerait volontiers à la cave; mais, comme ce n’est pas l’usage, il se contente de prendre quatre bouteilles de différents vins, et charge Pierre d’autant de bouteilles d’ordinaire. Ces messieurs remontent avec cela; Rossignol en fredonnant dans l’escalier:
Les bouteilles sont placées près du couvert. Madame Roch revient avec du dessert et suivie d’un garçon traiteur chargé de trois plats. Rossignol fait dresser tout cela sur la table, et, tout en faisant disposer le déjeuner, va de temps à autre presser la taille de la portière. Enfin, tout est prêt; madame Roch fait une profonde révérence en disant que, si l’on a besoin d’elle, on peut l’interpeller. Rossignol la reconduit en folâtrant avec tout ce qui se trouve sous sa main; Pierre se met à table, et son ami revient en sautant se placer en face de lui.
—Mets-toi donc à ton aise, dit Pierre à son convive. Pourquoi gardes-tu ce grand carrick?... Tu dois étouffer là-dedans.
—Ah! mon ami, je vas te dire, c’est que j’ai un gros rhume de cerveau, et je crains les vents coulis... et puis, ce carrick m’est bien cher... il me vient d’un oncle qui était presque toujours sur mer.
—Il ne me semble pourtant pas beau... Il est doublé en cuir.
—Justement, mon ami, c’est ce qu’il faut pour un marin quand il est de quart sur le bâtiment, avec ça il ne craint pas l’humidité et le serein.
—Ah! tu avais un oncle marin?
—Et fameux marin, je m’en flatte!... Il a découvert trois nouveaux mondes, et il allait en découvrir encore une demi-douzaine au moins, quand il a été avalé par un requin!...
—Ah! mon Dieu!... mangé par un requin!...
—C’est comme j’ai l’honneur de te le dire. Buvons...
—Le pauvre homme!...
—Ah! ce sont de ces événements auxquels les marins sont habitués, ça ne les affecte pas tant que nous autres.
—Mais comment ce carrick t’est-il revenu?
—Ah! je vais te dire. Quelque temps après on a pris le requin, et comme on l’a ouvert pour l’empailler et l’envoyer au Cabinet d’histoire naturelle, on a trouvé dedans ce carrick intact, avec une lettre à mon adresse dans une de ses poches. Il paraît que les requins ne digèrent pas le cuir; quant à mon pauvre oncle, il ne restait plus de lui que deux doigts et une oreille que j’ai fait encadrer.
—Je ne veux jamais aller sur mer, j’aurais trop peur de ces événements-là.
—Tu as raison... vive la terre et vive le vin! Il est gentil celui-ci... Ah! le papa Dermilly était gourmet... tous les artistes le sont.
—C’est singulier, Rossignol, tu as un chapeau fait absolument comme celui que j’ai perdu le jour où j’ai dîné avec toi... On dirait aussi que c’est la même boucle.
—Est-ce que tous les chapeaux ne se ressemblent pas?
—Dis donc, nous étions un peu gris ce jour-là?
—Gris, fi donc! je ne me grise jamais!... parce qu’on casse quelques assiettes et qu’on donne quelques coups de poing, tu te figures qu’on est gris! nous étions gais, aimables, voilà tout.
—Mais pourquoi portes-tu des moustaches maintenant?... Cela te change toute la figure... Est-ce que tu as été militaire depuis que je ne t’ai vu?
—Oui, mon garçon, j’ai servi... j’ai même servi dans deux endroits.
—Non... j’étais dans les volontaires, j’avais un uniforme de fantaisie... il ne me resté plus que le pantalon.
—Est-ce que tu t’es battu?
—Je crois bien... Depuis que tu m’as vu; je me suis battu très-fréquemment: On me laissait pour mort sur la place...
—Est-ce qu’on ne t’a pas avancé?
—Si!... oh! pardieu! on m’a avancé très-souvent: On a même fini par me pousser tellement, que j’étais toujours à une lieue des autres. Mais tout cela ne m’a pas séduit; les arts me réclamaient...
Et je me félicite d’avoir quitté le service, puisque je retrouve un ami si fidèle... Buvons.
Rossignol fait honneur au repas; il y a longtemps qu’il n’en a fait un pareil. Les bouchons sautent, les bouteilles se vident; afin de ne point se déranger, Rossignol jette les assiettes sales sur un joli canapé; et fait rouler les bouteilles vides sur le parquet. Mais déjà Pierre n’a plus la tête à lui: voulant tenir tête à son ami, qui ne cesse point de boire, de trinquer et de verser, Pierre commence à s’échauffer, sa langue s’embarrasse, et il chante des bourrées savoyardes pendant que son convive, qui est encore de sang-froid, parce qu’il a l’habitude de boire, fait disparaître avec une rapidité inconcevable tout ce que le traiteur avait apporté.
Au milieu des vins fins; des liqueurs, devant une table bien garnie, Rossignol ne songe pas à François, auquel il a promis de rendre le carrick avant deux heures: Mais l’exactitude n’est point la vertu du beau modèle; qui ne s’occupe qu’à faire sauter les bouchons, et commence, après avoir vidé quatre bouteilles pour sa part, a partager l’ivresse de son hôte.
Échauffé par le vin, Rossignol jette de côté le carrick qui le couvrait en s’écriant:
—Au diable la robe de chambre! je n’en ai plus besoin... n’est-ce pas? Pierre, tu me connais, je suis ton ami... est-ce que je ne suis pas toujours assez propre pour déjeuner avec toi?... j’étouffais avec ce vieux couvre-pied.—Comment, c’est le carrick de ton oncle... Le requin... que tu jettes comme ça par terre?—Laisse donc, mon oncle! est-ce que j’ai des oncles, moi? buvons.—C’est toi qui me l’as dit tout à l’heure.—Ah! c’est juste, je n’y pensais plus. C’est égal, Pierre, nous allons joliment nous amuser. Dieu! quelle vie d’Amphitryon nous allons mener... tu n’es déjà plus le même, tu as tout une autre figure que ce matin; tu t’amuses, n’est-ce pas?—je suis si gai que je ne sais plus où j’en suis.—Eh bien! mon homme, voilà comme nous serons tous les jours depuis le matin jusqu’au soir. C’est fini, je m’attache à toi, je ne te quitte plus; tu es riche, je suis aimable, tu es borné, j’ai de l’esprit, je t’en donne, et je t’apprends à descendre gaîment le fleuve de ta vie!
—Est-ce que c’est là ton habit d’uniforme? dit Pierre qui commence à balbutier.
—Non, c’est un habit de chasse; il y manque huit boutons; c’est un sanglier qui me les à mangés au moment où j’allais le tuer. Goûtons la liqueur: voyons, ceci; du rhum... c’est roide, il faut garder ça pour le coup du milieu que nous prendront à la fin... du scubac, voyons cela... avale-moi ça, Pierre, et fait raison à ton ami... Tu dois bénir la Providence de m’avoir retrouvé, car tu vivais seul comme un loup.
—Oh! si, j’allais chez le père Bernard et Manette, ce sont de bien bons amis... d’André.
—Bernard, Manette, je crois que tu m’en as déjà parlé... n’est-ce pas un porteur d’eau?
—Justement.
—Ah! fi donc!... comment, Pierre! dans la situation où le destin t’a placé, tu fréquentes des porteurs d’eau! Ah! mon homme, ça n’est pas bien; il faut savoir garder son rang... En avant l’anisette!
—Mais, moi, est-ce que je n’étais pas commissionnaire?
—Bon! tu l’étais, mais tu ne l’es plus, vois-tu, c’est fini... c’est comme un homme qui était fripon et qui se fait honnête homme, on ne se rappelle plus qu’il a été fripon; oh! ça se voit tous les jours, ces choses-là. Je te le répète, il faut garder son quant à soi; je ne te dis point de ne plus parler au porteur d’eau, tu iras même le voir, par-ci par-là, quand nous n’aurons rien à faire, mais je n’entends pas que tu en fasses ta société habituelle, parce que tu prendrais avec eux de mauvaises manières, tandis que je veux t’en donner de soignées!... Du cognac? goûtons-le; comment le trouves-tu?
—Il me semble que c’est toujours le même goût.
—Bah! tu ne t’y connais pas; Pierre, je me charge de te former une société choisie: je t’amènerai des lurons dans mon genre, tous bons enfants; je te conduirai dans les plus jolis bals de la Courtille, des Percherons, de la barrière du Maine; je connais les bons endroits. Vive la gaieté! au diable tes amis, qui te feraient de la morale! dès ce soir nous irons valser à la barrière de Vaugirard, on y valse toute la semaine; tu me prêteras seulement un habit, un gilet et une culotte, je me fournirai le reste. Buvons et chantons le chœur de Robin des bois, sais-tu! tra, la, la, la, tra, la, la... je le chante tous les lundis avec un tourneur et une boulangère, ça fait un effet superbe! ce n’est pas difficile; toujours tra, la, la, jusqu’à demain.
A force de boire, de chanter, de trinquer et de goûter de chaque bouteille, Pierre et Rossignol finissent par n’être plus en état de rien voir. Pierre, qui prétend que tout tourne autour de lui, veut absolument valser et se laisse tomber sous la table; tandis que Rossignol, après avoir jeté à la volée les assiettes et les plats, se roule et s’endort sur le carrick de François, entre une carcasse de volaille et une bouteille d’huile de rose.
Pendant que Rossignol ronfle près de son hôte, le cocher auquel il a emprunté le carrick s’est rendu au cabaret désigné, et se place devant une table où il se fait ouvrir des huîtres et servir du vin blanc.
François a bon appétit, d’ailleurs c’est Rossignol qui doit tout payer pour la location du carrick; il faut donc ne pas rester sur sa faim. Les premières douzaines d’huîtres passent lestement; mais, Rossignol ne paraissant pas encore, François en fait ouvrir d’autres pour attendre plus patiemment son ami.
Cependant l’heure convenue sonne, et point de Rossignol ni de carrick. François demande du fromage et une autre bouteille en se disant:—Il faut lui accorder le quart d’heure de grâce.
Mais le quart d’heure et un autre sont écoulés. François s’est tellement bourré qu’il peut à peine respirer, et toujours point de Rossignol. Le cocher commence à lâcher des mots très énergiques. C’est bien pis quand ses camarades viennent lui dire:—François, tu es en tête, reviens donc à ta voiture.
Mais François ne veut pas conduire bras nus, et n’a pas de quoi payer le déjeuner qu’il a pris. Il tape du pied; se donne des coups de poing en s’écriant:—Ai-je été bête de croire ce guerdin-là... ah! mille rosses! je vas l’arranger quand il va venir... s’il avait mis mon carrick en plan... que me dira ce soir madame François si je rentre en veste! elle croira que j’ai bu mon carrick!...
Et François jure, se désespère. L’heure se passe; pour comble de malheur, le temps devient noir; bientôt un orage éclate, la pluie tombe par torrents. Tous les fiacres ont chargé. Il ne reste plus sur la place que celui de François, qui, debout sur le seuil de la porte du cabaret, se donne au diable, en s’écriant:—Conduisez donc en veste sans manches par ce temps-là!
On ne tarde pas à courir au seul fiacre que l’on aperçoit en appelant de tous côtés:—Cocher! cocher!... Déjà même plusieurs personnes se disputent à qui aura le sapin, et François, qui les entend de loin, rentre dans le cabaret en se disant:—C’est pas la peine de vous disputer, vous ne l’aurez ni les uns ni les autres.
Mais un petit monsieur en noir, en jabot, en escarpins, qui se rendait avec sa moitié à un déjeuner dînatoire que donnait son cousin pour célébrer sa nomination à la place d’adjoint au maire, d’une commune de trois cents feux, place qu’il avait obtenue après quinze ans de sollicitations; le petit monsieur, qui ne se consolerait pas de manquer le déjeuner dînatoire, est parvenu à faire monter sa moitié dans le fiacre de François. Madame s’est assise dans le fond, qu’elle remplit presque à elle seule, et les autres personnes, désespérant de la débusquer, ont pris le parti de la retraite et ont laissé le couple affamé maître du fiacre.
Il s’agit de trouver le cocher; la dame s’égosille à l’appeler par les portières, tandis que son mari court de côté et d’autre, recevant avec douleur la pluie sur son habit noir et son jabot, mais songeant avec plus de douleur encore qu’on aura commencé à déjeuner sans eux.
Enfin il aperçoit la Carpe travailleuse et court vers le cabaret en disant à sa moitié:
—Je gage que le cocher est dans le cabaret; dès que ces drôles-là voient tomber de l’eau, ils vont boire du vin... Ne vous impatientez pas, madame Belhomme, je le ramène à l’instant.—Hâtez-vous, monsieur Belhomme, car je crains que mon cousin ne prenne de l’humeur et que l’on n’entame la dinde sans nous.
M. Belhomme arrive au cabaret et dit à la marchande d’huîtres:
—Le cocher de cette voiture est-il ici?
—Oui, là-bas, au fond, répond l’écaillère, qui commence à trouver singulier que M. François ne parle point de payer ses huîtres.
M. Belhomme va frapper sur l’épaule de François en lui disant:
—Allons, vite, mon garçon, dépêchons-nous: vous devriez être à votre voiture, étant seul sur la place et par le temps qu’il fait... hâtons-nous, et je vous donnerai pour boire.
—Oh! c’est inutile!... je n’ai plus soif, répond François sans se déranger.
—Cocher! m’entendez-vous! reprend avec force M. Belhomme fort en colère de la tranquillité de François.
—Oui, je vous entends bien, mais je ne peux pas marcher...
—Tu ne peux pas marcher?... s’écrie le petit homme en enfonçant son chapeau sur ses yeux et montant sur ses pointes pour se grandir. Tu marcheras!
—Ça m’est absolument impossible, not’ bourgeois, je suis cloué ici!... d’ailleurs je suis loué...
—Cela est faux... tu es sur la place; je te prends... ma femme est dans ta voiture... mon cousin nous attend... tu marcheras!...
—Je ne marcherai pas.
Le petit monsieur crie, appelle, assemble tous les passants, qui répètent avec lui:—Il faut marcher. Le marchand de vin et l’écaillère disent:—Il faut qu’il paye auparavant; et François répond en sifflant:—Pas plus l’un que l’autre.
—Faisons un exemple! dit M. Belhomme, qui trépigne de colère. Conduis-moi chez le commissaire... tu ne peux t’y refuser.
—Eh! morbleu! comment voulez-vous que je conduise mon fiacre sans carrick par le temps qu’il fait?... Ah! gueux de Rossignol!
—Mets ou ne mets point ton carrick, cela ne me regarde pas... mais je veux aller chez le commissaire...
—Oui, oui, s’écrient toutes les personnes, il ira, ou nous y conduirons sa voiture.
François voit qu’il n’y a pas moyen d’éviter le commissaire; il se décide et va suivre M. Belhomme; quand le marchand de vin et l’écaillère l’arrêtent en lui disant:
—Un instant, avant de sortir on paye son déjeuner...
—Je payerai une autre fois... je n’ai pas le temps maintenant...
—C’est bientôt fait de payer... nous ne vous connaissons pas assez pour vous faire crédit...
—Je reviendrai tout à l’heure:
—Il faut payer tout de suite...
—Six douzaines d’huîtres, quarante-deux sous... Vin, pain et fromage, trente-trois sous.
—Voilà quinze sous à compte... je vous devrai le reste.
—Non pas!... il faut solder tout.
—Vous serez bien malins si vous me trouvez un sou de plus... je n’ai pas encore fait une course.
—Ah! ah! monsieur vient de faire un déjeuner fin et n’a pas de quoi payer!...
—Puisque j’attendais un ami qui régalait.
—A d’autres!...
—Allons, allons, c’est un mauvais sujet; vite chez le commissaire!
—Un instant, il me faut des arrhes pour mes huîtres... gardons son chapeau.
—C’est ça! gardez son chapeau; ça lui apprendra a venir faire des déjeuners de maître maçon avec quinze sous dans sa poche.
Le pauvre François veut en vain défendre son chapeau; on le lui prend et on le pousse vers son fiacre, dans lequel monte M. Belhomme, qui se place près de sa moitié en lui disant:
—Je viens de montrer une fameuse tête, madame!...
—Tout le monde sait que vous en avez, monsieur.
Quant à François, sans chapeau, sans manches, par un temps affreux, il monte sur son siége au milieu des huées de la foule, et se venge sur ses malheureuses rosses, qu’il fouette à tour de bras afin d’arriver plus vite chez le commissaire, et, à chaque coup de fouet sur ses bêtes, il lâche un juron après Rossignol.
Heureusement le commissaire ne demeure pas loin; malgré cela, François y arrive trempé comme s’il sortait de la rivière, maudissant Rossignol, maudissant le couple qui est dans sa voiture et se disant:—On me fera ce qu’on voudra, mais je ne les mènerai point.
Par suite de cette affaire, François passe huit jours à la préfecture; il gagne un gros rhume, et quand il revient chez lui il est battu par sa femme.
Quant à M. et madame Belhomme, ils sont forcés de se rendre à pied au déjeuner dînatoire de leur cousin. Ils trottent dans la boue, reçoivent la pluie, s’éclaboussent, ont de l’humeur, et, pour la faire passer, se disputent tout le long du chemin.
Pierre, en s’éveillant le lendemain du déjeuner, qui avait duré jusqu’au soir, est un peu surpris de se trouver sous la table, la tête sur une assiette et le bras dans un compotier. Il se frotte les yeux et cherche à rappeler ses idées, car les liqueurs qu’il a bues en quantité lui troublent encore le cerveau.
Il se lève, regarde autour de lui, pose un de ses pieds sur une oreille de Rossignol, qui ronfle encore sur le carrick. Le beau modèle s’éveille en jurant et en criant:—Quel est l’insolent qui donne un coup de poing à un artiste?
La voix de Rossignol rend la mémoire à Pierre. Il se rappelle l’orgie de la veille, et, sans trop savoir pour quelle raison, il n’est pas content de lui; il sent au fond de l’âme que sa conduite n’est pas ce qu’elle devrait être. Mais déjà Rossignol est sur pied, et il s’est bien promis de ne point laisser à Pierre le temps de réfléchir.
—Eh bien! mon cher Pierre, lui dit-il, il paraît que nous avons fait un somme à l’issue du repas... Il n’y a aucun mal à cela... c’est même une habitude très-distinguée, en Espagne, en Italie, on dort ordinairement après dîner, et les Anglais, qui vivent très-bien, couchent presque toujours sous la table...
—Comment! c’est un usage distingué de dormir par terre, au milieu des assiettes et des bouteilles vides?
—Oui, mon garçon.
—Cependant mon frère André ne faisait jamais cela.
—Entre nous, ton frère était une poule mouillée; je me flatte que tu suivras une autre route en profitant de mes leçons. Mais il est grand jour, il faut songer au déjeuner... et je veux...
Tout en parlant, Rossignol vient de jeter les yeux sur le carrick, et le souvenir de François se présente à son esprit. Il jette un cri, se frappe à la fois le ventre, la tête et les cuisses, lâche quelques-uns de ses jurons favoris et se jette dans un fauteuil en s’écriant:—Je suis un grand animal!...
Pierre va demander à son ami la cause de ce mouvement de colère, lorsqu’il lui voit faire une grimace effroyable. Ces messieurs, dans leur ivresse de la veille, avaient jeté les plats au hasard; il en était resté un sur le fauteuil dans lequel Rossignol s’était jeté, et la modeste faïence venait de craquer sous le pantalon collant de l’artiste, qui se lève en pestant et en criant qu’il est blessé.
—Tu es blessé? dit Pierre alarmé.
—Oui, sans doute, j’ai les clunes attaquées.
—Qu’est-ce que c’est que ça, les clunes?
—Est-ce que tu ne vois pas que ce plat s’est cassé sous moi?... Mais je me ferai faire un cataplasme... Le pis de l’aventure, c’est que j’ai abîmé mon pantalon... Ah! mon Dieu! et par-devant... des taches partout... C’est toi, hier, en jetant les assiettes, qui m’auras attrapé...
—Comment... moi!...
—Certainement... et mon habit... Un habit et un pantalon que je n’avais mis que deux fois..
—Laisse donc, il est tout déchiré, le pantalon...
—C’est en dormant que je me serai accroché à quelque meuble; mon ami, je ne peux pas sortir ainsi; de quoi aurais-je l’air, moi qui étais hier si bien mis que toutes les femmes se retournaient pour me lorgner? Pierre, tu dois avoir une belle garde-robe?
—Une garde-robe... oui, tiens, ce cabinet là-bas... Tu trouveras tout ce qu’il te faut.
—J’y voie.
Rossignol court au cabinet que Pierre lui a désigné. Il revient bientôt tenant sous son nez un petit lambeau de toile jaune qu’il assure être un mouchoir des Indes.
—Que le diable t’emporte avec ton cabinet!
—Est-ce qu’on n’y est pas bien?
—Imbécile, je vous demande des habits; des pantalons... et tu m’envoies...
—Dame! tu me parle de garde-robe.
—Ah! mon pauvre Pierre, comme tu es faible sur l’instruction!
—Si tu veut des habits, ceux d’André son dans sa chambre... Oh! tu trouveras de quoi choisir.
—Eh! parle donc... voilà deux heures que je demande cela. Rossignol se rend à la chambre qui lui est indiquée. Il ouvre les commodes, les armoires, et reste en extase devant une garde-robe bien fournie. Aussitôt il procède à sa toilette, et comme Rossignol n’est pas homme à se rien refuser, il se rhabille entièrement, choisissant la plus belle chemise, les bas les plus fins, l’habit le plus neuf, il court à la glace: jamais il ne s’est vu si beau; quoiqu’en frac et en pantalon, il fait des posés antiques en s’écriant:
—Sacrebleu! que je suis bel homme!... quel dommage qu’il ait fallu attendre à quarante-cinq ans pour être aussi propre!... c’est égal, nous réparerons le temps perdu.
Dans son ivresse, Rossignol ouvre les fenêtres qui donnent sur la rue et jette à la volée toute son ancienne défroque en chantant:
Allez, pantalon, frac, bas, et cætera. Vous avez fait votre temps, devenez la proie du chiffonnier ou du Savoyard... Un instant; ne disons pas de mal des Savoyards! je les prise trop pour cela.
Rossignol revient trouver Pierre, qui est encore assis devant les débris du déjeuner de la veille, et se place devant lui dans l’attitude du Laocoon en lui disant:
—Comment me trouves-tu!
—Tiens! ce sont toutes les affaires de mon frère.
—Il n’est pas question de cela. Je te demande comment tu me trouves?
—Tu es très-propre...
—Tu ne remarques que cela, toi!... une femme verrait autre chose. N’importe, fais aussi un peu de toilette, car tu as du fricandeau sur ton collet et de la matelote dans ta cravate. Pendant ce temps je vais sortir pour une affaire indispensable. Je ne serai pas longtemps; à mon retour, nous irons déjeuner au Cadran-Bleu où chez Desnoyers. A propos, c’est toi qui as la caisse, n’est-ce pas!
—Oui, j’ai de l’argent.
—Eh bien! donne-moi une centaine d’écus; j’ai des emplettes à faire pour notre ménage, car il te manque beaucoup de choses ici...
—Quoi donc?
—Oh! des choses essentielles; d’abord, hier, je n’ai pas trouvé de cure-dents après notre repas.
—Est-ce que tu veux en acheter pour cent écus?
—Ensuite une savonnette, un fer à papillotes; j’aurai tout cela. Il nous faut aussi un domestique; des gens comme nous ne peuvent pas s’en passer; je vais en choisir un.
—Tu disais hier que c’étaient des voleurs.
—J’aurai l’œil sur le nôtre.
—Mais cent écus...
—Ah! Pierre, si tu ne veux pas te laisser gouverner, je t’abandonne à toi-même... Encore une fois, veux-tu t’amuser depuis le matin jusqu’au soir?
—Sans doute.
—Eh bien! en ce cas, ne regarde donc pas à cent écus.
Pierre remet à son ami l’argent qu’il lui demande; celui-ci va prendre le carrick du cocher et l’examine d’un air indécis en murmurant:
—Diable! Il est furieusement laid... et avec une toilette aussi recherchée, ça ne s’accorderait pas.
—Qu’est que tu dis donc, Rossignol?
—Je dis que je voulais reporter ce carrick chez moi; mais je le trouve trop vilain...
—Tu le portais bien hier.
—C’est qu’hier c’était l’anniversaire de la mort de mon oncle... Parbleu! je suis bien bête, je n’ai qu’à le faire porter par un commissionnaire qui me suivra... Holà! la portière.
—Rossignol ouvre la porte pour appeler madame Roch, lorsque celle-ci paraît tenant à la main un pantalon qui lui était tombé sur la tête pendant qu’elle balayait le devant de sa porte.
—Messieurs, dit la portière en présentant le vêtement, que Rossignol reconnaît sur-le-champ, pourriez-vous me dire si c’est de chez vous que l’on a jeté ceci?... Je sortais pour balayer ma portion de rue, je vois fuir des polissons qui ramassaient quelque chose, et sur le même instant ce pantalon tombe sur mon bonnet, dont le nœud a été tout délaissé.
—Est-ce toi, Pierre, qui t’amuses à jeter tes culottes par la fenêtre? dit Rossignol d’un air surpris.
—Moi? Ah ben! ce serait un joli amusement!
—Madame Roch, le vêtement ne vient pas de chez nous; d’ailleurs il me semble que, sur son inspection, vous auriez dû penser que des gens comme nous n’ont jamais porté de pareilles guenilles.
—Monsieur, c’est que la fruitière d’en face prétendait...
—La fruitière ferait mieux de compter ses bottes d’oignons que de regarder ce qui se passe chez les voisins. Gardez cela, madame Roch, vous le donnerez le jour de l’an à votre filleul, si vous en avez un. Puisque vous voilà, faites-moi l’amitié de me porter ce carrick jusqu’en bas, où je prendrai un jockey pour me suivre.
—Mais, monsieur...
—En avant, madame Roch, vous êtes ce matin fraîche comme une belle de nuit. Pierre, habille-toi, je ne serai pas longtemps.
Rossignol jette le carrick de François sur les bras de la portière; il sort avec elle, et descend devant madame Roch en sautillant ou s’arrêtant sur chaque carré pour faire des poses; tandis que la portière s’arrête aussi, ne sachant ce que cela veut dire, et quelquefois effrayée des poses de Rossignol, qui crie chaque fois qu’il s’arrête devant elle:—Ceci est Hercule... ceci Antinoüs... ceci Hippolyte!...
Enfin, tout en posant, ils arrivent au bas de l’escalier. Rossignol regarde dans la rue; il aperçoit près d’une borne un petit décrotteur, noir comme un charbonnier; il lui fait signe de venir, et lui donnant l’immense et lourd carrick de François:—Suis-moi, lui dit-il, et surtout prends garde de m’éclabousser.
Rossignol se met en route, suivi du décrotteur portant le carrick. Il se rend à la place où la veille il a trouvé François, en se disant:—D’abord il va crier... mais, en lui mettant une pièce de cent sous dans la main, j’apaiserai sa colère et nous serons bons amis.
Mais François n’est pas sur la place, par la raison que le commissaire l’a envoyé coucher à la préfecture. Rossignol va à la Carpe travailleuse le demander; point de François.—Il est sur quelque autre place, se dit Rossignol; mais je ne puis courir tout Paris à pied dans un si joli costume... prenons un cabriolet, et allons inspecter les sapins.
Rossignol monte dans un cabriolet, et ordonne au décrotteur de le suivre par derrière. On part; on visite une place, puis une autre... point de François. Rossignol a envie de déjeuner, son jockey est en nage, courant, avec l’immense carrick sur les bras, derrière le cabriolet dans lequel le beau modèle se fait promener. Enfin celui-ci se dit:—J’ai fait ce que j’ai pu, ma foi! allons retrouver Pierre.
On s’arrête devant la demeure de Pierre: heureusement pour le petit décrotteur, qui a l’air de sortir de l’eau. Au moment de le payer, Rossignol se dit:—Ce petit drôle trotte bien... il pourrait bien faire notre jockey. Petit, veux-tu entrer en maison?—Moi, monsieur! est-ce qu’il faudrait courir comme ça tous les jours derrière un cabriolet?—Non, ceci est un extraordinaire. Tu feras nos appartements, nos lits, nos bottes: tu prendras tout ce qu’on te donnera. Tu seras logé, nourri... et je te promets de bons gages.—Je veux bien, monsieur.—En ce cas, monte, et n’oublie pas que je t’ai donné deux cents francs d’avance.—Bah! vous ne m’avez rien donné du tout.—N’importe, tu le diras, ou je te retire ma protection.
Pierre voit rentrer Rossignol suivi du petit garçon portant le carrick.—Eh bien tu rapportes cela ici? dit-il à son ami.—Oui, j’ai réfléchi que je ne voulais pas m’en séparer. Pierre, voici notre domestique.—Ce petit garçon!—Est-ce que nous avons besoin d’un géant pour nous servir!—Il est bien noir!—Il se débarbouillera. Je sens que je suis en appétit; allons, Pierre, partons.—Mais...—Mais quoi?—Je n’ai pas été chez Bernard depuis deux jours, et j’avais l’habitude d’y aller souvent.—Tu iras une autre fois; le plus pressé est d’aller nous divertir... Toi, petit, reste ici, fais notre appartement... frotte, nettoie et amuse-toi... Partons.
Rossignol entraîne Pierre; au moment où ils vont passer la porte cochère, celui-ci dit encore:—Mais, si Bernard venait me demander?...—Eh! que diable! tu n’as que ton Bernard dans la tête... attends, je vais arranger cela... Holà, madame Roch!... s’il venait quelqu’un demander Pierre, vous diriez qu’il est sorti avec un ami pour chercher son frère... et vous pourrez dire ça tous les jours; nous ne ferons pas autre chose...
Ils partent enfin, et sont bientôt chez un traiteur, où Pierre oublie de nouveau les bons avis de ses anciens amis pour ne songer qu’à se divertir avec Rossignol; Celui-ci, ainsi qu’il l’a promis, ne lui laisse pas le temps de réfléchir: après le déjeuner, il le conduit au billard; de là ils vont dîner, et le soir visiter les guinguettes, où Rossignol présente son ami à toutes ses connaissances; on ne demande pas mieux que de faire celle du pauvre Pierre, qui ne voit pas au milieu de quels gens il se trouve. Le soir, ces messieurs rentrent toujours gris, quelquefois même ils ne rentrent pas du tout. On doit présumer comment est tenu le ménage fait par un décrotteur, qui met tout sens dessus dessous dans l’appartement, et, s’ennuyant d’être seul pendant la journée entière, appelle par la croisée ses camarades pour qu’ils montent jouer avec lui. Mais Rossignol prétend que leur jockey a des dispositions, qu’il cire bien les bottes, et que c’est le principal.
Il y a déjà trois semaines que cette vie dure. Toutes les fois que Pierre parle d’aller chez Bernard, Rossignol trouve quelque prétexte pour l’en empêcher, et Pierre finit par en parler moins souvent, parce que, lorsqu’on se conduit mal, on ne se plaît plus dans la société des honnêtes gens. Le bon porteur d’eau s’est plusieurs fois rendu chez Pierre, qu’il n’a jamais trouvé, et madame Roch, que Rossignol à eu l’art d’intéresser en allant devant sa loge faire Apollon ou Jupiter, dit chaque fois au père Bernard:—Monsieur Pierre est sorti pour chercher son frère. Le bon Auvergnat croit cela, et se dit:—Pauvre Pierre!... il se donne bien de la peine, et il n’est pas plus avancé que nous.
Mais un matin que Pierre et Rossignol, frisés et cirés avec soin, se rendaient aux Champs-Élysées, où ils avaient donné rendez-vous à quelques amis intimes; au moment où ces messieurs traversent la chaussée des boulevards, un fiacre qui passait près d’eux s’arrête et le cocher descend de son siége en s’écriant:—C’est lui!... c’est mon voleur! ah! pour le coup il va la danser!...
François, car c’est lui-même, entame la reconnaissance par cinq ou six coups de fouet sur les deux amis, et Pierre est obligé de prendre sa part de ce qui n’était adressé qu’à son compagnon.
Ces messieurs, étourdis par cette brusque attaque, commencent par crier; mais François, sautant sur Rossignol, qu’il saisit au collet, ne leur laisse pas le temps de se sauver.
—Je te tiens, enfin, voleur, drôle! dit le cocher en secouant avec force Rossignol, qui a changé de couleur en reconnaissant François.—Mon carrick... coquin, mon carrick... qu’en as-tu fait?...—Lâche-moi, François, lâche donc, tu m’étrangles...—Non pas! je te tiens, il me faut mon carrick, et le payement du déjeuner... et un dédommagement pour le temps que j’ai passé à la préfecture et le rhume que j’ai attrapé...—Je te payerai tout ce que tu voudras, mais lâche un peu.
—Vous vous trompez, cocher, dit Pierre qui ne comprend rien à ce qu’il entend, nous n’avons rien à vous... vous êtes gris...—Je suis gris!... non pas, mon petit homme... c’est vot’ camarade qui est un voleur!... mais je vais commencer par lui donner une gratification.
Et François applique deux ou trois coups de poing sur la frisure du beau modèle; Pierre, en voulant défendre son ami, reçoit aussi quelques preuves du ressentiment de François; et la foule qui s’amasse autour du fiacre arrêté les laisse se battre, parce qu’il est beaucoup plus agréable de voir des hommes se donner des coups que de chercher à les séparer.
Enfin, Rossignol, tout en se défendant d’une main, est parvenu à glisser l’autre dans son gousset, il en tire trois pièces de cent sous qu’il met sous le nez de François. Cette vue calme un peu le cocher, il prend l’argent; suspend l’attaque et prononce d’une voix enrouée:—Et mon carrick?
—Tu vas l’avoir, répond Rossignol, conduis-nous; mon ami et moi. Si tu avais eu l’esprit de m’entendre, tu aurais épargné une telle scène à l’amitié.
En disant cela, Rossignol ouvre la portière, il fait monter Pierre, se place à côté de lui, François grimpe sur son siége, et le fiacre s’éloigne, laissant là les badauds qui se demandent mutuellement ce que c’est.
Pierre, qui a reçu des coups de fouet et des coups de poing, ne comprend pas pourquoi ils sont montés dans la voiture du cocher qui les a battus.
—Je t’expliquerai tout ça, dit Rossignol en cherchant à réparer le désordre que François a mis dans sa toilette.
—Mais il dit que tu l’as volé.
—Est-ce qu’il sait ce qu’il dit?
—Mais tu lui as donné de l’argent!
—Tu vois donc bien que je ne l’ai pas volé.
—Il te demande un carrick...
—Oui, il veut que je lui prête celui de mon oncle, parce qu’il va voyager sur mer...
—Comment! ce cocher va...
—Eh! sans doute!... tout t’étonne, toi; apprends que François est un garçon très-distingué; nous avons servi ensemble autrefois.
—Et pourquoi te rossait-il?...
—Il a des moments d’absence; il nous aura pris pour ses chevaux. C’est, du reste, un homme dont je veux te faire cultiver la connaissance.
Ces messieurs arrivent à leur demeure. Rossignol engage François à monter avec eux; le cocher les suit le fouet à la main, et Pierre ne comprend pas pourquoi ils font tant de politesses à un homme qui vient de les battre. Rossignol fait passer François dans sa chambre, lui rend son carrick, lui jure qu’il a couru après lui pendant huit jours, et pour achever la paix le ramène dans la salle à manger en ordonnant à son jockey de courir chez le traiteur et de faire venir à dîner.
—Et notre rendez-vous aux Champs-Élysées? dit Pierre.
—Nous irons une autre fois! je retrouve un ancien ami, un vieux camarade!... je veux que nous le fêtions dignement.
François a repris sa bonne humeur avec son carrick; la vue des bouteilles achève de le mettre en gaieté. Pierre laisse toujours Rossignol commander, et ces messieurs se mettent à table, où ils sont servis par le jockey et deux de ses amis, auxquels il a fait signe de monter. Suivant l’usage, le repas se prolonge assez avant dans la nuit, et vers la fin Pierre tape dans la main de François, qui est déjà son intime ami.
C’est ainsi que Pierre emploie la fortune à la tête de laquelle il se trouve. Sans cesse dans la compagnie la plus méprisable, au milieu d’êtres sans état, sans mœurs, quelquefois même sans asile; livré à un homme dont les habitudes sont aussi canailles que les manières, et qui n’a aucun remords de le dépouiller, Pierre dépense sans compter et se persuade qu’il s’amuse parce qu’il ne sort du cabaret que pour entrer au café, et du café que pour courir les guinguettes.
Quelquefois il trouve que l’argent va bien vite; mais Rossignol lui dit:—Tu es maintenant d’une très-jolie force à la poule et au siam, tu bois tes trois bouteilles sans te griser, tu fumes quatre ou cinq cigares dans ta soirée; mon ami, on n’acquiert pas de tels avantages sans qu’il en coûte un peu.
Quelle différence chez le bon porteur d’eau! Là on ne songe, on ne parle que d’André; Bernard s’informe sans cesse de moi, et tâche de consoler sa fille, car il s’aperçoit chaque jour du changement que le chagrin opère chez Manette. Pâle, triste, amaigrie, ma pauvre sœur n’a pas souri depuis mon départ.
—Veux-tu donc te laisser mourir? lui dit Bernard.
—Non, répond-elle, mais je veux retrouver André... Mon père; laissez-moi le chercher.
—Eh! ma pauvre enfant, où iras-tu pour le trouver?
A cela Manette ne répond rien; elle baisse les yeux vers la terre et cache ses larmes à son père.
Près de six mois se sont écoulés, lorsqu’un matin Manette paraît frappée d’un trait de lumière, et court à Bernard en s’écriant:
—Mon père!... mon père!... je sais où il est... je suis certaine de le trouver... Ah! mon Dieu! comment cette idée-là ne m’est-elle pas venue plus tôt!
—Tu sais où il est, dis-tu?
—Oh! oui, mon père... Je suis sûre que je ne me trompe pas... Laissez-moi partir... je vous en prie, je ramènerai André dans vos bras...
—Mais dis-moi d’abord où il est, puisque tu le sais...
—Près de la maison de campagne de madame la comtesse... dans cette terre où il m’a dit souvent avoir passé des jours si heureux auprès de celle que... qu’il voyait là tout à son aise...
—Comment! tu crois que c’est là qu’il est allé se cacher?...
—Oui, mon père... mon cœur devine le sien; et quand il s’agit d’André, mon cœur ne me trompe jamais... Ah! vous me permettrez de partir...
—C’est, je crois, dans les environs de Fontainebleau?...
—Oui, mon père.
—J’ai justement là un vieil ami auquel je t’adresserai, et chez qui tu seras bien... Cependant une jeune fille... aller seule...
—Mon père, est-ce que je n’ai pas l’air assez raisonnable!... et André qui mourra de chagrin si je ne vais pas le consoler...
—Allons, puisque tu le veux...
—Oh! quel bonheur!...
—Demain nous irons à la voiture...
—Demain!... pourquoi retarder? il est encore de bonne heure, aujourd’hui même je puis partir...
—Manette, tu es bien pressée de me quitter!...
—Mon père, ce n’est pas pour longtemps, et il y a six mois que nous ne l’avons vu... D’ailleurs je vous écrirai...
—Tu oublies que je ne sais pas lire.
—Votre voisin vous lira mes lettres, vous serez bien aise alors que j’aie appris à écrire... Ah! que nous serons heureux quand j’aurai retrouvé André!
Et, tout en parlant, Manette va et vient dans la chambre; elle fait un petit paquet de ce qu’elle veut emporter; elle ôte son tablier, met sur sa tête un modeste chapeau de paille, et court prendre le bras de son père, qu’elle entraîne vers l’escalier avant qu’il ait eu le temps de se reconnaître.
On arrive aux voitures: celle pour Fontainebleau part dans une heure; il y a encore une place: Manette fait un saut de joie, puis court s’asseoir sur un banc de pierre avec son paquet sur ses genoux. Elle veut attendre là le moment du départ. Le bon porteur d’eau veut emmener sa fille dans un café pour prendre quelque chose; Manette ne veut rien, elle préfère rester sur le banc, elle a la diligence devant les yeux, et on ne partira pas sans elle.
—Adieu, mon père, dit-elle à Bernard, ne vous ennuyez pas, je reviendrai bien vite.
Bernard embrasse sa fille, puis s’en va tristement; Manette regarde son père s’éloigner, elle soupire... Mais elle reporte les yeux sur la voiture et reprend courage. Enfin l’instant du départ est arrivé et le voyage ne doit pas être long. Manette se place d’un air timide, et ne lève pas les yeux pendant tout le trajet; quelques curieux lui parlent, elle ne répond que par monosyllabes: la conversation est bientôt finie. Lorsqu’on s’arrête à Essonne, Manette reste dans la voiture au lieu de descendre avec les autres voyageurs, cela en fait rire et bavarder quelques-uns; mais Manette s’embarrasse fort peu de ce que peuvent penser et dire des gens assez sots pour s’occuper de ce qui ne les regarde pas, et Manette a bien raison.
Après s’être rendue chez l’ami de son père, Manette se fait indiquer la terre de M. de Francornard: il n’y a qu’une lieue et demie de distance de Fontainebleau; Manette pourra facilement s’y rendre et en visiter tous les environs. Mais elle commence à penser que lors même que je les habiterais, il ne lui sera pas aussi aisé de me trouver qu’elle se l’était persuadé.
Manette se rend d’abord au château, elle lie conversation avec le concierge, elle sait que personne de l’hôtel n’est revenu visiter cette campagne.
—Et M. André, dit Manette, ce jeune homme qui demeurait chez madame la comtesse, ne l’avez-vous pas vu?... Peut-être ne le reconnaîtriez-vous pas, il est bien grandi depuis le temps où il passait ici l’été.
—Oh, c’est égal, mam’zelle, dit le concierge, je le reconnaîtrais bien, mais il n’est pas venu non plus.
Manette s’éloigne tristement et va parcourir les environs; elle visite les hameaux, elle s’informe aux habitants, et n’obtient aucun renseignement; mais elle ne perd pas courage, et le lendemain elle recommence ses recherches.
Cependant Manette ne s’était pas trompée: en sortant de Paris au milieu de la nuit, sans but et sans autre projet que celui de fuir la ville où résidait Adolphine, j’avais pris le premier chemin venu. A force de marcher, j’arrivai dans les champs; j’étais exténué de fatigue; à peine remis d’une longue maladie, le coup que je venais de recevoir semblait m’avoir de nouveau ravi toutes mes facultés. J’attendis le jour assis au pied d’un arbre. Dans ma douleur je voulais mourir; le souvenir de ma mère me rendit à moi-même; je cherchai à rappeler mon courage... Mais la blessure était encore trop fraîche. Au milieu de ces champs silencieux, il me semblait entendre encore le son des instruments... le bruit de la danse célébrant le mariage d’Adolphine.
J’étais auprès de Bondy; je ne savais où aller, j’avais Paris en horreur, et je jurai de ne point y rentrer. Quelquefois je songeais à mon pays... Mais j’avais besoin d’être seul pour me livrer à mon aise à toute ma douleur.
J’étais depuis quelques jours dans un village, lorsqu’en songeant à Adolphine je me rappelai les jours heureux que j’avais passés avec elle dans cette campagne où nous allions tous les ans. Aussitôt je sentis le désir de revoir ces lieux chéris; je partis sur-le-champ, et j’arrivai bientôt devant cette maison où s’étaient écoulés les plus doux instants de ma vie. Je ne voulais pas entrer, je craignais de rencontrer quelqu’un de la maison... je désirais n’être aperçu de personne. Mais je passai une nuit entière à rôder autour des murs du parc; et, au point du jour, je montai sur un monticule d’où l’on plongeait parfaitement dans une grande partie des jardins. J’apercevais les bosquets où je m’étais assis avec elle, les allées où nous avions joué ensemble; je tâchais d’oublier le temps écoulé depuis et de ne plus vivre que dans le passé. Je ne pouvais quitter cet endroit... Je m’y trouvais moins malheureux... et je résolus de me fixer dans un séjour qui procurait encore à mon âme un dernier bonheur; car à vingt ans on a besoin d’aimer, et l’on se complaît même dans sa douleur, parce que c’est encore de l’amour.
Non loin du monticule s’élevait une chaumière entourée de plusieurs bouquets d’arbres. Je m’y rendis dans l’intention de m’y reposer un moment. La chaumière était habitée par une vieille paysanne, elle y était seule avec son chien et quelques brebis. Je lui demandai s’il ne serait pas possible d’avoir un petit coin dans sa maisonnette. La bonne femme crut d’abord que je voulais plaisanter.
—Quoi! vous, monsieur, me dit-elle, un jeune homme de la ville, vous désirez loger dans cette pauvre masure, avec une vieille comme moi?
—Ce serait pour moi le plus grand bonheur.
—Si vous voulez vous contenter de la petite chambre d’en haut, c’était celle de mon pauvre fils!... elle n’est pas belle; mais je n’avons que cela à vous offrir.
Enchanté de pouvoir demeurer dans la chaumière, je tirai de ma poche une douzaine de louis, j’en avais emporté à peu près trois fois autant en quittant Paris; je mis les cent écus dans le tablier de la vieille. La pauvre femme n’avait jamais vu tant d’argent à la fois; elle fit un cri d’admiration.
—C’est pour mon logement, lui dis-je.
—Ah! monsieur, vous pouvez maintenant y rester toute votre vie! vous serez logé, nourri, aussi ben que moi!... Je partagerai avec vous, c’est ben juste, pour une si grosse somme.
Mes arrangements furent bientôt faits; je me rendis à la ville, j’achetai des crayons et tout ce qu’il fallait pour dessiner. Je m’installai dans la chambre, dont la situation me convenait parfaitement, car les arbres qui l’entouraient la dérobaient aux regards des promeneurs, et, à cinq cents pas environ, j’étais sur la hauteur, d’où mes yeux plongeaient dans le parc de ma bienfaitrice.
C’était là que je passais une grande partie de la journée; souvent immobile, livré à mes souvenirs, quelquefois dessinant un site, un bocage que j’avais parcourus avec elle.
Le temps s’écoulait, ma douleur s’était changée en mélancolie, mais mon amour ne s’éteignait pas; car la vue des lieux où il avait pris naissance n’était point propre à le bannir de mon cœur.
Un jour que, suivant mon usage, je revenais de ma place favorite, j’aperçus dans un sentier voisin de celui que je suivais une jeune femme qui marchait lentement tenant son mouchoir sur ses yeux.
C’était Manette, qui, depuis huit jours, me cherchait inutilement dans les environs; elle commençait à perdre courage, et, dans ce sentier isolé, se livrait à son chagrin et donnait un libre cours à ses pleurs.
Le bruit de ma marche lui a fait lever les yeux, elle s’arrête, me regarde, pousse un cri et vole dans mes bras... Tout cela a été l’affaire d’un instant; Manette a sa tête appuyée sur ma poitrine, elle m’appelle André, son cher André, et je ne suis pas encore revenu de ma surprise.
Manette dans mes bras... dans cette campagne!... Comment se fait-il?... Sans doute, mes yeux lui expriment tout ce que je pense, car elle s’empresse de me dire:
—Cela vous étonne, monsieur!... Oui, je le vois bien; parce qu’il peut se passer de nous, il croit que nous pouvons nous passer de lui; parce qu’il ne nous aime plus, il pense que nous devons aussi cesser de l’aimer!—Moi cesser de t’aimer! ah! Manette!—Sans doute! quand on aime les gens, on les quitte comme cela, n’est-ce pas? on les abandonne!... on les laisse livrés à la plus cruelle inquiétude... on s’enfuit comme un loup... sans daigner penser que ceux qui nous chérissent se désolent et mourront de chagrin?...—Ah! Manette, j’ai eu tort, je le sens.—Tu en es fâché!... Ah! n’en parlons plus, André, je t’ai retrouvé!... je suis si heureuse, si contente!... j’ai déjà oublié tout le chagrin que tu m’as fait.
Je presse Manette dans mes bras, je suis content et fâché de la revoir. Les amoureux sont comme les enfants: quand ils ont fait quelques fautes, ils ne veulent pas en convenir.
—Mais qu’es-tu venue faire dans ce pays? dis-je à Manette.—Il me le demande! je suis venue te chercher.—Me chercher!... et comment savais-tu que j’y étais?—C’est que mon cœur me l’a dit... Cher André!... nous avons eu bien du chagrin, va!...—Ah! pardonnez-moi... mais j’ai bien souffert aussi.—Je le sais... Est-ce que tu crois que nous ignorons la cause de ta disparition subite!... Oui, monsieur, nous savons que c’est l’amour qui vous a fait nous abandonner tous... et oublier vos parents, vos amis.—Manette!...—Oh! c’est la vérité... tu as beau tourner la tête; mais le temps te consolera, mon ami, on dit qu’il guérit encore plus vite les hommes que les femmes... Mon père sera si content de te revoir! et ton frère, ce pauvre Pierre, qui court depuis le matin jusqu’au soir dans l’espérance d’avoir de tes nouvelles! viens avec moi; partons bien vite... allons les consoler.—Non, Manette, non, j’ai juré que je ne retournerais plus à Paris...—Comment! monsieur, vous avez juré!... Ah! l’on ne tient pas tout ce que l’on jure!... Mon ami, est-ce que tu aurais le courage de me refuser?—Ici je suis aussi heureux que je puis l’être désormais... Je ne veux point quitter ces lieux.—C’est cela; pour passer tout votre temps à regarder les jardins où vous couriez avec... Est-ce comme cela que vous vous guérirez, monsieur?...—Viens avec moi sur cette hauteur... viens, je veux te montrer ces lieux témoins de mes plus beaux jours.
Je prends la main de Manette; elle m’accompagne sans dire un mot. Parvenus sur la hauteur, je lui montre les endroits que chaque jour je viens contempler.
—J’étais là auprès d’elle, dis-je à ma sœur, quelquefois des matinées entières... que le temps me semblait court!...
—Je le trouvais bien long, moi qui ne te voyais pas... Mais puisqu’elle est mariée, à quoi bon vous nourrir de ces pensées?
—Quand on n’a plus le bonheur en espérance, il faut bien le chercher dans ses souvenirs!