L’aventure de la cheminée a fait tant de bruit que chacun veut voir le petit ramoneur qui a été pris pour le diable. Pierre, encore tout barbouillé de suie et de confitures, passe par les mains de tous les curieux; les dames le trouvent gentil, les veuves lui donnent une petite tape sur la joue, les servantes lui demandent tout bas ce qu’il a vu en roulant dans la chambre de mademoiselle Ducroquet, et à quelle place le docteur lui posait les ventouses. Pierre, tout surpris d’être ainsi fêté, répond, en souriant à tout le monde, qu’il est tombé sans regarder devant lui; que sa figure se collant sur le parquet, il a senti que c’était sucré, et qu’alors il n’a plus crié.
Après s’être longtemps occupé de mon frère, chacun lui donne quelque chose; et M. Boulette nous permet de coucher dans un petit coin de sa maison. Nous nous endormons en chantant, car nous sommes bien riches, nous possédons près de quarante sous; et Pierre me dit:—André, j’ai donc bien fait de passer par le trou de la cheminée et de me laisser tomber dans la chambre de cette dame?
A cela, je ne sais trop que répondre. Il me semble pourtant que j’ai mieux travaillé que mon frère, car j’ai parfaitement ramoné la cheminée de la cuisine, et je ne suis pas allé chez le voisin. Cependant c’est Pierre qui a été fêté, que tout le monde a voulu voir et questionner; c’est à lui que chacun a donné quelque chose, tandis que l’on n’a pas fait attention à moi. Est-ce que mon frère a mieux travaillé? Je n’y comprends rien, et je m’endors sans pouvoir me rendre raison de cela.
Le lendemain, nous quittons Pont-de-Beauvoisin, et nous prenons la route de Lyon. Mais nos sacs sont pleins de friandises que l’on a données à Pierre, nous avons avec cela quarante sous en réserve; cela nous semble suffisant pour arriver à Paris. Nous faisons le chemin gaiement. Tant que nous avons des provisions, mon frère n’est point fatigué; il avance en chantant, en faisant la roue, et ne se plaint plus de son talon. Souvent, lorsque nous nous asseyons pour manger, et que Pierre joue au lieu de se reposer, je tire de dessous ma veste le portrait de la belle dame, et je m’amuse à le considérer.—Si je rencontre cette dame-là à Paris, me dis-je alors, je la reconnaîtrai tout de suite... Je courrai après elle, et je lui dirai: Tenez, madame... voilà vot’ peinture qu’on a laissée chez nous.
Je me souviens aussi du monsieur borgne et de la jolie petite fille, et je suis persuadé qu’une fois à Paris, je rencontrerai bien vite ces gens-là.
Il ne nous survient point d’aventures jusqu’à Lyon: mais il était temps que nous arrivassions, notre grande fortune tirait à sa fin, et depuis longtemps nos sacs étaient vides. A l’aspect de cette belle ville, je dis à mon frère:—Là, nous allons travailler et gagner de l’argent.—Oui, oui, me répond Pierre; tu verras, André; je veux encore qu’on me donne tout plein de bonnes choses, et qu’on me trouve bien gentil.
Cette fois, ce n’est point à l’approche de la nuit que nous faisons notre entrée dans la ville, il n’est que sept heures du matin lorsque nous nous trouvons au milieu de ces rues qui nous paraissent autant de villes donnant les unes dans les autres. Il n’y a encore que peu de monde dehors; les marchands ouvrent leurs boutiques, les ouvriers vont à leur ouvrage, les gens riches sont encore livrés au repos, ou tâchent de trouver sur leur oreiller l’emploi d’une journée si longue pour les oisifs, et si courte pour l’homme laborieux. Nous ne pouvons admirer que la largeur des rues et la hauteur des maisons.—Allons, dis-je à mon frère, faisons-nous tout de suite entendre; et surtout, Pierre, ne fais plus tant de façons pour monter dans une cheminée.
Pierre me le promet. En effet, il paraît déterminé, et se met à crier comme moi de toutes ses forces:
—V’là des ramoneurs!
—Oh! oh! vous commencez de bonne heure, mes enfants, nous dit un vieux portier occupé à balayer le devant de sa maison, nous ne sommes qu’au premier octobre... on ne fera de feu qu’à la Toussaint... Cependant, comme ma femme veut me faire manger des beignets dimanche, je ne suis pas fâché que ma cheminée soit nettoyée. Quoique nous soyons assurés contre l’incendie, j’ai toujours aussi peur du feu; car enfin je puis être grillé la nuit... Je ne suis pas assuré, moi... Ma femme qui voulait l’autre jour que je fisse assurer Azor... parce qu’on jetait des boulettes dans le quartier. S’il fallait encore payer une assurance pour les bêtes, on n’y suffirait pas. Allons, viens, petit, tu vas me ramoner cela avec soin, entends-tu?
En disant ces mots, le vieux portier fait entrer mon frère dans sa maison.—Et moi? lui dis-je.—Ah! toi, tâche de trouver de l’ouvrage ailleurs... Je n’ai pas besoin de deux ramoneurs pour une cheminée.—Va toujours, dis-je à Pierre, je t’attendrai ici; si je suis quelque part, tu resteras contre ce banc.
Pierre suit le portier; je me promène un moment dans la rue, et ne tarde pas à être appelé par une servante qui me donne deux cheminées à ramoner.
Pendant que je suis à mon ouvrage, mon frère a suivi le vieux portier, qui le fait monter dans une pièce au sixième étage de la maison. Pierre regarde autour de lui: une petite chambre mansardée, triste; un pot à l’eau sur une table, tout cela ne lui annonce rien de bon; et cela ne ressemble pas à la boutique de M. Boulette; mais Pierre a son projet: il ne dit rien, et se dispose à monter dans la cheminée.
—Surtout, prends bien garde, petit, lui répète le vieux portier, ne va pas me casser quelque chose... On a raccommodé le tuyau il y a fort peu de temps... Ramone bien... Ne te presse pas... Je redescends dans la cour, quand tu auras fini tu m’appelleras.
Mon frère ne l’écoute pas, il est déjà dans la cheminée; il grimpe, en tâtant à droite et à gauche; point de trou, point de crevasse; Pierre n’y conçoit rien, il croit qu’il faut qu’il trouve une autre cheminée par laquelle il doit se laisser rouler, ou tout au moins descendre, afin de faire encore peur à tout le monde, et pour manger des gâteaux, des confitures, et recevoir des compliments et des gros sous.
A force de grimper, Pierre a bientôt gagné le haut de la cheminée; il sort sa petite tête blonde, il est sur le toit... Il reste un moment indécis sur ce qu’il doit faire, ne se souciant pas de redescendre dans la chambre du vieux portier, où il ne trouvera personne à qui faire peur, et par conséquent ni récompense ni friandise.
En regardant autour de lui, Pierre aperçoit, presque à deux pas du tuyau sur lequel il est assis, celui d’une autre cheminée dont l’ouverture est très-large. En s’avançant un peu, il lui est facile de l’atteindre. Un enfant ne calcule pas le danger. Il recule souvent devant un péril imaginaire, et s’avance en courant dans un sentier bordé de précipices. Mais s’il est une Providence pour les ivrognes, à plus forte raison il doit y en avoir une pour les enfants; car, aux yeux de la Divinité, un petit être innocent doit être tout aussi intéressant qu’un individu pris de vin.
Voilà donc mon frère qui sort de son tuyau, avance doucement le corps, atteint avec ses petites mains le tuyau voisin, dans lequel il entre facilement; puis descend dans l’intérieur de cette nouvelle cheminée, content comme un roi, ou comme un amant qui va à un premier rendez-vous, ou comme un auteur qui vient de réussir, ou comme un acteur qui vient d’entendre siffler le camarade dont il partage l’emploi, ou comme un joueur qui a gagné une quaterne, ou comme une vieille coquette à qui l’on fait un compliment, ou comme une servante qui voit sortir ses maîtres, ou comme un écolier qui entre en vacances! Choisissez là-dedans, lecteur, celui qui doit être le plus content.
Arrivé aux deux tiers de la cheminée, Pierre se consulte pour savoir s’il se laissera rouler jusque dans l’âtre; mais en roulant on peut se faire mal: il ne faut donc pas risquer cela. Quand il sera près du foyer, il descendra bien lourdement, quitte à se rouler ensuite dans la chambre, en poussant de grands cris pour amuser toute la maison.
Voyons un peu chez qui Pierre descend cette fois, et si sa visite inattendue doit produire autant d’effet que chez mademoiselle Césarine Ducroquet.
Dans la maison du vieux portier, où il y avait beaucoup de locataires, logeait entre autres une vieille dame riche, qui avait avec elle sa nièce, jeune personne de seize ans.
Madame Durfort, c’était le nom de cette dame, avait été élevée fort sévèrement, n’allant ni au bal ni au spectacle, ne jouissant d’aucun de ces plaisirs que l’on permet à la jeunesse. Ce n’était qu’à trente-neuf ans que l’on avait jugé à propos de la marier et de la laisser maîtresse de se conduire suivant sa volonté; et, en effet, la jeune mariée de trente-neuf ans ne consulta jamais celle de son mari, soit qu’elle voulût se dédommager d’une contrainte un peu longue, soit qu’elle trouvât naturel de commander après avoir obéi. Madame Durfort s’empara sur-le-champ de l’autorité. On lui avait donné pour mari un petit homme qui avait six ans de moins qu’elle, et ne lui venait qu’au bout de l’oreille; joignez à cela le caractère le plus bénin et la voix la plus flûtée, vous jugerez que M. Durfort ne dut point imposer beaucoup de respect à sa femme. Au bout de huit jours de mariage, le pauvre homme tremblait devant elle, et ne parlait qu’après en avoir obtenu la permission, mais il avait reçu de son épouse l’ordre de dire partout qu’il était le plus heureux des hommes; et lorsque, dans une réunion, il ne l’avait pas répété trois ou quatre fois, sa femme s’approchait de lui et le pinçait pour lui faire lâcher la phrase de rigueur.
M. Durfort ne put supporter l’excès de son bonheur; il mourut au bout de cinq ans de ménage, en remerciant le ciel du présent qu’il lui avait fait. Cependant la veuve était fort mécontente du défunt, parce qu’il ne lui avait pas laissé d’enfants; elle répétait partout que ses parents lui avaient donné un mari trop petit, et qu’elle ne se remarierait qu’avec un homme de cinq pieds six pouces. Mais, soit que le bonheur de M. Durfort n’eût pas été bien apprécié, soit que peu d’hommes se jugeassent dignes de lui succéder, il ne se présenta personne pour remplacer le défunt. Madame Durfort, songeant que la condition qu’elle avait mise à un second hymen pouvait éloigner beaucoup de soupirants, et réfléchissant que les beaux hommes sont rares, commença par rabattre un pouce de ses prétentions. Au bout de quelque temps, elle disait partout qu’un homme de cinq pieds quatre pouces est encore fort agréable; bientôt elle pencha pour les tailles moyennes; elle convint ensuite qu’on pouvait être très-bien fait, quoique petit, et ajouta qu’en général les petits hommes ont plus de grâce que les grands. Mais tout cela ne fit pas arriver un seul soupirant; et madame Durfort, qui aurait fini par s’accommoder d’un nain, vit avec dépit qu’il fallait renoncer à l’espoir de retrouver un second mari, bien qu’elle eût laissé la taille ad libitum.
Forcée de rester veuve, et n’ayant point d’enfants, madame Durfort, qui avait besoin de gouverner quelqu’un, prit avec elle une de ses nièces, qu’elle promit de doter et de marier pourvu qu’on la laissât l’élever à sa fantaisie. Madame Durfort était riche, on lui confia la jeune Aglaé, qui n’avait alors que huit ans, et promettait d’être un jour fort jolie.
La jeune nièce tenait tout ce qu’elle avait promis: c’était une rose qui devait bientôt briller du plus vif éclat. Mais à quoi bon tant d’attraits, tant de fraîcheur! pauvre petite, à quelle tante cruelle t’avait-on confiée!... Madame Durfort, se rappelant qu’on ne l’avait mariée qu’à trente-neuf ans, avait l’intention de ne point donner un époux à sa nièce avant qu’elle n’eût la quarantaine, assurant que ce n’est qu’à cet âge qu’une jeune personne est capable d’entrer en ménage et de gouverner son époux.—Quelle folie, disait-elle souvent, de marier des enfants de dix-huit ou vingt ans!... et vous voulez que cela ait de la tête... que cela conduise une maison!... Voyez ce qui en arrive: ce sont alors les hommes qui sont les maîtres; ils mènent leurs femmes comme des enfants, et tout va de travers dans le ménage. Parlez-moi d’une demoiselle de quarante ans! cela sait ce que cela fait; le caractère est formé, on a de la fermeté, de l’aplomb!... on sait sur-le-champ répondre à un mari. Ah! si M. Durfort vivait encore, il vous dirait qu’au bout de huit jours de mariage je lui faisais l’effet d’être sa femme depuis vingt ans.
La petite nièce ne répondait rien à sa tante; mais à quinze ans son cœur commençait à soupirer, et il lui semblait qu’elle aurait beaucoup de peine à attraper la quarantaine sans mourir d’ennui. Car madame Durfort élevait Aglaé comme elle l’avait été elle-même, ne la menant ni au bal ni à la promenade, lui interdisant toute société; elle faisait payer à la pauvre petite tout l’ennui qu’elle avait éprouvé jadis. C’est ainsi que se vengent les âmes étroites: il faut que des êtres innocents souffrent du mal qu’on leur a fait; tandis que les cœurs généreux se dédommagent des chagrins qu’ils ont soufferts en faisant des heureux et en répandant des bienfaits.
Madame Durfort avait soixante ans lorsque sa nièce entra dans sa seizième année. Vainement quelques personnes raisonnables voulurent faire entendre à la tante d’Aglaé qu’en persistant à ne marier sa nièce qu’à quarante ans, c’était probablement renoncer au plaisir de la voir entrer en ménage; madame Durfort, qui croyait sans doute qu’à soixante ans on ne vieillit pas aussi vite qu’à seize, répondait constamment:—Je marierai ma nièce quand elle aura l’âge que j’avais en épousant M. Durfort.
Mais le bon La Fontaine a dit:
La jeune Aglaé s’ennuyait de passer une vie si triste, et son ennui redoublait en songeant qu’elle avait encore vingt-quatre ans à faire. Enfermée dans sa petite chambre, dont la porte donnait sur le carré, auprès de celle de l’appartement de sa tante, la pauvre enfant soupirait sur son tambour à broder ou sur son canevas de tapisserie. Pas un livre amusant pour la distraire. Madame Durfort n’aurait pas vu sans frémir un roman entre les mains de sa nièce, et les romans de chevalerie lui semblaient encore plus dangereux que les autres; car monsieur Amadis, monsieur Tancrède et monsieur Roland parlent sans cesse d’amour, et d’une manière à tourner la tête d’une jeune innocente qui ne sait pas que les amants d’aujourd’hui ne ressemblent point aux chevaliers d’autrefois. La jeune fille n’avait pour toute lecture que le Cuisinier bourgeois; encore madame Durfort avait-elle coupé le chapitre concernant les chapons, parce que la manière dont on engraisse ces pauvres bêtes pouvait donner à sa nièce des idées mélancoliques.
Lorsque Aglaé se hasardait à dire à sa tante:—Il me semble que je serai vieille à quarante ans.—Qu’appelez-vous vieille? s’écriait madame Durfort en lui lançant des regards furibonds; est-ce que j’étais vieille, moi, mademoiselle, quand je me suis mariée? Est-ce que je n’étais pas alors dans tout l’éclat de ma beauté?... fraîche, superbe, éclatante? Mais, à entendre ces morveuses, on n’est plus jeune à cinquante ans. Cela fait pitié, en vérité. Lisez, péronnelle, lisez l’histoire de nos premiers parents.—Mais, ma tante, vous ne me laissez lire que la manière de faire les sauces.—C’est ce qu’une demoiselle peut apprendre de plus nécessaire, et votre mari vous en saura gré.—Mais que dit-elle donc, l’histoire de nos premiers parents?—Elle dit, mademoiselle, que la femme d’Abraham avait quatre-vingt-dix ans lorsqu’elle fit la conquête du Pharaon d’Égypte, et que la belle Judith en avait plus de soixante lorsqu’elle tourna la tête à Holopherne; d’après cela, mademoiselle, il me semble qu’à quarante ans on peut bien trouver encore des maris.
A cela Aglaé ne trouvait rien à répondre; elle se contentait de retourner soupirer dans sa chambre jusqu’à ce que sa tante l’appelât pour faire une partie de loto, seule récréation que l’on se permît quelquefois.
Cependant un jeune officier à la demi-solde, qui logeait depuis quelques jours dans la même maison que la tante et la nièce, aperçut un matin la jolie Aglaé accrochant à sa fenêtre la cage de son serin. La pauvre petite parlait à son oiseau, elle tâchait de le faire chanter; mais elle-même paraissait si triste, qu’elle aurait eu besoin d’un maître, et la manière mélancolique dont elle disait: Petit fils, petit mignon! aurait ému le cœur le plus indifférent. On doit penser que le jeune officier n’y fut pas insensible: la figure d’Aglaé l’avait intéressé; sa fenêtre, plus haute d’un étage, dominait sur la chambre de la jeune fille, dont la croisée était, il est vrai, presque toujours fermée. Cependant le jeune homme passait tout son temps à la sienne, dans l’espérance d’apercevoir sa voisine. Il n’y a rien de si dangereux pour les jolies filles que le voisinage d’un officier en non-activité; un guerrier, pour plaire, passe aisément des combats les plus rudes aux occupations les plus futiles: ainsi Hercule filait aux pieds d’Omphale, Antiochus s’habillait en Bacchus pour séduire Cléopâtre, Renaud chantait pour Armide, François Ier faisait des vers pour la belle Ferronnière, et le preux Bayard lui-même maniait quelquefois une aiguille tout en soupirant près de madame de Randan.
Ainsi notre jeune officier, après avoir battu les ennemis de son pays, passait des journées entières à crier au serin de sa voisine: Baisez, petit fils; baisez, petit mignon.
Aglaé, qui n’ouvrait sa fenêtre qu’une fois le matin, pour accrocher la cage lorsqu’il faisait du soleil, et une fois le soir pour rentrer son serin, fut quelque temps sans remarquer son voisin; mais un jour qu’elle venait, comme à son ordinaire, de placer la cage, et qu’elle restait pensive devant Fifi, elle entendit une voix bien tendre qui répétait avec expression: Baisez donc, petit fils; baisez, petit mignon. Elle lève alors les yeux et aperçoit la figure de son voisin, qui n’avait rien d’effrayant. Cependant elle referme brusquement sa fenêtre, parce qu’elle est toute honteuse; mais ensuite elle se rapproche et soulève un petit coin du rideau, afin de savoir quelle physionomie a ce monsieur dont la voix est si douce.
C’est un jeune homme: il est très-bien; des cheveux bruns, des yeux bleus, un sourire fort agréable, et puis une paire de jolies petites moustaches bien noires, qui donnent beaucoup de caractère à sa figure. Aglaé a vu tout cela d’un coup d’œil, et elle reste toujours là, tenant un petit coin du rideau, et à chaque minute elle regarde encore le voisin, et elle se dit:—Ah! que c’est gentil, des moustaches! Ah! je voudrais bien en avoir aussi, si j’étais garçon!... Je suis sûre que cela m’irait bien. Et mademoiselle Aglaé passerait volontiers sa journée à tenir un coin du rideau pour regarder en face. Sa tante l’appelle; il faut quitter sa fenêtre: quel dommage! mais on s’y mettra le lendemain. Pauvre petite, quel plaisir elle trouve à regarder le voisin! Ah! madame Durfort, vous auriez bien dû mettre votre nièce en garde contre les moustaches.
Le soir, lorsqu’on retire la cage, on ne voit pas le voisin, c’est l’heure de son dîner. Mais le lendemain matin on ne manque pas d’accrocher Fifi, et on s’est déjà assurée que le jeune homme est à sa croisée; on n’ose pas encore le regarder; mais on parle un peu plus longtemps à son serin, et on entend le voisin qui lui parle aussi. Aglaé devient rouge et embarrassée, elle n’en est que plus jolie: l’embarras de l’innocence a quelque chose de si séduisant! Il n’est pas donné à toutes les belles d’avoir cette aimable gaucherie; il en est qui veulent encore l’imiter, mais ce sont de ces choses qui ne s’apprennent point.
Aglaé referme sa fenêtre plus lentement cette fois, mais sans regarder en face; elle compte s’en dédommager en soulevant un coin du rideau... Mais sa tante l’appelle pour travailler. Quel ennui! et que la journée sera longue jusqu’au lendemain!
Le jeune homme s’est bien aperçu qu’on l’a remarqué, et quoiqu’on ne l’ait point encore regardé la fenêtre ouverte, il devine qu’on l’a examiné sous le rideau. Une jeune fille se trahit par ses manières, par ses moindres gestes, et lors même qu’elle veut feindre l’indifférence, il y a dans toute sa personne quelque chose qui dément ses yeux ou ses paroles; l’amour est pour elle un sentiment si doux, si exclusif, qu’il s’identifie avec tout son être; on le reconnaît dans ses actions, dans sa démarche, dans son silence même; et tous les efforts qu’elle fait pour le cacher ne servent souvent qu’à le mieux faire paraître.
Aglaé n’est plus la même; en parlant à son serin, elle est plus gaie, plus vive. Elle fait la conversation avec l’oiseau, qui n’a jamais été aussi bien soigné, et qui se voit maintenant bourré de biscuits, de sucre, de graine et de mouron. Comme ces petites niaises se forment vite!—Qu’il est beau! qu’il est gentil, Fifi! dit la jeune fille, en mettant l’oiseau à la fenêtre. Et le voisin répond:—J’aime bien ma maîtresse... Elle est bien jolie! baisez maîtresse, baisez vite!...—M’aimes-tu bien, Fifi?—Oui, oui, oui, oui.—Si j’ouvrais la cage, tu t’envolerais, pourtant!—Non, non, je veux rester avec toi! Jamais voler auprès d’une autre!...—Cher Fifi!...
Et mademoiselle Aglaé avait l’air de croire que c’était son serin qui lui répondait; pour une innocente, ce n’était pas maladroit. Des serins qui tiendraient une telle conversation se vendraient en France un prix fou; et l’oiseau bleu n’était qu’un idiot auprès du serin de mademoiselle Aglaé.
Depuis que, par l’intermédiaire de l’oiseau, on commençait à s’entendre, la petite nièce avait risqué quelques regards; elle avait rencontré ceux du jeune homme, continuellement attachés sur elle, quoiqu’il eût l’air de ne parler qu’au serin. Il avait fait un profond salut, auquel on avait répondu par une légère inclination de tête. Puis on avait repris la conversation avec Fifi, que l’on mettait à la fenêtre, n’importe le temps qu’il faisait.
Mais ces doux entretiens étaient bien courts, parce que la tante, qui ne concevait pas qu’on fût si longtemps pour accrocher une cage, grondait sa nièce lorsqu’elle n’arrivait pas aussitôt qu’à l’ordinaire; et la petite, que l’amour tourmentait sans cesse, et qui ne pouvait plus passer une journée sans retourner à sa fenêtre, s’écriait à chaque instant:—Ah! ma tante, il pleut... il faut que j’aille rentrer Fifi...—Non, mademoiselle, il ne pleut pas...—Ma tante, je vous assure qu’il va faire de l’orage. Ce pauvre Fifi, il a si peur de l’orage! Je suis sûre qu’il ne sait où se cacher maintenant... Voyez-vous comme le temps devient noir... On n’y voit plus clair.
La tante, ennuyée de ces lamentations, permettait quelquefois que l’on allât retirer le serin, mais un moment après; Aglaé disait:—Ah! il fait beau maintenant! voilà l’orage dissipé.—Je le crois bien! vous avez rêvé qu’il en faisait!—Ah! le beau soleil... Ma tante, voulez-vous que j’aille remettre Fifi à la fenêtre?...—Non, mademoiselle, je ne le veux pas. En vérité, vous me faites tourner la tête avec votre serin. Au lieu de vous occuper de votre broderie, de votre tapisserie, c’est Fifi qu’il faut rentrer, c’est Fifi qu’il faut sortir!... Le matin, on n’en finit pas d’arranger Fifi! Si cela continue, je vous préviens que je donnerai la volée à votre oiseau.—Ah! ma tante, j’en mourrais de chagrin! Je n’ai que cela pour m’amuser!—Qu’est-ce à dire, mademoiselle, je vous trouve bien impertinente!... Et qu’avez-vous besoin de vous amuser? est-ce qu’une jeune fille bien élevée s’amuse? Croyez-vous que jusqu’à l’âge de trente-neuf ans, que je me suis mariée, je me sois amusée, moi? Non, mademoiselle, et même, étant mariée, je ne m’amusais jamais, ni M. Durfort non plus. Mais ces demoiselles, cela ne songe qu’au plaisir!...
Aglaé se taisait, et n’osait plus parler de Fifi pendant la journée, mais on s’en dédommageait le lendemain matin. En ayant l’air de s’adresser à l’oiseau, on se comprenait, on se répondait, et le jeune officier savait dans quelle triste position se trouvait la petite nièce.
—Hélas! disait Aglaé en regardant la cage, je suis bien malheureuse, mon cher Fifi, on ne veut me marier qu’à quarante ans! et je n’en ai que seize encore!...—Mais c’est affreux!... c’est une barbarie! Laisser se faner une aussi jolie fleur, lui faire perdre son printemps dans la retraite! la priver de tous les plaisirs de son âge!... A quarante ans, au lieu de songer à plaire, une femme commence à remplacer l’amour par l’amitié, la folie par la sagesse, la coquetterie par la raison. Et c’est alors que l’on veut seulement vous permettre d’aimer! Ah! n’écoutez pas une tante si cruelle, cédez aux lois de la nature, aux mouvements de votre cœur; le printemps est la saison de l’amour, du plaisir; aimez, charmante Aglaé, aimez avant que les rides, la raison, les années ne viennent fermer votre cœur à ce sentiment si doux. N’est-ce pas pour inspirer l’amour que vous avez tant d’attraits, de grâces, de fraîcheur? Ne vous a-t-on créée si belle que pour être privée des hommages que l’on doit à la beauté? Partagez le sentiment que vous faites naître, et croyez à l’amour de celui qui jure de n’adorer jamais que vous.
C’était le serin qui parlait ainsi, et Aglaé avait répondu en balbutiant et en donnant son doigt à baiser à l’oiseau:—Moi, je veux bien t’aimer, Fifi, ce n’est pas ma faute si je ne sors pas et si on m’enferme tous les soirs à dix heures.
Après un pareil aveu, le jeune officier n’avait plus qu’à agir pour tâcher de se rapprocher de sa belle; car il ne comptait pas se borner à faire le serin à la fenêtre. Mais comment parvenir près de la petite nièce, que la tante ne laissait pas sortir un seul instant dans la journée, et qu’elle enfermait tous les soirs dans sa chambre? Si la croisée du jeune homme avait été plus rapprochée, on aurait pu placer une planche et se laisser glisser, à l’imitation des montagnes russes? mais il y avait près de seize pieds d’intervalle, et on ne trouve pas dans son appartement une planche de seize pieds. C’était la clef de la chambre d’Aglaé qu’il fallait tâcher de se procurer, et Fifi répétait tous les matins à sa maîtresse:
—Donne la clef, donne vite!... Cherche la clef de la cage; ou bien:—Ouvre-moi la porte, pour l’amour de Dieu!
Mademoiselle Aglaé, qui, quelques semaines auparavant, n’osait pas mettre sa jarretière devant une glace, de crainte d’apercevoir le diable ou autre chose, trouva moyen, au bout de quelques jours, de prendre la clef placée dans le sac à ouvrage de sa tante, qui venait de lui demander ses lunettes. La petite niaise a glissé la bienheureuse clef dans sa poche, puis elle court retirer son serin de la fenêtre, parce qu’il fait beaucoup de vent et qu’il y a beaucoup de nuages rouges au ciel. En prenant vivement la cage, on a appelé Fifi à plusieurs reprises; le jeune officier, qui est toujours aux aguets, paraît à sa croisée et voit tomber une clef dans la cour. Aussitôt il est en bas, il s’en saisit; Aglaé referme sa fenêtre, et revient près de sa tante en disant que, pour sûr, le temps changera dans la nuit; mais la tante n’écoute pas sa nièce, elle est occupée à chercher la clef qu’elle croit avoir perdue, et la petite lui dit d’une voix bien calme:—Que cherchez-vous donc, ma tante?—Ce n’est rien, ce n’est rien, mademoiselle, répond madame Durfort, qui se dit en elle-même:—N’apprenons pas à cette petite que j’ai perdu la clef de sa chambre, car elle pourrait la garder si elle la trouvait; mais j’en ai une seconde, elle ne se doutera de rien.
Le soir, à son heure ordinaire, madame Durfort fait rentrer sa nièce, et l’enferme à double tour. En entendant la clef tourner dans la serrure, la petite est toute saisie, elle craint de s’être trompée, le matin, en ayant cru prendre la clef de sa chambre; car elle ignore que sa tante en possède une seconde; et ce pauvre Fifi, qui est descendu si vite pour la ramasser, que va-t-il dire tout à l’heure? Il croira peut être qu’elle se moque de lui, qu’elle ne l’aime point. Cette pensée désole Aglaé; elle s’assied sur une chaise et se met à pleurer. Il est si cruel d’être trompé dans son attente, et l’on aurait eu tant de plaisir à causer un peu avec Fifi!
Mais bientôt quelqu’un monte doucement l’escalier, puis s’arrête devant sa porte, puis met une clef dans la serrure. O bonheur! cette clef tourne, la porte s’ouvre... Aglaé pousse un cri de joie: elle vient d’apercevoir les petites moustaches de Fifi.
Ce que dit un amant qui se voit enfin seul avec sa maîtresse sera facilement deviné par ceux qui ont aimé ou qui aiment encore; quant aux êtres indifférents, ils n’y comprendraient rien. D’ailleurs il y a en amour des lieux communs qui n’ont du charme que pour ceux qui les emploient.
J’aime à penser que le jeune officier ne voulait que causer d’un peu plus près avec sa jolie voisine, et qu’Aglaé ne voyait aucun mal à écouter celui qui faisait si bien répondre son serin. Sans doute ils furent tous deux un peu bavards, car la conversation se prolongea jusqu’à sept heures du matin; mais la tante ne venait jamais qu’à huit heures et demie ouvrir à sa prisonnière; cependant, par prudence, à sept heures on mit Fifi à la porte.
Il y avait quinze jours que ces doux entretiens se succédaient. Rien ne semblait devoir troubler le bonheur des deux amants; la tante n’avait aucun soupçon, elle était même plus satisfaite de sa nièce, qui s’occupait moins de son serin dans la journée, par la raison qu’elle pouvait lui parler la nuit. Qui se serait attendu que l’arrivée de deux petits Savoyards détruirait le bonheur de ces pauvres jeunes gens? Mais tout se tient, tout s’enchaîne. C’est le chapitre des ricochets! une cérémonie oubliée en Allemagne peut faire prendre les armes à toute l’Europe, et une révérence manquée en Chine peut mettre l’Asie en cendres; mais laissons le chapitre des ricochets, il nous mènerait trop loin.
On a déjà deviné, sans doute, que c’est dans la cheminée de la jeune Aglaé que mon frère a passé en sortant de celle du portier; il n’était que sept heures du matin. Les jeunes gens avaient causé comme à l’ordinaire, et causaient peut-être encore, lorsque Pierre, arrivé près de l’âtre, se laisse tomber comme une masse, puis se roule dans la chambre en criant de toutes ses forces.
A ce bruit inattendu, Aglaé perd la tête; elle croit que c’est sa tante qui vient d’entrer dans sa chambre, et pousse des cris de fureur, parce qu’elle l’a vue causer avec Fifi. Elle se roule, se cache sous ses draps, sous sa couverture, et le jeune homme, passant par-dessus mon frère, qu’il ne voit pas, se jette contre la porte au moment où la tante accourt en camisole, en bonnet de nuit, attirée par le bruit que fait M. Pierre.
En se trouvant nez à nez avec le jeune officier, la vieille tante pousse un cri:
—Un homme chez ma nièce!... ah! quelle horreur... quel scandale!... Qui êtes-vous?... d’où venez-vous? que faisiez-vous?
L’amant ne répond qu’en faisant faire une pirouette à la tante, puis descend quatre à quatre les escaliers. Madame Durfort, qui n’a point fait de pirouettes depuis le jour de ses noces, perd l’équilibre, et se laisse choir sur le carré, dans un désordre qui ne ressemble point à un effet de l’art. Les voisins, attirés par les cris de mon frère et de la vieille tante, sortent de chez eux pour savoir ce qui se passe. Les hommes s’empressent de relever madame Durfort, les cuisinières demandent ce qui est arrivé; le vieux portier accourt avec son balai à la main. La tante continue de pousser des exclamations; et mon frère, voyant que cela ne l’avance à rien de se rouler, et qu’il n’y a pas dans toutes les chambres de la liqueur répandue sur le parquet, se relève, et se met à danser la savoyarde en poussant des you! piou, piou! et en battant des mains.
Aglaé, qui ne comprend rien à cette musique, se décide à se lever, et commence par donner une paire de soufflets au Savoyard qui se permet de danser ainsi dans sa chambre. Pierre, qui s’attendait à recevoir des gâteaux, reste tout saisi. Dans ce moment, la tante entre chez sa nièce, suivie du portier et de quelques cuisinières; Aglaé feint d’ignorer le motif de la colère de sa tante, et montre le petit ramoneur qui est arrivé là sans qu’elle sache par où. Mais le portier reconnaît mon frère; il le prend par les oreilles, et le fait sortir de la chambre en lui demandant ce qu’il fait là, lorsque depuis une heure il le cherche dans sa cheminée.
Pierre, qui a déjà reçu des soufflets et qui se sent tirer les oreilles, descend les escaliers en pleurant; arrivé dans la cour, il est arrêté par le jeune officier qui feint de descendre de chez lui et de s’informer de la cause du tumulte, mais qui applique une demi-douzaine de coups de pied à mon frère en lui disant:—Ah! petit drôle! tu t’amuses à descendre par les cheminées!... Tu mets toute une maison sens dessus dessous! Tu fais lever les tantes à sept heures du matin! Tiens, voilà pour t’apprendre à te tromper de cheminée... Et si je te rencontre encore, je te coupe les deux oreilles.
Après avoir tiré vengeance de mon frère, le jeune homme rentre chez lui. Les cuisinières, qui croient qu’il ne s’agit que d’un ramoneur qui s’est trompé de cheminée, retournent à leur ouvrage. Mais madame Durfort n’a pas oublié le jeune homme qu’elle a vu sortir de chez sa nièce, et qui lui a fait faire cette pirouette qui l’a étendue sur le carré; devant le monde, elle ne dit rien à Aglaé; mais en tête-à-tête elle lui demande quel est cet audacieux qui sortait de chez elle; Aglaé feint le plus grand étonnement, et jure à sa tante qu’elle ne l’a pas vu; elle finit en disant que, puisqu’il est tombé dans sa chambre un ramoneur, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il soit tombé aussi un jeune officier; la tante ne répond rien à cela; mais, pour qu’il ne tombe plus personne chez sa nièce, elle la fait coucher à côté d’elle, ne lui laisse plus faire un pas seule, et, malgré tout ce que peut dire la jeune fille, on donne la volée à Fifi.
J’attendais mon frère dans la rue, assis sur le banc que je lui avais désigné; j’avais depuis longtemps fini mon ouvrage, et je ne concevais pas ce qui pouvait le retenir, lorsque tout à coup je le vois arriver tout en larmes, les yeux gonflés et portant une de ses mains à un endroit où il paraît souffrir.
—Eh ben! qu’as-tu donc, Pierre, que t’est-il arrivé? lui dis-je en courant à lui. Mais il me prend par la main et me tire en me disant:—Viens, André, viens vite... Allons-nous-en... ne restons pas dans cette ville...—Pourquoi donc partir si vite?... Qui te fait ainsi pleurer?...—Viens, mon frère... sauvons-nous... ou l’on me couperait les oreilles!...—On te couperait les oreilles?...—Viens donc, mon frère... Je ne veux pas rester ici.
Pierre m’entraîne toujours; nous voilà loin de Lyon, et il regarde encore en arrière pour voir si l’on ne nous suit pas.
Ce n’est qu’à plus de deux lieues de Lyon que Pierre, un peu remis de sa frayeur, consent à s’arrêter et à me répondre.
—Pourquoi pleurais-tu? que t’a-t-on fait? lui dis-je.—Mon Dieu, André, je ne sais pas ce que tous ces gens-là avaient contre moi; j’ai voulu faire comme chez le pâtissier: il n’y avait pas de trou à la cheminée, je suis entré par en haut dans un autre tuyau; puis, quand j’ai été en bas, je me suis roulé en criant... comme j’ai fait chez cette dame... et je disais: On va me donner des gâteaux et des gros sous... eh ben! pas du tout: une demoiselle m’a donné des soufflets, le vieux qui tenait un balai m’a tiré les oreilles, et puis, dans la cour, un monsieur à moustaches m’a donné des coups de pied... ici... en me disant qu’il me couperait les oreilles s’il me revoyait!...—Mon pauvre frère!...—Dis-moi donc, André, pourquoi les autres m’ont-ils caressé là-bas?... et pourquoi ai-je été battu à Lyon pour avoir fait la même chose?—Je n’en sais rien; mais, vois-tu, Pierre, il ne faut plus t’amuser à changer de cheminée quand tu iras ramoner quelque part. Moi, je n’ai pas eu de compliments à Pont-de-Beauvoisin, mais aussi je n’ai pas reçu de coups à Lyon, et on m’a payé mon ouvrage. Tiens, mon frère, fais comme cela, cela vaut mieux.
Pierre me promet d’être plus sage dorénavant et de descendre par la même cheminée où il aura monté. Nous continuons notre route; nous avons hâte d’arriver à Paris: on nous a tant parlé de cette grande ville! Mon frère ne rêve que marionnettes, sauteurs, lanternes magiques; moi, je porte la main au portrait qui est caché sous ma veste, et je pense au monsieur borgne, à la jolie petite fille; je suis tout fier de pouvoir leur rapporter le bijou qu’ils ont laissé dans notre chaumière, et je crois que je vais les rencontrer dès que je serai à Paris.
Il ne nous arrive plus rien d’extraordinaire en route; quand nous sommes employés dans les villes où nous passons, Pierre ne va plus tomber dans les cheminées voisines de celle qu’il a ramonée. Le peu que nous gagnons nous suffit pour continuer notre voyage. Enfin nous en apercevons le but... Les édifices immenses de la grande ville se dessinent au loin dans l’espace. Cette vue ranime notre courage.—C’est Paris! nous écrions-nous mon frère et moi; c’est là qu’on gagne beaucoup d’argent!... c’est là qu’on s’amuse!... qu’on voit des spectacles!... des marionnettes!... qu’on mange de bonnes choses et qu’on fait fortune!...
Et nous nous mettons à danser, Pierre et moi, nous jetons notre bonnet en l’air, nous poussons des cris de joie!... Il nous semble qu’une fois à Paris, tout doit nous réussir, et qu’il suffit d’habiter cette ville pour être heureux!... Mais je n’ai encore que huit ans, et mon frère n’en a que sept.
Avant de faire notre entrée dans Paris, je crois utile de faire encore un petit sermon à mon frère.—Pierre, lui dis-je, souviens-toi de ce que nous a dit notre bon père: dans cette grande ville, il n’y a pas que des honnêtes gens, il y a aussi des fripons et des voleurs; c’est dommage, mais il paraît que ça ne peut pas être autrement. Il y a des gens qui se moquent de ceux qui arrivent de leur pays, qui leur font tout plein de tours et qui leur prennent leur argent. On ne nous prendra pas notre argent, parce que nous n’en avons point; on ne se moquera peut-être pas de nous, parce que nous ne sommes que des enfants, cependant il faudra faire attention, et ne pas croire à tout ce qu’on nous dira, entends-tu, Pierre?—Oui! oui!... oui!... Oh! tu sais bien que je ne suis pas bête!...
Je n’étais pas bien certain de cela, mais je ne voulais pas le dire à Pierre. Nous voici enfin dans Paris. Quel singulier effet produit sur nous l’intérieur de cette ville immense! car nous étions entrés à sept heures du matin dans un des faubourgs de Lyon, et nous en étions sortis au bout d’une heure, sans regarder derrière nous. Ici, quelle différence! il est trois heures de l’après-midi lorsque nous nous trouvons dans Paris; c’est l’heure où chacun fait ses affaires. Les rues sont encombrées de monde; les voitures circulent avec rapidité et se croisent autour de nous. Les boutiques sont dans tout leur éclat, les marchands ambulants crient et mêlent leurs voix à celles des marchands de légumes, des porteurs d’eau, des ventes à prix fixe; les orgues se font entendre d’un côté; de l’autre, c’est le violon d’un aveugle; un peu plus loin, ce sont des chanteurs qui s’accompagnent avec des guitares. Je tire Pierre pour le faire avancer... Il ouvre de grands yeux... Il reste la bouche béante... ses yeux ne peuvent suffire à tout ce qu’il aperçoit. Je suis à peu près comme lui; cependant, je veux tâcher d’avoir l’air moins bête. Nous sommes tout étourdis du bruit des voitures et des cris:—A trois sous et demi, choisissez dans la boutique; à trois sous et demi!—A l’eau! à l’eau!—Deux pièces pour quinze sous!... voyez, messieurs et dames!... des couteaux, des ciseaux, des lotos, des jeux de dominos!...—Régalez-vous, mes enfants, ils sont tout chauds, ils sortent du four!—Des chaînes pour les montres, messieurs; assurez vos montres!—Voulez-vous les règles du jeu de piquet et de l’écarté?—Je vais vous chanter la complainte de ce fameux criminel très-connu dans Paris, qui a empoisonné toute sa famille, sur l’air: C’est l’amour! l’amour! l’amour!—Voilà le restant de la vente!—A tout coup l’on gagne; tirez, mademoiselle! etc., etc.
Plus nous avançons, plus le bruit augmente, et plus nous sommes entourés de gens qui vont et viennent. Déjà Pierre a été jeté deux fois par terre, parce qu’il s’arrête pour regarder dans les boutiques, et qu’alors il ne voit pas devant lui et ne se range pas pour laisser passer le monde. Il va encore se cogner le nez contre un beau monsieur, habillé comme un seigneur, qui a des bottes bien luisantes, un habit bleu avec des boutons qui brillent comme des miroirs, un pantalon bien plissé, des cheveux bien frisés, une cravate qui a l’air d’être en carton, et des gants comme un marié. Le beau monsieur repousse mon frère en s’écriant:
—La peste étouffe le Savoyard! le petit drôle m’a tout sali le genou! On ne peut plus marcher dans Paris sans être assailli par cette canaille!
Mon frère s’est sauvé de l’autre côté de la rue, et en regardant si le beau monsieur ne le poursuit pas, il va se jeter sur l’éventaire d’une marchande d’oranges et fait rouler la marchandise sur le pavé.
—Prends donc garde, Savoyard! s’écrie aussitôt la marchande. Est-ce qu’il ne voit pas clair, ce petit imbécile! qu’il vient se jeter à corps perdu sur ma boutique?... Ramasse-moi bien vite mes oranges, et s’il y en a une de gâtée, tu me la payeras.
Je m’empresse d’aller aider mon frère à ramasser les oranges, et je l’emmène en lui disant:—Fais donc attention, Pierre, regarde donc devant toi... Mais Pierre est tellement étonné de tout ce qu’il voit, qu’il ne sait où il en est. Il me montre du doigt ce qui le frappe. Tiens, André, les beaux habits... les beaux miroirs... les belles chaises... C’est pour de vrai tout ça, n’est-ce pas, André?
J’ai de la peine à tirer Pierre de devant la boutique d’un pâtissier. Bientôt mon frère me tire doucement par ma veste en me disant tout bas:—André, as-tu douze sous?—Non, pourquoi cela?—Est-ce que tu n’entends pas? Tiens, v’là un petit monsieur qui vend douze cents francs pour douze sous... Faut les acheter, André, et puis nous irons chez le pâtissier nous régaler.—Laisse donc, Pierre, c’est pour se moquer de nous que ce monsieur crie ça... Tu sais bien que je t’ai averti qu’à Paris on faisait tout plein de tours...—Bah! tu crois que c’est pour rire!—Est-ce qu’on peut vendre douze cents francs pour douze sous?... Ah! il faut qu’il nous croie bien bêtes!...
Nous voici devant la boutique d’un marchand d’estampes; nous restons près d’une heure en admiration devant toutes ces images, jamais nous n’avons rien vu de si joli; ce n’est pas sans peine que nous nous décidons à quitter cette boutique. Mais un peu plus loin, beaucoup de monde est rassemblé devant une petite maison de toile, et Pierre y court en criant:—Ah! André... un chat! Polichinelle! le diable!
Je suis mon frère: nous sommes devant un spectacle de marionnettes, dans lequel un chat fait le compère de Polichinelle et se bat avec Rotomago. J’admire la patience de ce pauvre chat, mais cela ne me surprend pas, car on m’a dit qu’à Paris on voyait des bêtes si adroites!... Ce spectacle attire beaucoup de monde; nous sommes entourés de curieux: ce sont des bonnes qui font voir le chat à des enfants tout en causant avec des soldats; ce sont des demoiselles qui regardent souvent derrière elles. Comme les jeunes filles ont l’air aimable à Paris! Et puis voilà des messieurs qui viennent se placer derrière ces demoiselles et qui leur marchent sur les talons... ça n’est pas poli, cela. Ah! j’en vois un qui glisse sa main sous le tablier d’une jeune fille... J’ai envie de crier: Au voleur! Mais la jeune fille se retourne, et le regarde en souriant; il paraît que c’est un monsieur de sa connaissance.
Enfin le chat est vainqueur, le diable disparaît, non dans les entrailles de la terre, mais au fond de la maison de toile, qui s’ébranle et va un peu plus loin amuser les passants. Je prends Pierre par le bras, et nous nous remettons en marche. Nous ne savons pas encore où nous irons, ni ce que nous demanderons; mais Paris nous offre tant de merveilles, qu’il nous semble naturel de donner le premier moment au plaisir d’admirer toutes ces belles choses qui frappent nos yeux. Cependant, parmi tout ce monde qui se croise devant moi, je cherche le monsieur qui a passé une nuit chez nous, et la belle dame dont j’ai le portrait; je cherche aussi la jolie petite fille... Mais je ne les vois point, et je commence à penser qu’il ne me sera pas aussi facile de les rencontrer que je le croyais avant d’être dans Paris.
—Mon Dieu, que c’est grand! me dit Pierre à mesure que nous parcourons la ville. Dis donc, André, on pourrait bien se perdre ici!—Certainement. Ça n’en finit pas ici!... Ah! tiens, v’là des arbres... C’est une promenade! Viens de ce côté; c’est encore plus joli, et nous n’aurons pas toujours ces voitures sur notre dos.
Nous gagnons les boulevards, car ce sont eux que je viens d’apercevoir. Il y a déjà bien longtemps que nous marchons, mais nous ne sentons pas la fatigue, tant nous sommes occupés de ce que nous voyons. Ici ce sont des bagues en or, des épingles en brillants à deux sous pièce.—Achetons-en, me dit tout bas Pierre.—Non, mon frère; c’est encore une attrape, c’est pour se moquer de nous. Un peu plus loin un monsieur, placé à la porte d’une petite maison de bois, frappe une toile avec une baguette en criant que le fameux Antiantocolophage va avaler des serins, des anguilles, des épées et des sabres pour la modique somme de deux sous. Pierre veut entrer voir cela.—N’y allons pas, lui dis-je, c’est encore pour se moquer du monde qu’on dit cela. Souviens-toi donc que nous sommes à Paris.
J’ai bien de la peine à retenir Pierre, qui, avec sept sous que nous avons en poche, voudrait tout voir et tout acheter. Mais où court ce monde? pourquoi cette musique? Nous suivons le torrent: nous apercevons un cabriolet arrêté au milieu d’une grande place, et dans ce cabriolet, qui est découvert, un monsieur en habit rouge, galonné en or, coiffé en poudre, avec une grosse queue, ayant une culotte de nankin avec des bottes à la hussarde et deux chaînes de montre auxquelles pendent de grosses boules rouges.
Derrière ce beau monsieur sont deux hommes qui ont la figure noire comme des nègres, quoiqu’ils aient les mains comme tout le monde. Ces deux hommes sont habillés d’une façon singulière: ils ont des pantalons larges comme des jupons, de petites vestes de soie puce, des ceintures brodées, et sur la tête quelque chose de roulé comme un mouchoir; ce sont eux qui font cette musique que nous entendions de loin. L’un a un cor de chasse, l’autre une clarinette; sur leur tête sont attachés des triangles avec des sonnettes, et devant eux sont deux gros tambours sur lesquels ils frappent avec des baguettes fixées à leurs genoux. Comme ces deux messieurs ne restent pas un moment en repos et qu’ils font constamment aller leur tête, leurs genoux et leur bouche, cela produit un effet superbe et étourdissant. Pierre, qui n’avait jamais entendu une aussi belle musique, se sent électrisé; parvenu contre le cabriolet, il se met à danser la savoyarde en poussant des you! you! et des piou! piou! mais un de ces messieurs à figure noire prend un énorme fouet et en distribue quelques coups à Pierre pour le faire tenir tranquille.
—Tu vois bien, dis-je tout bas à Pierre, qui fait la grimace en regardant le musicien qui l’a fouetté, ce n’est pas pour nous faire danser qu’on fait une si belle musique... Tiens-toi tranquille, ou l’on va nous renvoyer.—André, c’est un seigneur ce monsieur en habit rouge tout couvert d’or!—Dam’, il a l’air ben riche!—Et ces deux vilains noirauds?—Tu vois ben que ce sont ses domestiques. Chut! attends, ce beau monsieur va parler.
En effet, l’homme en habit rouge se lève, fait un signe aux musiciens qui se taisent, et, après avoir essuyé sa figure avec un vieux mouchoir tout troué, se dispose à parler. Tout le monde se presse pour mieux l’entendre; mais Pierre et moi nous nous trouvons sur le premier rang, et nous ne perdons pas un mot; malheureusement ce seigneur a un accent étranger qui ne nous permet pas de bien saisir ce qu’il dit; mais je crois que la société qui nous entoure ne le comprend pas plus que nous, et cependant chacun l’écoute avec attention. Le beau monsieur est debout dans son cabriolet, et, après avoir craché au hasard sur la foule, il commence en ces termes:
—Messieurs et mesdames, signora et mistriss, salut. Vi voyez il signor Fougacini, dont vi devez avoir entendu parler; perche depouis deux ou trois siècles ze souis très-connu dans toutes les capitales; si signor, per les cures que j’avais terminées avec le divin baume pectoral inventé par mon génie! If you please, messieurs et milords, c’est un baume pour l’estomac, qui fait vivre cent ans et quelquefois davantage, c’est suivant les caractères. D’ailleurs, quand on a fini la boîte, z’en pouis donneri d’autres, z’en ai toujours au service des amateurs, God dem, signor, ze souis capable de vi donner à tous des estomacs d’autruche ou autres bêtes quelconques; mon baume il fait digérer des pierres, du marbre, de la mousse, des cailloux, du pain rassis, des perles, du cuivre, des radis noirs et des diamants! Perche, vi en comprenez tout de souite l’outilité; et per provar, d’un moment à l’autre, messiou et dames, vi pouvez vi trouver dans oune pays où vi n’auriez per toute nourriture que des pierres et des diamants!... alors vi prenez de mon baume... Omne tulit punctum... Vi manzez des cailloux, comme si c’étaient des petits pois! et wery good, signors.
Tout le monde, se regarde:—C’est un Allemand, disent les uns.—C’est un Anglais, disent les autres.—Eh! non, c’est un Turc! vous voyez bien qu’il a des nègres, dit une vieille cuisinière; il aura trouvé son baume dans quelque sérail. Ces Turcs, ça fait de fiers hommes!—Non, ma chère, dit une autre, ce n’est pas un Turc, c’est un Italien, et j’en suis sûre, il a dit Wery good... D’ailleurs, je dois savoir un peu l’italien, j’ai fait pendant trois mois le ménage d’une chanteuse des Bouffa.
—André, me dit tout bas Pierre, est-ce que ce monsieur va nous faire manger des cailloux?—Eh! non, c’est un baume dont il veut nous faire cadeau, à ce que je crois. On n’entend pas trop bien ce qu’il dit; mais taisons-nous, le voilà qui va encore parler.
—Je pourrais, messiou et dames, per vi provar l’efficacité de mon baume, vous dire allez vi en informer à Londres, à Rome, à Constantinople, à Madrid, à Pékin, en Égypte, en Syrie, en Arabie; mais non, zou ne veut point vi envoyer si loin. Je me contenterai de vi montrer, coram populo, ces deux nègres d’Afrique, qui, grâce à mon baume, ne se nourrissent que de pierres, de mousse et de marbre.
Le beau monsieur nous désignait les deux musiciens, dont l’un mangeait alors un gros morceau de pain et un cervelas.
—Vi voyez, signors, comme ils se portent!... Eh bien! le piou jeune il a quatre-vingt-dix-neuf ans, et l’autre est dans sa cent onzième année! ma tout cela n’est rien encore. Je veux vi donner sous les yeux à tous la provar de la bonté de mon estomac, et pour cela ché vais-je manzer? un caillou? de la terre? un diamant? Non, messieurs!... ce serait oune bagatelle trop facile! Je vais, devant vos yeux, manzer un jeune enfant de sept à huit ans, mâle ou femelle, le premier qui se présentera.
A ces mots chacun pousse un cri d’étonnement; et Pierre me dit tout bas:—Comment, mon frère, ce beau monsieur va manger un enfant!—Eh non, c’est pour rire!... C’est encore un tour qu’on va faire!... Tu vois ben que ce monsieur plaisante.
Cependant le seigneur Fougacini est descendu de son cabriolet, un de ses nègres fait ranger la foule en agitant un bâton devant le nez des curieux, qui répètent à chaque minute:—Oh! ça serait fort, ce tour-là...—bah! ça n’est pas possible!—Je voudrais bien voir ça, moi.
Pierre et moi nous nous trouvons toujours sur le premier rang: le nègre a fait former un grand rond dans lequel le monsieur en habit rouge se promène en se dandinant et jetant des regards fiers autour de lui; mais aucun enfant ne se présente pour être mangé. Tout à coup le signor Fougacini s’arrête devant Pierre, et le considère longtemps avec attention. Mon frère devient rouge et interdit, mais je le pousse en lui disant, tout bas.
—N’aie pas peur... tu sais bien que c’est pour rire.
—Avance, petit! dit le monsieur en faisant signe à Pierre. Je le pousse, et le voilà au milieu du rond.—Quel âge as-tu?—Sept ans, monsieur.—Sept ans!... c’est juste ce qu’il faut... Tou es zantil, gras, bien portant. Veux-tou ché ze te manze? zou ne te ferai pas de mal dou tout!... et zou te donnerai douze sous.
Pierre me regarde en ouvrant de grands yeux; je lui dis tout bas:
—Accepte! c’est pour rire... Ne crois-tu pas que ce monsieur te mangera?
—Je veux ben, répond alors Pierre, et l’homme à l’habit rouge prend mon frère par la main et le montre à la foule assemblée, et, pour qu’on puisse le voir de loin, le fait prendre par les deux nègres, qui l’élèvent sur leurs bras et le tiennent ainsi en l’air pendant cinq minutes en frappant des genoux sur leurs tambours, tandis que mon frère commence à faire la grimace et que le beau monsieur crie à tue-tête:
—Voici oun enfant de sept ans ché zou vais manzer grâce à mon baume, qui me permet de le digérer en cinq minutes!
La foule est devenue considérable, c’est à qui sera témoin de ce spectacle singulier; j’en attends le dénoûment avec curiosité, bien tranquille sur le sort de mon frère, qui ne paraît pas aussi calme que moi, quoique je lui fasse sans cesse signe de n’avoir point peur.
—Mon petit homme, dit le beau monsieur à Pierre, que les nègres viennent de remettre à terre, il faut ché tou te déshabilles, z’ai bien dit ché ze manzerai oune enfant, ma ze n’ai pas dit ché ze manzerai ses habits. Cependant, par respect per l’honorable souziété, ze veux bien tou manzer avec ta chemise; ôte seulement ta veste et ta culotte.
Pierre reste indécis:—Ote donc... ôte donc, lui dis-je; tu vois bien que c’est pour rire... Est-ce que tu crois qu’il veut te manger?
Pierre se déshabille en faisant un peu la moue. Il tient enfin ses habits sous son bras, et le beau monsieur le fait promener en chemise dans le rond en criant toujours:—Examinez-le, messiou et dames, vi voyez ché ce n’est pas oun squelette; le petit drôle est gras et dodu... God dem... quand zou l’ai choisi, zou n’avais pas remarqué sa rotondité!... c’est égal, quelques livres di piou ou di moins! zou n’y regarde point pour être agréable à la souziété.
Cette promenade en chemise n’amuse point Pierre, qui veut quitter son conducteur; celui-ci s’arrête de nouveau et l’examine.
—Mon petit homme, ce n’est point tout encore!... tou as des cheveux d’oune longueur extrême, et cela ne me serait point agréable au goût; la souziété il sait bien que per avaler le morceau le piou délicat, il ne faut pas trouver dessus quelque chose qui répugne! perché, petit, zou ne pouis pas manzer tes cheveux. Holà! Domingo, venez couper les cheveux à l’enfant.
Un des nègres arrive avec des ciseaux... Pierre hésite...—Laisse-toi faire, dis-je à mon frère... quoique je commence à m’impatienter de la longueur de cette plaisanterie; mais reculer maintenant serait honteux, on se moquerait de nous. Encouragé par mes signes, ce pauvre Pierre se laisse couper les cheveux; en trois minutes le nègre l’a mis à la Titus... Et j’aperçois un monsieur de la société qui ramasse les belles boucles blondes de mon frère et les fourre vivement dans sa poche.
Pendant que l’on tondait Pierre, le signor Fougacini se serrait le ventre, tâtait et retâtait sa mâchoire, et faisait mille grimaces, comme pour se préparer à ce qu’il avait annoncé qu’il ferait.
Mon impatience était au comble, car je voyais la frayeur de mon frère augmenter à chaque instant. Enfin, quand le nègre s’est éloigné, le signor Fougacini court sur Pierre en lui faisant des yeux effrayants, et, le saisissant par le bras, commence à lui mordre légèrement l’épaule droite... A peine Pierre a-t-il ressenti une légère douleur, que, poussant des cris affreux, il s’échappe des mains du beau monsieur; ce qui ne lui est pas difficile, car celui-ci ne demande qu’à le voir se sauver. Se jetant à travers la foule, poussant des pieds et des mains, Pierre parvient à se faire jour; il se met à courir de toutes ses forces, tondu, en chemise et avec ses habits sous le bras, tandis que la foule le poursuit en criant: Ah! c’est un compère!... c’est un compère!...
Au premier cri de mon frère, j’ai voulu voler à son secours, mais la foule nous sépare; je me débats au milieu de tous ces badauds qui cornent à mes oreilles:—C’est un petit compère; il s’entendait avec l’autre!... Je regarde de tous côtés, je ne vois plus mon frère. J’appelle:—Pierre!... Pierre!... où es-tu?... Il ne répond pas. Quelques personnes me montrent le chemin qu’il a pris; je cours aussitôt de ce côté en appelant toujours:—Pierre! et à chaque instant je me sens plus inquiet, plus tourmenté.
Je ne sais où je suis... j’ai parcouru beaucoup de rues; pour comble de malheur le jour baisse, je ne sais plus de quel côté me diriger. Je demande aux personnes qui passent:—Avez-vous vu mon frère? On ne me répond pas, ou l’on me dit:—Qu’est-ce que c’est que ton frère?...—C’est Pierre... il se sauvait en chemise... parce qu’un monsieur en habit rouge lui a fait peur... On me regarde en souriant, on s’éloigne sans me donner de renseignements, ou l’on me dit froidement:—Va chez vous, tu l’y trouveras.
—Chez nous... hélas!... nous en sommes bien loin!... et ici nous n’avons pas encore d’asile. Où donc pourrais-je chercher mon frère?... mon pauvre Pierre! que fera-t-il sans moi?... ma mère qui m’avait tant recommandé de ne point le quitter!... Ah! pourquoi l’ai-je engagé à écouter ce beau monsieur, qui est sans doute un voleur!... Mon Dieu! mon Dieu! qui me rendra mon frère?
Je pleure amèrement, je n’ai point de courage pour supporter un pareil malheur. Il est nuit, et je n’ai pas retrouvé Pierre. Je m’assieds sur une borne, car je suis bien las. Je n’ai point mangé depuis le matin, mais je n’ai pas faim; j’ai le cœur si gros! Je pleure à mon aise; personne ne me dit rien, on ne me demande pas ce que j’ai.
Je veux faire de nouvelles recherches. Je me remets en marche... Cette ville est immense!... comment y retrouver mon frère?... Ah! ce n’était pas la peine de sauter de joie en apercevant Paris!...
Je ne sais pas où je vais, mais souvent je m’arrête et j’appelle encore Pierre!... Ma voix n’a plus de force!... j’ai tant pleuré! Il est sans doute bien tard, car je ne rencontre plus personne dans les rues. La fatigue m’accable, je ne puis aller plus loin. Je me jette à terre dans un coin, devant une petite porte... c’est là que je passerai la nuit. Demain, dès qu’il fera jour; je recommencerai mes recherches, et je serai peut-être plus heureux.
Le sommeil me gagne, il ne tarde pas à venir suspendre mes chagrins; je veux encore appeler mon frère, mes paupières se ferment, et je m’endors en prononçant son nom.
Je suis éveillé par une voix qui me crie:—Prends garde, petit, tu barres le passage de notre allée, qui n’est déjà pas trop grande... Comment, tu dors encore, mon garçon!... Est-ce que tu as couché là, par hasard?
On me secoue fortement le bras; j’ouvre les yeux: il fait grand jour, et je vois devant moi un homme vêtu à peu près comme l’était mon père, en pantalon et veste de laine brune, avec un chapeau rabattu sur la tête, et qui porte, pendu après des courroies de cuir, un cercle auquel sont attachés deux seaux.
La figure de cet homme respire la franchise et la bonté; il est arrêté devant moi et m’examine avec intérêt. En m’éveillant, ma première pensée est pour mon frère; je le cherche auprès de moi et mes yeux se remplissent encore de larmes.
—Eh ben! petit, tu ne réponds pas?—Ah! monsieur, auriez-vous vu mon frère?...—Qu’est-ce qu’il fait, ton frère? quel âge a-t-il? est-ce qu’il demeure dans ce quartier? C’est peut-être une de mes pratiques?—Mon frère a sept ans, il s’appelle Pierre, il est Savoyard comme moi; nous sommes arrivés d’hier seulement à Paris; nous venons de chez nous, de Vérin, auprès de l’Hôpital; notre père est mort il y a quelques mois, et notre pauvre mère ne pouvait plus nous nourrir, car nous avons encore un frère, le petit Jacques, qui est resté avec elle. Il a bien fallu partir; mais j’avais promis à ma mère de ne jamais quitter mon frère et de toujours veiller sur lui, parce qu’il n’est pas aussi hardi que moi. Hier, en arrivant à Paris, nous nous sommes arrêtés devant un monsieur bien mis, qui avait deux domestique et qui offrait de manger un enfant et de lui donner douze sous s’il se laissait faire... Moi j’ai cru que c’était pour rire...—Par Dieu! mon garçon, tu avais raison, c’était un faiseur de tours qui voulait se moquer des imbéciles qui l’écoutaient!—Il a choisi mon frère, et moi je lui ai dit tout bas:—Laisse-toi faire... c’est pour jouer. Cependant il a fait déshabiller Pierre, il lui a coupé les cheveux, et puis ensuite il a sauté sur lui en faisant une grimace si horrible que Pierre a eu peur et qu’il s’est sauvé sans penser à moi. J’ai voulu le rattraper, j’ai couru bien longtemps! mais je ne l’ai pas retrouvé! Enfin, il faisait nuit, et j’étais si las que je me suis couché devant cette porte, où j’ai dormi jusqu’à présent.
A mesure que je parlais, je lisais dans les traits du porteur d’eau l’intérêt et l’attendrissement. Quand j’ai fini, il passe sa main sur ses yeux, et me considère encore pendant quelques instants.
—Tu n’as pas menti, petit?—Oh! non, monsieur, je ne mentirai jamais, je l’ai promis à ma mère.—Et que comptes-tu faire ce matin?—Chercher mon frère... Il faut bien que je le retrouve...—Ça n’est pas aussi facile que tu le crois!... Paris est une ville bien grande!... Et dans quel quartier as-tu perdu ton frère?—Mon Dieu! je n’en sais rien, monsieur... C’était une grande place... entourée de maisons...—Ah! ce n’est pas ça qui mettra sur la voie... Mais, au fait, arrivés d’hier, ces pauvres enfants ne peuvent connaître aucun quartier...—Est-ce que je ne le retrouverai pas, monsieur?—Dame! ça sera peut-être long!... Et pendant que tu chercheras ton frère, tu ne pourras pas travailler. As-tu de l’argent pour vivre?—Mon Dieu, non, monsieur, mais j’en suis bien content!—Pourquoi cela?—C’est que nous avions encore sept sous, et au moins, c’est mon frère qui les a!
Le porteur d’eau passe encore sa main sur ses yeux, puis il me donne une petite tape sur la joue en ma disant:—Tu es un bon garçon... tu aimes bien ton frère; mais console-toi, mon petit, il ne faut pas toujours pleurer, ça n’avance à rien. Tu n’as pas déjeuné, tu dois avoir faim?—Oui, monsieur, car je n’ai pas mangé depuis hier trois heures; mais je vais aller crier dans la rue, on me fera ramoner, et puis je déjeunerai.—Ah! oui! tu crois qu’on trouve comme cela tout de suite une cheminée pour son déjeuner! Mais, mon petit, il y a diablement de ramoneurs à Paris, et avec ton estomac vide tu ne pourras pas crier bien fort. Allons, allons, monte avec moi... Il n’est que cinq heures et demie... D’ailleurs, les pratiques attendront un peu, voilà tout.
En disant cela, le brave homme se débarrasse de ses seaux, qu’il laisse dans un coin de l’allée, puis il monte l’escalier en me faisant signe de le suivre. Je grimpe derrière lui; l’escalier n’est pas large, et on ne voit pas très-clair, mais je me tiens à la rampe. Nous montons jusqu’au haut de la maison, et lorsqu’il n’y a plus de marches, mon conducteur s’arrête enfin et frappe à une porte en criant:—Manette! Manette!... Allons, dépêche-toi!
Une petite fille, qui me paraît être de mon âge, nous ouvre la porte. Elle n’est pas mise comme celle qui a dormi dans notre chaumière; ses traits ne sont pas aussi délicats, et ses vêtements sont grossiers; mais elle a des yeux si vifs, une figure si ronde, des joues si fraîches et un air si gai, que l’on a du plaisir à la regarder.
—Tiens!... c’est toi, papa, s’écria Manette en nous ouvrant; puis elle me regarde avec étonnement.—Allons, ma petite, dit le porteur d’eau en me faisant entrer chez lui, cherche vite ce que nous avons de reste de déjeuner et donne à manger à ce petit, qui doit en avoir besoin.
Pendant que la petite fille fait ce que lui dit son père, je regarde autour de moi: l’appartement du porteur d’eau me rappelle un peu notre chaumière, l’ameublement n’est guère plus élégant. Nous sommes dans une grande pièce dont la moitié est mansardée; au fond est un grand lit, puis, des ustensiles de ménage; à gauche, j’aperçois un petit cabinet avec une croisée et un autre lit, et j’ai vu tout le logement de mon protecteur.
Manette a mis sur une table du pain, du fromage et du bœuf; je ne me fais pas prier pour manger: à huit ans, si le chagrin fait oublier l’appétit, il ne l’ôte pas entièrement.—Oh! comme il avait faim! dit la petite en me regardant manger; et son père sourit en répétant:—Ce pauvre garçon!...
Mais, au milieu de mon déjeuner, je m’arrête... Une pensée subite ne me permet plus de continuer:—Si Pierre n’avait pas de quoi déjeuner, lui!... dis-je en levant les yeux au ciel—Ne crains rien, mon petit, me dit le porteur d’eau, on ne le laissera pas non plus mourir de faim; d’ailleurs n’a-t-il pas sept sous?...
—Je l’avais oublié, mais ce souvenir me rend l’appétit.—Écoute, mon garçon, me dit le père de Manette lorsque j’ai fini de me restaurer, je m’intéresse à toi... Ta figure franche, ton attachement pour ton frère... pour tes parents... Enfin, je veux t’être utile, si je puis. Je ne suis pas de ton pays: je suis Auvergnat, moi; mais, en Auvergne, nous sommes de braves gens aussi!... Et le père Bernard est connu comme tel dans le quartier; ma réputation est nette comme ce verre... Je ne suis pas riche, je n’ai plus de tonneau!... La maladie de feu ma pauvre femme m’a coûté de l’argent!... Mais je puis te loger sans que cela te coûte rien. Tiens, vois-tu cette soupente?... c’est là où couchait mon frère... Il est reparti pour le pays il y a six mois; eh ben! je te mettrai là un matelas, de la paille fraîche!... Eh! morbleu! tu seras couché comme un prince... tu travailleras de ton côté; puis, tu mangeras chez nous. Je n’ai avec moi que Manette, qui a huit ans, mais qui commence déjà à savoir faire la soupe; et puis il y a une voisine qui se charge de notre cuisine; si tu retrouves ton frère, il viendra loger avec toi!... La soupente est assez grande pour vous deux. Eh ben! petit, cela te convient-il?
—Oh! oui, monsieur, vous êtes bien bon! dis-je au père Bernard, mais je voudrais bien retrouver Pierre!...—Tu le chercheras tout en travaillant; de mon côté, je vais demander partout, m’informer dans chaque quartier...—Ah! monsieur, je vous en prie, n’y manquez pas!...—Sois tranquille, mon petit, et console-toi. Mais voilà six heures, il faut que j’aille emplir mes seaux... Descends avec moi, je vais te montrer comment on ouvre la porte de l’allée... Et si tu te perdais dans Paris, tu demanderais la Vieille rue du Temple, auprès de la rue Saint-Antoine... Le père Bernard! D’ailleurs tu reconnaîtras bien la maison.
Je reprends mon sac, mon grattoir, je fais un petit signe de tête à Manette, qui me rend cet adieu en souriant, comme si nous avions déjà passé six mois ensemble. Je descends derrière le bon porteur d’eau; j’ai toujours le cœur bien gros, la figure bien triste; et le brave homme, qui s’en aperçoit, me répète à chaque instant:—Allons, prends courage, petit, tu retrouveras ton frère!... et d’ailleurs, il y a une Providence; elle a veillé sur toi, elle en fera autant pour lui.
—C’est vrai, me dis-je tout bas, et puis Pierre a sept sous! et avec cela on va loin.
—A propos, me dit le père Bernard quand nous sommes dans l’allée, je ne t’ai pas encore demandé ton nom?—Je m’appelle André... et mon frère Pierre.—Oh! ton frère! je le sais... André, regarde bien notre porte, notre rue, Vieille rue du Temple, entends-tu?... Suis tout droit, tu iras au boulevard: ne va pas te perdre aussi, et ne reviens pas trop tard, mon garçon; dès que le jour baisse, il faut rentrer manger la soupe. Va, mon petit; moi, je vais faire mes pratiques et m’informer de ton frère.
Le père Bernard me quitte, et me voilà seul dans la rue. Je ne m’éloigne qu’après avoir bien examiné l’extérieur de la maison où l’on vient de me donner un asile. Mon pauvre frère! me dis-je en marchant, si je te retrouvais, que nous serions heureux chez ce bon porteur d’eau, qui veut bien nous loger pour rien! Allons, ne pleurons plus; je le retrouverai. Pierre a sept sous... il a de quoi vivre quelque temps; d’ailleurs il est gentil, Pierre, et sans doute il aura trouvé aussi quelqu’un qui l’aura logé pour rien.
J’avance dans cette ville, où je ne suis que depuis vingt-quatre heures; mais déjà tout ce qui frappe ma vue a perdu une partie de son charme de la veille. Je vois maintenant d’un œil indifférent ces belles boutiques, ces étalages brillants, ces beaux boulevards et toutes ces curiosités que je ne pouvais me lasser d’admirer hier. Mais mon frère n’est plus auprès de moi pour partager mon plaisir!... C’est lui que je cherche partout où je vois du monde rassemblé. A peine si j’ai le courage de crier de temps en temps:—Ramoner la cheminée!... et cependant la journée s’écoule, et je n’ai rien gagné. J’aperçois des enfants de nos montagnes qui jouent entre eux, ou courent en dansant devant les passants pour en obtenir quelque chose; mais je n’ai point envie de les imiter, il me serait impossible de danser maintenant, et d’ailleurs, je ne chercherai jamais à obtenir quelque chose à force d’importunités, quoiqu’on m’ait dit cependant que c’était comme cela que l’on faisait fortune à Paris.
Au milieu du boulevard j’entends le son du cor, de la clarinette et des tambours... C’était une musique comme celle que faisaient les domestiques noirs de ce beau monsieur qui mangeait du marbre et des enfants. Je cours du côté de la musique... J’aperçois un monsieur habillé en Turc qui porte une énorme pièce de bois sur le bout de son nez. Ah! l’on avait bien raison de me dire qu’à Paris on voyait des choses extraordinaires. Mais, dans tout ce monde qui se regarde, je ne trouve pas mon frère; et comme le Turc annonçait qu’il allait enlever un enfant par les cheveux sans le faire crier, je prends mes jambes à mon cou, de crainte qu’il ne lui prenne envie de me choisir pour amuser la société.
Le jour baisse, il faut retourner chez le père Bernard. Je demande la Vieille rue du Temple. Une fois dedans, je retrouve facilement la maison; mais quand je suis dans l’allée, je songe que je n’ai rien gagné de la journée, et je n’ose plus monter l’escalier. Cependant mon estomac crie: le porteur d’eau est si bon! ils m’attendent peut-être; il faut toujours rentrer pour me coucher, je n’ai pas besoin d’argent pour cela. Je monte donc, je pousse la porte, et je vois le père Bernard et Manette déjà assis devant une table sur laquelle est le dîner, qui sert aussi de souper, parce qu’on se couche de bonne heure, afin d’être levé de grand matin.