—Arrive donc, André, nous t’attendions, me dit le porteur d’eau; je commençais à craindre que tu n’eusses oublié le nom de notre rue. Et puis, ce Paris est si grand! il faut de l’habitude pour marcher dans toutes ces rues et à travers ces voitures, qui ne se gênent pas pour écraser le pauvre monde.
J’entre d’un air honteux, et je vais m’asseoir dans un coin de la chambre quoique l’odeur du dîner redouble ma faim.
—Eh bien! qu’est-ce que tu vas faire là-bas, petit? est-ce que tu ne vois pas que nous dînons?—Oh si! je le vois bien...—Pourquoi donc ne viens-tu pas te mettre à table?—C’est que... je n’ai pas faim, monsieur Bernard.—Tu n’as pas faim? tu as donc dîné en chemin?—Non... je n’ai rien mangé.—Et tu n’as pas faim? C’est bien drôle, ça!
Le porteur d’eau m’examinait, et mes yeux, qui se tournaient souvent vers le dîner, ne lui paraissaient pas d’accord avec ma bouche.—Morbleu! je veux que tu dînes, moi, reprend-il au bout d’un instant: faim ou non, tu mangeras.
—Mais, c’est que... c’est que... je n’ai rien gagné de la journée! dis-je en m’avançant lentement vers la table. A ces mots, le père Bernard court à moi, me porte sur une chaise à côté de la sienne.—Comment, petit imbécile, c’est pour ça que tu ne voulais pas dîner!... Est-ce ta faute, si tu n’as rien trouvé à faire? n’en faut-il pas moins que tu dînes? et tant que j’en aurai pour moi et ma fille, n’y en aura-t-il pas aussi pour toi?... Mange! mange, morbleu! et ne t’avise plus de me dire encore de pareilles bêtises, ou je te donnerai des coups pour te rendre l’appétit.
Et le brave homme me bourre de soupe, de pain, de bonne chère; il m’étoufferait si je le laissais faire, tant il a peur que je ne satisfasse pas mon appétit.
—Mon garçon, me dit-il, dans tous les états il y a de bons et de mauvais jours. Tu arrives au commencement de l’automne: la saison n’est pas encore bonne pour les cheminées; mais quand tu connaîtras mieux Paris tu feras des commissions, tu porteras des lettres. Quand on est intelligent et honnête on parvient à gagner de l’argent. Mais, je te le répète, plus de façons comme aujourd’hui; tant mieux quand tu auras été heureux! tant pis quand tu auras fait chou-blanc! nous n’en serons pas moins tes amis... Rappelle-toi, mon petit, que je t’ai offert un asile sur ta bonne mine et ton amour pour tes parents, et que je ne t’ai pas demandé si ta bourse était bien garnie.
J’embrasse ce bon Auvergnat qui me témoigne tant d’amitié; et dans ses bras je sens que je ne suis plus seul à Paris. Manette vient aussi se jeter sur le sein de son père; tout en l’embrassant, elle me sourit. Je lis dans ses yeux qu’elle veut m’aimer aussi, et je la regarde déjà comme ma sœur. Les bonnes gens! que je suis heureux de les avoir rencontrés!... Ah! mon pauvre frère, puisses-tu, comme moi, t’être endormi devant quelque allée obscure, demeure de l’ouvrier honnête et laborieux! cela vaut bien mieux que de se coucher sous le portique d’un palais, d’où vous chassent le matin des valets insolents.
Le soir, le père Bernard me donne quelques renseignements sur Paris, sur les quartiers voisins. Je l’écoute avec attention, car je veux profiter de ses avis afin d’être bien vite en état de gagner de l’argent comme commissionnaire. Il s’est informé de mon frère dans toutes les rues où il a été; mais ainsi que moi, il n’en a appris aucune nouvelle. Où donc Pierre s’est-il fourré?
Quand on a porté de l’eau toute la journée, on a besoin de repos le soir. Bientôt le père de Manette fait signe à la petite, qui va se coucher dans le cabinet; je monte à la soupente, où l’on m’a arrangé un lit; j’avais dormi la veille sur le pavé; on doit juger si je me trouvai bien dans ma nouvelle chambre à coucher.
Le lendemain en m’habillant, je laissai sortir de dessous ma veste le médaillon que je portais toujours sur moi; j’avais oublié de parler de ce portrait au père Bernard. Il aperçoit le bijou, sa figure se rembrunit, et il me fait sur-le-champ signe d’approcher, tandis que Manette tend le cou et ouvre de grands yeux pour mieux regarder le portrait.
—Qu’est-ce que cela, petit? d’où cela te vient-il? depuis quand as-tu ce bijou? et pourquoi ne m’en as-tu pas parlé?
Je m’empresse de raconter au porteur d’eau l’histoire du portrait. A mesure que je parle, ses traits reprennent leur expression de bonté habituelle; et quand j’ai fini, il m’embrasse en me disant:—Pardon, mon petit; c’est que, vois-tu, la vue de ce bijou... Allons, tu es un brave garçon.
Manette grille de considérer à son aise le portrait; je l’ôte un moment, et le donne à son père. Tous deux l’examinent longtemps. La jolie dame! dit Manette, la jolie figure!... la belle robe!...—Oui, dit le porteur d’eau en me rendant le bijou, c’est une belle femme, mais il y en a tant dans Paris, et qui sont mises comme cela! Va, mon cher André, je crois bien que le portrait te restera; car tu pourrais habiter Paris pendant vingt ans sans rencontrer celui ou celle à qui il appartient.
—Moi, je conserve l’espérance de trouver le petit monsieur borgne, et je remets précieusement le médaillon sous ma veste. Puis je sors avec le père Bernard pour commencer ma journée et chercher encore mon frère.
Je ne suis pas plus heureux du côté de Pierre; mais du moins j’ai eu deux cheminées à ramoner, et je rentre tout fier présenter au porteur d’eau le fruit de mon travail. Il le prend en souriant et me dit: Au bout de l’année, mon garçon, je te donnerai ce qui te restera pour ta mère.
Cet espoir double mon courage; en peu de temps je connais différents quartiers de Paris; j’ai de la mémoire; on me trouve de l’intelligence, et on m’emploie souvent. Plus d’un beau monsieur me donne à porter un billet bien plié, et qui sent le musc ou la rose.—Va, cours, me dit-on; tu demanderas la dame: si c’est un monsieur qui t’ouvre la porte, tu diras que tu viens voir si l’on a des cheminées à faire ramoner, et tu ne montreras pas la lettre!... Ne va pas faire des gaucheries!... Je fais exactement ce qu’on me dit; quand je rapporte une réponse, les beaux messieurs se montrent généreux; quand je n’en ai pas, je reçois peu de chose; et quand je rapporte la lettre, je ne reçois quelquefois que des reproches. Les jeunes filles sont plus justes; elles me payent toujours, lors même que la réponse paraît les affliger; mais elles m’accablent de questions; et il faut une grande mémoire pour les satisfaire:—Y était-il?—Lui as-tu remis la lettre à lui-même?—Que faisait-il?—Que t’a-il dit?—Était-il seul?—A-t-il eu l’air content en la lisant? Telles sont les questions que ne manque jamais de m’adresser la demoiselle ou la dame qui vient de me faire porter une lettre à un monsieur.
Le temps s’écoule; près de Manette et de son père je serais heureux si le souvenir de mon frère ne revenait souvent troubler ma joie; je n’ai pu le découvrir; le père Bernard n’a pas été plus heureux; et cependant nous l’avons cherché dans tous les quartiers de Paris. Je n’ai point osé apprendre cet événement à ma mère; d’ailleurs, ce n’est qu’au retour du printemps que je puis lui envoyer mes épargnes, et le bon porteur d’eau me dit qu’il est inutile de l’affliger d’avance, et que peut-être Pierre lui donnera de ses nouvelles de son côté.
Je suis les conseils de celui qui me traite comme son fils; les enfants de nos montagnes ont pour habitude de ne donner de leurs nouvelles que lorsqu’il se présente une occasion. Malheureusement je ne sais pas écrire, c’est un de mes chagrins; mais le père Bernard, qui n’en sait pas plus que moi, prétend que cela n’est pas nécessaire pour faire son chemin, et qu’avec une langue on s’explique aussi bien qu’avec une plume. Oui, sans doute, quand on veut rester ramoneur ou commissionnaire toute sa vie... mais pour faire fortune!...
—Tu as de l’ambition, André, me dit quelquefois le porteur d’eau. Tu voudrais, je crois, devenir un grand seigneur...—Ah! je voudrais seulement devenir riche afin de rendre heureux ma mère, mes frères et vous, père Bernard, ainsi que Manette...—Bon, mon garçon, nous sommes bien comme nous sommes. Il ne faut pas toujours envier ceux qui sont au-dessus de nous!
Le brave porteur d’eau a de la philosophie, parce qu’il n’est pas ivrogne et qu’il se contente de peu; mais Manette aimerait bien avoir une jolie robe, des souliers au lieu de sabots, et je lui promets de lui donner tout cela quand je serai riche.
Ma bonne mère m’avait dit que le médaillon ferait mon bonheur; cependant je l’ai toujours, et je ne peux découvrir ceux auxquels il appartient. Souvent le dimanche, lorsque je rentre de meilleure heure, je m’amuse à considérer le portrait; alors Manette vient se placer derrière, pour le voir aussi tandis que son père me dit:—Oui, regarde-le bien!... C’est tout ce que tu en retireras.
L’été est revenu. Le père Bernard connaît un brave homme qui se rend en Savoie: je puis donner de mes nouvelles à ma mère... je puis lui envoyer le fruit de mon travail. C’est le porteur d’eau, auquel chaque jour je donne mon argent, dont il ne prend que ce qu’il juge convenable pour ma nourriture, qui me présente un petit sac de cuir: je l’ouvre... il contient cent dix francs... quelle somme! je n’en puis revenir! J’ai tout cela à envoyer à ma mère!... Je ne me sens pas de joie... Ah! si la nouvelle de ma séparation d’avec Pierre lui cause du chagrin, j’espère du moins que ceci pourra l’adoucir.
Je ne veux rien garder pour moi, quoique Manette me dise qu’il faut m’acheter une veste et un pantalon pour les dimanches. Non, non: je me trouve bien comme je suis; je me sens si heureux de pouvoir envoyer tant d’argent! d’ailleurs je vais en gagner encore davantage. La vue de mes épargnes redouble mon ardeur pour le travail. Je veux me lever plus tôt, me coucher plus tard...—Et te rendre malade, me dit Manette: car on pense bien que nous n’avons pas été longtemps sans nous tutoyer; à notre âge, c’est si naturel! C’est une bien bonne fille que Manette, elle aussi sera bonne travailleuse; elle n’a que neuf ans, et déjà c’est elle qui a soin de notre petit ménage. Toujours gaie, toujours chantant, Manette a sans cesse le sourire sur les lèvres. Leste, vive, laborieuse, elle descend en une minute les six étages de la maison quand il s’agit de faire quelque chose qui peut être agréable à son père. Ne se plaignant point de la fatigue, ne montrant jamais d’humeur, Manette nous attend tous les soirs en travaillant, et va en sautant apprêter notre petit repas. Un baiser de son père la paye de ses peines, et lui fait oublier l’ennui de la journée: car elle doit s’ennuyer toute seule dans notre mansarde; mais le père Bernard ne veut pas qu’elle aille courir chez les voisins, et Manette est obéissante.
Pour se divertir le soir elle me prie de lui chanter les chansons de mon pays; et, de son côté, elle danse devant moi les bourrées d’Auvergne, riant, frappant des pieds et des mains pour marquer la mesure. Manette est alors aussi contente que si elle dansait à la guinguette; et moi je crois en la regardant être encore dans nos montagnes entouré de nos bons parents.
C’est en nous livrant au travail, en nous délassant par des plaisirs aussi simples que nous passons encore une année de notre enfance. Ma mère m’a donné de ses nouvelles; cette bonne mère craint que je ne me prive de tout pour elle, elle ne veut plus que je lui envoie d’argent de longtemps. Elle n’a point reçu de nouvelles de Pierre, et m’engage à faire de nouveau tous mes efforts pour le retrouver. Enfin, elle me prie de témoigner toute sa reconnaissance à l’homme généreux qui m’a recueilli à mon arrivée à Paris.
Je n’avais pas besoin des ordres de ma mère pour continuer à chercher mon frère; il ne se passe point de jour où je ne tâche d’obtenir quelques nouvelles de lui.
Mais le temps, qui adoucit toutes les peines, a dissipé ma tristesse, j’ai retrouvé ma gaieté; et comment pourrais-je être triste près de Manette, qui, à dix ans, est déjà si espiègle, si bonne!... Chère Manette!... une sœur pourrait-elle m’aimer davantage? Quand elle me voit rêveur, elle vient tourner, sauter autour de moi; elle me pousse le bras, me prend la main pour me faire danser avec elle.
—Ne sois donc pas chagrin, André, me dit-elle, tes gros soupirs ne te feront pas retrouver plus vite ton frère!... Viens danser avec moi; cela vaudra bien mieux que de rester là sans rien faire. Obéissez-moi, monsieur, ou je ne vous aimerai plus.
Je cède aux désirs de Manette, d’abord pour lui faire plaisir, et bientôt parce que j’en goûte aussi avec elle. A dix ans le chagrin s’oublie si vite!
Chaque jour Manette devient plus gentille; ses yeux bleus sont pleins de franchise, de gaieté; sa bouche, un peu grande, est garnie de dents blanches et bien rangées; ses cheveux châtains forment sur son front des boucles naturelles, et les belles couleurs de ses joues annoncent le contentement et la santé.
De mon côté, j’entends dire souvent par les bonnes qui viennent me chercher à ma place:—Comme il devient gentil, cet André!... comme il grandit!... cela fera un bien joli garçon.
Ces doux propos me font rougir, mais l’instant d’après je les oublie, et je ne songe point à en tirer vanité, car je me rappelle que dans mon pays on se moquait des jeunes gens qui s’occupaient trop de leur figure, et que mon père me disait:—André, un garçon qui se mire est digne de porter des jupons et un bonnet.
Cependant, lorsque le soir nous dansons, Manette et moi, quelque bourrée des montagnes, le père Bernard sourit en nous regardant, et je l’entends dire à demi-voix:—Ils seront, morgué! gentils tous les deux.
J’ai déjà onze ans et quelques mois; j’ai fait deux autres envois d’argent à ma mère, et ils étaient plus considérables que le premier. Ma bonne mère me fait savoir que, grâce à moi, elle ne manque de rien; que Jacques est un bon garçon, quoique un peu trop enclin à dormir et à manger, et qu’elle serait bien heureuse si je pouvais lui donner des nouvelles de Pierre. Hélas! je le voudrais bien!... mais je ne suis pas plus instruit que le lendemain de mon arrivée à Paris, et je crains que mon pauvre frère ne soit mort; s’il vivait, il aurait donné de ses nouvelles au pays.
Je viens de faire une commission dans un quartier éloigné de notre demeure; il est près de cinq heures du soir; je double le pas, car Manette me gronde lorsque je reviens tard; elle dit que, quand on a bien travaillé depuis le point du jour, on ne doit point oublier l’heure du dîner. Cette bonne Manette!... elle a toujours si peur que je tombe malade!...
Je suis sur les boulevards. Au coin de la rue Richelieu un cabriolet élégant s’arrête sur la chaussée; un monsieur en descend et entre dans une grande maison. J’ai porté mes regards sur ce monsieur... Quel souvenir me frappe! ce n’est point une illusion, c’est bien lui!... c’est cet homme qui a passé une nuit chez nous!... Oh! je le reconnais; et, quoiqu’il y ait quatre ans de cela, ce monsieur est toujours aussi laid qu’il était alors. Voilà son œil couvert d’un taffetas noir, sa petite queue, son corps maigre, sa démarche penchée; c’est bien lui!... quel bonheur, je l’ai enfin rencontré!
Mais ce monsieur est entré dans une maison... je ne le vois plus; que vais-je faire?... L’attendre; il faut bien qu’il sorte, son cabriolet est là. Oh! certes, je l’attendrai, dût-il rester jusqu’au lendemain; je suis si content de pouvoir lui offrir le bijou qu’il a laissé chez nous!... Comme il sera satisfait de le ravoir! car il doit le croire perdu.
Je me plante devant la maison où est entré M. le comte... je me rappelle maintenant qu’on l’appelait ainsi. Je ne bouge pas, et j’ai les yeux fixés sur le cabriolet, dans lequel est resté un domestique, mais ce n’est pas celui qui est venu avec son maître dans notre chaumière.
Au bout d’une demi-heure, qui m’a paru bien longue, j’entends enfin marcher derrière moi; c’est ce monsieur qui sort de la maison. Le cœur me bat... je suis tout tremblant, et cependant c’est moi qui vais obliger ce monsieur; mais il a l’air si peu agréable! Je m’approche de lui cependant, et je me décide à parler.
—Monsieur... monsieur...—Laisse-moi tranquille, petit drôle...—Monsieur, c’est chez nous que... il y a quatre ans...—Veux-tu t’en aller, Savoyard! me répond le monsieur, qui ne m’écoute point et regagne son cabriolet.
—Ah! mon Dieu! le voilà qui va monter dedans! et il ne m’entend pas... je le tire par son habit: Monsieur!... de grâce, écoutez-moi...
—Comment, polisson, tu oses prendre mon habit! s’écrie-t-il en se retournant avec colère. Je ne donne rien aux pauvres... ce sont tous des fainéants. Ces petits drôles demandent un sou pour leur mère, et courent le dépenser chez le pâtissier.—Mais, monsieur, je ne vous demande rien.... au contraire, c’est moi qui vais vous donner quelque chose.
Il ne m’écoute pas; il est déjà dans son cabriolet. Il ordonne à son domestique de partir. O ciel!... il va s’éloigner, et peut-être ne le rencontrerai-je plus!... Je veux m’attacher à la voiture, je tâche de me faire entendre...—Gare! gare! crie le valet. Je ne l’ai pas écouté... le cheval part... Je tenais encore le brancard... Je ressens une forte secousse, je suis renversé, je me sens blessé à la tête... mon sang coule... j’ai jeté un cri que m’arrache la douleur... et je n’ai plus la force de me relever.
En un instant je suis entouré de monde... On me regarde, on me tâte... on crie après le maître du cabriolet, après le cheval, après le domestique; on me plaint, on fait des discours, des réflexions sur le danger que les piétons courent dans Paris, mais on ne me secourt point. Un jeune homme perce la foule en s’écriant:—C’est son cabriolet!... Il n’en fait pas d’autres!... et il prend le grand trot au lieu de secourir celui qu’il a blessé.
Ce jeune homme s’approche de moi, m’examine avec intérêt en disant:—Pauvre petit!... un Savoyard... peut-être le soutien de sa mère... sans eux Adolphine ne serait plus, sans eux il périssait lui-même au fond d’un précipice!... et voilà sa reconnaissance... Ah! pauvre enfant! je veux réparer le mal qu’il t’a fait!...
Ce monsieur a envoyé chercher une voiture; il s’assure que je ne suis blessé qu’à la tête; on me porte dans le fiacre; le monsieur y monte avec moi, il ordonne au cocher d’aller doucement. Malgré cela le mouvement de la voiture augmente ma douleur, je perds connaissance... mes yeux se ferment, je ne vois plus, je n’entends plus rien.
En revenant à moi, je me trouve couché dans un bon lit, entortillé dans de belles couvertures, et sous de beaux rideaux bleus et blancs, qui se croisent et forment des bouffettes au-dessus de ma tête. Je crois rêver... je me retourne... une glace placée au fond du lit répète mon image; je me vois... je me regarde... je me souris... je me fais la grimace... Oh! c’est bien moi qui suis dans ce beau lit; on m’a mis sur la tête un fichu de soie; en dessous j’ai des linges, un bandeau qui me serre fortement; j’y veux porter la main... je sens que j’ai mal à cette place. Je me rappelle ma blessure, ma chute sur la chaussée... Oh! je me souviens de tout maintenant.
Mais chez qui suis-je donc?... Quels sont les êtres généreux qui m’ont secouru? Ce sont au moins des princes? Tout ce qui m’entoure est superbe: cette glace, ces draperies... Mais je voudrais bien voir dans la chambre. Le rideau est fermé, tâchons de le tirer; je sens que je suis bien faible, et j’ai de la peine à avancer mon bras.
Je parviens cependant à écarter un peu ce qui me cache l’appartement, je puis en voir une partie... Oh! que cela me semble joli!... des tableaux, des portraits!... des hommes, des femmes en grandeur naturelle, puis des campagnes, de charmants paysages, et tout cela entouré de bordures en or! Je suis sans doute chez un seigneur, et celui-là est aussi bon que Bernard le porteur d’eau. Mais mon père adoptif et sa fille savent-ils où je suis? ont-ils de mes nouvelles?... O ciel! s’ils m’attendent encore, quelle doit être leur inquiétude! Pauvre Manette, sans doute elle me croit perdu, tué!... et son père me cherche partout.
Cette idée m’arrache un soupir. J’entends du bruit; une vieille femme entre dans la chambre où je suis, et regarde doucement du côté du lit.—Ah!... enfin, il a repris connaissance, dit-elle. Pauvre petit!... C’est bien heureux!... Que monsieur sera content quand il reviendra!...
—Madame!... madame!... dis-je d’une voix faible. La bonne femme vient aussitôt s’asseoir près de mon lit en me faisant signe de me taire.—Chut! mon enfant, il ne faut pas parler... cela vous ferait du mal... Le médecin l’a dit: votre blessure est grave, mais avec de grands soins et du repos on vous guérira. Allons, allons, je vois dans vos yeux l’impatience... vous voulez savoir où vous êtes, c’est naturel; écoutez-moi: C’est M. Dermilly, mon maître, qui vous a secouru lorsque le cabriolet de M. le comte Francornard vous eut jeté par terre... ce M. Francornard n’en fait jamais d’autres... encore l’autre jour, il a renversé la boutique d’une marchande de sucre d’orge... mais elle les lui a fait tous payer: aussi, il les a fait ramasser par son domestique; et, pendant huit jours, ses chiens n’ont mangé que du sucre d’orge... Voilà ce que c’est que de vouloir conduire un cabriolet quand on n’a qu’un œil! je vous demande s’il peut voir en même temps à droite et à gauche! Après cela, mon enfant, il y avait peut-être de votre faute... les petits garçons n’écoutent jamais lorsqu’on crie Gare! et il semble qu’ils se fassent un plaisir de couper la rue quand ils voient venir une voiture...—Ah! madame...—Chut! mon enfant, je ne dis pas que vous ayez fait cela... Enfin M. Dermilly vous a fait porter dans un fiacre et conduire ici. C’est un peintre très-distingué que M. Dermilly, et un homme fort sensible!... trop sensible même!... car...—Mais, madame, depuis quand?...—Silence! mon ami, le docteur ne veut pas que vous parliez; je puis bien parler pour vous et pour moi. Monsieur comptait d’abord ne vous garder chez lui que le temps de vous donner les premiers secours, il pensait que nous pourrions découvrir votre demeure et faire prévenir vos parents; car vous êtes ici depuis hier, mon petit homme...—Hier!... ô mon Dieu! et le père Bernard, et Manette!...—Ah! quel bavard que ce petit garçon!... voyez s’il pourra se taire!... vous vous rendrez plus malade, mon enfant... Je disais donc que monsieur s’occupait déjà de savoir à qui vous apparteniez, lorsque en vous ôtant votre veste toute pleine de sang, nous avons trouvé sur votre poitrine un portrait pendu après un ruban!... oh! dès que monsieur l’a vu, il a poussé un cri de surprise... des exclamations!... des phrases!... et puis il s’est emparé de la miniature sans me permettre de la regarder. Il faut que ce soit un portrait bien précieux, car monsieur ne se serait pas extasié devant une croûte. Il n’en revenait pas d’avoir trouvé cela sur vous; il s’écriait: Où l’a-t-il eu? pourquoi le porte-t-il? et mille autres choses semblables. Il aurait bien désiré que vous pussiez lui répondre; mais, pauvre petit, vous étiez dans un bien triste état! Enfin, monsieur a voulu que vous fussiez couché dans son lit; il a déclaré que vous ne sortiriez de chez lui que parfaitement guéri. Il a couché cette nuit dans la petite chambre à côté, et tous les quarts d’heure il venait voir comment vous alliez. Forcé de sortir un moment ce matin, il m’a bien recommandé de ne point vous quitter une minute. Voilà ce qui vous est arrivé, mon ami, j’espère que vous n’êtes pas trop malheureux, et que, pour guérir plus vite, vous serez sage et ne parlerez pas.
A la fin du discours de la vieille bonne, j’ai mis la main sur ma poitrine. Je ne trouve plus le médaillon que je portais sans cesse; il ne m’avait pas quitté d’une minute depuis mon départ de chez ma mère. Mes yeux se remplissent de larmes, et je dis d’une voix entrecoupée:
—Madame, rendez-moi le portrait... je vous en prie...—Je vous ai dit, mon enfant, que c’était mon maître qui l’avait; il vous le rendra!... n’avez-vous pas peur! Comme ces petits garçons sont méfiants!...—Ah! madame, maman m’avait tant recommandé de ne point le perdre!...—Il n’est point perdu, puisque c’est monsieur qui l’a. Est-ce le portrait de votre mère? de votre sœur? de votre père?... Je crois que c’est un portrait de femme, mais je n’ai pas eu le temps de bien voir... et je n’avais pas mes lunettes.
J’allais répondre à la vieille bonne, lorsque nous entendons du bruit dans la pièce voisine.
—Voilà monsieur! s’écrie-t-elle.
Au même instant, je vois entrer un monsieur de vingt-huit à trente ans, d’une figure aimable et douce; je le reconnais pour celui qui s’est approché de moi sur le boulevard.
—Eh bien! comment va-t-il? demande-t-il en entrant à la bonne.—Oh! monsieur, il a repris sa connaissance; et, si je le laissais faire, il bavarderait comme une pie!... Mais je suis là pour faire respecter l’ordonnance du médecin.—Pauvre petit! Que ses yeux sont expressifs!... quelle candeur et quelle finesse dans les traits!...—Il est certain que cela ferait un joli Amour... Et monsieur qui cherchait l’autre jour un modèle pour faire le fils de madame Andromaque dans son tableau de l’histoire ancienne, il me semble que ce petit garçon...—Laissez-nous, Thérèse, je vous appellerai si j’ai besoin de vous...—Oui, monsieur. Et la vieille bonne s’éloigne en répétant entre ses dents que je ferais à merveille le fils de madame Andromaque.
—Eh bien! mon ami, comment vous trouvez-vous? me dit le monsieur, qui est venu s’asseoir auprès de moi.—Je suis bien, monsieur... Je n’ai mal qu’à la tête. Je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour moi.—Vous ne me devez point de remercîment, mon petit ami; j’ai dans l’idée que je ne fais qu’acquitter une dette sacrée... Vous sentez-vous assez de force pour me répondre sans trop vous fatiguer?—Oh! oui, monsieur; je puis bien parler.—Dites-moi alors de quel pays vous êtes et depuis quand vous habitez Paris.
Je conte mon histoire au monsieur. Il m’écoute avec beaucoup d’attention; il paraît prendre un grand intérêt à tout ce que je dis. Il est touché du chagrin que je ressens encore d’avoir perdu mon frère; et quand j’en viens au père Bernard et à Manette, il s’écrie:—Le brave homme! les bonnes gens! Mais ce portrait que vous portez sur vous, d’où vient-il? l’avez-vous trouvé? vous l’a-t-on donné? Dites la vérité, mon ami. Ah! vous ne savez pas quel intérêt j’ai à connaître cette circonstance.
Je raconte alors comment des voyageurs se sont arrêtés dans notre chaumière; je n’oublie rien sur le monsieur, son valet et la petite fille endormie. A mesure que je parle, je vois le plaisir, l’attendrissement se peindre dans les yeux de celui qui m’écoute; mais quand j’en viens à la blessure que s’est faite mon père en courant la nuit pour M. le comte, quand je dis que, pour prix de son dévouement en arrêtant la voiture qui roulait vers un précipice, le vieux monsieur lui a donné un petit écu, alors le jeune peintre ne peut plus se contenir: il se lève, court comme un fou dans la chambre en s’écriant:—Est-il bien possible!... Quel cœur sec!... quelle âme ingrate!... chère Caroline!... Et voilà l’époux qu’on t’a donné! Sans le père de cet enfant, tu perdais ta fille, ton Adolphine; ce pauvre homme est mort, victime peut-être des suites de son zèle, de son humanité... Mais du moins je tâcherai de rendre à son fils une partie du bien qu’il nous a fait; et si, du haut des cieux, il veille sur cet enfant, il le verra jouir du fruit de sa bonne action.
—Oui, cher petit, je prendrai soin de toi... tu ne me quitteras plus! En disant cela, ce monsieur m’embrasse; et, oubliant que je suis blessé, il serre ma tête dans ses mains. La douleur m’arrache un cri; le jeune peintre est désespéré et s’écrie:—Allons! je veux lui servir de père, et je l’étouffe à présent... et j’oublie sa blessure...—Oh! ce n’est rien, monsieur, mais je voudrais bien ravoir...—Quoi, mon ami?—Ce portrait que j’avais là... J’ai juré à ma mère de ne le donner qu’à ceux auxquels il appartient; hier seulement j’ai rencontré ce petit monsieur borgne qui s’est arrêté chez nous; je l’ai reconnu sur-le-champ; j’ai couru après lui pour lui rendre le bijou, mais il ne m’a pas écouté, il est monté dans son cabriolet, et c’est alors qu’il m’a renversé et que j’ai été blessé.
—Pauvre garçon! oui, en effet, je dois te rendre ce portrait que tu portes depuis si longtemps; mais ce n’est pas à monsieur le comte qu’il faut remettre cette image chérie, il est indigne de la posséder!... Bientôt tu verras celle... Ah! si elle était à Paris, aujourd’hui même elle aurait trouvé le moyen de te voir... Mais elle reviendra bientôt, je l’espère; en attendant, reprends ce médaillon, dont tu as été si fidèle dépositaire...
Le monsieur tire le portrait de son sein; et, après l’avoir considéré quelque temps avec amour, il le repasse à mon cou. Je me sens alors plus tranquille. Mais quelque chose me tourmente encore, et je m’écrie:—Monsieur... et le père Bernard?... et Manette?...
—Oh! tu as raison, mon ami, il faut bien vite les faire avertir... Ces bonnes gens sont dans l’inquiétude; hâtons-nous de la faire cesser. Thérèse! Thérèse!
La vieille bonne arrive.—Vite un commissionnaire, dit M. Dermilly; que l’on aille rassurer les bons amis de cet enfant.
J’ai donné l’adresse de Bernard. M. Dermilly est allé lui-même parler au commissionnaire. Depuis un quart d’heure, sa vieille bonne lui dit:—Monsieur, vous avez modèle ce matin... Votre modèle est arrivé... il y a une heure qu’il se promène en chemise dans l’atelier. C’est ce mauvais sujet de Rossignol; il est venu dans ma cuisine, le corps presque nu... me demander une croûte de pain; il dit qu’il est en Romain, qu’il représente Mutius-Cervelas. Qu’il fasse Cervelas tant qu’il voudra, ce n’est pas une raison pour qu’il vienne goûter à mon bouillon!... C’est d’ailleurs fort indécent; je vous prie, monsieur, de lui défendre de quitter l’atelier et de venir dans ma cuisine en Romain.
—Allons, allons, ne crie point, Thérèse, dit M. Dermilly en souriant, je vais travailler; toi, veille bien sur mon petit André; tu m’avertiras lorsque ces bonnes gens arriveront, je serai bien aise de les voir.
—Oui, oui, je veillerai sur lui, et je ne le ferai point parler comme vous, dit Thérèse en me tâtant le pouls lorsque son maître est éloigné. Voyez-vous, il y a de la fièvre... beaucoup plus de fièvre!... Mais on ne veut pas m’écouter... Buvez cela, petit, et dormez: cela vous fera du bien.
Dormir, cela m’est impossible maintenant: je suis encore tellement étonné de tout ce qui m’est arrivé et des bontés que ce monsieur a pour moi, que je ne puis trouver le repos dans ce beau lit sur lequel je suis si douillettement couché. Ce monsieur veut me faire du bien... me garder près de lui!... et tout cela à cause du portrait! Ma mère avait bien raison de dire qu’il me porterait bonheur! Mais Bernard, Manette, est-ce qu’il faudrait les quitter? Ah! je veux toujours les voir! Le porteur d’eau est aussi mon bienfaiteur; je n’oublierai jamais ce qu’il a fait pour moi.
J’entends des pas pesants... des sabots qui courent sur le parquet. Mon cœur tressaille... Ah! ce sont eux, j’en suis sûr. On ouvre la porte; Thérèse dit en vain: Attendez que j’aille voir s’il dort... Ne le faites pas parler, surtout! On ne l’écoute pas. Les voilà... ils sont là, près de moi!... ils m’entourent, ils me couvrent de baisers... de larmes! Qu’on est heureux d’être aimé ainsi!
—Mon père!... Manette!... voilà tout ce que j’ai la force de dire; l’émotion m’ôte la voix: mais je tiens la main du père Bernard, et la jolie petite figure de Manette est tout contre la mienne, appuyée sur mon oreiller.—Pauvre garçon! dit enfin le bon porteur d’eau, si tu savais quelle inquiétude, quels tourments tu nous as causés... J’ai passé toute la nuit à te chercher, et Manette n’a pas cessé de pleurer son frère!...—C’est donc votre fils? dit Thérèse.—Non, madame; mais c’est tout de même, je l’aimons comme s’il m’appartenait...—Mon père, regardez donc... il est blessé à la tête, dit Manette. As-tu bien mal, mon cher André?—Non... oh! c’est passé...—On nous a dit qu’un cabriolet t’avait renversé, dit Bernard; as-tu pris son numéro, au moins? Ah! c’est qu’il ne faut pas se laisser écraser sans rien dire, mon garçon; et tu as été bien maltraité?—Vraiment oui, dit la vieille bonne; M. le docteur trouve la blessure conséquente.
Dans ce moment M. Dermilly arrive. Le père Bernard s’incline; il ne sait s’il doit rester devant le maître du logis. Mais Manette ne bouge point. Elle s’est assise sur mon lit; elle admire les rideaux, les franges, la glace, et elle me dit tout bas:—André, on doit bien dormir dans un si bon lit!
M. Dermilly s’empresse de mettre Bernard à son aise; celui-ci lui fait mille remercîments pour les soins qu’il m’a prodigués.—Mais comment allons-nous l’emmener, dit le porteur d’eau?—L’emmener!... Oh! il ne me quittera pas qu’il ne soit parfaitement guéri, répond le jeune peintre; et alors même j’espère...—Mais, monsieur, il va vous gêner... et je craignons...—Non, brave homme, je vous le répète, je m’intéresse au sort de cet enfant; son père a sauvé l’existence à quelqu’un qui m’est bien cher... J’en ai acquis la certitude en trouvant sur lui un portrait dont je suis l’auteur...—L’auteur?... Comment, monsieur... c’est vous?...—Oui, c’est moi qui ai peint cette jeune dame dont il a le portrait.—En ce cas, monsieur doit la connaître?—Sans doute; et, ainsi que moi, elle voudra, j’en suis certain, contribuer à assurer le sort futur de cet enfant.
Le bon porteur d’eau ouvre de grands yeux, il est tout surpris de ce qu’il entend, et il me dit:—Tu avais raison, André, de croire que cette belle peinture te pousserait... Mais je veux toujours te voir, mon garçon...—Venez tant que vous voudrez, brave homme, vous pourrez à toute heure embrasser votre fils adoptif... Ah! ne pensez pas que je veuille le priver de vos caresses; André sera d’ailleurs maître de suivre sa volonté... Mais j’ai lu dans son cœur, et, quel que soit le parti qu’il prenne, je vous réponds qu’il ne sera jamais ingrat.—Oh! j’en sommes bien sûr aussi, monsieur, et si vous devez faire sa fortune, je sommes trop juste pour vous en empêcher.
Dermilly sourit et tend la main au brave Auvergnat, qui paraît surpris de cette marque d’amitié de la part d’un monsieur élégant; il n’en serre pas moins avec force cette main dans les siennes, puis il dit à Manette:—Allons! viens, mon enfant, il faut que j’aille faire mon ouvrage; demain nous reviendrons voir André.
Manette n’a point écouté la conversation de son père et de M. Dermilly, elle ne s’est occupée que de moi et de toutes les belles choses qu’elle aperçoit dans l’appartement. La vue des tableaux lui arrache des exclamations de surprise, et quand son père l’appelle, elle le regarde et ne bouge point.
—Eh bien! viens-tu, petite?...—Et André, mon père?—André ne peut pas se lever... Il reste chez monsieur, qui veut bien en avoir soin.—Comment! il ne revient pas avec nous?...—Nous viendrons le voir demain... Tant que nous voudrons, monsieur veut ben le permettre.—Ah! je ne veux pas quitter André... Laissez-moi ici, mon père.—Eh quoi! Manette, tu veux m’abandonner... Ce n’est pas assez que je sois privé d’André, tu veux aussi laisser ton vieux père... Je serai donc tout seul... je n’aurai plus personne auprès de moi!
Manette ne répond rien; elle se lève en portant à ses yeux le coin de son tablier. Elle me dit adieu en sanglotant, et se dispose à suivre son père; celui-ci tâche de la consoler, mais il ne peut y parvenir. Tous les deux m’embrassent encore, et s’éloignent, Bernard en me souriant, Manette en pleurant amèrement.
La vue des larmes de ma sœur a fait couler les miennes. M. Dermilly n’a pas peu de peine à me consoler, et il ne me quitte que lorsqu’il me voit disposé à me livrer au repos.—C’est bien heureux! dit alors la vieille Thérèse; ils vont enfin laisser cet enfant tranquille... L’a-t-on fait parler!... et puis on veut qu’il guérisse... est-ce que c’est possible!
La bonne femme ferme mes rideaux, et je l’entends murmurer en s’éloignant:—Retournons maintenant à ma cuisine!... je suis sûre que pendant que monsieur était ici son coquin de Romain est allé goûter à mon ragoût. Voilà ce que c’est que d’avoir un atelier qui tient à son appartement... Monsieur dit que c’est commode... c’est possible; mais Dieu sait ce que sa dernière bataille grecque m’a coûté de pots de confiture!
Les soins les plus empressés me sont prodigués par M. Dermilly, pour lequel je sens bientôt la plus tendre amitié. La vieille Thérèse, tout en me grondant quelquefois, a pour moi mille attentions; je ne sais comment j’ai mérité d’être traité ainsi. Cependant ma nouvelle fortune ne me fait pas oublier mes amis, et j’attends toujours avec impatience le moment où je dois voir Bernard et sa fille. C’est auprès d’eux que je passe les plus doux instants de ma journée; et toutes les fois qu’ils me quittent, j’éprouve le même chagrin.
—Dépêche-toi donc de te guérir, André, me dit Manette, pour revenir chez nous. Comme nous danserons des bourrées! comme nous chanterons ensemble!... Ah! c’est bien beau ici, mais je m’amuse mieux chez nous avec toi.
Je n’ose dire à Manette que M. Dermilly m’a offert de me faire apprendre à lire, à écrire, à dessiner. Toutes les fois qu’il cause avec moi, il paraît content de mes réponses; il dit que je ne dois pas rester commissionnaire; que je puis, avec des talents, parvenir, faire fortune; qu’alors je ferai le bonheur de ma famille et de mes amis. Je sens au fond du cœur une secrète envie de profiter de ses bontés. Est-ce de la vanité? est-ce le désir de pouvoir faire des heureux? Ah! mon ambition est excusable; car lorsqu’en espérance je me donne une belle maison, de beaux appartements, je m’y vois toujours auprès de ma mère et de mes amis.
Il y a huit jours que j’habite chez M. Dermilly; je commence à me lever: mais je suis encore bien faible, et je ne puis sortir de la chambre. Manette voudrait me tenir souvent compagnie; mais il faut qu’elle s’occupe de son ménage, et le père Bernard craint d’être importun en venant trop souvent. Pour me distraire, M. Dermilly m’a donné des crayons, du papier, des dessins; le soir, la vieille Thérèse me conte des histoires et me donne des confitures et des biscuits; mais tout cela ne vaut pas les pommes de terre cuites sous les cendres que je mangeais avec Manette.
Un matin que la vieille bonne est sortie, ennuyé d’être seul dans une chambre dont je sais maintenant par cœur tous les tableaux, j’éprouve le désir d’aller voir travailler M. Dermilly; je me sens assez fort pour marcher sans appui; j’irai bien doucement; je ne sais pas où est l’atelier: mais ce ne peut être loin, puisqu’il tient à l’appartement.
Je sors de ma chambre, je traverse une pièce, puis une autre... J’aperçois un corridor; je le suis; au bout je monte quelques marches; j’ouvre une petite porte... Je me trouve dans une pièce immense qui est éclairée par le haut, et j’aperçois des choses si extraordinaires que je ne sais plus si je dois avancer ou reculer.
Devant moi est un grand squelette qui se tient debout, et contre lequel est appuyée une belle Vénus en plâtre. Ici de grandes toiles sur lesquelles des corps sont ébauchés; là-bas, j’aperçois un tableau de diables qui tourmentent un pauvre jeune homme et le fouettent avec des serpents; à mes pieds, un bras; plus loin, une jambe, une épaule; sur une table, je vois des couleurs; un volume doré sur tranche contre une bouteille d’huile; des phalanges de doigts sur un petit pain à café; un casque grec sur une tête de vierge; une tunique, du fromage, un chapeau crasseux sur un Amour; une boîte de vermillon sur une tête de mort.
Je suis sans doute dans l’atelier; un peu revenu de ma surprise, j’avance... Mais j’aperçois alors une personne qu’un grand tableau me cachait et qui est immobile devant la toile. Je n’ose plus bouger; la présence de cette personne m’intimide, et son costume singulier m’inspire je ne sais quelle défiance.
Je n’aperçois pas encore sa figure, qui est tournée vers la toile; mais je vois que cet homme tient un grand sabre à la main. Son corps est presque enveloppé dans un grand manteau cramoisi; ses pieds ont des souliers lacés; sa tête est couverte d’un casque auquel pend une grande queue en laine rouge; son attitude est menaçante, son bras semble levé pour frapper... Il paraît que ce monsieur est en colère; et cependant il reste bien tranquille, il ne remue pas.
Je cherche des yeux M. Dermilly, je ne le vois pas. Je ne sais si je dois m’en aller; ce monsieur ne s’est point dérangé pour me regarder, il ne m’a peut-être pas vu entrer. Je tousse légèrement... Je fais quelques pas... Il ne bouge pas. N’importe, il me semble que je dois demander excuse d’être entré ainsi sans permission.
—Pardon, monsieur, dis-je en m’avançant derrière l’homme au manteau, je croyais que M. Dermilly était ici... Je suis bien fâché d’être entré... sans savoir si... mais si je vous gêne, je vais m’en aller.
Point de réponse, et toujours la même immobilité; je n’y comprends rien. Est-ce que ce monsieur dort? Mais quand on dort, on ne tient pas son bras en l’air avec un sabre dans sa main. Est-ce qu’il serait sourd? Je ne puis résister au désir de voir sa figure. J’avance doucement la tête... O ciel! qu’ai-je vu! Je ne puis retenir un cri d’effroi. Ah! quelle figure pâle! quels yeux ternes! Oh! cet homme-là a été bien plus malade que moi! et je ne conçois pas comment il a la force de rester debout si longtemps.
Je vais m’éloigner lorsqu’on ouvre une porte qui fait face à celle par laquelle je suis entré; et un monsieur, entièrement nu depuis la tête jusqu’à la ceinture, mais chaussé et habillé jusque-là, entre dans l’atelier en sautant, en chantant et en mangeant une cuisse de volaille.
Le nouveau venu ne m’a pas aperçu en entrant; je l’entends rire et se dire tout en mangeant:—Oh! en voilà encore une bonne!... et quand la vieille Thérèse cherchera sa cuisse? ni vu, ni connu! ça sera le chat!... Pourquoi laissez-vous traîner de la volaille ou autres aliments!...
Ah! si elle avait su que M. Dermilly était sorti! comme on aurait dissimulé les plats et séquestré les légumes! Apportez-vous de quoi manger? me dit-elle. J’apporte aussi... tout ce que j’ai trouvé de mieux chez moi: une gousse d’ail et deux oignons, déjeuner frugal qui chasse le mauvais air...
Tra, la, la, la... tra, la, la, la, la. C’est bien dommage qu’on n’ait pas mis le pot au feu aujourd’hui!... nous aurions pincé le bouillon à la barbe des Athéniens!... M. Dermilly qui me laisse là des heures entières! Heureusement que je suis à l’heure comme les fiacres!...
Dans ce moment, ce monsieur fait une gambade de mon côté, et s’écrie en me voyant:—Tiens! qu’est-ce que c’est que ça? Quel est ce petit rapin? Est-ce que tu viens poser pour les Innocents, criquet? Tu aurais besoin de manger encore de la panade pendant quelque temps... Tu as le teint comme un œuf frais... Il faudra te faire mettre de la farce dans les joues...
—Monsieur, je m’appelle André, dis-je à ce monsieur, qui, pendant que je lui parle, valse et se donne des grâces. J’ai été renversé par un cabriolet, et M. Dermilly a eu la bonté de me prendre chez lui...
—Ah! pardon, intéressante victime! respect au malheur!... Eh bien! moi, j’ai été renversé trois ou quatre fois, et personne ne m’a ramassé... Il est vrai que ces jours-là Bacchus me donnait des faiblesses dans les jambes. Tiens, mon petit, comment trouves-tu cet entrechat?
Je ne concevais pas que ce monsieur osât danser, chanter et faire tant de bruit auprès de cet autre qui ne bougeait pas et tenait toujours son sabre levé. Je le montrai du doigt au faiseur d’entrechats en disant à demi-voix:—Prenez garde de faire mal à la tête de ce monsieur.
A ces mots, le monsieur sans chemise se jette sur une chaise en riant aux éclats:—Oh! en voilà encore une bonne! et l’enfant est joliment dedans! Il prend le mannequin pour un sapeur!... N’aie pas peur, mon petit, je te réponds qu’il ne te coupera rien. C’est une nature inanimée, ça n’a pas comme nous le fluide vital et le cerveau spiritueux. Oui, c’en est fait, je me marie... Si vous voulez bien le permettre...
—Comment! c’est un mannequin!... Je n’en reviens pas. Je m’approche pour le toucher.—Halte-là, fœtus! dit le beau chanteur en m’arrêtant; on ne touche pas à ça!... ça brûle!... Ah! malheureux! si tu allais déranger un pli, tu ferais donner l’artiste à tous les diables, et tu pourrais recevoir une monnaie qu’on ne met pas dans sa poche.—Pardon, monsieur, je ne savais pas...—A présent que tu le sais, n’en approche pas... Il faut que j’étudie le pas que je danserai ce soir à la Chaumière.—Mais, monsieur, vous devez avoir froid en restant ainsi sans chemise...—Est-ce que je ne suis pas habitué à cela, depuis quinze ans que je pose pour les torses? Tu ne sais pas, innocente créature, que tu es devant Rossignol, le plus beau modèle de Paris pour les torses. Ah! si le reste du corps répondait à cette partie-là!... je vaudrais douze francs par jour. Malheureusement les cuisses ne renflent point, les mollets sont exigus, quoique je me bourre de haricots pour les faire pousser. Mais c’est égal, je suis encore assez bien partagé; joignez à cela une figure intéressante, de l’esprit, de la grâce, une danse vive et légère, et l’on ne sera point étonné des nombreuses conquêtes qui me sont familières... une... deux... chassez... assemblez... et la pirouette de rigueur... Ah! quel dommage que mon habit soit sale, et que mon chapeau soit troué!... Mais M. Dermilly m’a encore donné avant-hier vingt francs d’avance... Il ne voudra pas récidiver... je suis déjà à sec... Le malheur me rend intrépide... Dis donc, petit, tu ne pourrais pas me prêter vingt-quatre sous pour huit jours?... Je t’en rendrais vingt-cinq.—Monsieur, je n’ai pas d’argent sur moi. C’est le père Bernard qui a ma bourse.—Alors... je vais mettre une couche d’huile sur mes escarpins, pour me donner un air opulent... Il n’y a rien qui jette de la poudre aux yeux comme des souliers bien luisants.
M. Rossignol prend la bouteille d’huile, et avec un pinceau en étale par-dessus la crotte de ses souliers; puis s’en verse dans le creux de chaque main, qu’il passe dans ses cheveux. Pendant qu’il s’occupe de sa toilette, je m’amuse à le considérer. Le modèle est un homme de trente-six ans environ, d’une taille assez élevée; ses cheveux sont noirs et mal peignés, ses yeux gris ont une expression d’effronterie et de gaieté, qui, jointe à un nez retroussé et plein de tabac, et à une énorme bouche qu’il ouvre sans cesse pour faire des roulades, rend sa physionomie tout à fait originale.
—C’est bien dommage, dit-il en bouclant ses cheveux, que je ne puisse pas embellir mon habit par le même procédé!... Mais je vais en mettre aussi une teinte sur mon chapeau... Je sentirai un peu le rance, c’est égal... La princesse me trouvera encore assez aimable... Mais avec treize sous qui me restent, je ne lui ferai pas manger un chapon au riz... Enfin nous trouverons peut-être des amis... Ah! si je savais que Fanfan eût posé... comme j’irais chez ma femme faire du sabbat afin d’avoir des sonnettes!...
Comme je vois ce monsieur arranger ses souliers et ses cheveux, je présume qu’il va s’habiller entièrement; et je lui présente sa chemise et son habit, qui étaient à terre, dans un coin de l’atelier.—Merci, petit, me dit-il, je ne veux pas me rhabiller que le patron ne soit revenu et ne m’ait renvoyé; on ne pose pas un torse avec sa chemise, c’est du grec, ça, pour toi. Eh ben! mon petit, si la nature t’a bien taillé, crois-moi, ne prends pas d’autre état; fais-toi modèle, ça s’apprend facilement... Il ne faut que se tenir tranquille. Des peintres et des modèles, je ne connais que ça au monde. Il faut des modèles pour les peintres, et des peintres pour les modèles, tu comprends ça? Ah! si ma femme ne m’avait pas mis dedans... nous ferions une maison d’or; je l’avais épousée pour ses formes, qui me semblaient tournées sur celles de la Vénus Callipyge; je me disais: Tu poseras, et nous aurons des enfants qui poseront... C’est héréditaire dans ma famille. Mon père posait pour ses bras, ma mère pour ses hanches, mon oncle pour ses pieds, ma tante pour son dos, mon frère pour ses mains et ma sœur pour ses oreilles. Quand j’ai fait la cour à mon épouse, je lui ai dit:—Avant de nous engager dans les liens réciproques, je vous préviens que je veux que ma femme pose, n’importe pourquoi, et mes enfants idem. Elle me répondit:—Mon ami, je montrerai tout ce que tu voudras. Hum! la perfide!... Quel corset trompeur!... Madame Rossignol m’en a fait voir de dures! Quand je dis de dures, c’est une façon de parler. Comme j’étais abusé! impossible de la faire poser pour la moindre des choses!... Ça n’était que du coton, depuis le haut jusqu’en bas. Je veux la quitter pour défaut de formes; mais elle était enceinte, et je compte me refaire sur l’enfant. En effet, j’ai un fils bâti comme un Apollon, dans mon genre... Ce sera un des plus beaux modèles de l’Europe. Dès que le petit drôle a trois ans, je veux l’exercer à poser... Impossible de le faire tenir tranquille!... J’emploie le nerf de bœuf pour calmer la vivacité de son sang; ma femme prend un balai pour défendre son fils, qu’elle prétend que je fais crier. Comme ces scènes conjugales se renouvelaient tous les jours et que cela faisait du bruit, le commissaire du quartier trouva mauvaises les leçons de pose que je donnais à mon fils, et me fit prier de laisser l’enfant se développer de lui-même. Alors je pris mon département; depuis ce temps, je vis en garçon, et je ne vais voir mon épouse que lorsque je présume qu’elle a un superflu dont il est urgent de la débarrasser. Et voilà pourquoi l’on m’appelle la petite Cendrillon!...
Comme Rossignol achevait de parler, nous entendons un grand bruit du côté de la cuisine; je reconnais la voix de Thérèse qui crie:—Oh! c’est lui! j’en suis certaine. Ce coquin de Rossignol aura trouvé un prétexte pour quitter la séance et venir jusqu’à ma cuisine... Mais je vais me plaindre à monsieur; je ne souffrirai pas que tout disparaisse et qu’on mette cela sur le dos de Mouton.
—C’est la vieille! dit Rossignol, qui a été écouter à la porte du fond; elle vient ici... Oh! quelle idée!... Pendant que le patron n’est pas là, si je pouvais... C’est ça, une scène de mélodrame! La vieille est peureuse... elle donnera dedans... Eh! vite, petit... là... à genoux devant le mannequin... un casque sur la tête, la visière baissée... une tunique sur les épaules, et ne va pas bouger...—Mais, monsieur...—Point de mais...—Pourquoi?...—Point de pourquoi. Tu n’auras rien à dire, tu fais le mannequin, c’est seulement pour qu’elle ne te reconnaisse pas... ça ne sera pas long. Mais ne t’avise point de parler, ou je te casse l’épée d’Annibal sur les reins.
Je n’ai pas peur de M. Rossignol; mais je suis curieux de voir ce qu’il veut faire. Il y a longtemps que je m’ennuie dans ma chambre, et je ne suis pas fâché de m’amuser un moment; d’ailleurs je présume que tout ceci n’est que pour rire, et que cela ne saurait fâcher M. Dermilly. Me voici donc à genoux auprès du mannequin: Rossignol m’enfonce un casque sur la tête, la visière retombe sur mon visage; il me jette un grand morceau de soie jaune sur le corps. Me voilà déguisé, il n’a plus qu’à s’occuper de lui. Je le vois courir au squelette, il le prend dans ses bras et vient le placer devant un grand coffre qui est au milieu de l’atelier, puis jette par-dessus un vaste manteau brun qui cache entièrement ce personnage effrayant; ensuite Rossignol se blottit dans le coffre qui est derrière le squelette; il fait retomber le couvercle sur lui, mais il laisse un jour suffisant pour respirer et pour tenir un coin du manteau. Tout cela a été l’affaire d’un moment; et chacun est à son poste quand Thérèse ouvre la porte de l’atelier.
—Monsieur, cela ne peut pas continuer comme cela... il faut que cela finisse, dit Thérèse en entrant et en s’avançant lentement du côté où elle suppose que son maître travaille, M. Rossignol me fait tous les jours quelque tour nouveau... Encore aujourd’hui, le restant de la volaille... une cuisse tout entière... et puis on accusera le chat... Je vous prie de lui défendre de mettre le pied dans ma cuisine, ou de faire fermer cette porte de communication. D’ailleurs il est fort désagréable que les voisins aperçoivent des hommes sans chemise auprès de moi... J’ai beau dire que c’est le modèle, on me rit au nez... et l’on pense des choses... on a des idées... Cela me compromet, monsieur.
Thérèse est arrivée à l’autre bout de l’atelier; elle se trouve devant le grand tableau, près du coffre et du manteau brun. Elle lève les yeux et regarde autour d’elle.
—Tiens, est-ce que monsieur est sorti?... Rossignol est parti!... Ils ont eu fini de bien bonne heure aujourd’hui... Au milieu de toutes ces toiles... de ces mannequins, on croit toujours voir du monde... Monsieur, êtes-vous ici?... Non, il n’y plus personne... Allons-nous-en, je n’aime pas à me trouver seule dans cette grande pièce... Toutes ces figures... Et ce pauvre jeune homme qu’on fouette avec des serpents! ça me fait de la peine. Quel dommage! un si beau garçon!... C’est monsieur Ixion qu’ils l’appellent... Et tout ça, parce qu’il avait fait les yeux doux à madame Jupiter... Ah! si l’on fouettait comme cela tous ceux qui reluquent les femmes mariées!
Dans ce moment, un gémissement sourd part du fond du coffre; Thérèse change de couleur et regarde timidement autour d’elle.
—C’est singulier... J’ai cru entendre quelque chose... Monsieur! monsieur! est-ce que vous êtes ici?
On ne répond pas; mais un second gémissement, plus prolongé que le premier, vient redoubler l’effroi de Thérèse. Elle devient tremblante et n’ose plus ni lever les yeux, ni faire un pas.
—Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! qu’est-ce c’est que cela? dit la vieille bonne, qui peut à peine parler; je n’ai plus la force de m’en aller... mes jambes tremblent sous moi.
Rossignol, déguisant sa voix et lui donnant un ton lugubre et lamentable, appelle lentement Thérèse par trois fois.
—Qui... qui m’appelle? dit la vieille en mettant sa main sur ses yeux.—Ton grand-père...—Il y a plus de cinquante ans qu’il est mort.—C’est égal, tu vas me faire le plaisir de l’écouter, et tu vas jurer d’obéir à ce qu’il t’ordonnera.—Oui... oui... oui... je ju... jure.—Écoute bien! Rossignol est un excellent garçon que j’aime beaucoup et que je protège; c’est le plus beau torse que la nature ait formé; nous t’ordonnons de le laisser entrer dans ta cuisine quand bon lui semblera, de ne jamais ôter la clef du buffet du garde-manger, de lui permettre de goûter au bouillon, et même d’y tremper une croûte de pain quand cela lui sera agréable; de mettre de côté pour lui quelques pots de confitures, de ne jamais parler de tout ceci à ton maître; enfin d’avoir pour le susdit Rossignol tous les égards que mérite le plus beau modèle de la capitale: si tu manques à tout cela, nous t’en ferons voir de cruelles. Lève les yeux pour nous souhaiter le bonjour.
Thérèse a beaucoup de peine à se décider à ôter ses mains de devant ses yeux; enfin, après quelques minutes d’hésitation, elle lève doucement la tête. Dans ce moment, Rossignol, tirant brusquement le coin du manteau, le fait tomber à terre; et le squelette paraît à découvert devant la vieille bonne, qui pousse des cris affreux. Ne sachant plus où elle en est, Thérèse va se jeter sur le coffre en invoquant tous les saints du paradis. Mais Rossignol, qui se voit alors privé d’air, se démène et pousse des cris horribles du fond de son coffre. La vieille croit qu’elle est assise sur un nid de démons, car elle sent qu’on donne des coups de pied et des coups de poing à ce qui lui sert de banc. Elle vient de se lever... lorsque, m’apercevant de sa frayeur, et voulant la faire cesser, je m’avance brusquement, dans l’intention d’aller lui apprendre la vérité; mais je n’ai pas pensé à ôter mon casque ni à lever ma visière. En voyant un chevalier s’avancer vers elle, Thérèse ne doute plus que tous les morts de l’atelier ne soient ressuscités; et, saisie d’une terreur encore plus grande, elle retombe de tout son poids sur Rossignol, qui vient d’ouvrir le couvercle pour se donner de l’air, et reçoit sur lui la vieille bonne, avec laquelle il se trouve couché dans le fond du coffre.
Rossignol crie, parce qu’il est obligé de porter Thérèse: celle-ci se croit livrée à toute la fureur du démon. Rossignol, qui étouffe, la pince, la pousse en jurant comme un possédé. Thérèse, qui a perdu la tête, se laisse pincer et pousser; mais elle ne se lève pas, parce qu’elle croit que l’atelier est occupé par une légion de spectres.
—Otez-vous!... mille pipes!... ôtez-vous donc! crie le beau modèle! Sac... position!... j’étouffe... Allons donc, la vieille!... comptez-vous rester sur moi jusqu’à demain?—Ah! Belzébuth!... Astaroth!... Asmodée!... faites de moi tout ce que vous voudrez... Je me soumets...—Eh! non, sacrebleu! je n’en veux rien faire. Allons, la petite mère, baissez vos jupons, ou je claque...—Mon cher grand-père, c’est vous qui l’aurez voulu... que votre volonté soit faite...—Au diable le grand-père et toute la famille! Voilà une jolie Vénus qui m’est tombée là!
Je riais aux éclats... tout à coup on ouvre la porte, et M. Dermilly paraît au milieu de nous. Que l’on juge de sa surprise en me voyant couvert d’un vêtement de chevalier, tandis que sa vieille bonne et son modèle sont encore dans le fond du coffre.
—Qu’est-ce que cela signifie? s’écrie le peintre en courant au coffre, d’où il retire Thérèse pendant que je jette loin de moi mon casque et mon manteau.
—Ah! c’est mon maître!... c’est mon cher maître! je suis sauvée! dit Thérèse en remettant son bonnet, qui s’est défait pendant la bataille.
—Et que faisiez-vous au fond de ce coffre avec M. Rossignol?... et toi, André, avec un casque... une tunique?...
—Est-il possible! dit la vieille, c’est André!... et c’était ce coquin de Rossignol qui me pinçait là-dedans!...—Eh! oui, morbleu! dit le modèle en se levant à son tour: il y a deux heures que je vous crie de vous lever et que vous m’étouffez!...
—M’expliquerez-vous tout ceci? dit M. Dermilly en nous regardant tous. Rossignol s’occupait de refriser ses cheveux; Thérèse reprenait sa respiration et se reposait de la fatigue du combat.
Je m’avance vers M. Dermilly, et je lui conte franchement tout ce qui s’est passé en lui demandant pardon d’être venu dans son atelier sans sa permission. Pendant mon récit, Thérèse s’écrie à chaque instant:—C’était ce coquin de Rossignol! j’aurais dû m’en douter! Pouah... il sentait le rance dans ce coffre... et l’ail à faire reculer!...
Je m’aperçois que M. Dermilly a beaucoup de peine à ne pas rire; cependant lorsque j’ai fini il prend un ton sévère et dit à son modèle:—Vous pouvez vous retirer, monsieur Rossignol, et il est inutile que vous reveniez. Vous ne voulez pas être raisonnable et vous conduire sagement; il y a longtemps que je vous ai prévenu: je ne veux point d’un modèle qui met toute ma maison sens dessus dessous.
—Comment, monsieur!... s’écrie Rossignol, qui, pendant ce discours, lance à Thérèse des regards furibonds, parce que cette vieille folle vient se jeter sur moi et me prend pour un Astaroth, vous tournez cela au sérieux! C’était une simple plaisanterie, dans le but d’un moment de récréation.—Oh! ce n’est pas pour cela seulement... vous m’avez entendu.—Monsieur, j’ai reçu de vous vingt francs d’avance; c’est quatre séances que je vous dois encore, et je viendrai poser pour cela.—C’est inutile!... je vous en fais cadeau.
—Cadeau! monsieur, je ne suis pas fait pour recevoir des cadeaux, dit Rossignol en passant derrière un tableau, où il met sa chemise, son gilet et son habit. Je suis bon pour vingt francs, monsieur, et je vous les payerai! Et ce n’est pas à Rossignol que l’on fait de ces choses-là!... Au reste, vous chercherez longtemps avant de trouver un torse dans mon genre... J’ai un corps antique!... c’est du bon style... Je vous défie de faire sans moi un Hercule, un Mars ou un Apollon! allez donc chercher pour cent sous une poitrine comme celle-ci! Vous y reviendrez, monsieur, et ce n’est point un bouillon ou une cuisse de volaille qui doivent brouiller des artistes.
En disant ces mots, Rossignol reparaît au milieu de nous. Après avoir salué M. Dermilly, il pose fièrement son chapeau sur une oreille, dandine son corps comme un tambour-major, balance une grosse canne qu’il tient dans sa main, marmotte entre ses dents:—Allons faire une descente chez madame Rossignol, et tâchons de faire poser Fanfan pour le Sacrifice d’Abraham; puis s’éloigne en laissant après lui une odeur d’ail et d’huile grasse qui se répand dans tout l’atelier.
—Grâce au ciel, nous en voilà débarrassés! dit Thérèse. Le mauvais sujet! Quelle frayeur il m’a causée!... Mais je vous connais, monsieur, vous êtes trop bon; et quand il reviendra d’un ton piteux vous promettre de se mieux conduire, vous l’emploierez de nouveau.
Pendant que Rossignol était là, je m’étais tenu dans un coin de l’atelier, car je m’attendais à être grondé; mais, lorsque le modèle est parti, je m’avance timidement vers M. Dermilly:
—Et moi, monsieur, faut-il que je m’éloigne aussi? lui dis-je.—Toi, mon cher André, ah! bien au contraire!... Tu vas la voir, elle arrive demain... et demain, j’espère... Va, mon ami, il ne faut pas encore faire d’imprudence: tu as besoin de te reposer... Thérèse, conduisez-le dans sa chambre.
Quelle est donc cette personne que je dois voir demain, et d’où vient le plaisir que cela semblait faire à mon protecteur? Je n’y comprends rien, mais je n’ose le questionner, et je suis Thérèse, qui répète à chaque instant:—Comme je vais être tranquille dans ma cuisine! je n’aurai plus besoin d’être sans cesse aux aguets. Ah! le mauvais sujet!... Je suis moulue, en vérité. C’est qu’il me pinçait d’une force... Ah! si j’avais su que c’était lui, comme je vous l’aurais égratigné! Il n’aurait pu faire le Romain de six mois.