CHAPITRE XIII

L’ORIGINAL DU PORTRAIT.

A mon âge, les forces reviennent vite. Le lendemain de la scène de l’atelier, en me réveillant, je me sens capable de courir de nouveau dans Paris, et je me promets de sortir avec Manette. Je veux me lever... je cherche mes vêtements... Quelle est ma surprise de trouver, à la place de ma grosse veste et de mon pantalon rapiécé, une jolie veste en beau drap bleu, garnie de boutons dorés; un pantalon de même étoffe, et un charmant gilet en casimir jaune!

J’examine, j’admire ces vêtements; mais je n’ose y toucher: est-ce pour moi qu’ils sont là?... Je ne puis le croire; cependant je ne trouve pas mes vieux habits, et je veux me lever. J’appelle Thérèse!... Thérèse!... Elle vient enfin.

—Eh bien! mon garçon, que me voulez-vous?—Mes habits, s’il vous plaît, ma bonne Thérèse!—Vos habits? les voilà... Est-ce que ceux-ci ne valent pas les autres?—Quoi! c’est pour moi ces beaux vêtements... cette jolie veste avec ces boutons dorés?—Oui, sans doute, c’est pour vous; et le coiffeur va venir vous couper les cheveux... Oh! nous voulons vous faire beau. Pensez-vous que, vous gardant avec lui, monsieur veuille que vous restiez vêtu en ramoneur?—Me gardant avec lui!... Si je mets ces habits, est-ce que je n’irai plus chez le père Bernard, est-ce que je ne pourrai plus danser avec Manette?—Vous pourrez toujours aller le voir, mais vous n’y demeurerez plus. Oh! pour danser avec Manette, cela ne vous en empêchera point! quand on a le cœur gai, on peut danser sous tous les costumes. Ce n’est point l’habit qui fait l’homme, mon petit André, vous sentirez cela plus tard, mais ça l’embellit. Oh! quant à cela, on ne peut pas nier que la toilette ne fasse beaucoup. Quand mon pauvre défunt avait, le dimanche, son habit marron, sa culotte collante et un col bien empesé, ce n’était plus le même homme que les autres jours. Et moi-même, quand je mets mon bonnet brodé et mon déshabillé à bouquets, vous devez remarquer un grand changement dans toute ma personne... cela m’ôte dix ans.

Je regarde les beaux habits, et j’hésite... Si cela allait fâcher le père Bernard de me voir vêtu ainsi! Cependant je tiens la veste... le pantalon... je brûle de les essayer. Thérèse me dit que je vais être charmant avec cela. Comment résister à l’envie de mettre ce qui peut nous embellir?... ce n’est pas à onze ans que l’on a ce courage; et je serais fort embarrassé de dire à quelle époque de la vie le désir de plaire n’a plus d’empire sur nous.

Je ne résiste plus: je passe le beau pantalon; j’endosse le gilet, la veste. Thérèse dit que cela me va à ravir; il me semble aussi que je ne suis pas mal, je me mire dans une glace; je me retourne dans tous les sens; je ne puis me lasser d’admirer ma toilette. Mais ce n’est pas tout; le perruquier arrive; il me débarrasse de mes longs cheveux, il me frise, me met de la pommade, et me voilà encore devant la glace... Ah! mon Dieu!... je me trouve laid maintenant. Peu à peu cependant je m’accoutume à ce changement de coiffure. Mais qu’il me tarde de voir Manette et son père! je gage qu’ils ne me reconnaîtront pas. Et ma pauvre mère! si elle pouvait me voir ainsi... comme elle serait contente!... Je tâcherai de ne point user mon nouvel habit, afin qu’il soit encore propre pour aller au pays.

M. Dermilly entre, il me regarde, m’embrasse... Je veux le remercier, il ne me le permet jamais. Je voudrais sortir pour aller chez Bernard, et peut-être aussi pour me montrer dans la rue avec mon nouveau costume. Ce petit mouvement de vanité est si naturel!—Tu ne peux sortir aujourd’hui, me dit mon protecteur, tu n’es pas encore assez fort...—Oh! si, monsieur, je ne suis plus malade.—Tes amis viendront te voir, et une autre personne...—Celle dont vous m’avez parlé hier?—Oui, mon ami.—Est-ce qu’elle me connaît?—Oui, je lui ai écrit tout ce qui te concerne; elle brûle de te voir. De la patience, mon cher André, et surtout point d’imprudence.

M. Dermilly s’éloigne et me laisse bien curieux de voir cette personne qu’il m’a annoncée; mais que le temps me semble long! Quel dommage de rester dans une chambre quand on a de si beaux habits! J’entends enfin sonner... Ce sont mes amis, sans doute... Oui, je reconnais leurs pas... Comme ils vont être surpris! Je saute, je cours dans ma chambre, je ne sais si je dois me cacher ou me montrer tout de suite.

Les voici: ils entrent... ils me voient... mais ils me cherchent encore: ils ne me reconnaissent pas. Je suis obligé de courir à eux.—C’est moi, Manette... c’est moi, père Bernard; regardez-moi donc!—Est-il possible!... c’est André! mon père...—André! ce petit mirliflore!... quoi! vraiment, ce serait lui?...—Oui, c’est André... avec de beaux habits..—Eh bien! vous, ne m’embrassez pas? est-ce que vous ne m’aimez plus parce que je suis autrement vêtu?—Attends donc, mon garçon, il faut que nous soyons d’abord certains que c’est toi. Viens, viens, André; va, riche ou pauvre, je t’aimerai toujours, moi.

Le père Bernard m’embrasse; Manette ne sait pas si elle est contente, elle touche ma veste, mes boutons, et dit tout bas:—Oui... c’est bien beau... mais pour faire des commissions, tu te saliras bien vite avec ça!... et tes grands cheveux étaient si beaux... il me semble que je n’oserai plus danser avec toi quand tu auras ces riches habits... Mais tu ne les mettras que le dimanche... N’est-ce pas, mon père, qu’il ne faudra pas qu’il les mette dans la semaine?

—Ah! ma pauvre petite, cela ne nous regarde plus! Voilà André sur le chemin de la fortune; le voilà chez un homme qui veut le pousser dans le monde... et, à coup sûr, il ne lui laissera plus faire des commissions!... Qui sait si André ne deviendra pas lui-même un grand personnage?... s’il n’aura pas un jour des laquais, une voiture? Il ne serait pas le premier que l’on aurait vu commencer dans un grenier et finir dans un hôtel. Pourvu qu’André soit honnête, délicat, pourvu qu’il nous aime toujours, c’est l’essentiel!... et j’en réponds, parce qu’il a un bon cœur, que l’air de Paris n’a point gâté.

Manette a écouté avec étonnement le discours de son père, elle reste un moment toute saisie; puis elle me prend le bras et me dit d’une voix altérée:—Est-ce que c’est vrai, André? Est-ce que tu n’es plus commissionnaire? Tu ne vas pas revenir avec nous à la maison? Nous ne te verrons plus!... Comment! tu ne nous aimes plus parce que tu as de beaux habits?... Ah! quitte-les, André! tu étais bien mieux en Savoyard!... Viens avec nous, viens, je t’en prie: tu n’es plus malade; allons-nous-en pendant que ce monsieur n’y est pas. Oh! reviens... je serai malheureuse si je ne te vois plus! et mon père aussi!... il ne te le dit pas!... mais nous nous ennuyons après toi!... Ah! ça serait bien vilain de ne point revenir chez nous!

Manette n’y tient plus: ses larmes coulent; elle sanglote; je veux la consoler, je lui promets que j’irai la voir tous les jours, je l’appelle ma sœur! ma chère sœur, mais tout cela ne la calme point; et elle répète sans cesse:

—Reviens avec nous.

Touché de la douleur de Manette, je vais lui céder, je veux partir, je veux retourner chez le père Bernard; mais le bon Auvergnat m’arrête.—André, me dit-il, il faut être raisonnable et ne point se montrer ingrat: ce M. Dermilly peut t’avancer dans le monde; et, quoique je perde beaucoup en ne t’ayant plus auprès de moi, je ne suis point assez égoïste pour t’engager à refuser le bien que l’on veut te faire. Si tes protecteurs changeaient un jour pour toi, tu peux alors revenir chez nous: tu y seras toujours reçu comme chez ton père. Allons, mon petit, sois plus raisonnable que Manette. Bah! bah! elle se consolera aussi! tout le monde se console avec le temps.

Je me rends aux volontés du père Bernard, et je dis tout bas à sa fille:—Manette, quand je gagnerai beaucoup d’argent, je t’achèterai aussi de belles robes, de beaux bonnets.—Je n’en veux pas, dit Manette, j’aime mieux rester comme je suis. Elle détourne les yeux et elle ne veut plus me regarder; elle dit que je suis affreux avec mes beaux habits. Le porteur d’eau m’embrasse et il emmène sa fille... Je veux l’embrasser, elle ne le veut pas... Il faut que son père le lui ordonne. Alors elle me tend ses joues mouillées de larmes en faisant une petite mine si touchante!... Puis, elle me dit encore tout bas à l’oreille:—Reviens avec nous!... Ah! si le père Bernard le voulait, je serais prêt à la suivre; mais il entraîne sa fille... De loin j’entends encore ses sanglots... cela me fait un mal! je regarde mes beaux habits avec colère; je suis presque tenté de les ôter: ils ont fait de la peine à Manette... Je ne me trouve plus bien avec. Je me sens une tristesse!... Est-ce donc là l’effet de l’opulence? et, en devenant riche, est-ce que l’on cesse d’être gai? Ah! si je savais cela, je voudrais rester commissionnaire.

Il y a plus d’une heure qu’ils sont partis, lorsque j’entends du bruit dans la pièce voisine; bientôt M. Dermilly ouvre la porte et fait entrer une dame en lui disant:—Venez, ma chère Caroline, et jouissez de sa surprise.

Cette dame est jeune; elle est belle, et sa mise est très-élégante. Elle donne une main à une petite fille qui peut avoir huit ans. Mais je ne la remarque pas d’abord, parce que les traits de cette dame captivent toute mon attention; je cherche où je l’ai déjà vue... pendant qu’elle dit à M. Dermilly:—Il est charmant! Quel bonheur de l’avoir trouvé! Quel bonheur, surtout, qu’il ne se soit pas adressé à M. le comte, qui ne m’en eût jamais parlé!

Quel souvenir me frappe!... Je cherche le portrait que je porte à mon cou... Je le regarde... Je reporte mes yeux sur cette dame... Oh! plus de doute, c’est elle, c’est l’original du médaillon. Je le détache aussitôt d’après le ruban, et le présente à cette dame en lui disant:—Voilà votre portrait, madame... Oh! c’est bien vous, je vous reconnais, et il y a bien longtemps que je vous cherche pour vous rendre cela.

—Oui, mon ami, oui, c’est à moi qu’appartient ce portrait, me dit la jeune dame en m’embrassant tendrement; ou plutôt c’est à ma fille, à mon Adolphine, qui doit l’existence à ton généreux père... La voilà, mon ami, celle que vous avez sauvée, et qui a passé une nuit dans votre chaumière, celle que j’aime plus que ma vie!... Ah! je veux réparer l’injustice de M. le comte. Je suis trop heureuse de faire quelque chose pour le fils de l’homme auquel je dois le bonheur d’embrasser encore ma fille!

Cette dame serre sa fille contre son cœur.—Quoi! ce serait cette petite dormeuse que j’ai portée dans mes bras avec tant de plaisir! En effet, je reconnais aussi ses traits. Mais quels changements quatre ans ont amenés! Elle est grande; elle a déjà une petite tournure élégante; ses yeux sont toujours aussi beaux, aussi doux, mais elle ne les fixe plus sur les étrangers avec cette hardiesse enfantine du premier âge; elle les baisse timidement et rougit quand on la regarde. Ses cheveux sont plus foncés, ses traits plus formés; ses manières ont perdu de leur vivacité; déjà la raison arrive et se mêle aux sensations de l’enfance.

Je reste immobile devant la petite fille, qui me sourit parce qu’elle voit sa mère me sourire.—Embrasse-la donc, André, me dit la jeune dame, tu ne la reconnais pas? Mais elle est toujours aussi bonne, aussi douce; elle t’aimera aussi, car mon Adolphine n’aura point un mauvais cœur.

Je m’approche de la jolie petite fille. Puis, je reste gauchement devant elle. Il me semble que je n’ose point l’embrasser. Je suis bien plus à mon aise avec Manette; et je l’embrasserais vingt fois par jour sans être honteux comme cela.

Enfin, la petite Adolphine m’a tendu sa joue, et je l’ai légèrement effleurée avec mes lèvres; puis je vais me retirer à l’autre bout de la chambre, comme si j’avais fait quelque chose de mal.—Que comptez-vous faire de cet enfant? dit la dame à M. Dermilly.—Le garder chez moi, en prendre soin, lui donner des maîtres, lui montrer ce que je sais s’il a du goût pour la peinture. Jamais je ne prendrai de compagne! Jamais l’hymen ne m’engagera! Cet enfant charmera mes ennuis; il deviendra mon fidèle compagnon. Avec lui je pourrai parler de vous!.... Maintenant je vous vois si rarement! Il vous connaît... il vous aimera, et, s’il ne comprend toutes mes peines, du moins sa présence en adoucira une partie.—Mon ami, je trouve quelques changements à faire à ce plan. Vous voulez garder cet enfant avec vous; mais vous êtes garçon, vous ne restez chez vous que pour travailler; vous aimez à voyager, à faire de fréquentes excursions dans les environs de Paris; André est encore trop jeune pour vous accompagner, ou, si vous l’emmeniez, il lui serait bien difficile de se livrer à l’étude; il est mille soins, mille détails dont vous ne pourriez vous occuper, et, seul avec votre vieille Thérèse, ce pauvre André ne s’amusera pas. Au lieu de cela, mon ami, laissez-moi me charger d’André; il demeurera près de moi, dans mon hôtel; il aura tous les maîtres d’Adolphine; je veillerai sur lui comme une mère, il viendra vous voir quand vous le voudrez... Et pour lui donner des leçons, vous pourrez venir tous les jours à l’hôtel... Allons, mon cher Dermilly, faites-moi encore ce sacrifice; et d’ailleurs, n’est-ce pas à moi à me charger du sort futur de cet enfant? Vous y consentez, n’est-ce pas?—Ah! chère Caroli... ah! madame, ne suis-je pas toujours soumis à vos moindres désirs?... Votre père nous a séparés; il a été sourd à nos prières, à nos vœux! Il vous a donnée à un autre! mais il n’a pu éteindre un sentiment qui ne finira qu’avec ma vie!...

La jeune dame ne répond point à Dermilly; mais elle soupire et le regarde d’une manière si tendre, si expressive, que ce silence doit être aussi éloquent que la parole.—Éloignons ces souvenirs, dit-elle enfin, et ne nous occupons que d’André. Mon ami, me dit-elle, voudrez-vous venir habiter avec moi?

Je regard cette dame avec surprise, mais je me sens déjà porté à l’aimer; ses traits sont si aimables, elle me témoigne tant de bonté! Et cette petite Adolphine... est-ce qu’on me laissera jouer avec elle? Je n’ose le demander; mais je regarde M. Dermilly, et je réponds en hésitant:—Je ferai ce que monsieur voudra... pourvu qu’on me laisse toujours voir le père Bernard.

—C’est celui chez qui il demeurait, dit M. Dermilly; un honnête Auvergnat, qui l’aime comme son fils.—Mon cher André, vous seriez bien coupable si vous oubliiez ce digne homme; ce n’est point près de moi que vous recevrez des leçons d’ingratitude. Prenez cette bourse, portez-la demain chez Bernard pour qu’il l’envoie à votre mère; qu’elle sache que ce n’est qu’une dette que j’acquitte, et que désormais elle soit tranquille sur votre sort. Dans deux jours, je viendrai vous chercher pour vous emmener avec moi.

La jeune dame me met la bourse dans la main, m’embrasse et s’éloigne avec sa fille, suivie de M. Dermilly. Je suis resté immobile: une bourse pleine d’or!... Tout cela pour ma mère!... Je ne sais si je veille!... Je fais sonner la bourse... Je compte les pièces, je les étale sur une table... il y a vingt pièces d’or! C’est une fortune! ma bonne mère ne travaillera plus du matin jusqu’au soir, petit Jacques mangera tant qu’il voudra... et Pierre!... le pauvre Pierre!... il n’y a donc que lui qui ne partagera pas notre bonheur; mais si je le retrouve, ah! que nous serons heureux!

Je voudrais aller sur-le-champ porter cet or chez le père Bernard; mais on dit que je ne puis pas encore sortir aujourd’hui. J’irai demain, et je dirai à Manette:—Tu vois bien que les beaux habits ne donnent point toujours du chagrin.

Le lendemain je m’éveille dès la pointe du jour; je m’habille, je veux aller chez le porteur d’eau. Thérèse n’entend pas que je sorte seul; je la supplie de me laisser aller et de ne point éveiller M. Dermilly: mais elle ne m’écoute pas; et bientôt son maître arrive; il conçoit mon impatience, et veut m’accompagner chez Bernard; il dit qu’il a à lui parler, j’ai bien peur qu’il ne m’empêche d’aller aussi vite que je voudrais. Mais en bas nous trouvons un cabriolet et il me fait monter dedans. Oh! comme je serais content d’aller en cabriolet si la bourse que je porte ne m’occupait pas entièrement!

Enfin nous sommes devant la demeure du porteur d’eau! Je monte rapidement les six étages, sans regarder si M. Dermilly me suit. Me voilà devant la porte, qui est entr’ouverte; je la pousse, j’entre brusquement. Manette me voit, elle fait un cri, lâche un poêlon plein de lait qu’elle tenait à la main, et saute à mon cou en s’écriant:—C’est lui, c’est lui, mon père! c’est André, il est revenu!...

Chère Manette!... comme elle m’aime!... et Bernard vient m’embrasser aussi. Je tire la bourse de ma poche, je la lui donne en lui disant:—C’est pour ma mère, c’est de l’or... C’est cette dame qui me l’a donné... vous savez bien la dame du portrait... Oh! qu’elle est bonne!... Envoyez ça tout de suite, père Bernard; oh! je vous en prie... et dites-lui qu’elle n’a plus besoin de travailler.

Bernard ouvre de grands yeux en regardant la bourse; il ne comprend pas d’où cela vient; il ne sait de quelle dame je veux lui parler; et Manette, sans s’embarrasser de la bourse, continue à sauter sur les débris du poêlon en répétant:—Il est revenu!... Il va rester avec nous!

Mais tout à coup M. Dermilly paraît; alors la scène change, car il s’empresse d’expliquer au père Bernard d’où me vient cette bourse, et Manette ne saute plus, parce qu’elle commence à deviner que je ne suis pas venu pour rester tout à fait.

Quand Manette apprend que je vais habiter l’hôtel de M. le comte de Francornard, elle s’écrie:

—Mon Dieu! mais on veut donc en faire un prince?

—Non, mon enfant, lui dit M. Dermilly, on veut qu’il vous aime toujours, et, si la fortune lui sourit, qu’il soit digne de ses faveurs.

Le père Bernard me promet d’envoyer, dès le jour même, l’argent à ma mère par quelqu’un qui se rend en Savoie. Je suis content, j’embrasse le bon porteur d’eau et sa fille, je jure de venir les voir souvent. M. Dermilly leur promet de veiller sur moi, et je m’éloigne de cette maison où se sont écoulées si rapidement les premières années de mon séjour à Paris.

Il est arrivé ce jour où je dois aller habiter un hôtel. Comment supporterai-je ce changement de situation, cette nouvelle manière de vivre? Mais on se fait à tout: je suis déjà habitué à ces beaux habits, que je porte depuis deux jours, et je ne me sens plus gêné dedans.

Cette dame vient avec sa fille; on me témoigne autant d’amitié, autant d’intérêt.—Tout est arrangé, dit-elle à M. Dermilly, je lui ai fait préparer une jolie petite chambre au-dessus de mon appartement; il sera près de moi, et je pourrai le voir tant que je voudrai.—Et M. le comte?—Qu’il dise ce qu’il voudra, vous savez que cela m’est fort indifférent, et que je n’en ferai pas moins ma volonté. N’est-il pas trop heureux maintenant que j’habite le même hôtel que lui pendant une partie de l’année!... Mais les soins qu’exige l’éducation de ma fille ne me permettent plus de voyager comme autrefois. Chère Adolphine! pour toi je puis supporter toutes les privations!... Je n’ai pas encore parlé d’André à M. le comte; je le lui présenterai ce matin. Il le regardera un moment, puis n’y pensera plus; vous savez bien que son cuisinier et son chien l’occupent entièrement. Allons, André, dites adieu à M. Dermilly, à Thérèse: nous allons partir. Adolphine, nous emmenons André, il va habiter avec nous, en seras-tu contente?

—Oui, maman, dit la petite fille, si tu l’aimes, je l’aimerai bien aussi.

Mes préparatifs sont bientôt faits: je veux prendra mes vieux habits, mais Thérèse se charge, de les faire porter chez le père Bernard. M. Dermilly m’a acheté un joli chapeau, que je mets sur ma tête en faisant un peu la grimace, parce que cela me serre plus que mon petit bonnet; mais il faut bien souffrir pour être à la mode.

J’embrasse M. Dermilly, et je descends avec madame la comtesse et sa fille. J’aperçois en bas une belle voiture et des laquais en livrée qui attendent ma protectrice: ils ouvrent la portière avec fracas, et s’empressent de lui présenter la main après avoir fait monter la petite Adolphine.

—Monte, André! me dit la jeune comtesse en me prenant le bras. J’étais incertain si c’était derrière ou dedans que je devais monter. Je me sens poussé, je monte: me voilà dans la voiture, qui part comme le vent. La belle dame m’accable de bontés, et la jolie Adolphine me dit en souriant:—N’est-ce pas, André, que c’est amusant d’être en voiture?

Je ne sais que répondre; je suis tout étourdi de me trouver là... Le bruit de la voiture, toutes ces maisons, que je vois fuir devant moi, m’ôtent presque la faculté de parler. Ma bienfaitrice sourit de mon étonnement, qui redouble lorsque je vois la voiture entrer dans une maison magnifique et s’arrêter dans une vaste cour.

On ouvre la portière; un valet me donne la main pour descendre... la main... à moi!... Je le remercie, et je lui ôte mon chapeau. Je jette les yeux autour de moi:—Voilà donc l’hôtel que je vais habiter! Quelle différence d’avec la maison du père Bernard! Mais ici serai-je aussi heureux que chez le porteur d’eau?...

CHAPITRE XIV

LE SECOND SERVICE.—LA FEMME DE CHAMBRE.

Ma protectrice monte avec sa fille un grand escalier; elle me fait signe de la suivre: j’avance mon chapeau à la main; nous entrons au premier dans un superbe appartement, nous traversons plusieurs pièces meublées avec magnificence, et ce n’est qu’en tremblant que je me décide à marcher sur les beaux tapis qui couvrent le parquet, tandis que la jeune Adolphine court dessus sans y faire attention. C’était fort joli chez M. Dermilly; mais ici c’est bien plus beau: de tous côtés des glaces, des pendules, des candélabres, des vases de fleurs, des lustres attachés aux boiseries, des globes d’albâtre pendus au plafond. Mon Dieu! si Manette voyait tout cela, c’est pour le coup qu’elle dirait que l’on veut faire de moi un seigneur!

Madame la comtesse s’est arrêtée dans une pièce charmante, où une jeune femme est venue lui prendre son châle et son chapeau. Comme on est poli dans ces beaux hôtels! on ne se parle qu’en s’inclinant.—Lucile, dit la mère d’Adolphine à la jeune femme qui est devant elle et semble attendre ses ordres, allez dire à M. le comte que je désire lui parler un moment.

Mademoiselle Lucile s’éloigne: c’est la femme de chambre de madame. La petite Adolphine est déjà occupée avec une superbe poupée; je reste debout dans le milieu de la chambre, tournant mon chapeau dans mes mains, et les yeux fixés sur le tapis.

La jeune dame me regarde en souriant:—Te plairas-tu ici, André? me dit-elle en me faisant signe de m’asseoir et en ayant la bonté d’ôter de mes mains ce chapeau dont je ne sais que faire.—Ah! madame, sans doute... Mais vous me laisserez toujours aller voir le père Bernard?—Oui, mon ami, je ne veux pas te priver de ta liberté! je sais trop qu’il n’y a point de richesses, point d’honneurs qui vaillent le plaisir de voir ceux que l’on aime... Ah! si l’on m’avait laissée maîtresse de mon sort, ce n’est point dans ce brillant hôtel que j’aurais cherché le bonheur!...

Ma protectrice soupire; je vois un nuage de tristesse obscurcir ses yeux: mais bientôt elle embrasse sa fille et me sourit de nouveau.—André, je te conduirai tout à l’heure dans la chambre qui t’est destinée; mais auparavant il faut que je te présente à M. le comte: cette entrevue passée, tu n’auras probablement que fort rarement l’occasion de le voir. Et pour tout ce que tu désireras ici, c’est toujours à moi ou à Lucile que tu devras t’adresser.

Je promets à madame de faire tout ce qu’elle me dira; mais je voudrais déjà que ma présentation fût terminée, car je crains que M. le comte ne me traite pas aussi bien que sa femme.

M. de Francornard était alors dans son cabinet tenant conseil avec son cuisinier et Champagne, qui, par ses talents, était devenu intendant. M. le comte avait du monde à dîner; il traitait des gens en place, des personnages importants; et pour lui ce n’était point une petite affaire que l’examen du menu et les ordres à donner pour que tout fût digne de ses convives.

Assis dans un vaste fauteuil, la tête couverte d’un bonnet de velours noir, les pieds posés sur un tabouret, d’une main M. le comte caressait un gros chien anglais couché à ses pieds; de l’autre il tenait la liste que venait lui présenter son chef de cuisine, et paraissait méditer profondément.

Devant lui, le gros cuisinier, au nez rouge, au teint animé, au ventre arrondi, se tenait debout le bonnet à la main; un peu plus loin était M. Champagne, qui, beaucoup moins respectueux, s’appuyait de temps à autre sur le fauteuil de son maître.

—Nous disons donc, monsieur le chef: turbot aux huîtres... hors-d’œuvre... six entrées... Nous avons arrêté ces entrées-là, n’est-il pas vrai?—Oui, monsieur le comte.—Il s’agit maintenant de passer au second service... Ah! ce n’est pas une petite affaire que de traiter des gens dont on peut avoir besoin!—Surtout quand on le fait avec le tact de monsieur le comte, dit Champagne en caressant César, qui fait mine de vouloir le mordre.

—Tu as bien raison, Champagne. Prenons une prise de tabac... cela fait du bien quand on a la tête si occupée... C’est que je ne commande pas un plat sans y mettre de l’intention.—Monsieur le comte en met dans tout.—Par exemple, j’ai à dîner un baron allemand, un préfet, un banquier, un gentleman fort riche, un poëte en faveur, et un officier supérieur en activité, il me faut des mets analogues à mes convives; entendez-vous, monsieur le chef, pas la moindre négligence... je ne la pardonnerais pas!—Monsieur le comte sera satisfait.

—Voyons un peu ce que vous m’offrez pour plat du milieu... Allons, César, allons... taisez-vous... Sultane à la Chantilly... Diable! est-ce assez distingué, ceci?... qu’en penses-tu, Champagne?—Oh!... monsieur le comte, c’est quelque chose de fort présentable: une sultane! peste!... on ne servirait pas mieux au Grand Turc.—Va donc pour la sultane... Taisez-vous, César! Une poularde aux truffes: nous mettrons M. le préfet vis-à-vis... Hein! qu’en dis-tu, Champagne?—Très-judicieusement pensé, monsieur le comte; le fumet des truffes dispose à la bienveillance.—J’ai justement une demande à lui faire... J’attendrai pour cela le second service. Voyons... Deux canards sauvages: je me mettrai en face, parce que deux canards sauvages, cela annonce un chasseur... et tu sais, Champagne, que j’ai blessé trois fois un chevreuil?—C’est vrai, monsieur le comte; et vous auriez certainement fini par le tuer, s’il ne s’était pas avisé de mourir de vieillesse.—Poursuivons. Des navets glacés... nous mettrons cela devant le poëte, pour lui échauffer l’imagination; on dit qu’il travaille dans le genre romantique, et il me semble que des navets glacés, cela doit prêter à quelque chose de vaporeux, de mystérieux... Hein! Champagne?—Comment donc, monsieur, mais c’est une allégorie charmante!... Si j’étais poëte, je voudrais faire cinquante vers sur des navets... c’est un sujet délicieux.—Allons, c’est arrêté; vous entendez, monsieur le chef, des navets glacés dans le genre romantique... Avez-vous dans votre cuisine quelque marmiton un peu adroit dans ce genre-là?—Monsieur le comte, j’ai deux marmitons de Paris et un de Nogent; mais je n’en ai point de romantique.—Alors, vous les glacerez vous-même... Silence, César! ce drôle-là veut toujours me couper la parole. Un plumpudding!... oh! cela, devant le gentleman, cela va sans dire... Surtout faites-le bien gros, monsieur le chef; car au dernier dîner, où j’avais un milord, on lui a présenté le plat pour en servir, et il l’a mis devant lui sans en offrir à personne: il faut tâcher que ces choses-là n’arrivent plus.—Je le ferai double, monsieur le comte.—Faites-le triple, afin que je sois tranquille. Des choux-fleurs à la sauce... Nous les placerons auprès de mon baron; les Allemands aiment la choucroute, donc ils doivent aimer les choux-fleurs... hein, Champagne! est-ce raisonner, ceci?—Monsieur le comte tire des conséquences d’une justesse!... Il faut être profond diplomate pour avoir de ces idées-là.—Oui, Champagne, cela est très-nécessaire pour ordonner un dîner; il me faut encore deux plats... Des cardons à la moelle... ceci devant le militaire: la moelle, allégorie du nerf, de la vigueur, du courage: cela convient aux guerriers... n’est-ce pas, Champagne?—Parfaitement, monsieur le comte; car, pour se battre, il faut avoir de la moelle dans les os, le mets est donc placé avec discernement.—Reste mon banquier: c’est un jeune homme, un peu petit-maître, qui joue beaucoup à l’écarté: placez devant lui des éperlans, et séparez-les de trois en trois afin qu’ils lui annoncent la vole et le roi.—Oh! pour le coup, monsieur le comte, voilà une idée de génie! et je me donne au diable si j’aurais jamais trouvé cela.

Dans ce moment, mademoiselle Lucile ouvre la porte du cabinet de M. Francornard pour remplir le message dont l’a chargée sa maîtresse.

Qui vient là? s’écrie monsieur le comte en colère pendant que César mêle ses aboiements à la voix de son maître. J’ai défendu que l’on vînt me déranger... J’ai dit que je n’y étais pour personne... Pourquoi La Fleur laisse-t-il pénétrer jusqu’à moi?

—Monsieur, c’est mademoiselle Lucile, dit Champagne d’un ton gracieux et en souriant à la jeune femme de chambre, qui entre dans le cabinet sans paraître faire attention à la colère de M. le comte.

—Mademoiselle Lucile, dit d’un ton plus doux M. de Francornard en levant la tête pour regarder la jeune fille, à laquelle il fait une grimace qu’il croit ressembler à un sourire... Allons, silence! César... Taisez-vous... et sautez pour Lucile... Sautez, drôle, et plus haut encore!

César, après beaucoup de façons, se lance enfin par-dessus la canne que son maître tient en l’air; puis, après avoir fait son tour, va sauter sur le ventre du cuisinier, qui a beaucoup de peine à garantir son nez des dents de César: ce qui divertit longtemps M. le comte. Mais mademoiselle Lucile, peu sensible à la galanterie du maître, fait signe à Champagne, qui représente à M. le comte que sans doute la femme de chambre n’est pas venue seulement pour voir les gentillesses de César.

—Et moi qui ai encore mon dessert à ordonner! s’écrie M. de Francornard. Voyons, Lucile, qui vous amène? Parlez, je suis en affaire, je n’ai pas un instant à moi.—Monsieur, je viens de la part de madame, qui désire vous parler un moment.—Madame la comtesse veut me voir! dit M. de Francornard en ouvrant son œil avec les signes du plus grand étonnement. Je vais me rendre chez elle... J’y serai dans un moment, mademoiselle.

Lucile s’éloigne, M. le comte dit au chef d’aller attendre qu’il le fasse appeler, pour s’occuper du troisième service, puis il sonne un valet de chambre pour se faire habiller; et, pendant qu’on fait sa toilette, il s’entretient avec Champagne, son confident habituel.

—Que penses-tu de cela, Champagne? madame la comtesse qui me fait prier de passer chez elle!—C’est que probablement madame a quelque chose à dire à Monsieur.—Je le présume aussi; mais depuis neuf ans que nous sommes mariés, voilà la première fois que ma femme a quelque chose à me dire.—Il y a commencement à tout, monsieur.—Oui, mais j’aurais bien voulu que ce commencement n’arrivât pas si tard!... car enfin, tu sais, Champagne, le désir que j’avais d’avoir un héritier de mon nom!...—Est-ce que monsieur le comte n’a pas toujours ce désir-là?—Si fait; oh! pour le désir... je l’ai toujours... Tu sais que, pendant les premières années de mon hymen, madame la comtesse voyageait sans cesse, et que nous nous rencontrions fort peu.—Je m’en souviens parfaitement, monsieur, ainsi que du voyage que nous fîmes en Savoie, où nous manquâmes d’être engloutis dans un précipice avec mademoiselle votre fille... Par Dieu! j’ai eu assez peur!...—Oui, et tu as fait la gaucherie de conter cela à tout le monde en arrivant ici, si bien que madame la comtesse l’a su, elle était déjà fort irritée contre moi de ce que je lui avais enlevé sa fille... ce fut bien pis quand elle apprit que nous avions manqué de périr.—Cependant, depuis ce temps, madame voyage beaucoup moins...—C’est vrai, nous habitons souvent le même hôtel, mais je ne la rencontre pas plus pour cela. Impossible, mon ami, d’avoir un tête-à-tête avec ma femme!... Quand je lui parle d’un héritier de mon nom, quand je lui demande un moment de conversation, sais-tu ce qu’elle me dit, Champagne?—Non, monsieur.—Eh bien! mon garçon, elle me dit que cela n’est pas possible.—En vérité, monsieur?—Oui, Champagne, elle me dit cela... avec beaucoup de grâces et de douceur, j’en conviens; mais elle a une fermeté de caractère bien piquante pour un mari. Quand je donne un grand dîner, il est fort rare qu’elle veuille y présider.—Heureusement, monsieur le comte sait en faire les honneurs pour deux.—Oui, mais une femme, cela fait bien devant un beau couvert, surtout lorsqu’elle est aussi jolie que madame la comtesse... Car elle est fort bien, ma femme...—Madame est charmante, monsieur.—Et quand on a quelque chose à demander... quand on traite de grands personnages... quand on fait quelques opérations de finances, une jolie femme est fort nécessaire à table.—Madame sera-t-elle au dîner d’aujourd’hui?—Elle me l’a refusé hier; c’était cependant fort intéressant pour moi; je veux faire une opération avec le banquier; j’ai des biens dans le département du préfet; le poëte m’a promis de parler de moi dans un petit pot-pourri; l’Anglais veut acheter des chevaux, j’en ai à vendre; enfin, chacun de mes convives est bon à quelque chose, ou peut le devenir, tu sais bien que je n’invite personne sans motif.—Oh! je connais la finesse de monsieur.—Eh bien! madame refuse de se trouver à ce dîner. Cependant, puisqu’elle me fait demander, ce ne peut être sans motif; nous allons savoir ce dont il s’agit...—Monsieur est coiffé.—Suis-je bien, Champagne?—Parfaitement, monsieur.—Ma queue est bien peu serrée, il me semble.—Cela n’en a que plus de grâce, monsieur; elle se balance sur vos épaules comme un petit serpent à sonnettes.—Et la rosette?—Délicieuse, la rosette! Elle fait exactement le papillon.—Je vois que je puis me présenter... Emmènerai-je César?—Monsieur sait bien que madame n’aime pas les bêtes.—Je le sais très-bien, mais César fait maintenant des choses superbes; son éducation est achevée, et je veux que madame en juge. Allons, César, suivez votre maître.

M. le comte se dirige vers l’appartement de madame, où je suis encore, regardant l’aimable Adolphine, qui me montre ses bijoux. Les aboiements de César nous annoncent l’arrivée de son maître. En effet, M. de Francornard se présente suivi de son chien, qui, pour son entrée, court sur la poupée de sa jeune maîtresse, la prend dans sa gueule et va se fourrer sous une table à thé.

M. le comte salue sa femme avec respect, et va commencer un compliment, lorsqu’Adolphine jette les hauts cris:—Maman!... ma poupée!... ma poupée!... ce vilain chien l’emporte... il va la manger...—Comment, monsieur, vous amenez votre chien chez moi... lorsque vous savez que ma fille en a peur!—Madame, je voulais... Ici, César!... Madame, je comptais... César, lâchez cela... lâchez donc, drôle!... C’est égal, je vous réponds qu’il ne la mangera pas.—Mais, monsieur, faites-lui donc rendre cette poupée... Vit-on jamais chose pareille!... vous faites pleurer cette enfant!...—César, allons, coquin!... que l’on obéisse!

Le chien ne paraît pas vouloir écouter son maître; il a mis la poupée sous ses deux pattes de devant, et, toujours retranché sous la table, il lève vers nous son museau et semble nous défier d’approcher. Témoin du chagrin d’Adolphine, je veux lui rendre cet objet, que César menace de mettre en pièces, je m’élance vers la table... Effrayé de ce brusque mouvement, le chien fait un saut par-dessus et entraîne avec lui un charmant cabaret, dont les tasses roulent sur le tapis. Mais j’ai repris la poupée, je la rends à la petite fille; et le chien va, en grognant, se placer sous la chaise où son maître vient de s’asseoir.

—Il faut avouer, monsieur, que vous me procurez des scènes fort agréables, dit la jeune comtesse en prenant sa fille sur ses genoux, tandis que M. de Francornard, un peu troublé par le dégât que son cher César vient de commettre, balbutie en se caressant les jambes:—Madame... sans ce petit garçon, César n’aurait point sauté sur les tasses...—C’est assez, monsieur, laissons ce sujet. C’est cet enfant que j’ai voulu vous présenter. Le reconnaissez-vous, monsieur?—Moi! madame, est-ce que je fais société avec des enfants?—Il n’est point question de société, monsieur; je vous demande si vous vous rappelez avoir vu dernièrement celui-ci?—Non, madame.—C’est lui que vous avez renversé avec votre cabriolet, et blessé assez grièvement.—C’est ce petit garçon?... Non, madame, car je n’ai renversé qu’un petit Savoyard qui m’obsédait et ne voulait pas se ranger.—Cet enfant est ce même Savoyard, il ne vous obsédait que pour vous remettre ce médaillon que vous voyez au cou d’Adolphine, et qu’elle avait perdu en Savoie, dans la chaumière de ce pauvre homme qui vous sauva la vie il y a quatre ans...—En vérité!... Taisez-vous, César.—Et depuis que ce pauvre petit est à Paris il vous a constamment cherché pour vous remettre ce bijou: c’était pour vous le rendre qu’il vous parlait sur le boulevard; vous l’avez bien payé de sa fidélité...—Madame, pouvais-je deviner cela? Il fallait qu’il vînt à moi avec le portrait à la main; alors j’aurais vu que... Mais certainement je ne serai pas moins généreux pour cela... J’ai justement sur moi une pièce de quinze sous... et...—Fi, monsieur!... vous traiteriez le fils comme vous avez récompensé le père; mais c’est moi qui me charge d’acquitter votre dette. Désormais cet enfant habitera cet hôtel ou me suivra lorsque j’irai à la campagne; je l’attache à ma personne.—Ah! j’entends... vous en faites un petit jockey.—Non, monsieur, non, André ne sera point domestique; ce n’est point ainsi que je veux qu’il soit regardé en ces lieux.—Il me semble pourtant qu’un Savoyard...—Est un homme comme un autre, et souvent, par sa probité, sa délicatesse, au-dessus de ceux qui se croient plus que lui.—Madame, c’est fort bien, mais la probité et la délicatesse n’empêchent point de ramoner les cheminées, et je ne vois pas trop ce que vous voulez faire de... Silence, César!—J’en ferai ce qu’il me plaira, monsieur. André sera plus tard mon secrétaire; mais je n’entends pas qu’on regarde comme un domestique le fils de l’homme auquel je dois l’existence d’Adolphine. C’est pour vous prévenir de cela, monsieur, que je vous ai fait mander...—Mais, madame...—Point de mais, monsieur; je me flatte que mes désirs seront respectés par vous. En revanche de l’intérêt que vous témoignerez à cet enfant, je veux bien quelquefois assister à vos dîners de cérémonie.—Quoi! madame, vous daignerez... Et celui d’aujourd’hui?—J’y serai, monsieur...—Ah! madame, combien je suis charmé... César, sautez pour madame la comtesse!...—Eh! non, monsieur, c’est inutile... Ne le faites donc pas bouger...—Voulez-vous qu’il saute pour André, madame?—Non, non, qu’il ne saute pour personne... Vous allez encore lui faire mettre tout en désordre!...—C’est qu’il fait maintenant des choses charmantes!—Je m’en suis aperçue tout à l’heure.—Je vais donner mes ordres pour le troisième service, madame, et j’espère que vous serez satisfaite de ce que j’aurai fait.—Pour tous ces détails je connais votre talent, monsieur le comte.

Jamais la belle Caroline n’avait dit à son époux quelque chose d’aussi agréable. Celui-ci ne se sent pas d’aise; mais en voulant s’avancer pour baiser la main de sa femme, il prend la queue de César sous le pied de sa chaise, et les aboiements du chien font de nouveau peur à Adolphine. M. de Francornard se lève et va s’éloigner, lorsqu’une réflexion le ramène près de sa femme, qu’il aborde d’un air fort tendre, tandis que madame en prend un plus sévère.

—Vous voyez, madame, que je souscris à tout ce qui peut vous être agréable. De votre côté... ne ferez-vous pas aussi quelques efforts pour...—Je vous ai dit, monsieur, que je serai à votre dîner, que voulez-vous de plus?...—Oui, c’est extrêmement aimable, sans doute, mais ce n’est pas à table... que nous causerons... de cet héritier... dont depuis longtemps...—Ah! monsieur, de quoi venez-vous me parler?—Mais, d’une chose fort intéressante... à ce que je crois...—Taisez-vous, monsieur, je vous en prie... Devant ces enfants... se permettre...—Madame, il me semble que je ne dis rien qui puisse alarmer l’innocence... et mon amour... A bas, César, à bas!... Ma tendresse...—Encore! Ah! monsieur, si vous ajoutez un mot, ne comptez pas sur moi à votre dîner.—Allons, madame, cela restera donc encore en suspens... mais je me flatte que bientôt...—Et votre troisième service, monsieur?—Ah! vous avez raison. L’heure se passe, et j’ai encore tant d’affaires!... A tantôt, madame... Suivez-moi, César!

M. le comte fait un profond salut à sa femme et sort suivi de César, qui, pour gagner la porte, a trouvé moyen de passer sur tous les meubles de l’appartement.

Dès que son époux s’est éloigné, ma protectrice me fait signe de la suivre. Nous montons par un escalier qui communique à la cour et à une pièce de son appartement; elle me fait entrer dans une jolie chambre meublée avec goût, en m’annonçant que c’est la mienne. Là, je suis éloigné des domestiques. Mademoiselle Lucile seule à sa chambre en face de la mienne; je pourrai donc être tranquille pour travailler, et venir chez madame la comtesse dès qu’elle me fera demander. Mademoiselle Lucile, promet à madame de veiller sur moi; la jeune femme de chambre paraît fort empressée d’être agréable à sa maîtresse. Je ne dînerai point à l’office; Lucile se charge de me faire apporter mon dîner dans ma chambre. C’est une bonne fille que cette demoiselle Lucile; elle dit à madame que je suis bien gentil, et que c’eût été dommage de me laisser ramoner. Madame lui sourit et lui donne un petit coup sur la joue, puis on me laisse prendre possession de mon nouveau domicile; et madame me dit en me quittant:—Dès demain, André, je t’enverrai les maîtres qui te sont nécessaires; c’est en travaillant bien que tu te montreras digne de ce que je veux faire pour toi.

Lorsque je suis seul, je commence par regarder l’un après l’autre chaque meuble de ma chambre; je suis en admiration devant tous. Je trouve, dans les tiroirs d’une commode, du linge et des vêtements à ma taille, je les essaye les uns après les autres;, sur un petit secrétaire est une jolie bourse en soie dans laquelle il y a de l’argent, devant est un papier avec quelque chose d’écrit. Ah! si je savais lire!... Je n’ose toucher à cette bourse... je ne sais si elle est pour moi; qu’ai-je besoin d’argent chez cette dame, qui me donne plus que le nécessaire? Cependant, je sens que, si j’en avais, je pourrais faire des cadeaux à Manette et lui prouver que je ne l’oublie point.

Ma fenêtre donne sur la cour de l’hôtel, j’y regarde quelques instants; je ne vois passer que des valets, des aides de cuisine: cela ne me semble pas aussi gai que chez Bernard. Je connais déjà par cœur tous les meubles de ma chambre, tous les vêtements de ma commode; je ne sais plus que faire, l’ennui me gagne, je voudrais aller chez mes amis, mais je n’ose sortir sans la permission de madame, et je ne sais comment la lui demander.

Je m’assieds tristement; je songe à Manette: voilà l’heure où, de retour de ma journée, nous dansions ensemble en tapant dans nos mains, et chantions en poussant des cris de joie qui s’entendaient du premier étage. Ici, quel silence!... Sans doute on ne danse et on ne chante jamais.

On ouvre une porte... C’est mademoiselle Lucile, qui tient un panier à la main.

—Eh bien! petit André, que faites-vous là?...

—Rien, mademoiselle...

—Il a l’air triste!... Il s’ennuie!... Ce pauvre garçon, il est encore tout surpris de son changement de situation!... Mais on s’habitue à tout. D’abord un hôtel ne paraît pas aussi gai que sa demeure, où sans doute on faisait le diable avec ses camarades?...

—Mais, mademoiselle, je viens de chez M. Dermilly; et je ne faisais pas le diable, puisque j’étais malade.

Au nom de M. Dermilly, je vois la jeune femme de chambre sourire avec malice. Puis elle m’engage à lui raconter mon histoire, car mademoiselle Lucile est un peu curieuse. Je ne demande pas mieux que de causer: elle m’écoute avec attention, ne m’interrompant que pour s’écrier de temps à autre:

—Ce pauvre André!... ce pauvre Pierre!... Venir à pied de si loin!... et se perdre en arrivant!... C’est un brave homme que ce porteur d’eau; et M. le comte qui manque de l’écraser parce qu’il voulait lui rendre le portrait de madame!...

J’ai fini, et je demande à mademoiselle Lucile si M. Dermilly viendra me voir à l’hôtel, si je pourrai sortir et rentrer quand je voudrai.

—Sans doute, si madame le permet; excepté le soir, cependant, car, à votre âge, petit André, on ne doit pas sortir seul.

—Oh! je ne me perdrai pas!... je connais bien Paris. D’ailleurs, je n’irai que chez le père Bernard et M. Dermilly.

—Oh! pour celui-ci, vous le verrez à l’hôtel: il a presque toujours à peindre pour madame. Elle a déjà fait faire son portrait et celui de sa fille de toutes les grandeurs. M. Dermilly donne par amitié des leçons de dessin à mademoiselle Adolphine, qui l’appelle son bon ami. Autrefois il venait plus souvent... Mais il y a de si méchantes langues!... Madame se sera peut-être aperçue que cela faisait jaser... Et madame tient à sa réputation... Quand on a une fille qui grandit... Malgré cela, M. Dermilly vient encore assez souvent à l’hôtel. Cependant, je crois qu’il est un peu brouillé avec M. le comte parce qu’il a refusé de lui faire le portrait de son chien, de ce vilain César, qui est si méchant!... A propos! moi qui oubliais de lui donner son dîner que je lui apporte. Ici, on ne dîne qu’à six heures; mais madame a pensé que vous deviez avoir faim, et je me suis chargée de tout... Tenez, mangez, petit.

Mademoiselle Lucile a garni une table de tout plein de bonnes choses.—Comment! c’est pour moi tout cela? lui dis-je.—Sans doute.—Mais il y en a beaucoup trop.—Eh non, non! Oh! j’aurai bien soin de vous. Après madame, je suis presque la maîtresse dans cet hôtel. Dès que je demande quelque chose, c’est à qui s’empressera de m’obéir. Le cuisinier se mettrait en quatre pour moi; le sommelier ne me regarde qu’en soupirant; tous les laquais sont mes serviteurs; M. Champagne me fait la cour; il n’y a pas jusqu’à M. le comte qui ne fasse sauter son chien pour moi en faisant avec son œil une grimace si drôle! Ah! le vieux fou!

Pendant que mademoiselle Lucile bavarde, je me bourre des friandises dont elle a chargé ma table; tout cela est délicieux, et je ne puis m’empêcher de répéter souvent:—Ah! si Pierre était avec moi, comme il se régalerait!

—Il a bon cœur, ce petit André, dit mademoiselle Lucile en me donnant une légère tape sur la joue... C’est bien, cela: nous en ferons quelque chose... Ah! mon Dieu! et moi qui oublie que madame m’attend pour s’habiller... Cela l’ennuie de paraître à ce dîner, mais elle l’a promis. C’est pourtant bien amusant d’être à table la reine du repas; car tous les hommes lui rendent hommage: c’est à qui fera l’aimable, le galant!... Ah! Dieu! que j’aimerais cela, moi!... Et madame n’y prend pas garde: elle soupire après le moment où elle sera seule avec sa fille. Moi, je regarde tout le monde à table à travers un œil-de-bœuf; j’examine les figures, je ris des mines de l’un, des singeries de l’autre... Oh! c’est amusant; mais madame m’attend... Adieu, André...—Est-ce que je ne puis pas aller jouer avec mademoiselle Adolphine?—Oh! elle va dîner avec sa mère; est-ce que madame s’en sépare jamais!... Regardez à votre fenêtre, vous verrez arriver tout le monde, vous verrez des figures bien originales: cela vous amusera. C’est dommage qu’il ne vienne pas de dames: on verrait des toilettes; mais comme madame ne veut aller dans aucune société, alors les dames ne viennent pas chez elle. Les hommes, c’est différent, ça vient toujours, ce n’est plus la même cérémonie!... Ah! mon Dieu, madame m’attend!

Lucile va s’en aller, je l’arrête pour la prier de me lire ce qu’il y a sur le papier attaché après la jolie bourse.

—Vous ne savez donc pas lire, André?

—Non mademoiselle...

—Il faut apprendre bien vite, mon ami: ne pas savoir lire!... fi! c’est honteux. Et puis, plus tard, quand on veut écrire à sa bonne amie...

—Oh! la mienne ne sait pas lire, non plus...

—Comment, André, est-ce que vous avez déjà une bonne amie?

—Est-ce que ce n’est pas notre mère, mademoiselle, qui est notre bonne amie?

—Si, André, si... c’est... Ah! que je suis bête aussi d’aller lui parler de ça!... Voyons ce qu’il y a sur le papier: Pour André, pour ses menus plaisirs; cela veut dire que la bourse est pour vous, que vous pouvez disposer à votre gré de ce qui est dedans.

—Quoi! tout cela?

—Oh! madame est généreuse!... Voyons ce qu’il y a dedans: Vingt... trente... trente-six francs... c’est bien gentil! Avec trente-six francs on a bien des choses!

—Mais je n’ai besoin de rien, mademoiselle.

—Alors on met de côté, on amasse, et il vient un temps où l’on est bien aise de trouver cela: c’est ce que je fais, moi. Je pourrais m’acheter mille choses, mais je ne suis point coquette; il est vrai que madame me donne toutes ses robes et ses bonnets. Je ne suis pas si grande que madame, mais j’ai plus de hanches. Voilà une robe qu’elle n’a portée que trois fois. Elle la trouvait vilaine... moi, je n’ai pas voulu dire le contraire; mais n’est-il pas vrai, André, qu’elle est fort jolie, cette robe-là, et qu’elle me va très-bien?... Ah! mon Dieu! et madame qui m’attend!... et voilà qu’il est six heures!... Adieu, petit André; si j’ai le temps, je reviendrai causer avec vous.

Mademoiselle Lucile est partie cette fois. J’ai fini de dîner; le bruit des carrosses m’attire à la fenêtre: je vois entrer de belles voitures dans la cour de l’hôtel; des messieurs en descendent, mais ils sont presque tous en noir, et je ne vois rien d’amusant sur leurs figures. Il se fait beaucoup de mouvement dans l’hôtel; on allume des lampions qu’on place dans la cour. Les valets vont et viennent: les uns portent des plats, les autres des bouteilles; ceux-ci jurent, les autres rient. Après avoir regardé quelques instants ce tableau, je quitte ma fenêtre, et, comme j’ai contracté chez Bernard l’habitude de me coucher de bonne heure, je me mets au lit au moment où les habitants de l’hôtel commencent à dîner.

CHAPITRE XV

ESPIÈGLERIES DE M. ROSSIGNOL.

Quand je m’éveille, le plus profond silence règne encore dans l’hôtel; cependant il fait grand jour. Je me lève, je regarde à ma fenêtre, je n’aperçois personne... Tout paraît calme, tranquille dans la maison. J’ai bien envie d’aller chez Bernard; je ne les ai pas vus hier; je suis sûr que Manette est fâchée contre moi; madame m’a dit que j’étais libre d’aller voir mes bons amis: je n’y tiens plus, je veux courir chez le porteur d’eau.

Je sors de ma chambre, je descends un étage, puis un second, et me voilà dans la cour. Je ne rencontre personne, je n’aperçois pas un seul domestique. Comme on dort tard dans cette maison! Mais la porte cochère est fermée, et le portier est encore barricadé chez lui. Ah! mon Dieu! comment vais-je faire?... Je voudrais cependant bien sortir!... Je me promène de long en large dans cette grande cour; je regarde aux fenêtres... pas une ne s’ouvre; je tousse légèrement en passant contre la demeure du portier; puis je me hasarde à frapper un petit coup au carreau, puis un second... mais on ne me répond pas.

Il faut donc retourner dans ma chambre!... Je trouve cet hôtel bien triste, car il me semble que je suis privé de ma liberté. Ces gens-là sont capables de dormir encore deux ou trois heures! et pendant ce temps-là je serais si heureux près de ma sœur! Mais il faut renoncer à la voir maintenant. Je remonte mon escalier; arrivé sur mon carré, je m’arrête devant une porte qui fait face à la mienne..... Je me rappelle que madame m’a dit que mademoiselle Lucile logeait là.

La jeune femme de chambre est si bonne pour moi, qu’il me vient à l’idée de m’adresser à elle pour avoir les moyens de sortir. Je me rappelle qu’elle m’a dit qu’après madame elle était la maîtresse de la maison. On est plus courageux près d’une jolie femme; elles ont quelque chose de si aimable, de si séduisant, cela vous entraîne!... Probablement que j’éprouve déjà cette douce influence, car je frappe sans hésiter à la porte de mademoiselle Lucile.

Les jeune filles ont le sommeil léger. Bientôt j’entends que l’on approche; puis on demande:—Qui est-ce qui frappe?—C’est moi, mademoiselle... c’est André...—Comment! déjà levé, André?... Mais tu es fou d’être si matinal: il n’est pas six heures; on ne se lève qu’à huit dans cette maison, et les maîtres qu’à neuf. Que veux-tu donc faire de si bonne heure?—Ah! mademoiselle je voudrais bien aller chez le père Bernard; il y a longtemps que Manette et lui sont levés...—Eh bien! qui t’en empêche?—Mademoiselle, c’est que la porte cochère est fermée, le portier dort; j’ai pourtant frappé deux fois à son carreau. Je ne sais comment faire... Ah! que vous seriez bonne de me faire ouvrir!...—Mon Dieu! quand ces enfants veulent quelque chose... Je dormais si bien... Allons, attendez!... je ne puis pas vous ouvrir en chemise.—J’attendrai, mademoiselle.

Lucile est vive: au bout de deux minutes elle ouvre sa porte, elle a passé un petit jupon, une camisole garnie, et mis sur sa tête un joli fichu de soie. Quoique je n’aie que onze ans et demi, la vue de la jeune femme de chambre dans ce simple négligé, qui la rend plus piquante, me trouble et me fait rougir sans que je sache pourquoi. Mademoiselle Lucile n’a que dix-huit ans; elle est bien faite, elle a des formes un peu prononcées; mais sa jambe est fine et son pied mignon; ses yeux sont vifs et malins, son nez est retroussé, sa bouche fraîche: ce n’est point une beauté, mais c’est un joli minois de fantaisie, capable d’en faire naître beaucoup: enfin elle a de ces tournures de grisette qui font envie à beaucoup de grandes dames et qui détournent maints honnêtes gens de leur chemin.

Je reste tout honteux et les yeux baissés devant mademoiselle Lucile. Elle sourit de mon air gauche et embarrassé, je crois qu’elle en devine la cause; puis elle passe lestement devant moi et descend légèrement l’escalier en me disant:—Eh bien! venez donc, petit André; à quoi pense-t-il là?

Je ne pensais pas, j’étais bien aise sans savoir de quoi. Sa voix me tire de cette espèce d’engourdissement, je la suis. Arrivés près de la loge du portier, elle me montre un cordon:—C’est cela qu’il faut tirer, me dit-elle, quand on veut qu’il nous ouvre la porte. En effet, elle a tiré cette sonnette qui répond chez le portier, et au bout d’un moment la porte cochère s’ouvre. Ah! que je suis content de me voir dans la rue.—Ne soyez pas trop longtemps! me crie Lucile. Je ne l’écoute pas... Je suis déjà loin.

En fort peu de temps, j’arrive chez Bernard; le bon Auvergnat tâchait de consoler sa fille, qui, ne m’ayant pas vu la veille, pensait déjà qu’elle ne me reverrait plus. Ma présence ramène la joie dans leur demeure; je leur conte tout ce qui m’est arrivé, tout ce que j’ai fait depuis la veille.—Sois bien sage, bien obéissant, me dit le porteur d’eau; sois digne des bontés de cette grande dame, et puisque te voilà dans le chemin de la fortune, suis le filet de l’eau, mon garçon, il n’y a plus qu’à se laisser aller.

Le père Bernard va à son ouvrage; mais je puis rester jusqu’à neuf heures avec Manette. Que ce temps nous paraît court! Ma pauvre sœur est si contente d’être avec moi!—Si tu deviens un gros monsieur, me dit-elle, tu ne nous oublieras pas, André? et tu nous aimeras toujours?

Je promets à Manette de venir la voir tous les matins; cette assurance lui rend un peu de gaieté, et je la laisse moins triste. Il me semble que je dois aussi aller chez celui qui s’est montré si bon pour moi, et je me rends chez M. Dermilly.

—Je t’attendais, me dit-il. Viens me voir les jours où je n’irai point à l’hôtel. Je lui parle de ma protectrice, de ses bontés pour moi; il paraît prendre beaucoup de plaisir à m’entendre parler de madame; c’est bien naturel, elle est si bonne!

De retour à l’hôtel, je m’aperçois que les domestiques me regardent du coin de l’œil; puis je les entends chuchoter entre eux:—C’est le protégé de madame. Et ils me saluent très-humblement; ils paraissent surpris de ce que je leur rends leurs politesses; est-ce qu’on ne rend pas les saluts quand on est bien mis?

Madame me fait demander; je lui conte tout ce que j’ai fait. Quand je viens à parler de ma visite chez M. Dermilly, elle me fait répéter tout ce qu’il m’a dit, puis m’engage à aller le voir souvent. Je veux remercier madame pour la bourse dont elle m’a fait présent.—Fais-en bon usage, André, me dit-elle, et tous les mois tu en recevras autant.

On me règle l’emploi de ma journée: jusqu’à quatre heures, je dois travailler dans ma chambre, où mes maîtres se rendront; puis je descendrai chez madame jusqu’à l’heure du dîner; et le soir, j’y retournerai encore jouer avec mademoiselle Adolphine, à moins que madame ne sorte ou n’ait du monde.

Les premiers jours qui suivent ce changement d’existence me semblent bien longs, bien monotones; ce travail sédentaire est si nouveau pour moi! Mais bientôt le désir de mériter les bontés de ma bienfaitrice me fait surmonter les dégoûts de mes premières études; je veux, à force d’application, lui prouver que je suis digne de ses bienfaits. Au bout de quelque temps je trouve dans ce que l’on m’apprend des jouissances nouvelles; mon esprit s’ouvre à d’autres lumières: mon jugement se forme, mes idées semblent s’agrandir; je commence à éprouver les doux fruits du travail: plus j’étudie, plus je sens le prix de l’éducation.

Madame la comtesse est si bonne, elle voit mes progrès avec tant de plaisir, que cela redouble mon désir de bien faire. M. Dermilly m’encourage aussi; il prétend que je fais ce que je veux. Et la petite Adolphine, en causant avec moi, n’entend plus dans mon langage ces fautes grossières que je devais faire autrefois, et dont cependant je ne l’ai jamais vue se moquer. Aussi bonne que sa mère; au récit de l’infortune d’un malheureux; ses yeux se remplissent de larmes; elle ne se console point qu’on ne lui ait promis de le secourir. Elle me nomme son petit André. Quand elle n’a pas bien fait quelque chose, on lui dit:

—André ne descendra pas jouer avec toi, et aussitôt l’aimable enfant s’efforce de contenter ses maîtres.

Presque tous les matins je me rends chez le père Bernard. Si l’éducation change mes manières et mon langage, je sens bien que mon cœur ne changera pas. Mes bons amis me sont toujours aussi chers. Manette me dit en soupirant:—On fait de toi un beau monsieur... Quand tu auras beaucoup d’esprit, tu nous trouveras bien bêtes!... J’embrasse ma sœur, et je tâche de lui faire comprendre que l’esprit et la sensibilité sont deux choses que la fortune ne peut ni ôter ni donner.

Il y à six mois que je suis dans l’hôtel de M. le comte; et, depuis le jour de mon arrivée, je ne l’ai revu qu’une seule fois; il a jeté sur moi un regard dédaigneux; je l’ai entendu murmurer entre ses dents:—C’est le petit Savoyard. Puis, il a caressé son chien. Que je sois heureux de ne point le voir plus souvent! Mais quand il se rend chez madame, ce qui est fort rare, les aboiements de César m’avertissent, et je me sauve bien vite dans ma chambre.

Mademoiselle Lucile est toujours aussi complaisante pour moi, et je me suis aperçu qu’on est heureux d’être dans ses bonnes grâces. Le portier montrait de l’humeur d’être réveillé presque tous tes matins par moi: mademoiselle Lucile lui a dit que je devais sortir quand je le voulais, et il n’a plus murmuré. M. l’intendant se permettait de ricaner en me voyant: mademoiselle Lucile lui a dit qu’elle en avertirait madame, et M. Champagne est devenu très-poli avec moi. Enfin, il n’est personne dans l’hôtel qui n’éprouve l’influence du cotillon de la jeune femme de chambre. Il est mille détails auxquels la maîtresse ne peut descendre; mais rien n’échappe à la suivante: et pour être heureux chez les grands, je m’aperçois qu’il ne faut pas être mal avec les petits.

Grâce aux bontés de la généreuse Caroline, je suis possesseur de près de neuf louis; j’ai suivi les conseils de Lucile, j’ai amassé, mais c’est dans l’intention de faire un joli cadeau à Manette. Je veux offrir à ma sœur un présent de quelque valeur; et je ne sais encore à quoi m’arrêter. Ma mère est pour longtemps à son aise: il me semble juste de prouver ma reconnaissance à ceux qui m’ont recueilli à mon arrivée à Paris, et je suis bien sûr que ma mère approuvera ma conduite. La somme que j’ai est maintenant assez forte: que vais-je acheter? A mon âge, on peut être trompé. J’ai envie de consulter mademoiselle Lucile; et pourtant je voudrais bien agir de moi-même, bien certain que ce qui aura été choisi par moi plaira davantage à ma sœur.

Toutes les fois que je sors, j’emporte ma bourse sur moi; je m’arrête devant les boutiques; j’admire des châles, des étoffes; mais Manette ne porterait point cela. Une montre serait un bien joli présent; mais avec huit louis a-t-on une montre?... Je me figure que cela doit coûter plus cher...

Un matin, en me rendant chez M. Dermilly, je songeais à une montre charmante que je venais de voir chez un horloger, lorsque, devant la porte du peintre, j’aperçois un homme qui se promène, tenant sous son bras une boîte longue en bois blanc, et fredonnant un air d’opéra-comique.

A sa tournure, à sa voix, à son chapeau posé sur l’oreille et à la malpropreté de son habit, je reconnais sur-le-champ M. Rossignol, le modèle qui mangeait les confitures de Thérèse, et a manqué de faire mourir de peur la vieille cuisinière.

De son côté, Rossignol me toise, m’examine, puis vient à moi en faisant tourner son bambou et en me souriant de l’air d’un homme qui retrouve un de ses amis intimes.

—Eh! c’est toi, mon petit!... je ne me trompe pas... je t’ai vu là-haut dans l’atelier... Peste! comme nous sommes beau!... quel genre!... Il paraît que ça va bien!... Est-ce que tu poses chez quelque milord amateur?—Non, monsieur, je ne pose point...—Eh bien! tu as tort, tu as une figure taillée pour les modèles, tu es bien fait... tu grandis... tu seras moulé en Apollon; crois-moi, pose, jette-toi dans les beaux-arts, il n’y a que ça pour être heureux. Imite-moi, sois artiste... Les arts, vois-tu... les arts sont à la vie ce que le soleil est aux petits pois: ils sucrent tous les moments de notre existence. Un artiste est libre comme la mouche à miel, excepté quand il n’a plus le sou... ce qui m’arrive dans ce quart d’heure; mais