Et messieurs les peintres ont comme ça des boutades... ils abandonnent l’antique, ils aiment mieux peindre des culottes que des muscles; mais il faut toujours revenir à la bonne école; les Grecs et les Romains seront toujours le corps de réserve. Je vous demande un peu si l’on doit comparer un homme en pantalon et en bottes avec un beau torse, de belles jambes, une chair bien mâle!... Enfin je me promène en attendant que les antiques reparaissent avec plus de vigueur que jamais. J’avais envie de me représenter chez M. Dermilly; je suis sûr qu’il ne pense plus à notre petite discussion; mais si la vieille m’ouvre la porte, elle est capable de me jeter son eau de vaisselle dans les yeux. J’ai préféré me promener dans la rue, espérant saisir M. Dermilly au passage. Mais toi, que fais-tu, mon petit?—Je suis chez madame la comtesse de Francornard, qui veut bien me faire donner de l’éducation.—La comtesse de Francornard!... voilà un nom qui n’est ni grec ni romain; cela sent le français à une lieue de loin... Et il paraît qu’on mange bien chez ta comtesse!... tu es joliment remplumé!—Oh! madame est si bonne! Chez elle on n’a rien à désirer... Elle me donne aussi de l’argent pour mes menus plaisirs... et je vais faire un cadeau à Manette.—Qu’est-ce que c’est que ça, Manette?—C’est la fille du père Bernard, le porteur d’eau... chez qui j’ai logé longtemps... c’est ma bonne sœur; je l’aime comme si j’étais son frère!...—J’entends:
Eh bien! mon petit, si tu veux faire un joli cadeau à Manette, j’ai justement ton affaire sous mon bras...—Vraiment?—Oh! c’est un coup du hasard!... Je viens de faire la visite de rigueur chez madame Rossignol quand les monnaies sont en fuite; mais néant!... La chère femme, qui se doutait peut-être que j’allais arriver, et qui craignait que je ne vinsse encore lui enlever Fanfan pour poser dans le Sacrifice d’Abraham, était sortie avec mon héritier dès les premiers rayons de Phébus. Cependant, comme j’ai eu l’adresse de me munir d’une double clef du domicile conjugal, j’ai pénétré dans l’asile de l’innocence, où j’espérais qu’on aurait mis le pot au feu; mais rien... la marmite renversée... pas de quoi faire un potage aux croûtons... Dans ma fureur, je fouille dans les armoires... Faute de légumes, je me jette sur les immeubles; mais madame Rossignol et mon héritier ont la funeste habitude de porter toute leur garde-robe sur eux. Je ne trouve que quelques assiettes écornées, quelques tasses fêlées, que, faute de mieux, j’allais prendre sous mon bras et aller étaler dans la rue en criant: Voilà le restant de la vente!... lorsqu’en fouillant dans le fond d’un vieux buffet je découvre cette boîte; je l’ouvre... ô bonheur! j’y trouve la seringue de madame Rossignol. Elle est superbe et presque neuve... il n’y a que cinq ans qu’elle s’en sert; j’ai laissé là toute la vaisselle, et m’en suis allé avec ce meuble précieux sous mon bras. J’allais le vendre pour déjeuner et dîner, quand je t’ai rencontré. Mon cher ami, il vaut mieux que tu profites du bon marché qu’un autre. D’ailleurs, tu veux faire un cadeau à ta sœur, à ta jeune amie, à la compagne de tes premiers ans, et que peux-tu lui offrir de mieux qu’une seringue? objet utile, meuble nécessaire, que l’on retrouve avec joie dans toutes les phases de la vie! Tu aurais donné à Manette quelque joujou, quelque colifichet qui ne l’aurait amusée qu’un moment; mais ceci!... quelle différence! elle ne s’en servira pas une fois sans penser à toi, sans donner un soupir à ce bon André, dont la générosité ne lui sera point stérile... Enfin, mon ami, en offrant ce présent, tu donnes une preuve de la maturité de ta raison, et tu peux être certain que le père le plus rigide n’y verra aucune tentative de séduction.
En finissant son discours, Rossignol ouvre la boîte et me fait admirer l’objet qu’elle renferme; cependant, malgré tous ses efforts pour me séduire, j’avoue que je regardais la seringue avec indifférence, et que cela ne me semblait pas devoir être un cadeau bien agréable à Manette.
—Eh bien! mon petit, tu ne dis rien? reprend Rossignol, vois comme c’est brillant!... comme c’est net!... Je ne t’offre pas de l’essayer, ça va tout seul... Tiens, comme c’est toi, et que notre connaissance s’étant faite dans l’atelier, je te regarde comme un artiste, tu auras le meuble pour cent sous, et la boîte par-dessus le marché... Hein? c’est pour rien... mais je t’aime parce que tu es gentil; et puis, je n’ai pas mangé depuis hier matin, et je sens que l’horloge a besoin d’être remontée.
—Vous n’avez pas mangé depuis hier? dis-je en tirant vivement ma bourse de ma poche. Oh! tenez... tenez, monsieur Rossignol, que ne disiez-vous cela plus tôt, je ne vous aurais pas fait attendre si longtemps.
Aussitôt je fouille dans ma bourse: à la vue de l’or qu’elle renferme, Rossignol semble frappé de stupéfaction; puis il se gratte l’oreille, renfonce son chapeau sur le côté, se pince plusieurs fois les lèvres et paraît réfléchir profondément. Je tiens à la main une pièce de cent sous que je lui présente en disant:—Prenez donc cela, monsieur Rossignol, et allez déjeuner; vous devez avoir bien faim.
Il me regarde avec attention, prend la pièce de cent sous, qu’il met dans sa poche, puis tire son mouchoir et le porte sur ses yeux en poussant un profond soupir.
—Oui, sans doute, j’ai faim, dit-il au bout d’un moment; mais, hélas!... je ne suis pas le seul!... Ah! mon cher petit André! vous dont le cœur paraît sensible, qu’auriez-vous fait... si vous aviez vu... ce que j’ai vu hier au soir?
—Qu’avez-vous donc vu? lui dis-je ému du ton pathétique qu’il vient de prendre et le voyant se frotter les yeux avec le coin de son mouchoir, comme s’il polissait de l’acajou.
—Mon ami, Paris est une ville bien dangereuse pour les cœurs sensibles!... on est souvent mis à de rudes épreuves. Heureux le Mécène qui peut répandre avec profusion ses magnificences depuis le rez-de-chaussée jusqu’au sixième étage, et dont l’œil découvre, sous l’habit râpé de l’infortune, le mérite et les talents aux prises avec le malheur et les punaises!...—Enfin, monsieur Rossignol?—Un instant, mon petit, nous arrivons: hier au soir, je revenais de battre quelques entrechats au salon de Flore; je chantais, suivant mon habitude, toujours gai et philosophe. J’allais faire un souper réparateur... Je n’avais pas eu le temps de dîner. J’avais encore trente-trois sous dans mon gousset, fruit de mon travail et de mes économies; tout à coup, au détour d’une rue, je suis arrêté par une voix douce... de ces voix qui percent les oreilles, et on me dit en s’interrompant à chaque minute pour se moucher: Homme sensible! prenez pitié de mon père, de ma tante, de mon frère et de moi!... Il y a huit jours que nous n’avons rien pris, et les huit jours d’auparavant, nous n’avons vécu que des chats qui errent sur nos toits. Je suis fille d’un artiste; mais le malheur s’attache aux talents.
—Fille d’un artiste! m’écriai-je: conduisez-moi sur-le-champ vers votre père. Tous les artistes sont frères; je lui dois secours et protection. A ces paroles, la jeune fille, belle comme l’étoile du matin quand il n’a pas plu dans la nuit, se saisit de ma main en s’écriant:—C’est la Providence qui vous a fait passer dans ce quartier-ci! Venez rendre toute une famille au bonheur! Aussitôt elle m’entraîne, je la suis dans une allée noire comme un four; nous montons sept étages d’un escalier tortueux, je me cogne plusieurs fois le nez contre la muraille... Mais on ne sent pas tout cela quand on va faire des heureux. Enfin, je pénètre dans leur domicile... Ah! mon petit André, quel tableau!...
Le père n’a point fait sa barbe depuis quinze jours; la tante a vendu jusqu’à ses jarretières; le petit frère se promène en chemise faute de culotte... et ce sont des artistes que je vois dans cet état!... Aussitôt je fouille à mon gousset, j’en tire les trente-trois sous qui me restent, je les dépose aux pieds du vieillard et je me jette dans l’escalier sans vouloir attendre qu’on m’éclaire.—Ah! vous avez bien fait, monsieur Rossignol, de secourir ces pauvres gens!...—Certainement!... J’aurais eu cent francs, je les aurais donnés tout de même; mais malheureusement ce faible secours ne suffit pas pour les tirer de peine!... Ce matin je suis allé les voir un moment: qu’ai-je appris!... Un propriétaire sans humanité va les mettre dans la rue, un créancier barbare va conduire le vieillard en prison, si aujourd’hui ils ne trouvent pas huit ou neuf louis pour les payer. O Dieu!... un artiste dans la rue!... un enfant sans culotte!... une famille sans asile!... Ah!... si j’étais riche, quel bonheur de les secourir!... Mais, hélas! je n’avais plus que cette seringue! et j’allais encore la partager avec eux.
En finissant ces mots, Rossignol se cache entièrement la figure avec son mouchoir, et pousse des gémissements comme s’il allait se trouver mal. Je me sens attendri; je me représente cette famille dans la misère, ce vieillard que l’on va conduire en prison. Je regarde ma bourse, et je me dis:—Avec cela je puis les rendre au bonheur; Manette peut attendre mon cadeau, sur lequel d’ailleurs elle est loin de compter; ne vaut-il pas mieux employer cet argent à secourir des infortunés? Oui, oui, et, à ma place Manette en ferait autant.
Aussitôt je verse le contenu de ma bourse dans la main de Rossignol, qui justement la tendait vers moi.—Tenez, lui dis-je, prenez cet argent, c’est tout ce que je possède; mais j’espère que cela sera suffisant pour sauver ces malheureux.
—Sensible enfant! j’avais bien jugé ton cœur, s’écrie Rossignol en mettant l’argent dans sa poche et me glissant la boîte sous le bras. Tu fais là une action superbe!—Surtout n’en parlez pas à M. Dermilly.—Oh! sois tranquille, je n’en parlerai à personne. Ces choses-là doivent rester secrètes, ça en double la beauté. Adieu, mon petit André, je vole près du vieillard malheureux... Va porter ton présent à Manette, et regarde-moi comme ton ami.
Quel nouveau jour pour moi, Quel heureux changement!
Rossignol est parti comme un trait. Je reste là avec la seringue sous le bras. Irai-je l’offrir à Manette?... Non, il me semble que ce n’est pas un présent à faire à une jeune fille de douze ans. Ma sœur se moquera de moi si elle croit que je lui ai acheté cela, et je ne veux pas lui dire par quelle circonstance je m’en trouve possesseur. Décidément je ne la lui porterai point, et, puisque je n’ai plus d’argent, il est inutile que j’aille admirer les boutiques: retournons à l’hôtel.
Je reprends le chemin de ma demeure, assez embarrassé de ce meuble que je tiens sous mon bras. Je traverse rapidement la cour, enchanté de ne trouver personne; mais sur mon carré, au moment où je vais entrer dans ma chambre, je me trouvé vis-à-vis de mademoiselle Lucile, qui sort de la sienne.
—Ah! vous voilà, André? vous avez été bien longtemps dehors; madame vous a fait demander. Qu’est-ce que vous tenez donc sous votre bras?—Oh! ce n’est rien, mademoiselle.—Vous avez fait des emplettes à ce qu’il me paraît? On a touché son trésor... Eh bien!, comme il se sauve! Pourquoi donc êtes-vous si pressé, monsieur André?—Je ne suis pas pressé... mais... je...—Il faut que je sache ce que vous avez achète; je suis curieuse d’abord: eh bien! André, est-ce qu’on ne peut pas voir cela?—Ce n’est pas bien intéressant, mademoiselle—Oh; comme il rougit! je gage que c’est un présent pour sa Manette, qu’il aime tant, et dont il me parle sans cesse. Il me semble que pour faire vos achats, vous auriez bien pu me consulter... Je sais mieux marchander qu’un enfant: cela n’a que douze ans, et cela veut déjà agir comme un homme! Voyons donc cela, monsieur. Oh! vous ne rentrerez pas dans votre chambre que je ne sache ce que c’est... et plus vous y mettrez de mystère, plus j’aurai envie de le savoir.
Mademoiselle Lucile se place devant moi: il n’y a pas moyen de lui échapper; elle s’empare de la boîte, l’ouvre, et part d’un éclat de rire qu’elle ne peut plus modérer.
—Que vois-je! ah! ah! ah! c’est trop drôle! Ah! ce pauvre André!... quel heureux choix il a fait... ah! ah! une... mais c’est qu’elle n’est pas neuve encore!... Et voilà ce que vous allez offrir à votre petite Manette!... Elle est donc malade, cette pauvre Manette?
—Non, mademoiselle, non; elle n’est point malade... et ce n’est pas pour elle que j’ai acheté cela, dis-je avec un dépit qu’augmente encore la gaieté de la jeune femme de chambre, qui ne peut pas me regarder sans partir d’un éclat de rire.
—Comment! c’est pour vous, André? Mais, mon ami, si vous aviez tant envie de ce meuble, que ne parliez-vous? il n’en manque pas à l’hôtel...
Je reprends ma boîte, et je rentre brusquement dans ma chambre, d’où j’entends encore rire mademoiselle Lucile.—Mon Dieu! si elle allait parler de cela! Mais madame m’a demandé, il faut descendre. Où vais-je mettre mon nouveau meuble?... Je le fourre sous mon lit, et je me rends près de ma protectrice.
La maligne Lucile y est déjà, et au sourire que madame laisse échapper en me voyant, je ne doute plus qu’elle ne soit instruite. Mon embarras est au comble; mais madame est si bonne, qu’elle s’empresse, pour le faire cesser, de me parler de M. Dermilly. Cependant il me semble toujours la voir sourire, et mademoiselle Lucile se pince les lèvres pour ne pas éclater encore. Jamais je n’ai été si mal à mon aise... Est-ce donc là le fruit que l’on devrait retirer d’une bonne action? Ah! si l’on savait ce que j’ai fait! certainement on ne se moquerait pas de moi, mais on ne doit point dire ces choses-là.
Le lendemain de cet événement, pendant que je travaille dans ma chambre, j’entends doucement ouvrir ma porte, et mademoiselle Lucile paraît devant moi. Son premier soin en entrant est de jeter des regards curieux autour d’elle: sans doute elle cherche où j’ai placé mon emplette, mais je l’ai cachée sous mon lit.
Mademoiselle Lucile vient à moi d’un air mystérieux:—Mon petit André, il faut que vous me rendiez un service.—Un service! mademoiselle... Oh! parlez, tout ce qui dépendra de moi...—Je connais votre obligeance, et je suis bien sûre que vous ne me refuserez pas. D’ailleurs ce sont de ces services que l’on se rend réciproquement entre amis.—Qu’est-ce donc, mademoiselle?—Vous devez avoir de l’argent, André; car vous m’avez encore dit dernièrement que vous amassiez pour faire un présent à votre bonne amie Manette... et, à coup sûr, vous n’avez pas tout dépensé en seringue...
Mademoiselle Lucile recommence à rire comme hier; moi, je deviens rouge et embarrassé: je m’aperçois d’ailleurs qu’elle m’examine avec attention; je balbutie enfin:—Pourquoi cela, mademoiselle?
—C’est que je veux acheter quelque chose de fort joli, mais c’est un peu cher, et il me manque vingt francs: voulez-vous me les prêter, André, pour quinze jours seulement?... cela ne vous contrariera pas?—Mademoiselle, je le voudrais bien, mais...—Eh bien! mais... parlez donc?...—Je ne peux pas...—Vous ne pouvez pas?.... Comment, monsieur André, vous n’avez pas assez de confiance en moi pour me prêter cette somme?... Ah! fi! monsieur, c’est mal d’être aussi méfiant!—Ah! mademoiselle! pouvez-vous penser cela!... Si j’avais de l’argent, tout serait à votre service...—Si vous en aviez!... quoi!... vous n’en avez plus?—Non, mademoiselle, je l’ai dépensé...—Dépensé... Vous avez donc fait un beau cadeau à votre sœur?...
Je prononce bien bas:—Oui, mademoiselle... il m’en coûte de mentir; mais dire que j’ai tout donné pour les malheureux, cela serait ôter le mérite du bienfait; d’ailleurs Rossignol m’a recommandé le secret. Cependant Lucile ne semble pas convaincue; je l’entends murmurer:—Ce n’est pas clair... Il y a quelque chose là-dessous... je le découvrirai. Et elle s’éloigne en me disant:—Adieu, monsieur André; je n’aurais pas cru que vous eussiez déjà des secrets.
Au bout de quelque temps, je m’aperçois qu’on veut s’assurer où je vais quand je sors. Si je reste plus longtemps chez Bernard, on s’informe si je suis allé ailleurs; il me semble enfin que l’on surveille ma conduite. Je ne fais point de mal, je ne crains point qu’on connaisse mes actions. Cependant, je vois avec peine que la jeune femme de chambre ne me témoigne plus la même amitié, il règne maintenant dans ses discours quelque chose d’ironique, et souvent je l’aperçois à l’instant où je l’attends le moins, qui semble me guetter et vouloir épier mes moindres actions.
Grâce à la générosité de madame, je pourrai bientôt faire à Manette ce présent projeté depuis si longtemps. Je n’ai pas vu Rossignol; il est vrai que M. Dermilly est absent depuis deux mois, et je n’ai pas été depuis ce temps dans son quartier. Encore quelques jours, et je recevrai ce que ma protectrice me donne tous les mois; cela me fera six louis, car il y a bientôt quatre mois que j’ai donné tout ce que j’avais. J’attends avec impatience ce moment pour réaliser enfin mon projet.
Mais Rossignol n’avait point, comme on le pense bien, été porter à des infortunés l’argent qu’il avait reçu de moi, et mes économies avaient servi au beau modèle pour aller faire belle jambe dans les guinguettes et mener ses conquêtes dans des cabinets particuliers. Jamais Rossignol n’avait possédé plus d’un louis à la fois; quand il se vit deux cents francs dans la poche, il se crut électeur du grand collège. Cependant, s’étant un peu calmé, il commença par examiner ses vêtements: son habit, couvert de taches d’huile, ne convenait plus à un richard; il en avait un autre dans un certain endroit, où on le lui rendit moyennant quinze francs; Rossignol fit ensuite l’emplette d’une paire d’escarpins enjolivés de larges rosettes; puis il acheta un beau foulard rouge qu’il mit autour de son cou, et dont les bouts fort grands furent étalés avec art sur sa poitrine, afin de cacher une chemise qui semblait plutôt appartenir à un serrurier qu’à un milord.
Tous ces achats faits, Rossignol recompta son argent; il ne lui restait plus que sept louis. Il sentit qu’il était temps de s’arrêter, et qu’il ne fallait pas mettre tout à sa toilette. Son pantalon, serré par le bas, avait reçu des accrocs qui avaient nécessité quelques reprises, lesquelles n’étaient point perdues; mais, en examinant cette partie de son vêtement, Rossignol se disait:—Ce ne sera pas sur les reprises que les belles attacheront leurs regards. Son gilet à larges raies était usé du haut; il replia le collet en dedans, et en fit un gilet à châle; son chapeau était la partie la plus maltraitée de son costume, mais il pensa qu’en le posant un peu plus de côté, ce qui devait ajouter à l’expression agaçante de sa physionomie, on ne remarquerait pas que les bords étaient usés et que le fond ne tenait plus.
Ayant ainsi fait la revue de son costume, Rossignol ne voit pas dans la capitale d’homme qui puisse lui être comparé pour la tournure, les formes et l’élégance; d’une main faisant tourner sa grosse canne, de l’autre faisant sonner ses écus, et le menton enfoncé dans le foulard qui lui monte jusqu’à la bouche, il se lance dans les plaisirs, mène ses belles à l’Ile d’Amour et à Kokoli, et devient pendant trois semaines l’homme à bonnes fortunes de la Courtille et de Charonne.
Mais sept louis ne durent pas longtemps lorsqu’on tranche du grand seigneur. Rossignol vient de dépenser son dernier écu, et il voit avec effroi le moment où il faudra aller poser pendant huit heures pour cent sous, ce qui est beaucoup moins agréable que de valser ou de danser la course. Quand on a pendant trois semaines vécu dans les plaisirs, le travail semble encore plus pénible; d’ailleurs Rossignol a toujours été paresseux. Il reporte son habit en dépôt, et avec le produit prolonge encore le temps de sa grandeur; mais, cet argent dépensé, il n’a plus rien avec quoi il puisse en faire, et depuis qu’il a pris à sa femme le meuble utile qu’elle avait cru à l’abri de sa rapacité, madame Rossignol ne laisse chez elle aucun objet dont son époux puisse tirer parti.
Il faut donc se décider à faire encore ou le Grec ou le Romain. Mais le souvenir de ses plaisirs passés trouble le modèle, et ne lui permet plus de bien poser. Les peintres se plaignent de son peu de tranquillité, et Rossignol dit qu’il a des inquiétudes dans les jambes quand la pensée de la vie délicieuse qu’il a menée lui arrache un mouvement de dépit.
Un beau jour, tout en faisant Antinoüs, Rossignol pense à moi, et songe qu’en mettant de nouveau mon bon cœur et mon inexpérience à contribution, il lui sera facile d’avoir de l’argent. Cette idée est un trait de lumière, il s’étonne de ne l’avoir pas eue plus tôt; et, au sortir de sa séance, il court se placer en faction devant la porte de M. Dermilly; mais il m’attend en vain pendant plusieurs jours, car M. Dermilly n’est pas à Paris.
Cependant Rossignol veut absolument me voir; plus il réfléchit à ma confiance, à mon humanité, plus je lui semble un trésor dans lequel il pourra, en agissant avec adresse, puiser continuellement, la somme que je possédais lui faisant présumer que j’ai beaucoup d’argent à ma disposition.
Impatient de me retrouver, il se rappelle enfin que je lui ai dit que j’étais chez M. le comte de Francornard, où l’on me comblait de bontés. Sur-le-champ il se met en route, court tous les quartiers de Paris en demandant M. le comte de Francornard, et parvient à savoir où est situé son hôtel.
Aussitôt Rossignol nettoie de son mieux son habit couvert d’huile; il frotte ses souliers avec de la mie de pain faute de cirage anglais; tire artistement son pantalon, rentre le haut de son gilet en petits rouleaux, met sa cravate tellement haute que sa bouche ne se voit plus, pose son chapeau sur l’oreille gauche, se fait deux boucles sur l’œil droit, et, la canne à la main, le bras gauche arrondi, s’achemine d’un air fier et insolent vers l’hôtel de M. le comte, marchant sur la pointe du pied, et choisissant les pavés comme s’il avait peur de gâter sa toilette.
Arrivé dans la cour de l’hôtel, le concierge l’arrête:—Où allez-vous, monsieur?... Rossignol répond d’un air résolu:—Chez mon ami... Et il veut passer. Mais comme sa tournure n’inspire pas de confiance au concierge, celui-ci sort de sa loge, et court barrer le passage à Rossignol en lui disant:—Un moment donc, monsieur! Et quel est votre ami? On n’entre pas comme cela dans l’hôtel de monsieur le comte.—Mon ami, c’est le jeune André, le fils adoptif de M. le comte.—Le fils adoptif...—Sans doute... Le petit Francornard, si vous aimez mieux.—Le petit Francornard?...—Eh! oui!... Est-ce que vous ne comprenez pas?...—M. le comte n’a pas de fils, il n’a qu’une fille.—Eh! sacrebleu! je vous dis que si, moi; je l’ai encore vu, il n’y a pas quatre mois, beau comme un soleil, qui sortait d’ici.... un jeune homme de douze ans à peu près, qui paraît déjà en avoir quatorze.—Ah! c’est le petit André, le protégé de madame, que vous demandez?...—Eh! qu’il soit le protégé de madame ou de monsieur, qu’est-ce que ça fait, tout cela?... Il loge ici, n’est-ce pas?—Oui, oui, je vous comprends maintenant.—C’est bien heureux. Enseignez-moi alors sa chambre... Je serai bien aise de lui parler en particulier.—Tenez, prenez ce vestibule au fond, puis tournez à gauche, le second escalier...—C’est bon, c’est bon.
Et Rossignol s’avance en disant:—Ces drôles-là, font-ils leurs embarras! il semble qu’on entre chez le roi de Maroc.
Arrivé sous le vestibule dans lequel donnent deux escaliers, Rossignol ne se rappelle plus lequel on lui a dit de prendre; mais ne se souciant plus d’aller reparler au concierge, il monte au hasard, traverse plusieurs pièces, admirant la beauté des tentures et des draperies, et se dit en avançant:—Sacredié! mon petit bonhomme est bien logé; j’ai là une connaissance qu’il fait bon de soigner, c’est un véritable lingot que j’ai trouvé là.
Des laquais qui bâillent en attendant les ordres de leur maître demandent à Rossignol où il va; et celui-ci, sans se déconcerter, répond fièrement:—Chez mon intime ami. Les valets le regardent avec surprise; mais comme la hardiesse impose toujours, surtout aux subalternes, ceux-ci, qui auraient repoussé un pauvre homme humble et timide, laissent passer M. Rossignol, qui arrive dans l’appartement où, suivant son habitude, M. de Francornard était en conférence avec son intendant et son cuisinier.
Le laquais de garde devant la porte demande à Rossignol son nom. Celui-ci dit au valet:—Pourquoi faire?—Pour vous annoncer.—Est-ce que je ne m’annoncerai pas bien moi-même?—Ce n’est pas l’usage.—Ah! f...! que de façons pour parler à ce petit drôle!... Eh bien! annonce Rossignol, premier homme de l’Europe pour les torses.
Le valet se fait répéter deux fois cette phrase; et va enfin la rapporter à M. le comte, qui la fait aussi recommencer, puis regarde Champagne et son cuisinier en murmurant:—Rossignol... le premier pour les torses... Comprends-tu cela, Champagne?...—Ma foi! non, monsieur... Je ne connais pas de Rossignol!... Les torses... Eh! mais ne serait-ce pas quelque nouvelle sauce qu’on vient d’inventer?—Qu’en dites-vous monsieur le chef?...—Monsieur le comte, je crois que c’est une nouvelle manière pour accommoder les têtes de veau.—Ah! diable!... ceci est fort intéressant; cet homme-là sera venu à mon hôtel sur le bruit de mes connaissances culinaires et sur la réputation de mes dîners... Faites entrer M. Rossignol, je serai charmé de le voir.
Pendant ce colloque, le beau modèle impatienté de faire antichambre, frappait avec force de son bâton sur le parquet, tout en chantant avec roulades:
Enfin le valet revient lui dire:—Vous pouvez entrer, monsieur Rossignol.—Ce n’est pas sans peine, dit celui-ci; et il pénètre dans le cabinet de M. le comte, où il fait son entrée en donnant un violent coup de canne sur la tête de César qui était venu sauter après lui, et qu’il chasse en criant:—Allez coucher, coquin!... Ce misérable chien qui vient mettre ses pattes sur mon habit... Reviens-y! et je te donnerai un tourniquet qui te mettra pour quinze jours sur le flanc!
Cette entrée ne prévient pas M. le comte en faveur de l’étranger, et Champagne, considérant l’habit de M. Rossignol, ne peut s’empêcher de sourire de la crainte que celui-ci témoignait que le chien ne mit ses pattes dessus. Cependant, comme un homme qui connaît une nouvelle manière d’accommoder les têtes de veau mérite des considérations particulières, on pardonne à celui-ci son originalité; et M. le comte lui fait signe de s’asseoir; ce que Rossignol fait, après s’être dit:—Il paraît que le petit est absent; sans doute il va revenir... Je suis peut-être avec ses protecteurs; ayons de la tenue, et faisons voir que je sais ce que c’est que la bonne société.
Et pour commencer à montrer son usage du monde, Rossignol continue de faire tourner sa canne et chantonne entre ses dents; puis considérant le comte, dit à demi-voix:—En voilà un qui ne posera jamais dans les Apollons... mais ça ferait un joli petit cyclope.
—Mon ami, qui vous a envoyé vers moi? dit M. de Francornard à Rossignol.—Personne ne m’a envoyé; je suis venu de moi-même et parce que cela me convenait...—J’entends, vous avez entendu parler de mes dîners, et vous avez voulu m’offrir vos services pour le premier que je donnerai.—Vos dîners!... que la peste m’étouffe si on m’en a jamais parlé! mais c’est égal, si ça peut vous être agréable, j’en tâterai avec plaisir, et vous verrez un gaillard qui ne boude pas.—Il en tâtera!... dit M. le comte en regardant Champagne, il veut dire sans doute qu’il m’en fera goûter. Il faut que cet homme-là ait un grand talent, car il paraît bien sûr de son affaire.—C’est ce que je pense aussi, monsieur le comte.
—Mais enfin, monsieur Rossignol, qui est-ce qui vous a dit mon nom?—Eh parbleu! c’est le petit que j’ai rencontré il y a quelque temps...—Le petit... ah!... le petit qui est dans mes cuisines, sans doute?—Je ne sais pas s’il est dans vos cuisines, mais ça ne m’étonnerait pas, car je l’ai trouvé bien engraissé.—Oui... oui, dit le chef à son maître; c’est mon petit marmiton qui lui aura donné l’adresse de monsieur le comte.
—Monsieur Rossignol, je mettrai avec plaisir vos talents à l’épreuve.—Est-ce que monsieur le comte est artiste aussi, ou s’il travaille en amateur?—Oh!... je suis professeur, moi!... Monsieur le chef vous dira comment je discute mes trois services.—Les trois services?... Je n’ai jamais posé là-dedans...—Votre tête forme-t-elle comme cela un volume considérable? peut-on se mettre quatre ou six après?...—Ma tête!... Est-ce que c’est de ma tête que vous avez envie?—Sans doute.—Ah! c’est qu’ordinairement on ne me prend que pour le corps.—Comment! vous faites le corps aussi?...—Je crois bien! c’est mon triomphe!... Mais c’est égal, si ma tête vous paraît jolie pour l’antique, je suis à vous à raison de cent sous par séance.—Cent sous!... dit M. le comte en regardant tour à tour Champagne et son chef. Ce n’est, ma foi! pas cher!—Aussi cela pourrait bien être mauvais, dit tout bas le cuisinier.
—Et vous m’assurez, monsieur Rossignol, que j’aurais une bonne tête de veau? reprend M. de Francornard. A ces mots, le modèle se lève brusquement, et enfonce avec colère son chapeau sur son front en s’écriant:—Qu’appelez-vous tête de veau!... il vous sied bien, misérable modèle des Quinze-Vingts, de venir insulter un homme dont on fait tous les jours des Jupiter et des Achille!
—Qu’est-ce que cela signifie? dit M. le comte, qui, effrayé du mouvement de Rossignol, recule brusquement son fauteuil, ce qui fait de nouveau aboyer César, tandis que le modèle lève son bâton sur le chien et semblé le défier.—Expliquons-nous, monsieur, je vous prie: pourquoi êtes-vous venu ici?—A coup sûr, ce n’est pas pour vous!—Est-ce que vous ne venez pas m’offrir vos talents pour accommoder les têtes de veau d’une nouvelle façon?—Ah! pour le coup... voilà une bonne bêtise!... Dites-moi un peu, mon vieux, qui est-ce qui vous a mis dedans comme ça?...—Que voulez-vous enfin? s’écrie le comte avec colère.—Eh! morbleu! je veux voir André, mon ami, mon ancien collègue chez M. Dermilly, un enfant que j’aime et que vous élevez gratis; c’est pour lui parler que je suis venu.—Comment, drôle! et vous avez l’audace de vous présenter chez moi, de pénétrer dans mon cabinet!...—Est-ce que je savais que c’était votre cabinet?... quand je vous dis que c’est André que je cherche...—L’impertinent! et se permettre de battre César!... Ah! vous êtes l’ami du petit Savoyard! ils sont gentils, ses amis....—Plus gentils que vous, j’espère, mauvais Belisaire manqué!—Voyez un peu à quoi madame la comtesse m’expose en donnant asile à des misérables... Lafleur, Jasmin!... qu’on mette ce drôle à la porte!... Qu’on le jette par la fenêtre s’il fait encore l’insolent!
—Qu’est-ce à dire? s’écrie Rossignol en faisant taire le tourniquet à son bâton. Le premier qui aura le malheur de me toucher va voir son nez se changer en coloquinte!... Et toi, méchant borgne, prends garde que je ne t’envoie figurer au café des Aveugles.
M. le comte crie en se retranchant derrière Champagne, et le cuisinier; César court de nouveau sur Rossignol, qui d’un coup de bâton l’étend à ses pieds; les valets accourent au bruit; mais la contenance fière de Rossignol les tient en respect, et celui-ci effectue sa retraite suivi des laquais qui font semblant de le chasser, mais qui se contentent de le regarder s’éloigner. Parvenu sous le vestibule, Rossignol s’y trouve en face de mademoiselle Lucile, qui accourait s’informer de la cause du tapage que l’on entendait chez M. le comte. Elle lui demande ce qu’il veut: en deux mots, Rossignol lui conte ce qui s’est passé et le motif qui l’amène à l’hôtel. Lucile l’examine avec attention; cependant elle lui enseigne le chemin de ma chambre, et cette fois mon ami intime y arrive sans se tromper.
J’étais à étudier; j’entends quelqu’un entrer brusquement, et je vois Rossignol qui s’écrie en m’apercevant:—Ah! mille Romains!... ce n’est pas sans peine qu’on arrive jusqu’à toi, mon petit André!...—Comment! c’est vous, monsieur Rossignol?—Oui, c’est moi, qui pour te voir ai soutenu un combat contre cinq ou six escogriffes, commandés par un invalide.—Un combat?...—Mais je te conterai cela un autre jour; je te trouve, et c’est l’essentiel.—Et ce malheureux vieillard dont vous m’avez parlé?... et ses enfants?—Oh! mon garçon! toute la famille te bénit et te nomme son ange tutélaire! Ah! si tu avais vu le tableau de leur ivresse quand je leur ai porté tes dons! Ah! Dieu!... Tiens, quand je pense à cela... je ne sais plus où j’en suis.—Ils sont heureux: ne parlons plus de cela, monsieur Rossignol.—Non, tu as raison: occupons-nous de ceux pour lesquels je suis venu. André, mon ami, tu as toujours le cœur aussi bon, aussi sensible?—Je suis toujours le même, monsieur Rossignol; pourquoi cela?—Aimable enfant de la nature! il n’est pas changé! Dis-moi, as-tu de l’argent?—Mais... oui... un peu...—Eh bien! je veux de nouveau te faire goûter cette jouissance des âmes bienfaisantes qui répandent autour d’elles l’abondance... et, semblables à ces météores... à ces météores qui...—Qu’est-ce que vous voulez dire, monsieur Rossignol?—Je veux dire que j’ai découvert dans mes courses quatre autres familles malheureuses que tu peux encore rendre au bonheur: avec deux louis par famille tu en seras quitte, et tu sauveras des infortunés du désespoir. Eh bien! André, tu hésites, mon ami? Ton cœur se serait-il endurci à la cuisine de M. le comte? Si tu savais!... il y a une malheureuse mère, jeune encore, qui reste veuve avec quatorze enfants sur les bras.... Ah! Dieu! si j’étais à ta place, je ne balancerais pas... Mais, hélas! ce que je gagne suffit à peine pour soutenir mon épouse et mon jeune fils.—Mais, monsieur Rossignol, c’est que je voulais faire un présent à Manette.—Encore! mais il me semble que tu lui as donné, il n’y a pas longtemps, quelque chose d’assez gentil; il ne faut pas, mon petit bonhomme, se ruiner en cadeaux avec les femmes... Mauvaise habitude dont je veux te corriger.—Mais je n’ai que quatre louis maintenant...—Eh bien! donne-les-moi toujours, nous remettrons les deux autres familles au mois prochain. Oh! elles attendront; je te promets qu’elles ne voudront pas avoir d’autres bienfaiteurs que toi.
Je ne suis pas bien déterminé à donner encore tout ce que je possède; je ne sais quel pressentiment m’arrête. Mais Rossignol, qui voit que je balance, redouble ses sollicitations: il me parle d’une mère aveugle, de père paralytique... Je suis ému, je tire mes épargnes de mon secrétaire... elles vont passer dans les mains de Rossignol, qui déjà les dévore des yeux... lorsque Lucile paraît tout à coup, et vient se placer entre moi et le beau modèle.
A sa vue je reste interdit, comme si j’allais faire quelque chose de mal, tandis que Rossignol, fort contrarié de l’arrivée de la jeune femme de chambre, tâche de cacher sa mauvaise humeur et de prendre un air de bonhomie qui ne va pas à sa physionomie.
Lucile, qui depuis longtemps surveillait mes actions, avait été fort intriguée en voyant un homme comme Rossignol me demander, en se disant mon ami intime. Elle l’avait laissé parvenir jusqu’à moi, et, placée à l’entrée de ma porte, avait écouté toute notre conversation.
En entrant, son premier mouvement est de me prendre la main, qu’elle presse tendrement dans les siennes; puis se tournant vers Rossignol:—Monsieur, lui dit-elle, savez-vous qu’il n’est pas bien d’abuser ainsi de la confiance, de la sensibilité de cet enfant pour lui prendre le fruit de ses économies?...
Rossignol se pince les lèvres et baisse les yeux, puis prononce d’une voix fêlée:—Je suis envoyé vers mon ami par une bande d’infortunés qui connaît son âme et ses moyens, et je ne pensais pas faire mal en encourageant le petit à la bienfaisance.
—Non, sans doute, monsieur, ce n’est point mal de donner aux malheureux, et André est maître de son argent; mais encore faut-il savoir placer ses bienfaits; en croyant être humain, on est dupe quelquefois, et les épargnes de cet enfant ne doivent point servir à encourager le vice et la paresse.
A ces mots, Rossignol reprend son air tapageur, et dit à Lucile d’un ton insolent:—Que signifient ces insinuations?
—Cela signifie, monsieur, que vous avez déjà mangé l’argent d’André, auquel vous avez eu l’effronterie de donner en échange une vieille seringue...—Elle était neuve... je vais vous l’essayer si vous en doutez...—Vous venez encore aujourd’hui dans l’espoir de lui soutirer ce qu’il a amassé depuis...—Mademoiselle! je vous prie de le prendre plus bas...—Je le prendrai aussi haut que cela me plaira, et si vous faites l’impertinent, je vous ferai chasser de l’hôtel, où je vous défends dès à présent de remettre les pieds. Il vous sied bien de faire encore l’insolent après toutes les sottises que vous venez de commettre chez M. le comte—Tiens... voilà grand’chose! parce que j’ai cassé une patte à un vieux chien qui voulait salir mon habit... D’ailleurs, est-ce qu’il n’a pas assez de trois pattes pour courir après son maître qui n’a qu’un œil?—Si vous n’avez point avancé de mensonges à André, donnez-moi sur-le-champ l’adresse des malheureux pour lesquels vous veniez l’implorer. Madame la comtesse est bienfaisante: c’est elle qui se chargera de les secourir.—Ah! laissez-moi tranquille avec votre comte et votre comtesse.—Vous le voyez, vous ne pouvez pas répondre à cela. Allez, monsieur, votre conduite est bien vile! Sortez, et ne vous avisez plus de vous présenter ici.—C’est bon, mademoiselle du tablier... Ça prend déjà le ton de ses maîtres... Je sors parce que ça me fait plaisir. André, je ne t’en veux pas... Nous nous reverrons... Adieu, la domestique!
Rossignol fait la grimace à Lucile, puis s’éloigne en se dandinant et en fredonnant:
—Hom! le mauvais sujet! dit Lucile en le regardant s’éloigner; elle revient vers moi, me prend dans ses bras, m’embrasse tendrement... c’était la première fois que cela lui arrivait; j’en suis encore ému, et je regarde mademoiselle Lucile, qui paraît prête à pleurer.
—Qu’avez-vous donc? lui dis-je.—Ah! que tu es bon, cher André!... et j’avais pu te soupçonner... te croire des défauts! Oh! non, je ne le croyais pas; mais je savais bien qu’il y avait du mystère; j’avais juré de le découvrir... Ah! je le sais maintenant... courons bien vite le dire à madame... Ah! que je suis contente!...
Lucile me quitte vivement. Bientôt ma protectrice me fait demander, elle paraît attendrie en me voyant. M. Dermilly, qui vient d’arriver, me presse aussi dans ses bras, et mademoiselle Adolphine m’appelle son bon André. Qu’ont-ils donc tous? et qu’ai-je fait de si extraordinaire? On me prie de raconter tout ce qui s’est passé entre moi et Rossignol; la bonne Caroline me force d’accepter une somme égale à celle que j’ai cru donner à des malheureux. Enfin, c’est à qui me fêtera, me complimentera, en me recommandant de ne plus être aussi confiant à l’avenir.
Après cet événement, madame la comtesse me témoigna encore plus d’intérêt et Lucile d’amitié; M. le comte, au contraire, me fit fort mauvaise mine, ne me pardonnant pas la cause de l’accident arrivé à César.
Grâce à la générosité de ma bienfaitrice, je puis être doublement heureux: j’enverrai en Savoie une somme égale à celle que j’ai donnée à Rossignol, et je ferai un cadeau à ma sœur. Mais, cette fois, je veux consulter Lucile; je la prierai même de se charger de faire pour moi cette emplette.
La jeune femme de chambre, satisfaite de la confiance que je lui témoigne, m’achète une jolie petite montre d’or: et cela coûte bien moins cher que je ne pensais. Je saute de joie en voyant ce bijou. Quel plaisir cela va faire à Manette! Lucile m’examine avec attention toutes les fois que je parle de ma sœur...—Vous l’aimez bien, me dit-elle, cette petite Manette?...—Oh! oui, mademoiselle, je la chéris comme si j’étais son frère.—Quel âge a-t-elle?—Le même âge que moi, bientôt treize ans.—Est-elle jolie?...—Tout le monde le trouve, mademoiselle!—Et vous, André, le trouvez-vous aussi?—Je la sais bonne, douce, aimante! je n’ai pas encore pensé à regarder si elle est jolie... mais on ne peut pas être laide quand on a si bon cœur.—Ah! vous croyez cela, monsieur André? Je serais bien curieuse de la voir. Pourquoi ne vient-elle jamais à l’hôtel?—Ah! mademoiselle, elle n’oserait pas, ni le père Bernard non plus... Ils aiment bien mieux que j’aille chez eux.—Et que fait-elle, votre Manette...—Elle coud... elle s’occupe de son ménage... Oh! elle s’entend déjà très bien à conduire une maison...—Vraiment?... Oh! je vois que c’est un petit prodige...
Mademoiselle Lucile dit cela d’un ton singulier: on croirait qu’elle est fâchée des éloges que je fais de ma sœur; si elle la connaissait, je suis bien sûr qu’elle l’aimerait comme moi. Je me hâte de me rendre chez Bernard. Manette est seule... tant mieux; car je suis si gauche pour faire un cadeau!... Je ne sais ce que ma sœur a depuis quelque temps, mais en grandissant elle devient moins gaie; elle n’est plus aussi familière avec moi; quelquefois il lui arrive de ne plus me tutoyer et de m’appeler monsieur André. Quand je lui fais la guerre sur le changement de ses manières, Manette rougit, me regarde tendrement, et me répond qu’elle n’en sait pas elle-même la cause; mais elle me jure qu’elle m’aime toujours autant, et je suis bien sûr qu’elle dit la vérité.
Le présent que je lui fais lui cause la joie la plus vive; elle attache la montre à son cou en disant:
—Elle ne me quittera jamais!
Puis elle soupire en ajoutant:
—Moi je n’ai rien à t’offrir.
—Bonne sœur, n’ai-je pas ton amitié? cela vaut mieux que tous les bijoux.
Le père Bernard arrive; il reste en extase devant le cadeau que j’ai fait à sa fille; mais bientôt il prend un air sévère:
—Et ta mère! me dit-il, André, ne valait-il pas mieux lui envoyer cela que te ruiner pour Manette?—Oh! je ne me ruine pas! tenez, voilà qui est pour envoyer au pays! Madame la comtesse est si bonne!... elle ne me laisse pas le temps de former un souhait.—A la bonne heure, mon garçon; mais je ne veut plus à l’avenir que tu fasses des dépenses folles pour Manette... Ce n’est pas une princesse, vois-tu; et elle ne doit pas porter de si belles choses que toi, qui vis avec les grands. Nous sommes de pauvres gens, et il ne faut pas que ma fille se donne des airs de dame... Je n’entendrais pas cela.
Manette a les larmes aux yeux... elle est sur le point de me rendre ma montre; ce n’est pas sans peine que je fais entendre raison au porteur d’eau. Ce brave homme pousse la délicatesse à un point extrême, et cependant il ne fréquente ni la bourse, ni les courtiers, ni les gens d’affaires... Il serait même déplacé dans un salon.
Mais, après avoir causé du plaisir à Manette; il faut que je lui apprenne une nouvelle qui va lui faire du chagrin: ma bienfai trice va partir pour sa campagne, où elle n’a pas été l’année dernière, et je sais qu’elle doit m’emmener.
—Ah! mon Dieu! s’écrie Manette; et combien serez-vous de jours absents?
—Je n’en sais rien!...
—Je n’ose lui dire que nous serons peut-être plusieurs mois éloignés de Paris.
—Voyez-vous! reprend-elle, voilà le commencement: nous serons longtemps sans le voir... Il s’y habituera, puis il ne viendra plus que rarement. Ah! je savais bien que cela finirait comme cela, avec toutes vos grandes dames!... J’aimerais bien mieux que vous reprissiez votre montre, et vous voir comme autrefois.—Ça ne se peut pas, ma fille, dit le bon Auvergnat; André sait maintenant tout plein de belles choses; il s’ennuierait avec nous, qui ne savons rien.—Oh! ne croyez pas cela, père Bernard!...—Eh! morgué! je ne t’en voudrais pas pour ça, mon garçon... C’est tout naturel! quand on apprend à être savant, ce n’est pas pour vivre en commissionnaire.—Et si j’apprenais à être savante, moi, mon père?... Allons, taisez-vous, petite; raccommodez vos bas, et faites-moi de bonne soupe: voilà ce qu’il faut que vous sachiez, vous.
En arrivant à l’hôtel, j’apprends de Lucile que c’est dans huit jours que nous partons pour la terre de madame.
—Vous verrez, André, me dit-elle, une charmante campagne!... de beaux jardins... des bois, des fleurs, des bosquets... Oh! comme nous nous amuserons! et là, point de M. le comte, ni de César; point de M. Champagne qui m’étourdisse de ses compliments!... Nous n’emmènerons que Sophie, la bonne de mademoiselle et une cuisinière. Il y a là-bas un concierge et un jardinier. Nous pourrons rire, nous promener!... Je vous ferai voir tous les environs.
Mademoiselle Lucile paraît enchantée de notre départ; je m’en ferais aussi une fête si je n’éprouvais du regret de m’éloigner de mes bons amis, car, à Paris, je crains sans cesse de rencontrer M. de Francornard, qui, quand il me voit, fait tourner son œil avec colère, et murmure, assez haut pour que je l’entende:
—Hom!... petit Savoyard... qui est cause qu’on a estropié César! et il faut que je nourrisse pour cela un misérable mendiant!
Ces paroles me font toujours monter le rouge à la figure. Je me rappelle alors mon père malade, blessé et mourant des suites de son zèle pour le service de M. le comte; quelquefois je suis prêt à lui répondre, mais le souvenir de ma protectrice arrête les mots sur mes lèvres. Je me tais, je m’éloigne en soupirant:
—Quoi! Cet homme-là est le mari de l’aimable Caroline, le père d’Adolphine!
La veille de notre départ je vais faire mes adieux à ma sœur.
—Combien je vais m’ennuyer! me dit-elle; que le temps me semblera long!... Je regarderai bien souvent à ma montre, et à toutes les heures je songerai à toi.
Bonne Manette! si elle savait que nous devons être plusieurs mois absents! Je l’embrasse tendrement; j’ai tant de plaisir à la presser dans mes bras!... et cela ne me fait pas le même effet que le baiser que j’ai reçu de mademoiselle Lucile. Près de ma sœur, je ne me sens ni troublé, ni tremblant; je ne rougis ni ne soupire; pourquoi donc étais-je si ému après avoir embrassé la jeune femme de chambre? A coup sûr, j’aime mieux ma sœur que mademoiselle Lucile. Et Adolphine!... oh! pour celle-là, je l’aime encore différemment, quelquefois même je crois que je ne l’aime pas, car je deviens gêné, embarrassé auprès d’elle; je suis inquiet quand je sais que je vais la voir, je reste à ses côtés sans oser parler. Mon Dieu! que tout cela est singulier! il me semble que, plus je grandis, et plus je deviens bête; il n’y a qu’auprès de Manette que je me trouve aussi à mon aise qu’autrefois.
Le jour du départ est arrivé; je monte en voiture avec madame la comtesse, sa fille et Lucile: les deux bonnes sont dans une autre voiture chargée de malles et de cartons. Que ce voyage va être agréable! je suis assis en face d’Adolphine; il me semble cependant que j’aimerais mieux être autrement placé. Je tiens continuellement mes yeux baissés; je n’ose les lever sur l’aimable enfant qui est devant moi; je n’ose point allonger mes pieds, de peur de rencontrer les siens, ni placer ma main à la portière de crainte d’effleurer la sienne; et, ce qui redouble mon embarras, c’est qu’il me semble que tout le monde devine ce qui se passe en moi, tandis que je ne le sais pas bien moi-même.
—Tu ne dis rien, André, me dit l’aimable Caroline; est-ce que tu n’es pas content de venir avec nous?
—Oh! pardonnez-moi, madame...
—Je te trouve l’air tout chagrin.
—J’en sais bien la cause, moi, madame, dit Lucile; M. André pense à sa petite Manette!... Il soupire après elle!...
Mademoiselle Lucile se trompe; je ne pensais pas à Manette. Mais madame sourit en me disant:
—Tu n’en auras que plus de plaisir à la revoir.
Sans doute, j’aurai beaucoup de plaisir à revoir ma sœur; mais madame et Lucile sont dans l’erreur, ce n’est point son souvenir qui m’empêche de lever les yeux sur mademoiselle Adolphine.
La fille de ma bienfaitrice touche à sa dixième année; sa taille commence à se développer, ses traits prennent du caractère. Ses yeux sont toujours aussi aimables; mais son parler me semble encore plus doux; ses manières acquièrent de la grâce, son esprit et son jugement s’annoncent avec avantage. Elle ne joue plus à la poupée; la musique, le dessin sont maintenant ses plus chères récréations; mais sa bonté pour les malheureux est toujours la même. Et son passage de l’enfance à l’adolescence ne s’annonce ni par la coquetterie, ni par la prétention de montrer ses jeunes talents.
Je vois tout cela en la regardant du coin de l’œil, lorsque je pense qu’on ne me remarque pas. Quand je rencontre les regards d’Adolphine, je baisse aussitôt les miens, et cependant je vois toujours dans les siens de la douceur et de l’amitié.
La terre de madame est située dans les environs de Fontainebleau. Nous roulons jusqu’à six heures du soir; alors la voiture entre dans une superbe maison qui s’avance sur le bord de la route. Nous entrons dans une vaste cour fermée par un mur à grille. Le concierge accourt; bientôt arrivent le jardinier et sa femme.
—C’est madame! répètent ces bonnes gens, et je vois la joie, le plaisir briller dans leurs yeux.
En un moment, le bruit de l’arrivée de madame la comtesse se répand dans les environs; nous ne sommes pas encore entrés dans l’intérieur de la maison, et déjà une foule de villageois, vieillards, enfants, jeunes mères, accourent témoigner à la bonne Caroline le bonheur que leur fait éprouver son arrivée; partout où elle a passé on la chérit, car partout elle marque sa présence par des bienfaits.
Quelle touchante réception lui font les habitants de l’endroit! Ce n’est point un seigneur qui vient visiter sa terre, et auquel les paysans tirent des pétards par ordre de l’intendant en poussant quelques cris d’allégresse que démentent leurs visages; ce n’est point une suzeraine qui vient recevoir les hommages de ses vassaux et écoute en bâillant la harangue d’usage; c’est une femme bienfaisante qui n’emploie sa fortune qu’à secourir les indigents, à faire des heureux. La gaieté que cause son retour est franche, naturelle; c’est une mère qui revient au milieu de ses enfants.
La joie des paysans est d’autant plus vive que, l’année précédente, madame la comtesse, retenue à Paris par divers motifs, n’a pu se rendre à sa terre. Elle répond avec amitié à tous ceux qui l’entourent; elle les fait connaître à sa fille en lui disant tout bas:
—Tu vois, ma chère Adolphine, comme ces bonnes gens m’aiment; et je n’ai cependant fait que veiller sur leurs intérêts en aidant les pauvres, en récompensant le travail, et surtout en ne laissant commettre aucune injustice. Il est facile de se faire aimer!... il ne faut pour cela que faire le bien soi-même... En passant par trop de mains, le bienfait perd de son charme, et souvent on en oublie la source.
—Et M. le comte, dis-je tout bas à Lucile, est-il reçu comme cela?
—Ah! c’est bien différent!... On lui tire des pétards, des coups de fusil; on lui fait des compliments; c’est Champagne qui ordonne tout cela d’avance. M. de Francornard fait mordre par César ceux qui n’ont pas l’air content de son arrivée.
Pendant que madame et sa fille vont se reposer, Lucile me propose de visiter avec elle toute la maison. Je ne demande pas mieux, et je suis mon aimable conductrice.
Elle me fait parcourir de charmants jardins, qui s’étendent au loin derrière la maison.
Comme tout cela est bien entretenu! Je suis en admiration devant ces charmants bosquets, ces allées touffues, ces massifs artistement taillés. Rien ne manque dans ce séjour délicieux, où l’on trouve une pièce d’eau, une grotte, des rochers, une cascade, un bois épais, des gazons fleuris, de jolis pavillons; quel plaisir d’habiter ces lieux! Je saute de joie en parcourant les jardins, et Lucile me dit:
—Je vous avais prévenu que c’était charmant... Oh! je voudrais que nous restassions ici bien longtemps!... Mais, à propos, où vous logera-t-on?... Venez, nous allons vous chercher une jolie chambre.
Nous retournons à la maison; Lucile entre partout en disant:
—Ici, c’est l’appartement de madame... puis, celui de mademoiselle: celui de M. le comte est à l’autre extrémité de la maison...
—Et celui-ci?
—C’est celui qu’occupe M. Dermilly quand il vient tenir compagnie à madame. Le mien est de ce côté. Eh! mais, au-dessus de moi, il y a deux pièces fort gentilles; vous logerez là, André; ça fait que si vous n’êtes pas sage, je cognerai au plafond pour vous faire tenir tranquille. Cela vous convient-il, André? voulez-vous qu’ici je sois encore votre surveillante, comme à Paris?
—Oui, mademoiselle, vous êtes si bonne pour moi!...
—Oh! certainement, je ne suis pas comme cela pour tout le monde. Mais aussi vous êtes bien gentil, André, bien sage, bien obéissant.
Elle s’approche et me donne un petit coup sur la joue. J’ai cru qu’elle allait m’embrasser, mais elle n’en fait rien: c’est dommage!
Madame approuve le choix que Lucile a fait de mon logement. Elle règle mes heures d’étude, ainsi qu’à sa fille; le reste du temps nous sommes libres de nous promener, de courir, de jouer. Dans cette campagne, je me sens moins gêné, moins embarrassé près d’Adolphine; excepté les heures consacrées à l’étude, nous sommes toujours ensemble. Nous courons dans les allées, sur les gazons; je la promène en nacelle sur la pièce d’eau. Souvent Lucile nous accompagne; mais quelquefois elle est occupée pour madame, et, dès qu’Adolphine m’aperçoit, elle me fait signe de l’accompagner.
—Tu n’es pas raisonnable, tu ennuies André, lui dit parfois sa mère; mais l’aimable enfant lui répond en l’embrassant:
—Laisse-nous courir ensemble; oh! je te jure qu’André ne s’ennuie pas avec moi.
Le temps passe vite dans ces lieux charmants, où une intimité plus tendre s’établit entre nous deux, où la présence de personnages ennuyeux, la sévère étiquette, ne me forcent point à chaque instant de quitter Adolphine. Chère Manette! je t’aime toujours autant; et cependant je n’aspire point après le moment de notre retour à Paris.
Il y a cinq mois que nous habitons cette terre. Cinq mois!... qu’ils se sont vite écoulés!... M. Dermilly est venu trois fois nous visiter; et, chaque fois il a passé quinze jours avec nous. M. le comte n’est point venu: il a cependant écrit à madame, en lui annonçant sa prochaine arrivée; mais la goutte l’a retenu à Paris, et nous en avons été quittes pour la peur.
Les feuilles jaunissent, les gazons se dépouillent, les bois perdent leur ombrage: il faut retourner à Paris. Nous nous remettons en route vers la fin du sixième mois écoulé depuis notre départ. Je quitte à regret ces lieux charmants, où j’ai passé de si doux instants.
—Nous reviendrons l’année prochaine, me dit Adolphine, et nous nous amuserons autant. Lucile dit la même chose, et je pense au plaisir que j’aurai à revoir Manette pour chasser l’ennui que me cause mon retour à Paris.
En arrivant, mon premier soin est de courir chez Bernard. C’est Manette qui m’ouvre la porte. Elle est grandie, elle n’a plus l’air d’un enfant... Mais je ne lui vois plus cette gaieté qui doublait sa gentillesse. Ses yeux sont rouges, ses traits abattus; en me voyant, elle ne se jette point dans mes bras, elle se contente de me dire:
—C’est vous, monsieur André!...
—Monsieur André!... que signifie ce ton?... Ne suis-je plus ton frère, ton plus tendre ami?...
Je cours dans ses bras, je l’embrasse, je la presse contre mon cœur... ses larmes se font un passage.
—Tu m’aimes donc encore? me dit-elle; et pourtant six mois!... six mois sans nous voir!... Ah!... cette fois, je pensais bien que c’était pour toujours! j’ai bien pleuré depuis ce temps... et toi, tu t’es bien amusé... n’est-ce pas?
Je n’ose pas lui avouer que c’est la vérité.
—Mais pourquoi as-tu pleuré? lui dis-je, tu savais bien que ce n’était pas ma faute, que j’étais avec madame la comtesse et sa file.
—Ah! pourquoi?... te voilà comme mon père!... parce que je m’ennuyais apparemment... Mais l’année prochaine, si vous partez encore... ce qui arrivera probablement, au moins je pourrai avoir de vos nouvelles...
—Comment, est-ce que tu n’en avais pas à l’hôtel, où le concierge m’avait promis de te dire quand on en recevrait de madame?...
—Oh!... j’en aurai autrement...
Elle ne veut pas m’en dire davantage.
Le père Bernard revient, il me trouve plus grand, plus fort.
—La campagne te fait du bien, mon garçon, me dit-il.
—C’est ça! s’écrie Manette, dites-lui cela, pour qu’il y passe toute l’année!...
Bernard me donne des nouvelles de ma mère; toujours heureuse de mon côté, mais toujours sans nouvelles de Pierre, elle n’a plus qu’un désir, c’est de me revoir, de m’embrasser encore. Je partage ce désir, et j’espère bien un jour aller voir ma bonne mère; mais il faut que je termine mes études, que je me rende digne des bontés de ma bienfaitrice. Je promets à mes bons amis de venir tous les jours, pour me dédommager de ma longue absence.
J’avais bien deviné en pensant qu’à Paris je ne serais plus si heureux; ici, je vois bien moins souvent mademoiselle... et jamais je ne suis seul avec elle. Il y a toujours là, ou des maîtres, ou quelque femme de chambre. Et d’ailleurs, quelle différence d’être ensemble dans les bois ou dans un salon! l’aspect de la nature, la liberté des champs donnent plus d’essor à nos pensées; en jouant, en courant avec elle dans les jardins, combien de fois ne l’ai-je-point tenue dans mes bras! Ici, j’ose à peine lui prendre la main. Dès que d’ennuyeuses visites arrivent, il faut que je m’éloigne... Je crains de rencontrer M. de Francornard, qui me fait toujours la grimace; je passe presque tout mon temps dans ma chambre; mais là, je me livre avec ardeur à l’étude; je ne sais quel nouveau sentiment redouble mon désir de m’instruire: il me semble que je voudrais, par mes talents, faire oublier que je ne suis qu’un pauvre Savoyard. Mais pourquoi l’oublier? non, je veux m’en souvenir toujours... Si je suis riche un jour, je ne rougirai point de mon origine: celui qui doit sa fortune à son mérite, à ses talents, n’est-il pas aussi estimable que celui qui trouve en naissant des esclaves à ses pieds tout prêts à flatter ses passions, à encenser ses vices?
Le printemps renaît; je soupire après le moment où nous irons habiter la campagne, où je me retrouverai souvent seul avec elle, où je la verrai à chaque instant. Chaque jour cependant, je me sens, près de mademoiselle, plus gauche, plus embarrassé. Je viens d’avoir quatorze ans, elle en aura bientôt onze; nous ne sommes encore que des enfants; pourquoi donc suis-je moins gai qu’autrefois? Est-ce qu’en devenant un homme on n’est plus si heureux? Je soupire sans en savoir la cause; dans mes rêves, je vois sans cesse Adolphine. Le minois piquant de la jeune femme de chambre, sa tournure vive et gracieuse, son pied mignon, ses formes séduisantes me font aussi soupirer. Mon Dieu! que se passe-t-il donc en moi? je suis peut-être malade! Mais je n’ose confier à personne ce que j’éprouve... Il me semble qu’on se moquerait de moi.
Enfin, on retourne à la campagne, j’ai fait mes adieux à Manette.
—Tu recevras de mes nouvelles, m’a-t-elle dit.
—Par qui?
Elle ne s’explique pas davantage.
Nous voici en route: le chemin me paraît charmant, maintenant que je sais le plaisir qui m’attend au bout du voyage. Je suis encore en face de mademoiselle; je me suis bien promis de ne pas être si timide dans la voiture. Mais, dès que je suis au milieu de ces dames, c’est pis que jamais. Je ne sais où porter mes regards; dès qu’on me parle, je rougis, je puis à peine répondre. Je suis heureux; mais on ne s’en douterait pas, car je fais une bien triste mine. Moi, qui étais si gai; moi, que l’on trouvait aimable, gentil, combien je suis changé! Il n’y a qu’auprès de Manette que je me retrouve comme autrefois; mais voyez un peu quel malheur! il me semble que Manette devient avec moi ce que je suis devant mademoiselle; elle soupire, rougit quand je la regarde; Manette est de mon âge: c’est probablement l’effet de nos quatorze ans.
Nous sommes enfin dans ce séjour paisible, où renaissent les doux moments, les heures fortunées. Avec la liberté que l’on goûte en ces lieux, je retrouve une partie de ma gaieté. Que je serais heureux de passer ainsi ma vie! Il ne me manque dans ce séjour que ma mère et mes bons amis de Paris.
Grâce aux leçons de M. Dermilly, je dessine déjà agréablement. Adolphine aussi cultive cet art, et, cette année, il nous procure de nouvelles jouissances. Assis tous deux au pied d’un arbre, sur un tertre de gazon d’où l’on a un beau point de vue, nous mettons un carton sur nos genoux, et nous esquissons tous les deux le même paysage; madame la comtesse est juge entre nous. Le désir de mériter les éloges de ma bienfaitrice redouble mon application à l’étude; et puis, on est si bien assis près d’Adolphine!... Pendant qu’elle crayonne, je puis la regarder tout à mon aise; je puis admirer ses traits enfantins, sur lesquels se peignent déjà les premières émotions de l’adolescence. Quand elle s’aperçoit que je la regarde, elle me dit en riant:
—André, vous ne travaillez pas! Vous n’aurez pas fini aussitôt que moi.
Mais lorsque mes regards sont baissés sur mon dessin, elle avance doucement sa tête par-dessus mon épaule pour juger mon travail, le comparer au sien, et corriger ce qu’elle croit dans son ouvrage moins bien que dans le mien. Alors je n’ai garde de me déranger: je feins de ne point m’apercevoir de sa malice... Je suis heureux de sentir sa jolie tête auprès de la mienne!
Avec Lucile, j’éprouve un sentiment différent. Lorsque nous nous promenons seuls tous deux, lorsque, en courant après elle, je parviens à l’attraper, ma main aime à presser la sienne, à toucher ses formes séduisantes; mes yeux contemplent avec avidité ses charmes; je suis près d’elle moins timide qu’avec Adolphine, mais le sentiment qui m’anime est moins doux, moins tendre que celui que m’inspire l’aimable enfant; je ne pense à Lucile que quand je la vois, et l’image d’Adolphine ne sort jamais de ma pensée.
La jolie femme de chambre ne m’embrasse plus comme le jour où elle a renvoyé Rossignol de ma chambre. Il me semble que Lucile devient moins familière avec moi; cependant, puisqu’elle a vingt ans, elle ne doit pas éprouver la maladie que l’on ressent à quatorze. Quand nous jouons ensemble, quand je me jette près d’elle sur le gazon, Lucile me repousse doucement en me disant d’une voix émue:
—André... prenez garde, vous commencez à ne plus être un enfant... nous ne pouvons plus faire les mêmes folies...
—Parce que... Qu’il est drôle, ce petit André!... Vous saurez cela plus tard, monsieur.
Cependant je vois bien que Lucile aime toujours à folâtrer avec moi; dans les jardins, je la rencontre sans cesse; elle me regarde souvent en cachette; et lorsque madame lui donne quelques commissions pour le village, elle me propose de l’accompagner.
Elle prend mon bras, je suis assez grand maintenant pour être son cavalier: à ma taille, on me donnerait dix-sept ans, et je suis enchanté quand j’entends dire: Il a l’air d’un homme. Il me semble qu’on doit se sentir bien heureux d’être un homme!... Dirai-je toujours cela?
Quand nous marchons ensemble dans des sentiers raboteux, Lucile s’appuie sur moi, et cela me fait plaisir; quand le chemin nous force à nous rapprocher davantage, je sens presque son sein palpiter sous ma main, et cela fait battre mon cœur plus vivement; quand nous nous asseyons et que sa main reste dans la mienne, j’éprouve la plus grande envie de la presser, mais je ne l’ose pas. Heureusement Lucile est plus hardie: ses jolis doigts serrent tendrement les miens, et cela me fait rougir.
Il y a près d’un mois que nous sommes à la campagne, lorsque madame, qui vient de recevoir des lettres de Paris, me fait appeler et m’en présente une à mon adresse.
—Une lettre pour moi!... Qui donc peut m’écrire?...
—C’est peut-être votre mère, me dit ma bienfaitrice.
—Oh! non, madame, elle ne sait pas écrire... ni Bernard non plus...
—Apparemment que c’est de quelque autre! dit mademoiselle Lucile, qui est dans l’appartement et paraît fort curieuse de savoir d’où me vient cette lettre.
Madame me permet de lire... Les caractères sont assez mal tracés, cependant on peut les déchiffrer. Que vois-je? c’est de Manette!... c’est ma sœur qui a appris à écrire afin de pouvoir correspondre avec moi.
J’ai poussé un cri de surprise, de joie, en disant à madame:
—C’est Manette!... c’est ma sœur qui m’écrit... Et je ne remarque point que Lucile fait une moue horrible en murmurant:
—Je m’en doutais bien, moi!
Je demande à madame la permission de lui lire la lettre de ma sœur, car il ne peut y avoir rien dedans qui exige du mystère; madame me le permet, et je lis le billet suivant:
«Mon cher André, j’ai appris en secret à écrire afin de pouvoir te donner de mes nouvelles, et pour recevoir des lettres de toi. L’été me semble bien long depuis qu’il faut le passer sans te voir: quand donc cela finira-t-il? quand te verrai-je tous les jours, comme autrefois? Réponds-moi, André; mon père me pardonnera d’avoir étudié en secret quand je lui lirai ta lettre.»
L’aimable fille! dit madame la comtesse; elle vous aime bien, André, et vous seriez un ingrat si vous ne l’aimiez pas aussi.
—Ah! madame, je ne suis point ingrat! et je ne serais jamais heureux si Manette ne partageait pas mon bonheur.
—Oh! cela se voit de reste! dit à demi-voix mademoiselle Lucile en tortillant avec colère une collerette qu’elle tient dans ses mains.
—Il faudra répondre à votre sœur, André; dites-lui que vous ne serez pas constamment séparés... et si dans quelques années vous vous aimez toujours autant... on pourra... Eh bien! Lucile, que faites-vous donc à ce cabaret?... vous jetez toutes les tasses par terre...
—Ce n’est pas ma faute, madame, répond Lucile en se pinçant les lèvres: c’est la théière qui m’a échappé... Je voulais ôter la poussière... J’avais laissé tomber mon dé.
Lucile ne sait plus ce qu’elle dit; et moi, je cours dans ma chambre répondre à Manette, à laquelle je promets de donner souvent de mes nouvelles. Madame veut bien se charger d’envoyer la lettre; en la lui portant je rencontre la femme de chambre. Mon Dieu! comme elle paraît être de mauvaise humeur! Elle passe près de moi sans me parler.
—Qu’avez-vous donc, mademoiselle Lucile? lui dis-je en l’arrêtant.
—Qu’est-ce que cela vous fait, monsieur?... Ah! vous avez déjà répondu à votre Manette!... Lui avez-vous juré de l’aimer toujours?...
—Je n’ai pas besoin de le lui jurer... Ma sœur sait très bien que je ne changerai pas.
—Voyez-vous cela!... Ce petit rodomont?... La fille d’un porteur d’eau... C’est superbe!...
—Eh! mon Dieu! que suis-je donc, moi, mademoiselle?
—Vous... c’est différent!... avec l’éducation que vous recevez ici, vous pouvez parvenir... Un homme qui a de l’esprit, des talents!... cela va loin.
—Ah! mademoiselle Lucile, ce n’est pas bien de mépriser Manette... Je ne vous aurais pas crue capable de cela.
—Je ne la méprise pas, monsieur... mais je ne puis pas la souffrir...
—Eh! que vous a-t-elle donc fait?
—Oh! rien... mais je vous défends de m’en parler encore... Vous n’avez que votre Manette en tête, et cela m’ennuie...
Lucile me quitte fâchée. Ils croient que je ne songe qu’à Manette! Ah! je le voudrais bien! car le sentiment que j’éprouve pour ma sœur ne m’ôte point ma gaieté, et ne me fait jamais soupirer. Je l’aime tendrement; je donnerais ma vie pour elle... mais c’est ainsi que j’aime mes frères, c’est ainsi que je chéris celle à qui je dois le jour.
La fin de la belle saison approche; et nous nous boudons toujours Lucile et moi, lorsqu’un matin nous entendons un grand bruit dans la première cour. Une voiture arrive au grand galop... c’est M. le comte, accompagné de Champagne, d’un cuisinier et de deux laquais.
—Nous étions si heureux, si tranquilles!... Que vient faire ici M. le comte?
—Je m’en doute, dit Lucile en riant: madame a reçu une lettre il y a quelques jours, dans laquelle monsieur annonce sa résolution d’avoir un héritier cette année; c’est pour cela qu’il est venu en poste!... Mais voilà au moins la douzième fois qu’il accourt pour le même motif, et s’en retourne comme il est venu.
Déjà les aboiements de César, la voix aigre de son maître, le bruit que font les domestiques, ont chassé la paix de notre demeure. Madame est allée se renfermer avec sa fille; je cours me cacher dans ma chambre; Lucile seul reçoit monsieur, qui crie déjà parce que les villageois n’accourent point lui présenter des bouquets.