—Ils n’étaient pas prévenus de votre arrivée, monsieur le comte! dit en souriant la jeune femme de chambre.

—C’est égal, mademoiselle, ils devaient la deviner... Ils doivent toujours m’attendre!... Est-ce que le propriétaire d’immenses domaines doit descendre de voiture comme un simple particulier? Est-ce que tous ces paysans que je fais travailler ne devraient pas m’entourer en criant: Vive M. le comte!...

—Certainement, si on leur avait ordonné de le faire, ils n’y auraient pas manqué...

—Ce sont de ces choses qu’on ne doit jamais oublier, mademoiselle... Ici, César... ici!... Mais madame la comtesse gouverne fort mal cette terre; elle ne sait point se faire respecter...

—Elle se fait aimer, monsieur le comte.

—Aimer!... aimer!... ça ne fait pas de bruit, cela?... Taisez-vous, César! J’entends que l’on me fête, moi, et je veux qu’on me fasse ce soir une réception magnifique... Entendez-vous, Champagne?

—Oui, monsieur le comte.

—Je veux que tous ces rustres viennent chanter, danser... me haranguer... qu’ils montrent leur joie, enfin...

—Ils la montreront, monsieur le comte; j’en fais mon affaire. Vous serez content.

—A la bonne heure. Beaucoup de gaieté surtout!... Et tu leur feras payer les violons, entends-tu?

—Cela va sans dire, monseigneur.

M. de Francornard va se reposer dans son appartement, après avoir ordonné à Lucile de l’annoncer à Madame.

—Qui donc vous amène si brusquement? demande Lucile à Champagne.

—Je crois que c’est notre souper d’hier au soir...

—Votre souper?

—Sans doute. M. le comte a traité trois de ses amis... des gaillards qui boivent sec!... On a fait grande chère; le repas a duré depuis neuf heures du soir jusqu’à trois heures du matin. Le cuisinier avait promis un plat nouveau; il paraît qu’il a été du goût de ces messieurs, car ils étaient tous en gaieté; M. le comte a voulu tenir tête à ses convives; j’avais beau dire: Songez à votre goutte, à l’ordonnance, au régime prescrit par le médecin; il n’en a pas tenu compte, et en sortant de table il a juré qu’il aurait un héritier: voilà pourquoi nous sommes partis ce matin au grand galop.

Champagne va dans le village annoncer à tous les habitants l’arrivée de M. le comte, qui veut absolument être fêté.

Les villageois songent que M. de Francornard est l’époux de leur bienfaitrice; ils quittent leurs travaux, mettent leurs plus beaux habits, et font des bouquets.

Champagne fait prendre aux jeunes gens quelques vieux fusils, que l’on bourre avec du sel; il recommande aux paysans de crier bien fort, de faire beaucoup de bruit.

Pour satisfaire l’orgueil des gens il ne faut souvent que les étourdir. Si l’amour-propre, la vanité permettaient à ceux que l’on encense de chercher à démêler la vérité dans les sentiments qu’on leur témoigne, dans les compliments qu’on leur adresse; s’ils pouvaient approfondir les divers intérêts qui font agir cette foule qui semble les déifier, ils attacheraient bien peu de prix à ses hommages.

M. l’intendant, qui a l’habitude de préparer les réceptions de son maître, a toujours soin d’emporter de Paris quelques paquets de pétards, qu’il distribue aux paysans. Il n’y a point manqué à ce voyage; et afin que M. le comte, qui ne trouve jamais que l’on fait assez de bruit, soit plus satisfait cette fois, Champagne a acheté des soleils et des fusées qui doivent compléter la fête.

Tout est en l’air dans la maison; le cuisinier que monsieur mène à sa suite met tout sens dessus dessous pour offrir à son maître une seconde représentation du plat qui a eu tant de succès la veille au souper, et qui en entretenant les belles dispositions de M. le comte doit nécessairement faire réussir ses projets.

Cependant M. de Francornard, qui comptait ne se reposer qu’un moment dans sa chambre et voulait aller faire la cour à sa femme, s’est endormi profondément et ne se réveille qu’à l’instant du dîner.

Madame est dans le salon avec sa fille au moment où son époux, averti par son fidèle Champagne, apprend que le dîner est servi. Monsieur se hâte de descendre près de madame, à laquelle il offre galamment la main pour la conduire à la salle à manger.

A table, M. le comte examine sa fille, à laquelle depuis longtemps il n’a point fait attention.

Diable, dit-il, mais cette petite grandit prodigieusement!... Elle commence à me ressembler... Quel âge a-t-elle, madame?

—Elle entre dans sa douzième année, monsieur.

—Eh! eh!... cela se forme... Dans trois ou quatre ans, nous marierons cela à quelque grand personnage de mes amis, quelque gaillard de mon genre... Mais auparavant il faut songer à lui donner un petit frère.

—Monsieur, je vous en prie, dit la mère d’Adolphine en se penchant vers l’oreille de son époux, songez que ma fille n’est plus un enfant... Faites-moi grâce de vos plaisanteries.

—Madame, je ne plaisante pas, je parle très-sérieusement. Au reste, vous avez raison: Non est in locus; dînons d’abord; puis, après la fête que j’ai ordonné aux villageois de m’offrir, j’espère que vous m’entendrez beaucoup mieux.

A la campagne, je dîne ordinairement avec madame, mais sachant l’arrivée de M. le comte, je n’ai garde de me présenter à sa table. L’aimable Adolphine s’aperçoit de mon absence; elle dit à sa mère:

—Pourquoi André ne vient-il pas?

—Qu’est-ce que c’est que cela... André! dit M. le comte, n’est-ce pas le petit Savoyard?...

—Oui, monsieur, c’est le fils de l’homme auquel je dois l’existence de ma fille, et qui a sauvé la vôtre; vous semblez toujours l’oublier, monsieur.

—Eh! mon Dieu, madame! c’est une chose qui n’est arrivée qu’une fois, voulez-vous que j’y pense sans cesse? Il me semble que le petit drôle est assez heureux d’être nourri et logé dans mon hôtel... César, attrape ça, mon garçon... Ce pauvre César, comme il saute mal depuis que ce coquin l’a estropié!... Est-ce que ce Savoyard dîne avec vous?

—A la campagne, monsieur, pourquoi cet enfant ne serait-il pas admis à ma table? je vous ai déjà dit qu’il n’était pas auprès de moi comme domestique; et si je lui ai fait donner de l’éducation, je ne pouvais mieux placer mes bienfaits: André par ses manières et son langage semble maintenant né dans les meilleures classes de la société.

—C’est toujours un Savoyard, madame, et je trouve très-ridicule que vous le fassiez dîner à votre table, parce qu’enfin l’étiquette, le décorum... A bas, César, à bas!... vous mettez vos pattes dans mon assiette!

Madame la comtesse ne répond rien; Adolphine est triste parce que je ne suis pas là, et que la figure de monsieur son père comprime sa gaieté ordinaire.

Pendant qu’on est à table, je quitte ma chambre, où je me tenais renfermé depuis l’arrivée du comte. Bien certain maintenant que je ne le rencontrerai point, je descends dans les jardins pour m’y promener quelques moments. Je commence à réfléchir; ma raison se forme; à quatorze ans et demi je connais déjà le charme d’une douce rêverie: l’image d’Adolphine me fait tendrement soupirer... C’est le premier amour qui nous porte à préférer la solitude aux jeux qui nous charmaient; c’est en aimant que l’on cesse d’être enfant, que l’on commence à se bercer d’espérances; quand l’âge vient et que l’amour nous quitte, on change l’espérance en souvenirs.

J’ai suivi au hasard une des allées du jardin; je marche lentement, je suis triste, car je pense que dans quelques jours il faudra retourner à Paris. Tout à coup une voix qui m’est bien connue fait entendre ces mots:

—Finissez, monsieur Champagne, ou je vais me fâcher!

C’est Lucile que je viens d’entendre; la voix part d’un bosquet dont je suis séparé par un buisson de lilas. Je m’avance; j’éprouve le désir de savoir avec qui cause la jeune femme de chambre. J’écarte doucement le feuillage, et j’aperçois M. Champagne assis sur un banc de gazon, près de Lucile, qui s’occupe a festonner, et s’arrête de temps à autre pour repousser M. l’intendant, qui regarde son ouvrage de trop près.

Je ne sais pourquoi je n’aime point ce Champagne; à Paris il est sans cesse sur les pas de Lucile, il lui adresse des compliments, il fait le joli cœur, se croit adorable, s’écoute parler et se regarde avec complaisance. Que fait-il là près de Lucile, dans ce bosquet? Cela m’inquiète, et je ne résiste pas au désir d’écouter ce qu’il lui dit.

—Vous êtes charmante, mademoiselle Lucile... Ah! d’honneur! c’est comme je vous le dis!...

—Monsieur Champagne, est-ce que M. le comte n’a pas besoin de vous?

—Non, non!... il est à table, et vous savez qu’il aime à y rester longtemps... Quel joli bras... quelle main blanchette!...

—Je croyais que vous aviez ordonné une fête?

—Oui, sans doute, mais elle se commencera qu’a l’issue du dîner... Quand je suis longtemps sans vous voir je n’en sens que mieux combien je vous aime, délicieuse camériste!...

—Ah! ne me dites donc pas de ces mots-là!... Rien ne me semble ridicule comme un valet qui veut faire le bel esprit.

—Auprès de vous, friponne, je ne voudrais faire que l’amour... et si vous vouliez m’écouter...

—Ne vous approchez pas tant, vous chiffonnez mon ouvrage.

—Vous devez bien vous ennuyer dans cette campagne?

—Au contraire, je m’y plais beaucoup.

—Point de société... seule avec des enfants, que diable pouvez-vous faire toute la journée?

—Ah! elle passe bien vite...

—Est-ce que ce tendre cœur serait occupé en secret?

—Vous êtes bien curieux, monsieur Champagne...

—Que je serais heureux s’il battait pour moi!... Il faut absolument que vous répondiez à mon amour.

—Je n’en vois pas la nécessité.

—Allons, pas tant de sévérité, petite méchante.

—Votre maître vous attend, j’en suis sûre.

—Je ne vous quitterai pas sans vous avoir embrassée.

—J’espère bien que si.

—Il me faut un baiser, et je l’aurai.

—Finissez, cela me déplaît.

M. Champagne n’écoute point Lucile, et, malgré sa défense, va la prendre dans ses bras, lorsque, écartant vivement le feuillage qui me sépare d’eux, je cours dans le bosquet, et, me jetant sur M. l’intendant, je le repousse si brusquement que, surpris par cette attaque imprévue, il fait malgré lui quelques pas en arrière, et va rouler sur le gazon.

Lucile rit aux éclats; je reste devant elle, encore rouge de colère, et M. Champagne se relève d’assez mauvaise humeur.

—Je voudrais bien savoir, monsieur André, me dit-il, de quel droit vous venez vous jeter ainsi sur moi?

—Vous vouliez l’embrasser malgré elle, j’ai dû la défendre.

—La défendre!... ce beau champion! D’ailleurs, que je l’embrasse ou non, cela ne vous regarde pas.

—Pourquoi donc, quand mademoiselle a besoin de secours, ne m’empresserais-je point d’accourir?

—Oh! oh!... des secours! Jeune homme, apprenez que les femmes savent fort bien se défendre toutes seules... Elles n’ont besoin du secours de personne dans de telles circonstances. Vous êtes un enfant! tâchez de retenir cela.

—André a fort bien fait d’agir ainsi, et je l’en remercie; il ne suivra point vos avis, monsieur Champagne: son cœur le guidera mieux que vos sots discours.

L’intendant pâlit de colère; puis, me jetant un regard ironique:

—Je vois, dit-il, que l’on a du penchant pour le petit Savoyard... il est encore bien jeune... mais on le formera. Je vous fais mon compliment, mademoiselle Lucile... le Savoyard promet.

En disant ces mots, M. Champagne tâche de rire avec malice, et s’éloigne en chantant pour cacher sa colère.

Nous sommes seuls, Lucile et moi; je suis encore tout troublé, et elle-même paraît aussi fort agitée. Nous gardons longtemps le silence. Lucile le rompt enfin:

—André, me dit-elle, vous étiez donc auprès de ce bosquet?

—Oui, mademoiselle...

—Est-ce que les propos de Champagne vous déplaisaient?...

—Oh! beaucoup...

—Vraiment, André?

Et Lucile se rapproche de moi; elle passe son bras par-dessus mon épaule, et ses regards ont une expression charmante.

—Est-ce que vous seriez fâché que j’aimasse Champagne?

—Il me semble que oui, mademoiselle...

—Et pourquoi cela?

—Je ne sais... mais je voudrais que vous n’aimassiez personne...

—Voyez-vous, ce petit égoïste!

Le ton dont elle me dit cela n’annonce pas qu’elle soit bien fâchée; jamais le son de sa voix n’a été si doux; jamais Lucile ne m’a paru si jolie...

—André, je n’aime pas Champagne... vous avez très-bien fait de venir le repousser... vous avez été mon défenseur... je vous dois une récompense...

—Oh! mademoiselle, je ne veux rien pour cela.

—Rien? Et si je vous offrais de m’embrasser, vous me refuseriez donc?...

Je deviens rouge et tremblant, et je balbutie...

—Non, mademoiselle.

—Mais peut-être une telle récompense ne vous plaît-elle pas beaucoup?

—Oh! si, mademoiselle...

—Eh bien! voyons donc, André...

Je reste les yeux baissés devant elle, je n’ose bouger, et Lucile reprend en riant:

—Vous verrez qu’il faudra que ce soit moi qui embrasse monsieur.

En effet, je sens ses lèvres s’appuyer sur ma joue brûlante. Un sentiment nouveau parcourt mon être... je rends à Lucile mille baisers, sans écouter sa voix qui me répète:

—André! c’est assez... je ne vous le permettrai plus... Mais voyez donc quel démon que cet enfant-là!

Tout à coup un grand bruit se fait entendre du côté de la maison; Lucile croit reconnaître la voix de madame; elle se dégage de mes bras, se sauve en me disant:

—Venez donc, André: c’est sans doute la fête qui commence.

Je la suis à regret: ah! que m’importe la fête?... tous les plaisirs qu’ils goûtent là-bas ne vaudront pas celui que j’éprouvais auprès de Lucile.

CHAPITRE XVII

LA FUSÉE ET SES SUITES.

Le bruit que nous avions entendu annonçait le commencement de la fête. Les paysans, en entrant dans la cour de la maison, avaient, par ordre de Champagne, tiré leurs coups de fusil; puis un mauvais violon, qu’accompagnait un tambourin, avait entamé l’air: Que de grâce! que de majesté! et, n’en sachant pas la fin, l’avait terminé par: Il pleut, bergère. Mais les pon, pon! du tambourin qui battait toujours une mesure de contre-danse, pendant que son collègue jouait un adagio, n’avaient point permis de remarquer le changement d’air, et les paysans, électrisés par cette harmonie, avaient sur-le-champ fait entendre le chœur des Tartares de Lodoisha, seul morceau que Champagne leur eût appris, et qu’ils entonnaient à tue-tête toutes les fois que l’on fêtait M. le comte.

M. de Francornard avait beaucoup mangé et beaucoup bu, le tout afin de s’entretenir dans les heureuses dispositions qui l’avaient fait partir au grand galop de Paris. Il était fort gai, mais il n’était point gris, parce qu’un homme de qualité ne se grise jamais. Son œil brillait encore plus qu’à l’ordinaire, il le tournait sans cesse vers madame, qui alors portait les siens d’un autre côté, sans avoir l’air de remarquer l’air conquérant de son mari.

Cependant le dessert se prolongeait, et madame commençait à s’impatienter des mots à double sens que monsieur lui adressait, lorsque les coups de fusil et le charivari qui partaient de la cour annoncèrent l’entrée des villageois. Un paysan maladroit a tiré dans les carreaux d’une fenêtre de la salle à manger: les vitres se brisent; Adolphine, effrayée, va se réfugier dans le sein de sa mère; César aboie, et M. le comte est enchanté.

—C’est bien... c’est très-bien! dit-il, à la bonne heure... on s’aperçoit que je suis arrivé... c’est très-joli ce qu’ils jouent là... Mais que chantent ces paysans, Champagne?

—C’est le chœur qu’ils vous chantent toujours, monsieur le comte.

—Est-ce que tu ne pourrais pas leur en apprendre un autre?

—A la première fête qu’ils vous offriront, monsieur le comte, je leur ferai chanter de l’italien.

—Bah!... tu crois qu’ils y parviendront?

—Oh! très-facilement; je ne leur ferai pas dire les paroles, c’est le violon qui jouera le chant, et ils ne feront que battre la mesure avec leurs pieds et leurs mains.

—Tu as raison: de cette manière l’accent ne les gênera pas du tout. Allons, madame, il faut nous rendre au désir de ces paysans... il faut par notre présence achever de les rendre heureux.

Madame accepte la main de monsieur et donne l’autre à sa fille; ils descendent dans la cour, où la présence de la belle Caroline cause en effet le plus vif plaisir. Les paysans s’empressent de lui offrir des bouquets qu’elle reçoit de la manière la plus gracieuse, trouvant toujours le moyen de dire à chacun quelque chose d’agréable.

Pendant ce temps, M. de Francornard va lorgner les villageoises, donnant une petite tape à celles qui lui semblent gentilles; pinçant d’un air de protection un bras, un genou, et quelquefois autre chose, et disant:

—Fi! quel nez!... quelle bouche!... quels gros pieds!... quelles horribles, mains!... Ah! mon Dieu! où a-t-on pris de si vilaines figures?... Ah! passe pour celle-ci... c’est un peu moins laid... Eh! eh! petites filles, vous êtes bien contentes de me voir, n’est-ce pas?... si vous étiez plus jolies, je viendrais plus souvent, mais le sang n’est pas beau dans ce pays-ci.

Les jardins sont ouverts aux villageois, et le violon donne le signal de la danse. Bientôt les quadrilles sont formés; chacun a pris sa chacune; la joie anime les traits des danseurs et brille dans les yeux des danseuses. On s’élance, on part, on saute, on tourne, on se croise: les paysans dansent de si bon cœur! M. le comte a d’abord envie d’ouvrir le bal avec une jeune fille, mais il réfléchit qu’il serait imprudent à lui de se fatiguer, et il se contente de se promener à travers les quadrilles avec César, qui ne manque jamais de sauter aux jambes des danseurs, ce qui fait beaucoup rire son maître.

Adolphine a bien envie de partager les plaisirs des villageois, mais elle ne me voit point; elle voudrait danser avec moi, et répète à chaque instant à sa mère:

—Où est donc André? pourquoi ne vient-il pas s’amuser avec tout le monde?

Madame m’aperçoit me tenant à l’écart et n’osant approcher d’elle. Elle me fait signe d’avancer; elle me présente Adolphine en me disant:

—André, fais donc danser ma fille, elle t’attend pour cela.

En présence de M. le comte, je pourrais danser avec Adolphine!... Mais puisque ma bienfaitrice le permet, pourquoi refuserais-je le bonheur qui m’est offert? Je ne résiste pas à cette douce invitation. Je prends la main de l’aimable enfant, nous courons à la danse. Lucile vient d’accepter l’invitation d’un jeune paysan, elle se place en face de nous. Le violon part, le tambourin bat. Ah! quel plaisir de danser avec Adolphine et vis-à-vis de Lucile!... Tour à tour pressant les mains de l’une et sentant les doigts de l’autre serrer doucement les miens, jamais je n’ai été si heureux!... Jamais l’heure ne s’écoula plus vite et ne parut plus courte!... Nous danserions encore sans M. de Francornard; mais il vient se promener de notre côté, je l’entends murmurer de ce que je danse avec sa fille; le mot: Savoyard! retentit à mon oreille, et bientôt le violon reçoit l’ordre de ne plus jouer.

Eh quoi! toujours me reprocher ma naissance! toujours me faire un crime de n’être qu’un Savoyard!... Je quitte tristement la main d’Adolphine, je me retire dans le fond d’un bosquet... Je sens des larmes mouiller mes yeux... C’est M. le comte qui les fait couler; je ne suis point humilié de ma naissance, mais mon cœur est blessé de l’injustice des hommes... Je suis bien jeune, et je ne puis encore y être habitué.

Cependant la fête n’est point terminée: M. Champagne, qui a fait emplette de soleils et de fusées, qu’il est allé placer au bout d’un carré de verdure, vient à M. le comte, tenant à la main un bâton au bout duquel est une mèche allumée, et le présente à son maître en lui adressant le discours suivant:

—L’histoire nous apprend que jadis les seigneurs, lorsqu’ils donnaient des fêtes, des tournois et des joutes, avaient l’habitude de rompre la première lance, de remporter le premier prix... et, avec leur arc ou leur fusil, d’atteindre les premiers au but, qu’on avait soin de ne point placer trop loin; c’étaient encore eux qui embrassaient les premiers les jeunes mariées le jour de leurs noces; enfin, monseigneur, ils étaient les premiers pour tout!...

Ici Champagne s’arrête pour reprendre haleine et chercher la fin de son discours, tandis que M. le comte, qui ne sait pas où il en veut venir, lui demande s’il a par hasard fait préparer un tournoi dans sa cour et ordonné une joute sur la pièce d’eau.

—Pas tout à fait, monseigneur, reprend Champagne, mais j’ai disposé un joli bouquet d’artifice au bout du grand carré de verdure, et je viens proposer à monsieur le comte de mettre le feu à la première fusée... C’est pourquoi j’ai l’honneur de lui présenter cette mèche.

M. le comte paraît enchanté de cette surprise; il prend la mèche, qu’il porte comme un drapeau, et tout le monde se met en marche vers le grand carré de verdure.

Chemin faisant, M. le comte, qui, tout en tenant la mèche, a fait sans doute des réflexions, appelle Champagne et lui dit à l’oreille:

—La mèche me paraît bien courte...

—Monseigneur, elle a quatre pieds de long.

—Ce n’est pas assez; va chercher un manche à balai, le plus long que tu trouveras, et on l’attachera au bout de ce bâton.

—Mais, monseigneur...

—Point de mais! faites ce que j’ordonne.

M. Champagne s’éloigne avec la mèche, et les villageois suivent toujours M. le comte, qui marche fièrement à leur tête, et à défaut de la mèche tient en l’air sa canne qu’il agite avec beaucoup de grâce.

On est arrivé sur le carré de verdure, et Champagne revient et présente à son maître un bâton avec lequel, d’un rez-de-chaussée, on mettrait le feu à un troisième étage. M. le comte paraît plus satisfait, et il s’avance vers l’artifice. Mais, en voyant la grosseur des fusées et des soleils, il fait encore la grimace et paraît indécis.

—Est-ce que tout cela partira ensemble, Champagne?

—Non, monseigneur, la première fusée donnera seulement le signal, ensuite vous vous éloignerez, et je mettrai le feu au bouquet que je disposerai beaucoup plus loin.

—Ah! à la bonne heure! Donne-moi la plus petite fusée à tirer... Le premier coup pourrait effrayer ces paysans...

—Voilà celle où vous devez mettre le feu...

—Fort bien... Ah çà, es-tu sûr qu’elle ne partira pas?

—Comment! mais, au contraire, elle partira parfaitement j’espère.

—Je veux dire qu’il ne faut pas qu’elle parte de mon côté... Je n’ai pas envie de perdre ici mon autre œil.

—Soyez tranquille, monsieur le comte, je réponds de tout.

On attend avec impatience que M. le comte se décide, les villageois sont rassemblés sur le carré de verdure; madame la comtesse est entre sa fille et Lucile; je suis un peu plus loin, je les regarde; mais je ne veux plus m’approcher d’Adolphine tant que M. le comte sera là.

Enfin le héros de la fête, témoin de l’impatience du public, allonge le bras au bout duquel est le manche à balai qui conduit à la mèche; il touche celle de la fusée: le feu prend, elle part, aux cris d’admiration des paysans, et M. le comte, enchanté que cela soit fini, jette sa mèche loin de lui et s’essuie le front avec son mouchoir. Mais, dans son empressement à se débarrasser de la mèche, M. de Francornard n’a point fait attention qu’il la jetait sur les autres pièces d’artifice: au bout d’un instant, un grand bruit annonce l’explosion du bouquet, que Champagne, fort peu expert en artifice, n’avait pas eu la précaution d’éloigner de manière qu’il ne pût atteindre personne. Les soleils, les pétards éclatent au-dessus de la foule, sur laquelle ils retombent en serpentant, et un artichaut mal dirigé passe entre les jambes de M. le comte, qui, tout étourdi du bruit, ne sait de quel côté se sauver.

Tout le monde crie: les paysannes ont du feu à leurs bonnet, à leurs fichus, à leurs tabliers; on n’entend de tous côtés que ces mots: Je brûle! je brûle... éteignez-moi.

Les débris d’un soleil sont tombés sur la tête d’Adolphine: le feu prend aux cheveux de l’aimable enfant et se communique rapidement à sa robe; madame la comtesse perd la tête, Lucile appelle du secours; mais chacun est occupé de soi. Ceux qui brûlent ont trop à faire, ceux qui n’ont rien s’examinent de la tête aux pieds. Seul, je m’empresse d’accourir près de la charmante enfant. Je la prends dans mes bras; j’étouffe avec mon corps la flamme de ses vêtements, et mes mains, s’appuyant sur ses beaux cheveux, arrêtent bientôt les progrès du feu.

Elle est sauvée, et sa jolie figure n’a point été atteinte. Madame me donne les plus doux noms, m’appelle son sauveur, celui de sa fille... elle ne trouve pas d’expressions pour me peindre sa reconnaissance... Et qu’ai-je donc fait d’extraordinaire? Il me semblerait tout naturel de donner ma vie pour sauver celle d’Adolphine. Elle n’a pas eu le temps de connaître son danger, elle rit déjà en m’appelant son cher André. Ah! ce mot-là me paye bien des légères souffrances que j’endure!

—Pauvre garçon! dit Lucile, il a les mains toutes brûlées!... Tenez, voyez madame...

—Ce n’est rien, cela ne me fait pas mal.

Madame veut me faire rentrer pour qu’on mette quelque chose sur mes brûlures; mais bientôt des cris perçants attirent l’attention générale: M. le comte, qui jusque-là avait été tranquille, se met à courir comme un fou dans le jardin, en criant qu’il brûle et en portant ses mains à sa culotte. L’artichaut, en passant entre ses jambes, avait mis le feu à cette partie de ses vêtements, mais le drap ayant été long à prendre, M. le comte, qui attribuait à ses voisins l’odeur de roussi qui le suivait partout, avait été beaucoup plus longtemps qu’un autre à s’apercevoir de son accident.

Au lieu de se tenir tranquille et de tâcher d’étouffer le feu, M. de Francornard court dans le jardin en faisant des sauts, des contorsions, et criant comme un possédé:

—A moi, Champagne! je roussis, je brûle... ma culotte... la fusée... je rôtis...

L’air et le mouvement qu’il se donne augmentent les progrès du feu que l’on ne peut encore apercevoir, parce qu’il est caché par les basques de l’habit. Champagne court après son maître en lui demandant où il brûle. Pour toute réponse, M. le comte relève les basques de son habit et montre la partie endommagée. Champagne tire son mouchoir et l’applique dessus; mais cela n’éteint pas assez vivement le feu, et M. le comte, qui souffre beaucoup, jure comme un damné en criant qu’il va perdre ce qu’il a de plus précieux.

Dans un péril si imminent, il faut employer les grands moyens: Champagne, pour sauver la maison Francornard de sa ruine, prend son maître dans ses bras et, courant avec lui vers la pièce d’eau, le jette dans le milieu du bassin.

M. le comte disparaît un moment; mais bientôt il remonte sur l’eau et fait la planche, criant comme s’il brûlait encore, car il craint l’eau presque autant que le feu. Champagne va prendre une perche qu’il aperçoit à quelques pas du bassin, puis revient vers le nageur auquel il crie:

—Êtes-vous entièrement éteint?

—Eh! oui, coquin... Repêche-moi bien vite, ou je me noie...

Champagne, avec sa perche, attrape son maître par la ceinture et le ramène doucement vers le bord; mais ce passage subit du feu à l’eau et les souffrances que M. le comte paraît éprouver ne lui permettent point de se soutenir: on l’emporte dans son appartement, et, au lieu de songer à avoir un héritier, il passe la nuit à se faire appliquer des cataplasmes.

CHAPITRE XVIII

JE NE SUIS PLUS UN ENFANT.

Le lendemain de cette fête, qui a eu des suites si singulières, M. de Francornard, qui se plaint beaucoup, veut retourner à Paris; madame juge convenable d’accompagner son époux pour lui prodiguer ses soins: elle le fuit lorsqu’il lui parle d’amour; mais souffrant, il est certain de la trouver près de lui.

Nous partons tous; je souffre aussi, et mes mains portent des marques de mes brûlures. Mais je trouve du charme à mes douleurs lorsque je pense que j’ai sauvé Adolphine, que j’ai garanti sa jolie figure des atteintes du feu.

Cette fois nous ne voyageons plus de la même manière: madame est avec sa fille dans la voiture de son mari, je suis dans la sienne avec Lucile et M. Champagne, qui me regarde de travers, surtout lorsqu’il voit la jeune femme de chambre me prendre les mains en disant:

—Ce pauvre André! cela doit lui faire bien mal... Sans lui, mademoiselle avait la figure brûlée!... Vous avez fait de belles choses, monsieur Champagne, avec votre feu d’artifice!...

—Il me semble, dit Champagne, que je mérite plutôt des éloges! Sans moi, M. le comte rôtissait; je lui ai sauvé la vie.

—Je ne sais pas ce que vous lui avez sauvé, mais je sais que vous avez manqué de nous brûler tous.

De retour à Paris, M. le comte fait une maladie causée par son passage subit du feu à l’eau. La bonne Caroline lui prodigue les soins les plus empressés. Pour moi, je passe près de Manette tous les moments que j’ai de libres et pendant lesquels je sais ne point pouvoir être avec Adolphine. Je sens que je ne dois plus me permettre la même familiarité avec la fille de ma bienfaitrice: elle grandit... Les jeux de l’enfance ont fait place aux études de musique, de dessin; nos conversations deviennent raisonnables; nous trouvons du charme à former ensemble notre jugement. L’aimable enfant ne m’appelle plus son cher André! Sans doute on lui aura dit qu’elle devait cesser de me nommer ainsi. Mais en prononçant mon nom, sa voix est si douce!... Je lis dans ses regards que son cœur me donne toujours le même titre.

Depuis l’aventure du bosquet, Lucile ne veut plus que je l’embrasse, elle dit que je suis trop grand maintenant. Et cependant, plus je grandis, plus il me semble que j’aurais de plaisir à embrasser Lucile.

Manette ne me défend pas cela, et pourtant Manette devient aussi une fort jolie fille: elle est grande, bien faite; ses traits sont assez agréables, sa fraîcheur est naturelle comme toutes ses manières. Elle est active, laborieuse; elle apprend l’état de couturière et lit en cachette des romans pour savoir comment on parle d’amour dans la haute société.

Le temps s’écoule, j’approche de mes dix-sept ans. Depuis qu’une fusée a passé entre ses jambes, M. de Francornard paraît avoir renoncé entièrement au projet d’avoir un héritier, et ma bienfaitrice est plus souvent avec son époux, qui a cessé de lui parler d’amour. Mais M. le comte, ne songeant plus à un fils, s’occupe davantage de sa fille. Adolphine a quatorze ans, et déjà sa beauté, ses grâces captivent tous les regards. L’aimable Caroline est fière de sa fille: bien différente de ces mères qui voient avec dépit se tourner vers leur enfant les regards qui jadis se fixaient sur elles, et entendent avec chagrin des compliments qui ne leur sont plus adressés, la mère d’Adolphine, quoique belle et jeune encore, n’écoute plus que les éloges que l’on accorde à sa fille.

J’admire en secret les charmes que l’âge développe chez Adolphine: chaque jour elle devient plus séduisante, et son image est sans cesse devant mes yeux. Je suis grand; j’ai perdu la tournure de nos montagnes; j’entends dire quelquefois que je suis bien. Plusieurs suivantes de l’hôtel me regardent avec complaisance et m’appellent maintenant monsieur André! J’ai donc l’air d’un monsieur? On dit aussi que j’ai des talents, que je dessine fort bien. Mais à quoi me servira tout cela... s’il faut un jour me séparer d’Adolphine?

Déjà cette pensée me tourmente, elle me poursuit!... Je ne suis qu’un Savoyard élevé par charité dans cet hôtel, je dois tout aux bontés de madame la comtesse! Mais cette éducation qu’elle m’a fait donner me rendra-t-elle plus heureux?

M. de Francornard dit quelquefois à madame:

—Est-ce que vous comptez garder éternellement cet André chez vous?

—Il est encore bien jeune, répond ma bienfaitrice; dans quelque temps je tâcherai de lui trouver un emploi convenable à ses talents.

Un emploi!... Il faudra donc quitter cette maison, ne plus voir Adolphine... Je n’ose laisser paraître mon chagrin, c’est dans le sein de ma sœur que je vais épancher mon cœur. Je lui parle sans cesse de la fille de madame la comtesse; je lui vante ses grâces, sa beauté, ses talents... J’aime à lui redire les moindres mots qu’elle m’a adressés. Parler d’Adolphine est un si grand plaisir!... Je n’ose avouer que je l’adore, mais je dis tout ce que je sens. Manette m’écoute en silence: souvent je vois des larmes dans ses yeux... Pauvre sœur! sans doute elle me plaint, et c’est la crainte de me voir malheureux qui cause son chagrin.

Je n’oserais parler aussi franchement avec Lucile, je craindrais qu’elle ne devinât mes sentiments, et que cela ne parvînt à madame. Je serais si fâché que l’on connût dans l’hôtel la cause de ma tristesse!... Je suis déjà si timide, si embarrassé près d’Adolphine! Il me semble que tout le monde pénètre mes plus secrètes pensées.

M. le comte vient d’ordonner un grand dîner pour célébrer la fête de sa fille. Déjà tout se dispose dans l’hôtel, il y aura un bal brillant.

Je ne sais pourquoi cette fête m’attriste; c’est cependant la sienne! Mais je songe que je ne la verrai pas un moment de toute la soirée; je songe aussi qu’elle sera entourée d’une foule de jeunes gens qui la trouveront charmante et le lui diront sans doute: je ne sais pourquoi cette idée m’afflige et me contrarie.

Je me rends chez madame; je n’ose point offrir un bouquet, mais j’ai cueilli une fleur à un rosier que j’ai sur ma fenêtre, et je la tiens à ma main.

Madame est à sa toilette, Adolphine est seule devant son piano; il y a bien longtemps que je ne me suis trouvé seul avec elle! Si je pouvais profiter de ce moment pour lui offrir cette rose, pour lui dire tous les vœux que mon cœur forme pour son bonheur! mais non, je suis trop timide... Je n’ose rien dire... Je reste au milieu du salon, regardant alternativement Adolphine et ma rose.

L’aimable enfant m’aperçoit:

—C’est vous, André? me dit-elle; venez donc auprès de moi...

Je m’approche lentement... Je chiffonne la fleur dans mes mains.

—Je ne vous vois plus si souvent qu’autrefois, André; est-ce que vous ne vous plaisez plus avec moi?

—Oh! si, mademoiselle!

—Pourquoi donc alors ne venez-vous pas tous les jours?

—Mademoiselle, je crains maintenant de vous déranger.

—Comment! est-ce que je n’étudie pas aussi bien devant vous? Il me semble même que je travaille avec plus de plaisir quand vous êtes là. Mais la musique vous ennuie peut-être?

Oh! non, mademoiselle...

—Mademoiselle... comme vous me parlez avec un ton de cérémonie! André! il me semble que vous n’êtes plus aussi gai qu’autrefois. Est-ce que-vous avez des chagrins?... Ce serait bien mal de ne point me les confier... Vous savez bien que je suis votre amie...

Je me sens si heureux de ce qu’elle me dit, que je n’ai plus la force de parler; je ne trouve pas ce que je voudrais exprimer, je me contente de lui présenter ma rose en balbutiant:

—Voulez-vous bien permettre, mademoiselle...

—Ah! la belle rose... C’est donc pour moi, André?

—Oui, mademoiselle, si vous daignez l’accepter; n’est-ce pas aujourd’hui votre fête?

—Si je daigne l’accepter! Pouvez-vous en douter?... Refuserais-je celui qui m’a sauvé la vie? Ah! mon cher André, voilà le bouquet qui me fait le plus de plaisir, avec celui que maman m’a donné.

—Son cher André! Elle m’appelle son cher André!... Je ne sais plus où j’en suis... Je crois que je lui prends la main, que je la presse avec ivresse dans les miennes... Mais on vient... J’entends aboyer César... Grand Dieu! c’est M. le comte... Je m’éloigne précipitamment d’Adolphine, je cours à une porte... Je crois éviter la présence de celui que je redoute, et je me jette brusquement contre lui.

—Allons! il est dit que ce drôle-là fera toujours des sottises! s’écrie M. de Francornard; il est cause que César ne marche plus que sur trois pattes, et le voilà qui me casse le nez à présent. Quand donc madame la comtesse me débarrassera-t-elle de ce Savoyard?

—Ce drôle!... J’étais si heureux!... Ah! ce mot vient de détruire toute ma joie... il me fait un mal!... Éloignons-nous, et cachons au moins les pleurs qui s’échappent de mes yeux.

Je suis allé me renfermer dans ma chambre. J’y suis depuis longtemps; j’entends les voitures, les cochers, les domestiques qui vont et viennent! ce bruit m’apprend que tout le monde est arrivé; mais que m’importe cette fête? Je ne puis être admis parmi la haute société qui entoure Adolphine, et je ne veux pas non plus me mêler aux domestiques qui encombrent les antichambres. J’ai eu un moment l’idée d’aller trouver Manette; mais pour traverser l’hôtel, je rencontrerais beaucoup de monde, et l’on n’aime pas montrer une figure triste à des gens qui ne songent qu’à rire.

Je suis plongé dans mes réflexions; je crois voir Adolphine; j’entends encore son père m’appeler drôle!... Mes larmes coulent; il me semble maintenant que madame la comtesse aurait mieux fait de me laisser commissionnaire. J’étais si heureux près de Bernard, de Manette, que je n’affligeais pas alors par le récit de mes chagrins! Je ne songeais qu’à ma mère, à mes frères!... et rien ne s’opposait aux projets de bonheur que je formais pour l’avenir.

Tout à coup je sens une main potelée se placer sur mes yeux, et une voix bien connue me dit:—Que faites-vous donc là, tout seul, comme un ours, tandis que tout le monde dans l’hôtel songe à s’amuser?

C’est Lucile qui est entrée doucement dans ma chambre et s’est approchée de moi sans que je l’aie entendue.—Venez avec moi, André; nous irons à une fenêtre où nous serons seuls, et de laquelle on voit danser dans le salon... Oh! c’est fort amusant de voir les toilettes!... et puis on regarde comment danse le beau monde, et on s’en souvient quand on va au bal.

—Merci, mademoiselle, je n’ai pas envie de voir danser, dis-je tristement à Lucile. Elle se baisse alors pour me regarder, et s’aperçoit que je verse des larmes.—Eh bien! qu’a-t-il donc à présent?... Il pleure, je crois!... Oui, vraiment, il a les yeux tout rouges. André, mon ami, qu’avez-vous? qu’est-ce qui vous cause de la peine? Oh! je veux que vous me le disiez. Voyez un peu... pleurer quand tout le monde s’amuse!... Allons, dites-moi vite le sujet de vos larmes.

Lucile s’assied tout près de moi; elle me prend les deux mains, qu’elle pose sur ses genoux en les tenant dans les siennes; sa tête est penchée vers moi; ses jolis yeux interrogent les miens, elle me presse, me conjure de parler avec les marques de l’intérêt le plus vif. Ah! que les femmes savent bien nous consoler! Notre peine semble être la leur!... Elles entrent dans nos maux, elles partagent notre douleur, afin de nous en ôter la moitié.

Je me trouve déjà moins à plaindre depuis que je suis auprès de Lucile. Je n’ose cependant lui confier toutes mes peines; mais je lui rapporte ce qu’a dit M. le comte.

—Comment! c’est cela qui vous fait pleurer? me dit-elle; mais vous êtes un enfant, André!... Qu’importe ce que dit ce vieux bougon, qui n’aime que sa table et son chien? En êtes-vous moins aimé de madame, de sa fille, de moi?... En avez-vous moins de talents?... En êtes-vous moins gentil? Allons, ne pleurez plus, monsieur, je vous le défends... C’est qu’il ferait gonfler ses yeux, et ce serait dommage, vraiment.

En disant ces mots, Lucile s’avance et me donne un baiser sur le front. Je me sens tout ému, tout agité; mais il me semble que je suis déjà un peu consolé; cependant je pousse un gros soupir, celui-là n’est pas tout entier de chagrin. Lucile, qui croit que je suis toujours affligé, penche encore sa tête vers mon épaule... cette fois, c’est moi qui l’embrasse, mais ce n’est pas sur le front.

—Eh bien! que faites-vous donc, André? me dit Lucile d’une voix émue: pourquoi m’embrassez-vous? Est-ce que cela vous console? Alors je veux bien vous le permettre un peu... Mais il me semble que c’est assez, monsieur.

Lucile n’a pas le ton bien sévère; la vue de mes larmes a touché son cœur, et l’attendrissement rend bien faible. Je la presse dans mes bras... Elle n’a plus le temps de compter les baisers que je lui donne; elle me repousse, mais si doucement! Sa voix est si tendre en me disant:—André, mon ami!... finissez, laissez-moi.

Aimable fille, pouvais-je à dix-sept ans ne point me consoler dans tes bras?

Nous avons changé de rôle: Lucile a l’air désolé, et c’est moi qui suis le consolateur.—Ah! André... c’est bien mal me dit-elle, qui aurait cru?... Est-ce que je pensais à cela, moi?... Puis elle pousse de gros soupirs... mais je ne vois pas de larmes dans ses yeux. Je console Lucile... elle se calme, puis elle se lamente encore, et je la console de nouveau. Mais enfin il est un terme à tout, et quand Lucile se trouve assez consolée, elle reprend son air espiègle et me sourit tendrement, en me disant:

—Après tout... cela ne regarde personne; je suis ma maîtresse!... et si je veux vous aimer, moi, qui est-ce qui aurait le droit de m’en empêcher?... J’aurais cependant voulu que vous fussiez plus sage... mais... c’est un malheur!... Si vous me juriez de m’être constant, je serais si heureuse!... Allons, monsieur, dites-moi donc cela: faites-moi tous les serments d’usage!... Il ne sait rien, cet enfant-là; il faut que je lui apprenne tout.

Lucile se place devant moi, elle me dit de lever ma main droite et de répéter avec elle; puis elle tâche de prendre un air solennel qui ne va pas avec sa mine friponne.

—Je jure à Lucile... que j’aime de tout mon cœur... Allons, monsieur, répétez.—Je jure à Lucile, que j’aime de tout mon cœur...—C’est très-bien... et que je veux aimer toute ma vie...—Oh! oui, toute ma vie.—Ah! comme il a bien dit cela! Embrassez-moi, André... Ah! mon Dieu où en étions-nous?—Je jurais de vous aimer toute la vie, ma chère Lucile.—Sa chère Lucile!... Voyez-vous comme il s’émancipe déjà!... C’est égal, je vous permets de m’appeler ainsi, je l’exige même, lorsque nous serons seuls; car devant le monde je n’ai pas besoin, André, de vous recommander d’être circonspect?...—Oh! oui, mademoiselle!...—Mademoiselle... qu’est-ce que c’est cela, mademoiselle? Dites donc votre chère Lucile: vous le disiez si bien tout à l’heure!—Eh bien! oui, ma chère, ma bonne Lucile.—Ah! c’est bien heureux... Mais le serment, monsieur... Ah! je n’entends pas que cela se passe ainsi; je veux un serment, moi: Je jure de lui être toujours fidèle... Eh bien! répétez donc...—Fidèle? qu’est-ce qu’on entend par là, Lucile?—Dame... cela veut dire... Mon Dieu! il faut que je lui apprenne tout, à ce garçon-là!... ça veut dire que vous n’en aimerez pas d’autre que moi.—Ah! je ne puis pas vous jurer cela, Lucile.—Comment! monsieur, vous ne pouvez pas jurer cela? Et pourquoi cela, s’il vous plaît?—Parce que je mentirais... et, quoique élevé à Paris, je veux conserver la coutume de nos montagnes, et me souvenir toujours des avis de mon père... Voilà pourquoi je ne veux pas mentir.—Je n’entends rien à toutes ces raisons-là, monsieur; est-ce que vous avez déjà le projet d’en aimer d’autres, petit traître?... Ah! mon cher André, ce serait bien vilain!...—Mais ne dois-je pas aimer aussi ma bienfaitrice... Manette... mademoiselle Adolphine?...

—Oh! certainement, mais ce n’est plus cela que j’entends; et par aimer je voulais dire... Au reste, je crois, mon cher André, que c’est une folie de jurer!... On se souvient du serment, et l’on oublie celle pour qui on l’a fait. Aimez-moi tant que vous pourrez; je n’ai pas le droit d’exiger plus que votre amitié: vous n’avez que dix-sept ans; moi, j’en ai vingt-quatre... Vous me trouverez trop vieille bientôt!...—Ah! Lucile, je vous aimerai toujours... qu’importe l’âge?—Mais cela importe beaucoup! Ce n’est pas que je veuille dire que je suis âgée maintenant!... Grâce au ciel, à vingt-quatre ans on est encore très-jeune, entendez-vous, André, surtout les femmes: car les hommes c’est différent, ils paraissent bien plus vite raisonnables. Vous, par exemple, vous avez déjà l’air d’avoir vingt ans... Ah! mon Dieu! quelle heure est cela?... onze heures!... déjà onze heures!... Comme le temps passe avec lui! si madame m’avait demandée... Il faut que je vous quitte, André; quel dommage! Ah! auparavant j’ai encore une prière à vous faire, et j’espère que vous ne me refuserez pas.—Qu’est-ce donc?—C’est que vous n’irez plus aussi souvent chez votre Manette... Je ne l’aime pas du tout, monsieur, votre Manette!... Elle a le même âge que vous; est-ce qu’elle n’a pas un amoureux?—Un amoureux!... oh! non, Manette me l’aurait dit; mais elle ne pense pas à cela.—Ah! vous en êtes certain?... Je devine bien pourquoi: c’est vous, petit scélérat, qui êtes son amoureux!...—Moi! oh! non, Lucile, je n’aime Manette que comme une sœur.—Oui! oui!... Oh! nous savons bien ce que c’est que ces amours de frères pour des demoiselles qui ne sont pas leurs sœurs. Au reste, ce serait bien mal à vous de séduire la fille de cet honnête Bernard, qui vous a recueilli, logé, traité en fils...—Mais, mademoiselle, je vous jure...—Ah! monsieur, je vous ai déjà dit que je ne voulais plus qu’on me jurât rien... tenez, cela vaudra beaucoup mieux. Adieu, André... il faut que je vous quitte; vous allez vous coucher tout de suite, n’est-ce pas?—Certainement! que voulez-vous donc que je fasse?—Dormez bien... rêvez de moi... Oh! je rêverai de vous, moi... j’en suis bien sûre: j’en rêvais déjà souvent; mais je ne vous le disais pas; à présent ce sera bien pis! Ah! ces hommes! comme cela nous tourmente!... Dire que je l’ai vu enfant... et qu’aujourd’hui... Adieu, André.

Elle m’embrasse, elle s’éloigne, elle revient m’embrasser encore... Charmante fille! qu’elle est vive, aimable, séduisante!... En me quittant, elle s’est retournée vingt fois pour me sourire encore; enfin elle a fermé ma porte, et moi je vais me coucher. Qui m’aurait dit que ce jour commencé si tristement me donnerait pour la nuit des souvenirs si doux?

CHAPITRE XIX

NOUVEAU PERSONNAGE.—DÉPART.

Pendant quelque temps, les consolations de Lucile m’occupent tellement que je me livre moins à mes rêveries; dès que la jolie femme de chambre s’aperçoit que j’ai l’air un peu mélancolique, elle trouve moyen d’accourir près de moi, et ses caresses, sa gentillesse, dissipent bientôt toutes les pensées sur l’avenir; près d’elle on ne peut songer qu’au présent.

Cependant chaque jour je sens que j’aime Adolphine davantage; j’aime toujours Lucile, mais quelle différence entre ces deux sentiments!... Près de cette dernière, ma timidité a entièrement disparu; je suis gai, enjoué, je ris, je ne songe qu’au plaisir. La vue de ses charmes, son regard fripon, sa tournure piquante, enflamment mes sens, et la plus douce ivresse fait palpiter mon cœur. Près d’Adolphine, je suis toujours aussi timide, aussi embarrassé; j’aurais mille choses à lui dire, et je ne trouve pas un mot. Je ne la regarde qu’à la dérobée; je crains et je désire rencontrer ses yeux; me parle-t-elle, je suis tremblant, je soupire... En regarde-t-elle un autre, je me sens oppressé... Est-ce donc du plaisir que j’éprouve auprès d’elle? il faut bien que cela en soit, puisque pour celui-là je sacrifierais tous les entretiens de Lucile. Il y a donc deux sortes d’amour?... Comment se fait-il que l’on préfère celui qui nous fait de la peine à celui qui nous rend heureux?

Malgré la défense de Lucile, je ne cesse point de voir Manette, cette bonne sœur, qui prend tant d’intérêt à tout ce qui me regarde, qui me questionne sur tout ce que je fais, et dans le sein de laquelle j’aime à épancher mon cœur. Il y a cependant certaine confidence que je ne juge pas à propos de lui faire. Je ne suis plus un enfant; je commence à sentir qu’il est des choses sur lesquelles on doit se taire. Mais Manette a grandi comme moi; je me rappelle ce que m’a dit Lucile, et, seul avec ma sœur, je lui dis un jour:

—Manette, je te confie tout ce que je fais... mais toi, il me semble que tu n’as pas pour moi la même confiance?

Manette lève sur moi ses yeux si doux, qui ne sont plus aussi gais qu’autrefois; elle me regarde avec étonnement.—Que veux-tu dire, André?—Que tu ne me dis pas tous tes petits secrets... A ton âge, Manette, le cœur doit commencer à parler...

Manette rougit et paraît troublée, puis elle s’écrie:—Qui t’a dit que mon cœur parle pour quelqu’un?—On ne me l’a pas dit, Manette, mais je le suppose, parce que mademoiselle Lucile pense que tu es d’un âge à aimer quelqu’un...—Votre demoiselle Lucile en sait bien long!... Je ne suis pas aussi instruite qu’elle, mais il me semble qu’il n’y a pas de nécessité à cela.—Mon Dieu! il ne faut pas te fâcher... Est-ce que ce serait un crime d’avoir un amoureux... bien honnête, qui te ferait la cour pour t’épouser?—Non, monsieur, non, je n’ai point d’amoureux... Je n’en aurai jamais!...—Jamais!... est-ce que tu peux répondre de cela?...—Oui, monsieur, oh! certainement, je puis en répondre; et je ne sais pas de quoi se mêle votre demoiselle Lucile et pourquoi elle vous fait penser des choses pareilles.

Manette porte son tablier sur ses yeux.—Eh quoi! lui dis-je en passant mon bras autour d’elle, tu pleures?... Comment ce que je t’ai dit peut-il te faire du chagrin?—Oui, monsieur... parce que c’est très-mal de me supposer un amoureux... à moi, grand Dieu!... est-ce que c’est possible?...—Qu’y aurait-il donc de si étonnant? tu es assez jolie pour plaire à quelqu’un.

Manette relève la tête, et me dit avec l’accent du plaisir:—Tu me trouves jolie, André?—Certainement...—Aussi jolie que mademoiselle Adolphine, que mademoiselle Lucile?...—Ah!... Ce n’est plus la même chose.

Manette rebaisse tristement la tête en répétant:—Oh! non... je vois bien que ce n’est plus la même chose!—Il y a tant de beautés différentes! Sans ressembler à aucune, cela n’empêche pas de plaire.—Mon Dieu! André comme tu es savant maintenant sur ces choses-là! Est-ce aussi mademoiselle Lucile qui t’a appris tout cela?

Je ne puis m’empêcher de rougir de la réflexion naïve de Manette, qui me dit au bout d’un moment:—Est-ce que tu serais bien aise que j’eusse un amoureux?—Pourquoi pas, si c’était un garçon honnête, laborieux, capable de faire ton bonheur?

Manette ne répond rien; elle se lève, s’éloigne de moi, va prendre son ouvrage, et avec son mouchoir essuie les pleurs qui coulent de ses yeux. Qu’ai-je donc dit qui puisse lui faire de la peine?... Je n’y comprends rien; mais l’arrivée de son père termine notre entretien, et je retourne à l’hôtel sans pouvoir deviner la cause du chagrin de Manette.

Je remarque un grand mouvement dans la maison. Une chaise de voyage est dans la cour de l’hôtel; le postillon est encore couvert de poussière. Quel est donc le personnage qui vient d’arriver? Je ne tarde pas à rencontrer Lucile, qui sait tout, et s’empresse de me mettre au fait.

—C’est le neveu de M. le comte qui vient de descendre de cette voiture.—Le neveu de M. le comte?... voilà la première fois que j’en entends parler...—Ah! c’est qu’il paraît qu’il n’était pas fortuné. C’est le fils d’une sœur de monsieur qui avait épousé un marquis de Thérigny, qui est mort sans rien laisser à sa veuve. La pauvre femme écrivait en vain à son frère, celui-ci ne lui répondait jamais. Mais elle est morte il y a deux ans, et son fils vient d’hériter d’un cousin de son père d’une fortune assez ronde. Quand M. le comte a appris cela, il a sur-le-champ écrit à son neveu, qui habitait la Normandie, pour l’engager à venir le voir. Celui-ci, qui se rendait justement à Paris, a accepté l’invitation. Il vient de descendre ici, et il paraît qu’il logera dans cet hôtel, car M. le comte a ordonné qu’on lui prépare un joli appartement.—Quel âge a-t-il, ce neveu?—Presque aussi jeune que vous; vingt ans tout au plus... cela sort du collège!... mais cela a déjà des manières, un ton... beaucoup de fierté, à ce que j’ai pu voir; du reste, il est assez joli garçon, et sans son air de suffisance il serait encore mieux! Mais un jeune homme qui se voit tout à coup possesseur d’une nouvelle fortune, comment voulez-vous que cela ne lui tourne pas la tête? Il faut avoir beaucoup de mérite à vingt ans pour ne pas être insupportable avec vingt mille livres de rente.

Je ne sais pourquoi l’arrivée de ce jeune homme me déplaît. Nous avions bien besoin de ce neveu qui vient s’établir dans l’hôtel! Il va voir Adolphine tous les jours, à tous les instants... Il va en devenir amoureux, il n’y a aucun doute! Et Lucile qui dit qu’il n’est pas mal, qu’il est assez joli garçon! c’est désespérant. Si du moins il avait été laid, contrefait! Mais vingt ans, de la figure, de la fortune!... Ah! qu’il est heureux, ce monsieur-là! Pauvre André! on ne fera plus attention à toi... Mais que pouvais-tu espérer? Ne sais-tu pas qu’une distance immense te sépare de l’aimable enfant? Son père ne te regarde-t-il pas avec mépris?... Je sais tout cela, et cependant l’arrivée de ce neveu ajoute encore à mes chagrins.

Cette fois, je suis aussi curieux que Lucile; je brûle d’apercevoir le nouvel habitant de l’hôtel. Je me place à une fenêtre de mon carré, et je ne tarde pas à voir passer le jeune héritier. En effet, il est grand, assez bien fait, sa figure est régulière; mais quel ton arrogant avec ses valets, quelles manières lestes et impertinentes, quelle fatuité dans la mise, le maintien! il ne reste dans la cour que cinq minutes pour donner des ordres, et il a déjà passé plus de cent fois sa main dans ses cheveux, rajusté les bouts de son col et arrondi les parements de son habit. Est-ce qu’un tel homme peut être aimable, spirituel, sensible? il me semble que non, et je me flatte en secret qu’il ne plaira pas à Adolphine.

Je ne quitte pas ma chambre de la journée; je n’ose descendre chez madame, je crains de rencontrer le jeune marquis; je reste chez moi triste, pensif, inquiet.

Vers le soir Lucile vient me voir, elle me demande la cause de mon humeur; je serais bien fâché qu’elle la devinât, et cependant je ne puis prendre sur moi de cacher ma tristesse. Lucile fait ce qu’elle peut pour dissiper ce qu’elle appelle ma mélancolie; mais cette fois tous ses efforts sont vains, et la jolie femme de chambre se met en colère: elle prétend que je deviens très-maussade et que je ne mérite pas que l’on ait autant de bontés pour moi.

Je laisse dire Lucile; elle pourrait m’adresser les plus sanglants reproches que je n’y ferais pas attention: je ne songe qu’à Adolphine et à ce jeune homme qui vient d’arriver à l’hôtel. Voyant que je ne suis point ému de ses discours, Lucile emploie un autre moyen: elle se jette sur une chaise, et se met à sangloter. Ce n’est point à dix-sept ans et demi qu’on est insensible aux larmes d’une femme, je crois même qu’à tout âge les pleurs de la beauté doivent trouver le chemin de notre cœur.

Je tâche donc de calmer ma jolie pleureuse, qui s’écrie que je suis un monstre, un perfide, un petit traître; que je lui fais déjà des infidélités. J’ai beau lui jurer qu’elle se trompe, tout ce que je dis est inutile... Ce n’est pas avec de simples paroles que l’on persuade Lucile: elle prétend connaître le monde et les hommes... Avec elle, je devrais faire rapidement mon chemin.

Enfin, j’ai séché ses pleurs; elle commence à me trouver plus gentil, mais en me quittant elle m’engage à ne plus avoir de ces humeurs-là si je veux toujours plaire aux dames. Elle est partie; je songe à la différence qui existe dans les sentiments que me témoignent les trois femmes que j’aime le plus. Adolphine, d’un mot, d’un sourire, me rend heureux, elle paraît avoir pour moi la plus tendre amitié; elle me voit toujours avec plaisir... Mais quand je ne suis pas auprès d’elle, elle n’est pas triste, elle se livre de même à tous les amusements de son âge... peut-être alors ne songe-t-elle plus à moi. Lucile m’adore, à ce qu’elle dit, à chaque instant du jour elle pense à moi, elle voudrait être près de moi. Mais son amour est exigeant: si je suis distrait, préoccupé, elle me querelle; il faut ne voir qu’elle, ne penser qu’à elle, il lui faut sans cesse de nouvelles preuves de tendresse... Il me semble que cet amour-là est un peu égoïste. Manette me trouve toujours bien; que je sois triste ou gai, que je lui parle de Lucile ou d’Adolphine, Manette me témoigne toujours la même amitié, il lui suffit de me voir pour être contente... Bonne sœur! ah! je suis bien sûr que ton cœur ne changera jamais: l’amitié est plus solide que l’amour.

Le lendemain matin, je sors pour me rendre chez M. Dermilly, qui m’a fait demander. En passant sous le vestibule, je me trouve vis-à-vis du jeune marquis et de Champagne. Je m’incline devant le neveu de M. le comte: il me regarde, se penche vers Champagne, et je l’entends lui dire:—A qui appartient ce garçon?

A qui j’appartiens!... Quelle impertinence! suis-je donc en effet un valet? Champagne répond tout bas au marquis; celui-ci sourit dédaigneusement, en prononçant assez haut pour que je l’entende:—Ah! ah!... c’est le Savoyard dont mon oncle m’a parlé.

—Encore le Savoyard!... Le ton insolent dont ce jeune homme a prononcé ces mots me fait monter le rouge au visage; je suis prêt à retourner sur mes pas... à lui demander si son intention est de m’insulter... Ah! je sens que j’aurais du plaisir à me disputer, à me battre avec cet homme que je déteste déjà!... Mais il n’est plus là... Mon sang se calme; je frémis de la pensée que j’ai conçue!... Dans la maison de ma bienfaitrice, je chercherais querelle à un parent de son époux!... Est-ce donc ainsi que je reconnaîtrais tout ce qu’elle a fait pour moi? Ah! André, éloigne-toi plutôt de cette demeure; fuis avant d’être coupable, et pendant que tu es encore digne des bienfaits de la bonne Caroline.

Je me rends chez M. Dermilly.—André, me dit-il, j’ai une proposition à te faire; je désire qu’elle te soit agréable, mais songe que tu es entièrement libre de suivre ton goût. Depuis quelque temps, ma santé n’est pas bonne; les médecins m’ont conseillé le changement d’air. Je suis décidé à faire un voyage en Suisse; il y a longtemps que je désire parcourir ce beau pays, qui offre tant de merveilles à l’œil du peintre, comme à celui de tout homme qui sait apprécier les beautés de la nature. Dans huit jours je partirai: si tu veux m’accompagner, nous ferons ensemble ce voyage.

—Si je le veux? dis-je en prenant avec force la main de M. Dermilly. Ah! monsieur!... vous ne pouviez m’emmener plus à propos! Oui, je partirai quand vous voudrez; demain, aujourd’hui même, je suis prêt à vous suivre.

Mon empressement à partir, la chaleur avec laquelle je m’exprime, paraissent surprendre M. Dermilly: il m’examine, et semble vouloir pénétrer ma pensée.

—André, me dit-il, je suis charmé que tu veuilles bien être mon compagnon de voyage; mais j’avoue que ton vif désir de quitter Paris m’étonne un peu... Mon ami, ne serais-tu plus aussi heureux à l’hôtel du comte?... Et si cela était, pourquoi ne m’avoir pas confié tes chagrins?—Je n’ai point de chagrins, monsieur, et madame la comtesse est toujours aussi bonne pour moi.—Je sais que Caroline t’aime tendrement. Cependant, André, depuis longtemps tu n’es plus le même... Je l’ai remarqué et ne t’ai point fait de questions... J’attendais que tu vinsses de toi-même confier tes peines à ton meilleur ami.—Ah! monsieur, si j’avais des secrets, quel autre que vous aurait ma confiance?... vous, à qui je dois tout?... vous qui daignez me traiter comme votre fils... qui m’avez enseigné cet art divin qui reproduit sur la toile les objets qui ont charmé notre vue; qui m’avez fait sentir tout le prix de l’éducation, et avez à la fois éclairé mon esprit et formé mon jugement? Mais je n’ai nulle peine secrète, monsieur, je n’ai rien, je vous l’assure.

Le ton dont je dis cela ne persuade sans doute pas M. Dermilly, car il continue de me regarder attentivement.

—M. le comte ne t’a point fait de nouvelles scènes?

—Non, monsieur.

—Tu es toujours dans les bonnes grâces de Lucile?

—Oui, monsieur...

Je ne puis m’empêcher de sourire légèrement en disant cela, et je crois m’apercevoir que M. Dermilly sourit aussi. Il reprend au bout d’un moment:

—Manette t’aime toujours autant?...

—Toujours, monsieur... Oh! elle ne peut pas cesser de m’aimer.

En disant ces mots je lève les yeux sur M. Dermilly, qui me considère avec attention.

—Et Adolphine te témoigne la même amitié?

Le nom d’Adolphine me trouble, et je balbutie:—Mademoiselle Adolphine... est si bonne... si aimable!...

Je ne puis dire plus, je crains de me trahir... M. Dermilly a cessé de me questionner, mais il me regarde... Je vois dans ses yeux l’intérêt mêlé à la douleur. Au bout d’un moment il soupire:—Pauvre André! s’écrie-t-il en me serrant la main.

Pauvre André!... O ciel!... aurait-il surpris mon secret!... Mais non, je n’ai rien dit qui puisse lui faire soupçonner le sentiment qui m’agite; cependant il semble avoir lu dans mon âme.—Tu partiras avec moi, André, me dit-il, ce voyage te fera aussi du bien; et au lieu d’attendre huit jours, je vais faire mes dispositions pour que nous partions après-demain.

—Irons-nous en Savoie, monsieur? lui dis-je au bout d’un moment.

—Pas cette fois, André, mais l’année prochaine, si ma santé me le permet, je te promets que tu iras avec moi embrasser ta mère...

Embrasser ma mère!... quel bonheur l’après une aussi longue absence! sur le sein de sa mère on doit oublier toutes les peines de l’amour!

Notre voyage est arrêté. Avant de retourner à l’hôtel, je me rends chez Bernard, auquel je vais annoncer mon prochain départ; je m’attends à la douleur de Manette; mais elle apprend mon voyage avec plus de calme que je ne l’aurais cru; il semble qu’elle soit bien aise de me voir m’éloigner de l’hôtel.—Tu ne devrais plus te séparer de M. Dermilly, me dit-elle, il est si bon, il t’aime tant! Ne serais-tu pas mieux près de lui que dans cet hôtel, dont le maître te fait mauvaise mine? En revenant de ton voyage, est-ce que tu retourneras chez M. le comte?—Mais... sans doute... pour quelque temps du moins...—Tiens, André, à présent que tu es un homme, que tu as des talents, il me semble qu’à ta place je ne voudrais pas rester dans cet hôtel... A quoi cela te mènera-t-il, si ce n’est à t’accoutumer à vivre en grand seigneur?

Je crois que Manette a raison; mais ma bienfaitrice n’a-t-elle pas le droit de disposer de moi, et aurai-je jamais la force de m’éloigner d’Adolphine? Je ne pense pas en ce moment au marquis de Thérigny.

En arrivant à l’hôtel, apprenant que madame la comtesse est seule avec sa fille, je me rends en tremblant dans son appartement, pour lui faire connaître les intentions de M. Dermilly.

Ma bienfaitrice approuve ce projet.—Ce voyage ne peut que t’être utile, me dit-elle; il complétera ton éducation; mon cher André, avec monsieur Dermilly, tu jugeras mieux les pays que tu visiteras; tu acquerras de nouvelles connaissances, et, à ton retour, je m’occuperai d’assurer ton sort.

Je n’entends pas ce que me dit madame la comtesse. J’ai les yeux tournés du côté d’Adolphine; en apprenant que j’allais partir, il m’a semble la voir pâlir: mon absence lui causerait-elle en effet quelque peine? Ah! je m’éloignerais moins malheureux, si j’espérais ne pas être oublié!

Elle se lève, elle vient vers nous.—Comment! André, vous allez nous quitter? me dit-elle avec cet accent qui pénètre jusqu’à mon cœur. Puis l’aimable enfant jette ses bras autour du cou de sa mère en ajoutant:—Maman, pourquoi laisses-tu partir André?... qu’a-t-il besoin de voyager?... est-ce qu’il n’est pas mieux auprès de nous?...

Sa mère sourit et l’embrasse en lui disant:—Ma bonne amie, André reviendra. D’ailleurs, il faut bien nous accoutumer à son absence; songe qu’il ne restera pas toujours auprès de nous; André devient grand et il faudra... Mais nous parlerons de cela à son retour.

Adolphine me regarde tristement, je baisse les yeux en soupirant; je ne puis lui dire que tout mon bonheur serait de vivre auprès d’elle!... Il y a dans la vie tant de choses que l’on pense et que l’on ne dit pas!...

Mais on ouvre la porte avec fracas: c’est le jeune marquis, qui entre en riant et se jette dans un fauteuil en disant que son oncle est furieux, parce qu’en voulant apprendre à fumer à César, il vient de lui casser une dent.

L’arrivée du jeune Thérigny a changé notre situation; madame la comtesse a la bonté de l’écouter; Adolphine va à son piano, et moi je m’éloigne, car l’accident arrivé à César ne doit plus permettre que l’on s’occupe du départ du Savoyard.

Il n’y a plus qu’une personne à laquelle je n’ai pas encore appris mon prochain départ; mais j’attends le soir, parce que la petite femme de chambre vient ordinairement me voir lorsque sa maîtresse n’a plus besoin de ses services.

En effet, je reconnais bientôt la marche vive et légère de Lucile, qui vient s’informer si je suis encore mélancolique comme la veille.

Je ne sais trop comment lui apprendre mon voyage: elle est si emportée dans son amour que je crains aussi de l’affliger.... Cependant, il faut parler, elle-même m’en prie.

—Vous avez encore quelque chose ce soir? me dit-elle; oh! je vois bien cela!... vous n’êtes point comme à votre ordinaire... André, auriez-vous des secrets pour moi?... je veux que vous me disiez tout, monsieur, tout absolument, même vos infidélités, si vous avez été assez ingrat pour m’en faire.

—Oh! non, Lucile, ce n’est pas cela...

—Ce n’est pas cela? eh bien! alors, parlez donc, mon ami... vous me faites penser des choses...

—Lucile... je vais bientôt partir... mais je reviendrai...

—Vous allez partir... sortir ce soir..., et il est plus de onze heures! Non, monsieur, vous ne sortirez pas, ou je dirai à madame que vous vous dérangez...

—Mais vous ne m’entendez pas, Lucile... c’est M. Dermilly qui m’emmène... sa santé l’oblige à voyager, il se rend en Suisse; je l’accompagne et nous partons après-demain.

—Vous partez... vous allez en Suisse après-demain? Et il me dit cela comme ça!... Ah! André, si vous me quittez, je me laisserai mourir de chagrin.

Elle se jette dans un fauteuil, elle ferme les yeux, elle étend les bras, elle serre les dents... Ah! mon Dieu! je crois qu’elle a des attaques de nerfs... elle se trouve mal!... Je cours dans ma chambre, je cherche de la fleur d’orange, du sucre, du vinaigre, de l’eau de Cologne; je lui frotte les tempes, je lui mets les flacons sous le nez, en lui disant: Lucile, ma chère Lucile!... revenez à vous!... mon absence ne sera pas longue... je ne vous oublierai pas...