Mais elle ne me répond pas, elle ne fait aucun mouvement, je sens mon inquiétude augmenter, je suis sur le point d’aller chercher du secours dans l’hôtel, lorsque tout d’un coup elle se lève brusquement en jetant de côté les verres et les flacons que je lui présente, et s’écrie avec l’accent de la colère:—Non, monsieur, non, vous ne partirez pas!... je ne le veux pas, moi, ou bien, je partirai avec vous, je vous suivrai partout. Vous verrez que j’ai aussi du caractère. Je ne connais plus rien, j’abandonne tout pour vous suivre!... on dira ce qu’on voudra, ça m’est égal!...
Et Lucile, en disant cela, se promène dans ma chambre en frappant du pied, en jetant de côté les meubles qu’elle rencontre, en cognant avec son poing sur les tables, la commode; c’est un petit démon; mais sa fureur me rassure sur l’état de sa santé. Cependant, je ne voudrais pas que l’on entendît son tapage... Je tâche de l’apaiser, elle ne m’écoute pas. Je ne lui dis plus rien... alors elle se met à pleurer, et, avec les larmes, sa fureur a cessé.
Je puis alors me faire entendre, et Lucile commence à devenir raisonnable: elle ne parle plus de me suivre, ni de se laisser mourir. Ce n’était que le premier moment à passer. Mais que de soupirs, de regrets, de promesses de fidélité! Je fais tout ce que je peux pour la rassurer, elle est toujours inquiète.
Minuit a sonné: Lucile se dispose à rentrer dans sa chambre; mais elle me prie de la reconduire, afin d’être avec moi plus longtemps. Je n’irai pas loin, sa porte est en face de la mienne. Lucile me prie d’entrer un moment, parce qu’elle n’a pas envie de dormir... Je n’en ai pas envie non plus, et d’ailleurs puis-je refuser quelque chose à celle qui me témoigne tant d’attachement? J’entre donc... pour un moment; mais je ne sais comment cela se fait, toute la nuit s’écoule, et il est grand jour que je tiens encore compagnie à Lucile.
—Ah! mon Dieu! dit la jeune femme de chambre, il y a déjà du monde levé dans l’hôtel! si on allait vous voir sortir de ma chambre... Ah! André, que penserait-on?...
Il me semble que l’on ne pourrait penser que la vérité. Mais je conçois qu’il y en a dont il faut faire mystère. Lucile m’engage à rester toute la journée caché dans sa chambre, et à n’en sortir que le soir. Ma prudence ne va pas jusque-là, et je me vois forcé de refuser Lucile, qui, je crois, s’arrangerait de me tenir constamment caché chez elle.
J’ai d’ailleurs à m’occuper des préparatifs de mon voyage; malgré les prières de Lucile, qui craint beaucoup pour sa réputation, je m’esquive et regagne mon appartement. Je dispose tout ce qui m’est nécessaire, puis je fais porter ma valise chez M. Dermilly. Nous partons le lendemain matin; je n’ai plus que le temps d’aller embrasser Manette et son père. Je promets à ma sœur d’écrire souvent, et elle doit me répondre. J’ai chargé Bernard d’un nouvel envoi pour ma mère; je puis donc être quelque temps tranquille de ce côté.
Lucile veut aussi que je lui écrive; je le lui promets, à condition qu’elle me répondra, et qu’elle me tiendra au courant de tout ce qui se passera à l’hôtel pendant mon absence. Je ne puis mieux m’adresser pour être au fait de tout.—Je ne sais pas bien écrire, me dit Lucile; mais, mon cher André, vous excuserez mon style.
Excuser son style!... Elle croit donc que j’oublie que j’ai été commissionnaire? Lucile dit qu’il y a tant de gens qui perdent le souvenir de leur origine, que je puis bien faire de même. Non, je me rappellerai toujours et mon pays et ma chaumière.
Je saisis le moment où madame est seule pour aller lui dire adieu. Adolphine est là!... comme elle a l’air triste! Je ne puis dire un mot; j’ai le cœur si gros! je reste devant madame, que je viens de saluer; mais elle devine le motif qui m’amène.—Adieu, André, me dit-elle; faites un voyage agréable, et surtout veillez bien sur M. Dermilly.... Sa santé s’affaiblit chaque jour; j’espère que le changement d’air lui sera favorable. André, vous devez aimer Dermilly, car il vous regarde comme son fils... Je n’ai pas besoin de vous le recommander...
La voix de madame s’est altérée en prononçant ces paroles; elle me tend sa main, que je presse sur mon cœur en lui assurant que je ferai tout pour être digne des bontés de celui qui, avec elle, a tant fait pour moi.
Je me retourne vers Adolphine, je la salue... Je vais m’éloigner.—Eh bien, André, me dit ma bienfaitrice, tu n’embrasses pas Adolphine avant de partir?...
L’embrasser! je n’osais: en ce moment même je n’ose encore. Mais l’aimable enfant se lève et fait quelques pas vers moi. Elle me tend sa joue fraîche comme la rose, en me disant: Adieu, André; revenez bien vite...
J’ai approché mes lèvres de ses joues, que j’effleure à peine, puis je m’éloigne précipitamment, car je ne sais plus où j’en suis; mais j’emporte, pour tout le temps de l’absence le souvenir de ce moment de bonheur.
Nous sommes partis; déjà plusieurs lieues me séparent d’elle, et je crois encore sentir sur mes lèvres le velouté de ses joues; je crois encore respirer sa douce haleine et tressaillir en lui donnant un baiser. Délire de l’amour, tu fais taire tous les autres sentiments, tu dois rendre souvent ingrat, injuste, égoïste! L’amitié d’une sœur, le souvenir d’un ami, la tendresse filiale, tout s’efface de notre esprit tant que tu nous tiens sous ton empire! Mais tu n’es qu’un délire; et quand la raison renaît, l’amitié reprend ses droits.
Je suis près de M. Dermilly, et pendant plusieurs lieues je garde le silence; il a la bonté de me laisser à mes réflexions. Ce n’est qu’au bout d’un long espace de temps que je me revois dans la voiture, près de celui qui a bien voulu me choisir pour son compagnon de voyage, et auquel je n’ai pas encore dit un mot.
Je me retourne vivement vers lui:
—Ah! pardon, monsieur, lui dis-je en rougissant, c’est que je pensais...
—Je ne t’en veux pas, André; je sais ce qui t’occupe, mon ami; dans les premiers moments du voyage le cœur est encore plein du souvenir des adieux; mais cela se dissipera. Puisque tu es sorti de tes réflexions, admire avec moi ce paysage, ces champs, ces bois, ces prairies; oublie un moment Paris!... Tu y retrouveras tout ce que tu y as laissé. André, tu n’as pas encore dix-huit ans; mais ton âme est aimante, ton cœur brûlant!... Si tu ne sais point modérer tes passions, tu éprouveras bien des chagrins; mon ami, dans ce monde, les gens les plus sensibles ne sont pas les plus heureux!... j’en suis moi-même un exemple. Un amour que je n’ai pu vaincre a fait le malheur de ma vie, lorsque, jouissant d’une fortune honnête, et avec assez de talent pour être estimé par les gens de mérite, j’aurais pu faire un bon mariage et couler des jours heureux. Je sens maintenant que je n’ai pas été raisonnable, parce que j’approche de quarante ans: mais à vingt-cinq ans je ne pensais pas ainsi. Crois-moi, André, ne m’imite point; et si ton cœur éprouve déjà quelque sentiment qui ne te promette aucun heureux résultat, au lieu de t’y abandonner, ne songe qu’à te distraire, et tu finiras par en triompher.
M. Dermilly a bien raison: au lieu de rêver sans cesse à la charmante Adolphine, je ferais mieux de m’occuper de tout autre objet, dussé-je même faire quelques infidélités à Lucile; mais je n’approche pas de quarante ans, et je pense comme il pensait à vingt-cinq.
Mon compagnon m’entretient de Manette, de Bernard, de ma mère, de ce pauvre Pierre, que je n’ai pu retrouver, et qui sans doute n’existe plus. Ah! il sait bien captiver mon attention; l’amour n’a point banni de mon cœur de si touchants souvenirs. Moi, je lui parle de ma bienfaitrice, de sa bonté, du bien qu’elle répand autour d’elle. M. Dermilly m’écoute attentivement, il ne perd pas un mot, et les moindres détails sur ce qui regarde madame la comtesse sont précieux pour lui; alors je suis bien sûr qu’il rêve encore comme à vingt-cinq ans.
Pour me récompenser de l’avoir entretenu de son amie, il me parle d’Adolphine. Avec quel plaisir je l’écoute! c’est à mon tour à ne point perdre un mot de ce qu’il dit, à le supplier de recommencer encore. Ah! sans nous en être dit davantage, nos cœurs s’entendent bien!... et par cet échange nous savons charmer les journées du voyage.
C’est à Bâle que nous nous rendons d’abord: là, nous devons nous arrêter quelque temps afin de visiter à loisir les environs. La ville de Bâte n’est point gaie, et les habitants ne sont pas liants; mais que les environs sont admirables! Quel plaisir de parcourir les belles vallées de la Suisse, de grimper sur ces montagnes, de visiter les ruines de ces vieux châteaux bâtis sur leur sommet, et de regarder à ses pieds des torrents jaillir en cascades et se perdre sur les rochers! Ce spectacle magnifique me rappelle mon pays; il y a souvent de l’analogie entre les sites de la Suisse et ceux de la Savoie; mais ici les paysans semblent plus riches, plus heureux. Le bonheur et la paix habitent ces cantons, où jamais le cœur n’est affligé par la vue d’un mendiant. Nous nous levons tous les jours de grand matin, pour aller admirer des sites nouveaux; souvent nous ne revenons pas le même jour à la ville; nous couchons chez des paysans qui nous reçoivent avec la bonté et la franchise renommées dans ces climats. Nous recevons des lettres de Paris le huitième jour de notre arrivée à Bâle; on sait que c’est là que nous devions d’abord nous arrêter. Il y a deux lettres pour moi, il n’y en a qu’une pour M. Dermilly; mais avec quel plaisir il la reçoit! qu’il est heureux! une ligne de celle qu’on aime doit faire tant de bien! Mais dois-je me plaindre, ingrat que je suis? c’est Manette... c’est Lucile qui m’écrivent! Commençons par Lucile: elle doit me donner des détails sur ce qui se passe à l’hôtel.
Voyez un peu l’étourdie!... elle ne me parle que d’elle, de son amour, de sa constance... Oh! j’y crois, je n’en doute pas! et elle aurait bien dû me parler d’autre chose. Elle ne pense qu’à moi... Elle s’ennuie de ne pas me voir... et pas un mot d’Adolphine, ni du neveu de M. le comte! Cette Lucile ne songe à rien!... Ah!... voilà cependant un petit post-scriptum:
«Rien de nouveau à l’hôtel: madame paraît triste; mademoiselle est comme sa mère; monsieur s’est donné deux indigestions la semaine dernière; le jeune marquis mène un grand train, et va beaucoup dans le monde.»
Tant mieux: pendant ce temps il n’est pas auprès de sa cousine. Ah! il y a encore quelque chose d’écrit au bas de la page:
«M. Champagne me fait toujours la cour, mais je ne l’écoute pas.»
C’était bien la peine de m’écrire cela!... Enfin je sais qu’elle est triste, et que le cousin n’est pas sans cesse auprès d’elle: c’est quelque chose.
Lisons maintenant la lettre de Manette... Bonne Manette!... j’aurais dû commencer par toi!... Mais du moins, en te lisant, ce n’est pas d’une autre que je m’occuperai.
Son cœur simple et pur se peint dans ce qu’elle m’écrit:—Sois heureux, me dit-elle, et ne nous oublie pas; quant à moi, ni le temps, ni la distance ne pourront t’effacer de mon cœur.
Il y en a moins long que dans la lettre de la femme de chambre: mais cette simple phrase de Manette vaut mieux, je crois, que tous les serments de Lucile.
Après être restés trois semaines à Bâle, nous visitons Berne, Zurich, Saint-Gall, Neuchâtel; notre collection s’enrichit de vues prises dans tous les lieux où nous nous arrêtons. M. Dermilly ne peut se lasser de parcourir ce pays pittoresque et imposant. Si mon cœur ne soupirait pas en secret, je partagerais son enthousiasme; mais, tout en admirant les sites magnifiques qui s’offrent à mes regards, je ne puis m’empêcher de songer à l’hôtel de M. le comte et aux personnes qui l’habitent.
Je vois avec peine que la santé de mon compagnon ne s’améliore pas.
Chaque jour sa maigreur augmente, et ses traits semblent s’altérer davantage. Je crains que nos courses dans les montagnes ne le fatiguent et ne lui soient nuisibles. Mais lorsque je l’engage à prendre du repos:—Laisse-moi, me dit-il, admirer la nature et jouir des merveilles qu’elle offre à ma vue. Si le ciel a marqué bientôt la fin de ma carrière, que du moins je profite encore du peu de temps qui me reste.
Nous sommes restés près de deux mois au milieu de ces belles montagnes; M. Dermilly veut aller à Genève, nous louons des montures, et avec des guides nous allons à petites journées, nous reposant dans tous les endroits qui nous plaisent. C’est ainsi qu’il est agréable de voyager. Nous arrivons sur les bords du Léman. M. Dermilly est faible et souffrant; je prévois que nous passerons quelque temps à Genève, et je le fais savoir à Paris. Il y a plus de deux mois que nous n’avons reçu de nouvelles, depuis ce temps que s’est-il passé à l’hôtel?!... Y suis-je déjà oublié?
Je reçois bientôt une réponse de Manette; toujours bonne, toujours franche, elle m’engage à prodiguer mes soins à M. Dermilly, à ne point le quitter un instant. Pourquoi Lucile ne m’a-t-elle pas répondu aussi promptement?... Lucile qui voulait me suivre... qui voulait mourir... qui avait des attaques de nerfs!... Je ne conçois rien à ce retard: je suis si jeune encore!...
Huit jours après, la réponse de Lucile m’arrive enfin; je brise le cachet, il me tarde de lire: de l’amour, encore de l’amour... Il me semble cependant que cela est moins brûlant, moins vif que dans sa première lettre... Ah! voici enfin des détails:
«On s’amuse un peu plus à l’hôtel, on a donné plusieurs bals, M. le marquis est un fou, un étourdi, mais avec lui les plaisirs ne finissent point. Il est plus souvent près de sa cousine... Mademoiselle devient chaque jour plus jolie...»
Hélas! je ne sais que trop combien elle est jolie!... Je n’ose plus continuer... «Elle rit des folies de son cousin...»
Elle rit avec lui!... Ah! je suis perdu!... Pauvre André! on ne pense plus à toi!... Elle rit... elle le trouve aimable... il lui plaît... ils s’aimeront, cela est certain! Allons jusqu’au bout:
«M. le marquis vient de prendre à son service un petit jockey anglais qui n’a que quinze ans; il est gentil, c’est un enfant, mais il me fait bien rire avec son baragouin, car il dit à peine quatre mots de français...»
Eh! qu’est-ce que cela me fait?... que M. le marquis prenne tous les jockeys qu’il voudra!... Mais il me vient certaines pensées... Mademoiselle Lucile rit aussi avec le petit jockey... Elle aime beaucoup à former les jeunes gens, mademoiselle Lucile, et le retard qu’elle a mis à me répondre.... Oh! quelle idée!... N’ai-je point vu sa douleur, ses larmes, sa fureur même quand je suis parti!... Finissons sa lettre.
«Adieu, mon cher André, amusez-vous bien et soyez bien sage.
«Votre fidèle LUCILE.»
Elle a mis fidèle... J’avais donc tort de la soupçonner.
Je voudrais être à Paris... mais M. Dermilly n’a que moi pour lui parler de madame la comtesse, et cette conversation semble seule le ranimer. Il est malade, je ne puis le quitter; je n’oublierai jamais les soins qu’il m’a prodigués, lorsque je fus blessé par le cabriolet du comte, et, fallût-il lui consacrer ma vie entière, mon cœur n’en murmurerait point.
Enfin il se trouve mieux, et nous recommençons nos excursions dans les environs. Ce pays est charmant, mais je ne puis en sentir toutes les beautés; pour jouir de la vue d’un beau site, il faut que l’âme soit calme et satisfaite; comment apprécier les merveilles de la nature quand le cœur, brûlant d’amour, est dévoré d’inquiétude et de jalousie!
Après trois mois de séjour à Genève, nous nous embarquons sur le Rhône pour nous rendre à Lyon. Les bords du Rhône charment l’œil du navigateur et réjouissent l’âme du convalescent. Nous restons quelques semaines sur ces bords, admirant ces riantes campagnes, moins sévères et moins pittoresques que les belles vallées suisses, mais bien dignes aussi des pinceaux de l’artiste.
Enfin M. Dermilly songe au retour. Nous arrivons à Lyon; nous ne nous arrêtons que huit jours dans cette ville, qui me rappelle mon pauvre frère et l’aventure qui nous y arriva. Nous poursuivons notre voyage; la santé toujours chancelante de M. Dermilly nous retient encore quelque temps, et ce n’est qu’au bout de neuf mois d’absence que je revois ce Paris, où la première fois je suis entré en dansant et en chantant!... Ah! ce n’est plus la même chose.
—André, me dit M. Dermilly en arrivant dans la grande ville, tu vas retourner à l’hôtel du comte, mais je ne crois pas que maintenant tu y fasses un long séjour. Songe que ma demeure est la tienne, et que je te regarde comme mon fils.
Homme généreux!... qu’ai-je donc fait pour tant de bontés?... Et je brûle de le quitter, de retourner à l’hôtel!... Ah! l’amour nous rend ingrats!... et il ne nous dédommage point des fautes qu’il nous fait commettre.
Il est huit heures du soir lorsque j’entre à l’hôtel: je regarde avec ivresse les croisées de l’appartement d’Adolphine... Elle est là... oui, mon cœur me le dit; mais je ne la verrai pas ce soir. Je redoute son père... son cousin.... Non, je n’ose me présenter, courons chez Lucile.
Pourvu que Lucile soit chez elle; oui, la clef est à sa porte. J’entre dans la première chambre... j’entends parler dans la seconde, qui est la pièce où elle couche. Avec qui Lucile cause-t-elle? Si Adolphine était montée... Oh! non, ce n’est pas présumable... Cependant je m’arrête et ne résiste pas au désir d’écouter un moment; je reconnais bientôt la voix de Lucile.
—Voyons, petit John, donnez-moi une leçon d’anglais... et ne serrez pas tant vos jambes contre les miennes.—Yes, miss—Oui, mais vos yes, yes, ne vous empêchent point de me marcher sur les pieds...—Yes, miss.—Allons, petit John, tenez-vous tranquille, et apprenez-moi comment on dit je vous aime en anglais.—I love you, miss.—Ai love... Ah! comme il faut ouvrir la bouche!... heureusement que mes dents ne sont pas laides... Ai love...—You for ever.—Fort et quoi?...—Ever, miss.—Ah! comme en voilà long, et qu’est-ce que cela veut dire tout cela?—Je aime vous pour beaucoup longtemps.—Ah! ah! ah! qu’il est drôle ce petit John en disant cela!... C’est qu’il me fait des yeux comme s’il avait vingt ans... ah! ah!—For ever, miss.—Oui, oui, j’entends... Tenez donc vos genoux tranquilles, petit jockey... Ah! comme les Anglais ont la peau blanche!... Je n’avais pas encore remarqué cela.... Et embrassez-moi, comment dit-on cela, John?—Kiss my.—Kiss my? ah! que c’est gentil, kiss my!... Tiens, je dirai cela très-facilement, kiss my... kiss my... Eh bien! voulez-vous finir, petit jockey... C’est qu’il m’embrassé vraiment.
En ce moment j’ouvre la porte, pour terminer la leçon d’anglais, et je vois mademoiselle Lucile tenant les mains d’un petit blondin rose, bien joufflu, et qui, je crois, apprend beaucoup plus lestement que les Savoyards.
En me voyant, Lucile jette un cri et rougit; le petit jockey me regarde avec étonnement... Mais la femme de chambre se remet bientôt, et faisant signe au jockey de s’en aller:—Voilà assez d’anglais pour aujourd’hui, lui dit-elle, la leçon est finie.
M. John la salue d’un air presque fâché et s’éloigne en faisant une petite mine très-comique.
—Comment, c’est vous, André? me dit Lucile en s’approchant de moi. J’espère que cela s’appelle surprendre son monde!
—En effet, vous ne m’attendiez pas, je m’en suis aperçu.
—Qu’est-ce que c’est, monsieur? N’allez-vous pas être jaloux d’un enfant? d’un petit bonhomme qui me fait dire quelques mots d’anglais pour rire? voilà tout... Ah! ce serait joli d’être jaloux de John!
—Non, Lucile, oh! non, je vous assure que cela ne me tourmente pas du tout.
—A la bonne heure... Comme il est grandi encore depuis neuf mois!... Oh! vous êtes un homme à présent. Eh bien! vous ne m’embrassez pas!... Il faut que je vous le dise. Comment les voyages ne vous ont pas formé plus que cela?
—Donnez-moi des nouvelles de madame... de mademoiselle.
—Vous ne les avez donc pas encore vues?
—Non, j’arrive à l’instant.
—Elles doivent être seules maintenant, car madame avait la migraine ce matin et n’aura reçu personne.
—Elles sont seules? ah! je cours...
—Eh bien! monsieur André, vous ne m’avez pas embrassée... J’espère que vous allez revenir.
Je n’écoute plus Lucile, je suis déjà devant l’appartement de madame la comtesse. Comme mon cœur bat!... Je vais voir celle que j’adore... et l’absence, bien loin d’affaiblir mon amour, n’a fait que l’accroître encore.
Je traverse les pièces qui précèdent le salon de madame; je respire à peine... Enfin, me voici tout près d’elle, une seule porte nous sépare encore... Insensé! au lieu de nourrir cette passion qui doit faire le malheur de ma vie, ne ferais-je pas mieux de fuir celle qui en est l’objet? Mais je ne le puis... Je tiens le bouton de la porte. J’ouvre doucement... je l’aperçois... assise près d’une table et lisant.
Elle ne m’a pas entendu... Elle continue de lire... elle est seule. Une glace placée en face d’elle réfléchit ses traits. Je puis la contempler à mon aise... Oui, elle est plus belle encore... L’adolescence amène d’autres sentiments, et les traits en reçoivent une autre expression. Je voudrais lire sur son front... Je cherche en elle un peu d’amour, pour moi. Elle a seize ans maintenant... Ah que ne sommes-nous encore à ce moment où je la portais dans mes bras... où ses petites mains jouaient avec les boucles de mes cheveux!
En la regardant je me suis insensiblement approché... Enfin, je suis tout près d’elle, et, sans y penser, sans en avoir eu le dessein, je prends une de ses mains et je la porte sur mon cœur.
Adolphine fait d’abord un mouvement d’effroi, mais elle me reconnaît et le plaisir brille dans ses yeux.
—C’est vous, André, me dit-elle, c’est vous! ah! que je suis contente de vous revoir!... Vous ne voyagerez plus, n’est-ce pas, André? vous resterez maintenant avec nous?...
Fille charmante!... et elle ne retire pas sa main que je presse sur mon cœur! Je suis si heureux, si troublé, que je ne sais plus ce que je dis, et il me semble qu’elle partage mon bonheur.
—Vous ne m’avez donc pas oublié, mademoiselle?
—Vous oublier, André! vous, l’ami de mon enfance, vous qui m’avez sauvé la vie!... C’est mal de penser cela...
—Ah! mademoiselle, que ne puis-je vous consacrer toute mon existence! Si vous saviez combien, loin de vous, le temps m’a paru long!... Je n’avais qu’un désir, celui de revenir... de vous revoir...
Je ne suis plus maître de mon secret... il va m’échapper... je ne vois plus la distance qui nous sépare, je ne vois qu’Adolphine, lorsque des pas se font entendre: je n’ai que le temps de quitter sa main, de m’éloigner d’elle... le marquis entre dans le salon.
En m’apercevant il fait une légère grimace, mais il s’approche de sa cousine, il s’assied contre elle... et la regarde avec une familiarité! il lui prend lestement la main... ah! il ne connaît pas le prix de ce trésor!
—Ma chère petite cousine, on m’a dit que la maman était indisposée, et moi aussi j’ai une espèce de migraine; je viens rire avec vous pour tâcher de la guérir.
En achevant ces mots, le marquis se retourne et semble étonné de me voir encore. Il me jette un regard insolent en s’écriant:—Que faites-vous là?... sortez donc, vous voyez bien qu’on n’a pas besoin de vos services...
Je reste immobile, mes yeux se fixent sur le marquis, mais je tâche de contenir mon agitation.
Ne me voyant point bouger, le marquis reprend au bout d’un moment:—Eh bien! est-ce que vous ne m’avez pas entendu?... je vous dis de sortir.
—Je vous ai fort bien entendu, monsieur; mais je ne pensais pas que ce fût à moi que vous parliez ainsi.
—Et à qui donc, s’il vous plaît?... faut-il se gêner pour renvoyer monsieur André le Savoyard!...
—Oui, monsieur, je suis Savoyard, et je m’en fais honneur; les habitants de mon village sont honnêtes, fidèles, reconnaissants... je tâcherai de conserver toute ma vie ces vertus héréditaires; c’est mon seul patrimoine, mais je ne les changerais pas contre l’or et les titres de beaucoup de gens.
—Ah! ah! phrase superbe... mon cher; vous avez retenu cela d’un mélodrame de l’Ambigu ou de la Gaîté, n’est-ce pas? Mais c’est assez; je vous dis de sortir, obéissez!
—Ce n’est pas à vous, monsieur, à me donner des ordres...
—Insolent!... je vous mettrai bien à la raison...
Mon sang bouillonne dans mes veines, mais Adolphine accourt auprès de moi; son regard est suppliant:
—Mon Dieu! pourquoi donc vous disputer, s’écrie-t-elle, mon cousin; que vous a donc fait André pour lui parler ainsi?...
—Votre André est un drôle que je veux corriger.
—Je ne me connais plus, je suis prêt à m’élancer sur le marquis... Adolphine se jette entre nous, elle étend ses bras vers moi.
—Rendez grâces à la présence de mademoiselle, dis-je au marquis; sans elle vous ne m’auriez pas insulté impunément.
—Je crois vraiment qu’il me brave... Ah! c’en est trop! et je veux...
En ce moment ma bienfaitrice paraît au milieu de nous; elle a entendu notre querelle, et, oubliant ses souffrances, s’est empressée d’accourir. Adolphine court dans les bras de sa mère en s’écriant:
—Ah! maman! je t’en prie, empêche-les de se quereller... si tu savais...
—J’ai tout entendu, dit madame la comtesse; Thérigny, je croyais que vous auriez plus de respect pour moi, et que, dans mon appartement, devant ma fille, vous ne vous seriez pas livré à de tels emportements.
—Comment! ma chère tante, quand ce?...
—Taisez-vous. Et vous, André, rentrez chez vous, demain matin vous viendrez me voir... Allez, André..., je vous en prie...
Comment résister aux ordres de ma bienfaitrice?... Elle me tend la main en me faisant signe de m’éloigner. Je baise avec respect cette main chérie, et je sors sans regarder le marquis, afin que ma colère ne l’emporte pas sur mon devoir.
Lucile m’attendait dans ma chambre. N’étant plus en présence de madame la comtesse, je puis enfin laisser éclater mes sentiments; je me promène à grands pas dans l’appartement sans faire attention à Lucile, qui me suit en me tirant de temps à autre par mon habit.
—Ai-je assez souffert... suis-je assez humilié?...
—Vous avec souffert, André, et quand donc cela?
—Devant Adolphine me traiter ainsi!...
—Qui donc?
—O ma bienfaitrice! sans vous je ne sais où m’aurait emporté ma colère!...
—Allons, il est en colère maintenant... et contre qui donc, monsieur?
—C’en est fait, dès demain je quitte cette maison...
—Vous quittez l’hôtel... Ah ça! c’est pour rire que vous dites cela?
—Je l’aurais quitté sur-le-champ, sans les ordres de madame, qui m’y retiennent jusqu’à demain.
—Monsieur André, je n’aime pas ces plaisanteries-là! je vais me trouver mal si vous parlez encore de départ... ah! je sens déjà que mes nerfs se crispent, se retirent...
Lucile s’assied en poussant de grands gémissements; mais comme elle s’aperçoit que je continue de me promener dans la chambre sans faire attention à ses nerfs, elle se décide à ne point se trouver mal, et court de nouveau après moi.
—Mon petit André... qui est-ce qui vous fâche donc si fort?... est-ce parce que j’apprenais quelques mots d’anglais avec John?... eh bien! je vous promets de ne plus prendre de leçons, quoique ce soit bien innocent.
—Ah! vous pourrez prendre autant de leçons qu’il vous plaira. Lucile, je ne serai plus là pour vous gêner... je pars demain.
—La! c’était bien la peine de revenir pour partir si vite!... Et que vous a-t-on fait, monsieur, pour que vous soyez si pressé de nous quitter?
—On m’a insulté... traité comme un misérable...
—Qui donc?
—Le neveu de M. le comte.
—Eh! c’est pour cela que vous êtes si en colère?... est-ce qu’il faut faire attention aux discours d’un étourdi, d’un fou, qui, les trois quarts du temps, ne pense pas à ce qu’il dit?
—Ah! Lucile, il est des choses que je ne pourrai jamais supporter. Si je restais dans cet hôtel, d’un moment à l’autre il arriverait quelque scène fâcheuse... Il est de mon devoir de partir, et je suis sûr que madame la comtesse elle-même m’approuvera.
—Je suis bien sûre, moi, qu’elle ne vous laissera pas partir.
—Lucile, aidez-moi à faire mes apprêts...
—Joli passe-temps! après neuf mois d’absence!... quand on doit avoir tant de choses à se dire! il faut que j’aide monsieur à faire des paquets!...
—Oh! ce ne sera pas long!...
—Mon Dieu! mon Dieu! que je vais m’ennuyer dans cette maison maintenant! Pendant votre voyage, au moins je savais que vous reviendriez, et cela me consolait.
—Vous apprendrez l’anglais, Lucile, et cela vous distraira.
—Est-il méchant! aimez-donc quelqu’un... pour qu’il vous fasse de la peine ensuite.
—Ah! Lucile, je ne perdrai jamais le souvenir de vos bontés et des heureux instants que j’ai passés avec vous.
—Je l’espère bien... d’ailleurs nous nous reverrons... Embrassez-moi donc si vous m’aimez toujours...
—Mais ce M. Thérigny... ah! je sens que sa vue seule...
—Au diable les gens en colère!... cela n’est bon à rien!... vous étiez bien plus aimable quand vous étiez petit, monsieur André.
—Comme elle tendait ses bras vers moi... comme elle me regardait!
—Qui donc vous tendait les bras?
—Ah! elle ne me méprise pas, elle!... son cœur est si bon, si sensible!...
—Monsieur, vous empaquetterez vous-même vos culottes... tout ici commente à m’ennuyer beaucoup.
—Adolphine! Adolphine!...
—Allons, voilà mademoiselle qui en est à présent; en vérité, je crois qu’il perd la tête... encore si c’était d’amour pour moi, on le lui pardonnerait... mais, bah! il ne pense pas plus à moi!... Et où monsieur va-t-il loger? j’espère que ce n’est pas avec mademoiselle Manette; car enfin ce n’est plus un enfant, votre Manette, et les mœurs... André, vous me donnerez votre adresse; j’irai vous voir souvent.
—Je vais demeurer chez M. Dermilly.
—Chez M. Dermilly! mais ce sera fort gênant... c’est égal, j’aime mieux cela que si vous étiez chez le père Bernard.
Bernard!... Manette!... je suis à Paris, et je n’ai pas encore été les embrasser! Ah! combien je m’en veux!... Mais en quittant cette maison je serai tout à l’amitié.
Je retombe dans mes réflexions, Lucile continue de se lamenter; la nuit se passe ainsi. Au point du jour la femme de chambre me quitte en me faisant une mine moitié tendre, moitié fâchée.
J’attends avec impatience que madame me fasse dire de descendre chez elle; enfin, sur les onze heures, Lucile vient m’avertir que sa maîtresse désire me parler, et je me hâte de me rendre près de ma bienfaitrice. Adolphine est là... elle dessine auprès de sa mère.
La bonne Caroline me témoigne la plus tendre amitié, sa fille m’adresse un charmant sourire. On semble vouloir me dédommager du chagrin que m’a causé le marquis, en me montrant encore plus d’intérêt. J’apprends à madame mon désir d’aller vivre près de M. Dermilly, si elle veut bien y consentir. Adolphine semble attendre avec anxiété la réponse de sa mère; celle-ci, après avoir réfléchi quelque temps, me dit enfin:
—Je ne puis vous blâmer, André, et je ne m’oppose point à votre départ... non que je pense que le marquis vous dise désormais rien de désagréable, mais je sens que sa présence doit vous être pénible... Votre éducation est terminée, il vous faut maintenant connaître le monde et les hommes autrement que par les livres. Vous ne pouviez prendre un meilleur mentor que M. Dermilly. Il vous aime autant que moi, c’est beaucoup dire, André; mais, en vous sachant auprès de lui, je vous croirai toujours avec moi.
—Quoi, maman, tu le laisses partir? s’écrie Adolphine.
—Ma bonne amie, il faut aimer les gens pour eux. André a dix-neuf ans, le séjour de cet hôtel, où il reste presque toujours enfermé dans sa chambre, n’est plus ce qui lui convient; mais nous le verrons souvent, n’est-il pas vrai, André?
Je réponds en balbutiant; car je suis tout troublé de la douleur d’Adolphine... J’ai vu des larmes dans ses yeux, et je songe que c’est mon départ qui les fait couler.
—Avant de vous laisser partir, André, reprend ma bienfaitrice, je veux vous faire connaître mes intentions: j’avais le projet de vous établir, mon ami; de vous marier avec celle que vous aimez...
—Avec celle que j’aime, madame! dis-je vivement tandis qu’Adolphine prête une oreille attentive en me regardant à la dérobée.
—Oui, André, je connais vos sentiments... Croyez-vous que depuis longtemps je ne les aie pas devinés?...
Je rougis, je baisse les yeux. Madame la comtesse continue:
—Mais je sens que vous êtes trop jeune pour vous marier maintenant... Au reste, dès que vous voudrez épouser Manette, songez, André, que la dot est prête, et que j’exige que vous acceptiez cette faible marque de mon amitié: c’est bien peu auprès de ce que votre père fit jadis pour moi.
Manette! elle croit que j’aime Manette!... Adolphine pourrait le penser aussi! je veux la détromper: ses regards sont attachés sur son dessin... mais sa main est immobile... elle cache son visage pour dérober son émotion à sa mère.
Madame, je suis reconnaissant de vos bienfaits, dis-je avec feu; mais je ne puis les accepter... Vous vous êtes trompée sur mes sentiments... Je ne serai jamais l’époux de Manette... Je l’aime comme une sœur; mais je ne ressens point d’amour pour elle...
—Vous n’aimez pas Manette! s’écrie avec surprise ma bienfaitrice; je ne lui réponds plus; je ne vois qu’Adolphine, qui paraît respirer plus librement, et vient de me jeter un si doux regard qu’il me semble que je n’ai plus rien à envier aux rois de la terre.
Je la regarde toujours, et, quoiqu’elle ait baissé la tête, je vois encore sur ses lèvres les traces du sourire que ma réponse a fait naître.
Nous restons quelques minutes dans cette situation; je ne m’aperçois pas que la mère d’Adolphine promène alternativement ses regards sur moi et sur sa fille; mais, en revenant de mon ivresse, je vois sur le front de ma bienfaitrice une expression de sévérité qu’elle n’a jamais eue avec moi, et je baisse les yeux en rougissant, tremblant qu’elle n’ait lu dans mon cœur.
—Il suffit, André, dit enfin la comtesse, je suis fâchée de m’être trompée... Je croyais Manette destinée à être un jour votre femme... et je suis persuadée qu’elle aurait fait votre bonheur... Mais peut-être changerez-vous de sentiments, et...
—Oh! non, madame! non, jamais je ne changerai!... jamais je n’aurai d’amour pour une... pour qui... pour...
—C’est assez: vous pouvez partir. Je me charge de présenter vos respects à M. le comte.
Je vais m’éloigner intimidé du ton de ma bienfaitrice, mais elle reprend bientôt avec un accent plus doux:
—André, n’oubliez jamais que vous avez passé une partie de votre jeunesse dans cette maison... que je vous aime comme mon fils... que votre bonheur fut toujours mon plus cher désir.
—Moi l’oublier, madame... ah! jamais!... vos bienfaits sont gravés dans mon âme; puissé-je un jour être à même de vous prouver ma reconnaissance!
La bonne Caroline me presse dans ses bras. Adolphine s’avance... Un regard de sa mère semble arrêter ses pas; mais elle me tend la main en signe d’adieu, et je presse cette main chérie qui tremble dans la mienne... C’en est fait, je m’éloigne; je quitte cet hôtel où j’ai passé huit années de ma vie... Peut-être eussé-je été plus heureux en n’y entrant jamais!
—Me voici, monsieur, dis-je à M. Dermilly en arrivant chez lui; j’ai pour jamais quitté l’hôtel, et, si vous le permettez, je resterai avec vous.
—Si je le permets, mon ami! dit M. Dermilly en me pressant dans ses bras; ah! ta présence adoucit mes souffrances et charme mes ennuis: sois mon fidèle compagnon. Ce ne sera pas pour longtemps, André; mais du moins c’est ta main qui me fermera les yeux.
Je tâche de le distraire de ces tristes pensées en lui racontant ce qui s’est passé a l’hôtel et ce qui a causé mon départ. Il m’écoute attentivement.—Tu as bien fait de prendre ce parti, me dit-il; en demeurant plus longtemps sous le même toit que cet étourdi qui affecte de te mépriser, tu aurais pu oublier que tu étais dans la maison de Caroline... et je frémis en songeant à ce qui pouvait en résulter. Tu iras voir la comtesse... tu le dois, mais tu feras en sorte de ne point rencontrer des gens qui ne t’aiment pas. Va souvent chez Bernard et Manette; mais que ces bons amis viennent ici tant qu’ils le désirent, ils me feront toujours plaisir. Car, mon cher André, je ne suis qu’un artiste et je ne rougis point de la visite d’un honnête homme, de quelque classe qu’il soit. Si j’étais comte, il me semble que je penserais de même.
Me voilà de nouveau installé dans cette chambre où l’on me transporta blessé a l’âge de onze ans. La bonne Thérèse n’est plus, un domestique fidèle la remplace. Je retourne visiter l’atelier où Rossignol a joué sa scène de revenant. Je ne rencontre plus ce mauvais sujet; peut-être pour quelque fredaine a-t-il été forcé de quitter Paris; maintenant je ne serai plus sa dupe. M. Dermilly n’a pas depuis longtemps employé de modèles; sa faiblesse ne lui permet plus de travailler que fort rarement.—C’est toi, me dit-il, qui finiras ces tableaux que j’ai commencés.
Je n’ai point oublié mes bons amis; mais mon départ de l’hôtel m’a tellement occupé, que je suis excusable d’avoir tardé à me rendre près d’eux. Allons les embrasser; ils logent toujours au même endroit. Le père Bernard tient à sa mansarde, que cependant il aurait pu quitter, car son travail et celui de sa fille le mettent au-dessus du besoin; mais le porteur d’eau n’a point de vanité; et lorsque Manette lui propose de descendre d’un étage afin de moins se fatiguer, il lui répond:—Mes jambes sont accoutumées à me porter jusqu’ici, et mes amis à venir m’y chercher. Ceux qui, pour me voir, craignent de se fatiguer en grimpant un cinquième, me feront plaisir en restant chez eux.
A cela Manette n’ose rien répondre, son cœur lui dit que le cinquième ne me fera jamais peur. En effet je monte rapidement l’escalier, et je me retrouve dans les bras de mes bons amis. Avec quel plaisir je les embrasse! Bernard prétend que je suis un bel homme, Manette dit qu’elle me voit toujours de même, et moi je m’aperçois qu’elle est fort bien faite, et que ses dix-neuf ans lui donnent un certain air réservé, décent, qui lui sied fort bien.
—Je viens dîner avec vous, leur dis-je.—Quoi! tu ne retournes pas à l’hôtel? s’écrie Manette.—Non, je n’y retourne plus, je l’ai quitté pour toujours, et maintenant je demeure avec M. Dermilly.
Le père Bernard me demande l’explication de ce changement, et je lui conte tout. Pendant que je parle je suis frappé de la joie, de l’ivresse que témoigne Manette: en me revoyant elle était contente; mais depuis qu’elle sait que je n’habite plus l’hôtel, il semble qu’un délire se soit emparé d’elle: elle court, saute dans la chambre, elle rit et chante en même temps; le bonheur brille dans ses yeux; elle ne peut rester en place... C’est Manette à l’âge de huit ans lorsque nous dansions ensemble les bourrées de notre pays.
—Mon père! mon père! s’écrie-t-elle, il ne reste plus à l’hôtel!... ah! quel bonheur!... que je suis contente!—Eh! pourquoi donc cela? dit le père Bernard.—Ah! mon père, c’est que nous le verrons bien davantage maintenant! vous voyez bien que M. Dermilly nous permet d’aller chez lui... et puis André aura plus de temps... et puis il pensera plus à nous... il nous aimera bien mieux...—Bien mieux, Manette! est-ce qu’à l’hôtel je vous avais oubliés?—Non, non, mais c’est égal; ces beaux appartements, ce grand monde, ces beaux meubles, cela étourdit toujours un peu... Et puis on voit des personnes... qui... ah! André! que je suis heureuse!... ah! n’y retourne jamais!
—Jamais! s’écrie Bernard, et c’est ainsi qu’il reconnaîtrait les bienfaits de madame la comtesse?—Oh! mon père, pardon, je sais bien qu’il doit aller la voir quelquefois; mais il ne couchera plus dans cette grande maison où je n’aurais jamais osé entrer... Et ça pouvait lui donner des idées... car, mon père, André est un Savoyard, et il ne pouvait pas et il ne doit pas l’oublier. N’est-ce pas, André, que tu veux toujours te souvenir de ta naissance? que tu ne feras pas le fier?...
—Moi, Manette!... est-ce que je l’ai jamais été?—Eh! non, par Dieu! mon garçon, tu ne l’as pas été; mais je crois, en vérité, qu’il a passé quelque vertigo dans la tête de ma fille!... Elle n’a jamais tant parlé ni tant sauté depuis dix ans!
Je passe auprès de mes bons amis la journée entière; elle me paraît courte, car ils me témoignent tant d’amitié que mon cœur en est vivement touché. Lorsque le souvenir d’Adolphine vient rembrunir mon front et qu’il m’échappe un soupir, Manette, qui semble deviner ma pensée, s’empresse de me prendre la main, de me parler de ma mère, de mon pays, et elle trouve toujours le moyen de ramener le sourire sur mes lèvres. Le père Bernard, qui, en prenant des années, se donne un peu plus de repos, aime à tenir table et à trinquer avec moi en portant la santé de tous ceux qui me sont chers, tandis que Manette me dit tout bas en me souriant:
—André, quelle charmante journée j’ai passée! Oh! il y a bien longtemps que je n’avais été aussi heureuse!
Entouré de ces bons amis, je me sens aussi plus content; non, à l’hôtel je ne goûtais pas des plaisirs aussi purs, aussi doux. Pourquoi suis-je entré dans cette belle maison où j’ai laissé ma gaieté d’autrefois?
J’ai quitté mes amis vers le soir; avant de rentrer chez M. Dermilly, je ne puis résister au désir de passer devant l’hôtel: je n’entrerai pas, mais je regarderai les fenêtres. La voilà cette maison où j’ai passé mon adolescence, où j’ai reçu de l’éducation! là on a éclairé ma raison, mon jugement, nourri mon esprit... Mais j’ai payé tous ces avantages par la perte de ma tranquillité... Ah! je suis loin d’être ingrat; je ne devais pas élever mes regards vers la fille de ma bienfaitrice. Mais, toujours près d’elle, ai-je pu me défendre, me garantir de ce charme, de cet amour qu’elle sait si bien inspirer?... Pourquoi, m’ont-ils laissé pendant huit ans à même d’apprécier à chaque instant ses vertus, d’admirer ses attraits?... Parce que je suis un Savoyard, ils ont pensé que je n’avais pas un cœur!
Cependant madame la comtesse ne fut pas insensible; d’après tout ce que j’ai entendu, elle a connu l’amour, elle doit compatir à ses peines. On l’a mariée contre son gré, elle ne voudra pas contraindre l’inclination de sa fille. Insensé! et M. le comte, et le rang, et la fortune!... Ma bienfaitrice elle-même oubliera ses premières amours; à trente-six ans elle ne pensera plus comme à dix-huit... Avec l’âge s’effacent les peines du cœur, et on est moins sensible à celles des autres.
Après avoir passé près d’une heure devant l’hôtel, les yeux fixés sur les croisées d’Adolphine, je rentre enfin dans ma nouvelle demeure. Mais mon cœur se dit que, sans l’arrivée du marquis, je serais encore sous le même toit qu’Adolphine, et je ne puis m’empêcher de haïr celui qui m’a séparé d’elle.
Plusieurs semaines se sont écoulées depuis que j’ai quitté la maison de M. de Francornard, et je n’ai pas encore osé me rendre chez ma bienfaitrice; je me contente de passer tous les soirs plusieurs heures devant l’hôtel. Lucile vient me voir quelquefois, et de préférence aux heures où je suis dans l’atelier, parce que j’y suis toujours seul et que Lucile aime le tête-à-tête. Elle m’apprend que depuis mon départ mademoiselle est fort triste et ne veut point aller au bal. Ah! Lucile, si vous saviez quel plaisir vous me faites en me disant cela! M. de Thérigny fait de grandes dépenses en chevaux, en voitures; on assure qu’il entretient une danseuse de l’Opéra; qu’il en entretienne dix! et qu’il ne pense pas à sa cousine. Mais son oncle le trouve charmant, parce qu’il lui envoie chaque matin quelque nouveauté de chez Chevet.
Lucile termine par son refrain ordinaire:—Je vous assure que je n’apprends plus l’anglais et que je n’écoute pas Champagne. Mais venez donc à l’hôtel, ce n’est pas bien de ne point aller voir madame.
J’en brûle d’envie, et je ne sais ce qui m’arrête!... Mais M. Dermilly lui-même m’engage à aller voir madame la comtesse. Ses désirs sont des ordres pour moi; je me rends à l’hôtel. J’ai soigné ma toilette; sans être coquet, je suis bien aise d’être habillé avec goût; en secret je désire plaire. Je suis presque aussi bien mis que M. le marquis, et Lucile assure que j’ai une tournure fort distinguée.
Je tremble en entrant dans l’hôtel; et en montant l’escalier qui conduit chez madame, je pense que je vais voir Adolphine! Elle est toujours avec sa mère. Lucile m’aperçoit, elle court m’annoncer à sa maîtresse; au bout d’un moment elle revient me dire d’entrer. Me voici devant madame... Mais, hélas! je ne vois point celle que j’espérais trouver là.
Madame me témoigne beaucoup d’amitié; mais mon cœur cherche Adolphine; j’espère toujours la voir entrer... Elle ne vient pas; il faudra donc m’en retourner sans l’avoir vue?... Je ne sais si j’ai bien répondu à ma bienfaitrice, mais je crois qu’elle s’aperçoit de mon trouble, de mon impatience; malgré moi je tourne sans cesse mes regards vers la porte. Madame me demande des nouvelles de M. Dermilly; je n’en ai point de bonnes à lui donner, car sa santé s’affaiblit chaque jour. Jadis, en apprenant son état, la sensible Caroline eût tout bravé pour voler près de lui, maintenant elle se contente de soupirer... Les années ont fait leur effet.
Il faut que je m’éloigne, ma visite a été assez prolongée; je me lève; mais je n’y tiens plus, et je balbutie le nom d’Adolphine.
—Ma fille se porte bien, me dit froidement la comtesse, je ne manquerai pas de lui faire part de votre bon souvenir.
Allons, il est décidé que je ne la verrai pas! Je m’éloigne tristement; Lucile me suit sans en faire semblant, et me glisse à l’oreille:—J’irai demain à l’atelier.—Pourquoi n’ai-je pas vu mademoiselle?—Madame lui a dit d’aller dessiner chez elle et de l’y attendre, quand elle a su que vous étiez là. On ne veut plus que je là voie! Ah! pourquoi n’avoir pas pris plus tôt toutes ces précautions?...
Je sors de l’hôtel à pas précipités, je retiens avec peine les larmes qui me suffoquent. J’entre dans l’allée d’une maison, et là je pleure à mon aise en regardant ses croisées et en me disant:—Je ne la verrai plus! je ne pourrai plus lui parler!... je n’entendrai plus sa douce voix!... ses yeux charmants ne se fixeront plus sur les miens!
Ces pensées redoublent ma peine, mais du moins je puis me livrer en liberté à ma douleur; être obligé de cacher ses souffrances rend encore plus malheureux.
Un jeune homme, de mon âge à peu près et vêtu comme je l’étais quand je vivais avec Bernard, entre en chantant dans l’allée où je suis; il va passer devant moi pour monter l’escalier qui est au fond, et je me suis rangé pour lui faire place. Mais, étonné sans doute de voir un homme élégant pleurer comme un enfant dans une allée, il s’arrête à quelques pas de moi; il ne peut se décider à monter l’escalier; mon chagrin lui fait mal, il ne chante plus; mais il ne sait comment m’aborder. Il fait quelques pas vers moi, puis s’éloigne; il tousse, il s’arrête; enfin, n’y tenant plus, il s’approche en me disant:
—Pardon, excuse, monsieur, mais vous avez l’air de souffrir... Vous êtes peut-être tombé dans l’escalier, qui est un peu noir..... ou ben, dans la rue, queuque voiture... ça arrive si souvent dans ce Paris!... On crie gare! mais, bah! le bruit empêche d’entendre... Si vous voulez que j’aille vous chercher queuque chose... je sommes tout prêt.
Dans ma situation toute conversation m’était importune. Mais je viens de reconnaître l’accent de mon pays; celui qui me parle est Savoyard, je n’en saurais douter; et le cœur n’est jamais muet pour ce qui lui rappelle sa patrie. Je me retourne avec intérêt vers le commissionnaire en lui répondant:—Merci, mon ami, je n’ai besoin de rien.
Sans doute le ton dont j’ai dit cela ne l’a pas convaincu, car il s’approche davantage, et reprend au bout d’un moment:—En êtes-vous bien sûr?
Je souris en essuyant mes yeux.—Vous êtes de la Savoie? lui dis-je.—Oui, monsieur... comment donc que vous avez vu ça?—Oh! j’ai reconnu l’accent du pays!...—Bah! est-ce que monsieur serait Savoyard aussi?—Oui, je suis votre compatriote.—Ah! ben, par exemple, je ne m’en serais pas douté, moi!... vous n’avez pas du tout l’accent, vous, ni la tournure! Vous êtes le premier du pays que je vois si bien mis!... Ah! dame, c’est pas pour faire des you piou, piou! que vous serez venu!... Pardon, excuse, si je vous dis ça, monsieur.
La naïveté, la franchise du jeune Savoyard me font du bien.—Y a-t-il longtemps que vous avez quitté la Savoie? lui dis-je.—Oh! oui, monsieur, il y a ben longtemps!... J’avais sept ans quand je suis parti du pays avec mon frère! J’ai diablement ramoné de cheminées depuis ce temps-là.
Sept ans! avec son frère!... quelle pensée vient me frapper! Je considère attentivement ce jeune homme qui est devant moi; je cherche à reconnaître ses traits; en effet... il me semble trouver quelques rapports... et d’ailleurs, depuis près de onze ans! O mon Dieu! si c’était lui!... Cet espoir fait battre mon cœur avec tant de force que je puis à peine trouver celle de parler.
—De quel endroit de la Savoie êtes-vous?—De Vérin... petit village près du mont Blanc.—De Vérin!... et votre père?...—Oh! il était mort quand j’ai quitté le pays!...—Son nom?—Le nom de mon père? Pardi! Georget, comme moi!—C’est lui!... c’est toi!... Pierre, tu ne me reconnais pas?...
En disant cela, je tends mes bras vers lui; il me regarde avec surprise.—C’est ton frère, lui dis-je, c’est André qui est devant toi.
—André!... vous... toi!... Ah! mon Dieu! c’est-i possible!
Je lui ôte toute incertitude en courant dans ses bras, en l’embrassant à plusieurs reprises. Pierre ne doute plus que je sois son frère, et alors pendant plusieurs minutes nous restons entrelacés dans les bras l’un de l’autre.
—Comment, c’est toi, André! toi, avec de si beaux habits... et tu pleurais!...—C’est toi, Pierre, toujours en veste... mais tu chantais!—Oh! pardi! moi, je chante toujours... Mais tu as donc fait fortune, André? tu es mis comme un seigneur. Pourquoi diable avais-tu du chagrin!—Je te conterai tout cela, mon pauvre Pierre... Je suis si content de te retrouver! je te croyais mort.—Pardi! je crois ben; depuis que ce coquin a voulu me manger et que je me suis sauvé, nous ne nous sommes pas revus!... Mon frère, embrassons-nous encore!
—Viens avec moi, dis-je à Pierre après l’avoir embrassé de nouveau; viens, je veux te présenter à mon meilleur ami... Il t’aimera aussi, j’en suis sûr...—Ah! un moment! j’allais dans cette maison pour une commission. Il faut que j’aille rendre réponse; écoute donc! c’est qu’il y a dix sous à gagner, et, dame, pour moi c’est queuque chose!...—Viens, mon frère, je te donnerai tout l’argent que j’ai...—Oh! c’est égal, je ne veux pas perdre une pratique; d’ailleurs une commission, c’est sacré, ça; est-ce que tu ne t’en souviens plus, André?—Si fait... tu as raison; eh bien! va, je t’attends ici...—Donne-moi plutôt ton adresse, j’irai chez toi quand j’aurai fini; tu pourrais attendre trop longtemps... C’est une petite raccommodeuse de dentelles qui me fait courir après son amant, qui lui fait des traits, et, vois-tu, elle est capable de m’envoyer encore le guetter... Oh! c’est une petite fille qui est jalouse comme un démon!... Mais elle paye bien... Oh! les femmes, quand il s’agit de sentiment, elles ne regardent pas à dix sous de plus ou de moins!... Elles payent mieux que les hommes!
Je lui donne l’adresse de M. Dermilly en l’engageant à se dépêcher.
—M. Dermilly?... Est-ce que tu ne t’appelles plus André Georget comme autrefois?—Si, mon cher Pierre, je suis toujours fier de porter le nom de mon père.—Oh! je vois ben que tu es toujours bon garçon et que ces habits-là n’ont point changé ton cœur!—M. Dermilly est mon bienfaiteur, celui chez qui je demeure...—Bon, bon, je comprends...—Ne manque pas de venir ce soir, mon cher Pierre; après avoir été si longtemps séparés, ah! je ne veux plus que tu me quittes...—Ce bon André... il est riche et il m’aime toujours!... Mais la petite fille qui s’impatiente... Je grimpe la trouver, et je suis chez toi dans un instant.
Pierre m’embrasse, puis monte l’escalier; moi je sors de cette allée dans une situation d’esprit bien différente de celle où j’y étais entré. Je suis si heureux d’avoir retrouvé mon frère, que je passe devant l’hôtel sans m’arrêter et sans regarder les fenêtres. Je ne songe qu’à Pierre; je cours, je vole près de M. Dermilly pour lui faire part de cet événement.
Mon ami partage ma joie. Nous attendons avec impatience l’arrivée de Pierre, pour connaître ses aventure depuis qu’il m’a perdu, et les motifs qui l’ont empêché de donner de ses nouvelles à ma mère.
S’il allait oublier l’adresse que je lui ai donnée, et moi qui n’ai pas songé à lui demander la sienne. J’étais tellement ému!... Mais on sonne de manière à casser la sonnette... Oh! c’est lui, sans doute. Je cours ouvrir, et je presse mon frère dans mes bras...
Je fais entrer Pierre. En traversant les pièces qui conduisent à la chambre de M. Dermilly, il regarde autour de lui comme je regardais à onze ans lorsque je m’éveillai dans ce beau lit où l’on m’avait couché.
—Dieu! que c’est beau ici!... et comme c’est frotté! répète Pierre à chaque instant... Enfin nous voici devant M. Dermilly, et Pierre me dit à l’oreille:—Est-ce que c’est ton maître?—Ah! c’est bien plus que cela, dis-je en courant prendre la main de celui qu’il regarde avec respect, c’est mon second père... mon bienfaiteur!
—Je veux être aussi votre ami, mon cher Pierre! dit M. Dermilly en tendant la main à mon frère. Celui-ci ne sait s’il doit la toucher, il recule avec timidité en saluant toujours, et va se jeter dans une console, qu’il renverse d’un coup de pied. Le bruit que fait le meuble en tombant effraye mon frère; il se recule vivement, et ne voit pas une table à thé, sur laquelle est un joli cabaret, dont, d’un coup de chapeau, Pierre fait rouler les tasses sur le parquet. Cette nouvelle gaucherie achève de le déconcerter; il reste immobile; il n’ose plus bouger; tandis que M. Dermilly se contente de rire, et que je tâche de faire cesser son embarras.
Enfin Pierre est un peu remis de son trouble; je le conduis jusqu’à un fauteuil, dans lequel je le fais asseoir; et l’ayant prié de me conter tout ce qui lui est arrivé depuis que nous nous sommes séparés, Pierre prend ainsi la parole:
—Tu sais bien que je me mis à courir avec mes habits sous le bras quand ce vilain diable d’homme vint sur moi pour me manger. Ma foi! la peur m’avait donné des ailes, et, sans regarder si tu me suivais, je courus tant que j’eus de force; j’avais, sans m’en apercevoir, passé les barrières, j’étais dans les champs quand je m’arrêtai. Alors je songeai à toi, je t’appelai, mon pauvre André, et sans doute que dans ce moment tu m’appelais aussi de ton côté, mais nous ne pouvions nous entendre; après m’être rhabillé, je m’assis sur le bord d’un fossé, je t’appelais toujours; puis je pleurais, et la nuit venait; enfin je m’endormis en t’appelant...
En cet endroit du récit de Pierre, je ne puis m’empêcher de courir l’embrasser en lui disant:—C’est comme moi, oui, mon frère, c’est comme cela que je me suis endormi loin de toi.
—Le lendemain matin en m’éveillant, reprend Pierre, je me remis en marche sans savoir où j’allais. J’avais faim, je fouillai dans ma veste: j’y trouvai sept sous, car c’était moi qui portais les fonds. J’entrai dans un village où je demandai pour un sou de pain; mais, quoique j’eusse faim, je le mangeai en pleurant, car je pensais que tu n’avais pas d’argent, André, et je me disais: Comment fera-t-il ce matin s’il a faim et s’il ne trouve pas de cheminée à nettoyer!... Mais je pensais que tu avais plus d’esprit que moi; et cela me consolait un peu, parce qu’on nous avait dit souvent qu’avec de l’esprit, à Paris, on se tirait bien d’affaire.
J’arrivai dans une ville; je crus que je rentrais dans Paris par un autre côté et je me disais: Je vais retrouver André; pas du tout, j’étais à Saint-Germain. Je ne savais plus que devenir et je pleurais dans une rue, quand un vieux monsieur vint à passer; il me demanda ce que j’avais, et je lui contai mon histoire. Écoute, me dit-il, je viens de renvoyer mon domestique, parce que c’était un ivrogne et qu’il me volait au moins trois verres de vin par mois. Tu es bien petit... mais tu mangeras moins, ce sera une économie: d’ailleurs les Savoyards sont fidèles et accoutumés à boire de l’eau. Si tu veux venir avec moi, je te prends à mon service, au moins tu ne seras pas exposé à coucher dans la rue.—Et mon frère? lui dis-je.—Ton frère... je ferai faire à Paris les recherches nécessaires, et il viendra te trouver.
Bien content de ce que ce monsieur me promettait qu’il te ferait chercher, je le suivis. Il était propriétaire d’une grande maison, mais il n’en gardait pour se loger que trois petites chambres. Il me fit coucher dans une soupente, sur une petite paillasse; mais je m’y trouvai bien. Il ne me donnait à manger que du pain et de mauvais légumes secs; mais tu sais que nous n’étions pas difficiles. Enfin il me dit que j’aurais douze francs par an de gages. En revanche de tant de bontés, je lui servais de laquais, de cuisinière, de commissionnaire; et comme il avait très-peur du feu, il me faisait tous les matins ramoner ses cheminées.
Cependant je lui demandais tous les jours de tes nouvelles, et un matin il me dit que tu avais quitté Paris, et qu’on ne savait pas où tu étais allé. Comme je pleurais de ne point te revoir, il me dit:—Pierre, tu es bien mieux chez moi que dans ce Paris, où l’on ne trouve pas tous les jours de quoi vivre. Le vieux ladre était bien aise de me garder; et il m’assura qu’il écrirait à ma mère pour qu’elle fût tranquille sur mon sort.
Je passai cinq ans chez ce vieil avare; mais plus je grandissais, plus je m’ennuyais chez lui, où d’ailleurs il commençait à crier après moi, parce que j’avais, disait-il, trop d’appétit. Mais je n’osais le quitter, car tu sais que j’ai toujours été timide; enfin, un matin que je venais de manger deux pommes pour mon second déjeuner, mon maître vint me donner mon congé en me disant:—Tu as douze ans, tu manges déjà comme si tu en avais vingt-cinq, je vais prendre un valet plus jeune et moins affamé: retourne à Paris, tu y retrouveras peut-être ton frère. Tiens, voilà soixante francs pour cinq années de gages, avec cela tu peux presque t’établir.
Je n’avais jamais eu une somme si forte à ma disposition, et je revins gaiement à Paris. J’étais déjà grand, je me dis: Je ferai des commissions quand je ne ramonerai pas, et puis je chercherai André. Mais dame, j’avais beau te chercher et te demander à tous les Savoyards que je rencontrais, ils ne pouvaient pas te connaître, puisque tu étais devenu un beau monsieur... Au bout de queuque temps, ayant amassé une petite somme, je songeai à l’envoyer à notre mère; mais je ne savais comment m’y prendre, lorsqu’un monsieur, une pratique que je décrottais queuque fois, et qui ne me payait jamais afin d’en avoir plus à me donner, me tira d’embarras en me disant:—Pierre, j’ai des connaissances dans ton pays, remets-moi l’argent que tu veux y envoyer, et je me charge de le faire parvenir. Tu penses ben que je ne demandai pas mieux?... Je lui remis cent francs, et au bout de queuque temps il me dit que ma mère et mon frère me remerciaient et me faisaient bien des compliments.
—Ah! mon pauvre Pierre, lui dis-je en l’interrompant, tu auras été dupe de quelque fripon, car notre mère n’a reçu de toi aucune nouvelle, et elle te croit mort comme je le croyais aussi.—Serait-il possible! ce monsieur avait cependant l’air ben honnête!... Et au bout de queuque temps il m’a encore offert ses services.—Comment se nomme-t-il ce monsieur-là?—Attends donc. Ah! il m’a dit qu’il s’appelait Loiseau et qu’il était banquier.—Et son adresse?—Ah! ma foi! je ne la lui ai pas demandée; c’était lui qui venait me trouver à ma place, et queuquefois il m’emmenait boire un verre de cassis chez l’épicier du coin.—Un banquier qui va boire du cassis chez l’épicier! dit M. Dermilly. Ah! mon ami Pierre, votre M. Loiseau m’a tout l’air d’un drôle qui mérite une volée de coups de bâton.
—Enfin, mon cher André, reprend Pierre, comme j’ai fait ensuite une maladie et que le travail n’a pas été fort bien, je n’ai pu depuis ce temps rien envoyer à notre mère, et je commençais seulement à reformer un petit magot, lorsque le hasard ou ma bonne étoile m’a conduit dans cette maison où je t’ai trouvé pleurant comme un enfant, quoique tu fusses mis comme un seigneur.
La dernière partie du récit de Pierre m’a fait rougir; je me hâte, pour éviter d’autres réflexions à ce sujet, de raconter à mon frère tout ce qui m’est arrivé depuis que je l’ai perdu.—Ah! morgué! dit Pierre, que tu avais ben raison de dire que ce petit portrait te rendrait heureux, c’est pourtant à lui que tu dois ta fortune! Il s’est bien fait du changement entre nous: tu es devenu un beau monsieur, tu as une tournure... des talents... des manières du grand monde; moi, je suis resté ce que j’étais, je n’ai pas plus d’esprit qu’autrefois! mais tu m’aimes toujours autant, voilà le principal! Grâce à toi, notre mère est heureuse, elle ne manque de rien... Dans ta prospérité tu n’as pas oublié tes parents. Ah! mon cher André, c’est bien, ça; moi, si j’étais devenu riche, ça m’aurait peut-être tourné la tête, et pourtant j’ai un bon cœur aussi. Ah ça! il se fait tard, et je demeure dans le faubourg Saint-Jacques.
—Non, mon ami, dit M. Dermilly, vous demeurez maintenant ici, avec votre frère, avec moi, et nous tâcherons de faire quelque chose de vous.
—Serait-il possible! s’écrie Pierre en sautant de joie et en jetant son fauteuil par terre. Quoi! je vais habiter dans cette belle maison!... Ah! monsieur!... ah! mon pauvre André! ah! jarni! et mes crochets qui sont chez moi avec ma malle... c’est égal, j’irai les chercher demain... Ah! Dieu! comme on doit s’amuser ici!...
Pierre ne sait plus où il en est, je presse les mains de notre bienfaiteur, et comme il est tard, et que M. Dermilly a besoin de repos, j’emmène Pierre coucher avec moi.
Mon frère ne peut se lasser d’admirer les meubles de mon appartement; il répète à chaque minute:—Comment! je vais demeurer là-dedans, moi!
Cependant quelque chose tourmente Pierre, c’est de m’avoir trouvé pleurant dans l’allée.—Mais qu’est-ce que tu avais qui te chagrinait? me dit-il, tu ne m’as pas expliqué ça, je veux le savoir.—Je te le dirai plus tard...—Non pas, je veux le savoir tout de suite; car, vois-tu, si en devenant un beau monsieur, il faut avoir du chagrin, j’aime mieux rester commissionnaire... au moins je chante toute la journée.—Mon chagrin n’était rien... c’est que... Pierre, tu n’as pas encore été amoureux?...—Amoureux? ma foi! non.—Tu ne peux pas me comprendre.—Ah! j’entends... tu es amoureux, toi... et ta belle t’a fait quelque niche, comme l’amant de ma petite raccommodeuse de dentelles...—Pierre, ne va pas dire un mot de ceci!...—Sois tranquille... les commissionnaires sont discrets.
Pierre a de la peine à se décider à entrer dans mon lit, qu’il trouve trop beau et trop tendre; enfin il s’y étend, et s’endort en répétant:—Ah! le bon lit... comme on enfonce... Ah! Dieu! que je vais m’amuser!... Mais je ne serai pas amoureux, puisque ça fait pleurer ce pauvre André.