CHAPITRE XXIII

MORT DE M. DERMILLY.—JE SUIS RICHE.—PIERRE FAIT DES SOTTISES.

En nous réveillant le lendemain, nous nous embrassons encore, mon frère et moi; après une longue séparation il est si doux de se revoir! Ce matin même je vais écrire à notre mère pour lui annoncer cette heureuse nouvelle.

M. Dermilly repose encore: J’envoie Pierre au faubourg Saint-Jacques terminer ses affaires; il me promet d’être de retour à dix heures. J’ai mon projet, et, quoique je ne rougisse point de mon frère, puisque, grâce à l’amitié de M. Dermilly, il va demeurer avec nous, il ne doit point conserver son costume de commissionnaire. Je suis à peu près de la même taille que Pierre, je lui donnerai quelques-uns de mes habits. Je cours acheter ce qui lui manquerait encore, et je dispose tout ce qu’il faut pour sa toilette. Je suis si content d’avoir retrouvé mon frère, que depuis hier ma gaieté d’autrefois semble revenue. Ah! je serais bien plus heureux si la santé de M. Dermilly ne me donnait les plus vives inquiétudes; mais chaque jour je le trouve plus faible, plus abattu, et il ne veut pas que je fasse connaître son état à madame la comtesse, parce qu’il craint de l’affliger.

Pierre revient avec ses crochets sur le dos.—Qu’avais-tu besoin d’apporter cela? lui dis-je, tu sais bien que maintenant ils te sont inutiles.—Ah! écoute donc, mon frère, tu veux faire queuque chose de moi, mais il n’est pas sûr que tu y réussisses... on ne sait ce qui peut arriver... Je garde mes crochets; peut-être un jour serai-je bien aise de les retrouver.—Tu as raison, Pierre, et d’ailleurs, dans quelque position que tu te trouves, ils te rappelleront ce que tu as été. Mais maintenant habille-toi.—Comment, je vais mettre ces beaux habits! s’écrie Pierre en examinant les effets que je lui présente.—Sans doute, tu es mon frère; pourquoi ne serais-tu pas mis comme moi?—Au fait, c’est juste... mais c’est que toi, tu as l’habitude de porter ça; au lieu que moi, je vais être d’un gauche!...—Tu t’y feras: j’ai été gauche aussi...—Allons, va pour le beau costume... Dieu! que je vais être joli avec tout ça!

Quand Pierre est habillé, nous allons trouver M. Dermilly, qui nous attend pour déjeuner. Il sourit en voyant mon frère: en effet, la mine de Pierre est tout à fait comique; depuis qu’il a changé de toilette, il a si peur de se salir, de se chiffonner, que le pauvre garçon se tient roide comme un piquet, et n’ose pas se retourner. J’ai beau lui dire:—Allons, Pierre, de l’aisance... de l’assurance; marche, et tiens-toi comme si tu avais encore ta grosse veste...

Pierre est en admiration devant sa cravate et son gilet, il ne veut pas se baisser le cou de crainte de déranger sa rosette; et nous avons beaucoup de peine à le décider à s’asseoir, parce qu’il a peur de froisser les basques de son habit.

Après le déjeuner, pendant lequel Pierre n’a renversé que deux tasses et cassé qu’un sucrier, j’emmène mon frère chez le père Bernard; je veux qu’il connaisse mes bons amis. Que ne puis-je aussi le mener à l’hôtel!... Ah! si madame la comtesse et sa fille l’habitaient seules, mon frère y serait bien reçu.

Quand nous sommes dans la rue, je dis à Pierre:—Donne-moi le bras, et n’aie pas l’air de marcher sur des œufs.—Oui, mon frère... c’est que je crains de me crotter, vois-tu.—Eh! qu’importe? tu as des bottes.—Oui, mais elles sont si bien cirées, que ce serait dommage de les gâter.—On ne s’occupe pas de cela quand on a un bel habit... Est-ce que tu es gêné dans ton pantalon?—Non, mon frère.—Pourquoi donc te fais-tu tirer comme cela pour avancer?—Mon frère, c’est que je croyais qu’il fallait faire des petits pas pour avoir bonne tournure.—Fais tes pas ordinaires, et ne t’occupe pas de ta tournure.—Ça suffit, mon frère.—Ah! mon Dieu! comme tu es rouge! Est-ce que tu étouffes?—Non, mon frère... mais c’est que ma cravate m’étrangle un peu.—Eh! que diable! desserre-la donc!—Mon frère, c’est que je craignais de chiffonner la rosette.

Je fais entrer Pierre sous une porte, et là je lui arrange sa cravate; je déboutonne son habit, et je tâche de lui donner un peu d’assurance. Nous nous remettons en route. Pierre fait une mine si drôle, que je ne puis m’empêcher de lui demander si c’est qu’il étrangle encore.—Non, mon frère, mais c’est qu’il me semble que tout le monde me regarde.—Et pourquoi veux-tu que tout le monde s’occupe de toi! Allons, mon frère, remets-toi, songe que tu es un honnête garçon, que tu peux marcher la tête levée, et que ceux qui se moqueraient de ton air gauche n’en pourraient peut-être pas dire autant.

Ces paroles rendent à Pierre l’usage de ses jambes, et nous arrivons chez Bernard. En entrant chez le porteur d’eau, mon frère se retrouve à son aise, il n’y a rien là qui lui impose.

Je le présente à mes bons amis, qui partagent ma joie et traitent Pierre comme moi-même. Je remets à Bernard une lettre pour ma mère, il me tarde qu’elle sache que Pierre est retrouvé. Nous passons plusieurs heures chez le porteur d’eau; mon frère y est déjà comme chez lui, il n’éprouve là ni gêne ni contrainte, et il promet à Bernard et à sa fille de venir les voir souvent.

—Vous nous ferez toujours plaisir, lui dit Manette: mais il sera encore plus grand lorsqu’André vous accompagnera. Bonne sœur! dans tout ce qu’elle dit je vois la preuve de l’amitié qu’elle me porte.

—Tu as là de fiers amis, me dit Pierre en revenant. Ah! morgué! ce père Bernard, quel brave homme! et sa fille... quel beau brin de fille!... quel air aimable!... J’irai les voir souvent.—Tu feras bien, mon ami; chez eux tu ne puiseras que de bons exemples, tu ne recevras que de bons conseils.—Oui, oui, j’irai souvent, et puis, vois-tu, je suis à mon aise chez eux, je n’ai pas peur de glisser sur le parquet en marchant, ni de casser queuque meuble en me retournant.

Pendant les premiers jours qui suivent l’installation de mon frère chez M. Dermilly, je conduis Pierre dans différents spectacles, je tâche de le déniaiser un peu. Mon frère ne sait ni lire ni écrire: c’est moi qui veux lui donner des leçons. M. Dermilly croit bien que Pierre ne fera jamais un artiste; mais il pense qu’en lui enseignant les choses indispensables on pourra le faire entrer dans quelque maison de commerce.

Je m’aperçois que Pierre aura beaucoup de peine à apprendre seulement à lire. Voilà un mois que je passe tous les matins quatre heures avec lui, et qu’il en reste autant seul à essayer de former des lettres, et il ne peut encore épeler papa ou maman.

Quand Pierre a pris ses leçons, il va se promener pour tâcher de se donner ce qu’il appelle une jolie tournure, ou se rend chez Bernard et sa fille. Je ne puis l’accompagner que rarement; l’état de M. Dermilly devient alarmant, et je ne le quitte presque plus. Lorsque je sors un moment, c’est pour passer devant l’hôtel et regarder les croisées d’Adolphine. La présence de Pierre avait un instant fait taire mon amour; mais ce sentiment n’était que comprimé, et privé de la vue de celle que j’adore, loin de s’affaiblir, il semble s’accroître encore.

Lucile vient s’informer de la santé de M. Dermilly. Elle m’apprend que le marquis est toujours aussi avide de plaisirs, le comte aussi gourmand, Adolphine aussi triste, quoique madame la comtesse ne la quitte pas une minute et cherche sans cesse à lui procurer des distractions. Lucile s’étonne de ce que je ne viens pas à l’hôtel; mais qui veillerait sur M. Dermilly? Ses forces diminuent visiblement, et, quoiqu’il m’engage à accompagner Pierre et à prendre un peu de distraction, je ne peux pas le quitter un moment. Homme respectable, il paraît si touché des soins que je lui prodigue! Il me nomme son fils... Je lui dois tout, et il semble étonné de ce que je fais. Est-ce que l’ingratitude serait plus commune que la reconnaissance?

Mon frère rentre toujours avant onze heures. Un soir il n’est pas encore revenu à minuit, et il est sorti depuis trois heures. Il dîne quelquefois chez Bernard, sans doute il y aura été, mais Bernard se couche à dix heures. Les spectacles sont finis depuis longtemps; où peut être Pierre? M. Dermilly repose; je viens de le quitter, mais je ne me couche pas, chaque moment ajoute à mon inquiétude; nous veillons, le domestique et moi. Une heure vient de sonner, et mon frère ne rentre pas. N’y tenant plus, je vais sortir, aller chez Bernard, lorsqu’enfin on frappe à la porte cochère, et bientôt j’entends dans l’escalier la voix de mon frère.

J’ai le projet de le gronder; mais en m’apercevant de son état, je vois que mes discours seraient superflus maintenant. M. Pierre est gris; il peut à peine se soutenir; il paraît même à son habit et à son pantalon couverts de boue qu’il n’a pas toujours su conserver son équilibre. Il n’a point de chapeau; sa cravate est dénouée et les yeux lui sortent de la tête. Le malheureux! où a-t-il été? Ce n’est pas chez Bernard qu’il s’est mis dans cet état. Je saurai tout demain matin; en ce moment, loin de le questionner, je veux tâcher de le faire taire, car le vin le rend très bavard, et il crie comme un sourd.

—C’est moi, mon frère... me voilà... Je suis un peu en retard... mais, vois-tu, ce sont les plaisirs... et puis ces autres guerdins qui voulaient nous battre; mais je dis, nous étions là... nous les avons joliment rossés.

—Tais-toi, lui dis-je, et viens te reposer; M. Dermilly dort, tu sais qu’il est malade, respecte au moins son sommeil.

—C’est juste, mon frère, c’est juste! ce bon M. Dermilly, ah! Dieu sait si je l’aime et le respecte!... Je serais désolé de le réveiller.

Et le malheureux crie encore plus fort!... mais je l’entraîne dans ma chambre et je ferme toutes les portes; du moins on ne pourra l’entendre.—Couche-toi, lui dis-je; demain tu me conteras ce que tu as fait.—Je me suis amusé... et nous avons bien dîné... Ah! ce qui s’appelle dîné comme des négociants!...—Avec qui donc étiez-vous?—Avec qui?... comment, je ne te l’ai pas dit?... C’est Loiseau que j’ai rencontré... ma pratique jadis, et qui, à présent, dit qu’il est mon ami à la vie et à la mort!...—Ah! il y a du Loiseau là-dedans... Je ne m’étonne plus de l’état où je vous vois... Comment, vous allez encore avec cet homme qui vous a trompé, et qui, suivant toutes les apparences, est un fripon?—Mon frère, je t’assure qu’il m’a dit qu’il était le plus honnête homme de la terre et que, si not’ mère n’avait pas reçu l’argent, c’était lui qui était trompé et volé dans cette affaire-là. En foi de quoi il m’a montré des papiers et des lettres qui prouvent son innocence.—Et tu ne sais pas lire.—C’est ce que je lui ai d’abord dit, et c’est pour ça qu’il m’a répondu: Je vais te montrer des papiers qui me rendront blanc comme neige à tes yeux, et, qui plus est, je vais te les lire, et il me les lut. C’était un certificat de probité qui lui était délivré par le juge de paix de son arrondissement, avec lequel nous avons été dîner.—Avec le juge de paix?—Non, avec le certificat en poche, chez un superbe traiteur à la carte?... C’était Loiseau qui commandait, et c’est moi qui ai payé, parce que son gousset s’est trouvé être percé, et quand il a cherché son argent, il n’a plus rien trouvé, tout avait glissé par le trou.

Je ne sais pourquoi j’ai dans l’idée que M. Loiseau pourrait bien être mon ami Rossignol. Je vois beaucoup d’analogie dans la conduite de ces deux personnages.—Où donc l’avez-vous rencontré? dis-je à Pierre.

—Dans la rue, comme j’allais chez le père Bernard, je vois un homme qui s’arrête en faisant des yeux effarés, puis qui me saute au cou en s’écriant: Je ne m’abuse pas... oui, vraiment! c’est lui-même!... En musique, parce qu’il chante souvent en parlant... ô Dieu! comme il chante bien!... il fait avec sa voix des roulements comme un tambour...

Plus de doute! c’est ce coquin de Rossignol.—Après m’avoir embrassé comme du pain, reprend Pierre, il m’a demandé si j’avais volé la diligence ou gagné à la loterie... Je lui ai conté que j’avais retrouvé mon frère André, et que j’étais chez un brave homme que j’aime et que je respecte de toute mon âme!...

—Mais pas si haut, maudit braillard! veux-tu réveiller notre bienfaiteur?—Ah! mon frère, c’est que quand je parle de cet homme-là je sens tout de suite les larmes qui... oh! c’est que j’ai un cœur sensible... hi! hi! hi!—Allons, le voilà qui pleure à présent!... Mais couche-toi donc, bavard éternel, tu me diras tout cela demain.—Un homme si respectable qui t’appelle son fils... hi! hi! hi!... Tu le mérites bien! tu es si bon!... Ce cher André, qui m’apprend à lire et à écrire... hi! hi! hi!... Va! je veux étudier, parce que cela me fend le cœur de voir la peine que tu te donnes pour me faire lire papa et maman... hi! hi! hi!

—C’est très-bien, Pierre, je suis content de toi; mais couche-toi, je t’en prie.—Oui, mon frère... demain je lirai tout seul ba be bi bo bu... Et puis, vois-tu, nous avons bu du vin de... attends donc, du vin de Rotin, c’est ça; et au dessert nous avons cassé des assiettes, parce que Loiseau chantait un boléro, et avec les morceaux il faisait des castagnettes pour s’accompagner. C’était si joli, qu’il y a des jeunes gens qui dînaient auprès de nous qui nous ont jeté des sous en nous priant de nous taire. Là-dessus Loiseau leur a jeté les morceaux d’assiette à la figure; ils ont riposté par des plats. Oh! ça volait joliment! Il y a un vieux monsieur qui dînait tranquillement dans un coin de la salle... avec un civet... il a reçu sur la tête un saladier... alors il a été chercher la garde, et moi je n’ai plus retrouvé mon chapeau... c’est dommage, il était tout neuf!—Quelle jolie conduite!...—Oui, mon frère, nous nous sommes bravement conduits, et tu dois être content de moi...—Très-content, mais couche-toi...—Dis-moi d’abord que tu m’aimes toujours.—Eh! oui, je t’aime... mais il est temps de dormir.

Il est enfin couché, et bientôt je l’entends ronfler. Ah! Pierre, où te conduiraient les mauvaises connaissances si tu étais seul à Paris, sans guide, sans amis! Alors il vaudrait bien mieux pour toi continuer de porter des crochets que d’avoir quelque fortune: commissionnaire, tu resterais honnête homme; mais dans l’opulence, qui sait ce que les fripons feraient de toi!

C’est sa première faute, il faut la lui pardonner.

Le lendemain en s’éveillant Pierre cherche à se rappeler ce qu’il a fait la veille; il a peine à rappeler ses idées, car les débauches de table altèrent la mémoire et donnent à ceux qui s’y livrent fréquemment le caractère de l’imbécillité. Mon frère, en revenant à lui, rougit de sa conduite, et me supplie de la cacher à M. Dermilly. Il me promet de ne plus aller avec M. Loiseau.—Si tu le revois, lui dis-je, il faut lui assigner un rendez-vous sous le prétexte de dîner encore ensemble; tu auras soin de me prévenir, et j’irai avec toi... Je veux connaître M. Loiseau; et si c’est celui que je soupçonne, il recevra le prix de ses friponneries.

Mais bientôt des inquiétudes plus vives me font oublier cet événement. M. Dermilly ne peut plus quitter son fauteuil; il sent qu’il n’a que peu de temps à vivre, et toutes les fois que l’on vient de la part de madame la comtesse s’informer de sa santé il fait répondre qu’il se trouve mieux.—Mon cher André, me dit-il, je connais mon état; mais à quoi bon affliger d’avance Caroline!... elle pleurera ma mort non plus avec ce désespoir qu’elle eût éprouvé autrefois, mais avec la douleur que l’on ressent de se séparer d’un ami!... Toi, mon pauvre André, j’ai lu dans ton cœur... l’amour te prépare aussi bien des chagrins!

Je cherche à dissiper ses soupçons, mais il a découvert mon secret.—Tu aimes Adolphine, me dit-il; s’il dépendait de moi de te rendre heureux, Adolphine serait ta femme... tu es mon fils adoptif, je n’ai point d’héritier, et je te laisserai tout ce que je possède. Grâce à mon talent et à la simplicité de mes goûts, je me suis fait près de six mille livres de rente, ils seront à toi, André, c’est beaucoup pour un artiste, mais c’est bien peu pour un M. de Francornard.

—Ah! monsieur, lui dis-je en couvrant ses mains de larmes, gardez vos bienfaits et conservez-moi mon bienfaiteur, mon ami.

Mais, hélas! mes soins ne peuvent lui rendre la santé. M. Dermilly traîne encore pendant un mois, et un matin il meurt dans mes bras en me nommant son fils et en prononçant le nom de Caroline.

La perte de cet homme si bon, si indulgent, me porte le coup le plus sensible. Pierre fait ce qu’il peut pour me consoler, Bernard et sa fille accourent près de moi; ils mêlent leurs larmes aux miennes, ils partagent mes regrets. C’est lorsque l’on est dans la peine que l’on sent tout le prix de l’amitié.

M. Dermilly avait écrit ses dernières volontés. Il me laisse tout ce qu’il possédait; je me trouve à la tête d’un beau mobilier et de près de six mille livres de rente.

—Six mille livres de rente! s’écrie Pierre, te v’là grand seigneur, André, te v’là assez riche pour acheter notre village.—Serait-il vrai? dit Manette en me regardant avec inquiétude; André, est-ce que tu es maintenant riche comme... comme les gens qui ont des hôtels?—Non, Manette, je suis bien loin encore de ces gens-là! mais j’en ai suffisamment pour faire des heureux; ma mère, mes frères, et vous, mes amis, consentez à partager ma fortune.

—Mon garçon, dit le père Bernard en me serrant la main, je n’ai besoin de rien, et je ne veux rien. Je sais bien, moi, que six mille livres de rente ne sont pas une fortune immense... mais cela assure ton aisance et celle de ta famille... Tu mérites ça, André, et je suis bien sûr que ces nouvelles richesses ne te changeront pas.—Oh! non, père Bernard, jamais.

Cette assurance semble rendre à Manette la tranquillité que la nouvelle de ma fortune lui avait fait perdre. Je ne songe plus qu’à remplir les dernières volontés de M. Dermilly; il m’a remis avant de mourir un paquet cacheté avec prière de le porter moi-même à madame la comtesse; je me dispose à me rendre à l’hôtel.

—On va savoir que tu es riche, dit Manette; peut-être va-t-on vouloir t’y garder...—Non, ma sœur, non, on ne le voudra pas... Ah! je suis encore un pauvre diable auprès de M. le comte...—Tant mieux!... car en te rapprochant de lui, tu t’éloignerais de nous!

Au moment ou je vais me rendre à l’hôtel, on m’apporte une lettre; je vois au timbre qu’elle vient de la Savoie. O ciel! ma bonne mère ne sait point écrire!... Jacques non plus! Je redoute quelque malheur... Je brise en tremblant le cachet; Pierre et mes amis m’entourent, aussi impatients que moi de savoir ce que l’on m’écrit.

La lettre est de Michel, un de nos voisins. C’est à la prière de ma mère qu’il m’écrit. Elle a appris avec bien de la joie que j’avais retrouvé Pierre; cette nouvelle l’a aidée à supporter le malheur qu’elle venait d’éprouver... Jacques, notre frère, est mort en glissant dans le fond d’un précipice...

Pauvre Jacques!... nous l’avons perdu!... Il ne jouira donc point de cette fortune qui vient de m’arriver... Je vois déjà s’évanouir une partie de mes espérances! Pendant quelques minutes je ne puis continuer... Je mêle mes larmes à celles de Pierre; tous deux nous pleurons notre frère que nous avons quitté si jeune, et que nous nous flattions de revoir devenu comme nous.

Je reprends enfin la lettre de Michel. Notre mère a le plus grand désir de nous voir, de nous embrasser, Pierre et moi; elle a besoin de presser contre son sein les fils qui lui restent et de pleurer avec eux celui qui n’est plus. Elle nous supplie de ne point trop tarder, ne dussions-nous rester qu’un jour auprès d’elle. Notre vue seule peut lui rendre la santé.

—Hâtons-nous de remplir les vœux de notre mère, Pierre, dis-je à mon frère, dès demain, dès aujourd’hui, s’il est possible, il faut partir... Notre mère nous attend, elle est souffrante, notre présence la guérira. Il faut nous rendre en Savoie.—Oui, mon frère, il faut partir... Est-ce que nous irons à pied?—A pied!... ah! prenons la poste... le courrier... qu’importe ce que cela coûtera, j’ai de l’argent... Je ne puis mieux l’employer qu’à exaucer les désirs de cette bonne Marie, qui n’a personne auprès d’elle pour la consoler de la perte de Jacques... Le moyen le plus prompt... six chevaux, si cela est nécessaire, afin d’arriver plus vite... Père Bernard, je vous en prie, chargez-vous de me trouver cela, de faire tout préparer pour notre départ pendant que je vais me rendre à l’hôtel pour exécuter les dernières volontés de M. Dermilly.

—Oui, mon garçon, sois tranquille, je vais te louer une bonne chaise de poste; tu auras des chevaux, un postillon, tout ce qu’il te faudra pour aller comme le vent, ce soir même la voiture viendra te prendre ici... Ce cher André... Ah! si je n’avais pas mes pratiques, que je ne veux pas quitter, j’irais avec toi en Savoie, et je dirais à cette bonne Marie qu’elle a un fils qui ne s’est point gâté à Paria.—Oui, certainement... dit Manette en pleurant, c’est très-bien ce que tu fais, André; tu vas voir ta mère... tu vas partir... mais tu reviendras, n’est-ce pas?...—Oui, Manette, oui, nous nous reverrons.

—Ah! Dieu! quel plaisir! s’écrie Pierre en sautant dans la chambre. Nous allons aller au pays à cheval dans une chaise de poste... comme le vent... à six chevaux... O Dieu! quel effet ça va faire!... On nous prendra pour des princes ou des marchands de bœufs retirés!

Je prie Manette de faire nos valises, car mon frère est tellement hors de lui qu’il n’est pas en état de se charger des moindres apprêts; et mettant dans ma poche le petit paquet que je dois remettre à madame la comtesse, je me rends à l’hôtel.

Chemin faisant, je ne puis m’empêcher de songer à ma nouvelle situation et de sentir au fond de mon cœur naître de nouvelles espérances. Six mille livres de rente! c’est plus qu’il n’en faut pour vivre aisément. Avec cela j’ai quelque talent, et, quoique bien loin de celui de mon maître, je puis utiliser mes pinceaux... Si je me mariais, je serais certain maintenant que ma femme jouirait d’une honnête aisance... Quand on s’aime, une fortune médiocre suffît; ne peut-on être heureux sans avoir un hôtel, une voiture, de nombreux domestiques!... Ah! si Adolphine m’aimait!

Mais la réflexion fait évanouir ces chimères... Qu’est-ce que ma modeste aisance auprès de la brillante fortune du comte?... Et d’ailleurs, quand je serais riche, en serais-je moins André le Savoyard?

J’arrive à l’hôtel, je demande madame la comtesse et je traverse la cour d’un pas moins timide qu’autrefois; il est donc vrai que la fortune donne de l’assurance et un certain aplomb que l’on ne peut jamais acquérir qu’avec le sentiment de son indépendance!

Je tiens dans ma main le petit paquet cacheté. Suivant toute apparence, ce sont des lettres d’amour!... Souvent de tels billets ne vivent qu’un moment! ceux-ci ont survécu à celui auquel ils furent adressés. Dans ces lettres respirent toute l’ardeur, toute la tendresse d’une âme brûlante... Leur lecture fait encore battre le cœur; celui qui les inspira n’est plus qu’une froide poussière!... L’existence d’une feuille de papier est souvent bien plus longue que la nôtre!

Ma bienfaitrice doit avoir appris la mort de M. Dermilly, et du moins je n’aurai pas cette nouvelle à lui annoncer. En approchant de son appartement, je sens mon courage m’abandonner. Il y a plus de cinq mois que j’ai quitté l’hôtel; depuis ce temps je n’ai pas vu Adolphine, aujourd’hui mon espoir sera-t-il encore trompé?

Je me suis fait annoncer; je pénètre enfin dans cet appartement dont jadis l’entrée m’était toujours permise. Elle est là... je l’ai vue... je n’ai encore vu qu’elle! Nos regards se sont rencontrés... Ils se disent en une seconde tout ce que nos cœurs ont éprouvé depuis cinq mois!

La voix de ma bienfaitrice me rappelle à moi-même. Je m’avance vers elle; je vois sur ses traits les traces de sa profonde douleur; c’est un témoignage du sentiment qui l’attachait à M. Dermilly; sa voix s’altère en me parlant.

—André, nous avons perdu un ami véritable... Il me cachait son état... il a voulu jusqu’au dernier moment me laisser l’espérance, et je me berçais de cette illusion. Je sais ce qu’il a fait pour vous... Il vous regardait comme son fils... ne vous a-t-il chargé de rien pour moi?—Pardonnez-moi, madame... ce paquet que je ne devais remettre qu’à vous.

Elle prend le paquet avec empressement... Je vois des larmes dans ses yeux; et pendant qu’elle l’ouvre, je m’éloigne par discrétion et me rapproche d’Adolphine... Nous pouvons causer en liberté, sa mère ne nous voit plus... Elle n’est plus avec nous... La vue de ces lettres, écrites il y a quinze ans, peut-être, vient de la reporter à cette époque de ses premières amours; le présent a fui, elle est tout entière à ses souvenirs.

—Pourquoi donc ne vous voit-on plus à l’hôtel? me dit Adolphine à demi-voix. Ce n’est pas bien, monsieur André, de négliger ainsi vos amis.—Ah! mademoiselle... ne doutez pas du plaisir que j’aurais à vous voir... Mais je crains... Je n’ose... monsieur votre père... votre cousin...—Eh bien!... est-ce qu’ils vous ont défendu de venir?... Mon cousin est un étourdi... Il est aux eaux dans ce moment. Mon père ne songe qu’à pleurer son chien, mort il y a quelques jours; maman est bien triste d’avoir perdu ce bon M. Dermilly... moi je le pleure aussi... J’espérais, du moins, que vous viendriez nous consoler, et l’on ne vous voit pas!... Ah! monsieur André, combien je regrette le temps où vous demeuriez avec nous, où nous passions la belle saison à la campagne! que j’étais heureuse alors! Nous courions; nous dessinions ensemble... Vous en souvenez-vous?...—Ah! mademoiselle... ces souvenirs font le bonheur et le tourment de ma vie...—Le tourment... et pourquoi?...—Je songe que ces jours charmants ne renaîtront plus... Je sens maintenant la distance qui nous sépare... à treize ans je ne la voyais pas.

Je me tais, je soupire; Adolphine me regarde, son cœur semble comprendre le mien; nous gardons le silence; mais nos yeux se parlent et en disent plus que notre bouche n’oserait le faire. Heureux instants!... La comtesse, les regards attachés sur ses lettres, songe à ses amours passées; sa fille et moi nous goûtons en réalité ce qui pour elle n’est plus qu’en souvenirs.

Mais une marche pesante, qui retentit dans la pièce voisine, a mis fin à notre bonheur. Je m’éloigne d’Adolphine, ma bienfaitrice serre vivement les papiers qu’elle tenait, et M. de Francornard entre dans l’appartement.

—Ho! ho! dit-il en m’apercevant, c’est André qui est avec vous... Et qu’est-ce qu’il vient donc faire encore dans mon hôtel?

—Monsieur, répond ma bienfaitrice, il vient me transmettre les derniers adieux d’un homme... qui m’était bien cher... de M. Dermilly, qui en mourant lui a laissé tout ce qu’il possédait.

—Ah! diable... c’est différent, dit le comte en se jetant dans une bergère. Oui, oui, je me souviens que vous m’avez dit que M. Dermilly était mort... César aussi est mort!... Et je le pleure tous les jours... Dermilly n’était pas sans talent!... Mais César!... ah! c’est celui-là qui était incomparable... Te souviens-tu, André, de lui avoir vu sauter le cerceau?... Ah! il t’a fait son héritier... Oh! un peintre... Ce n’est pas grand’chose qu’un tel héritage... Gueux comme un peintre! dit le proverbe... C’est le collier de César qui est beau...

—M. Dermilly jouissait d’une honnête aisance, dit la mère d’Adolphine, qui paraît souffrir des discours de son époux, et il laissé à André six mille livres de revenu.

—Six mille livres de rente!... s’écrie M. de Francornard en roulant son œil avec surprise. Peste!... Mais c’est joli cela... comment diable peuvent amasser cela en barbouillant sur la toile!... S’il m’avait fait le portrait de César, tu aurais trouvé dix écus de plus dans l’héritage... Oh! oh!... André, six mille livres de rente... Sais-tu que tu deviens en grandissant un assez beau garçon?... Je te trouve beaucoup mieux aujourd’hui que la dernière fois que je t’ai vu... Oui... je ne sais où tu prends cette tournure...

—Vous avez trop d’indulgence, monsieur! dis-je au comte en le saluant.

—Trop d’indulgence... eh! mais, c’est très-joliment répondre; tu n’aurais jamais trouvé cette phrase-là autrefois, mon garçon; il n’y a rien qui donne de l’esprit comme la fortune; et pour un Savoyard, six mille livres de rente!... c’est superbe!... Tu vas, je gage, faire le commerce, vendre quelque chose? Avant la mort de César, j’aurais pu te procurer quelques bonnes fournitures... pour mes cuisines, par exemple, il y à des articles qu’il faut toujours... Mais cet événement m’a tellement abattu, que je ne me mêle plus de rien.

—Je vous remercie, monsieur, mais mon intention n’est point de me livrer au commerce. Je cultiverai l’art que mon bienfaiteur m’a enseigné; je n’ai pas d’ambition... Je ne chercherai point à augmenter ma fortune.

—Tant pis pour toi, le commerce aurait pu te mener loin!... On gagne souvent plus à vendre des haricots qu’à manier des pinceaux; d’ailleurs c’est plus solide. Il faut toujours manger!... Ceci est une vérité reconnue et incontestable, il faut manger. Mais je ne vois pas du tout qu’il soit nécessaire de peindre... Je puis, moi, me passer d’un peintre, et je ne peux pas me passer d’un cuisinier... Hein?... N’est-ce pas vrai?...

Je me contente de m’incliner et je fais mes adieux à madame en lui annonçant mon départ pour la Savoie.

—Vous allez en Savoie, dit Adolphine, est-ce que vous ne reviendrez pas à Paris?

—Pardonnez-moi, mademoiselle; je vais embrasser ma mère, que je n’ai pas vue depuis près de onze ans que j’ai quitté le pays... Mon frère Pierre part avec moi, nous allons tâcher de consoler notre mère de la perte de Jacques, notre plus jeune frère...

—C’est bon, c’est bon! dit M. le comte en m’interrompant. Pierre, Jacques, Nicolas... tes affaires de famille ne nous intéressent pas, mon garçon, va en Savoie... Si les marmottes se mangeaient, je te dirais de m’en envoyer, mais je sais qu’il n’y a rien de bon dans ce pays-là... je me souviens d’y avoir passé.

—Nous nous souviendrons aussi toujours, monsieur le comte, d’avoir eu l’honneur de vous y recevoir. En disant ces mots, je vais baiser la main de ma bienfaitrice et, jetant un tendre regard sur Adolphine, je sors de l’appartement.

Je rencontre Lucile au bas de l’escalier; elle vient me faire compliment de ma nouvelle fortune.—Ce cher André, me dit-elle, le voilà fort à son aise!... Six mille livres de rente, une jolie figure, bien fait, bien tourné... Vous devriez vous établir, André... parce qu’un jeune homme trop libre... fait quelquefois des folies... ce n’est pas que vous ne soyez sage... mais une femme qui a de l’ordre, de l’économie... comme moi, par exemple... Savez-vous, André, que, grâce aux bontés de madame, j’ai déjà quelque chose de côté... puis j’ai des espérances... Mon petit André, si vous étiez bien gentil, vous m’épouseriez... Oh! nous serions bien heureux...—Non, Lucile, non, cela ne se peut pas...—Voyez-vous ce monsieur, comme il me dit cela... Monstre! vous me disiez pourtant que vous m’aimiez.—Mais je ne vous ai jamais promis de vous épouser.—Qu’est-ce que cela fait? il y a tant de gens qui promettent et qui n’épousent pas, qu’on peut bien épouser sans avoir promis. Au reste, à votre aise, monsieur, je ne manquerai pas de maris quand j’en voudrai.—J’en suis persuadé, Lucile; et comme je vais en Savoie, j’espère que vous serez encore assez bonne pour me donner quelquefois de vos nouvelles et de celles de madame la comtesse.—Quoi! vous allez en Savoie?... pour voir votre mère sans doute? ce cher André... qu’elle aura de plaisir à vous embrasser!.... Ah! vous êtes un vilain de ne pas vouloir m’épouser... C’est égal, André, je sens bien que je ne puis pas être fâchée contre vous... Oui, monsieur, je vous écrirai... Allons, embrassez-moi, faites-moi vos adieux... se quitter comme cela... dans un escalier... vous auriez bien dû au moins venir me dire adieu dans ma chambre.—Je ne le puis, Lucile, la voiture doit être arrivée, mon frère m’attend.—Allons, adieu donc; à votre retour je verrai si vous m’aimez encore.

J’embrasse Lucile et je quitte l’hôtel. En approchant de ma demeure j’aperçois à la porte une chaise de voyage, le postillon est en selle, Pierre est déjà dans la voiture, mettant alternativement sa tête à chaque portière. Ce bon Bernard a retrouvé ses jambes de vingt ans pour satisfaire mon impatience. Je monte embrasser mes amis, je prends sur moi une somme assez forte, fruit des économies de mon bienfaiteur, et dont j’ai déjà trouvé l’emploi, puis je descends prendre place près de Pierre, qui ne se sent pas de joie de voyager en poste.

Manette et son père descendent dans la rue, afin de nous voir plus longtemps; le postillon fait claquer son fouet et nous partons pour la Savoie dans une bonne voiture à quatre chevaux, après en être sortis à pied et en dansant: Gai coco! pour avoir du pain.

CHAPITRE XXIV

VOYAGE EN SAVOIE.—ACQUISITION.—RETOUR PRÉCIPITÉ.

Pierre, qui n’a pas comme moi habité un hôtel, et qui n’a jamais voyagé en voiture, ne sait où il en est pendant les premières postes que nous courons. Il ne clôt pas la bouche un moment: ce sont à chaque instant des exclamations de joie, de surprise et quelquefois de frayeur, lorsque la voiture, qui va comme le vent, penche dans des ornières ou roule sur des chemins raboteux. Je voudrais en vain me livrer aux réflexions que fait naître ma dernière entrevue avec Adolphine, Pierre ne m’en laisse pas le temps.

—Mon frère, me dit-il, vois donc comme les chevaux galopent... Qu’on est bien en voiture à soi!... Serons-nous longtemps dedans?... Tiens! regarde à gauche... à droite... les villages, les bois... tout ça fuit derrière nous... Ah! que c’est beau d’être riche! et qu’on a bien fait d’inventer les chevaux de poste! Tiens, André, tous ceux devant qui nous passons allongent le cou pour nous voir... Je suis sûr qu’ils voudraient être à notre place! Nous devons avoir l’air bien respectable. Je voudrais passer ma vie en voiture!—Mon pauvre Pierre! tu en serais bientôt las!—Oh! que non! on ne peut pas se lasser d’être roulé comme ça!

Le second jour cependant Pierre commence à se sentir fatigué du mouvement de la voiture. Quoique notre chaise soit assez bonne, comme nous avons couru toute la nuit, ne nous arrétant que pour changer de chevaux, Pierre dit qu’il aurait besoin de dérouiller un peu ses jambes et ne plaint plus autant les pauvres piétons.

Enfin nous avons dépassé Lyon; bientôt nous touchons le territoire de la Savoie: ici tout prend à nos yeux une forme nouvelle; notre âme se dilate, notre cœur bat délicieusement à l’aspect de chaque site que nous reconnaissons.—Tiens, mon frère! nous écrions-nous, vois-tu cette maison, ce sentier?... Nous nous sommes assis là... nous avons déjeuné sous cet arbre... Tiens! aperçois-tu nos montagnes, nos glaciers?... Notre village est là-bas, derrière ce gros bourg! Ah! quel bonheur de revoir son pays!

Et nous sautons, Pierre et moi, dans la voiture, nous nous embrassons, nous pleurons de plaisir.

Eh! mais, que vois-je là-bas, sur le chemin, à gauche, près de ce précipice?... C’est une barrière... la même sur laquelle nous nous sommes balancés en sortant de chez notre mère... Elle remue comme la nuit où cela fit tant de frayeur à Pierre.—Ah! descendons, descendons, dis-je a mon frère; allons nous appuyer sur cette barrière... Viens... Il me semble que je suis encore à cette époque d’autrefois!

Pierre ne demande pas mieux. Je dis au postillon d’arrêter. Nous descendons et nous courons à notre chère barrière... Nous sommes tentés de l’embrasser... Nous grimpons dessus et nous nous balançons comme lorsque nous étions petits.

Le postillon, qui nous regarde, ouvre de grands yeux; il nous croit fous, sans doute. Ah! il ne peut deviner ce qui se passe dans notre cœur.

Mais déjà j’ai quitté la barrière, les réflexions sont venues me rappeler à moi-même; je pense à Paris, à Adolphine, aux changements qui se sont opérés depuis onze ans... Je soupire... Pierre se balance toujours... Mais il revient à son village tel qu’il en est sorti.

Nous remontons en voiture mais nous là laissons dans le bourg qui précède notre chaumière d’un quart de lieue; je veux faire ce trajet à pied. Pierre ne conçoit rien à cette idée, il espérait entrer au grand galop dans son village.—Mon frère, lui dis-je, nos voisins, nos amis pourraient croire que nous sommes devenus fiers, que nous voulons faire de l’embarras!... Crois-moi, il vaut mieux revenir à pied dans le lieu de notre naissance et ne faire croire que nous sommes riches que par le bien que nous ferons aux malheureux.

Pierre m’embrassa en s’écriant:—T’as raison, André, t’as toujours raison, mais moi je n’suis qu’une bête et je ne vois pas plus loin que mon nez.

Je renvoie les chevaux, je paye le postillon. Nous prenons nos valises, nous les attachons chacune à un bâton. Pierre veut tout porter en disant qu’il en a l’habitude, qu’il est plus fort que moi, et que c’est son métier; mais je m’y oppose. Je veux aussi porter mon paquet... Je serais si fâché de paraître au-dessus de mon frère!

Nous hâtons notre marche en regardant avec amour ces lieux qui nous rappellent notre enfance. Mais nous approchons de notre chaumière, c’est là que tendent tous nos vœux. Au détour d’un sentier qui conduit à la montagne, nous apercevons la place où notre mère nous dit adieu et nous suivit des yeux si longtemps. Nous nous regardons tristement Pierre et moi... La même pensée nous est venue... Jacques était là aussi avec notre mère; c’est là que nous l’aperçûmes pour la dernière fois... Le pauvre petit envoyait des baisers à ses frères qu’il ne devait jamais revoir.

Nous nous arrêtons pour essuyer les pleurs qui coulent de nos yeux... Hélas! il n’est point de parfait bonheur; le nôtre eût été trop grand si nous avions retrouvé dans notre village tout ce que nous y avions laissé.

Mais notre mère nous attend... courons dans ses bras. Nous franchissons rapidement la montagne: arrivés au sommet, nous apercevons parfaitement notre chaumière... Oh! nous la reconnaissons bien, quoique nous l’ayons quittée fort jeunes.—La voilà! la voilà!... c’est tout ce que nous pouvons nous dire... Les souvenirs, la joie nous ôtent la force de parler. Nous ne marchons plus, nous volons jusqu’à cette demeure chérie... Nous la touchons enfin... et nous tombons à genoux devant le toit qui nous a vus naître.

La porte est fermée: sans doute notre mère est là; mais irons-nous brusquement nous jeter dans ses bras?...—On dit que la joie fait du mal, me dit Pierre. Moi, j’ai de la peine à croire que ce mal soit dangereux. Je ne puis plus résister, je frappe en tremblant... On ouvre: C’est elle... c’est notre bonne mère!... qui nous fait un beau salut en nous disant:—Qu’y a-t-il pour votre service, messieurs?

Messieurs!... elle ne reconnaît pas les deux enfants qu’elle a vus partir si petits! Onze années ont fait de nous des hommes, et notre mise élégante doit tromper ses yeux. Mais le cœur devine, il pressent le bonheur... Nous restons immobiles devant elle... nous sourions, nous n’osons encore parler, mais nous lui tendons les bras et déjà son cœur nous a nommés.

—Ah! mon Dieu! s’écrie-t-elle, serait-ce?...—Oui, c’est nous, ma mère: c’est André, c’est Pierre qui sont revenus! nous écrions-nous tous deux, et nous sautons au cou de notre mère, comme nous le faisions étant petits; mais quand le cœur n’est pas changé, on conserve en grandissant les douces habitudes de l’enfance.

Pendant longtemps nous ne pouvons qu’échanger des mots sans suite, mais ils partent de l’âme, ils expriment notre bonheur à tous trois. Notre bonne mère ne peut se lasser de nous embrasser, puis de nous admirer pour nous embrasser encore en s’écriant:—Mon Dieu!... que vous êtes donc devenus beaux garçons, mes pauvres petits!... comme vous êtes bien mis... queu jolie tournure... Toi, surtout, André, t’as l’air d’un seigneur, mon garçon... Pierre a ben encore un peu de son air du pays, de sa gaucherie d’autrefois... Mais toi, André... comme t’es dégagé et toujours aussi bon... Ah! j’en ai eu souvent des preuves!... et, grâce à toi, depuis ton départ ta mère n’a point connu l’indigence.

—Pierre en eût fait autant, ma mère, si un fripon ne l’avait pas trompé en gardant l’argent qu’il vous envoyait.—Oh! je vous crois, mes enfants, je vous crois!... et d’ailleurs vous m’aimez toujours!... Ah! je suis ben heureuse! Pourquoi faut-il que ce pauvre Jacques n’ait pu vous presser dans ses bras!... Mais vous voilà! nous le pleurerons ensemble, et je sens, en vous embrassant, que je suis encore heureuse mère.

Nous entrons dans notre chaumière. Chaque meuble, chaque objet nous rappelle notre enfance.—Tiens, Pierre, dis-je à mon frère, voilà la grande chaise sur laquelle est mort notre bon père... C’est là que nous nous mîmes à genoux autour de lui. Voilà la place où il s’asseyait de préférence... où il nous faisait sauter dans ses bras.

—Oui, mes enfants, oui, c’est bien cela, dit notre mère en essuyant ses yeux. Ces pauvres petits... ils reconnaissent tout... ils n’ont rien oublié.—V’là où nous couchions! s’écrie Pierre; mais j’crois qu’à présent nous aurions de la peine à tenir là.—Et voilà où j’ai trouvé le portrait de ma bienfaitrice...—Oui, mon cher André, ce bijou qui a été cause de ton bonheur! c’est grâce à lui que t’as si bien fait ton chemin et que te v’là maintenant un beau monsieur!... Vous me conterez tout ce qui vous est arrivé depuis que vous m’avez quittée, mes enfants, vous ne me cacherez rien... songez que tout intéresse une mère... Mais reposez-vous... asseyez-vous... Est-ce que vous êtes venus à pied?

—Oh! que non, dit Pierre, j’sommes venus commodément... nous avions... Je serre le bras de mon frère en lui faisant signe de se taire. Ma mère ne sait pas que M. Dermilly est mort et qu’il m’a fait son héritier; je veux lui ménager une surprise, et c’est pour cela que je me hâte d’interrompre Pierre en disant:—Nous avons trouvé une occasion de voyager sans nous fatiguer... nous en avons profité.

—Tant mieux, mes enfants; mais je veux vous régaler, vous faire queuque chose... vous savez ben, de ces gâteaux que vous aimiez tant autrefois... Ah! dame, si j’avais su votre arrivée, j’en aurais préparé d’avance... mais vous avez voulu me surprendre; c’est égal, vous en aurez pour ce soir.

Pendant que ma bonne mère se donne bien du mal pour nous faire des gâteaux, nous allons, mon frère et moi, visiter le village et voir si nous reconnaîtrons quelques anciennes connaissances. Mais c’est au cimetière que nous nous rendons d’abord; nous allons saluer la tombe de notre père et celle de Jacques, qui est tout auprès. On a bientôt parcouru l’intérieur d’un cimetière de village. Là, point de faste, point de monuments; des croix, quelques pierres, quelques couronnes, c’est tout ce qui marque la place de ceux qui ne sont plus. La mort y est simple comme la vie que l’on a menée; les villageois s’y rendent pour pleurer ceux qu’ils ont perdus et non pour admirer de beaux mausolées et lire de louangeuses inscriptions.

Après nous être agenouillés devant la tombe de Jacques et de notre père, nous gagnons lentement le village. Nous nous arrêtons souvent; ces sentiers, ces routes furent témoins de nos jeux. C’est par ici que nous nous livrions bataille avec des boules de neige...—Tiens, me dit Pierre, c’est là que j’en ai reçu une juste dans l’œil... Je n’ai pas oublié non plus cet heureux temps!

Personne dans le village ne nous reconnaît; il faut que nous nous nommions. Chacun alors s’écrie:—Eh quoi! ce sont les fils de Marie!... Comme ils ont l’air de beaux messieurs!

Mais on s’aperçoit bientôt que notre cœur est toujours le même, et chacun alors nous embrasse et nous comble d’amitiés.

Nous retournons trouver notre mère, qui nous a apprêté un repas somptueux pour le village. Depuis longtemps je n’avais eu autant d’appétit: je fais honneur aux gâteaux, aux galettes. La bonne Marie est enchantée; mais Pierre, tout en mangeant, fait parfois la grimace.

—Est-ce que tu ne trouves pas tout cela bon? lui demande ma mère.—Oh!... dame... c’est que, voyez-vous, la cuisine de Paris... oh! c’est autre chose...—Quoi! Pierre, tu n’aimes plus les gâteaux de ton village qui te régalaient si bien autrefois?...—Ah! écoutez donc, autrefois je ne connaissais pas les omelettes soufflées et toutes ces bonnes choses que j’ai mangées en dînant chez le traiteur avec Loiseau!... Ah! ma mère!... les omelettes soufflées!... c’est ça qui est fameux!... Ah! si j’avais pu vous en apporter une dans ma poche... Mais si vous venez à Paris... Oh! je veux que vous ne mangiez que de ça pendant quinze jours.—Merci, mon garçon; mais je ne quitterai pas mon pays pour tes omelettes soufflées... Je suis bien sûre que cela ne vaut pas mieux que mes gâteaux... N’est-ce pas, André? ah! tu les trouves bons, toi, et ça me fait plaisir.

—Oui, ma mère, oui, je les aime toujours, dis-je en marchant sur le pied de mon frère pour lui faire sentir qu’il fait de la peine à notre mère en ne trouvant pas ses gâteaux aussi bons qu’autrefois... Le repas achevé, chacun de nous raconte ce qui lui est arrivé depuis qu’il a quitté le toit paternel. L’histoire de Pierre est bientôt terminée; la mienne est beaucoup plus longue. Ma mère n’avait appris qu’imparfaitement toutes mes aventures; elle bénit mes bienfaiteurs, et verse des larmes lorsque je lui apprends la mort de M. Dermilly.

—Dis-lui donc que t’es riche, me dit tout bas Pierre, ça la consolera ben plus vite. Mais un regard que je lance à mon frère le force au silence, et il se contente de murmurer entre ses dents:—Oh! c’est égal!... André... à présent... c’est ben aut’chose.

Ma mère ne fait pas attention aux demi-mots de Pierre; elle me recommande la plus tendre reconnaissance pour ma bienfaitrice, la plus constante amitié pour Bernard et sa fille. Ce qui me contrarie, c’est qu’elle me parle à peine d’Adolphine; elle en revient toujours à Manette, on voit que le caractère de ma sœur a séduit ma mère; tout dans Manette lui plaît; je n’ai parlé que de ses vertus, mais Pierre vante sa beauté, sa taille, sa gentillesse, et ma mère s’écrie souvent:—Que j’aurais de plaisir à embrasser cette bonne fille-là!

L’heure du repos est venue, il s’agit de nous coucher. Ma mère craint que nous soyons mal dans la chaumière: je la rassure, et ne veux pas d’autre lit qu’un matelas jeté sur de la paille dans l’enfoncement qui formait autrefois notre chambre à coucher. Pierre me regarde en ouvrant de grands yeux, il ne conçoit rien à ma manière d’agir; mais il n’ose pas se permettre d’observations, et se contente de me dire en se couchant près de moi:—André, est-ce que tu ne veux plus être riche?

Je regarde mon frère en souriant.—Dormons encore sous le toit qui nous a vus naître, lui dis-je; mon cher Pierre, il ne faut pas, parce qu’on est riche, se priver d’un aussi doux plaisir.

Pierre ne me répond plus, il dort déjà; j’en fais bientôt autant que lui en me berçant des souvenirs de mon enfance.

Au point du jour, je laisse Pierre dormant encore, et ma mère apprêtant notre déjeuner. Je sors, sous le prétexte de me promener un moment; mais j’ai un autre motif: hier, en parcourant le village avec mon frère, j’ai aperçu une fort jolie maison bourgeoise, bâtie dans une situation charmante, et à la porte de la maison j’ai lu distinctement: A vendre ou à louer.

C’est cette propriété que je veux voir, c’est là que je me rends en secret. Je frappe: un vieux jardinier vient m’ouvrir; c’est lui qui habite seul la maison.—A qui s’adresse-t-on pour l’acheter? lui dis-je.—Oh! monsieur, c’est facile: on va chez le notaire de la ville de l’Hôpital; c’est lui qui est chargé de conclure. C’te maison avait été bâtie pour une jolie dame qui voulait vivre loin du monde; mais, après y avoir passé six mois, elle s’en est allée en disant qu’on ne venait pas assez souvent lui demander à dîner, et elle a chargé le notaire de vendre ce bien.

—Voyons la maison?—J’vas vous faire voir tout, monsieur; je suis le jardinier. D’abord une jolie cour me plaît, la maison est bâtie avec goût. Un rez-de-chaussée, un premier et des greniers; on pourrait y loger douze au moins. Tant mieux, on a de la place à offrir à ses amis; les personnes que l’on appelle ainsi en Savoie méritent ce nom, et celles qui viendraient de Paris jusqu’ici pour nous voir le mériteraient aussi. La maison est meublée avec simplicité; mais il y a tout ce qu’il faut: une laiterie, un colombier, une serre, un pigeonnier; on n’a rien oublié. Voyons maintenant le jardin. Deux arpents et demi en plein rapport, jusqu’à un petit champ de blé; on peut vivre sans sortir de chez soi. C’est charmant, je suis enchanté. Et combien tout cela? dis-je au vieux jardinier.

—Ah! dame, monsieur... ça vaut de l’argent... mais vous voyez aussi que la maison est jolie, qu’il y a du terrain, du rapport, que c’est tout meublé.—Mais enfin, combien en veut-on?—Neuf mille francs, monsieur.—Neuf mille francs?...

Il me semble que c’est pour rien; mais j’oublie que je ne suis plus à Paris, et qu’ici une maison coûte moins qu’un petit appartement à la Chaussée-d’Antin.

—Tu peux ôter l’écriteau, dis-je au jardinier; j’achète la maison.—Vous l’achetez, monsieur?... Ah! mon Dieu!... et moi, qui ai soin du jardin?—Je t’achète aussi... que te donnait-on ici?—Ah! mon bon monsieur, je prends ce qu’on veut, pourvu que j’ayons toujours ma petite cabane dans l’fond de la cour; le jardin me fournit de quoi vivre... et avec dix écus par an, je sommes content... mais aussi je vous promets de travailler depuis le matin jusqu’au soir. Dix écus!... pauvre homme!... M. le comte en donne cent à une foule de laquais qui passent leur temps à bâiller dans ses antichambres... mais j’oublie toujours que je ne suis plus à Paris.—Tiens, en voilà vingt, je te paye d’avance; tu resteras avec ma mère, tu ne la quitteras plus.—Vot’ mère... quoi! monsieur, c’est pour vot’ mère... que vous achetez c’te belle maison?...—Chut... tais-toi, ne dis rien; je veux la surprendre... je cours à la ville, chez le notaire, et ce soir, j’espère, le contrat sera passé.

En partant de Paris, j’avais emporté environ dix mille francs en or que j’avais trouvés dans le secrétaire de M. Dermilly; je ne puis mieux employer cette somme qu’à l’achat de cette jolie maison, dans laquelle ma mère trouvera sur ses vieux jours toutes les commodités de la vie. Plein du plaisir que je vais lui causer, j’ai retrouvé mon agilité d’autrefois, je gravis les montagnes qui conduisent à la ville; en peu de temps j’ai franchi la distance qui m’en séparait; je ne marche pas, je vole; enfin, je suis chez le notaire, auquel j’ai expliqué le sujet de ma visite, avant qu’il ait fini de me faire la révérence.

Malheureusement, l’homme de loi n’est pas aussi vif que moi: il met des formes à tout ce qu’il fait, et des virgules dans tout ce qu’il dit.

—On va s’occuper du contrat, me dit-il.—Sur-le-champ, monsieur...—Il faut le temps de...—Je paye comptant, monsieur; voilà les neuf mille francs, prix de la maison...—C’est très-bien, mais...—Que faut-il pour les frais de l’acte?... Parlez... monsieur... Je ne marchande point, mais, je vous en prie, terminons promptement.

Avec de telles paroles, on met tout le monde en mouvement. Le notaire presse son clerc, auquel je glisse une pièce d’or, et qui alors veut bien ne pas retailler sa plume trois fois pour écrire le même mot.

Je vais me promener dans le jardin pendant que l’on travaille, et j’ai la compagnie de madame la garde-note qui s’est empressée d’ôter ses papillotes, et d’accourir, lorsqu’elle a su qu’il y avait dans l’étude un jeune homme qui achetait sans marchander et payait très-noblement.

L’épouse du notaire n’est pas jolie, mais elle a des prétentions, et l’on sait ce que c’est que les prétentions de province. En moins de cinq minutes, je sais que madame a une belle voix, qu’elle chante les grands morceaux en s’accompagnant du forté; qu’elle comprend l’italien et même le latin; qu’elle connaît le code civil aussi bien que son mari; qu’elle n’a jamais eu d’enfant, et qu’elle n’en désire pas, parce que cela gâte la taille; qu’elle a le sentiment de la poésie, et beaucoup de penchant pour la danse; qu’on mange chez elle les meilleures confitures, parce qu’elle surveille sa cuisinière même en devinant des charades; qu’enfin, elle est toujours mise dans le dernier goût, parce qu’elle reçoit le journal des modes de Lyon.

Pendant que l’on me dit toutes ces jolies choses, je me vois dans la maison que je viens d’acheter, ou à Paris auprès d’Adolphine, ce qui fait que je réponds presque toujours de travers à ce que me dit l’épouse du notaire, qui ne doit pas avoir une opinion très-avantageuse de mon esprit; mais cela m’inquiète peu. Enfin, après deux mortelles heures, le notaire me fait annoncer que tout est fini. Je cours à l’étude, je paye ce qu’on me demande, je tiens le contrat de la maison, que j’ai fait mettre sous le nom de ma mère, et je me sauve avec, laissant le notaire dire à son clerc:—Voilà un garçon qui n’a pas l’habitude d’acheter des maisons.

Mon absence a été longue. On a déjeuné sans moi, l’heure du dîner est arrivée, on est inquiet. Ma mère craint que je ne sois tombé dans quelque précipice, n’étant plus habitué à gravir les montagnes; Pierre me cherche de tous côtés: je reparais enfin, et le contentement qui brille dans mes yeux dissipe toutes les inquiétudes.

Je fais une histoire, et l’on me croit, parce qu’on est loin de soupçonner la vérité. Après le dîner, j’emmène ma mère promener avec nous. J’ai pris mes mesures pour que dès que nous aurons quitté la chaumière, on y enlève tout ce que je veux que l’on transporte dans notre nouvelle demeure. Je dirige notre promenade du côté de la jolie maison. Le temps se passe, parce qu’à chaque instant nous sommes arrêtés par de bons villageois qui font compliment à ma mère de ses deux fils; et comme une mère ne se lasse jamais de recevoir de pareils compliments et d’y répondre quelque chose qui prolonge la conversation, la nuit est venue avant que l’on ait songé à retourner, à la chaumière.

—Il est tard, et nous sommes bien loin de chez nous, dit la bonne Marie, il y a bien longtemps que je ne suis restée le soir dehors; c’est tout au plus si je reconnaîtrai mon chemin.

Au lieu de prendre la route de la chaumière, je conduis ma mère et mon frère à la maison, qui leur paraît être un château, et je frappe en disant:

—Je connais le maître de cette maison, allons souper chez lui, il nous recevra bien.

Pierre ne demande pas mieux, il présume qu’on doit autrement souper là que dans notre chaumière; ma mère fait quelques façons, elle craint d’être indiscrète, mais déjà François, le vieux jardinier, est venu nous ouvrir, et nous introduit en nous faisant mille politesses. Je lui ai fait signe de se taire, et le bonhomme, très-gauche pour les surprises, est aussi embarrassé, que ma mère, qui n’ose pas avancer et demande toujours où est le maître de la maison.

Nous montons au premier, dans la chambre que j’ai destinée à ma mère. Elle admire d’abord tout ce qu’elle voit, en s’écriant:—La jolie maison!... Ça doit être des gens riches qui demeurent ici.

Mais bientôt sa surprise prend un autre caractère, lorsqu’elle aperçoit dans la chambre sa vieille commode, puis à la tête du lit la couronne de buis qui était dans sa chaumière, puis enfin, près de la cheminée, la vieille chaise dans laquelle notre père s’est endormi pour la dernière fois.

—Ah! bon Dieu!... qu’est-ce que cela veut donc dire? s’écrie la bonne Marie... Ces effets qui sont de chez nous... et que je vois ici... Mes enfants, comprenez-vous cela?...

—Cela veut dire qu’ici vous êtes chez vous, ma mère, que cette maison vous appartient, et que j’y ai fait apporter tout ce qui, dans votre chaumière, avait quelque prix à vos yeux.

Ma mère ne revient pas de sa surprise, tandis que Pierre saute dans la chambre en s’écriant:

—Ah! je ne vous avais pas dit qu’André était riche?... Mais je me doutais bien qu’il vous ménageait une surprise...—Comment, tu es riche, André?...—Oui, ma mère, assez du moins pour vous offrir cette retraite agréable; M. Dermilly m’a fait son héritier, et quand j’habite à Paris un beau logement, il me semblé qu’il est bien naturel que vous ayez mieux qu’une chaumière. Voici l’acte de vente, cette maison est à vous.—A moi, à toi, n’est-ce pas la même chose, mon garçon?... Marie-toi, André, viens demeurer ici avec ta femme et tes enfants, c’est alors que je n’aurai plus rien à désirer.

—Oui, oui, nous nous marierons tous, dit Pierre, mais en attendant soupons et visitons la maison.

Le souhait de ma mère m’a fait pousser un profond soupir, mais je me hâte, pour éloigner mes souvenirs, de la conduire dans toute la maison, qu’elle trouve magnifique. Pierre choisit sa chambre; moi je prends celle d’où la vue, plus étendue et plus variée, m’offrira de nombreuses études. Il est trop tard pour que nous visitions ce soir, la laiterie, le colombier et le jardin; le vieux François a dressé le souper dans une salle du rez-de-chaussée. Nous mangeons avec appétit, et nous allons nous livrer au repos avec ce contentement que l’on éprouve dans une demeure qui nous plaît, lorsque l’on peut se dire: Je suis chez moi.

Le lendemain nous visitons en détail toute la maison; la bonne Marie pousse à chaque instant des cris de joie, surtout à l’aspect du four, du pétrin, de la laiterie et de tous ces objets précieux à une bonne ménagère. Les beaux arbres fruitiers dont le jardin est rempli font l’admiration de Pierre, tandis que c’est le champ de blé qui enchante ma mère. Mais lorsqu’on est propriétaire, on trouve toujours quelques changements, quelques améliorations à faire dans son terrain. Pierre et moi, nous travaillons au jardin, nous transplantons, nous bêchons, nous labourons. Le vieux François crie un peu, mais nous ne l’écoutons pas, et les jours s’écoulent vite dans ces occupations. Il y a six semaines que nous sommes en Savoie, et je n’ai pas eu un instant d’ennui. Lorsque j’ai dessiné pendant quelques heures les vues magnifiques qui de tous côtés s’offrent à moi, je retourne prendre la bêche et travailler dans notre jardin... L’image d’Adolphine ne me quitte pas; mais je sens que, pour être heureux dans mes rêveries, il faut que je transporte Adolphine en Savoie, et non pas que je m’en retourne près d’elle à Paris.

J’ai reçu des nouvelles de mes bons amis: mais Lucile ne m’a pas encore écrit, et Manette ne m’a pas dit un mot de l’hôtel. Je n’ai point fixé l’époque de mon départ, et ma mère me dit souvent:—André, puisque tu as de quoi vivre, puisque tu es heureux ici, pourquoi veux-tu retourner à Paris?

Enfin, je reçois une lettre de Lucile; je vais avoir des nouvelles d’Adolphine... Mais je ne sais pourquoi je tremble en brisant le cachet.

Je parcours rapidement la première page... es serments de constance, de fidélité... Ah! Lucile! vous oubliez que je ne suis plus un enfant; enfin, voici les détails sur l’hôtel: «M. le marquis est revenu; depuis son retour, il court moins dans le monde et paraît se plaire beaucoup près de sa cousine. Il est vrai que mademoiselle devient chaque jour plus jolie; suivant toute apparence, M. le marquis sera son époux.»

Son époux!... La lettre m’est tombée des mains... ce mot m’a anéanti... Il se pourrait!... Adolphine épouserait son cousin!... Malheureux que je suis!... Mais ne devais-je pas m’y attendre?... N’en avais-je point le pressentiment?... Et cependant lorsque je me rappelle notre dernière entrevue, je ne puis croire qu’elle aime le marquis.

Je ne sais plus où j’en suis... Je n’ai aucun espoir d’empêcher ce mariage, et cependant il me semble que si j’étais à Paris, que si Adolphine me voyait, elle ne pourrait consentir à cet hymen. Je cours trouver ma mère, et je lui annonce mon départ pour Paris.

—Quoi! mon garçon, tu vas partir?... tu n’y pensais pas ce matin.—Des nouvelles que j’ai reçues me forcent à ne plus différer.—Ah! mon Dieu! est-ce que ces nouvelles-là t’apprennent queuque malheur?... tu as la figure toute bouleversée, mon cher André...—Non, ma mère, non, ce n’est rien... mais il faut que je parte dès demain...—Dès demain?... —Pierre, va au bourg où nous avons laissé notre voiture, demande des chevaux pour demain matin.—Oui, mon frère, j’y cours.—Pierre, si tu veux rester près de ma mère, rien ne t’oblige à revenir à Paris.—Oh! mon frère, je ne serai pas fâché d’y retourner avec toi. On voyage si bien en chaise de poste!—Oui, oui, va avec André, dit ma mère, ne le quitte pas, mon garçon... dans le trouble ou il est, je suis bien aise que tu sois avec lui.

Pierre est parti. Je fais mes apprêts pour le voyage; ma bonne mère me regarde souvent, elle cherche à lire dans mon âme.

—André, me dit-elle enfin, t’as du chagrin, mon garçon, t’as queuque peine, que tu ne veux pas m’avouer...

Je ne puis répondre, mais je prends la main de ma mère, et je la presse sur mon cœur. Mon silence est presque un aveu.

—Avec des talents, de la fortune, tu n’es pas heureux!... reprend ma mère. Ah!... mon cher André, je voudrais encore habiter not’chaumière et te voir, vêtu en Savoyard, revenir aussi gai qu’autrefois, manger la soupe en riant avec nous! Hélas!... tu repars pour Paris!... Si tes chagrins ne se passent point, reviens auprès de moi, mon fils, je tâcherai de te consoler, ou je pleurerai avec toi.

Je rassure ma mère, je cherche à dissiper ses inquiétudes... Mais je ne puis cacher mon impatience d’être à Paris. Enfin, le moment du départ est arrivé, nous embrassons notre mère, je recommande au vieux François la petite propriété; bientôt nous avons rejoint notre voiture, et nous quittons de nouveau la Savoie.