Nous faisons la route en brûlant le pavé, je paye les postillons en conséquence. Pierre fait ce qu’il peut pour me distraire, mais je le laisse parler seul; je ne rêve qu’Adolphine et le marquis... Je brûle d’être à Paris, et pourtant qu’y ferai-je?... Je ne sais... je suis hors d’état de raisonner.
Enfin, nous sommes arrives. Il est près de dix heures du soir; n’importe, je veux parler à Lucile: je laisse Pierre chez moi, le pauvre garçon est encore tout étourdi de la vitesse dont nous sommes venus; je me rends à l’hôtel.
Le concierge me connaît, je pénètre facilement dans la maison. J’aperçois beaucoup de clarté dans les appartements... Sans doute il y a réunion chez madame la comtesse, sans doute le marquis et Adolphine sont ensemble... Mon cœur se serre; je monte rapidement l’escalier qui conduit à la chambre de Lucile... La femme de chambre descendait; elle se trouve en face de moi, elle me reconnaît et pousse un cri....
—Silence!... lui dis-je; de grâce, Lucile, taisez-vous; je ne veux pas que l’on sache que je suis dans l’hôtel.—Ah! mon Dieu!... c’est que votre vue m’a saisie... On le croit en Savoie... et puis on le voit devant soi... quel plaisir!... ce cher André!...
—Lucile, entrons dans votre chambre, nous pourrons y causer mieux qu’ici.—Oh! je veux bien... Mon Dieu! je n’en reviens pas encore... Ah! vous ne direz pas cette fois que vous m’avez trouvée avec le petit Anglais... Oh! c’est une petite bête... il n’est bon qu’à boire et à manger!...
Nous sommes entrés chez Lucile, je me jette sur un fauteuil pendant qu’elle allume des bougies. Elle revient vers moi pour m’embrasser et s’aperçoit alors de mon trouble, de ma pâleur.
—Qu’avez-vous, André? me dit-elle, vous paraissez souffrant.—Oui... je souffre en effet...—Est-ce la fatigue du voyage?...—Non...—Est-ce que vous auriez trouvé votre mère malade?—Non, grâce au ciel, je l’ai laissée heureuse et bien portante...
—D’où vient donc l’état où je vous vois, André?... Contez-moi ça, vous savez bien que je suis votre amie...
Je garde quelque temps le silence, et Lucile attend avec inquiétude que je m’explique; je balbutie:—Est-il vrai que mademoiselle Adolphine doit épouser son cousin?...
Lucile, qui m’examine attentivement, paraît vivement frappée.—Ah! mon Dieu!... se pourrait-il?... s’écrie-t-elle en laissant tomber ses bras comme anéantie de ce qu’elle vient de découvrir.
—De grâce, Lucile... répondez-moi!—André!... serait-il vrai?... vous aimez mademoiselle?...—Ah! Lucile, taisez-vous!... si l’on vous entendait!...—Le malheureux!... il l’aime... plus de doute... Cette tristesse, cette mélancolie qui le minait depuis quelque temps... Et je n’ai pas deviné cela plus tôt!... Où avais-je donc les yeux!... Mais aussi qui aurait pensé... pauvre André!... Ah! c’est égal, je vous aimerai toujours... Je serai toujours votre amie; et vous, André... vous aurez toujours un peu d’attachement pour moi, n’est-il pas vrai?—Oui, bonne Lucile!... toujours... Mais n’allez pas dire un mot de ce que vous pensez...—Pour qui me prenez-vous donc?... Allez, quand les femmes le veulent, elles sont plus discrètes que les hommes...—Et ce mariage de mademoiselle Adolphine?...—Oh! ce n’est pas encore fait... C’est M. le marquis et M. le comte qui en parlent.—Il se fera... j’en suis certain...—Il faut que mademoiselle et madame le veuillent aussi... Mais quand même il ne se ferait pas... mon cher André... que pouvez-vous espérer?...—Rien!... je le sais!—Quelle folie aussi d’aimer quelqu’un qu’on ne peut avoir!...—Ah! Lucile, est-on maître de son cœur?—Oh! non, c’est vrai, on n’est pas maître de cela, il a raison... Et puis on vous laissait trop courir, jouer, aller seul avec mademoiselle... On disait: Ce sont des enfants!... On croit que les enfants ne pensent à rien, et ça entend déjà malice; avec cela vous étiez si précoce, vous!...—Lucile, ma chère Lucile, j’ai une grâce à vous demander...—Une grâce?—Je sens bien qu’il ne faut plus que je voie mademoiselle Adolphine... Mais, avant de me priver pour jamais de sa vue... je voudrais lui faire mes adieux...—Vos adieux?... mais moi, je vous verrai toujours, n’est-ce pas, André?...—Oui... mais pas à l’hôtel...—Vous ferez bien... en cessant de la voir votre amour passera... Oh! vous ne croyez pas maintenant que ce soit possible; mais un jour, mon ami, vous verrez que j’avais raison... Les hommes ne résistent pas à l’épreuve de l’absence!... Nous autres femmes, c’est différent!... Mais nous avons le cœur autrement fait que vous.
—Lucile, vous ne me répondez pas...—Mais que puis-je donc faire dans tout cela?—Dites en secret à mademoiselle que je suis revenu... que je voudrais la voir... lui parler seul un instant... Si elle consent à m’entendre... Lucile, vous me direz le moment où madame va lire dans son cabinet... alors Adolphine étudie seule dans le petit salon... Ah! que je puisse lui parler un instant, et je m’éloignerai satisfait...—Eh bien! je tâcherai... Écoutez, demain, pendant le déjeuner, j’avertirai mademoiselle de votre retour, vous reviendrez, vous monterez ici, et vous attendrez que je vous avertisse.—Chère Lucile! que vous êtes bonne!—Méchant! je vous aime toujours, moi, malgré votre inconstance. Ah! je voudrais tant vous voir heureux...—Heureux!... ah! jamais... jamais...—Allons, monsieur, ne vous désolez pas... Cela me fait trop de peine... Ah! si j’étais comtesse, cela ne m’empêcherait pas de vous épouser!...—Adieu, Lucile... à demain... ne n’oubliez pas...—Non, non, comptez sur moi.
Je sors de l’hôtel et je rentre chez moi. Mon frère dort profondément... Heureux Pierre!... Tu n’as point de soucis, de tourments, d’inquiétudes!... Et cependant, aux yeux de tout le monde, c’est moi que le sort a favorisé. J’ai trouvé à Paris des amis, des protecteurs, j’ai reçu de l’éducation, j’ai maintenant une fortune indépendante; tandis que mon frère, que nul hasard n’a poussé, est resté commissionnaire et ne sait point encore signer son nom. Mais je ne puis trouver le repos, et Pierre dort en paix! La nature dédommage toujours ses enfants.
Le point du jour me retrouve debout dans ma chambre... comptant les heures qui s’écouleront encore avant que je voie Adolphine. Je ne puis me présenter à l’hôtel avant neuf heures du matin; que faire jusque-là? Allons voir Bernard et Manette, allons chercher près de ces bons amis quelques distractions. Pierre dort toujours... Il se repose des fatigues du voyage... ne l’éveillons pas... Il n’est point amoureux, lui!...
On est matinal chez Bernard; je le trouve déjeunant avec sa fille. Un cri de joie de Manette annonce à son père ma présence; je suis dans les bras de mes amis, je leur conte tout ce que j’ai fait en Savoie. Manette m’écoute avec délices, elle semble craindre de perdre une seule de mes paroles, et son père me frappe souvent sur l’épaule en me disant:
—C’est bien, André... T’as bien fait d’acheter c’te maison... V’là ta mère qui va vivre comme une reine... Allons, dans queuque temps je me retire du commerce et je vais voir cette bonne Marie!...
Chez Bernard le temps a passé plus vite. J’entends sonner neuf heures, je puis me rendre à l’hôtel. Je dis adieu à mes amis en leur promettant de les revoir bientôt. Je vole chez Lucile, je la trouve dans sa chambre.
—Il est encore de bonne heure, me dit-elle, on n’a pas déjeuné en bas, il faut attendre, mon cher André, mais vous déjeunerez avec moi... Le petit jockey m’a apporté du... du plum-pudding!... Il a cru me faire un cadeau... Ah! je trouve cela bien mauvais!... Mais je vais vous donner du café.—Merci, Lucile, je ne veux rien prendre.—Monsieur, il faut toujours qu’un amoureux mange, entendez-vous, il ne faut pas croire qu’on soit plus intéressant parce qu’on ne prend rien, c’est très-mal raisonner...
Elle sert le déjeuner, je suis obligé de la laisser faire; mais, à chaque minute, je la conjure de descendre près d’Adolphine. Enfin elle est partie... Je tremble... que va répondre mademoiselle? consentira-t-elle à m’entendre... et que vais-je lui dire?... Mais Lucile ne remonte pas... Une demi-heure s’écoule... Il me semble qu’il y a un siècle... je ne puis plus tenir dans la chambre... Elle rentre enfin.
—Ah! que vous avez été longtemps!...
—Vraiment, monsieur, vous croyez que l’on trouve tout de suite l’occasion de parler en cachette... que cela va tout seul...
—Eh bien Lucile! qu’a-t-elle dit?—M’y voilà... D’abord madame était là, et je n’osais point parler bas à mademoiselle... enfin madame a passé dans sa chambre et j’ai annoncé votre retour... mademoiselle en a paru charmée.—Charmée... ah! Lucile! est-il vrai?...—Eh! oui, monsieur, c’est vrai; mais quand j’ai dit que vous étiez dans ma chambre et que vous désiriez la voir seule un instant, alors elle a demandé qui vous empêchait de descendre et de lui parler devant sa maman... Je ne savais trop comment répondre à cela... j’ai dit que vous aviez sans doute quelque secret que vous ne vouliez pas révéler devant madame la comtesse... Mademoiselle a rougi, puis enfin m’a dit qu’elle allait rester à étudier son dessin dans le petit salon... et cela veut dire qu’elle consent à vous entendre.
—Ah! Lucile, quel bonheur!—Je guetterai le moment où madame passera chez elle; ensuite si elle revient et vous trouve là, vous serez censé arrivé pour la voir. J’espère que je suis bonne... Ah! vous ne le méritez pas... mais je redescends et je viendrai vous appeler dès que mademoiselle sera seule.
Je vais donc revoir Adolphine... et la voir un moment sans témoin. Ah! si ma bienfaitrice connaissait ma hardiesse... mais je ne veux dire qu’un mot à celle que j’adore... qu’elle sache que toute ma vie son image sera gravée dans mon cœur... que nulle autre, n’y régnera, et je m’éloigne pour jamais.
Je ne puis exprimer ce que j’éprouve au moment où Lucile reparaît et me fait signe de descendre... je ne sais comment je suis parvenu dans le salon... mais je suis devant Adolphine, et Lucile passe dans l’appartement de sa mère en me disant:—Je tousserai tout bas quand madame reviendra.
Adolphine me sourit:—C’est vous, André? me dit-elle vous avez voulu me parler en secret... Auriez-vous quelque chagrin que vous n’osez confier à ma mère?...—Non, mademoiselle.. mais... je voulais... je désirais... vous dire adieu avant de partir pour jamais...—Comment! vous arrivez de la Savoie, et vous songez déjà à repartir?—Que ferais-je à Paris... bientôt je ne pourrai plus vous voir... vous allez, m’a-t-on dit, vous marier.—Me marier!... on ne m’en a point parlé; qui vous a dit que l’on pensait à me marier?...—Monsieur votre cousin ne vous quitte plus... il vous fait la cour... cela est naturel. Il vous aime... eh! qui pourrait vous voir sans vous aimer!... Sans doute vous l’aimez aussi?
Elle ne me répond pas, mais elle me regarde si tendrement que j’ose m’approcher davantage et prendre sa main que je presse dans la mienne en balbutiant:—Je fais des vœux pour votre bonheur, mademoiselle, mais je sens que je n’aurai pas le courage d’en être le témoin... Hélas!... personne ne me plaindra, moi, et pourtant les chagrins... la douleur... tel est désormais mon partage!...
—André, vous serez malheureux?...—Oui, mademoiselle... mais il faut que je souffre en silence... Ah! si du moins vous me plaignez, si vous me pardonnez de vous aimer... je m’éloignerai moins à plaindre.—Vous pardonner... est-ce que c’est un crime de m’aimer?... N’avons-nous pas été élevés ensemble?... n’êtes-vous pas le compagnon de mon enfance, de mes premiers jeux?... je vous aime aussi, moi, et je ne pensais pas que ce fût mal.
—Vous m’aimez! ah! mademoiselle! je ne suis plus à plaindre... Ce mot efface toutes mes souffrances!... Cet instant de bonheur me donnera la force de supporter un siècle de peines!
Je suis tombé aux genoux d’Adolphine, je tiens une de ses mains que je presse contre mon cœur: elle penche sa tête vers moi, des pleurs coulent de ses yeux... Qu’elles sont douces pour moi, ces larmes qui me prouvent l’intérêt que je lui inspire! Pans cette situation, nous oublions que le temps s’écoule: un cri parti à la porte du salon nous rappelle à nous-mêmes. Je me retourne... Grand Dieu! c’est M. le comte, et il m’a vu aux genoux de sa fille!
Adolphine reste immobile et tremblante; je me suis relevé, et, confus, je me tiens à quelques pas. M. de Francornard s’est jeté dans un fauteuil, il est tellement en colère que, pendant quelques minutes, il ne peut parler; enfin les paroles se font jour et les phrases sont accompagnées de gestes menaçants.
—Misérable suborneur!... ai-je bien vu!... dois-je en croire mon œil!... Un Savoyard aux genoux de ma fille... un malheureux que nous avons élevé par charité se permet de prendre la main de mademoiselle de Francornard!... J’étouffe: cela va faire remonter ma goutte!
Aux cris de M. le comte, son neveu entre d’un côté, et de l’autre madame la comtesse paraît suivie de Lucile.
—Qu’avez-vous donc, monsieur? demande ma bienfaitrice, pourquoi ce tapage?... André ici!... ma fille tremblante! que s’est-il donc passé?—Ce qui s’est passé... par Dieu! madame, je crois qu’il était temps que j’arrivasse!... Je vous fais compliment de votre André... c’est un joli garçon!... Je viens de le trouver aux genoux de votre fille.
—Aux genoux de ma fille!... grand Dieu!... serait-il vrai, André?... Je baisse la tête... je suis confondu.—Ce drôle aux genoux de ma cousine! s’écrie le marquis. Ah! ceci est trop fort! et c’est à moi de châtier ce misérable!
En disant ces mots, il court vers son oncle; lui prend sa canne, puis revient vers moi et se dispose à me frapper; mais la voix du marquis m’a rendu à moi-même... Pendant que madame la comtesse crie:—Arrêtez! aussi prompt que l’éclair, je lui arrache la canne des mains, et, la brisant en plusieurs morceaux sur mon genou, je la jette avec violence à ses pieds.
Le marquis frémit de colère. Adolphine lève vers moi ses bras suppliants; le comte est couché dans son fauteuil: de rouge qu’il était, son visage est devenu violet. Lucile me fait signe de fuir; la comtesse se place entre moi et Thérigny.
—Sortez, monsieur! me dit ma bienfaitrice d’un ton qui me perce l’âme, et ne reparaissez plus dans cette maison... Je n’aurais jamais pensé que vous y apporteriez le trouble et la discorde!
Je suis atterré, je vais partir sans oser lever les yeux, lorsque le marquis me saisit le bras en me disant:—Je vous retrouverai, je l’espère.—Quand vous voudrez, monsieur; mais veuillez vous rappeler que je suis homme comme vous.
C’en est fait, je quitte l’hôtel, et c’est pour n’y jamais rentrer. Madame la comtesse m’a banni de sa présence, je sens que j’ai mérité sa colère!... mais Adolphine m’a dit qu’elle m’aimait! et ce souvenir efface tous les autres.
Cette scène m’a tellement troublé, que je parcours les rues pendant longtemps sans savoir où je vais, sans avoir aucun but; enfin, je ne sais comment je me retrouve devant ma demeure. Le portier me remet un billet que l’on vient, me dit-il, d’apporter à l’instant; je brise le cachet et lis ces mots:
«Quoique vous ne soyez qu’un malheureux dont mon mépris devrait faire justice, je veux bien descendre jusqu’à vous pour laver l’insulte que vous avez faite à ma cousine. Je vous attends ce soir à six heures avec des pistolets à l’entrée du bois de Vincennes; mon jockey seul m’accompagnera.
«Le marquis >DE THÉRIGNY
Ce soir à six heures, il n’est pas midi, j’ai du temps devant moi. Un duel! un duel avec le neveu de ma bienfaitrice! Malheureux! dans quelle affaire me suis-je engagé! Si je suis vainqueur j’ajouterai à tous mes torts celui d’être le meurtrier du marquis, qui, je sens, a droit de me demander raison de ma conduite imprudente. Pendant huit ans élevé dans la maison de madame la comtesse, comblé de ses bienfaits, recevant par ses soins une éducation et des talents auxquels je ne devais pas prétendre, comment ai-je reconnu ses bontés? En osant élever mes regards sur sa fille, en semant le trouble dans sa maison, en provoquant le neveu de son époux. Ah! je sens tous mes torts; mais il m’est impossible de refuser ce combat! mon seul désir est de succomber!... Vaincu, je serai moins coupable!... Malheureux! et ma mère, qui la consolera?
Je monte chez moi, mon frère m’attendait; il est surpris de ne m’avoir pas vu depuis la veille. Je l’embrasse tendrement:—Pierre, lui dis-je, une affaire importante me force à sortir à six heures. Si ce soir je ne suis pas de retour, dispose de tout ce qui est ici; mais, crois-moi, ne reste pas à Paris... Retourne en Savoie, va consoler ma mère.
—Oh! je n’y retournerai qu’avec toi, dit Pierre, ma mère m’a dit de t’amuser, de te distraire. Tu es triste aujourd’hui... Viens chez le papa Bernard, mam’zelle Manette t’égayera, elle t’aime fièrement, mam’zelle Manette!... Ah ça! ce n’est donc pas d’elle que tu es amoureux?—Laisse-moi, Pierre, va sans moi chez nos bons amis; je t’y rejoindrai ce soir.—Eh bon! c’est dit, je t’y attendrai.
Pierre m’embrasse et s’éloigne. J’ai besoin d’être seul; que de pensées viennent m’assaillir!... mais l’image d’Adolphine triomphe de toutes les autres, elle est toujours devant moi, je me crois encore à ses pieds, et, le dirai-je, mes tourments mêmes ont quelque chose de doux que je ne changerais point contre un bonheur qu’il me faudrait acheter par son indifférence.
Le temps fuit bien vite dans les rêveries de l’amour; ma montre marque cinq heures et quart, et je suis encore chez moi!... Je ne veux point faire attendre le marquis. Je me hâte de prendre les pistolets qui appartenaient à M. Dermilly. Ah! s’il avait prévu que j’emploierais ces armes contre un parent de sa Caroline, il ne m’aurait pas traité comme un fils. Et cependant pouvais-je me laisser insulter... frapper?... Cette idée ranime ma colère; je descends, je prends un cabriolet.—Dix francs pour toi, dis-je au cocher, si je suis un peu avant six heures à l’entrée du bois de Vincennes.
Mon cocher paraît décidé à faire crever son cheval pour dix francs. Nous arrivons à l’heure juste; je descends et regarde autour de moi. Personne encore... Attendez-moi, dis-je à mon cocher, de toute façon j’aurai besoin de vous.—Suffit, not’ bourgeois, je vois de quoi il s’agit... Queuques dragées à échanger. Je connais ça... comptez sur moi; je suis le mutus des cochers.
Je m’avance dans le bois, le temps est pluvieux, ces lieux sont déserts... Le marquis tarde bien; enfin une voiture paraît sur la route... elle s’approche, je la reconnais, c’est le vis-à-vis du marquis. Il s’arrête près de moi; le marquis descend légèrement en faisant signe à son jockey de garder la voiture. Il m’aperçoit et se dirige dans l’épaisseur du bois... nous nous arrêtons bientôt, et chacun se recule jusqu’à ce qu’une distance d’environ quinze pas nous sépare.—Je pense, dit le marquis en souriant dédaigneusement, que c’est à moi de commencer.—Oui, monsieur, je le pense aussi.
Le marquis arme son pistolet, il m’ajuste, le coup part... Je n’ai pas été atteint.—A votre tour, me dit-il froidement, je suis bien maladroit aujourd’hui.
Je ne sais ce que je dois faire... j’hésite, je balance.—Tirez, me dit-il, ou je croirai que vous avez peur de recommencer.
Ces mots me décident; je tiens mon arme, mais je regarde à peine mon adversaire. Le coup part... malheureux! qu’ai-je fait!... Le marquis tombe sur le gazon.
Je cours à lui; le sang coule en abondance de la blessure qu’il a reçue dans le côté droit.—C’est peu de chose, me dit-il, faites avancer mon vis-à-vis... Aidez-moi à y monter, et je pourrai arriver à l’hôtel.
Je fais avancer la voiture, je place le marquis dedans; le petit jockey monte sur le siége et fouette les chevaux, qui partent rapidement. Je suis seul dans le bois, inquiet de l’état du marquis, désespéré de ma victoire, et prévoyant que c’est une nouvelle barrière que je viens d’élever entre Adolphine et moi.
Il faut cependant retourner à Paris. Je retrouve mon cocher; il m’aide à monter, car je n’ai plus la tête à moi: l’image du marquis baigné dans son sang est toujours devant mes yeux... S’il allait succomber!... Ah! je sens que je ne me pardonnerais jamais sa mort.
—Où allons-nous, mon bourgeois?—A Paris...—C’est fort bien, mais encore de quel côté?...—Hélas! je ne sais!... O ma mère! si vous saviez que votre fils vient de verser le sang d’un homme... mais vous ne le croiriez pas!—Il paraît que l’adversaire a attrapé la noisette...—Il n’est que blessé et j’espère...
—En ce cas, il ne faut pas vous désoler... c’est l’affaire du chirurgien, ça ne vous regarde plus... en avant, Cocotte... et nous allons?—Chez Bernard...—Qu’est-ce que c’est ça, Bernard? un traiteur?—Allez rue Vieille-du-Temple, je vous arrêterai où il faudra.
Mon vieil ami saura tout, il me dictera la conduite que je dois tenir; ah! si je l’avais consulté plus tôt!... sans doute ce duel n’aurait point eu lieu. J’oublie maintenant que le marquis aime Adolphine, et, dût-il devenir son époux, je n’ai qu’un désir, c’est que sa blessure ne soit pas mortelle.
Nous voici devant la porte de Bernard, je descends de cabriolet et je monte chez le porteur d’eau. Manette est seule; en me voyant, elle court dans mes bras, et des pleurs coulent de ses yeux.—Qu’as-tu donc? lui dis-je.—Pierre nous avait dit que tu avais l’air fort agité... que tu avais parlé de ne plus revenir... j’étais si inquiète; mon père et ton frère sont allés à ta recherche... mais te voilà... je respire enfin... D’où viens-tu donc, André?... et pourquoi nous causes-tu de si cruelles alarmes?... comme tu es pâle... défait!... mon Dieu!... ne te verrai-je plus l’air heureux et content?...
—Oh! non, ma sœur, non, jamais de bonheur pour moi...—Jamais!... André... ne dis pas cela, je t’en prie!... Qu’est-il donc arrivé de nouveau?—Je viens de me battre...—Te battre! toi si doux! si bon!... O ciel! et si on t’avait tué?...
Manette me prend les mains, elle veut s’assurer que je ne suis pas blessé, ses yeux me parcourent, elle respire à peine.—Et avec qui donc ce duel?—Avec le marquis de Thérigny...—Le neveu de madame la comtesse... O mon Dieu! l’auriez-vous tué?...—Non... il est blessé, mais j’espère...—Se battre!... vous, André!—Ah! si tu savais comme le marquis m’a traité...
—Je devine la cause de votre colère... le marquis fait la cour à sa cousine... vous aussi, vous aimez mademoiselle Adolphine, et c’est pour elle que vous vous êtes battus.—J’aime Adolphine... et qui donc t’a appris ce secret?...—Il croit que je ne m’en étais pas aperçue! répond Manette en portant son mouchoir sur ses yeux. Ah! il y a bien longtemps que je le sais!...
Ce sentiment que je croyais si bien caché dans mon sein était connu de Manette!... Pauvres amoureux, comme vous dissimulez mal! Mais je sens que j’aurai du plaisir à épancher mon cœur dans celui de ma sœur:—Tu ne t’es pas trompée, lui dis-je en lui prenant la main. Oui, j’aime, j’adore Adolphine, et cette passion est la cause du chagrin qui me mine... Je sais bien qu’il n’est aucun espoir; mais cet amour, plus fort que ma raison, triomphe sans cesse de mes résolutions!... ah! Manette, je suis bien malheureux!...
—Hélas! me répond ma sœur en sanglotant, pourquoi avez-vous été loger dans cet hôtel!... pourquoi a-t-on fait de toi un beau monsieur?... je savais bien que cela ne vous rendrait pas heureux. Si vous étiez resté commissionnaire, vous n’auriez jamais aimé la fille d’une comtesse... et peut-être... ah! nous serions bien plus contents... mais on n’a pas voulu m’écouter!...
Manette pleure amèrement. Chère sœur! elle prend part à mes chagrins.—Et mademoiselle Adolphine sait-elle que vous l’aimez? reprend Manette au bout d’un moment.—Oui, ce matin j’ai osé le lui avouer...
—Ah! c’est bien mal cela, monsieur; lui dire que vous l’aimez... chercher à lui inspirer de l’amour... Et que vous a-t-elle répondu?... Vous ne voulez pas me le dire... elle vous aime sans doute aussi... oh! oui, je suis bien sûre qu’elle vous aime; et à quoi cela vous avancera-t-il? Vous ne pouvez pas l’épouser, André; vous savez bien que c’est impossible... Oubliez-la, André, oubliez-la.—L’oublier! ah! jamais!...—Jamais! dit-il, ah! mon Dieu!...
Épuisé par tout ce que j’ai éprouvé dans cette journée, je sens un frisson qui me saisit; je tremble, mes dents se choquent avec violence, je veux rentrer chez moi pour chercher le repos. Ma sœur me supplie de lui permettre de m’accompagner.—Cher André, tu souffres, tu es malade, me dit-elle, ah! permets-moi de veiller près de toi, mon père ne le trouvera pas mauvais. Qui te soignera, si ce n’est ta sœur? Non, je ne te quitterai pas. Si je t’ennuie, tu me parleras de tes amours, de ton Adolphine, et je t’écouterai.
Comment la refuser?... Manette prend à la hâte ce qu’il lui faut pour sortir, et nous descendons ensemble. Déjà la fièvre qui me domine fait trembler mes genoux, je m’appuie sur le bras de ma sœur; nous arrivons ainsi à ma demeure. Pierre et Bernard m’y attendaient. Ils sont effrayés de mon état; à peine si j’ai la force de prononcer encore le nom du marquis, en les suppliant d’aller à l’hôtel s’informer de sa situation.
On me met au lit; je ne vois plus, je n’entends plus que confusément ce qui se passe autour de moi. Bientôt un délire violent se déclare, et mes amis sont des étrangers à mes yeux. Plus heureux dans mon égarement que ceux qui m’entourent, je ne vois pas les larmes qu’ils répandent, je ne sens pas les tourments que je leur cause.
Depuis longtemps j’étais dans cet état. Un jour enfin mes yeux se rouvrent à la lumière, ma raison est revenue... J’aperçois Manette assise au pied de mon lit, et ma voix prononce faiblement son nom.—Il me reconnaît! s’écrie Manette, il nous est enfin rendu!...—Chère sœur... tu veillais près de moi!...—Oh! je ne t’ai pas quitté un instant.—Depuis combien de temps suis-je malade?—Il y a aujourd’hui dix-huit jours que tu t’es mis au lit... Ah! tu as été bien mal... mais tu es sauvé maintenant.—Et le marquis, sait-on de ses nouvelles?...—Oui, rassure-toi, il est guéri, déjà sa blessure est cicatrisée.
Cette assurance me fait du bien. Je ne parle plus, mais je souris à Manette, et je suis avec soumission les ordres du médecin. Le marquis n’est pas mort! cette pensée soulage mon âme que la crainte du meurtre oppressait. Pierre s’approche de mon lit, il m’a entendu parler, il vient me témoigner sa joie, il se saisit de ma main que je puis à peine soulever, et frappe dedans de toutes ses forces.
—Mon Dieu! Pierre, vous lui faites du mal! dit Manette en l’éloignant de mon lit.
—Taper dans la main de quelqu’un qui est si faible!
—Oh! c’est égal, ça lui redonnera des forces; ce pauvre André... Je suis si content de le voir sauvé! T’as été joliment bas! et sans c’te pauvre Manette, ma fine... je crois qu’elle a fait plus que tous les médecins qui sont venus. Elle ne te quittait pas; elle apprêtait toutes les drogues; elle a passé plus de huit nuits sans fermer l’œil.
—Pierre, taisez-vous donc... votre frère a besoin de repos.—Oh! c’est égal, je veux lui dire tout ça. Je veux qu’il sache que vous ne faisiez que pleurer, prier, et pas manger! Pas manger la grosseur de mon pouce par jour.
Je n’ai pas la force de remercier ma sœur, mais je lui tends la main et elle la presse dans les siennes. Ses yeux sont rayonnants de plaisir, de sensibilité; elle semble renaître à la vie en me voyant recouvrer la santé. Le père Bernard vient aussi m’exprimer sa joie. Je voudrais bien savoir si à l’hôtel on a su ma maladie; si Adolphine s’est informée de mon état, mais je n’ose le demander. Désormais la maison de ma bienfaitrice est fermée pour moi... Je me suis fait bannir de sa présence... Cette pensée oppresse mon âme.
Ma convalescence est longue, je suis encore quinze jours sans pouvoir me lever, et lorsque enfin j’essaye mes forces, c’est en m’appuyant sur le bras de Manette; ma sœur ne veut céder à personne le plaisir de soutenir mes pas chancelants. Plusieurs semaines s’écoulent, mes forces sont bien lentes à revenir. Depuis ma maladie je n’ai point parlé de l’hôtel, si ce n’est pour m’informer du marquis; depuis longtemps, m’a-t-on dit, il ne songe plus à sa blessure. Je n’ai point prononcé le nom d’Adolphine, et Manette ne m’en a point parlé non plus. Quand elle me voit rêveur, silencieux, elle cherche à me distraire en me parlant des montagnes de la Savoie et de ma mère. Ce moyen lui réussit toujours; cependant je ne puis plus cacher ma peine, et le nom de Lucile m’échappe:—Est-ce qu’elle n’est pas venue une seule fois? dis-je à Manette; est-ce que personne de l’hôtel ne s’est informé de moi?
Manette détourne la tête, et me répond d’une voix entrecoupée:
—Je croyais que vous cherchiez à oublier entièrement les personnes qui habitent l’hôtel, et voilà pourquoi... je ne vous ai point dit que mademoiselle Lucile était venue.—Lucile est venue... Ah! Manette, qu’a-t-elle dit? ne me cache rien.—Mon Dieu! vous voulez donc toujours penser à des choses qui vous rendent malade?—Non, mais je veux savoir si madame la comtesse est encore irritée contre moi; après tout ce qu’elle a fait pour moi!... ah! Manette, je me reprocherais sans cesse d’avoir perdu son amitié.—Oh! il y a encore autre chose qui vous tourmente; et ce n’est pas à votre bienfaitrice seule que vous pensez. Au reste, mademoiselle Lucile doit revenir bientôt. Maintenant que vous êtes en état de l’entendre, vous la verrez, et vous pourrez parler à votre aise des personnes que vous aimez.
J’attends avec impatience la visite de Lucile; quatre jours après cet entretien, la femme de chambre vient chez moi. Lucile m’embrasse, elle me presse dans ses bras et me témoigne toute sa joie de me voir rendu à la vie. Je ne lui laisse pas le temps de me parler, déjà j’ai répété vingt fois:—Et Adolphine? et sa mère? que s’est-il passé depuis cette entrevue fatale?... Lucile, ne me cachez rien.—Après votre départ, M. le comte a eu un accès de goutte, mademoiselle pleurait, madame s’est enfermée avec elle.... On voyait bien que madame avait aussi beaucoup de chagrin!... Heureusement on n’a pas su que c’était moi qui vous avais procuré cet entretien. M. le marquis est sorti en proférant mille menaces. Cher André! je tremblais pour vous; mais lorsque le soir on a apporté le neveu de monsieur, baigné dans son sang, et qu’il a dit que c’était vous qui l’aviez blessé, alors M. le comte est devenu furieux... son œil a manqué de lui sortir de la tête, et madame la Comtesse a défendu que désormais votre nom fût prononcé dans sa maison.
—O ma bienfaitrice! c’en est donc fait, vous m’avez retiré votre amitié!... Je ne me consolerai jamais d’avoir encouru votre mépris!...—Calmez-vous, André, je suis sûre qu’au fond du cœur madame vous aime encore... Un jour elle vous pardonnera.—Oh! non, jamais... et... sa fille?...—Mademoiselle est fort triste, je crois qu’elle pleure en secret... mais son cousin ne la quitte presque pas. Il cherche à la distraire, à l’égayer.—Il suffit, Lucile, je vous remercie, j’en sais assez.—Allons, mon cher André, du courage, vous n’avez pas encore vingt ans!... Ce n’est pas à cet âge que les chagrins sont éternels.—Ah! Lucile, je sens que c’est l’âge où l’on aime le mieux.—Je vous dis, moi, qu’un joli garçon ne doit pas ainsi se désoler. Adieu, André, je viendrai vous voir toutes les fois que je le pourrai.
Lucile s’est éloignée, je reste livré à mes pensées; un rayon d’espérance me fuit encore lorsque je me rappelle ce doux entretien, qui fut suivi de circonstances si cruelles; je me dis:—Adolphine sait combien je l’aime, et mon amour ne l’avait pas offensée.
Je puis enfin sortir; mais ce n’est plus du côté de l’hôtel que je porte mes pas, la vue de cette maison me ferait mal!... Manette est retournée chez son père depuis que ma santé est rétablie; mais nous sortons ensemble, son bras m’est devenu nécessaire, sa compagnie me fait du bien. Dans nos promenades, quelquefois je lui dis à peine un mot; mais elle respecte ma peine, elle la partage. Avec mon frère, je ne suis pas aussi bien, car Pierre veut à toute force m’égayer, me faire rire: pour lui faire plaisir, je m’efforce de prendre un air joyeux; mais la gaieté que l’on feint fait plus de mal que les larmes, que l’on verse en liberté.
Déjà trois mois se sont écoulés depuis que je suis relevé de maladie. Je ne parle plus d’Adolphine, Manette se flatte que je l’oublie; mais je cache dans mon sein le sentiment qui me dévore! Toutes les fois que je sors, je suis prêt à courir à l’hôtel, j’ai besoin de toute ma raison pour ne point céder à mon amour. Je sens que je ne puis plus vivre sans avoir quelques nouvelles d’Adolphine... et Lucile ne vient pas! elle aussi abandonne le pauvre André!
Je ne puis résister à mon amour. Un soir, je quitte Manette et son père en leur disant que je rentre chez moi... Mais c’est vers l’hôtel que je dirige mes pas. Il me semble que je ne puis plus différer... Je ne sais quel pressentiment me pousse et me dit que quelque chose va changer ma destinée... Je vole... je respire à peine... J’aperçois enfin cette maison où j’ai passé huit années de ma vie... Je m’arrête pour la considérer... beaucoup de lumières brillent à travers les croisées: quel mouvement! que de monde j’aperçois dans ces appartements!... Il y a sans doute bal... on danse... on se livre au plaisir... et Adolphine fait l’ornement de cette fête!
Je m’approche de la grande porte. Elle est ouverte; la cour est remplie d’équipages... Je me glisse dans la foule derrière les cochers, les laquais:—C’est beau! se disent-ils. Oh! nous sommes ici pour longtemps; le bal est brillant... la mariée est jeune et jolie... ça va durer très-tard...
La mariée!... ce mot me fait frissonner!... de qui donc veulent-ils parler?... Je m’approche de la loge du concierge, et, d’une voix altérée, je lui demande quelle fête on célèbre à l’hôtel.
—Eh! parbleu! c’est le mariage de mademoiselle Adolphine avec son cousin, M. le marquis de Thérigny.
Un froid mortel me glisse dans les veines... Je ne sais quels bras me retiennent, me placent sur un banc de pierre... J’allais tomber sur le pavé... Je reste là près d’une heure, comme un homme qu’un coup violent aurait privé de l’usage de ses sens, et le son des instruments, les éclats de la gaieté retentissent à mon oreille.
Je me lève enfin... je marche à grands pas vers ma demeure... J’entre chez moi... je prends de l’argent dans mon secrétaire, et je trace quelques lignes, par lesquelles mon frère peut disposer de tout ce qui m’appartient. Je vais repartir sans avoir proféré une seule plainte... mais il faut, que je passe par la chambre de mon frère. Pierre dort profondément; je m’arrête pour le contempler.
—O mon frère! dis-je à demi-voix, dors en paix!... sois plus heureux que moi... console notre mère... nos amis... Pensez quelquefois au pauvre André... qu’il serait heureux près de vous si on l’eût laissé dans la classe où le sort l’avait placé!... adieu, mon frère... adieu... J’embrasse Pierre sans l’éveiller, je ferme doucement la porte de sa chambre, puis je sors de la maison, et me mets en route au milieu de la nuit, sans but, sans projet, ne me sentant plus la force de supporter les peines que j’éprouve.
A son réveil, Pierre se rappelle qu’il ne m’a pas vu rentrer la veille; il se hâte de s’habiller et de passer dans ma chambre; surpris de ne point m’y trouver, son inquiétude augmente lorsqu’il s’aperçoit que je ne me suis point couché. Pendant notre voyage en Savoie, j’avais renvoyé notre domestique, qui nous était inutile; depuis notre retour, je n’en avais pas encore pris d’autre. La portière de la maison était chargée de notre ménage. Pierre descend lui demander si je suis rentré dans la nuit; sachant que je suis reparti presque aussitôt, mon frère court chez Bernard, espérant m’y trouver.
Les premiers mots de Pierre ont bientôt appris le sujet de ses alarmes; Bernard et sa fille partagent son inquiétude.
—André a passé la soirée ici hier, dit Bernard; il ne nous a quittés que vers dix heures... il paraissait calme... et n’était pas plus triste qu’à l’ordinaire.
—Où diable est-il passé? dit Pierre, il est revenu vers minuit, puis il est ressorti presque aussitôt.
—Attendez, attendez, leur dit Manette en se préparant à sortir, je me doute bien, moi, où il est allé... restez... Je vais savoir s’il s’est passé quelque événement nouveau... ah! il faut que ce soit pour André... sans cela je ne pourrais me résoudre à entrer dans cette maison.
Manette ôte son tablier, elle met à la hâte un petit bonnet, et, le cœur gros, l’esprit inquiet, redoutant déjà quelque malheur, elle vole jusqu’à l’hôtel de M. le comte. Arrivée devant la grande porte, qui est encore fermée, parce qu’il n’est que sept heures du matin, Manette ne sait comment se présenter; que va-t-elle demander?... que dira-t-elle?... n’importe, son inquiétude triomphe de sa timidité, elle soulève le marteau, qui retentit sur la lourde porte cochère.
Manette attend, écoute. Rien; on n’ouvre pas, et elle n’entend aucun bruit dans la maison. Manette reprend le marteau, et, cette fois, elle frappe deux grands coups de suite, parce que mon souvenir lui donne du courage et qu’elle se dit:—Mon André ne vaut-il pas tous ces grands seigneurs? ne vaut-il pas cent fois plus pour moi?... Ah! que m’importent la colère et les sottises de quelques valets, si je puis avoir des nouvelles de mon ami?
Enfin, la grande porte roule sur ses gonds, Manette entre en jetant autour d’elle des regards timides et se disant tout bas:—Il a pourtant demeuré huit ans dans cette maison!
—Qui est là?... qui diable vient de si bonne heure, lorsque nous avons passé la nuit presque entière? On ne peut pas dormir ici!... Eh bien! répondez donc, que demandez-vous?
La voix partait de la loge du concierge. Manette s’avance assez embarrassée. Elle pourrait bien demander Lucile, elle y a déjà pensé; mais cela lui coûterait beaucoup, car Manette n’aime pas Lucile. Pourquoi? elle ne se l’explique pas bien à elle-même, mais toutes les femmes comprendront ce qui se passe dans son cœur.
—Monsieur, dit-elle enfin en s’approchant du carreau contre lequel la figure rébarbative du concierge est placée, monsieur... c’est que je voulais... savoir... si vous aviez vu André hier au soir?
—André! qu’est-ce que c’est que ça? je ne connais pas ça.
—Comment! monsieur, vous ne connaissez pas un jeune homme... bien gentil... qui a demeuré huit ans dans cet hôtel?
—Ah!... celui qu’on appelait le Savoyard?...
—Oui, monsieur, celui-là.
—Eh! morbleu! il y a plus d’un an qu’il ne demeure plus ici! que le diable vous emporte de venir me réveiller pour cela!... se présenter à sept heures du matin dans un hôtel, faire ce tapage!... il faut être bien hardie!... frapper chez M. le comte comme si on allait chez un marchand de vin!... sortez vite, et refermez la porte.
Manette ne répond rien, mais elle pleure, elle sanglote, et le concierge, qui avait retiré sa tête du carreau, l’y remet de nouveau, et regarde la jeune fille. Manette n’a pas vingt ans, elle est bien faite, fraîche, jolie, et les larmes qui tombent de ses beaux yeux et qu’elle essuie avec le coin de son tablier la rendent encore plus intéressante. Le concierge est homme, les grands yeux noirs de Manette dissipent son envie de dormir, et il lui dit d’un ton plus doux:
—Eh bien! qu’est-ce que vous avez à pleurer comme ça?... c’est votre André qui vous aura fait quelque infidélité? vous êtes pourtant fort gentille... mais ces jeunes gens, ça ne connaît pas le prix d’un tel trésor!...
—Oh! non, monsieur, ce n’est pas cela... je cherche André, parce qu’il a disparu, et je voulais savoir s’il était venu hier dans cette maison.
—Comment voulez-vous que je m’en souvienne? il est venu tant de monde hier! mais il n’est pas présumable que M. André fût de la noce.
—De la noce! et quelle noce, monsieur?...
—Celle de mademoiselle Adolphine, la fille de M. le comte, avec son cousin, le marquis de Thérigny.
—Mademoiselle Adolphine est mariée?
—Oui, d’hier seulement... Ah! cela vous fait sourire...
—Oh! mon Dieu! elle est mariée... et s’il a appris cela...
—Allons, ça vous fait pleurer à présent? que diable avez-vous donc?...
—Ah! monsieur, je tremble qu’André...
—Eh! mais, attendez donc!... je me rappelle à présent qu’hier, entre dix et onze heures, un jeune homme est venu me demander quelle fête on célébrait à l’hôtel.
—Ah! monsieur... c’était lui!...
—Oui... oui, en effet, je crois l’avoir reconnu.
—Et qu’est-il devenu, monsieur?
—Ma foi! je n’en sais rien... La cour était remplie d’équipages; il s’est éloigné, je ne l’ai plus revu.
—Oh! mon pauvre André!... il était au désespoir... Qu’aura-t-il fait? où est-il allé?... Malheureuse que je suis!...
—Eh bien! mam’zelle!... mam’zelle!... prenez donc garde!... vous perdez votre mouchoir.
Manette n’écoute plus le concierge, elle revient en courant près de son père et de Pierre, et leur fait part de ce qu’elle sait. Bernard ne comprend pas pourquoi le mariage de mademoiselle Adolphine m’aurait désespéré, mais alors Manette lui apprend que j’adorais en secret la fille de ma bienfaitrice, et que c’était là la cause de ma continuelle mélancolie.—Oui, dit Pierre, c’est vrai, mon frère était amoureux; il me l’a avoué une fois, ce diable d’amour le tourmentait toujours en voyage, en Savoie, ici... enfin à table même, il était amoureux!...
—Ah! mon père!... qu’est-il devenu? s’écrie Manette, pauvre André, tu es allé pleurer loin de nous, au lieu de verser tes peines dans mon sein... O ciel!... si dans son désespoir...—Rassure-toi, Manette, André aura songé à sa mère, à ses amis... non, non, il est incapable d’une telle action... nous le retrouverons, il reviendra... mais n’apprenons pas cet événement à sa mère, il sera toujours assez temps de l’affliger.
La journée s’écoule sans qu’ils apprennent rien de plus. Pierre a trouvé le papier par lequel je l’autorise à disposer de tout ce que je possède, et la vue de ce papier redouble le désespoir de Manette. Son père tâche de la consoler, et lui répète à chaque instant que je reviendrai. Pierre en dit autant, mais le moment d’après il pleure, et a lui-même besoin de consolation.
Le lendemain se passe de même. Bernard court d’un côté, Manette et Pierre d’un autre. Le soir chacun revient aussi triste et sans avoir rien appris.—Cependant, dit Pierre, il est à c’t’heure trop grand pour se perdre... Ce n’est pas comme quand nous arrivions à Paris; André avait peut-être quelque voyage à faire... il reviendra au moment où nous y penserons le moins.
Bernard en dit autant, quoiqu’il ne l’espère pas; mais, témoin du chagrin de sa fille, il lui cache ses propres inquiétudes. Le temps s’écoule, et chaque jour augmente la peine de Manette, qui passe ses journées à pleurer, et la nuit ne peut goûter un moment de repos.
Lucile, qui n’avait pas voulu m’apprendre le mariage de sa jeune maîtresse, arrive un matin et trouve Pierre qui, suivant son habitude, vient de voir tous ses anciens camarades les commissionnaires, auxquels il a donné mon signalement, et près desquels il va tous les jours s’informer si l’on ne m’a point vu passer.
—Qu’est-il donc arrivé? s’écrie Lucile en entrant dans l’appartement; quel désordre!... comme tout est sens dessus dessous!—Ah! ma foi! dit Pierre, depuis que mon frère est disparu, est-ce que l’on sait ce qu’on fait! je ne sais pas seulement comment je vis!...—Votre frère a disparu!... André!... et depuis quand?—Depuis le jour que sa belle s’est mariée à un autre... quand j’ dis sa belle, je n’en sais rien, je ne l’ai jamais vue...—Comment, il a appris le mariage de mademoiselle!... et moi qui espérais encore le lui cacher... Ah! quelle tête que cet André!...—Ah! dame! c’est que quand il aime, il aime terriblement!...—Oh! je le sais bien!... Pauvre garçon!... s’il savait toute la peine que mademoiselle Adolphine a eue à se résigner... mais une jeune fille bien élevée n’ose point dire: Je ne veux pas... Et puis son père, son cousin qui l’obsédaient... sa mère qui paraissait désirer ce mariage, espérant qu’il la guérirait d’un amour sans espoir... la pauvre petite s’est laissé conduire à l’autel!... et cet André qui disparaît!... le fou!... est-ce que c’est comme cela qu’il faut faire!... Ah! on voit bien qu’il n’est pas de Paris, ce garçon-là!... Enfin, où est-il allé?—Si nous le savions, est-ce que nous aurions tant de chagrin?—Allons, consolez-vous, monsieur Pierre, André reviendra, il prendra son parti, on finit toujours par là... Ah! je lui avais cependant donné de bien bonnes leçons!... Mais depuis quelque temps il ne m’écoutait plus... Il me négligeait. Adieu, monsieur Pierre... ne pleurez pas comme un enfant... vous avez les yeux rouges comme un lapin... Vous ne savez pas encore mettre votre cravate, monsieur Pierre; on ne fait plus de rosette maintenant, c’est mauvais genre... attendez que je vous attache cela...—Oh! m’am’zelle, ça n’est pas la peine...—Si fait... si fait... vous ne seriez pas mal, si vous aviez un peu de tournure... d’aisance... Voyez-vous, on croise les bouts et on les rentre en dessous... cela vous donne déjà une toute autre figure...—Je ne me souviendrai jamais de la façon dont vous vous y prenez, mam’zelle.—Je viendrai quelquefois vous donner des leçons... afin de savoir des nouvelles d’André... car je l’aime de tout mon cœur, ce pauvre André... quoiqu’il m’ait fait aussi du chagrin plus d’une fois... mais je lui ai pardonné... il était si jeune... et j’ai le cœur si bon!... Adieu, monsieur Pierre... Allons, croyez-moi, il faut vous distraire, la tristesse n’est bonne à rien... Tenez-vous un peu plus droit et ne soyez pas si roide en saluant. Adieu, monsieur Pierre, je viendrai vous voir pour savoir des nouvelles d’André.
Lucile est partie, et Pierre se dit:—Je crois que cette dame a raison, quand je pleurerais, ça ne ferait pas revenir André plus vite. Nous nous sommes retrouvés, après nous être perdus tout petits, nous nous retrouverons bien mieux, aujourd’hui que nous sommes grands. Mon frère m’a laissé à la tête de sa maison, de sa fortune, tâchons de bien conduire ça... Ah! si je pouvais rencontrer Loiseau... c’est avec celui-là qu’on s’amuse... il ne me laisserait pas le temps de pleurer deux minutes par jour!
Manette ne raisonne pas comme Pierre, et le temps, loin de calmer sa peine, ne fait que l’augmenter. Elle supplie son père de lui permettre de partir pour chercher son frère.—Et où iras-tu? lui dit le porteur d’eau, tu ne saurais de quel côté porter tes pas... est-ce qu’une jeune fille peut courir seule après un jeune homme?... encore si tu savais où il est, je te dirais: Va le chercher, parce que, moi, je ne connais pas les convenances, je ne sais qu’une chose, c’est que tu es honnête et André aussi... avec ça on peut se moquer des mauvaises langues...—D’ailleurs, mon père, vous savez bien qu’André n’a jamais eu d’amour pour moi, il ne songeait... ne pensait qu’à son Adolphine... et elle en a épousé un autre... étant chérie d’André... Ah! mon père, elle ne l’aimait pas, cette femme-là!...—Ma fille, cette demoiselle était une comtesse... elle a obéi à ses parents, nous ne devons pas la blâmer de ça. André ne pouvait jamais être son mari.—Pourquoi cela, mon père?—Ah! pourquoi! parce que... le monde... enfin, tu comprends...—Non, mon père, je ne comprends pas. Mais laissez-moi chercher André, et le ramener près de nous...—Quand nous saurons de quel côté il est, à la bonne heure, mais en attendant, je ne veux pas que tu te perdes aussi... reste avec moi... et attendons de ses nouvelles.
Manette n’insiste pas; elle pleure en silence, et chaque soir elle se dit:—Encore une journée de passée sans le voir... sans savoir où il est... l’ingrat! peut-on laisser ainsi dans la peine ceux qui jour et nuit pensent à nous?... Ah! son Adolphine ne l’aimait pas comme moi.
—C’est bien singulier! se disait Pierre en se promenant et en bâillant dans le bel appartement qu’il occupait alors seul, et où il s’ennuyait beaucoup, je suis maintenant le maître dans ce beau logement... Je ne manque de rien... j’ai plus d’argent qu’il ne m’en faut... et je bâille pendant les trois quarts de la journée... Quand je faisais des commissions, je ne m’ennuyais jamais; il est vrai que je n’en avais pas le temps. Je chantais depuis le matin jusqu’au soir, et lorsqu’on rentrant j’avais gagné quarante sous, j’étais plus content qu’avec ces pièces d’or que j’ai dans la poche. C’est bien singulier!... Tout mon désir alors était de parvenir à avoir une pièce jaune comme celles-ci; apparemment que je ne savais pas m’en servir. Je croyais qu’une fois riche on s’amusait toujours, et je ne m’amuse pas du tout; il est vrai que je sais à peine signer mon nom, et que je ne trouve aucun plaisir à épeler dans un tas de livres pour apprendre des histoires qui ne me regardent pas. Je ne comprends rien à la musique; je ne sais pas, comme André, manier des crayons et des pinceaux... Au spectacle je m’endors, quoique ce soit superbe... Il n’y a qu’à table où je m’amuse assez... Mais on ne peut pas être à table depuis le matin jusqu’au soir; je voudrais cependant bien apprendre à m’amuser.
Un matin que Pierre faisait ces réflexions, on sonne à la porte de manière à casser la sonnette. Pierre tressaille, et court ouvrir en se disant:—C’est sonner en maître!... Si cela pouvait être André!
Il ouvre; mais, au lieu de son frère, il voit son ancienne pratique, qui, suivant son habitude, a le chapeau posé sur l’oreille; mais ce n’est plus un vieux feutre troué et déformé; depuis le dîner où Pierre a perdu son chapeau neuf, son intime ami en a probablement trouvé un qu’il a pris pour le sien, quoiqu’il n’y eût aucune ressemblance. Malheureusement n’ayant pu se tromper pour d’autres parties de ses vêtements, M. Rossignol, car c’est en effet lui-même qui a pris avec Pierre le nom de Loiseau, a encore l’habit crasseux et le pantalon collant qu’il portait le jour où il se présenta chez M. de Francornard; mais pour cacher cette partie de son costume, il a emprunté un vieux carrick à un cocher de ses amis, et, quoiqu’on soit au mois de juin, il s’enveloppe avec soin dedans; enfin, pour se donner un air plus imposant, il a laissé pousser ses moustaches, qu’il mouille à chaque minute en passant auparavant ses doigts sur ses lèvres.
Rossignol ignorait que Pierre fût mon frère, il ne l’avait appris que le jour du dîner. Tout en buvant, Pierre avait conté ses aventures. Mon nom, celui de M. Dermilly, avaient bientôt mis Rossignol au fait; se doutant qu’il serait fort mal reçu, il n’avait point osé se présenter chez Pierre, garçon dont il regrettait de ne pouvoir tirer parti. Mais un jour, en rôdant autour de la demeure de son intime ami, il apprend que M. Dermilly est mort, que Pierre habite seul un bel appartement, et que son frère André est parti sans que l’on sache de quel côté il a porté ses pas.
Aussitôt Rossignol va s’élancer dans la porte cochère et grimper chez Pierre, mais il jette un coup d’œil sur son costume: son habit n’a plus que deux boutons, son pantalon est fendu au genou et déchiré au mollet. Pierre peut avoir des domestiques, et sa toilette ne les préviendra pas en sa faveur. Mais Rossignol n’est jamais embarrassé: il court à une place de fiacres, reconnaît un cocher avec lequel il s’est battu trois fois, et raccommodé quatre, il lui frappe sur l’épaule en s’écriant:
—François, prête-moi ton carrick pour deux heures...
—Mon carrick!... es-tu fou?...
—J’en ai un besoin urgent. Deux heures seulement et je te le rapporte...
—Est-ce que je peux, je n’ai qu’un petit gilet dessous...
—N’est-ce pas suffisant par la chaleur qu’il fait?...
—Je ne peux pas conduire le monde les bras nus...
—Au contraire, tu auras l’air de Phaéton... et tu couperas mieux les ruisseaux...
—Laisse-moi tranquille.
—D’ailleurs, tu es en queue, tu ne chargeras pas de deux heures; avant ce temps je t’aurai rapporté ton meuble... François, tu ne voudrais pas désespérer un ami qui t’a souvent payé bouteille; il y va de ma fortune... de la tienne peut-être, car une fois en argent, je ne prends pas d’autre voiture que ton sapin, et je te paye trois francs la course...
—Bah! tu veux rire...
—Non, foi de premier torse!... Tiens voilà quinze sous, va m’attendre à la Carpe travailleuse, et fait ouvrir des huîtres...
—Des huîtres avec quinze sous!...
—Je te réponds de tout... quatre douzaines... Allons, François, tu es attendri... lâche une manche...
—Mais ma voiture...
—Vois donc le temps qu’il fait, imbécile... Pas de fêtes, jour ouvrable... Tu feras chou-blanc jusqu’à ce soir...
—Mais...
—Prends du petit vin blanc... tu sais... et deux sous de géromé... Allons, lâche l’autre manche.
—Ah ça! tu me promets d’être revenu avant deux heures?
—Je te le jure par Hercule et Antinoüs!
—Je ne connais pas ces gens-là. Mais si tu me manques, songe que je ne rirai pas.
—Sois donc en repos... Va boire en m’attendant, et n’épargne pas le vin.
En disant ces mots, Rossignol endosse le carrick et se sauve avec en fredonnant: