ANTIOCHUS.
Demeurez, Laonice:
Vous pouvez, comme lui, me rendre un bon office.
Dans l'état où je suis, triste et plein de souci,
Si j'espère beaucoup, je crains beaucoup aussi.
Un seul mot aujourd'hui, maître de ma fortune,75
M'ôte ou donne à jamais le sceptre et Rodogune;
Et de tous les mortels ce secret révélé
Me rend le plus content ou le plus désolé.
Je vois dans le hasard tous les biens que j'espère,
Et ne puis être heureux sans le malheur d'un frère;80
Mais d'un frère si cher, qu'une sainte amitié[892]
Fait sur moi de ses maux rejaillir[893] la moitié.
Donc, pour moins hasarder, j'aime mieux moins prétendre;
Et pour rompre le coup que mon cœur n'ose attendre,
Lui cédant de deux biens le plus brillant aux yeux,85
M'assurer de celui qui m'est plus précieux.
Heureux si, sans attendre un fâcheux droit d'aînesse,
Pour un trône incertain j'en obtiens la Princesse,
Et puis par ce partage épargner les soupirs
Qui naîtroient de ma peine ou de ses déplaisirs!90
Va le voir de ma part, Timagène, et lui dire
Que pour cette beauté je lui cède l'empire;
Mais porte-lui si haut la douceur de régner,
Qu'à cet éclat du trône il se laisse gagner;
Qu'il s'en laisse éblouir jusqu'à ne pas connoître95
A quel prix je consens de l'accepter pour maître.
(Timagène s'en va, et le Prince continue à parler à Laonice.)
Et vous, en ma faveur voyez ce cher objet,
Et tâchez d'abaisser ses yeux sur un sujet
Qui peut-être aujourd'hui porteroit la couronne,
S'il n'attachoit les siens à sa seule personne[894],100
Et ne la préféroit à cet illustre rang
Pour qui les plus grands cœurs prodiguent tout leur sang.
(Timagène rentre sur le théâtre[895].)
TIMAGÈNE.
Seigneur, le Prince vient, et votre amour lui-même
Lui peut sans interprète offrir le diadème.
ANTIOCHUS.
Ah! je tremble, et la peur d'un trop juste refus105
Rend ma langue muette et mon esprit confus.

SCÈNE III.

SÉLEUCUS, ANTIOCHUS, TIMAGÈNE, LAONICE.

SÉLEUCUS.
Vous puis-je en confiance expliquer ma pensée[896]?
ANTIOCHUS.
Parlez: notre amitié par ce doute est blessée.
SÉLEUCUS.
Hélas! c'est le malheur que je crains aujourd'hui.
L'égalité, mon frère, en est le ferme appui;110
C'en est le fondement, la liaison, le gage;
Et voyant d'un côté tomber tout l'avantage,
Avec juste raison je crains qu'entre nous deux
L'égalité rompue en rompe les doux nœuds[897],
Et que ce jour, fatal à l'heur de notre vie,115
Jette sur l'un de nous trop de honte ou d'envie.
ANTIOCHUS.
Comme nous n'avons eu jamais qu'un sentiment,
Cette peur me touchoit, mon frère, également;
Mais si vous le voulez, j'en sais bien le remède.
SÉLEUCUS.
Si je le veux! bien plus, je l'apporte, et vous cède120
Tout ce que la couronne a de charmant en soi.
Oui, Seigneur, car je parle à présent à mon roi,
Pour le trône cédé, cédez-moi Rodogune[898],
Et je n'envierai point votre haute fortune.
Ainsi notre destin n'aura rien de honteux,125
Ainsi notre bonheur n'aura rien de douteux;
Et nous mépriserons ce foible droit d'aînesse,
Vous, satisfait du trône, et moi de la Princesse.
ANTIOCHUS.
Hélas!
SÉLEUCUS.
Recevez-vous l'offre avec déplaisir?
ANTIOCHUS.
Pouvez-vous nommer offre une ardeur de choisir[899],130
Qui de la même main qui me cède un empire,
M'arrache un bien plus grand, et le seul où j'aspire?
SÉLEUCUS.
Rodogune?
ANTIOCHUS.
Elle-même; ils en sont les témoins.
SÉLEUCUS.
Quoi? l'estimez-vous tant?
ANTIOCHUS.
Quoi? l'estimez-vous moins?
SÉLEUCUS.
Elle vaut bien un trône, il faut que je le die.135
ANTIOCHUS.
Elle vaut à mes yeux tout ce qu'en a l'Asie[900].
SÉLEUCUS.
Vous l'aimez donc, mon frère?
ANTIOCHUS.
Et vous l'aimez aussi:
C'est là tout mon malheur, c'est là tout mon souci.
J'espérois que l'éclat dont le trône se pare[901]
Toucheroit vos desirs plus qu'un objet si rare;140
Mais aussi bien qu'à moi son prix vous est connu,
Et dans ce juste choix vous m'avez prévenu.
Ah, déplorable prince!
SÉLEUCUS.
Ah, destin trop contraire!
ANTIOCHUS.
Que ne ferois-je point contre un autre qu'un frère?
SÉLEUCUS.
O mon cher frère! ô nom pour un rival trop doux!145
Que ne ferois-je point contre un autre que vous?
ANTIOCHUS.
Où nous vas-tu réduire, amitié fraternelle?
SÉLEUCUS.
Amour, qui doit ici vaincre de vous ou d'elle?
ANTIOCHUS.
L'amour, l'amour doit vaincre, et la triste amitié
Ne doit être à tous deux qu'un objet de pitié.150
Un grand cœur cède un trône, et le cède avec gloire[902]:
Cet effort de vertu couronne sa mémoire;
Mais lorsqu'un digne objet a pu nous enflammer,
Qui le cède est un lâche et ne sait pas aimer.
De tous deux Rodogune a charmé le courage;155
Cessons par trop d'amour de lui faire un outrage:
Elle doit épouser, non pas vous, non pas moi,
Mais de moi, mais de vous, quiconque sera roi.
La couronne entre nous flotte encore incertaine;
Mais sans incertitude elle doit être reine.160
Cependant, aveuglés dans notre vain projet[903],
Nous la faisions tous deux la femme d'un sujet!
Régnons: l'ambition ne peut être que belle,
Et pour elle quittée, et reprise pour elle;
Et ce trône où tous deux nous osions renoncer,165
Souhaitons-le tous deux, afin de l'y placer:
C'est dans notre destin le seul conseil à prendre;
Nous pouvons nous en plaindre, et nous devons l'attendre.
SÉLEUCUS.
Il faut encor plus faire: il faut qu'en ce grand jour
Notre amitié triomphe aussi bien que l'amour.170
Ces deux siéges fameux de Thèbes et de Troie,
Qui mirent l'une en sang, l'autre aux flammes en proie[904],
N'eurent pour fondements à leurs maux infinis
Que ceux que contre nous le sort a réunis.
Il sème entre nous deux toute la jalousie175
Qui dépeupla la Grèce et saccagea l'Asie:
Un même espoir du sceptre est permis à tous deux[905];
Pour la même beauté nous faisons mêmes vœux.
Thèbes périt pour l'un, Troie a brûlé pour l'autre.
Tout va choir en ma main ou tomber en la vôtre[906].180
En vain notre[907] amitié tâchoit à partager;
Et si j'ose tout dire, un titre assez léger,
Un droit d'aînesse obscur, sur la foi d'une mère,
Va combler l'un de gloire et l'autre de misère.
Que de sujets de plainte en ce double intérêt185
Aura le malheureux contre un si foible arrêt!
Que de sources de haine! Hélas! jugez le reste:
Craignez-en avec moi l'événement funeste,
Ou plutôt avec moi faites un digne effort
Pour armer votre cœur contre un si triste sort.190
Malgré l'éclat du trône et l'amour d'une femme,
Faisons si bien régner l'amitié sur notre âme,
Qu'étouffant dans leur perte un regret suborneur[908],
Dans le bonheur d'un frère on trouve son bonheur.
Ainsi ce qui jadis perdit Thèbes et Troie195
Dans nos cœurs mieux unis ne versera que joie;
Ainsi notre amitié, triomphante à son tour,
Vaincra la jalousie en cédant à l'amour,
Et de notre destin, bravant l'ordre barbare,
Trouvera des douceurs aux maux qu'il nous prépare.200
ANTIOCHUS.
Le pourrez-vous, mon frère?
SÉLEUCUS.
Ah! que vous me pressez!
Je le voudrai du moins, mon frère, et c'est assez;
Et ma raison sur moi gardera tant d'empire,
Que je désavouerai mon cœur s'il en soupire.
ANTIOCHUS.
J'embrasse comme vous ces nobles sentiments[909];205
Mais allons leur donner le secours des serments,
Afin qu'étant témoins de l'amitié jurée,
Les Dieux contre un tel coup assurent sa durée.
SÉLEUCUS.
Allons, allons l'étreindre au pied de leurs autels
Par des liens sacrés et des nœuds immortels.210

SCÈNE IV.

LAONICE, TIMAGÈNE.

LAONICE.
Peut-on plus dignement mériter la couronne?
TIMAGÈNE.
Je ne suis point surpris de ce qui vous étonne:
Confident de tous deux, prévoyant leur douleur,
J'ai prévu leur constance, et j'ai plaint leur malheur;
Mais, de grâce, achevez l'histoire commencée[910].215
LAONICE.
Pour la reprendre donc où nous l'avons laissée,
Les Parthes, au combat par les nôtres forcés,
Tantôt presque vainqueurs, tantôt presque enfoncés,
Sur l'une et l'autre armée, également heureuse,
Virent longtemps voler la victoire douteuse;220
Mais la fortune enfin se tourna contre nous,
Si bien qu'Antiochus, percé de mille coups,
Près de tomber aux mains d'une troupe ennemie,
Lui voulut dérober les restes de sa vie,
Et préférant aux fers la gloire de périr,225
Lui-même par sa main, acheva de mourir.
La Reine ayant appris cette triste nouvelle,
En reçut tôt après une autre plus cruelle:
Que Nicanor vivoit; que sur un faux rapport,
De ce premier époux elle avoit cru la mort;230
Que piqué jusqu'au vif contre son hyménée,
Son âme à l'imiter s'étoit déterminée,
Et que pour s'affranchir des fers de son vainqueur,
Il alloit épouser la Princesse sa sœur.
C'est cette Rodogune, où l'un et l'autre frère235
Trouve encor les appas qu'avoit trouvés[911] leur père[912].
La Reine envoie en vain pour se justifier:
On a beau la défendre, on a beau le prier,
On ne rencontre en lui qu'un juge inexorable;
Et son amour nouveau la veut croire coupable[913]:240
Son erreur est un crime, et pour l'en punir mieux,
Il veut même épouser Rodogune à ses yeux,
Arracher de son front le sacré diadème,
Pour ceindre une autre tête en sa présence même;
Soit qu'ainsi sa vengeance eût plus d'indignité,245
Soit qu'ainsi cet hymen eût plus d'autorité,
Et qu'il assurât mieux par cette barbarie
Aux enfants qui naîtroient le trône de Syrie.
Mais tandis qu'animé de colère et d'amour,
Il vient déshériter ses fils par son retour,250
Et qu'un gros escadron de Parthes pleins de joie
Conduit ces deux amants et court comme à la proie,
La Reine, au désespoir de n'en rien obtenir,
Se résout de se perdre ou de le prévenir.
Elle oublie un mari qui veut cesser de l'être,255
Qui ne veut plus la voir qu'en implacable maître[914],
Et changeant à regret son amour en horreur,
Elle abandonne tout à sa juste fureur.
Elle-même leur dresse une embûche au passage[915],
Se mêle dans les coups, porte partout sa rage,260
En pousse jusqu'au bout les furieux effets.
Que vous dirai-je enfin? les Parthes sont défaits;
Le Roi meurt, et, dit-on, par la main de la Reine;
Rodogune captive est livrée à sa haine.
Tous les maux qu'un esclave endure dans les fers,265
Alors sans moi, mon frère, elle les eût soufferts.
La Reine, à la gêner prenant mille délices,
Ne commettoit qu'à moi l'ordre de ses supplices;
Mais quoi que m'ordonnât cette âme toute en feu,
Je promettois beaucoup et j'exécutois peu.270
Le Parthe cependant en jure la vengeance:
Sur nous à main armée il fond en diligence,
Nous surprend, nous assiége, et fait un tel effort,
Que la ville aux abois, on lui parle d'accord.
Il veut fermer l'oreille, enflé de l'avantage;275
Mais voyant parmi nous Rodogune en otage,
Enfin il craint pour elle et nous daigne écouter;
Et c'est ce qu'aujourd'hui l'on doit exécuter.
La Reine de l'Égypte a rappelé nos princes
Pour remettre à l'aîné son trône et ses provinces.280
Rodogune a paru, sortant de sa prison,
Comme un soleil levant dessus notre horizon.
Le Parthe a décampé, pressé par d'autres guerres
Contre l'Arménien qui ravage ses terres[916];
D'un ennemi cruel il s'est fait notre appui:285
La paix finit la haine, et pour comble aujourd'hui,
Dois-je dire de bonne ou mauvaise fortune?
Nos deux princes tous deux adorent Rodogune.
TIMAGÈNE.
Sitôt qu'ils ont paru tous deux en cette cour[917],
Ils ont vu Rodogune, et j'ai vu leur amour;290
Mais comme étant rivaux nous les trouvons à plaindre,
Connoissant leur vertu, je n'en vois rien à craindre.
Pour vous qui gouvernez cet objet de leurs vœux....
LAONICE.
Et n'ai point encor vu qu'elle aime aucun des deux[918]....
TIMAGÈNE.
Vous me trouvez mal propre à cette confidence,295
Et peut-être à dessein je la vois qui s'avance.
Adieu: je dois au rang qu'elle est prête à tenir
Du moins la liberté de vous entretenir.

SCÈNE V.

RODOGUNE, LAONICE.

RODOGUNE.
Je ne sais quel malheur aujourd'hui me menace,
Et coule dans ma joie une secrète glace:300
Je tremble, Laonice, et te voulois parler,
Ou pour chasser ma crainte ou pour m'en consoler.
LAONICE.
Quoi? Madame, en ce jour pour vous si plein de gloire?
RODOGUNE.
Ce jour m'en promet tant que j'ai peine à tout croire:
La fortune me traite avec trop de respect,305
Et le trône et l'hymen, tout me devient suspect.
L'hymen semble à mes yeux cacher quelque supplice,
Le trône sous mes pas creuser un précipice;
Je vois de nouveaux fers après les miens brisés,
Et je prends tous ces biens pour des maux déguisés:310
En un mot, je crains tout de l'esprit de la Reine.
LAONICE.
La paix qu'elle a jurée en a calmé la haine.
RODOGUNE.
La haine entre les grands se calme rarement:
La paix souvent n'y sert que d'un amusement;
Et dans l'État où j'entre, à te parler sans feinte,315
Elle a lieu de me craindre, et je crains cette crainte.
Non qu'enfin je ne donne au bien des deux États[919]
Ce que j'ai dû de haine à de tels attentats:
J'oublie, et pleinement, toute mon aventure;
Mais une grande offense est de cette nature,320
Que toujours son auteur impute à l'offensé
Un vif ressentiment dont il le croit blessé;
Et quoiqu'en apparence on les réconcilie,
Il le craint, il le hait, et jamais ne s'y fie;
Et toujours alarmé de cette illusion,325
Sitôt qu'il peut le perdre, il prend l'occasion:
Telle est pour moi la Reine.
LAONICE.
Ah! Madame, je jure
Que par ce faux soupçon vous lui faites injure:
Vous devez oublier un désespoir jaloux
Où força son courage un infidèle époux.330
Si teinte de son sang et toute furieuse
Elle vous traita lors en rivale odieuse,
L'impétuosité d'un premier mouvement
Engageoit sa vengeance à ce dur traitement;
Il falloit un prétexte à vaincre sa colère[920],335
Il y falloit du temps; et pour ne vous rien taire,
Quand je me dispensois à lui mal obéir[921],
Quand en votre faveur je semblois la trahir,
Peut-être qu'en son cœur plus douce et repentie
Elle en dissimuloit la meilleure partie;340
Que se voyant tromper elle fermoit les yeux,
Et qu'un peu de pitié la satisfaisoit mieux[922].
A présent que l'amour succède à la colère,
Elle ne vous voit plus qu'avec des yeux de mère;
Et si de cet amour je la voyois sortir,345
Je jure de nouveau de vous en avertir:
Vous savez comme quoi je vous suis toute acquise.
Le Roi souffriroit-il d'ailleurs quelque surprise?
RODOGUNE.
Qui que ce soit des deux qu'on couronne aujourd'hui,
Elle sera sa mère, et pourra tout sur lui.350
LAONICE.
Qui que ce soit des deux, je sais qu'il vous adore:
Connoissant leur amour, pouvez-vous craindre encore?
RODOGUNE.
Oui, je crains leur hymen, et d'être à l'un des deux.
LAONICE.
Quoi? sont-ils des sujets indignes de vos feux?
RODOGUNE.
Comme ils ont même sang avec pareil mérite[923],355
Un avantage égal pour eux me sollicite;
Mais il est malaisé, dans cette égalité[924],
Qu'un esprit combattu ne penche d'un côté.
Il est des nœuds secrets, il est des sympathies
Dont par le doux rapport les âmes assorties360
S'attachent l'une à l'autre et se laissent piquer
Par ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer[925].
C'est par là que l'un d'eux obtient la préférence:
Je crois voir l'autre encore avec indifférence;
Mais cette indifférence est une aversion365
Lorsque je la compare avec ma passion.
Étrange effet d'amour! incroyable chimère!
Je voudrois être à lui si je n'aimois son frère;
Et le plus grand des maux toutefois que je crains,
C'est que mon triste sort me livre entre ses mains.370
LAONICE.
Ne pourrai-je servir une si belle flamme?
RODOGUNE.
Ne crois pas en tirer le secret de mon âme:
Quelque époux que le ciel veuille me destiner[926],
C'est à lui pleinement que je veux me donner[927].
De celui que je crains si je suis le partage[928],375
Je saurai l'accepter avec même visage;
L'hymen me le rendra précieux à son tour,
Et le devoir fera ce qu'auroit fait l'amour,
Sans crainte qu'on reproche à mon humeur forcée
Qu'un autre qu'un mari règne sur ma pensée[929].380
LAONICE.
Vous craignez que ma foi vous l'ose reprocher?
RODOGUNE.
Que ne puis-je à moi-même aussi bien le cacher!
LAONICE.
Quoi que vous me cachiez, aisément je devine;
Et pour vous dire enfin ce que je m'imagine,
Le Prince....
RODOGUNE.
Garde-toi de nommer mon vainqueur:385
Ma rougeur trahiroit les secrets de mon cœur,
Et je te voudrois mal de cette violence
Que ta dextérité feroit à mon silence;
Même de peur qu'un mot par hasard échappé
Te fasse voir ce cœur et quels traits l'ont frappé,390
Je romps un entretien dont la suite me blesse.
Adieu; mais souviens-toi que c'est sur ta promesse
Que mon esprit reprend quelque tranquillité.
LAONICE.
Madame, assurez-vous sur ma fidélité.

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE.

CLÉOPATRE.

Serments fallacieux, salutaire contrainte,395
Que m'imposa la force et qu'accepta ma crainte,
Heureux déguisements d'un immortel courroux,
Vains fantômes d'État, évanouissez-vous!
Si d'un péril pressant la terreur vous fit naître,
Avec ce péril même il vous faut disparoître[930],400
Semblables à ces vœux dans l'orage formés,
Qu'efface un prompt oubli quand les flots sont calmés.
Et vous, qu'avec tant d'art cette feinte a voilée,
Recours des impuissants, haine dissimulée,
Digne vertu des rois, noble secret de cour,405
Éclatez, il est temps, et voici notre jour.
Montrons-nous toutes deux, non plus comme sujettes,
Mais telle que je suis et telle que vous êtes.
Le Parthe est éloigné, nous pouvons tout oser:
Nous n'avons rien à craindre et rien à déguiser;410
Je hais, je règne encor. Laissons d'illustres marques
En quittant, s'il le faut, ce haut rang des monarques:
Faisons-en avec gloire un départ éclatant,
Et rendons-le funeste à celle qui l'attend.
C'est encor, c'est encor cette même ennemie415
Qui cherchoit ses honneurs dedans mon infamie,
Dont la haine à son tour croit me faire la loi,
Et régner par mon ordre et sur vous et sur moi.
Tu m'estimes bien lâche, imprudente rivale,
Si tu crois que mon cœur jusque-là se ravale,420
Qu'il souffre qu'un hymen qu'on t'a promis en vain
Te mette ta vengeance et mon sceptre à la main.
Vois jusqu'où m'emporta l'amour du diadème;
Vois quel sang il me coûte, et tremble pour toi-même:
Tremble, te dis-je; et songe, en dépit du traité[931],425
Que pour t'en faire un don je l'ai trop acheté.

SCÈNE II.

CLÉOPATRE, LAONICE.

CLÉOPATRE.
Laonice, vois-tu que le peuple s'apprête
Au pompeux appareil de cette grande fête?
LAONICE.
La joie en est publique, et les princes tous deux[932]
Des Syriens ravis emportent tous les vœux:430
L'un et l'autre fait voir un mérite si rare,
Que le souhait confus entre les deux s'égare;
Et ce qu'en quelques-uns on voit d'attachement
N'est qu'un foible ascendant d'un premier mouvement.
Ils penchent d'un côté, prêts à tomber de l'autre:435
Leur choix pour s'affermir attend encor le vôtre;
Et de celui qu'ils font ils sont si peu jaloux,
Que votre secret su les réunira tous.
CLÉOPATRE.
Sais-tu que mon secret n'est pas ce que l'on pense?
LAONICE.
J'attends avec eux tous celui de leur naissance.440
CLÉOPATRE.
Pour un esprit de cour, et nourri chez les grands,
Tes yeux dans leurs secrets sont bien peu pénétrants.
Apprends, ma confidente, apprends à me connoître.
Si je cache en quel rang le ciel les a fait naître,
Vois, vois que tant que l'ordre en demeure douteux,
Aucun des deux ne règne, et je règne pour eux:
Quoique ce soit un bien que l'un et l'autre attende,
De crainte de le perdre aucun ne le demande;
Cependant je possède, et leur droit incertain
Me laisse avec leur sort leur sceptre dans la main:450
Voilà mon grand secret. Sais-tu par quel mystère
Je les laissois tous deux en dépôt chez mon frère?
LAONICE.
J'ai cru qu'Antiochus les tenoit éloignés
Pour jouir des États qu'il avoit regagnés.
CLÉOPATRE.
Il occupoit leur trône et craignoit leur présence,455
Et cette juste crainte assuroit ma puissance.
Mes ordres en étoient de point en point suivis,
Quand je le menaçois du retour de mes fils:
Voyant ce foudre prêt à suivre ma colère,
Quoi qu'il me plût oser, il n'osoit me déplaire;460
Et content malgré lui du vain titre de roi,
S'il régnoit au lieu d'eux, ce n'étoit que sous moi.
Je te dirai bien plus: sans violence aucune
J'aurois vu Nicanor épouser Rodogune,
Si content de lui plaire et de me dédaigner[933],465
Il eût vécu chez elle en me laissant régner.
Son retour me fâchoit plus que son hyménée,
Et j'aurois pu l'aimer, s'il ne l'eût couronnée.
Tu vis comme il y fit des efforts superflus:
Je fis beaucoup alors, et ferois encor plus470
S'il étoit quelque voie, infâme ou légitime,
Que m'enseignât la gloire, ou que m'ouvrît le crime,
Qui me pût conserver un bien que j'ai chéri
Jusqu'à verser pour lui tout le sang d'un mari.
Dans l'état pitoyable où m'en réduit la suite,475
Délices[934] de mon cœur, il faut que je te quitte:
On m'y force, il le faut; mais on verra quel fruit
En recevra bientôt celle qui m'y réduit[935].
L'amour que j'ai pour toi tourne en haine pour elle:
Autant que l'un fut grand, l'autre sera cruelle;480
Et puisqu'en te perdant j'ai sur qui m'en venger,
Ma perte est supportable, et mon mal est léger.
LAONICE.
Quoi? vous parlez encor de vengeance et de haine
Pour celle dont vous-même allez faire une reine!
CLÉOPATRE.
Quoi? je ferois un roi pour être son époux,485
Et m'exposer aux traits de son juste courroux!
N'apprendras-tu jamais, âme basse et grossière,
A voir par d'autres yeux que les yeux du vulgaire?
Toi qui connois ce peuple, et sais qu'aux champs de Mars
Lâchement d'une femme il suit les étendards;490
Que sans Antiochus Tryphon m'eût dépouillée;
Que sous lui son ardeur fut soudain réveillée;
Ne saurois-tu juger que si je nomme un roi,
C'est pour le commander, et combattre pour moi?
J'en ai le choix en main avec le droit d'aînesse;495
Et puisqu'il en faut faire une aide à ma foiblesse,
Que la guerre sans lui ne peut se rallumer[936],
J'userai bien du droit que j'ai de le nommer.
On ne montera point au rang dont je dévale[937],
Qu'en épousant ma haine au lieu de ma rivale:500
Ce n'est qu'en me vengeant qu'on me le peut ravir,
Et je ferai régner qui me voudra servir.
LAONICE.
Je vous connoissois mal.
CLÉOPATRE.
Connois-moi toute entière.
Quand je mis Rodogune en tes mains prisonnière,
Ce ne fut ni pitié ni respect de son rang505
Qui m'arrêta le bras et conserva son sang.
La mort d'Antiochus me laissoit sans armée,
Et d'une troupe en hâte à me suivre animée
Beaucoup dans ma vengeance ayant fini leurs jours
M'exposoient à son frère et foible et sans secours.510
Je me voyois perdue, à moins d'un tel otage:
Il vint, et sa fureur craignit pour ce cher gage;
Il m'imposa des lois, exigea des serments,
Et moi, j'accordai tout pour obtenir du temps.
Le temps est un trésor plus grand qu'on ne peut croire:
J'en obtins, et je crus obtenir la victoire.
J'ai pu reprendre haleine, et sous de faux apprêts....
Mais voici mes deux fils, que j'ai mandés exprès:
Écoute, et tu verras quel est cet hyménée
Où se doit terminer cette illustre journée.520

SCÈNE III.

CLÉOPATRE, ANTIOCHUS, SÉLEUCUS, LAONICE.