CLÉOPATRE.
Mes enfants, prenez place[938]. Enfin voici le jour
Si doux à mes souhaits, si cher à mon amour[939],
Où je puis voir briller sur une de vos têtes
Ce que j'ai conservé parmi tant de tempêtes,
Et vous remettre un bien, après tant de malheurs,525
Qui m'a coûté pour vous tant de soins et de pleurs.
Il peut vous souvenir quelles furent mes larmes[940]
Quand Tryphon me donna de si rudes alarmes,
Que pour ne vous pas voir exposés à ses coups[941],
Il fallut me résoudre à me priver de vous.530
Quelles peines depuis, grands Dieux, n'ai-je souffertes!
Chaque jour redoubla mes douleurs et mes pertes.
Je vis votre royaume entre ces murs réduit;
Je crus mort votre père; et sur un si faux bruit
Le peuple mutiné voulut avoir un maître.535
J'eus beau le nommer lâche, ingrat, parjure, traître,
Il fallut satisfaire à son brutal désir,
Et de peur qu'il en prît, il m'en fallut choisir[942].
Pour vous sauver l'État que n'eussé-je pu faire?
Je choisis un époux avec des yeux de mère,540
Votre oncle Antiochus, et j'espérai qu'en lui
Votre trône tombant trouveroit un appui;
Mais à peine son bras en relève la chute[943],
Que par lui de nouveau le sort me persécute:
Maître de votre État par sa valeur sauvé,545
Il s'obstine à remplir ce trône relevé;
Qui lui parle de vous attire sa menace.
Il n'a défait Tryphon que pour prendre sa place;
Et de dépositaire et de libérateur,
Il s'érige en tyran et lâche usurpateur.550
Sa main l'en a puni: pardonnons à son ombre;
Aussi bien en un seul voici des maux sans nombre.
Nicanor votre père et mon premier époux....
Mais pourquoi lui donner encor des noms si doux,
Puisque l'ayant cru mort, il sembla ne revivre555
Que pour s'en dépouiller afin de nous poursuivre[944]?
Passons; je ne me puis souvenir sans trembler
Du coup dont j'empêchai qu'il nous pût accabler:
Je ne sais s'il est digne ou d'horreur ou d'estime,
S'il plut aux Dieux ou non, s'il fut justice ou crime;560
Mais soit crime ou justice, il est certain, mes fils,
Que mon amour pour vous fit tout ce que je fis:
Ni celui des grandeurs ni celui de la vie
Ne jeta dans mon cœur cette aveugle furie.
J'étois lasse d'un trône où d'éternels malheurs565
Me combloient chaque jour de nouvelles douleurs.
Ma vie est presque usée, et ce reste inutile
Chez mon frère avec vous trouvoit un sûr asile;
Mais voir, après douze ans et de soins et de maux,
Un père vous ôter le fruit de mes travaux;570
Mais voir votre couronne après lui destinée
Aux enfants qui naîtroient d'un second hyménée!
A cette indignité je ne connus plus rien:
Je me crus tout permis pour garder votre bien[945].
Recevez donc, mes fils[946], de la main d'une mère575
Un trône racheté par le malheur d'un père.
Je crus qu'il fit lui-même un crime en vous l'ôtant,
Et si j'en ai fait un en vous le rachetant,
Daigne du juste ciel la bonté souveraine,
Vous en laissant le fruit, m'en réserver la peine,580
Ne lancer que sur moi les foudres mérités[947],
Et n'épandre sur vous que des prospérités!
ANTIOCHUS.
Jusques ici, Madame, aucun ne met en doute
Les longs et grands travaux que notre amour vous coûte,
Et nous croyons tenir des soins de cette amour[948]585
Ce doux espoir du trône aussi bien que le jour:
Le récit nous en charme, et nous fait mieux comprendre
Quelles grâces tous deux nous vous en devons rendre[949];
Mais afin qu'à jamais nous les puissions bénir,
Épargnez le dernier à notre souvenir:590
Ce sont fatalités dont l'âme embarrassée
A plus qu'elle ne veut se voit souvent forcée.
Sur les noires couleurs d'un si triste tableau
Il faut passer l'éponge ou tirer le rideau:
Un fils est criminel quand il les examine;595
Et quelque suite enfin que le ciel y destine,
J'en rejette l'idée, et crois qu'en ces malheurs
Le silence ou l'oubli nous sied mieux que les pleurs.
Nous attendons le sceptre avec même espérance;
Mais si nous l'attendons, c'est sans impatience.600
Nous pouvons sans régner vivre tous deux contents:
C'est le fruit de vos soins, jouissez-en longtemps;
Il tombera sur nous quand vous en serez lasse:
Nous le recevrons lors de bien meilleure grâce[950];
Et l'accepter sitôt semble nous reprocher605
De n'être revenus que pour vous l'arracher.
SÉLEUCUS.
J'ajouterai, Madame, à ce qu'a dit mon frère,
Que bien qu'avec plaisir et l'un et l'autre espère,
L'ambition n'est pas notre plus grand desir.
Régnez, nous le verrons tous deux avec plaisir[951];610
Et c'est bien la raison que pour tant de puissance
Nous vous rendions du moins un peu d'obéissance,
Et que celui de nous dont le ciel a fait choix
Sous votre illustre exemple apprenne l'art des rois.
CLÉOPATRE.
Dites tout, mes enfants: vous fuyez la couronne,615
Non que son trop d'éclat ou son poids vous étonne:
L'unique fondement de cette aversion,
C'est la honte attachée à sa possession.
Elle passe à vos yeux pour la même infamie,
S'il faut la partager avec notre ennemie[952],620
Et qu'un indigne hymen la fasse retomber
Sur celle qui venoit pour vous la dérober.
O nobles sentiments d'une âme généreuse!
O fils vraiment mes fils! ô mère trop heureuse!
Le sort de votre père enfin est éclairci:625
Il étoit innocent, et je puis l'être aussi;
Il vous aima toujours, et ne fut mauvais père
Que charmé par la sœur, ou forcé par le frère;
Et dans cette embuscade où son effort fut vain,
Rodogune, mes fils, le tua par ma main.630
Ainsi de cet amour[953] la fatale puissance
Vous coûte votre père, à moi mon innocence;
Et si ma main pour vous n'avoit tout attenté,
L'effet de cet amour vous auroit tout coûté.
Ainsi vous me rendrez l'innocence et l'estime[954],635
Lorsque vous punirez la cause de mon crime.
De cette même main qui vous a tout sauvé,
Dans son sang odieux je l'aurois bien lavé;
Mais comme vous aviez votre part aux offenses,
Je vous ai réservé votre part aux vengeances;640
Et pour ne tenir plus en suspens vos esprits,
Si vous voulez régner, le trône est à ce prix.
Entre deux fils que j'aime avec même tendresse,
Embrasser ma querelle est le seul droit d'aînesse:
La mort de Rodogune en nommera l'aîné.645
Quoi? vous montrez tous deux un visage étonné!
Redoutez-vous son frère? Après la paix infâme
Que même en la jurant je détestois dans l'âme,
J'ai fait lever des gens par des ordres secrets,
Qu'à vous suivre en tous lieux vous trouverez tous prêts;
Et tandis qu'il fait tête aux princes d'Arménie,
Nous pouvons sans péril briser sa tyrannie.
Qui vous fait donc pâlir à cette juste loi?
Est-ce pitié pour elle? est-ce haine pour moi?
Voulez-vous l'épouser afin qu'elle me brave,655
Et mettre mon destin aux mains de mon esclave?
Vous ne répondez point! Allez, enfants ingrats,
Pour qui je crus en vain conserver ces États:
J'ai fait votre oncle roi, j'en ferai bien un autre;
Et mon nom peut encore ici plus que le vôtre.660
SÉLEUCUS.
Mais, Madame, voyez que pour premier exploit[955]....
CLÉOPATRE.
Mais que chacun de vous pense à ce qu'il me doit.
Je sais bien que le sang qu'à vos mains je demande
N'est pas le digne essai d'une valeur bien grande;
Mais si vous me devez et le sceptre et le jour,665
Ce doit être envers moi le sceau de votre amour:
Sans ce gage ma haine à jamais s'en défie;
Ce n'est qu'en m'imitant que l'on me justifie.
Rien ne vous sert ici de faire les surpris:
Je vous le dis encor, le trône est à ce prix;670
Je puis en disposer comme de ma conquête:
Point d'aîné, point de roi, qu'en m'apportant sa tête;
Et puisque mon seul choix vous y peut élever,
Pour jouir de mon crime il le faut achever.

SCÈNE IV.

SÉLEUCUS, ANTIOCHUS.

SÉLEUCUS.
Est-il une constance à l'épreuve du foudre675
Dont ce cruel arrêt met notre espoir en poudre?
ANTIOCHUS.
Est-il un coup de foudre à comparer aux coups
Que ce cruel arrêt vient de lancer sur nous?
SÉLEUCUS.
O haines, ô fureurs dignes d'une Mégère!
O femme, que je n'ose appeler encor mère!680
Après que tes forfaits ont régné pleinement,
Ne saurois-tu souffrir qu'on règne innocemment?
Quels attraits penses-tu qu'ait pour nous la couronne,
S'il faut qu'un crime égal par ta main nous la donne?
Et de quelles horreurs nous doit-elle combler,685
Si pour monter au trône il faut te ressembler?
ANTIOCHUS.
Gardons plus de respect aux droits de la nature,
Et n'imputons qu'au sort notre triste aventure:
Nous le nommions cruel, mais il nous étoit doux
Quand il ne nous donnoit à combattre que nous.690
Confidents tout ensemble et rivaux, l'un de l'autre,
Nous ne concevions point de mal pareil au nôtre;
Cependant à nous voir l'un de l'autre rivaux,
Nous ne concevions pas la moitié de nos maux.
SÉLEUCUS.
Une douleur si sage et si respectueuse,695
Ou n'est guère sensible ou guère impétueuse;
Et c'est en de tels maux avoir l'esprit bien fort
D'en connoître la cause et l'imputer au sort.
Pour moi, je sens les miens avec plus de foiblesse:
Plus leur cause m'est chère, et plus l'effet m'en blesse;
Non que pour m'en venger j'ose entreprendre rien:
Je donnerois encor tout mon sang pour le sien.
Je sais ce que je dois; mais dans cette contrainte,
Si je retiens mon bras, je laisse aller ma plainte;
Et j'estime qu'au point qu'elle nous a blessés,705
Qui ne fait que s'en plaindre a du respect assez.
Voyez-vous bien quel est le ministère infâme
Qu'ose exiger de nous la haine d'une femme?
Voyez-vous qu'aspirant à des crimes nouveaux,
De deux princes ses fils elle fait ses bourreaux?710
Si vous pouvez le voir, pouvez-vous vous en taire?
ANTIOCHUS.
Je vois bien plus encor: je vois qu'elle est ma mère;
Et plus je vois son crime indigne de ce rang,
Plus je lui vois souiller la source de mon sang.
J'en sens de ma douleur croître la violence;715
Mais ma confusion m'impose le silence,
Lorsque dans ses forfaits sur nos fronts imprimés
Je vois les traits honteux dont nous sommes formés.
Je tâche à cet objet d'être aveugle ou stupide:
J'ose me déguiser jusqu'à son parricide;720
Je me cache à moi-même un excès de malheur
Où notre ignominie égale ma douleur;
Et détournant les yeux d'une mère cruelle,
J'impute tout au sort qui m'a fait naître d'elle.
Je conserve pourtant encore un peu d'espoir:725
Elle est mère, et le sang a beaucoup de pouvoir;
Et le sort l'eût-il faite encor plus inhumaine,
Une larme d'un fils[956] peut amollir sa haine.
SÉLEUCUS.
Ah! mon frère, l'amour n'est guère véhément[957]
Pour des fils élevés dans un bannissement,730
Et qu'ayant fait nourrir presque dans l'esclavage
Elle n'a rappelés que pour servir sa rage.
De ses pleurs tant vantés je découvre le fard:
Nous avons en son cœur vous et moi peu de part;
Elle fait bien sonner ce grand amour de mère,735
Mais elle seule enfin s'aime et se considère;
Et quoi que nous étale un langage si doux,
Elle a tout fait pour elle, et n'a rien fait pour nous.
Ce n'est qu'un faux amour que la haine domine:
Nous ayant embrassés, elle nous assassine,740
En veut au cher objet dont nous sommes épris,
Nous demande son sang, met le trône à ce prix.
Ce n'est plus de sa main qu'il nous le faut attendre:
Il est, il est à nous, si nous osons le prendre.
Notre révolte ici n'a rien que d'innocent[958]:745
Il est à l'un de nous, si l'autre le consent;
Régnons, et son courroux ne sera que foiblesse[959]:
C'est l'unique moyen de sauver la Princesse.
Allons la voir, mon frère, et demeurons unis:
C'est l'unique moyen de voir nos maux finis.750
Je forme un beau dessein, que son amour m'inspire;
Mais il faut qu'avec lui notre union conspire:
Notre amour, aujourd'hui si digne de pitié,
Ne sauroit triompher que par notre amitié.
ANTIOCHUS.
Cet avertissement marque une défiance755
Que la mienne pour vous souffre avec patience.
Allons, et soyez sûr que même le trépas
Ne peut rompre des nœuds que l'amour ne rompt pas.

FIN DU SECOND ACTE.

ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

RODOGUNE, ORONTE, LAONICE.

RODOGUNE.
Voilà comme l'amour succède à la colère,
Comme elle ne me voit qu'avec des yeux de mère,760
Comme elle aime la paix, comme elle fait un roi,
Et comme elle use enfin de ses fils et de moi.
Et tantôt mes soupçons lui faisoient une offense?
Elle n'avoit rien fait qu'en sa juste défense?
Lorsque tu la trompois elle fermoit les yeux?765
Ah! que ma défiance en jugeoit beaucoup mieux!
Tu le vois, Laonice.
LAONICE.
Et vous voyez, Madame,
Quelle fidélité vous conserve mon âme,
Et qu'ayant reconnu sa haine et mon erreur,
Le cœur gros de soupirs et frémissant d'horreur,770
Je romps une foi due aux secrets de ma reine,
Et vous viens découvrir mon erreur et sa haine.
RODOGUNE.
Cet avis salutaire est l'unique secours
A qui je crois devoir le reste de mes jours;
Mais ce n'est pas assez de m'avoir avertie:775
Il faut de ces périls m'aplanir la sortie;
Il faut que tes conseils m'aident à repousser....
LAONICE.
Madame, au nom des Dieux, veuillez m'en dispenser:
C'est assez que pour vous je lui sois infidèle,
Sans m'engager encore à des conseils contre elle.780
Oronte est avec vous, qui, comme ambassadeur,
Devoit de cet hymen honorer la splendeur;
Comme c'est en ses mains que le Roi votre frère
A déposé le soin d'une tête si chère,
Je vous laisse avec lui pour en délibérer:785
Quoi que vous résolviez, laissez-moi l'ignorer.
Au reste, assurez-vous de l'amour des deux princes:
Plutôt que de vous perdre ils perdront leurs provinces;
Mais je ne réponds pas que ce cœur inhumain
Ne veuille à leur refus s'armer d'une autre main.790
Je vous parle en tremblant: si j'étois ici vue,
Votre péril croîtroit, et je serois perdue.
Fuyez, grande princesse, et souffrez cet adieu.
RODOGUNE.
Va, je reconnoîtrai ce service en son lieu.

SCÈNE II.

RODOGUNE, ORONTE.

RODOGUNE.
Que ferons-nous, Oronte, en ce péril extrême,795
Où l'on fait de mon sang le prix d'un diadème?
Fuirons-nous chez mon frère? attendrons-nous la mort,
Ou ferons-nous contre elle un généreux effort?
ORONTE.
Notre fuite, Madame, est assez difficile:
J'ai vu des gens de guerre épandus par la ville[960].800
Si l'on veut votre perte, on vous fait observer;
Ou s'il vous est permis encor de vous sauver,
L'avis de Laonice est sans doute une adresse:
Feignant de vous servir elle sert sa maîtresse.
La Reine, qui surtout craint de vous voir régner,805
Vous donne ces terreurs pour vous faire éloigner;
Et pour rompre un hymen qu'avec peine elle endure,
Elle en veut à vous-même imputer la rupture.
Elle obtiendra par vous le but de ses souhaits,
Et vous accusera de violer la paix;810
Et le Roi, plus piqué contre vous que contre elle,
Vous voyant lui porter une guerre nouvelle,
Blâmera vos frayeurs et nos légèretés,
D'avoir osé douter de la foi des traités;
Et peut-être, pressé des guerres d'Arménie,815
Vous laissera moquée, et la Reine impunie.
A ces honteux moyens gardez de recourir:
C'est ici qu'il vous faut ou régner ou périr.
Le ciel pour vous ailleurs n'a point fait de couronne,
Et l'on s'en rend indigne alors qu'on l'abandonne.820
RODOGUNE.
Ah! que de vos conseils j'aimerois la vigueur,
Si nous avions la force égale à ce grand cœur[961]!
Mais pourrons-nous braver une reine en colère
Avec ce peu de gens que m'a laissés mon frère?
ORONTE.
J'aurois perdu l'esprit si j'osois me vanter825
Qu'avec ce peu de gens nous pussions résister:
Nous mourrons à vos pieds; c'est toute l'assistance
Que vous peut en ces lieux offrir notre impuissance;
Mais pouvez-vous trembler quand dans ces mêmes lieux
Vous portez le grand maître et des rois et des Dieux?830
L'Amour fera lui seul tout ce qu'il vous faut faire.
Faites-vous un rempart des fils contre la mère;
Ménagez bien leur flamme, ils voudront tout pour vous;
Et ces astres naissants sont adorés de tous.
Quoi que puisse en ces lieux une reine cruelle,835
Pouvant tout sur ses fils, vous y pouvez plus qu'elle.
Cependant trouvez bon qu'en ces extrémités
Je tâche à rassembler nos Parthes écartés:
Ils sont peu, mais vaillants, et peuvent de sa rage
Empêcher la surprise et le premier outrage.840
Craignez moins, et surtout, Madame, en ce grand jour,
Si vous voulez régner, faites régner l'Amour.

SCÈNE III.

RODOGUNE.

Quoi? je pourrois descendre à ce lâche artifice
D'aller de mes amants mendier le service,
Et sous l'indigne appas d'un coup d'œil affété,845
J'irois jusqu'en leurs cœurs chercher ma sûreté!
Celles de ma naissance ont horreur des bassesses:
Leur sang tout généreux hait ces molles adresses.
Quel que soit le secours qu'ils me puissent offrir,
Je croirai faire assez de le daigner souffrir:850
Je verrai leur amour, j'éprouverai sa force,
Sans flatter leurs desirs, sans leur jeter d'amorce;
Et s'il est assez fort pour me servir d'appui,
Je le ferai régner, mais en régnant sur lui.
Sentiments étouffés de colère et de haine[962],855
Rallumez vos flambeaux à celles de la Reine,
Et d'un oubli contraint rompez la dure loi[963],
Pour rendre enfin justice aux mânes d'un grand roi;
Rapportez à mes yeux son image sanglante,
D'amour et de fureur encore étincelante[964],860
Telle que je le vis, quand tout percé de coups
Il me cria: «Vengeance! Adieu: je meurs pour vous!»
Chère ombre, hélas! bien loin de l'avoir poursuivie,
J'allois baiser la main qui t'arracha la vie,
Rendre un respect de fille à qui versa ton sang;865
Mais pardonne aux devoirs que m'impose mon rang:
Plus la haute naissance approche des couronnes,
Plus cette grandeur même asservit nos personnes;
Nous n'avons point de cœur pour aimer ni haïr:
Toutes nos passions ne savent qu'obéir.870
Après avoir armé pour venger cet outrage,
D'une paix mal conçue on m'a faite le gage;
Et moi, fermant les yeux sur ce noir attentat,
Je suivois mon destin en victime d'État.
Mais aujourd'hui qu'on voit cette main parricide[965],875
Des restes de ta vie insolemment avide,
Vouloir encor percer ce sein, infortuné,
Pour y chercher le cœur que tu m'avois donné,
De la paix qu'elle rompt je ne suis plus le gage:
Je brise avec honneur mon illustre esclavage;880
J'ose reprendre un cœur pour aimer et haïr,
Et ce n'est plus qu'à toi que je veux obéir.
Le consentiras-tu, cet effort sur ma flamme,
Toi, son vivant portrait, que j'adore dans l'âme,
Cher prince, dont je n'ose en mes plus doux souhaits885
Fier encor le nom aux murs de ce palais[966]?
Je sais quelles seront tes douleurs et tes craintes:
Je vois déjà tes maux, j'entends déjà tes plaintes;
Mais pardonne aux devoirs qu'exige enfin un roi
A qui tu dois le jour qu'il a perdu pour moi.890
J'aurai mêmes douleurs, j'aurai mêmes alarmes;
S'il t'en coûte un soupir, j'en verserai des larmes.
Mais, Dieux! que je me trouble en les voyant tous deux!
Amour, qui me confonds, cache du moins tes feux;
Et content de mon cœur dont je te fais le maître,895
Dans mes regards surpris garde-toi de paroître[967].

SCÈNE IV.

ANTIOCHUS, SÉLEUCUS, RODOGUNE.

ANTIOCHUS.
Ne vous offensez pas, Princesse, de nous voir
De vos yeux à vous-même expliquer le pouvoir.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que nos cœurs en soupirent:
A vos premiers regards tous deux ils se rendirent;900
Mais un profond respect nous fit taire et brûler,
Et ce même respect nous force de parler.
L'heureux moment approche où votre destinée
Semble être aucunement à la nôtre enchaînée,
Puisque d'un droit d'aînesse incertain parmi nous905
La nôtre attend un sceptre et la vôtre un époux.
C'est trop d'indignité que notre souveraine
De l'un de ses captifs tienne le nom de reine:
Notre amour s'en offense, et changeant cette loi,
Remet à notre reine à nous choisir un roi.910
Ne vous abaissez plus à suivre la couronne:
Donnez-la, sans souffrir qu'avec elle on vous donne;
Réglez notre destin, qu'ont mal réglé les Dieux:
Notre seul droit d'aînesse est de plaire à vos yeux;
L'ardeur qu'allume en nous une flamme si pure915
Préfère votre choix au choix de la nature,
Et vient sacrifier à votre élection
Toute notre espérance et notre ambition.
Prononcez donc, Madame, et faites un monarque:
Nous céderons sans honte à cette illustre marque;920
Et celui qui perdra votre divin objet
Demeurera du moins votre premier sujet:
Son amour immortel saura toujours lui dire
Que ce rang près de vous vaut ailleurs un empire;
Il y mettra sa gloire, et dans un tel malheur,925
L'heur de vous obéir flattera sa douleur.
RODOGUNE.
Prince, je dois beaucoup à cette déférence
De votre ambition et de votre espérance;
Et j'en recevrois l'offre avec quelque plaisir,
Si celles de mon rang avoient droit de choisir.930
Comme sans leur avis les rois disposent d'elles
Pour affermir leur trône ou finir leurs querelles,
Le destin des États est arbitre du leur,
Et l'ordre des traités règle tout dans leur cœur.
C'est lui que suit le mien, et non pas la couronne:935
J'aimerai l'un de vous, parce qu'il me l'ordonne;
Du secret révélé j'en prendrai le pouvoir,
Et mon amour pour naître attendra mon devoir.
N'attendez rien de plus, ou votre attente est vaine.
Le choix que vous m'offrez appartient à la Reine;940
J'entreprendrois sur elle à l'accepter de vous.
Peut-être on vous a tu jusqu'où va son courroux;
Mais je dois par épreuve assez bien le connoître
Pour fuir l'occasion de le faire renaître.
Que n'en ai-je souffert, et que n'a-t-elle osé?945
Je veux croire avec vous que tout est apaisé;
Mais craignez avec moi que ce choix ne ranime
Cette haine mourante à quelque nouveau crime:
Pardonnez-moi ce mot qui viole un oubli
Que la paix entre nous doit avoir établi.950
Le feu qui semble éteint souvent dort sous la cendre:
Qui l'ose réveiller peut s'en laisser surprendre;
Et je mériterois qu'il me pût consumer,
Si je lui fournissois de quoi se rallumer.
SÉLEUCUS.
Pouvez-vous redouter sa haine renaissante,955
S'il est en votre main de la rendre impuissante?
Faites un roi, Madame, et régnez avec lui:
Son courroux désarmé demeure sans appui,
Et toutes ses fureurs sans effet rallumées
Ne pousseront en l'air que de vaines fumées[968].960
Mais a-t-elle intérêt au choix que vous ferez,
Pour en craindre les maux que vous vous figurez?
La couronne est à nous; et sans lui faire injure,
Sans manquer de respect aux droits de la nature,
Chacun de nous à l'autre en peut céder sa part,965
Et rendre à votre choix ce qu'il doit au hasard.
Qu'un si foible scrupule en notre faveur cesse:
Votre inclination vaut bien un droit d'aînesse,
Dont vous seriez traitée avec trop de rigueur,
S'il se trouvoit contraire aux vœux de votre cœur.970
On vous applaudiroit quand vous seriez à plaindre;
Pour vous faire régner ce seroit vous contraindre,
Vous donner la couronne en vous tyrannisant,
Et verser du poison sur ce noble présent.
Au nom de ce beau feu qui tous deux nous consume,975
Princesse, à notre espoir ôtez cette amertume;
Et permettez que l'heur qui suivra votre époux
Se puisse redoubler à le tenir de vous.
RODOGUNE.
Ce beau feu vous aveugle autant comme il vous brûle;
Et tâchant d'avancer, son effort vous recule.980
Vous croyez que ce choix que l'un et l'autre attend
Pourra faire un heureux sans faire un mécontent;
Et moi, quelque vertu que votre cœur prépare,
Je crains d'en faire deux si le mien se déclare;
Non que de l'un et l'autre il dédaigne les vœux:985
Je tiendrois à bonheur d'être à l'un de vous deux;
Mais souffrez que je suive enfin ce qu'on m'ordonne:
Je me mettrai trop haut s'il faut que je me donne;
Quoique aisément je cède aux ordres de mon roi,
Il n'est pas bien aisé de m'obtenir de moi.990
Savez-vous quels devoirs, quels travaux, quels services
Voudront de mon orgueil exiger les caprices?
Par quels degrés de gloire on me peut mériter?
En quels affreux périls il faudra vous jeter?
Ce cœur vous est acquis après le diadème,995
Princes; mais gardez-vous de le rendre à lui-même.
Vous y renoncerez peut-être pour jamais,
Quand je vous aurai dit à quel prix je le mets.
SÉLEUCUS.
Quels seront les devoirs, quels travaux, quels services
Dont nous ne vous fassions d'amoureux sacrifices?1000
Et quels affreux périls pourrons-nous redouter,
Si c'est par ces degrés qu'on peut vous mériter?
ANTIOCHUS.
Princesse, ouvrez ce cœur, et jugez mieux du nôtre;
Jugez mieux du beau feu qui brûle l'un et l'autre[969],
Et dites hautement à quel prix votre choix1005
Veut faire l'un de nous le plus heureux des rois.
RODOGUNE.
Prince, le voulez-vous?
ANTIOCHUS.
C'est notre unique envie.
RODOGUNE.
Je verrai cette ardeur d'un repentir suivie.
SÉLEUCUS.
Avant ce repentir tous deux nous périrons.
RODOGUNE.
Enfin vous le voulez?
SÉLEUCUS.
Nous vous en conjurons.1010
RODOGUNE.
Eh bien donc! il est temps de me faire connoître[970].
J'obéis à mon roi, puisqu'un de vous doit l'être;
Mais quand j'aurai parlé, si vous vous en plaignez[971],
J'atteste tous les Dieux que vous m'y contraignez,
Et que c'est malgré moi qu'à moi-même rendue1015
J'écoute une chaleur qui m'étoit défendue;
Qu'un devoir rappelé me rend un souvenir
Que la foi des traités ne doit plus retenir.
Tremblez, princes, tremblez au nom de votre père:
Il est mort, et pour moi, par les mains d'une mère.1020
Je l'avois oublié, sujette à d'autres lois;
Mais libre, je lui rends enfin ce que je dois.
C'est à vous de choisir mon amour ou ma haine.
J'aime les fils du Roi, je hais ceux de la Reine:
Réglez-vous là-dessus; et sans plus me presser[972],1025
Voyez auquel des deux vous voulez renoncer.
Il faut prendre parti, mon choix suivra le vôtre:
Je respecte autant l'un que je déteste l'autre;
Mais ce que j'aime en vous du sang de ce grand roi,
S'il n'est digne de lui, n'est pas digne de moi.1030
Ce sang que vous portez, ce trône qu'il vous laisse,
Valent bien que pour lui votre cœur s'intéresse:
Votre gloire le veut, l'amour vous le prescrit.
Qui peut contre elle et lui soulever votre esprit?
Si vous leur préférez une mère cruelle,1035
Soyez cruels, ingrats, parricides comme elle.
Vous devez la punir, si vous la condamnez;
Vous devez l'imiter, si vous la soutenez.
Quoi? cette ardeur s'éteint! l'un et l'autre soupire!
J'avois su le prévoir, j'avois su le prédire....1040
ANTIOCHUS.
Princesse....
RODOGUNE.
Il n'est plus temps, le mot en est lâché.
Quand j'ai voulu me taire, en vain je l'ai tâché.
Appelez ce devoir haine, rigueur, colère:
Pour gagner Rodogune il faut venger un père;
Je me donne à ce prix: osez me mériter,1045
Et voyez qui de vous daignera m'accepter.
Adieu, princes.

SCÈNE V.

ANTIOCHUS, SÉLEUCUS.