ANTIOCHUS.
Hélas! c'est donc ainsi qu'on traite
Les plus profonds respects d'une amour si parfaite!
SÉLEUCUS.
Elle nous fuit, mon frère, après cette rigueur.
ANTIOCHUS.
Elle fuit, mais en Parthe, en nous perçant le cœur.1050
SÉLEUCUS.
Que le ciel est injuste! Une âme si cruelle
Méritoit notre mère, et devoit naître d'elle.
ANTIOCHUS.
Plaignons-nous sans blasphème.
SÉLEUCUS.
Ah! que vous me gênez
Par cette retenue où vous vous obstinez!
Faut-il encor régner? faut-il l'aimer encore?1055
ANTIOCHUS.
Il faut plus de respect pour celle qu'on adore.
SÉLEUCUS.
C'est ou d'elle ou du trône être ardemment épris,
Que vouloir ou l'aimer ou régner à ce prix[973].
ANTIOCHUS.
C'est et d'elle et de lui tenir bien peu de compte,
Que faire une révolte et si pleine et si prompte[974].1060
SÉLEUCUS.
Lorsque l'obéissance a tant d'impiété,
La révolte devient une nécessité.
ANTIOCHUS.
La révolte, mon frère, est bien précipitée,
Quand la loi qu'elle rompt peut être rétractée;
Et c'est à nos désirs trop de témérité1065
De vouloir de tels biens avec facilité:
Le ciel par les travaux veut qu'on monte à la gloire;
Pour gagner un triomphe il faut une victoire.
Mais que je tâche en vain de flatter nos tourments!
Nos malheurs sont plus forts que ces déguisements.1070
Leur excès à mes yeux paroît un noir abîme
Où la haine s'apprête à couronner le crime,
Où la gloire est sans nom, la vertu sans honneur,
Où sans un parricide il n'est point de bonheur,
Et voyant de ces maux l'épouvantable image,1075
Je me sens affoiblir quand je vous encourage:
Je frémis, je chancelle, et mon cœur abattu
Suit tantôt sa douleur, et tantôt sa vertu.
Mon frère, pardonnez à des discours sans suite,
Qui font trop voir le trouble où mon âme est réduite[975].
SÉLEUCUS.
J'en ferois comme vous, si mon esprit troublé
Ne secouoit le joug dont il est accablé.
Dans mon ambition, dans l'ardeur de ma flamme,
Je vois ce qu'est un trône, et ce qu'est une femme;
Et jugeant par leur prix de leur possession,1085
J'éteins enfin ma flamme et mon ambition;
Et je vous céderois l'un et l'autre avec joie,
Si dans la liberté que le ciel me renvoie,
La crainte de vous faire un funeste présent
Ne me jetoit dans l'âme un remords trop cuisant.1090
Dérobons-nous, mon frère, à ces âmes cruelles,
Et laissons-les sans nous achever leurs querelles.
ANTIOCHUS.
Comme j'aime beaucoup, j'espère encore un peu:
L'espoir ne peut s'éteindre où brûle tant de feu;
Et son reste confus me rend quelques lumières1095
Pour juger mieux que vous de ces âmes si fières.
Croyez-moi, l'une et l'autre a redouté nos pleurs:
Leur fuite à nos soupirs a dérobé leurs cœurs;
Et si tantôt leur haine eût attendu nos larmes.
Leur haine à nos douleurs auroit rendu les armes.1100
SÉLEUCUS.
Pleurez donc à leurs yeux, gémissez, soupirez,
Et je craindrai pour vous ce que vous espérez.
Quoi qu'en votre faveur vos pleurs obtiennent d'elles,
Il vous faudra parer leurs haines mutuelles;
Sauver l'une de l'autre; et peut-être leurs coups,1105
Vous trouvant au milieu, ne perceront que vous:
C'est ce qu'il faut pleurer. Ni maîtresse ni mère
N'ont plus de choix ici ni de lois à nous faire[976]:
Quoi que leur rage exige ou de vous ou de moi,
Rodogune est à vous, puisque je vous fais roi.1110
Épargnez vos soupirs près de l'une et de l'autre[977].
J'ai trouvé mon bonheur, saisissez-vous du vôtre:
Je n'en suis point jaloux; et ma triste amitié
Ne le verra jamais que d'un œil de pitié.

SCÈNE VI.

ANTIOCHUS.

Que je serois heureux si je n'aimois un frère!1115
Lorsqu'il ne veut pas voir le mal qu'il se veut faire,
Mon amitié s'oppose à son aveuglement:
Elle agira pour vous, mon frère, également,
Et n'abusera point de cette violence
Que l'indignation fait à votre espérance.1120
La pesanteur du coup souvent nous étourdit:
On le croit repoussé quand il s'approfondit;
Et quoi qu'un juste orgueil sur l'heure persuade,
Qui ne sent point son mal est d'autant plus malade:
Ces ombres de santé cachent mille poisons,1125
Et la mort suit de près ces fausses guérisons.
Daignent les justes Dieux rendre vain ce présage!
Cependant allons voir si nous vaincrons l'orage,
Et si contre l'effort d'un si puissant courroux
La nature et l'amour voudront parler pour nous.1130

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE IV.


SCÈNE PREMIÈRE.

ANTIOCHUS, RODOGUNE.

RODOGUNE.
Prince, qu'ai-je entendu? parce que je soupire,
Vous présumez que j'aime, et vous m'osez le dire!
Est-ce un frère, est-ce vous dont la témérité[978]
S'imagine....
ANTIOCHUS.
Apaisez ce courage irrité,
Princesse; aucun de nous ne seroit téméraire1135
Jusqu'à s'imaginer qu'il eût l'heur de vous plaire:
Je vois votre mérite et le peu que je vaux,
Et ce rival si cher connoît mieux ses défauts.
Mais si tantôt ce cœur parloit par votre bouche,
Il veut que nous croyions qu'un peu d'amour le touche,
Et qu'il daigne écouter quelques-uns de nos vœux,
Puisqu'il tient à bonheur d'être à l'un de nous deux.
Si c'est présomption de croire ce miracle,
C'est une impiété de douter de l'oracle,
Et mériter les maux où vous nous condamnez,1145
Qu'éteindre un bel espoir que vous nous ordonnez.
Princesse, au nom des Dieux, au nom de cette flamme....
RODOGUNE.
Un mot ne fait pas voir jusques au fond d'une âme;
Et votre espoir trop prompt prend trop de vanité
Des termes obligeants de ma civilité.1150
Je l'ai dit, il est vrai; mais quoi qu'il en puisse être,
Méritez cet amour que vous voulez connoître.
Lorsque j'ai soupiré, ce n'étoit pas pour vous;
J'ai donné ces soupires aux mânes d'un époux[979];
Et ce sont les effets du souvenir fidèle1155
Que sa mort à toute heure en mon âme rappelle.
Princes, soyez ses fils, et prenez son parti.
ANTIOCHUS.
Recevez donc son cœur en nous deux réparti;
Ce cœur qu'un saint amour rangea sous votre empire,
Ce cœur pour qui le vôtre à tous moments soupire,1160
Ce cœur, en vous aimant indignement percé,
Reprend pour vous aimer le sang qu'il a versé;
Il le reprend en nous, il revit, il vous aime,
Et montre, en vous aimant, qu'il est encor le même.
Ah! Princesse, en l'état où le sort nous a mis,1165
Pouvons-nous mieux montrer que nous sommes ses fils?
RODOGUNE.
Si c'est son cœur en vous qui revit et qui m'aime,
Faites ce qu'il feroit s'il vivoit en lui-même;
A ce cœur qu'il vous laisse oser prêter un bras:
Pouvez-vous le porter et ne l'écouter pas?1170
S'il vous explique mal ce qu'il en doit attendre,
Il emprunte ma voix pour se mieux faire entendre[980].
Une seconde fois il vous le dit pas moi:
Princes, il faut le venger.
ANTIOCHUS.
J'accepte cette loi.
Nommez les assassins, et j'y cours.
RODOGUNE.
Quel mystère1175
Vous fait, en l'acceptant, méconnoître une mère?
ANTIOCHUS.
Ah! si vous ne voulez voir finir nos destins,
Nommez d'autres vengeurs ou d'autres assassins.
RODOGUNE.
Ah! je vois trop régner son parti dans votre âme:
Prince, vous le prenez.
ANTIOCHUS.
Oui, je le prends, Madame;
Et j'apporte à vos pieds le plus pur de son sang,
Que la nature enferme en ce malheureux flanc.
Satisfaites vous-même à cette voix secrète
Dont la vôtre envers nous daigne être l'interprète[981]:
Exécutez son ordre, et hâtez-vous sur moi1185
De punir une reine et de venger un roi;
Mais quitte par ma mort d'un devoir si sévère,
Écoutez-en un autre en faveur de mon frère.
De deux princes unis à soupirer pour vous
Prenez l'un pour victime et l'autre pour époux;1190
Punissez un des fils des crimes de la mère,
Mais payez l'autre aussi des services du père,
Et laissez un exemple à la postérité
Et de rigueur entière et d'entière équité[982].
Quoi? n'écouterez-vous ni l'amour ni la haine?
Ne pourrai-je obtenir ni salaire ni peine?
Ce cœur qui vous adore et que vous dédaignez...
RODOGUNE.
Hélas! Prince.
ANTIOCHUS.
Est-ce encor le roi que vous plaignez[983]?
Ce soupir ne va-t-il que vers l'ombre d'un père?
RODOGUNE.
Allez, ou pour le moins rappelez votre frère:1200
Le combat pour mon âme étoit moins dangereux
Lorsque je vous avois à combattre tous deux:
Vous êtes plus fort seul que vous n'étiez ensemble;
Je vous bravois tantôt, et maintenant je tremble.
J'aime; n'abusez pas, Prince, de mon secret:1205
Au milieu de ma haine il m'échappe à regret;
Mais enfin il m'échappe, et cette retenue
Ne peut plus soutenir l'effort de votre vue:
Oui, j'aime un de vous deux malgré ce grand courroux,
Et ce dernier soupir dit assez que c'est vous.1210
Un rigoureux devoir à cet amour s'oppose[984].
Ne m'en accusez point, vous en êtes la cause;
Vous l'avez fait renaître en me pressant d'un choix
Qui rompt de vos traités les favorables lois.
D'un père mort pour moi voyez le sort étrange:1215
Si vous me laissez libre, il faut que je le venge;
Et mes feux dans mon âme ont beau s'en mutiner,
Ce n'est qu'à ce prix seul que je puis me donner[985];
Mais ce n'est pas de vous qu'il faut que je l'attende;
Votre refus est juste autant que ma demande:1220
A force de respect votre amour s'est trahi.
Je voudrois vous haïr s'il m'avoit obéi;
Et je n'estime pas l'honneur d'une vengeance
Jusqu'à vouloir d'un crime être la récompense.
Rentrons donc sous les lois que m'impose la paix,1225
Puisque m'en affranchir c'est vous perdre à jamais.
Prince, en votre faveur je ne puis davantage:
L'orgueil de ma naissance enfle encor mon courage,
Et quelque grand pouvoir que l'amour ait sur moi,
Je n'oublierai jamais que je me dois un roi.1230
Oui, malgré mon amour, j'attendrai d'une mère
Que le trône me donne ou vous ou votre frère.
Attendant son secret vous aurez mes desirs,
Et s'il le fait régner, vous aurez mes soupirs:
C'est tout ce qu'à mes feux ma gloire peut permettre,1235
Et tout ce qu'à vos feux les miens osent promettre.
ANTIOCHUS.
Que voudrois-je de plus? son bonheur est le mien.
Rendez heureux ce frère, et je ne perdrai rien:
L'amitié le consent, si l'amour l'appréhende;
Je bénirai le ciel d'une perte si grande;1240
Et quittant les douceurs de cet espoir flottant,
Je mourrai de douleur, mais je mourrai content.
RODOGUNE.
Et moi, si mon destin entre ses mains me livre,
Pour un autre que vous s'il m'ordonne de vivre[986],
Mon amour.... Mais adieu: mon esprit se confond.1245
Prince, si votre flamme à la mienne répond,
Si vous n'êtes ingrat à ce cœur qui vous aime,
Ne me revoyez point qu'avec le diadème.

SCÈNE II.

ANTIOCHUS.

Les plus doux de mes vœux enfin sont exaucés:
Tu viens de vaincre, amour; mais ce n'est pas assez.1250
Si tu veux triompher en cette conjoncture[987],
Après avoir vaincu, fais vaincre la nature;
Et prête-lui pour nous ces tendres sentiments
Que ton ardeur inspire aux cœurs des vrais amants,
Cette pitié qui force, et ces dignes foiblesses1255
Dont la vigueur détruit les fureurs vengeresses.
Voici la Reine. Amour, nature, justes Dieux,
Faites-la-moi fléchir ou mourir à ses yeux.

SCÈNE III.

CLÉOPATRE, ANTIOCHUS, LAONICE.

CLÉOPATRE.
Eh bien! Antiochus, vous dois-je la couronne?
ANTIOCHUS.
Madame, vous savez si le ciel me la donne.1260
CLÉOPATRE.
Vous savez mieux que moi si vous la méritez.
ANTIOCHUS.
Je sais que je péris si vous ne m'écoutez.
CLÉOPATRE.
Un peu trop lent peut-être à servir ma colère,
Vous vous êtes laissé prévenir par un frère?
Il a su me venger quand vous délibériez,1265
Et je dois à son bras ce que vous espériez?
Je vous en plains, mon fils, ce malheur est extrême:
C'est périr en effet que perdre un diadème.
Je n'y sais qu'un remède; encore est-il fâcheux,
Étonnant, incertain, et triste pour tous deux;1270
Je périrai moi-même avant que de le dire;
Mais enfin on perd tout quand on perd un empire.
ANTIOCHUS.
Le remède à nos maux est tout en votre main,
Et n'a rien de fâcheux, d'étonnant, d'incertain;
Votre seule colère a fait notre infortune.1275
Nous perdons tout, Madame, en perdant Rodogune:
Nous l'adorons tous deux; jugez en quels tourments
Nous jette la rigueur de vos commandements.
L'aveu de cet amour sans doute vous offense;
Mais enfin nos malheurs croissent par le silence,1280
Et votre cœur, qu'aveugle un peu d'inimitié,
S'il ignore nos maux, n'en peut prendre pitié:
Au point où je les vois, c'en est le seul remède.
CLÉOPATRE.
Quelle aveugle fureur vous-même vous possède?
Avez-vous oublié que vous parlez à moi?1285
Ou si vous présumez être déjà mon roi?
ANTIOCHUS.
Je tâche avec respect à vous faire connoître
Les forces d'un amour que vous avez fait naître.
CLÉOPATRE.
Moi, j'aurois allumé cet insolent amour?
ANTIOCHUS.
Et quel autre prétexte a fait notre retour?1290
Nous avez-vous mandés qu'afin qu'un droit d'aînesse
Donnât à l'un de nous le trône et la Princesse?
Vous avez bien fait plus, vous nous l'avez fait voir,
Et c'étoit par vos mains nous mettre en son pouvoir.
Qui de nous deux, Madame, eût osé s'en défendre,1295
Quand vous nous ordonniez à tous deux d'y prétendre?
Si sa beauté dès lors n'eût allumé nos feux,
Le devoir auprès d'elle eût attaché nos vœux;
Le desir de régner eût fait la même chose;
Et dans l'ordre des lois que la paix nous impose,1300
Nous devions aspirer à sa possession
Par amour, par devoir, ou par ambition.
Nous avons donc aimé, nous avons cru vous plaire:
Chacun de nous n'a craint que le bonheur d'un frère;
Et cette crainte enfin cédant à l'amitié,1305
J'implore pour tous deux un moment de pitié.
Avons-nous dû prévoir cette haine cachée,
Que la foi des traités n'avoit point arrachée?
CLÉOPATRE.
Non; mais vous avez dû garder le souvenir
Des hontes que pour vous j'avois su prévenir,1310
Et de l'indigne état où votre Rodogune,
Sans moi, sans mon courage, eût mis votre fortune.
Je croyois que vos cœurs, sensibles à ces coups,
En sauroient conserver un généreux courroux;
Et je le retenois avec ma douceur feinte,1315
Afin que grossissant sous un peu de contrainte,
Ce torrent de colère et de ressentiment
Fût plus impétueux en son débordement.
Je fais plus maintenant: je presse, sollicite,
Je commande, menace, et rien ne vous irrite.1320
Le sceptre, dont ma main vous doit récompenser,
N'a point de quoi vous faire un moment balancer[988]:
Vous ne considérez ni lui ni mon injure;
L'amour étouffe en vous la voix de la nature:
Et je pourrois aimer des fils dénaturés!1325
ANTIOCHUS.
La nature et l'amour ont leurs droits séparés;
L'un n'ôte point à l'autre une âme qu'il possède.
CLÉOPATRE.
Non, non, où l'amour règne il faut que l'autre cède.
ANTIOCHUS.
Leurs charmes à nos cœurs sont également doux.
Nous périrons tous deux s'il faut périr pour vous;1330
Mais aussi....
CLÉOPATRE.
Poursuivez, fils ingrat et rebelle.
ANTIOCHUS.
Nous périrons tous deux s'il faut périr pour elle.
CLÉOPATRE.
Périssez, périssez: votre rébellion
Mérite plus d'horreur que de compassion.
Mes yeux sauront le voir sans verser une larme,1335
Sans regarder en vous que l'objet qui vous charme;
Et je triompherai, voyant périr mes fils,
De ses adorateurs et de mes ennemis.
ANTIOCHUS.
Eh bien! triomphez-en, que rien ne vous retienne:
Votre main tremble-t-elle? y voulez-vous la mienne?
Madame, commandez, je suis prêt d'obéir:
Je percerai ce cœur qui vous ose trahir;
Heureux si par ma mort je puis vous satisfaire,
Et noyer dans mon sang toute votre colère!
Mais si la dureté de votre aversion1345
Nomme encor notre amour une rébellion,
Du moins souvenez-vous qu'elle n'a pris pour armes
Que de foibles soupirs et d'impuissantes larmes.
CLÉOPATRE.
Ah! que n'a-t-elle pris et la flamme et le fer!
Que bien plus aisément j'en saurois triompher!1350
Vos larmes dans mon cœur ont trop d'intelligence;
Elles ont presque éteint cette ardeur de vengeance.
Je ne puis refuser des soupirs à vos pleurs;
Je sens que je suis mère auprès de vos douleurs.
C'en est fait, je me rends, et ma colère expire:1355
Rodogune est à vous aussi bien que l'empire.
Rendez grâces aux Dieux qui vous ont fait l'aîné:
Possédez-la, régnez.
ANTIOCHUS.
Oh! moment fortuné!
Oh! trop heureuse fin de l'excès de ma peine[989]!
Je rends grâces aux Dieux qui calment votre haine;1360
Madame, est-il possible?
CLÉOPATRE.
En vain j'ai résisté,
La nature est trop forte, et mon cœur s'est dompté[990].
Je ne vous dis plus rien, vous aimez votre mère,
Et votre amour pour moi taira ce qu'il faut taire.
ANTIOCHUS.
Quoi? je triomphe donc sur le point de périr!1365
La main qui me blessoit a daigné me guérir!
CLÉOPATRE.
Oui, je veux couronner une flamme si belle.
Allez à la Princesse en porter la nouvelle;
Son cœur, comme le vôtre, en deviendra charmé:
Vous n'aimeriez pas tant si vous n'étiez aimé.1370
ANTIOCHUS.
Heureux Antiochus! heureuse Rodogune!
Oui, Madame, entre nous la joie en est commune
CLÉOPATRE.
Allez donc; ce qu'ici vous perdez de moments
Sont autant de larcins à vos contentements[991];
Et ce soir, destiné pour la cérémonie,1375
Fera voir pleinement si ma haine est finie.
ANTIOCHUS.
Et nous vous ferons voir tous nos desirs bornés
A vous donner en nous des sujets couronnés.

SCÈNE IV.

CLÉOPATRE, LAONICE.

LAONICE.
Enfin ce grand courage a vaincu sa colère.
CLÉOPATRE.
Que ne peut point un fils sur le cœur d'une mère?1380
LAONICE.
Vos pleurs coulent encore, et ce cœur adouci....
CLÉOPATRE.
Envoyez-moi son frère, et nous laissez ici.
Sa douleur sera grande, à ce que je présume;
Mais j'en saurai sur l'heure adoucir l'amertume.
Ne lui témoignez rien: il lui sera plus doux1385
D'apprendre tout de moi, qu'il ne seroit de vous.

SCÈNE V[992].

CLÉOPATRE.

Que tu pénètres mal le fond de mon courage!
Si je verse des pleurs, ce sont des pleurs de rage;
Et ma haine, qu'en vain tu crois s'évanouir,
Ne les a fait couler qu'afin de t'éblouir.1390
Je ne veux plus que moi dedans ma confidence.
Et toi, crédule amant, que charme l'apparence,
Et dont l'esprit léger s'attache avidement
Aux attraits captieux de mon déguisement,
Va, triomphe en idée avec ta Rodogune,1395
Au sort des immortels préfère ta fortune,
Tandis que mieux instruite en l'art de me venger,
En de nouveaux malheurs je saurai te plonger.
Ce n'est pas tout d'un coup que tant d'orgueil trébuche:
De qui se rend trop tôt on doit craindre une embûche;
Et c'est mal démêler le cœur d'avec le front,
Que prendre pour sincère un changement si prompt[993].
L'effet te fera voir comme je suis changée.

SCÈNE VI.

CLÉOPATRE, SÉLEUCUS.

CLÉOPATRE.
Savez-vous, Séleucus, que je me suis vengée?
SÉLEUCUS.
Pauvre princesse, hélas!
CLÉOPATRE.
Vous déplorez son sort!1405
Quoi? l'aimiez-vous?
SÉLEUCUS.
Assez pour regretter sa mort.
CLÉOPATRE.
Vous lui pouvez servir encor d'amant fidèle;
Si j'ai su me venger, ce n'a pas été d'elle.
SÉLEUCUS.
Oh ciel! et de qui donc, Madame?
CLÉOPATRE.
C'est de vous,
Ingrat, qui n'aspirez qu'à vous voir son époux;1410
De vous, qui l'adorez en dépit d'une mère;
De vous, qui dédaignez de servir ma colère;
De vous, de qui l'amour, rebelle à mes desirs,
S'oppose à ma vengeance, et détruit mes plaisirs.
SÉLEUCUS.
De moi!
CLÉOPATRE.
De toi, perfide! Ignore, dissimule1415
Le mal que tu dois craindre et le feu qui te brûle;
Et si pour l'ignorer tu crois t'en garantir,
Du moins en l'apprenant commence à le sentir.
Le trône étoit à toi par le droit de naissance;
Rodogune avec lui tomboit en ta puissance;1420
Tu devois l'épouser, tu devois être roi!
Mais comme ce secret n'est connu que de moi,
Je puis, comme je veux, tourner le droit d'aînesse,
Et donne à ton rival ton sceptre et ta maîtresse.
SÉLEUCUS.
A mon frère?
CLÉOPATRE.
C'est lui que j'ai nommé l'aîné.1425
SÉLEUCUS.
Vous ne m'affligez point de l'avoir couronné;
Et par une raison qui vous est inconnue,
Mes propres sentiments vous avoient prévenue:
Les biens que vous m'ôtez n'ont point d'attraits si doux
Que mon cœur n'ait donnés à ce frère avant vous[994];1430
Et si vous bornez là toute votre vengeance,
Vos desirs et les miens seront d'intelligence.
CLÉOPATRE.
C'est ainsi qu'on déguisé un violent dépit;
C'est ainsi qu'une feinte au dehors l'assoupit[995],
Et qu'on croit amuser de fausses patiences1435
Ceux dont en l'âme on craint les justes défiances.
SÉLEUCUS.
Quoi? je conserverois quelque courroux secret!
CLÉOPATRE.
Quoi? lâche, tu pourrois la perdre sans regret?
Elle de qui les Dieux te donnoient l'hyménée?
Elle dont tu plaignois la perte imaginée?1440
SÉLEUCUS.
Considérer sa perte avec compassion,
Ce n'est pas aspirer à sa possession.
CLÉOPATRE.
Que la mort la ravisse, ou qu'un rival l'emporte,
La douleur d'un amant est également forte;
Et tel qui se console après l'instant fatal[996],1445
Ne sauroit voir son bien aux mains de son rival:
Piqué jusques au vif, il tâche à le reprendre;
Il fait de l'insensible, afin de mieux surprendre;
D'autant plus animé, que ce qu'il a perdu
Par rang ou par mérite à sa flamme étoit dû.1450
SÉLEUCUS.
Peut-être; mais enfin, par quel amour de mère
Pressez-vous tellement ma douleur contre un frère?
Prenez-vous intérêt à la faire éclater?
CLÉOPATRE.
J'en prends à la connoître, et la faire avorter;
J'en prends à conserver malgré toi mon ouvrage1455
Des jaloux attentats de ta secrète rage.
SÉLEUCUS.
Je le veux croire ainsi; mais quel autre intérêt
Nous fait tous deux aînés quand et comme il vous plaît?
Qui des deux vous doit croire, et par quelle justice
Faut-il que sur moi seul tombe tout le supplice,1460
Et que du même amour dont nous sommes blessés
Il soit récompensé, quand vous m'en punissez?
CLÉOPATRE.
Comme reine, à mon choix je fais justice ou grâce,
Et je m'étonne fort d'où vous vient cette audace,
D'où vient qu'un, fils, vers moi noirci de trahison,1465
Ose de mes faveurs me demander raison.
SÉLEUCUS.
Vous pardonnerez donc ces chaleurs indiscrètes:
Je ne suis point jaloux du bien que vous lui faites;
Et je vois quel amour vous avez pour tous deux,
Plus que vous ne pensez et plus que je ne veux:1470
Le respect me défend d'en dire davantage.
Je n'ai ni faute d'yeux ni faute de courage,
Madame; mais enfin n'espérez voir en moi[997]
Qu'amitié pour mon frère, et zèle pour mon roi.
Adieu.

SCÈNE VII.

CLÉOPATRE.