ARRIVÉ depuis peu de l'île de Corse, après y avoir résidé un an, je reçois de fréquentes questions sur l'état de ce département: déja j'ai satisfait à celles du conseil exécutif et du comité de défense générale sur ses moyens militaires et sur ses dispositions. Je me propose de présenter à la nation entière un tableau complet de cette portion d'elle-même, dont on l'occupe beaucoup et qu'elle connaît peu; mais ce travail exigeant du temps, et la notoriété de certains faits devenant de plus en plus urgente, je me suis déterminé à anticiper quelques résultats; je le dois d'autant plus, qu'appelé en Corse par une assemblée électorale pour régénérer le pays, je me trouve revêtu d'un caractère compétent; et qu'après avoir épuisé tous les moyens d'opérer le bien sans scandale, il ne me reste, pour demeurer digne de la confiance nationale dont j'ai été honoré, que de déchirer le voile de mensonge sous lequel un machiavélisme astucieux opprime la liberté du peuple corse, et dévore la fortune du peuple français. Je déclare donc, comme faits résultants d'une année d'observations:
1º Que la Corse, par sa constitution physique, par les mœurs et le caractère de ses habitants, diffère totalement du reste de la France, et que l'on n'en peut juger par la comparaison de tout autre département.
2º Que par la nature du gouvernement sous lequel ont vécu les Corses, ils ont contracté des habitudes vicieuses, participant de l'état sauvage et d'une civilisation commencée.
3º Que ne formant qu'une petite société de 150,000 ames, pauvre par le sol, divisée par haines de famille, agitée de passions d'autant plus violentes qu'elles circulent dans un cercle étroit, corrompue par le plus pervers des gouvernements, le gouvernement des Génois; asservie par le sceptre sévère des Français; la nation corse enfin, affranchie par la révolution, s'est trouvée, sans aucune, instruction préalable, saisie du droit de se gouverner; et que, par ressentiment et par esprit national, ayant chassé tous les employés français, les pouvoirs sont tombés aux mains des chefs de famille qui, pauvres, avides et inexpérimentés, ont commis beaucoup d'erreurs et de fautes, et les ont tenues secrètes par crainte et par vanité.
4º Que depuis trois ans il existe un système de mystère par lequel les députations, de concert avec le directoire du département, nous ont caché l'état intérieur de l'île, de peur, m'ont-ils dit, que si les abus étaient divulgués, la Corse ne fût décriée, et que la France ne se dégoûtât de sa possession. Or, les effets de ce système ont été de concentrer les places et les traitements dans les mains de quelques chefs de leur parenté, et d'attirer du trésor français un argent immense et mal employé.
5º Que par suite de ce système, les dépenses du département de Corse se trouvent portées au décuple de sa contribution; c'est-à-dire, que la Corse coûte annuellement plus 5,000,000, savoir:
| Pour le clergé séculier et pensionné | 1,298,423 fr. |
| Et ses biens ne valent pas 400,000 l. de capital. | |
| Pour le directoire de département et frais d'imprimerie | 115,930 |
| Et le conseil s'est alloué de son chef un traitement. | |
| Pour neuf directoires de district | 93,350 |
| Pour neuf tribunaux | 117,150 |
| Pour le tribunal criminel | 41,560 |
| Pour soixante-deux juges de paix et greffiers | 49,600 |
| Pour trente-cinq brigades de gendarmerie[77] | 150,000 |
| Pour enfants trouvés | 107,000 |
| Pour six députés à l'Assemblée nationale, les frais de poste compris. | 46,000 |
| Pour quatre régiments de troupes de ligne[78] | 2,200,000 |
| Pour quatre bataillons de garde nationale corse[79] | 900,000 |
| Total | 5,119,013 |
Et je ne compte ni les postes, ni les bureaux de santé, ni 115,000 liv. de secours extraordinaires en 1791, ni 60,000 liv. pour le marais de Saint-Florent, ni 40,000 liv. pour ceux d'Aleria, ni les frais de quatre bataillons nouveaux que le député Salicetti vient de faire créer, ni les 24,000 livres avancées à la commission dont il est le promoteur et le guide.
Et cependant les contributions foncières et mobilières ne se montent qu'à 300,000 liv., et elles sont arriérées de trois ans, et le conseil corse, en 1790, les a dénaturées et diminuées d'un tiers; et les rôles pour 91 ne sont pas exécutés dans plus de seize municipalités; car le 19 janvier dernier, il n'y en avait qu'un seul dans le district d'Ajaccio, quoique l'état de situation du 23 novembre, envoyé par le procureur-général-syndic Pozzo di Borgo, en atteste quatorze; et il n'y a point eu de contribution patriotique; et de tous les biens nationaux vendus il n'est rien rentré au trésor; et 200,000 liv. sont empruntées à la caisse du clergé; les patentes sont nulles; les douanes sont presque anéanties, excepté ce qu'il en faut pour payer les employés parents et amis; et la plupart des administrateurs sont débiteurs du trésor, et ils se tolèrent de l'un à l'autre tous les abus, n'exercent ni répartition, ni recouvrements, par ménagement de voix électives, par esprit de parti et de parenté; et ils crient que la Corse est pauvre, et ne pourra payer, quoique sous le régime antérieur, sans être foulée, elle rendît en charges de toute espèce, à la vérité en denrées, pour plus de 1,300,000 liv.; et tous ces fonds passent en Italie par l'abandon des douanes que le conseil du département a diminuées de moitié, etc., etc.
6º Malgré tant de fonds versés, les routes et les chemins sont sans réparations: les travaux publics n'ont coûté, en 1791, que 384 liv.; les traitements et salaires des ecclésiastiques et des juges sont habituellement arriérés de six mois; les assignats sont échangés à Toulon et à Marseille pour du numéraire, qui s'enfouit à Corté s'il ne s'y dissipe. La justice est sans activité; une seule exécution a eu lieu, quoique, depuis trois ans, il ait été commis plus de cent trente assassinats de vengeance et de guet-apens. Nul compte de finance n'est publié, à moins que l'on ne donne ce nom à un chaos de chiffres sans résultat, que le directoire vient enfin de faire imprimer pour 1791. L'on y trouve entre autres deux procureurs-généraux payés en même-temps, dont l'un, député, recevait encore d'autres gages; deux membres du directoire conservant leur traitements, quoique employés à une autre commission payée; mais l'on y cherche en vain la solde des cinquante gardes de son excellence Paoli[80], et l'emploi de tous les fonds que le premier conseil partagea à ses membres, à titre de commissions, etc., etc.
7º Il n'existe en Corse aucune liberté politique et civile; la citadelle de Corté est une Bastille où plus de 300 personnes ont été renfermées sans formalités; il n'y a pas de feuille publique circulant dans le département, les journaux français sont entendus de peu de personnes; il n'y a aucun libraire vendant des livres; il n'y a qu'une imprimerie entièrement soumise au directoire, par qui elle subsiste; les relations avec le continent sont lentes et interrompues jusqu'à deux mois de suite; les lettres sont habituellement interceptées par le directoire; nulle réclamation, nulle plainte ne peut parvenir par cette voie. Les élections se font toutes en armes, stylets, pistolets, souvent avec meurtre, toujours avec violence et schisme de la part de l'un des deux partis; le parti vainqueur accable et vexe l'autre dans la gestion de tous les pouvoirs dont il se saisit; les voix s'y mendient, s'y achètent, s'y calculent comme une denrée; elles s'y comptent par chefs de famille, parce que l'éducation, l'intérêt et le préjugé donnent aux Corses un dévouement si aveugle pour leurs chefs de parti et de parenté, qu'ils n'en sont dans les assemblées que les échos serviles. Ainsi j'ai vu deux assemblées générales de 400 personnes, dominées et mues par dix à douze chefs; ces chefs forment entre eux des ligues aristocratiques, au moyen desquelles ils se partagent, se disputent, se donnent les places et les traitements; ils se brouillent, se réconcilient avec une mobilité et une inconstance incroyable; mais la liberté de la multitude et l'argent du trésor français paient toujours les frais de leurs querelles. Dans l'assemblée qui a nommé à la convention, j'ai vu le parti des administrateurs l'emporter, en promettant aux électeurs de les payer en argent, et 80,000 liv. d'assignats furent converties, pour cet effet, en 45,000 liv. de numéraire. Jamais on ne tient compte des qualités requises par les décrets. Dans la dernière assemblée, plus de trente prêtres insermentés avaient voix; on y comptait plus de 150 ecclésiastiques, tous les électeurs militaires qui pouvaient contrarier Paoli ou plutôt ses moteurs; car depuis sa dernière maladie, il n'est plus que le prête-nom de quelques intrigants[81]: tous ces électeurs furent écartés, etc.
Les bornes de cette feuille m'arrêtent ici; j'ajoute seulement qu'en Corse l'industrie est nulle; on n'y a pas même des allumettes; tout vient du dehors, surtout de Gênes et de Livourne. L'agriculteur est misérable, quoique le sol soit très-fécond; la campagne est inhabitable, faute de sûreté habituelle; les paysans portent le fusil jusqu'en labourant; les propriétés sont sans cesse ravagées par les bestiaux vagabonds, ce qui dégoûte de toute culture, etc., etc.
Quant aux dispositions du peuple envers nous, je les peindrai par ce que j'en ai moi-même entendu dans mes voyages multipliés, où, recevant l'hospitalité la plus généreuse sous les toits des plus simples laboureurs et pasteurs, je recueillais leurs véritables sentimens. «La Corse est malheureuse, me disaient-ils, parce qu'elle est faible: Français, servez-nous d'appui, instruisez-nous; car nous sentons que l'instruction nous manque, et nous la désirons; et gouvernez-nous, car, avec notre esprit de parti, jamais un Corse ne rendra justice à un autre.» Le peuple a donc un vrai penchant pour la France; et j'ai tout lieu de croire que si les Russes ou les Anglais se présentent, ils seront mal reçus; s'ils prennent poste, ils ne le garderont pas, et ils dépenseront beaucoup d'argent. Mais par la raison que les Corses sont essentiellement divisés en deux partis, il suffira que l'un se dise français, pour que l'autre se montre opposant, surtout lorsque Paoli depuis deux ans, et maintenant les petits ambitieux qui veulent lui succéder, s'efforcent d'intéresser la vanité du peuple à être ce qu'ils appellent peuple indépendant. Et il faut avouer que les prétendus patriotes ont abusé et peut-être abuseront encore de l'autorité nationale, de manière à fomenter les mécontentements. Les moyens de ramener l'ordre sont néanmoins encore faciles; mais parce qu'ils doivent être employés en système complet, il ne m'est pas possible de les détailler.
Je sens que les vérités accumulées dans ce tableau vont soulever des passions irritables; déja le moyen ordinaire des attaques secrètes a été employé auprès d'un ministre, et en m'attribuant des motifs d'humeur et d'ambition mécontente, on en appelle aux trois commissaires comme suprêmes régulateurs. Sans doute leur rapport sera d'un grand poids; cependant, pour calculer les moyens d'instruction des deux Français, il est bon d'observer que leur collègue et interprète corse (Salicetti) a été député en 1789 et en même temps procureur-général-syndic, puis député à la Convention, puis revêtu de la commission actuelle qu'il a provoquée, et pour laquelle il a su s'attirer à lui presque seul la nomination de toutes les places dans les quatre bataillons qu'il va lever.
Il est vrai qu'avec cette force il doit renverser Paoli; mais la personne de Paoli n'est plus qu'un fantôme, et l'on s'est peut-être donné des obstacles eu lui présentant son rival. Au reste la marche des Corses est si incalculable, qu'il serait très-possible que tout s'arrangeât ou fût arrangé avec le procureur-général actuel, Pozzo di Borgo, moteur principal, et que nous en fussions quittes pour payer quatre nouveaux bataillons, qui, comme les quatres précédents, ne feront point de service, ne sortiront jamais de l'île, consommeront un million, sans être trois cents hommes, et cesseront d'être laboureurs sans devenir soldats. Quant à mon ambition mécontente, j'avoue que je regrette de n'avoir pu trouver en Corse la paix agricole que j'y cherchais, et de n'avoir pu conserver le domaine national où je comptais cultiver le coton, l'indigo, le café et le sucre, et ouvrir la carrière d'une industrie et d'un commerce nouveau sur cette mer Méditerranée, si mal connue, si négligée, et pourtant si riche, qu'elle seule pourrait nous dédommager de l'Amérique perdue; mais tout le peuple corse m'est témoin que depuis trois ans personne ne jouit chez lui du bonheur champêtre que j'ai désiré; et quant à l'admission au conseil du département, où l'intérêt national m'ordonnait d'arriver, l'on croira difficilement en France que j'aie de l'humeur d'avoir été repoussé d'un pays où les motifs publics de ma défaveur ont été de passer pour un hérétique, comme auteur des Ruines, et pour observateur dangereux, à titre de Français; ce qui néanmoins n'a point diminué mon désir d'être utile à un peuple que son heureuse organisation et son respect singulier pour la justice rendent capable de recevoir, mais non de se donner un bon gouvernement.
MON CHER COLLÈGUE,
EN composant mon livre de l'Alphabet européen, dont vous approuvez les principes; en méditant sur la nature et les éléments de l'alphabet en général, je suis naturellement arrivé à me demander quels ont pu être les premiers motifs de cette invention vraiment singulière, quelle série d'idées a pu y conduire l'esprit du premier auteur; et de suite le nom de Kadmus s'est offert à ma pensée. Je n'ai pas eu besoin de beaucoup de réflexions pour me convaincre, malgré le dire des poëtes et des historiens, que jamais un tel personnage n'exista comme homme: il suffit d'avoir lu l'extravagante légende de ses actions, pour y reconnaître une de ces fables sacrées, de ces énigmes cabalistiques que les anciens astrologues se firent un devoir et un plaisir malin de composer, pour dérober au vulgaire profane les secrets de leur science, ainsi qu'ont fait depuis eux, et sur leurs traces, les chercheurs d'or par la science d'alchymie; mais le soupçon me vint que quelque date chronologique aurait pu se glisser dans ces fictions, et pourrait s'en extraire par analyse: j'ai donc relu la fable de Kadmus dans les anciens mythologues, et dans leur ingénieux interprète moderne[82]. Par un cas bizarre, tandis que je cherche un objet qui m'échappe, un autre, que je ne cherche pas, s'offre à moi, et stimule ma curiosité: ce sont des auteurs grecs qui me parlent, et leurs récits sont mêlés de mots et de noms barbares qu'ils n'entendent pas; j'analyse ces mots, et j'en trouve un nombre de pur langage phénicien, ayant un sens tout-à-fait convenable au sujet: ce cas n'est pas neuf, on l'a déja remarqué, vous le savez, dans plusieurs fables mythologiques; mais ici, comme là, il donne lieu à des inductions qui me semblent neuves et dignes d'intéresser les amateurs de l'antiquité.
Avec eux, mon cher collègue, vous m'accorderez que l'idiome phénicien a été, comme l'hébreu, le chaldéen, le syrien, l'un des nombreux dialectes de cet antique et vaste langage arabique qui, de temps immémorial, règne dans la région sud-ouest de l'Asie: par cette raison, l'on a déja dit: «Kadm-os signifie orient, oriental.» Il est vrai; mais j'observe d'abord que pour la Grèce, un homme venu de Tyr et de Thèbes d'Égypte, eût été un méridional et non un oriental, surtout lorsque sa peau noire l'eût classé parmi les Africains, si différents des naturels de l'Asie mineure; ensuite, on ne peut me nier que ce même Kadm-os ne signifie tout ce qui marche en tête, qui précède, qui annonce, qui est héraut, tous sens spécialement appropriés à Mercure, héraut des dieux, chef de la grande procession égyptienne (décrite par Clément d'Alexandrie, etc.). Or, comme Mercure, sous ses noms d'Hermès, Thaut, etc., est chez les anciens, même dans Sanchoniathon, l'inventeur des lettres, il y a lieu de croire qu'ici Kadmus n'est que l'une de ses formes, l'un de ses équivalents. Toujours est-il vrai que le mot est phénicien; et, en ce moment, cela suffit à mon but.
Kadm-os est fils d'Agenor, roi de Tyr. En grec, Agenor est le fort, qualité spéciale d'Hercule bien reconnu pour être le soleil, et aussi pour être le dieu qui régnait à Tyr. En phénicien, nour est la lumière; ag n'offre pas de sens connu; mais il a pu en avoir un qui s'y adaptait.
Kadm-os a pour sœur Europe: cette prétendue femme est enlevée par un taureau blanc (comme la lumière), lequel est une métamorphose de Jupiter-Soleil, à l'équinoxe du printemps. Le taureau ravisseur traverse rapidement la Méditerranée, et porte sur son dos la princesse Europe aux contrées du couchant qui en prennent leur nom.
L'on est d'accord qu'Europe est la lune; j'ajoute spécialement cette lune, qui, à l'époque où le taureau fut le signe équinoxial du printemps, formait avec lui une conjonction d'un caractère particulier. Dans la même année où le soleil au printemps s'était levé dans le signe du taureau, il se couchait à l'automne, dans celui de la balance: alors la lune du mois arrivait à son plein, se levait le soir dans le signe du taureau, placée comme sur son cou ou sur son dos: c'était une importante affaire pour les astrologues et pour le peuple astrolâtre. Toute la nuit on voyait la navigation aérienne de ce couple de dieux qui, arrivés à l'horizon du couchant, étaient censés aux confins de la Méditerranée. En phoenico-hébreu, m'arab est le couchant; le radical (àrab,) qui est ici en régime, a pu être substantif, et former précisément oroub. Nous allons voir un autre sens.
Ce taureau équinoxial, qui ouvrit l'année avant le belier aries, depuis l'an 4600 jusqu'à l'an 2428, a joué le plus grand rôle chez les anciens. Au Japon, son image subsiste, ouvrant l'œuf du monde avec ses cornes d'or. En Italie, les poëtes ont dit, à la vérité bien hors de date[83]: Candidus auratis aperit cum cornibus annum. Ce taureau fut le bœuf osyr-is, prononcé osour par les Grecs; et en phénicien, héſour[84] est le taureau. Il fut aussi le bœuf bacchus, qui, en ce moment, est le nôtre. On n'a point expliqué ce nom (bacchus); Plutarque nous dit que les femmes grecques d'Élis chantant ses hymnes antiques, en terminaient les strophes par les mots répétés digne taureau, digne taureau. Ce digne est une épithète singulière: en phénico-hébreu, digne se dit ïâh; le grec, qui n'admet pas l'h, y substitue le x, qui est une autre aspiration plus forte, et dit ἱακΧος qui est le latin iacchus; mais, si l'u et l'i latins se sont quelquefois échangés, comme dans optimus, maximus, on aura pu prononcer uacche, υαχΧι; et, vu la fraternité de ue et de be, l'on voit éclore bacchus. N'est-il pas singulier que son féminin signifie la vache; bacca, vacca? De manière que ce mot, vieux latin, serait venu de l'étranger avec la religion même.
Une épithète constante de Bacchus-Soleil est pater, père, ïaô-piter; en phénicien, père se dit abou. Or, comme b devient vé aussi facilement que a devient é, le fameux nom d'évôé n'a pu être que ebou-i, mon père.—Et pourquoi toujours liber (pater)? Je réfléchis, et je trouve que libre est synonyme de dégagé de liens, même de vêtements; or, en phénicien, un même mot radical (nàtàr) signifie à la fois danser, être dégagé de vêtements, être libre de ses membres: solutus vestibus; or, dans un pays chaud, la danse, en temps de vendange, même la nuit, a exigé des membres libres: nunc est saltandum, nunc pede libero pulsanda tellus. De ces idées et de ces expressions physiques est venu notre mot abstrait dissolu: solutus.
Mais pourquoi un bœuf symbole et dieu des vendanges? Parce qu'à cette ancienne époque séculaire, lorsque le soleil du printemps s'était levé dans le taureau qu'il masquait, le soleil d'automne, couché dans la balance pendant trente jours, livrait le ciel nocturne à ce même taureau, dont les brillantes et nombreuses étoiles semblaient présider aux jeux d'un peuple qui se délassait de la chaleur du jour, par le repos ou la danse, à la fraîcheur de la nuit. En un tel climat, on sent que la lune d'un tel mois dut être une divinité douce, gracieuse, propice. Or, le mot phénicien ăreb ou ŏrob, d'où doit venir Europe, a ces divers sens, et de plus celui de passer la soirée. Ici se trouve le point de parenté de la princesse Europe avec la vache ïo enlevée aussi par le taureau de ïupiter; car, ce mot ïo n'est que le phénicien ïah signifiant digne, convenable, beau (la belle lune conjointe au taureau; donc sa femme, donc une vache).
Voilà donc sans cesse et de tous côtés des mots phéniciens. Ce n'est pas tout: Kadmus, courant (dans le ciel) après Europe, arrive à un antre, à une caverne, appelés ărimé, où l'impie Typhon a surpris et détient la foudre de ïu-piter désarmé. Pour ravir à Typhon cette foudre, le dieu concerte avec Kadmus une ruse pour l'exécution de laquelle celui-ci se dépouille, se met nu, et prend d'autres vêtements. La ruse réussit: mais il en résulte un fracas terrible dans la nature. Or, en phénicien, le mot ărimé par aïn signifie ruse, nudité: si le grec en supprime, selon sa coutume, un h initial (l'h dur), ce serait haram ou harim, qui signifie lieu d'anathèmes, de destruction, de dévastation; cela convient également: le poète phénicien a pu jouer sur ces homonymes.
Après avoir établi l'ordre ou l'harmonie, dont on fait une déesse, Kadmus, qui l'épouse, veut immoler une vache (devenue inutile: elle a fini le mois); il a besoin d'eau pour le sacrifice[85]: il la cherche à la fontaine Dirkê, laquelle est défendue ou gardée par le dragon du pôle. En grec, dirkê signifie fontaine: pourquoi ce pléonasme, la fontaine fontaine? Ne serait-ce pas que dirkê serait un mot propre conservé du poème original phénicien? Je trouve en phénicien le mot irk, qui, mis en régime génitif, prend le d syriaque et devient dirkê: or, irk signifie à la fois cuisse, fût de colonne et de chandelier, gond de porte et de plus le pôle; car l'hiérophante Jérémie, parlant des Scythes venus du nord au temps de Josias et de Kyaxares, dit en propres termes: Un peuple est venu de Safoun (le nord); une grande nation est éclose des cuisses de la terre[86]. Une telle figure semble bizarre dans nos mœurs; mais si l'on considère que la forme de la cuisse est celle d'un fût légèrement conique, en pain de sucre; que cette forme fut celle de l'essieu dans les chars anciens; que dans le ciel le point polaire a toujours été pris pour un essieu autour duquel tournent diverses constellations comme des roues (septem triones, char de David): on reconnaîtra qu'ici, comme partout, l'expression et l'idée de l'hébreu sont tirées de la simple et grossière observation de la nature. Toujours est-il vrai que nous avons coïncidence absolue de mots et de choses. Et vous-même, mon cher collègue, n'allez-vous pas, à mon appui, observer que dans l'antique idiome du sanskrit, dans cette langue d'un peuple scythe que l'Égyptien même reconnut pour légitime rival d'antiquité[87], n'allez-vous pas observer que cette fameuse montagne Mêrou n'est autre que la cuisse et le pôle du nord?
Ce n'est pas tout; nous avons ici la clef d'une autre énigme que personne n'a encore résolue. Selon les mythologues, ïupiter cacha dans sa cuisse le jeune Bacchus, né ayant terme (au début du 7e mois): supposons que parmi les douze maîtresses de ïupiter, c'est-à-dire parmi les douze lunes que le soleil visite chaque année, celle du solstice d'été ait conçu un génie-solaire destiné à quelque rôle astrologique; ce génie, arrivé au solstice d'hiver, n'a encore que six mois de gestation, et cependant, comme tout soleil, il est censé faire ici une naissance qui commence sa carrière annuelle. Le poète n'a-t-il pas pu feindre qu'étant alors comme caché dans le pôle (austral), il a été caché dans la cuisse du ciel (ïou-piter), et cela pendant les trois mois qui lui restaient pour atteindre l'équinoxe du printemps où naît le Bacchus au pied de bœuf? Ce Bacchus est ici fils de Sémélé, fille de Kadmus: né près d'un serpent, il prend le nom de Dio-nusios. En phénicien, nahf et nuhf signifie serpent (dieu du serpent). Selon Dupuis, Kadmus n'est autre chose que la constellation du serpentaire, où est peint un génie tenant un long serpent, d'où lui vient en grec son nom Ophiuchos. Mais ceci vient de plus loin que du grec; car, si ophis, en cette langue, signifie serpent, le phénicien ăphă et ŏphè a le même sens, et a dû l'avoir antérieurement.
Un autre nom du serpent en général est, en phénicien, rmſ ou remeſ. Si on lui joint l'article he (le), on a hermeſ (le serpent), qui est le nom de Mercure, en grec, où il n'a aucune racine, et Mercure-Hermès, qui tient un caducée formé de deux serpents, et qui est l'inventeur des lettres, se trouve encore identique à Kadmus-Serpentaire.
Celui-ci, continuant ses courses (célestes), arrive au sommet d'une haute montagne; il y bâtit Thèbes l'Égyptienne, selon les uns; la Béotienne, selon les autres; ni l'un ni l'autre, selon le narrateur lui-même: car le poète Nonnus, copiste des ancients[88], indique clairement que cette ville est le ciel quand il dit que sa forme est ronde; qu'elle a pour porte sept stations qui ont les noms des sept planètes; et pour distributions quatre grandes rues qui se terminent aux quatre points cardinaux, etc. Mais qu'est-ce que ce nom Thèbes qui, en grec, ne signifie rien? J'observe qu'il est toujours au pluriel Thèbai, Thebæ, jamais au singulier. Le th répond à plusieurs lettres phéniciennes, entre autres au tsade, ou sâd, et au schin. Le mot phénicien sabâ signifie tout ce qui brille, comme les étoiles, dans la nuit, comme les armes, dans le champ de bataille: les Sabiens, adorateurs des étoiles, en tirent leur nom; ce serait donc la ville des Luminaires; la ville des étoiles.
D'autre part, ſebă (par schin) et ſebăï signifie sept, et s'entend spécialement des sept planètes et sept sphères: ce serait donc la ville des planètes (la Céleste), nom essentiellement pluriel, et tout-à-fait dans les mœurs des anciens astrolâtres. Cette Thèbes du ciel aurait été le modèle des Thèbes terrestres distribuées à son imitation, comme le fut plus tard l'idéale Jérusalem des prophètes. Je me hâte d'achever.
Selon nos Phéniciens, Kadmus combat le dragon populaire, le tue, lui ôte les dents qu'il sème en des sillons (labourés par le bœuf): ces dents deviennent des hommes armés qui d'abord l'accompagnent, puis s'entre-tuent, excepté cinq qui survivent. D'autres disent que «ces êtres, nés des sillons, sont des serpents que lui-même moissonne à mesure qu'ils naissent.» On sent bien que ces folies sont un logogriphe donné à deviner. La clef consiste en ce que les mots phéniciens ont habituellement plusieurs sens dont le poëte a fait des équivoques, de vrais calembours. Ainsi, sen, dent, signifie aussi année, seneh:—[)a]wnah; silon, au pluriel awnaut, est de la famille de [)a]wn, le temps; de [)a]ïn, tout ce qui est rond, œil, fontaine, soleil, cercle, d'où est venu le latin ann-us, annulus, anneau. Le sens précis n'est pas clair; mais l'on aperçoit que les dents du dragon sont les jours de l'année, qui s'entre-tuent ou qui sont tués à mesuré qu'ils naissent, excepté cinq qui sont les cinq épagomènes, placés hors du nombre trois cent soixante dont se composa l'année ancienne. Si Kadmus combat, vainc, tue le dragon polaire, c'est que vaincre signifie surmonter, être au-dessus; que tuer c'est mettre à sa fin, terminer; choses qui arrivaient dans le cours de l'année de la part de l'une des constellations sur l'autre. L'essentiel pour mon but est que nous reconnaissions sans cesse des mots phéniciens; et l'on voit qu'ils abondent de toutes parts.
Fort bien, me dites-vous, mon cher collègue; mais quel est le rapport final de tout ceci à l'alphabet? Le voici.
S'il est prouvé que les fables et drames mytho-astrologiques, à nous transmis par les Grecs, sont remplis de mots appartenants au langage de la Basse-Asie, chaldéo-phénico-arabe; que ces mots donnent habituellement des sens explicatifs et appropriés au sujet; que les lieux et les personnages de ces drames appartiennent le plus souvent à ces mêmes contrées: n'a-t-on pas droit de conclure que primitivement les fables et drames ont été composés en langue phénico-arabe; 2º qu'ils y ont formé des poëmes plus où-moins réguliers du genre des pouranas, chez les Indiens; 3º que les plus anciens Grecs connus, tels qu'Orphée, Musée, etc., n'ont été que des traducteurs ou compilateurs de ces poëmes, que les échos de ces compositions dont ils ont pu quelquefois ne pas bien saisir le sens; 4º que de la part des Asiatiques, l'existence de ces poëmes phéniciens-syriens-chaldéens, en indiquant un degré de civilisation très-avancé, prouvé en même temps, d'une manière positive, l'usage déja ancien de l'alphabet, attendu que les hiéroglyphes sont incapables d'exprimer la pensée dans ces minutieux et pourtant indispensables détails grammaticaux?—Maintenant, ajoutez que la contexture de ces récits poétiques suppose des observations et des notions astronomiques compliquées, lesquelles de leur côté supposent l'existence non interrompue d'une ou de plusieurs nations agricoles qui ont été conduites et presque forcées à ce genre d'études par le puissant motif de leurs besoins de subsistance et de richesse.—De ceci résulte pour nous un intéressant problème à résoudre: savoir, «à quelles époques ont pu être composés ces récits poétiques, ces pouranas chaldéo-phéniciens.» Il me semble que l'on pourrait arriver à cette connaissance par l'examen des positions respectives des astres et des planètes que décrivent avec détail les auteurs. Par exemple, dans ce poëme de Kadmus, il est clair que le taureau est placé signe équinoxial: ce qui déja porte la date au-delà de 2428 ans avant notre ère. Ensuite, si l'on suppose que la projection du taureau, dans les trente degrés de son signe, ait été jadis la même qu'aujourd'hui (ce dont je doute)[89], il en résultera que pour obtenir les conjonctions de la pleine lune sur son dos, telles qu'elles sont citées, il faut remonter dans le signe au moins dix degrés; ce qui produit environ 700 ans, et nous mène à 3100 ans pour le moins.—Je sais que l'on peut faire beaucoup d'objections à mon hypothèse; mais, si elles ne se fondaient elles-mêmes que sur d'autres hypothèses, la question serait renvoyée au tribunal du bon sens, qui la déciderait par le calcul des probabilités les plus naturelles. Je suis loin de penser, comme Pline, que les lettres syriennes ou assyriennes existent de toute éternité; mais je suis également loin de les croire aussi récentes que le prétend une école moderne. Si mes rêveries sur ces matières vous semblent dignes d'intérêt, je pourrai vous exposer, un autre jour, par quels motifs je suis porté à croire que l'alphabet phénicien a pu être, sinon inventé, du moins rédigé en système, entre les quarante et quarante-cinquième siècles avant notre ère; qu'il a dû être répandu chez les Pélasges et chez les Grecs plus de dix-huit générations avant le siége de Troie, par conséquent bien avant le faux Kadmus, du quatorzième siècle; enfin qu'il a dû être précédé de systèmes d'écriture fondés sur des principes différents, tels que les hiéroglyphes et les caractères du genre chinois.
Paris, 15 juin 1819.
C.-F. VOLNEY.
Contenant diverses questions historiques, proposées comme problèmes à résoudre.
MON CHER ET HONORÉ COLLÈGUE,
Dans ma précédente, j'ai dit qu'en étudiant l'histoire des alphabets, je trouve des raisons de croire que le phénicien, qui me semble leur souche commune, n'a pas dû être inventé plus tôt que le quarante ou le quarante-cinquième siècle avant notre ère. Je n'ai pas de preuves directes de mon hypothèse, (notez, je vous prie, qu'en histoire je n'ai que des hypothèses): comment citerais-je des témoins? quand l'écriture alphabétique n'existait pas, quel moyen eût pu noter qu'elle venait de naître? Me dira-t-on que l'hiéroglyphique existait? Je le crois; mais l'hiéroglyphe ne précise aucun fait, n'analyse aucune idée: ses tableaux complexes, pour s'expliquer, veulent la parole.—Me dira-t-on que l'écriture alphabétique naquit subitement? cela est contre nature; et de plus une telle invention si brusque eût été repoussée par des habitudes régnantes; n'est-ce pas le sort de toute nouveauté? n'est-ce pas la nature de l'homme? Le vieillard, las et paresseux, l'adulte, orgueilleux et passionné, changent-ils subitement leurs idées pour se rendre écoliers de doctrines nouvelles?
Quand j'examine l'histoire des innovations, je trouve qu'elles s'établissent dans le monde flot à flot de génération. Une opinion naît, la génération mûre la repousse: la génération naissante, non imbue de préjugés, l'examine et l'accueille; il y a fluctuation et combat dans ce premier degré: quand la génération mûre est éteinte, la nouvelle opinion règne jusqu'à ce qu'une suivante vienne l'attaquer. Quant à sa formation, c'est le besoin qui invente; c'est l'utilité ou l'usage qui consolide. Cette gradation a dû être celle de l'écriture alphabétique. Vouloir qu'un art si subtil en sa théorie, si compliqué, si lent en sa pratique, se soit établi en peu d'années, ne peut être qu'une hypothèse de collége: sans doute, pour concevoir l'idée élémentaire de représenter le son de la parole, par de petits traits fixés sur un corps solide, il n'a fallu qu'un instant, qu'une heureuse inspiration; mais, de cet élément à ses conséquences, quelle série d'opérations, et d'idées graduelles et successives!—Étudier chaque son en particulier, distinguer la voyelle de la consonne, classer l'aspiration, définir et constituer la syllabe!... Il faut s'être occupé soi-même de la chose pour en sentir toutes les difficultés, surtout alors qu'aucun maître antécédent ne servait de guide sur cette matière: combien de tâtonnements, avant d'avoir rien établi de fixe!
Supposons que l'inventeur se soit fait une première esquisse de système, un premier essai d'alphabet, que de temps pour s'en inculquer l'habitude! Voyez le temps qu'il faut à nos enfants, seulement pour l'apprendre! Lorsque cet homme a eu des disciples, que de temps encore pour les habituer! Oui, pour établir cet art, pour le divulguer, pour l'amener à une usuelle pratique, il a fallu un laps de temps capable de faire perdre de vue ses auteurs. Voyez ce qui est arrivé pour l'art de l'imprimerie, qui, comparativement, n'est qu'un mécanisme simple et grossier; combien de recherches n'a-t-il pas fallu, de nos jours, pour acquérir des notions claires ou approximatives sur son berceau!
C'est en calculant toutes ces données que je raisonne sur l'époque de l'apparition de l'alphabet et de l'art d'écrire; je me dis: «Si, avant l'écriture alphabétique, il n'a existé aucun moyen de fixer, de conserver la mémoire précise et détaillée d'aucun fait historique ou physique, ne s'ensuit-il pas que, remontant dans l'échelle de l'antiquité, là où nous cesserons de trouver aucun récit de ce caractère, nous aurons le droit de dire que l'écriture n'était pas encore usitée? Or, si nous trouvons que dans les récits astronomiques déguisés sous les formes de la mythologie, aucun récit précis et détaillé ne remonte au delà de l'époque où le taureau était signe équinoxial du printemps, n'avons nous pas le droit de dire que l'alphabet phénicien n'a pas été inventé avant cette époque, c'est-à-dire, plus tôt que le quarante ou quarante-cinquième siècle avant notre ère?»
Cette opinion aurait besoin, sans doute, de beaucoup de développements; il ne peuvent trouver ici leur place; mais ils sont devenus dans ma pensée le sujet d'un travail de longue haleine dont j'ai déja distribué les chapitres: et parce que ce premier aperçu de mes idées peut en faire naître d'autres encore plus justes chez les savants qui se livrent à ce genre d'étude, je prends cette occasion de les déposer ici en forme de questions, comme autant de sujets de dissertation:
1º Si, comme nous l'apprennent les anciens savants, par l'organe de Strabon[90], le langage de tous les peuples de la presqu'île arabe jusqu'aux confins de la Perse et de l'Arménie, ne fut qu'un même langage[91], modifié en dialectes, «lequel de ces dialectes doit-on considérer comme le plus ancien, comme le plus voisin de la souche originelle?»—(Cette identité posée par Strabon décide la question secondaire entre l'arabe, l'hébreu, le syriaque, le chaldaïque, le phénicien, etc.)
2º Sur ce terrain, grand comme les deux tiers de l'Europe, comment tant de peuplades diverses, les unes sédentaires, agricoles, les autres errantes, partie sauvages, partie pastorales, la plupart ennemies et souvent en guerre, comment ont-elles pu s'entendre à parler un même langage, construit sur les mêmes principes, composé des mêmes éléments?
3º Si, comme il est vrai, cette identité indique un foyer primitif et unique de population, dont la surabondance aurait formé des colonies émigrantes, des essaims successivement conquérants,—où doit-on placer ce foyer primitif?
4º Si, comme il est vrai, la formation et surtout le développement du langage ne peuvent avoir lieu que dans une société dont les membres sont en contact particulier, en communication habituelle d'idées et d'actions;—un tel état de choses peut-il avoir eu lieu ailleurs que chez un peuple agricole, qui progressivement se compose un édifice de besoins, d'arts, de sciences, d'idées en tout genre, et par conséquent l'accompagne d'autant de signes parlés nécessaires à tout exprimer?
5º Peut-on admettre que des peuplades errantes d'hommes chasseurs ou pêcheurs, ou même pâtres, qui, par la nature de leurs habitudes, sont bornés à un cercle étroit d'actions, d'idées et de besoins, chez qui les divisions, les dispersions sont faciles à raison des guerres, et par conséquent les interruptions de lignées et de traditions; peut-on admettre que de telles peuplades aient eu la capacité, la possibilité d'inventer et de construire un système de langage, dont la construction nous présente un système d'idées à la fois étendu et régulier?
6º Admettant que de premiers et simples rudiments de langage aient été formes par une famille sauvage qui a prospéré, et qui, fixée sur un sol fécond, y est devenue une nation agricole, populeuse et puissante, en quelle contrée de l'Iemen, de la Syrie ou de la Chaldée, doit-on placer cette nation originelle, ce foyer premier?
7º Supposons que ce soit la presqu'île du Tigre et de l'Euphrate, cette contrée babylonique qu'Hérodote compare pour la fertilité et la population au Delta d'Égypte; alors qu'une société nombreuse et civilisée y eut un langage développé, même savant, n'éprouva-t-elle pas chaque jour le besoin d'un moyen quelconque de fixer ses souvenirs, de conserver, de transmettre ses idées?—quel a pu être ce moyen le plus simple, le plus naturellement présenté à l'esprit? a-t-telle procédé par la méthode hiéroglyphique qui est la représentation des idées par images et figures, ou par la méthode alphabétique qui est la représentation des sons par des traits conventionnels, du genre algébrique?
8º Si, dans l'action de parler, chaque mot fait apparaître à l'esprit l'image d'un objet; si, pour deux hommes de langage différent et qui ne s'entendent point, le premier moyen est de dessiner l'un devant l'autre la figure des objets dont ils veulent parler, ne s'ensuit-il pas que l'écriture dite hiéroglyphique a été ce premier moyen naturel? Et lorsqu'on la trouve employée également chez les Égyptiens, les Mexicains, les Chinois et divers sauvages, ce fait général n'est-il pas une preuve et une confirmation de cette opinion?
9º En quelle circonstance a pu naître l'écriture alphabétique, si différente de l'hiéroglyphique, puisqu'au lieu des idées elle peint les sons? Si les inventions compliquées et abstraites ne sont le produit que des besoins habituels chaque jour plus sentis, par quelle classe d'hommes a été plus senti le besoin de peindre la parole, de fixer le son qui retrace les idées?
10º Supposons une classe d'hommes livrée au négoce, obligée de traiter avec des peuplades diverses, dont, au premier abord, elle n'entend point le langage; cette classe d'hommes marchands n'aura-t-elle pas le besoin journalier et pressant de retenir plus ou moins de mots de ces langues, pour s'en faire expliquer le sens, quelquefois très-important à sa sûreté, et pour s'en servir elle-même à l'occasion?—Or, comme pour ces marchands voyageurs, les sons étrangers, les mots barbares ne portent avec eux d'abord aucune valeur, n'expriment aucune idée, leur attention ne sera-t-elle pas spécialement fixée sur le matériel de la parole, sur le mécanisme du son et de la prononciation? L'écriture alphabétique aura donc été inventée par des marchands voyageurs?
11º Cela posé, le témoignage de l'histoire ne vient-il pas se joindre à la logique du raisonnement pour attribuer l'invention de l'écriture alphabétique aux Phéniciens, essentiellement marchands et négociants, par navigation et par caravane, et cela de temps immémorial?
12º Étant admis que l'invention de l'écriture alphabétique appartienne aux Phéniciens, alors que le langage de ces Phéniciens dérive de la grande souche arabico-chaldéo-syrienne, l'adoption et la propagation de l'alphabet chez tous les peuples parents, n'est-elle pas devenue une conséquence naturelle de son invention? et alors cette race d'hommes, cette masse de peuples n'a-t-elle pas acquis un moyen spécial de faire des progrès dans les sciences et la civilisation?
13º Étant donné un premier voyageur ingénieux, qui conçut l'idée-mère d'attribuer des signes matériels aux sons élémentaires de la parole, comment procéda-t-il pour établir la forme des lettres? Par exemple, pour peindre le son A, n'a-t-il pas dû prendre un mot de sa langue où ce son fût employé, et dire: La figure que voici représente le son A, tel qu'il est prononcé dans tel mot, par exemple, dans Alef?
14º Maintenant, si le nom de chaque lettre de l'alphabet phénicien commencé par la lettre qui sert à l'épeler; par exemple Alef pour A, Beit pour B, Dalet pour D, Mim pour M, Ras pour R, etc., n'est-il pas apparent que l'auteur s'en est fait une règle générale qui réellement est naturelle et commode?
15º Si les vingt-deux mots appellatifs des vingt-deux lettres de l'alphabet phénicien désignent chacun un objet physique déterminé et palpable, tel que bœuf, maison ou tente, porte, chameau, tête, etc., ne peut-on pas soupçonner que la figure primitive de chaque lettre a été celle de l'objet désigné, réduite à ses lignes principales? Et si ce soupçon trouve son appui dans la figure de plusieurs lettres, telles que celle de Ain, qui est un rond, trait principal de l'œil, dans celle de Alef qui paraît avoir été une tête de taureau, dans celle de Dalet qui est la porte triangulaire d'une tente, dans celle de Mim qui peint l'ondulation des flots, ne peut-on pas croire que les autres figures ont été altérées par le laps du temps, de même que les lettres phéniciennes à nous connues se sont altérées en devenant lettres grecques et latines dans l'Occident, lettres chaldéennes, palmyréniennes, syriennes carrées ou estranguelo, et enfin arabes actuelles?
16º Si, d'une part, l'alphabet phénicien a été construit sur un principe syllabique, c'est-à-dire, que la consonne peinte seule, exprime pourtant la voyelle nécessaire à sa prononciation;—et si, d'autre part, la différence entre les dialectes parlés de la souche commune, consiste en cette voyelle qui varie selon chacun d'eux, cette corrélation de principes entre la langue et sa peinture ne devient-elle pas un indice de l'origine phénicienne, attribuée à l'alphabet que l'on nous donne sous ce nom?
17º Si, dans l'Inde moderne, les dix-huit ou vingt alphabets actuels, dérivés de l'antique sanskrit, sont tous, comme leur modèle, construits sur le principe syllabique, ne serait-ce pas un motif de croire que primitivement l'alphabet sanskrit a eu un type phénicien, et cela surtout si la langue sanskrite n'est pas elle-même construite syllabiquement, d'une manière aussi positive que l'arabico-phénicienne?
18º Dans l'alphabet phénicien, s'il n'existe aucun ordre régulier de voyelles, de consonnes, d'aspirations; si tous ces éléments y sont pêle-mêle, n'est-ce pas une raison suffisante de penser que ceux qui l'ont dressé n'ont point fait une étude, n'ont point eu une connaissance approfondie de la chose, mais qu'ils ont agi mécaniquement, d'après une routine que dicta le besoin? Quand nous voyons la lettre et voyelle A placée sans aucun motif apparent en tête des autres lettres, et quand le nom de cette voyelle (Alef) signifie taureau; si sa figure est ou a été une tête de taureau en croquis, du genre de ces autres croquis qui peignent les signes astronomiques, ne pourrait-on pas soupçonner qu'à l'époque où furent rangées les vingt-deux lettres, le taureau occupait la tête des douzes signes du zodiaque, et qu'un motif astrologique, si général chez les anciens, est entré pour peu ou beaucoup dans le placement de cette lettre?
Alors l'établissement de l'alphabet ne serait-il pas indiqué à l'époque où le taureau était le signe du printemps, c'est-à-dire, vers le 40 ou 45e siècle avant notre ère?
19º Parmi les monuments d'écriture que fournissent les découvertes récentes en Égypte, laissant à part les hiéroglyphes, en existe-t-il quelqu'un qui précède cette date? et si l'on prouve qu'il en existe, pourra-t-on en induire quelque objection contre ce que j'ai dit, tant qu'il ne sera pas prouvé que ces écritures égyptiennes sont réellement alphabétiques, comme la phénicienne, et non pas un abrégé d'hiéroglyphes, comme la chinoise?
20º Si les premiers Chinois n'ont inventé leur écriture que vers le 28e ou le 29e siècle avant notre ère, ne peut-on pas dire que, dans l'état d'isolement et de séparation où vivaient alors tous les peuples, l'alphabet phénicien n'avait pas eu le temps et l'occasion de leur parvenir, et que, s'ils l'eussent connu, ils n'auraient point pris la peine extrême de construire leur système si compliqué, si défectueux?
Telles sont, mon cher collègue, mes rêveries sur l'antiquité: à mes yeux, cette antiquité ressemble à une haute montagne dont les basses pentes, rapprochées de nous, offrent à notre vue des objets assez distincts, assez clairs; mais, à mesure que ces pentes montent et s'éloignent, les objets deviennent embrouillés, confus, jusqu'à ce qu'enfin les hautes cimes, perdues dans une région de nuages, ne laissent plus de prise qu'à notre imagination. La foule spectatrice, curieuse surtout de ce qui est obscur, demande Qu'est-ce qu'il y a là-haut? Les empressés, comme il y en a partout, lui promettent, pour se rendre importants, de lui en rapporter des nouvelles; mais, jusqu'à ce jour, ces prétendus explorateurs, semblables à certains voyageurs anciens et même modernes (qui ont fait leurs relations dans leur cabinet avant de voir les lieux), ne nous ont donné que des récits vagues, des ouï-dire bizarres et discords. Pour visiter les hautes régions historiques, il faudrait des voyageurs de la trempe des Humboldt et des Saussure; tout se ferait alors, tout se dirait d'après inspection et par analyse. Pour ma part, il ne m'a été accordé d'approcher que des régions moyennes, et mes excursions m'ont seulement procuré l'avantage de reconnaître les fausses routes, et de découvrir des sentiers secrets, des escaliers dérobés, dont les marches solides peuvent conduire à des points élevés. Je me suis aperçu que les grands chemins battus n'étaient tous que des culs-de-sac, au fond desquels on trouve de hautes murailles et des fossés, gardés par des gens d'un costume singulier, qui vous crient en latin, en grec, en hébreu, etc.: On ne passe pas. Quant aux sentiers secrets ou escaliers dérobés, j'en ai compté cinq principaux, à l'entrée desquels j'ai déchiffré quelques notes instructives, laissées sans doute par des voyageurs qui m'ont précédé. L'une de ces notes dit: «Sentier des monuments astronomiques anciens, encombrés de frustes mythologiques et hiéroglyphiques: vous trouverez à droite les fouilles entreprises par Bailly, et sur la gauche le cul-de-sac de D***».
Une autre note dit: «Sentier des mesures longues, carrées, cubiques, comparées de peuple à peuple, d'époque à époque; suivez les fouilles entreprises par Gosselin, Jomard, Girard, etc.»
Une troisième: «Sentier des monnaies, des médailles, comparées et analysées, ainsi que de divers arts industrieux des anciens; suivez les fouilles de Garnier (pair), de Mongez, etc.»
Une quatrième: «Sentier des alphabets, considérés dans leurs rapports, leurs différences, leurs généalogies. Branche occidentale, phénico-pélasgue, latine, grecque, etc. Branche orientale, phénico-syro-chaldaïque, palmyrénienne, estranguelo-arabe; cherchez l'origine de l'éthiopien, du sanskrit....»
Enfin une cinquième: «Sentier des langues, analysées et comparées dans leurs systèmes grammaticaux, dans leurs éléments de prononciation, dans leurs mots usuels et scientifiques, dans les onomatopées de leurs mots de premiers besoins, etc. Analyse des opérations de l'entendement dans la formation du langage, etc., etc.»
Voilà de quoi occuper la génération qui nous suit: je conçois que, chez celles qui nous ont précédés, l'on ait quelquefois entendu des littérateurs et des docteurs se plaindre que tout fût dit, comme je conçois que dans St-Pierre de Rome, aux jours de grande fête, des sourds se plaignent qu'on ne fait plus de musique, quand des accords célestes remplissent les voûtes. Ah! dans les études de la nature et de la vérité, ce ne sont pas les objets qui manquent, ce sont les sens de l'homme affecté de maladies physico-morales, qui lui font voir dans son cerveau ce qui n'existe que là. Je puis en avoir ma part comme un autre; mais, en ma qualité d'observateur et de médecin, je suis sur mes gardes; et je me préserve surtout du tétanos de l'intolérance.
C.-F. VOLNEY.