CHAPITRE III
HENRIETTE D'ENTRAGUES ET MARIE DE MÉDICIS
1599-1600

Le grand flatteur de l'époque, dont le magique pinceau eut pour tâche de diviniser les reines et les rois, Rubens a succombé, il faut le dire, devant Marie de Médicis. Dans la galerie allégorique qu'elle lui fit peindre à sa gloire, il a beau se détourner vers ses rêves favoris, les jeunes et poétiques beautés de déesses ou de sirènes; il lui faut bien retomber au pesant modèle qui le poursuit de tableau en tableau. La Grosse Marchande à Florence, comme nos Françaises l'appelaient, fait un étrange contraste à ces fées du monde inconnu.

La magnifique Discorde, palpitante sous ses cheveux noirs, dont le corps ému, frémissant, est resté à jamais classique; la Blonde, le rêve du Nord, la charmante Néréide, pétrie de tendresse et d'amour: toute cette poésie est bien étonnée en face de la bonne dame. Assemblage splendide et burlesque. La fiction y est animée, et d'une vie étincelante; l'histoire et la réalité n'y sont que prose et platitude, un carnaval d'histrions et de faux dieux ridicules, un empyrée de Scarron.

Marie de Médicis, qui avait vingt-sept ans quand Henri IV l'épousa, était une grande et forte femme, fort blanche, qui, sauf de beaux bras, une belle gorge, n'avait rien que de vulgaire. Sa taille élevée ne l'empêchait pas d'être fort bourgeoise et la digne fille des bons marchands ses aïeux. Même son père, son oncle qui la maria, tout princes qu'ils étaient (par diplôme), n'en faisaient pas moins le commerce et l'usure.

D'italien, elle n'avait que la langue; de goût, de mœurs et d'habitudes, elle était Espagnole; de corps, Autrichienne et Flamande. Autrichienne par sa mère, Jeanne d'Autriche; Flamande par son grand-père, l'empereur Ferdinand, frère de Charles-Quint. Donc, cousine de Philippe II, de Philippe III, de ces rois blêmes et blondasses, aux yeux de faïence, tristes personnages que Titien et Vélasquez gardent encore sur leurs toiles dans toute la triste vérité.

Elle était née en pleine réaction jésuitique. Sa mère, Jeanne d'Autriche, fut une des filles de l'Empereur qui créèrent et patronnèrent les Jésuites en Allemagne, fondèrent leurs colléges, leur mirent en main les enfants des princes et de la noblesse. La première et la seule chose que Marie demanda au roi, à son débarqué en France, fut d'y faire rentrer les Jésuites.

Deux choses la rendaient désirable, non au roi, qui s'en souciait peu, mais désirable aux ministres: c'était l'argent, la grosse somme que son oncle Ferdinand consacrait à cette affaire, à l'alliance de France; et d'autre part, l'espérance que cet oncle donnait à nos politiques, de leur faire un pape du parti français. Les Médicis, qui jadis avaient fourni à l'Église Léon X et Clément VII, récemment avaient fait deux papes par leur influence, Grégoire XIII et Sixte-Quint. Le pape régnant, Clément VIII, s'il n'était pas homme des Médicis, était du moins Florentin, et désignait comme son successeur probable un Médicis, le cardinal de Florence (Léon XI), qui, en effet, eut un moment la tiare.

Politique, au fond, assez pauvre, qui déjà avait trompé François Ier quand, pour acquérir l'alliance viagère de Clément VII, il prit sa nièce Catherine. Il n'y avait pas de loterie qui trompât plus que celle-là. Qu'apportait le pape à nos rois? L'amitié d'un moribond qui leur tournait dans la main. On fit faire la même faute à Henri IV, lui imposant cette nièce du grand fabricateur de papes. On lui fit jeter un argent immense dans la préparation coûteuse de l'élection d'un Médicis, qui fut pape pendant vingt jours!

Je croirais, en conscience, que ce mariage italien fut une punition de Dieu pour l'ingratitude du roi à l'égard de l'Italie.

Quelle puissance l'avait reconnu la première à son avénement douteux? Venise, qui manifesta pour lui tant d'enthousiasme et vint jusqu'en France témoigner par une solennelle ambassade l'estime et les vœux de l'Europe. Il n'en tourna pas moins le dos à Venise, quand elle le priait de soutenir Ferrare contre le pape, qui la réunit au saint-siége. Ferrare, petite puissance, mais fort militaire, renommée pour l'artillerie. Ses ducs, célébrés par le Tasse, étaient une des dernières forces qui, la France aidant, pût soutenir l'Italie. Ce dernier souffle italien, qui l'éteignit? Hélas! la France. Henri IV paya ainsi son absolution. Il n'avait pas encore, il est vrai, la paix avec les Espagnols. Mais, quelles que fussent les velléités françaises de Clément VIII, donner un État à la papauté, à l'impuissance, à la mort, c'était en réalité fortifier les Espagnols, qui, bon gré mal gré, dominaient le pape. Soutenir Venise, au contraire, au moins de parole et de négociations, lui sauver son alliée, Ferrare, c'était faire craindre aux Espagnols les résistances italiennes, et d'autant plus puissamment leur faire désirer la paix.

Comment fit-on croire au roi que, pour être fort en Italie, il lui fallait s'appuyer sur ce qui y change sans cesse, sur un souverain viager, une puissance de vieillard, dont la volonté personnelle était par moment française, mais dont la cour, le conseil était et ne pouvait être que catholique, donc espagnol? Un pape français d'inclination était un très mauvais pape, dominé par le temporel, et disposé à s'arracher de la ferme base de la papauté, qui était l'Espagne. Qui brûlait encore? L'Espagne. Qui persécutait les Maures, jusqu'à en chasser un million? L'Espagne. Nul pays n'eût été alors assez fou pour faire cela.

Cette sottise de jeter la France dans une politique papale réussit par l'ardent concert des parvenus de l'époque, des abbés gascons, intrigants, menteurs, dont la cour était infestée, qui rêvaient les prélatures, le chapeau, et tous travaillaient, d'accord avec la finance italienne et les banquiers de Florence, à mettre dans la tête du roi qu'il ferait pape un Florentin, et par lui mènerait l'Europe. Les du Perron et les d'Ossat le faisait toujours regarder vers Florence et Rome. Était-il dupe? Je ne sais. Mais cet homme de tant d'esprit, de courage, qui ne craignit jamais les épées, craignait un couteau; il voulait extrêmement vivre, et s'imaginait qu'il serait plus en sûreté s'il avait le pape pour ami, mieux encore, s'il faisait les papes.

Le mariage florentin l'acheminait vers ce but. Que le roi l'aimât ou non, il devenait sûr. C'était une affaire de temps. Comment employer ce temps? Il fallait une maîtresse qui fit gagner quelques mois, détourna la pensée du roi et servit comme d'éponge à laver et faire disparaître l'image de Gabrielle.

Fontainebleau, plein de celle-ci, et qui l'eût rappelée toujours, n'était pas tenable. Mais le Midi remuait. À la grande joie des courtisans, le roi leur dit un matin: «Messieurs montons à cheval; j'ai envie de manger cet été des melons de Blois.»

Dans le passage ennuyeux de la grande plaine de Beauce, quelqu'un lui dit qu'il devrait bien s'arrêter au joyeux château de Malesherbes, où M. d'Entragues, qu'on appelait le roi d'Orléans (successeur de Charles IX, comme époux de Marie Touchet), tenait sa petite cour.

Qui dit cela? Soyez-en sûr, nul autre que Fouquet la Varenne. Ce serviteur incomparable, unique comme chasseur de femmes et dénicheur de beautés, avait trouvé pour son maître la plus jolie fille de France.

La mère, la Marie Touchet, l'unique amour du roi tragique, qui, dit-on, chercha en elle l'oubli de la Saint-Barthélemy, Marie Touchet était Flamande d'origine, mais très-affinée, très-lettrée; née dans la ville des disputes, Orléans, puis transportée à la cour italienne de Catherine de Médicis. Elle lisait (chose rare alors), non pas telle traduction d'Amadis, mais le livre de Charles IX, les Grands Hommes de Plutarque, dans la belle version d'Amyot.

Cette dame, fière de ce grand et sombre souvenir, quoique peu noble elle-même, non sans peine, était descendue à épouser un seigneur, le premier du pays, Entragues, gouverneur d'Orléans. Son fils, qu'elle avait eu de Charles IX, et qui se trouvait neveu d'Henri III, la rendait fort ambitieuse. Elle visait haut pour ses filles, les gardait admirablement, mieux qu'elle ne fit pour elle-même. Sa sévérité maternelle était passée en légende. On contait qu'un de ses pages s'étant un peu émancipé du côté des demoiselles, elle l'avait virilement poignardé de sa propre main.

Ses filles avaient besoin d'être bien gardées. Elles avaient l'esprit du diable. L'aînée, Henriette, était une flamme. Vive, hardie, un bec acéré. Des rencontres et des répliques à faire taire tous les docteurs. Elle ne lisait pas d'histoire; elle était trop fine et trop disputeuse. Il lui fallait de la théologie, mais aiguë, subtile, les concetti africains de saint Augustin. Cette dangereuse créature, avec cela, était très-jeune, svelte et légère, en parfait contraste avec la défunte, avec la beauté bonasse, ample déjà, de Gabrielle.

Qu'elle fût belle, cela n'est pas sûr; mais elle était vive et jolie. Le roi, qui croyait seulement s'amuser et rire, fut pris. La fine langue, maligne et rieuse, ne ménageait rien, et pas plus le roi. Son cœur malade, blasé, et qui se croyait fini, revécut par les piqûres. Il la trouva amusante, puis charmante. En réalité, il n'avait rien vu, et ne vit rien de plus français.

La perle était mal encadrée. Le père était un brouillon, un homme perdu, et le frère un scélérat. Le roi les connaissait si bien, qu'il avait chargé Sully de les chasser de Paris; mais, si telle était la famille, c'était le malheur d'Henriette, non sa faute; elle était mineure, et n'avait que dix-huit ans. Tout le monde est tombé sur cette fille. On verra les crimes réels où l'entraîna sa famille. Mais les premières noirceurs qu'on lui attribue ne sont guère attestées, comme les fautes de Gabrielle, que par leur ex-rivale, mademoiselle de Guise, princesse de Conti, et par son roman d'Alcandre.

Je m'en tiendrai uniquement aux lettres du roi, aux mémoires de Sully, à la correspondance du cardinal d'Ossat.

D'Entragues exploita honteusement sa fille mineure, la vendit, le 11 août 1599, pour le marquisat de Verneuil. Mais il ne la livra pas, exigeant encore du roi une somme de cent mille écus. L'argent payé, le marchand ne la livra pas encore, jusqu'à ce qu'il eût fait faire au roi ce bel écrit: «M. d'Entragues nous donnant à compagne mademoiselle Henriette, sa fille, en cas que, dans six mois, elle devienne grosse et accouche d'un fils, alors et à l'instant nous la prendrons à femme. De Malesherbes, 1er octobre 1599. Henry.»

Nous avons l'acte authentiqué par deux secrétaires d'État (Lettres, V, p. 227). Pour le courage de Sully, qui prétend l'avoir déchiré, je le trouve bien douteux.

Nos ministres laissaient le roi jouer au mariage avec sa maîtresse, mais n'en persévéraient pas moins dans l'idée du mariage politique et financier, qui, selon eux, outre l'argent, allait nous créer par le pape et le grand-duc une influence en Italie.

La grande affaire était Saluces, cette porte de l'Italie, que le duc de Savoie, dans la crise de la Ligue, avait enlevée à la France: affaire religieuse autant que politique, Saluces ayant été jadis un refuge des Vaudois et des protestants italiens. Henri IV, puissant et vainqueur, ne pouvait tolérer cette usurpation qu'avait dû subir Henri III.

En décembre 1599, le duc de Savoie fit la démarche inattendue de venir à Fontainebleau. Ce prince inquiet, brouillon, mal fait, malfaisant, avait un démon en lui. Sa personne était étrange, comme son singulier empire, bossu de Savoie, ventru de Piémont. Et l'esprit: comme le corps il semblait gonflé de malice, travaillé dans sa petitesse d'un besoin terrible de s'étendre, de grandir et de grossir. Il avait hypothéqué sa fortune sur son mariage, ayant eu l'insigne honneur d'épouser une fille de Philippe II. Mais celui-ci, qu'on n'eût cru aucunement facétieux, joua en mourant à son gendre le tour de ne lui laisser par testament qu'un crucifix, tandis qu'à son autre fille il léguait les Pays-Bas.

Donc il semblait bien payé pour haïr les Espagnols. Mais ils l'amusaient toujours, lui disant que Philippe III n'avait pas de fils et qu'il était l'héritier, le leurrant d'une vice-royauté de Portugal, etc. Son favori, un Provençal, était tout Espagnol de cœur, plein de fiel contre la France; homme noir, d'ailleurs, à jeter son maître dans les plus atroces complots.

Le bossu était venu pour observer, flairer, tâter. Mais, comme il arrive dans les grands désirs, il vit ce qu'il désirait. L'aspect de la France était encore pitoyable. La misère continuait, les villes regorgeaient de mendiants, les routes étaient pleines de soldats sans pain. D'autre part, les grands seigneurs étaient maîtres des meilleures places. Voilà ce qui était vrai et qui se voyait. Mais ce qui était non moins vrai et qui ne se voyait pas, c'était un besoin immense de paix, de repos, qui rattachait le peuple au roi, et lui eût fait mettre en pièces de ses ongles et de ses dents les auteurs d'une Ligue nouvelle. Le Savoyard se crut fort, parce qu'il avait la parole de tel et tel des grands seigneurs, spécialement celle de Biron. Il ne voulut plus traiter; seulement il endormit le roi, lui promettant que dans trois mois il lui rendrait Saluces ou bien lui donnerait la Bresse en échange. Sorti de France une fois, quand échut le terme indiqué, il déclara effrontément qu'il gardait la Bresse et Saluces.

La guerre était infaillible. Le grand mariage d'argent venait d'autant plus à propos. Cette belle dot de Toscane allait faire les frais de la campagne, permettre de frapper un grand coup, de battre les Espagnols sur le dos du Savoyard. Cela était spécieux. La pauvre Henriette d'Entragues, et la promesse du roi, qui avait ce qu'il voulait, pesèrent peu contre ces raisons.

Le 9 mars 1600, le roi écrivit au grand-duc; mais il voulait une dot de 1,500,000 écus.

Somme épouvantable, impossible. Le grand-duc brisa. On marchanda, on baissa, et enfin on n'eut pas de honte de descendre à six cent mille. Mais il fallait de l'argent sur-le-champ, la guerre pressait.

On sait si peu en ce monde ce qu'on doit vraiment redouter, que le roi, au moment de se lancer dans cette guerre, ne craignait aucunement la sourde conspiration catholique, et craignait extrêmement la bruyante, l'innocente conspiration des protestants, qui persistaient à réclamer l'exécution de l'édit de Nantes. Le roi était parvenu à le faire enregistrer, mais non pas exécuter. On pariait insolemment qu'il ne l'exécuterait pas. Les protestants étaient assemblés chez leur pape, Du Plessis Mornay. C'était l'homme le plus estimé de l'Europe, tendrement dévoué au roi, à qui il avait cent fois donné sa vie, mais dévoué à sa foi, dévoué au parti des victimes qui venaient naguère encore d'être massacrées près de Nantes. «Si le roi était immortel, disait-il, nous serions tranquilles; mais s'il meurt, que deviendrons-nous?»

Donc il insistait. L'assemblée refusait de se séparer tant qu'on ne tint pas parole. Grave refus au moment de la guerre.

Le roi prit un parti étrange dans une affaire si sérieuse: ce fut de tuer la résistance protestante par le ridicule. Un complot fut organisé par le facétieux Du Perron, bouffon, évêque et cardinal, que nous avons vu évêque pour les vers à Gabrielle, cardinal pour l'abjuration.

Le plus sûr pour déconcerter les protestants, c'était d'humilier leur pape, de turlupiner, chansonner le plus honnête homme du temps. On avait déjà fait une tentative bien digne de la brutale insolence de la noblesse ligueuse; un Saint-Phal, sans provocation, osa donner à ce vieillard chargé d'années, d'honneurs et de blessures, des coups de bâton! Cela n'avait pas réussi, le roi et tout le monde s'étaient indignés; mais, cette fois, on se contentait d'une bastonnade spirituelle. Le roi entra de tout son cœur dans l'espièglerie.

Comme rien n'est parfait sur la terre, le bonhomme Du Plessis avait un défaut, celui du temps, la manie de la controverse. Même jeune, au milieu des guerres, des voyages périlleux et des aventures, sous la tente ou sous le ciel, dès qu'il avait une heure à lui, il tirait plume et papier et il écrivait de la théologie. Vieux, il venait de publier ce qu'il croyait son chef-d'œuvre, l'Eucharistie. Du Perron annonce à grand bruit que l'auteur est un faussaire, qu'il a fait cinq cents faux, cinq cents citations controuvées, estropiées, etc. Il se charge de le prouver.

La chose était bien calculée. À ce défi, le vieux gentilhomme, bouillant de colère, oublie tout, quitte l'assemblée, vole à la cour et demande le combat théologique. On l'attendait là. Le roi donne des juges hostiles ou suspects. Il assiste, encourageant l'un, riant et se moquant de l'autre. D'abord, il dispense Du Perron de prouver «que ce sont des faux,» lui ouvre la porte de retraite, puis il le dispense encore d'indiquer d'avance quels passages il attaquera. Du Plessis ne sut que le soir, à minuit, les huit textes qu'on voulait d'abord contester le lendemain. Ces textes étaient-ils dans les Pères de l'Église? n'y étaient-ils pas? Ils y étaient, mais en substance. Du Plessis avait cité en abrégeant et résumant. Donc on le jugea coupable. Huit phrases comptèrent pour les cinq cents. Condamné, moqué, écrasé,—surtout accablé de la joie du roi et de son défaut de cœur et de l'amitié trahie, il tomba malade et dut se faire reporter à Saumur. Le plus triste pour l'humanité, ce fut une lettre du roi, où, pour flatter les catholiques, il écrivait amicalement à un homme (qu'il détestait), à d'Épernon, leur victoire et la part qu'il y avait, comme il avait pesé sur les juges, emporté la chose. La lettre fut colportée partout. Extrême fut la douleur des protestants, qui le croyaient sans retour livré à leurs ennemis.

Point du tout; c'était le contraire. Ayant donné aux catholiques ce triomphe d'amour-propre, il hasarda ce qu'autrement il n'aurait jamais osé. Il commença sérieusement à donner aux protestants découragés, humiliés, les garanties de l'édit de Nantes, villes d'asile, tribunaux à eux, etc., etc.

Quitte ainsi des protestants, le roi ne l'était nullement de l'intrigue catholique; il lui venait des avis sur la trahison de Biron. Gouverneur de Bourgogne, voisin de la Bresse, qui était au Savoyard, Biron aurait pu, le roi une fois entré en Savoie, faire entrer la Savoie chez nous. Pour cela, il eût fallu que celle-ci fût aidée à temps par les Espagnols. Mais un heureux hasard voulut que, justement à ce moment, ceux-ci reçussent à Newport de la main du prince Maurice un épouvantable coup. L'armée protestante (hollandaise, allemande, anglaise et surtout française) ne battit pas seulement l'armée espagnole, mais elle l'anéantit.

Ce fut le plus grand coup d'épée que le protestantisme eût frappé depuis cinquante ans. L'Espagne fut assommée. Il fut trop clair que, malgré toutes les fureurs de Fuentès, gouverneur de Milan, qui poussait la Savoie, l'Espagne ne prendrait pas ce moment pour rentrer dans la grande guerre de France.

Dès lors plus d'hésitation. Le 11 août, le roi, de Lyon, lança son manifeste de guerre.

CHAPITRE IV
GUERRE DE SAVOIE—MARIAGE
1601

Entre l'événement de Newport et le manifeste, en un mois, Sully, avec une activité et une énergie incroyables, avait transporté de Paris à Lyon l'énorme matériel qu'il préparait depuis un an. L'artillerie étant placée dans la main qui tenait déjà les finances, il y eut une formidable unité d'action. Sully agit en dictateur; il suspendit les payements pour toute la France, tourna tout l'argent à la guerre. Il destitua en une fois tous les nobles fainéants du corps de l'artillerie et leur substitua des hommes capables. La France eut toujours le génie de cette arme, dès qu'on l'a laissée agir. Il suffit de rappeler ce qu'on a dit dans cette histoire et de Jeanne d'Arc et de Jean Bureau, de Genouillac à Marignan, enfin des premiers essais d'artillerie volante dans les combats d'Arques.

Le Savoyard se trouva pris au dépourvu. Avec tout son esprit, il n'avait pas prévu trois choses: d'abord cette rapidité; il croyait que l'on traînerait jusqu'à l'hiver, où ses neiges l'auraient défendu. Ensuite il ne devinait pas que la guerre serait poussée entièrement par l'artillerie, qui abrégerait à coups de foudre. Troisièmement, il pensait que Biron pourrait trahir. Cette destitution de tant de vieux officiers paralysa entièrement sa mauvaise volonté. Il commanda; mais entouré, surveillé par les hommes de Sully, il ne put que marcher droit, et le malheureux fut contraint d'aller de victoire en victoire.

Le lendemain du manifeste, le corps de Biron entra dans la Bresse, celui de Lesdiguières en Savoie. En vain Biron donna avis au gouverneur de Bourg-en-Bresse de ses prochaines attaques, ses officiers l'entraînèrent, firent sauter les portes, emportèrent la place avant le temps indiqué.

Ceci le 13 août, deux jours après la déclaration. Le 17, Lesdiguières, non moins rapide, enleva la forte place de Montmélian, qui couvrait toute la Savoie; la citadelle tint seule, mais il l'assiégea, la serra. Le roi arrivait, et le 20, il fut devant Chambéry, la capitale du pays, qui se rendit sur-le-champ. L'épouvante était extrême d'une telle rapidité, mais non moins l'admiration pour l'humanité du roi, qui disait qu'il ne faisait la guerre qu'au duc, point aux habitants. Voilà une guerre toute nouvelle, la première guerre d'hommes. Avant, après Henri IV (surtout dans celle de Trente-Ans), ce sont guerres de bêtes féroces, bien pis, des guerres de soldats traîtres, qui se ménagent entre eux pour manger à leur aise le pauvre habitant désarmé.

Le duc avait dit: «Il faudra quarante ans.» Il fallut quarante jours, sinon pour terminer la guerre, au moins pour la décider.

Ses petits forts de Savoie, sur des pics, sur des passes étroites, semblaient imprenables. Et il y avait près du roi plus d'un personnage douteux qui espérait qu'on échouerait. Mais Sully était là en personne, et autour de lui la terreur de son pénétrant regard. Quels furent les instruments habiles qu'il employa, les hommes de génie obscurs qui vainquirent ces difficultés et menèrent si bien l'intrépide financier dans cette guerre inconnue des Alpes? On ne le sait. Ce qui est sûr, c'est qu'en un moment on perça la longue vallée jusqu'au mont Cenis. Et, un pas de plus, on descendait en Piémont.

Le roi avait passé en Bresse, pour voir de plus près opérer Biron. Celui-ci était furieux d'avoir si bien réussi au point que, devant un fort, il voulut faire tuer le roi, et avertit les assiégés pour qu'on le tirât. Il n'était guère moins en colère contre le duc de Savoie, qui était encore à Turin, attendant que Biron trahît et qu'on lui ouvrît Marseille, qu'on lui promettait. Il avait tout perdu de ce côté des Alpes, moins la citadelle de Montmélian, que Sully tenait dans un cercle de foudroyantes batteries, et qu'il allait bientôt raser, s'il ne la prenait. Biron fit dire au Savoyard que, s'il ne passait les monts, il était déshonoré, et qu'on ne pourrait plus rien pour lui. Donc il passa, mais à sa honte, le roi l'approchant et le provoquant, sans le faire bouger.

La dot de la Florentine n'avait pas peu contribué à rendre ces succès possibles. Le malheur, c'est qu'après la dot il fallait recevoir la fille. Le roi y songeait si peu, qu'il envoya à Henriette les premiers drapeaux pris sur la Savoie (septembre). Il voulait la consoler. Par-dessus le parjure du roi et la perte de ses espérances, elle avait eu un grand malheur. Le tonnerre tomba dans sa chambre, et elle accoucha, mais d'un enfant mort. Elle se fit pourtant porter jusqu'à Lyon, jusqu'à Chambéry, où était Henri. Il y vit l'état misérable de tristesse et de désespoir où cette fille, si jeune encore, vendue des siens, trahie par lui, était tombée; la pauvre rieuse ne faisait plus que pleurer. Il était tendre, son cœur se souleva tout entier pour elle et contre lui-même. Il voulut du moins la tromper, la calmer. Il lui dit que, s'il ne pouvait se tirer de son mariage politique, il lui ferait épouser un prince du sang, le duc de Nevers.

Le 19 octobre, il apprit que son mariage avait été célébré à Florence (Lettres du roi, V., 325), et fit ordonner aux villes de tout préparer pour l'arrivée de la reine. Mais, ce même jour, le 19 (Lettres du cardinal d'Ossat, IV, 280), il accorda à Henriette une lettre de créance pour un agent spécial qu'il envoyait à Rome avec des pièces capables d'invalider le mariage toscan et d'établir que le roi n'avait pu canoniquement s'engager avec la Florentine, étant engagé avec la Française.

L'agent de l'étrange négociation lui-même était fort étrange. C'était un homme de rien, nommé Travail, un protestant qui avait fait la guerre, s'était converti, comme le roi, et s'était fait capucin. On l'appelait le père Hilaire. Il avait beaucoup d'audace, de langue (et plus que de cervelle). Il était bien auprès du roi, qui aimait les convertis, et s'amusait des hardiesses cyniques et bouffonnes de ce capucin. C'était un second Roquelaure. De son droit de Mendiant et de va-nu-pieds, il se faisait l'ami du roi, le tutoyait: «Mon bon roi, tu dois faire ceci, tu dois faire cela ... Toi, marquise de Verneuil, ceci, cela n'est pas bien,» etc.

Travail était fort protégé par le jeune cardinal de Sourdis, le parent de Gabrielle, et sans doute il était entré chez le roi, dès le temps de Gabrielle, par cette porte du mariage français. Il restait fidèle à cette cause, mais alors pour Henriette. Le roi lui donna une lettre de créance pour le cardinal d'Ossat, qui devait le mener au pape. Cela calma Henriette, qui rentra en France. C'est ce que voulait le roi. Il garda le capucin, qui ne partit pas encore.

Cependant Marie de Médicis, après de prodigieuses fêtes qu'on fit à Florence, s'embarqua avec sa tante et sa sœur, duchesse de Toscane et de Mantoue, sur la galère grand-ducale toute incrustée de pierreries. Les Médicis (on le voit à leur chapelle) eurent toujours ce luxe inepte des pierres qui se passent d'art. Sa tante, Christine de Lorraine, ravie d'être débarrassée, la remit aux Lorraines, aux Guises. Elle venait avec trois flottes, de Toscane, du pape et de Malte, dix-sept galères, et elle n'amenait pas moins de sept mille hommes. Si l'avénement d'Henri IV fut une invasion de Gascons (comme dit le baron de Geneste), l'avénement de Marie de Médicis fut une invasion d'Italiens.

Elle alla de Marseille à Aix et à Avignon, avec une petite armée de deux mille chevaux, se reposa en terre papale. Les Jésuites y avaient fait faire d'immenses préparatifs de réception pour elle et le roi, qui ne put venir: théâtres, arcs de triomphe, partout des emblèmes et des devises. Selon le goût de ces pères (si fins et si sots, admirables aux choses puériles), tout était basé sur le nombre sept. Le roi avait sept fois sept ans. Il était le neuf fois septième roi de France, depuis Pharamond. Il avait vaincu à Arques en septembre, le 21, le trois fois septième jour; à Ivry, en mars, au jour deux fois sept, et son armée y était divisée en sept escadrons, etc., etc. Cela parut si joli que le P. Valadier, pour en garder la mémoire, en fit un livre, que la reine voulut elle-même offrir au roi.

L'esprit de cette princesse éclata dès Avignon. Le P. Suarès, qui parlait au nom du clergé, lui ayant dit galamment qu'on lui souhaitait d'avoir un enfant avant l'année révolue, «cette princesse, hors d'elle-même, en témoigna une envie égale au désir des peuples, et demanda cette grâce à Dieu.» (De Thou.)

Comme elle était fort dévote, elle avait fait en partant demander au pape d'entrer en tout monastère. Pour les monastères de femmes, le pape l'accorda sans difficulté, mais refusa pour ceux d'hommes, «à moins, dit-il en riant fort, que le roi ne le permette.» (D'Ossat.)

Elle dut attendre huit jours à Lyon, le roi s'arrêtant encore en Savoie. Enfin, le 9 décembre, il se présenta aux portes assez tard. Elles étaient fermées et on l'y fit attendre une heure par une gelée fort rude. Grand réfrigérant à ce peu d'amour qu'il avait pu apporter.

Ce premier refroidissement ne fut pas le seul. Le second et le plus fort, ce fut la princesse elle-même toute autre que son portrait, qui datait de dix années. Il vit une femme grande, grosse, avec des yeux ronds et fixes, l'air triste et dur, Espagnole de mise, Autrichienne d'aspect, de taille et de poids. Elle ne savait pas le français, s'étant toujours abstenue de cette langue d'hérétiques.

En venant, sur le vaisseau, on lui avait mis en main un mauvais roman français, Clorinde, imité du Tasse, et elle en disait quelques mots.

Ce qui ne dut pas être non plus extrêmement agréable au roi, c'est qu'elle n'arriva pas seule, mais avec armes et bagages. Je veux dire, avec la cour complète de cavaliers servants ou de sigisbées, que toute dame italienne, selon la nouvelle mode qui fleurit tellement en ce siècle, devait avoir autour d'elle.

Le premier, l'ancien, l'officiel, l'accepté, le patenté, était son cousin, Virginio Orsini, duc de Bracciano. C'était lui qui avait, à table, le soin de lui donner à laver, et d'offrir le bassin, la serviette, à ses blanches mains. Le second, Paolo Orsini, moins avancé et moins posé, n'en était que plus en faveur peut-être. Enfin, pour charmer le roi, un jeune homme de la figure la plus séduisante, il signore de Concini, était auprès de sa femme. À eux trois, Virginio, Paolo et Concini, ils faisaient une histoire muette de ce cœur de vingt-sept ans, représentaient son passé, son présent et son avenir.

Le roi n'en fut pas moins galant. Il arrivait botté, armé, et s'il brillait peu, devant ces beaux Italiens, avec sa taille mesquine et sa barbe grise, il était beau de sa conquête, de la foudre dont il venait de renverser la Savoie. Peu sensible à tout cela, la princesse s'en tint aux termes d'une parfaite obéissance, se jeta à genoux, se dit sa servante pour accomplir ses volontés. Le roi dit gaiement, en soldat, qu'il était venu à cheval, et sans apporter de lit, que, par ce grand froid, il la priait de lui donner la moitié du sien.

Donc il entra dans la chambre.

Il faut savoir qu'à la porte de cette chambre, à toute heure, si tard, si matin qu'on y vînt, on trouvait une sorte de naine noire, avec des yeux sinistres, comme des charbons d'enfer (Voir à la bibliothèque de Sainte-Geneviève). Cette figure, peu rassurante, n'était pourtant pas un diable. C'était, au fond, le personnage important de cette cour, la sœur de lait de la reine, la signora Léonora Dosi, fille d'un charpentier, qui se parait du noble nom emprunté de Galigaï. Elle avait beaucoup d'esprit, gouvernait la princesse comme elle le voulait, remuait à droite ou à gauche cette pesante masse de chair.

Si Léonora faisait peur, elle était encore plus peureuse; elle rêvait en plein jour. Triste hibou, asphyxié de bonne heure dans l'obscurité malsaine des alcôves et des cabinets, elle croyait que quiconque la regardait lui jetait un sort. Elle portait toujours un voile, de crainte du mauvais œil. La France, maligne et rieuse, pays de lumière, lui devait être odieuse. Elle devait ici s'assombrir et se pervertir, et de plus en plus devenir méchante.

Tel fut l'augure de la noce et l'agréable visage dont le roi fut salué à la chambre nuptiale. Soit que cette noire vision l'y ait poursuivi, soit que la mariée ne répondit pas à son idéal, il fut très-sérieux le matin.

On vieillit vite en Italie, et surtout les Allemandes, comme celle-ci l'était par sa mère. Rubens même, au charmant tableau où il la montre accouchée, au moment où toute femme est souverainement poétique, n'a pu, tout flatteur qu'il était, dissimuler cette lourdeur mollasse. Un bec de femme assez pointu (mademoiselle du Tillet) disait crûment d'elle et du fils: «Une vache qui fit un veau.»

Le roi fut obligé de rester près de l'épousée quarante jours pour faire la paix; paix surprenante. Il abandonna Saluces, rendit toute la Savoie.

Ce traité, agréable au peuple, désespérait l'Italie, que le roi abandonnait. Le pape y voyait l'avantage de pouvoir continuer dans Saluces, l'ancien asile du protestantisme italien, la persécution que les Jésuites y avaient organisée par les bourreaux de la Savoie.

«Chacun chez soi, chacun pour soi:» c'est la politique bourgeoise que Sully fit prévaloir et proclama par ce traité.

En échange de Saluces, le roi acceptait la Bresse, province, il est vrai, importante, qui fermait le royaume à l'est et protégeait Lyon.

Ce brusque traité effraya Biron. Il crut que le roi en savait beaucoup et il crut prudent d'en avouer un peu. Il vint le trouver à Lyon, lui dit que le Savoyard lui offrait sa fille bâtarde et une grosse dot. Le roi, bon comme à l'ordinaire, pardonna. Biron, rassuré, écrivit au Savoyard de ne pas ratifier le traité, de dire qu'il gardait la Bresse, mais voulait rendre Saluces, à condition que le roi y mettrait un gouverneur catholique, et non le protestant Lesdiguières. Si le roi eût accepté et mis là un catholique, il mécontentait Lesdiguières; et, s'il lui tenait parole, lui donnait Saluces, il mécontentait le pape. Il trancha tout et sortit du filet où Biron voulait le mettre, en ne prenant pas Saluces et se contentant de la Bresse.

Le roi était bon pour tous. Il promit au légat et à la reine le rétablissement des Jésuites. D'autre part, il avait fait l'accueil le plus affectueux aux envoyés de Genève, à leur vénérable doyen Théodore de Bèze, et il permit à Sully, avant de signer le traité et de rendre les places prises, de livrer aux Génevois le fort de Sainte-Catherine à la porte de leur ville; ils le démolirent en un jour.

Sous un prétexte d'affaires, il prit enfin vacances de sa femme, la laissa à Lyon. Marié le 17 janvier 1601 par le légat, il partit le 18 en poste. Le 20, il était à Paris, rendu à son Henriette.

Le 4 février, il revit la reine. Le 8, il écrit au connétable qu'elle est enceinte.

Louis XIII, qui fut cet enfant, n'eut aucun trait de son père. Il ne fut pas seulement différent, mais opposé en toute et chacune chose, n'ayant rien des Bourbons (côté paternel d'Henri IV), et encore bien moins des Valois, côté maternel d'Henri, qui si naïvement rappelait son joyeux oncle François Ier et sa charmante grand'mère, Marguerite de Navarre. Ce fils, nature sèche et stérile, véritable Arabie Déserte, n'avait rien non plus de la France. On l'aurait cru bien plutôt un Spinola, un Orsini, un de ces princes ruinés de la décadence italienne, venu du désert des Maremmes ou des chauves Apennins.

Quoi qu'il en soit, le résultat voulu était obtenu.

Le roi était marié de la main du pape. (D'Ossat.)

Le sang italo-autrichien était dans le trône de France.

La volonté du grand-duc, sa politique et son ordre positif avaient été accomplis sur-le-champ et à la lettre. Ce prince, se souvenant de Catherine de Médicis et du danger où l'avait mise sa longue stérilité, n'avait dit qu'un mot à sa nièce en la quittant: «Soyez enceinte.»

CHAPITRE V
CONSPIRATION DE BIRON
1601-1602

Peu de temps après cette guerre foudroyante de Savoie, qui avertit si bien l'Europe de la résurrection de la France, le roi montrait à Biron une statue où on l'avait fait en dieu Mars et couronné de lauriers. Il lui dit malignement: «Cousin, que pensez-vous que dirait mon frère d'Espagne s'il me voyait de la sorte?—Lui! il ne vous craindrait guère!»

Voilà comme on le traitait. Sa puissance si bien prouvée, sa renommée militaire, tant de vigueur, tant d'esprit, tout cela n'empêchait pas qu'on ne le traitât lestement, sans ménagement, avec une légèreté bien près du mépris. Lui-même il en était cause. Personne n'avait moins de tenue. Sa camaraderie étrange avec Bellegarde, Bassompierre, les jeunes gens qui riaient de lui et qui lui soufflaient ses maîtresses, semblait d'une débonnaireté plus qu'humaine. On le trompait, on s'en moquait, et il n'en faisait pas plus mauvaise mine. Il se faisait lire les libelles, allait voir les farces où on le jouait, et riait plus que personne. Sa première femme, Marguerite, avait illustré sa patience. La seconde, Marie de Médicis, fut maîtresse dès le premier jour, signifiant qu'elle garderait et ses cavaliers servants et sa noire entremetteuse.

L'inconsistance du roi dans la vie privée était excessive, il faut l'avouer.

Pendant que la reine voyageait lentement de Lyon à Paris, il était auprès d'Henriette à Verneuil, où elle le reçut dans son nouveau marquisat. La vive et charmante Française, gagnant par la comparaison avec la grosse sotte Allemande, le ressaisit à ce point, que le capucin, agent d'Henriette, fut enfin envoyé à Rome, avec la lettre de créance que le roi lui avait donnée. Il devait voir les cardinaux, montrer l'engagement du roi avec elle et tâter si l'on ne pourrait obtenir un second divorce. Ce pauvre homme, qui n'était autorisé que du roi et non des ministres, fut reçu par notre agent, le cardinal d'Ossat, avec mépris, avec haine et sans ménagement. Rome entière fut contre lui; à grand'peine il put revenir en France. On voulait le retenir dans un couvent de son ordre, le murer jusqu'à la mort dans un in pace d'Italie.

Le roi semble l'avoir oublié. On lui avait fait entendre qu'il ne pouvait renvoyer Marie sans motif spécieux, ni surtout sans rendre la dot. D'ailleurs, elle arrivait grosse. Les ministres étaient pour elle, pour un Dauphin qui allait simplifier la succession, assurer, la paix, écarter toute chance de guerre civile. Mais il fallait un Dauphin; malheur à elle si elle eût eu une fille. Henriette, qui un mois après eut un fils, l'aurait emporté.

Le roi accueillit le Dauphin avec la joie la plus touchante.

Cependant la reine ne faisait nul mystère de son fidèle attachement pour Virginio. Un manuscrit du fonds Béthune (qu'a copié M. Capefigue) nous apprend que, six mois après ses couches, le roi allant au Midi avec elle, elle s'arrêta à Blois, dit qu'elle n'irait pas plus loin, résolue qu'elle était de retourner à Fontainebleau, où Virginio l'attendait. Le roi, perdant patience, eut encore l'idée de la renvoyer. «Cela serait bon, dit Sully, si elle n'avait pas un fils.» Donc on la garda, craignant d'embrouiller la succession si la légitimité de ce fils devenait douteuse. L'Espagne eût saisi cette prise.

Voilà bien des variations; mais elles ne semblaient pas moindres dans sa conduite publique.

Au moment où son mariage italien faisait croire qu'il tenait fort à se rattacher à l'Italie, brusquement il renonce, en rendant Saluces, et se ferme l'Italie. Le Vénitien Contarini dit que ce traité étrange et inattendu releva l'Espagne (battue à Newport). Le parti espagnol à Rome devint insolent. Ce mariage avec la nièce d'un prince qui avait des enfants, avec une princesse sans droit à la succession de Toscane, n'eut pas même l'effet de nous assurer l'alliance du grand-duc; il se refit Espagnol.

Par l'abandon de Saluces, l'ancien et primitif asile du protestantisme italien, le roi abdiquait le protectorat des pauvres Vaudois qui s'étaient offerts à lui de si grand cœur en 1594, et ne décourageait pas moins les Grisons à l'autre extrémité des Alpes. Le gouverneur de Milan, Fuentès, ne tarda pas à les murer dans leurs montagnes (octobre 1603), en bâtissant aux passages qui communiquent en Italie un fort qui lui permettait de les affamer à son gré. Ils s'adressèrent au roi de France, qui leur conseilla de patienter. Il avait, comme on a vu, abandonné Ferrare au pape, malgré les prières de Venise; et plus tard Venise elle-même, dans sa lutte avec le pape, n'eut d'autre secours de lui que le conseil de s'arranger.

Je veux bien croire que, dès ce temps, il couvait l'intention de frapper l'Espagne et l'Autriche. De bonne heure il y songea; mais toujours en protestant qu'il ne savait pas s'il serait avec ou contre l'Espagne. (V. Bassompierre, 1609.) Dissimulation utile qui pourtant eut l'inconvénient de faire croire les Espagnols plus forts qu'ils n'étaient, lui plus faible, de rendre tout le monde incertain, défiant, et d'ôter l'espoir qu'on aurait eu dans la France.

L'Espagne, usée jusqu'aux os, et se sentant si peu de force, hasardait les coups de loterie les plus criminels. Tout en tâchant de soutenir la grande guerre en Hollande, elle faisait ailleurs la guerre de bravi et de coupe-jarrets. Philippe III était un pauvre homme, mais ses gens de hardis coquins. Les Fuentès, les d'Ossuna, les Bedmar, avaient repris les moyens du XVe siècle, poison, meurtre et incendie. On ne tarda pas à les voir conspirer avec des forçats pour prendre, piller, brûler Venise.

Dès 1595, ils avaient visé en France un homme propre au crime. Biron, un brave de peu de cervelle, sot glorieux, que l'on pouvait pousser par l'orgueil et le mécontentement aux plus sinistres tentatives. Notez que cet imbécile, le jouet des intrigants, était un héros populaire. Sa grande vigueur de poignet, sa forte encolure, lui comptaient dans l'esprit des foules autant que ses trente blessures et tous ses grands coups d'épée. Il semble que les bonnes gens aient confondu ce Biron fils avec son illustre père, aussi habile capitaine que le fils fut bon soldat. Du père, du fils, ainsi brouillés, on avait fait une légende; c'était un Achille, un Roland. Le roi, sans lui, n'aurait rien fait. Lui seul avait tout accompli par la force de ses bras et de ses grosses épaules.

L'étranger avait trouvé son affaire pour troubler tout, un mannequin et un drapeau.

Biron était un homme noir, gras, trapu, d'un visage trouble, avec des yeux inquiets (figures de fous qui vont au crime). Sa fortune, comme sa personne, trouble, mal rangée. On ne pouvait l'enrichir. Toujours aux expédients. «Si je ne meurs sur l'échafaud, disait-il, je mourrai à l'hôpital.»

Le roi l'avait fait amiral, maréchal, général en chef, duc et pair, gouverneur du gouvernement qu'avait eu le chef de la Ligue, M. de Mayenne, et qu'eurent les seuls princes du sang, la Bourgogne, poste de confiance, contre la Franche-Comté et la Savoie. Mais tout cela n'est rien. Biron se désespérait.

Un danger très-grand était dans cet homme. Il avait en lui le divorce et la discorde de la France, deux partis, deux religions. Mais, par cela même, il pouvait être le trait d'union des deux partis. Père catholique, mère protestante. Par celle-ci, il était parent de tout ce qu'il y avait de noblesse périgourdine; par son père, il était cousin de tous les barons de Gascogne.

Rangez autour tous les traîtres, un d'Épernon, qui tenait la Charente à l'ouest, Metz à l'est, et l'entrée des Allemands. À côté, un autre homme double, M. de Bouillon, fort en Limousin, plus fort au nord, où, par mariage, il était prince de Sedan. Même le compère du roi, M. de Montmorency, son connétable, son ami personnel, le roi du Languedoc, avait un traité secret avec le duc de Savoie.

Biron, en rapport direct avec Madrid et Milan, où il envoya plusieurs fois, n'avait fait son aveu à Lyon, que pour inspirer confiance et se faire donner Bourg-en-Bresse, par où il eût fait entrer le Savoyard et l'Espagnol. Le roi refusa. Et Biron, plus que jamais, renoua ses trames par l'intermédiaire d'un La Fin, qu'on a prétendu l'auteur de toute cette conspiration, commencée bien avant qu'il s'en mêlât.

En juillet 1601, le roi, comme toute l'Europe, était attentif au siége d'Ostende. Il était à Calais, sur les murs, écoutant tout le jour la canonnade lointaine qui remplissait le détroit. Élisabeth vint à Douvres, et elle eût bien voulu, dans la peur du triomphe des Espagnols, contracter avec le roi une alliance offensive. Il lui fit passer Sully, qui lui dit la situation. Le sol lui tremblait sous les pieds. Les mécontents se seraient levés derrière lui, s'il se fût engagé aux Pays-Bas. Soit pour les inquiéter et leur rendre Biron suspect, soit par un reste d'amitié et dans l'espoir que l'autorité de la grande Élisabeth le ferait rentrer dans la voie du bon sens et de l'honneur, il le lui envoya comme ambassadeur. La reine le prêcha fort, fit grand éloge du roi, ne blâmant que sa clémence. Enfin, pour plus d'impression, surmontant le grand chagrin qui, dit-on, hâta sa mort, elle lui montra de sa fenêtre un objet la tête d'Essex, du jeune homme qu'elle avait aimé, et qui, au bout d'un an, était encore exposée à la Tour: «Son orgueil l'a perdu, dit-elle. Il croyait qu'on ne pourrait se passer de lui. Voilà ce qu'il y a gagné. Si le roi mon frère m'en croit, il fera chez lui ce qu'on a fait à Londres: il coupera la tête à ses traîtres.»

Vaines paroles. Biron, de retour, n'eut pas de repos qu'il ne se perdit. Il reprit ses trames avec la Savoie, mais par un nouvel agent, s'étant brouillé avec La Fin, qui avait pourtant ses papiers. La Fin jasa, le roi le fit venir et en tira tout. Effroyable découverte. Tout le monde semblait compromis, et il ne savait plus à qui se fier. Il avança vers le Midi pour tâter Bouillon, d'Épernon; mais ils n'étaient pas décidés; ils vinrent se remettre à lui. Montmorency restait tranquille, et non moins les huguenots. Ils n'avaient garde de traiter avec Biron, au moment où il devenait si bon Espagnol, si bon catholique, s'affichant tout à coup dévot, lui qui ne savait son Pater.

Une délibération secrète eut lieu. Le roi se voyait dans les mains Bouillon, d'Épernon; Biron seul manquait. Fallait-il arrêter ceux-ci, en attendant l'autre? Il posa cette question en petit conseil; quelqu'un voulait qu'on arrêtât les deux qu'on avait. Sully s'y opposa: «Si vous arrêtez ces deux-ci sans preuves, vous effarouchez les vrais coupables, et vous les avertissez.»

Forte et courageuse parole qui sauva la France et trancha le nœud.

Les grands avaient une prise sur le peuple. Un pesant octroi aux portes des villes enchérissait les vivres. Il s'était révolté contre. Le roi punit la révolte, mais il supprima l'octroi.

C'était assurer le dedans. Mais, du dehors, l'étranger ne pouvait-il arriver, être introduit par Biron dans ses places de Bourgogne? On trompa celui-ci, on le rassura, en lui faisant croire qu'on ne savait que ce qu'il avait avoué. On parvint à le désarmer. Sully le pria d'envoyer ses canons, qui étaient vieux, pour les remplacer par des neufs. Il n'osa les refuser.

Cela fait, le roi éprouva le plus vif besoin de le voir. Il lui envoya Jeannin, l'ex-ligueur. La Fin écrivit à Biron. Le roi lui-même écrivit: «Qu'il ne croyait pas un mot de ce qu'on disait contre lui, qu'il lui remettrait ces accusations mensongères, qu'il l'aimait, l'aimerait toujours (14 mai 1602).»

Cette lettre était-elle perfide? Je ne le crois pas. Il l'aimait. Mais il voulait s'en assurer, le mettre hors d'état de se perdre, éclaircir tout, le gracier, l'annuler moralement, et avec lui tous les ligués.

Biron ne vint que parce qu'on lui dit que le roi voulait aller à lui tête baissée, l'enlever. Il n'eût pu tenir ses places désarmées. Rien ne lui restait à faire que de fuir, ruiné, nu et mendiant. Il eût mieux aimé mourir. Il s'emporta furieusement, jura de poignarder Sully, mais toutefois obéit et se mit en route.

Le duc de Savoie n'était guère moins effrayé que Biron. Fuentès aussi devait être inquiet d'avoir compromis son maître, au moment où le siége d'Ostende absorbait les forces espagnoles. Ils avaient fort à souhaiter que Biron ne les trahît point, qu'il mentît pour eux fort et ferme, soutînt près du roi sa vertu, son innocence immaculée. Tel il se montra, en effet, menteur intrépide, et, jusque dans Fontainebleau, l'homme de la Savoie, de l'Espagne, contre l'étreinte du roi son ancien ami.

Ce qui le cuirassait si bien, c'est, d'une part, que le Savoyard gardait en charte privée, pour assurer son silence, un garçon nommé Renazé, qui avait fait tous les messages. D'autre part, La Fin, à l'entrée de Fontainebleau, lui avait soufflé ce mot: «Courage, mon maître! courage, et bon bec!... Ils ne savent rien.»

Beaucoup de gens avaient gagé que Biron ne viendrait point. Le roi même, le 13 juin, se promenant de bonne heure au jardin de Fontainebleau, disait: «Il ne viendra pas.» Et il le voit arriver. Il va à lui, il l'embrasse. «Vous avez bien fait de venir, dit-il, j'allais vous chercher.» Puis il le prend par la main, lui montre ses bâtiments. Seul à seul, enfin, il lui demande s'il n'a rien à dire: «Moi! dit Biron, je viens seulement pour connaître mes accusateurs et les faire châtier.»

Le roi se croyait en péril, non sans cause, pour la raison que Biron marquait lui-même dans ses conseils au duc de Savoie, à savoir: Que le roi avait mangé la dot de sa femme, qu'il lui fallait du temps et de l'argent pour lever des Suisses, que l'infanterie française du temps de la Ligue avait péri de misère, que la noblesse appelée se réunirait lentement. Et c'était là le nœud même de la question; le roi de Navarre, le roi gentilhomme, avait disparu; la noblesse catholique ou protestante regardait ailleurs, pouvait suivre Biron ou Bouillon.

Le roi avait bien Biron, mais il n'avait plus Bouillon. Il n'osait même lui écrire de venir, sentant qu'il désobéirait. Sully lui écrivit en vain (6 juillet). Il resta chez lui. C'était une raison d'hésiter pour frapper Biron, ne pouvant frapper qu'un coup incomplet. Aussi le roi désirait très-sincèrement le sauver. Il y fit les plus grands efforts, et par lui-même, et par Sully. Le matin encore, au jardin fermé de Fontainebleau (petit jardin et si grand par la terreur des souvenirs), il le serra au plus près, et ne gagna rien. On voyait Biron le suivre avec force gestes, une pantomime hautaine de protestations d'innocence, relevant fièrement la tête et se frappant la poitrine. Même scène encore après dîner.

Alors le roi, perdant espoir, s'enferma avec Sully et la reine, tira le verrou. Nul doute que tous deux n'aient tenu fortement contre Biron, Sully pour la sûreté de l'État, elle pour celle de son fils et la tranquillité de sa régence future.

La Force, beau-frère de Biron, nous apprend deux choses: 1o Que Sully décida la mort; 2o qu'elle était très-juste. La Force écrit ce dernier mot à sa femme dans une lettre confidentielle.

Sans Sully, jamais le roi n'aurait eu la force de faire justice. Et encore, ce soir-là, il décida seulement, comme on croyait que Biron pouvait fuir, qu'il fallait bien le faire arrêter.

On joua jusqu'à minuit. Et, le monde s'étant écoulé, le roi lui parla de nouveau, le pressa au nom de l'ancienne amitié. Il resta sec. Alors Henri rentra dans son cabinet. Puis, saisi d'émotion, il rouvrit la porte, et lui dit d'un ton à fendre le cœur: «Adieu, baron de Biron!»

C'était son nom de jeunesse; dans cet effort désespéré, le roi crut ramener d'un mot tout le passé, la vie commune des dangers et des souffrances, et vingt années de souvenirs.

Et il ajouta encore: «Vous savez ce que j'ai dit.» Suprême appel! si Biron eût avoué à cet instant, il pouvait sauver sa vie.

Mais non, il sort. À l'antichambre, le capitaine des gardes, Vitry, mit la main sur son épée, la lui demanda: «Tu railles!—Non, monsieur, le roi le veut.—Ha! mon épée, s'écria-t-il, l'épée qui a fait tant de bons services!»

Le roi fit partir Sully pour préparer la Bastille et avertir le Parlement. Biron et le comte d'Auvergne, son complice, y furent menés le 15 juin.

Le roi même, le 15 au soir, vint à Paris et entra par la porte Saint-Marceau. Il y trouva une grande foule de peuple accouru pour le voir, pour s'assurer de sa vie, ce cher gage de la paix publique. Tous se félicitaient de la découverte du complot et le couvraient d'acclamations. (De Thou, liv. CXXVIII.)

M. Capefigue avance, sans preuves, que Paris était désolé. Chose vraisemblable, en effet, qu'on déplorât l'avortement d'un complot qui eût ramené le bel âge de la Ligue, les douceurs du fameux siége, du temps où un rat crevé se vendait vingt-quatre livres, où les mères mangeaient les enfants.

Les acclamations dont parle De Thou disaient, au contraire, que le peuple avait horreur de revoir la guerre civile, la royauté des soldats, et qu'il savait bon gré au roi de les réprimer vigoureusement. Sa justice, rarement indulgente pour les brigandages des nobles, était populaire. En ce moment, le Parlement, presque en même temps que Biron, recevait le petit Fontenelles (des Beaumanoir de Bretagne) et parent d'un maréchal. Ce garçon, d'environ vingt ans, avait fait déjà mourir dans les tortures des milliers de paysans. Par récréation, l'hiver, il ouvrait des femmes vivantes pour chauffer ses pieds dans leurs entrailles. Il fut, malgré tous ses parents, pris, jugé et rompu en Grève, au milieu de la joie du peuple, qui en bénissait le roi.

Les grands ne le bénissaient guère. Loin de là, pas un des pairs ne voulut siéger au procès de Biron. Tous alléguèrent des prétextes.

C'était une raison plus forte de pousser la chose. Quand les parents de Biron, tous considérables, vinrent trouver le roi, tout près de Paris, à Saint-Maur, où il restait pour surveiller l'affaire, il leur parla avec douceur, mais s'enveloppa de justice, de nécessité.

L'Espagne, mise au courant de tout par un commis de Villeroy (qu'on saisit plus tard), pouvait travailler les juges, le public, l'accusé même. Et, en effet, celui-ci trouva à point, dans la Bastille, un Minime scrupuleux qui lui dit qu'il ne pouvait pas révéler à la justice ce qu'il avait promis de taire, c'est-à-dire qu'il devait couvrir la Savoie, l'Espagne, d'une parfaite discrétion.

Pour émouvoir le public, on répandit une lettre que Biron était censé écrire au roi pour rappeler ses services, faire ressortir l'ingratitude, soulever la pitié et l'indignation.

La procès n'était que trop clair. De Thou nous a conservé en substance, mais avec détail, les quatre feuilles écrites de sa main qui furent la pièce principale. Elles témoignent que, faible et crédule pour les prédictions politiques dont les charlatans le leurraient, il n'en est pas moins fort net, lucide, exact et clairvoyant pour les affaires militaires. Les directions qu'il donna au duc de Savoie ne sont pas de ces choses qu'on imaginerait d'avance pour des cas hypothétiques (comme il prétendit le faire croire), mais des indications précises pour telle situation, tel cas. Il renseigne très bien l'ennemi sur les forces actuelles du roi, spécifiant les chiffres avec soin, et d'un jour à l'autre. Il donne des conseils positifs sur un poste qu'il faut occuper, une attaque qu'il faut essayer. De tels avis, qui purent être à l'instant traduits en boulets, ce ne sont pas, comme il le dit, des paroles et des pensées, ce sont des actes meurtriers, des massacres de Français et l'assassinat de la France.

On assura, sans le prouver, qu'il avait averti tel fort savoyard pour que, le roi venant sous les murs, on tirât sur lui. Ce qui est sûr et avoué de lui, c'est qu'il le tuait d'intention, par ces opérations magiques où l'on croyait faire périr l'homme en détruisant son effigie. Il convient qu'avec La Fère il faisait des poupées de cire, auxquelles on disait la formule: «Roi impie, tu périras. Et la cire fondant, tu fondras.»

Il n'y avait qu'une circonstance atténuante, c'est qu'il avait écrit, huit mois avant son arrestation, lorsque le Dauphin naquit, en septembre 1601: «Dieu a donné un fils au roi; oublions nos visions.»—Ce mot était-il sérieux, on avait sujet d'en douter, parce qu'il l'écrivait à La Fin, qu'il suspectait, et sans doute voulait tromper, tandis qu'il continuait de traiter avec l'ennemi par son nouveau confident, le baron de Luz, et par deux autres encore.

Les juges firent une chose agréable aux hautes puissances étrangères qui étaient aussi en cause. Ils la firent, il est vrai, par la volonté expresse du roi. Ce fut de ne rappeler que des faits anciens, et d'ignorer parfaitement les choses récentes. Le roi ne voulait pas trop approfondir contre l'Espagne et la Savoie.

Biron fut saisi d'un grand trouble quand on lui présenta les pièces qu'il croyait brûlées, quand il vit devant ses yeux son messager Renazé, qu'il croyait enfoui dans un château de Savoie. Il pâlit, dit les pièces fausses, controuvées, puis les avoua, mais soutint que c'étaient de simples pensées, qu'il écrivait pour La Fin. Du reste, s'il y avait du mal, le roi lui avait pardonné à Lyon.

Nombre de parlementaires (de la Ligue) auraient accepté cela. Mais ils étaient sous les yeux du vrai Parlement français, qui avait siégé à Tours.

Le Parlement avait à faire ce que hasarda Richelieu, ce que fit la Convention, se compromettre sans retour et braver les futures vengeances des rois étrangers, et des grands, et des parents de Biron, de ses cent cousins de Gascogne, d'un monde de gens d'épée brutal et féroce. Tellement que, peu de temps après, le révélateur La Fin marchant dans Paris, en plein midi, au milieu des gardes qui le protégeaient, vingt sacripants tombèrent sur lui, et s'en allèrent au galop, sans qu'on les ait arrêtés.

Ces vengeances, faciles à prévoir, faisaient songer les robes longues. Le chancelier saignait du nez et feignait d'être embarrassé de l'absence des pairs. Cela le 21 juillet, au dernier moment. Le roi se montra immuable, soit que Sully le soutînt, soit que sa grande amie Élisabeth (une lettre de notre ambassadeur le prouve) l'exhortât à ne pas lâcher. La vieille reine était une haute autorité, un docteur en conspirations, en ayant eu tant contre elle et tant suscité ailleurs, récemment encore ayant frappé d'Essex, c'est-à-dire son propre cœur.

Donc le roi fut fort aussi. Il écrivit à son blême chancelier que l'on pouvait passer outre. (2 juillet 1602.)

Le chancelier, ainsi mis en demeure de ne pas s'égarer, empêcha aussi les autres de chercher quelque échappatoire. Il les tint dans la voie étroite de justice et de vérité. Il demanda si à Lyon l'accusé avait confié au roi tous ses arrangements avec la Savoie.—Non.—Alors le roi n'a pu pardonner ce qu'il ignorait. (Mém. de La Force.)

Ce mot conduisit Biron à la mort.

Le Parlement fut dès lors unanime (127 voix).

Dans tout le procès, le roi avait eu une crainte secrète, c'était qu'on n'enlevât Biron, que l'agitateur de la Ligue, l'Espagnol, l'ami des moines, le distributeur des soupes en plein vent, n'essayât d'agir sur le peuple. Il resta, non à Paris, mais à Saint-Maur ou Saint-Germain, prêt à monter à cheval et le pied dans l'étrier. Il écrivait à Sully qu'il prît garde à lui, qu'on pensait, pendant qu'il ne s'occupait que du prisonnier, à l'enlever, lui Sully, le mener en Franche-Comté. Il eût répondu pour Biron.

La vie de celui-ci, au reste, importait moins aux étrangers que son silence. Et ce silence fut maintenu jusqu'au bout. Biron le dit le dernier jour: «Il ne saura pas mon secret.» Comment obtint-on cette persévérance? Par ce moine dont j'ai parlé. Puis, il ne croyait pas sérieusement à sa mort, imaginant toujours qu'il serait sauvé ou par un coup de l'Espagne ou par la faiblesse du roi, qui finirait par avoir peur. Il ne croyait pas même que le Parlement aurait le courage de le condamner. Dans sa prison, il amusait ses gardes leur raconter l'audience et à contrefaire, ses juges.

Il ne fut pas peu étonné, le 31 juillet, de voir le chancelier, le greffier, une grande suite, arriver à la Bastille en cérémonie. On le trouva occupé d'astrologie judiciaire, de comparer quatre almanachs, d'étudier la lune, les jours et les signes célestes, pour y pénétrer l'avenir. Le chancelier lui demanda de rendre l'ordre du roi, la croix du Saint-Esprit, et l'engagea à faire preuve de son grand courage. Puis on lui lut son arrêt, et l'adoucissement qu'y mettait le roi, de rendre ses biens à ses parents et de ne pas le faire exécuter en Grève. Ce coup venait frapper, non un homme faible, malade, amorti par la prison, mais dans sa force, en pleine vie. La répugnance de la nature se montra aussi en plein; il laissa voir une furieuse volonté de vivre. D'abord, des cris contre le roi, si ingrat, qui laissait vivre d'Épernon, cent fois traître, et qui lui, Biron, innocent le faisait mourir ... Car il se disait innocent, soit que ces moines espagnols le lui eussent persuadé, soit que, dans les idées d'alors et l'habitude des révoltes, ce ne fût que peccadille.

Puis il retomba sur le chancelier, avec des risées terribles, bouffonnant sur sa figure, l'appelant grand nez, idole sans cœur, figure de plâtre. Il se promenait en long et en large, le visage horriblement bouleversé, affreux, répétant toujours: «Ha! minimé, minimé!» (Non, non, encore non!)

On lui dit doucement: «Monsieur pensez à votre conscience.»

«C'est fait,» dit-il. Et sans s'en mettre autrement en peine, il se jeta dans un torrent de discours, sur ses affaires, ses biens, ses dettes; on lui devait ceci, cela; il laissait une fille grosse, à qui il faisait tel don ... Une mer de paroles vagues qui n'auraient jamais fini. On l'avertit, il revint un peu à lui, et dicta son testament clair et ferme.

Il avait demandé Sully pour le faire intercéder. Sully fit dire qu'il n'osait.

Il était quatre heures, et Biron passait le temps aux choses de ce monde, sans souci de l'éternité. On le mena à la chapelle, et, sa prière faite, il sortit. À la porte un homme inconnu paraissait l'attendre: «Qui est celui-ci?»—Modestement, l'homme avoua qu'il était le bourreau: «Va-t'en, va-t'en! dit Biron. Ne me touche pas qu'il ne soit temps!... Si tu approches, je t'étrangle!» Il jura aussi qu'on ne le lierait point, qu'il n'irait pas comme un voleur. Aux soldats qui gardaient la porte: «Mes amis, pour m'obliger, cassez-moi la tête d'un coup de mousquet.»

Inutile de dire que les prêtres du roi n'en tirèrent rien, pas un mot d'Espagne et de Savoie, nulle confession de sa faute. Il suivit le mot des Jésuites, dont on a parlé ailleurs: «Défense de rien révéler à la mort, sous peine de damnation.»

À tous, il disait: «Messieurs, vous voyez un homme que le roi fait mourir, parce qu'il est bon catholique.»—Et, comme on lui rappelait sa mère: «Ne m'en parlez pas, elle est hérétique.» (Lettres du roi, du 2 et 7 août.)

Il mourut ainsi, en pleine fureur, en pleine vengeance, continuant d'intention son complot, et, de l'échafaud, autant qu'il était en lui, attachant d'avance au roi la furie de Ravaillac.

Sur les planches, il chicana fort, voulant d'abord être debout. On lui dit que ce n'était pas l'usage. Puis il se fâcha de voir dans cette cour une soixantaine d'assistants: «Que font là ces marauds, ces gueux? Qui les a mis là?» Il ne voulut pas du mouchoir, prit le sien, qui était trop court, reprit l'autre. Trois fois il se débanda les yeux. Tu m'irrites, dit-il au bourreau. Prends garde! je pourrais étrangler moitié de ceux qui sont ici. Ils n'étaient pas très rassurés, voyant cet homme non lié, si fort et si furieux; plusieurs regardaient vers la porte.

Le bourreau, vers cinq heures, pensant ne finir jamais, lui dit: «Monsieur, auparavant, ne faut-il pas que vous disiez votre In manus tuas, Domine? Biron se remit, et l'homme, profitant de ce moment et prenant l'épée des mains du valet, par un vrai miracle de force et d'adresse, lui trancha au vol son cou gras, la tête s'en alla bondissant au pied de l'échafaud.

On voulait le mettre aux Célestins, à côté des vieux Valois. Mais ces moines furent politiques; on vit déjà l'effet du coup; ils refusèrent. Et on le mit à Saint-Paul, paroisse de la Bastille.

Pendant ce temps-là, une foule énorme se morfondait à la Grève, où on l'attendait. Des fenêtres y étaient louées jusqu'à dix écus.

La foule des amis de l'Espagne, cagots, bigots, ligueurs, Jésuites, et aussi des gens de haut vol qui voulaient braver le roi, allaient jeter de l'eau bénite, faire dire des messes à son tombeau.

Le roi, après l'exécution, était si défait, dit l'ambassadeur d'Espagne, qu'on l'eût cru l'exécuté. Huit jours après, il fut pris d'un violent flux de ventre qui le tint quelque temps très-faible.

Il n'en eut pas moins conscience d'avoir fait justice. En conversation, il disait souvent et comme un proverbe: «Aussi vrai que Biron fut traître.»

Il fut très-reconnaissant pour l'homme inflexible qui l'avait soutenu dans cette rude circonstance, il alla voir Sully, lui dit: «D'aujourd'hui, je n'aime que vous.»

Grand témoignage et mérité. L'un et l'autre, en ce coup sévère qui servit tellement la France, et qui lui donna huit mois de repos, méritèrent d'elle ce jour-là autant qu'aux jours d'Arques et d'Ivry.