CHAPITRE VI
LE RÉTABLISSEMENT DES JÉSUITES
1603-1604

La noire intrigue de Biron que le roi ne voulut pas percer jusqu'au fond n'était qu'un petit accident de la grande conjuration qui minait l'Europe, qui déjà avait accompli la partie la plus cachée de son œuvre souterraine, et qui bientôt procéda à l'exécution patente de cette œuvre, la Guerre de Trente Ans.

Henri IV était l'obstacle, avec Maurice d'Orange, et secondairement le roi d'Angleterre et d'Écosse, Jacques VI, successeur d'Élisabeth. Mais celui-ci avait donné grand espoir aux catholiques. Il ne tarda guère à faire un traité avec l'Espagne. Pour le roi de France, on comptait en venir à bout. On voyait qu'il était malade, atteint de cette cruelle affaire de Biron. On pensait non sans vraisemblance, qu'il faiblirait de plus en plus. Les zélés qui déjà avaient réussi à le marier à leur guise avec cette fausse Italienne, d'Espagne et d'Autriche, voulaient pour deuxième point faire rentrer les Jésuites en France et leur faire confesser le roi. Le troisième qu'on devait gagner sur le roi ou après lui, c'était un double mariage d'Espagne, pour espagnoliser la France, la neutraliser, l'hébéter. La France, cette tête de l'Europe, branlant, caduque, imbécile, comme elle fut sous Louis le bègue (Louis XIII), dans ses quinze premières années, on pourrait alors s'attaquer au ventre, je veux dire aux Allemagnes, ces profondes entrailles du monde européen.

Ce n'est pas qu'avant 1600 on n'ait travaillé l'Allemagne, mais c'était en préparant les moyens de la grande guerre, surtout en disciplinant l'armée ecclésiastique. Cette besogne préalable était celle du Concile de Trente, la transformation du clergé. Il fallait d'abord que ce corps eût l'unité automatique d'un collége discipliné par la férule et le fouet. L'âme du Concile de Trente, Lainez, ce cuistre de génie, bien plus fondateur qu'Ignace, avait mis là son empreinte. Toute la hiérarchie conçue comme une échelle de classes, sixième, cinquième, quatrième, où des écoliers rapporteurs s'espionneraient les uns les autres et se dénonceraient par trimestre.

Cet amortissement du clergé, plus facile que l'on n'eût cru, encouragea à entreprendre une œuvre qui semblait plus hardie: la transformation de la noblesse.

Nous devons à M. Ranke (Papauté, liv. V, § 9) la connaissance d'une pièce inestimable, tirée des manuscrits Barborini. C'est le plan que le nonce Minuccio Minucci propose à la cour de Rome pour le remaniement moral de l'Allemagne. Son principe dominant est celui-ci: C'est de la noblesse qu'il faut s'emparer. Il ne se fie pas au peuple.

Il veut: 1o qu'on traite les enfants nobles mieux que les petits bourgeois, pour attirer la noblesse aux colléges; 2o qu'on donne les évêchés aux nobles, «qui seuls ont droit d'y arriver.» Point de bénéfices aux bourgeois, qui pourraient devenir savants; il faut bien quelques savants, mais peu, très-peu de savants; 3o on n'exigera pas de ces nobles prélats qu'ils résident dans leurs évêchés; ils seront bien plus utiles à là cour et près des princes.

Ce plan tout aristocratique porte sur cette pensée, très-juste, que la noblesse, plus qu'aucune autre classe, pouvait être corrompue par les places et par l'argent, par le plaisir, par son besoin absolu de vivre à la cour.

Justement, à cette époque, se formaient autour des princes, ces grands centres de vie galante et mondaine, les cours, et de moins en moins la noblesse pouvait vivre chez elle. Dans plusieurs pays, les Jésuites n'eurent besoin que d'une chose: il suffit que les protestants ne fussent plus admis chez les princes. En Pologne, l'effet fut terrible; les exclus furent désespérés et se refirent catholiques. En France, il en fut peu à peu de même. Les protestants non chassés furent du moins vus de mauvais œil; il leur faillit s'éloigner. Dans les châteaux commencèrent les lamentations des femmes, les querelles domestiques. Le jour ne fut qu'un bâillement et la nuit qu'une dispute. Le mari y échappait, tant qu'il pouvait, par la chasse; mais il y retombait le soir. Hélas! malheureuse dame, exilée, perdue au désert! Loin du roi, nouveau Dieu du monde, vous ne verrez donc plus que Dieu! Ce soleil vivant vous aurait dorée d'un rayon; à son aimable chaleur auraient éclos les amours. Or, dans le monde monarchique, les amours font les affaires: le mari eût fait fortune...

La noblesse fut vaincue. Tous les honnêtes gens se firent catholiques. Des colléges magnifiques furent ouverts par les Jésuites à la jeune noblesse; les enfants des princes eux-mêmes s'y assirent avec les nobles. Ces princes, élèves des Jésuites, Bavarois et Autrichiens, vont être l'épée du parti.

Du jour où la France a faibli en abandonnant l'Italie, Ferdinand d'Autriche exécute chez lui l'opération violente de chasser tous les protestants. Persécution que l'empereur Rodolphe commence en Hongrie, en Bohême, et généralement dans l'Empire, par la destruction des hauts tribunaux qui maintenaient l'équilibre entre les deux religions.

Tous les princes sont tentés par les domaines protestants, ou ceux même des catholiques. Le pape trouve bon que son favori le Bavarois s'approprie les biens des couvents, et il le charge de corriger et de stimuler les évêques.

L'artère du monde est le Rhin. Bade, Mayence, Cologne et Trèves, les évêchés peu éloignés, Bamberg, Wurtzbourg et Paderborn, avaient chassé les protestants. Mais la grande affaire était Clèves, la porte de la Hollande et de l'Allemagne, ce bas Rhin commun à tous, qui touche aux trois nations.

Dès 1598, l'Espagne s'y était jetée, et elle n'en fut distraite que par le long siége d'Ostende. La Hollande ne sauva pas cette place. Elle s'épuisa en efforts, et chacun prévit le moment où la France serait obligée de se mettre de la partie, de soutenir les Hollandais, ou de les laisser périr, ce qui livrait l'Allemagne, avec l'Allemagne l'Europe. De sorte que l'Espagnol, ruiné, séché jusqu'à l'os, un squelette, une ombre, se fût encore trouvé le maître à la fin et le vainqueur des vainqueurs.

Donc, on regardait Henri IV, et tout retombait sur lui. Sa tête était, au fond, l'enjeu du grand combat de l'Europe.

La mort de Biron lui avait causé un terrible ébranlement. L'on se demandait deux choses:

Mourrait-il naturellement? Ce n'était pas impossible. Dyssenterie au moment fatal, en juillet 1602. Mai 1603, seconde crise de rétention d'urine. Dyssenterie en septembre, en décembre encore. En janvier et en avril 1604, premières atteintes de goutte.

Mourrait-il moralement, d'inquiétude et de chagrin, de tiraillement intérieur? La conjuration générale de bêtise et de bigotisme vaincrait-elle cet esprit si vif et si résistant?

Il semble qu'il fût alors très-bas et très-affaissé. J'en juge surtout par une chose. Sully ne parvenait pas à lui faire comprendre qu'il n'avait à craindre jamais une alliance du parti protestant avec l'Espagne. Et cependant visiblement l'Espagne devait leur faire horreur. L'avénement de l'infante Claire-Eugénie à Bruxelles avait été solennisé par une femme enterrée vive. Le conseil d'Espagne songeait à chasser tous les Morisques. La seule difficulté était que le frère du premier ministre, grand inquisiteur, voulait, non qu'on les expulsât, mais qu'on les passât au fil de l'épée. Or, c'était un million d'hommes.

L'Espagne faisait horreur. Le plus suspect des protestants, le plus intrigant, Bouillon, n'osait traiter avec elle. (De Thou.) Il se fût perdu chez les siens.

Ce qu'il faisait réellement, c'était de calomnier le roi dans l'Europe protestante, jusqu'à dire qu'il méditait avec le pape une seconde Saint-Barthélemy (Lettres, VI, p. 10). Il sollicitait le roi d'Angleterre de prendre le protectorat de nos réformés. Cela troublait fort le roi et le rapprochait des catholiques, le faisait même faiblir dans la question des Jésuites.

Moment d'obscurité profonde. Le roi ouvrait le bras à l'ennemi, favorisait, sans le savoir, le grand complot fanatique organisé contre lui-même. Et les protestants se défiaient du roi, qui déjà, dans la Bastille, amassait l'argent, les armes, pour la grande guerre nécessaire au salut des protestants.

On ne pouvait agir de face contre un homme de tant d'esprit, mais on le pouvait de côté par des moyens indirects. L'Espagne trouvait à cela d'admirables facilités; le conseil, la cour, étaient espagnols. Ce n'était pas seulement des Villeroy, des Jeannin, qui discouraient en ce sens, mais les gens les plus innocents, des mondains, des étourdis, par exemple Bassompierre, le galant colonel des Suisses. La reine, au lit même du roi, grondait, pleurait pour l'Espagne, pour l'alliance espagnole, pour le double mariage. Et si le roi se sauvait chez sa Française, Henriette, il y retrouvait l'Espagne; Henriette voulait s'y réfugier, si le roi venait à mourir. Donc, l'Espagne en tout et par tout; on la sentait de tous côtés, on la respirait. Ou, si ce n'était pas elle, c'était la Savoie, plus adroite, une sorte d'Espagne française par où le poison arrivait.

Au moment où, de la Savoie, partait un agent secret qui devait travailler les Guises, un Savoyard très-aimable, insinuant, le charmant François de Salles, venait prêcher devant le roi.

Celui-ci n'était pas Jésuite. Son maître, le P. Possevino, le grand diplomate de l'ordre, avait senti qu'il servirait bien mieux les Jésuites en ne l'étant pas. Leur but alors étant, comme je l'ai dit, de s'approprier la noblesse, il leur fallait des gentilshommes à eux, qui eussent les grâces et l'élégance mondaines. Tel était François de Salles, blond de barbe, de cheveux, d'un sourire d'enfant, avec un charme féminin qui allait surtout aux dames, qui ravit la cour, le roi. Le Crucifié, dans ses mains, perdant toutes ses terreurs, devenu gai et aimable, n'aimant qu'oiselets, fleurettes des champs, avait pris la gentillesse du rusé petit Savoyard.

Ce n'était pas Possevino, un pédant baroque (à en juger par ses livres), qui avait pu faire ce charmant disciple. C'était la cour, c'étaient les femmes, la douce conversation des Philothées et des Chantal. C'était la camaraderie de l'aimable auteur d'Astrée, le sire d'Urfé, ex-amant de Marguerite, réfugié en Savoie, qui, d'après les Espagnols, faisait son roman de bergers. Le confesseur de madame de Chantal, fort jaloux, dit de saint François: «Ce berger.» Et, en effet, ses sermons, ses petits livres dévots, sont des Astrées spirituelles, des bergeries ecclésiastiques.

Le roi, enchanté de voir une dévotion si gaie, si peu exigeante, en contraste si parfait avec le sombre, la roideur des huguenots, inclina fort de ce côté, et, sous cette séduction, se trouva tout préparé à laisser rentrer en France les maîtres du doux prédicateur.

Au voyage qu'il fit à Metz, en 1603, la Varenne lui présenta les Jésuites de Verdun, qui le prièrent de rétablir un ordre pauvre, disaient-ils, modeste, et surtout point intrigant. Le roi dit avec bonté que, de retour à Paris, il aviserait. Tout solliciteur a besoin de suivre son juge; ils obtinrent que deux seulement, deux humbles, deux tout petits Jésuites, les pères Ignace et Cotton, suivraient l'affaire, et par conséquent accompagneraient le roi. Il consentit. Cotton s'attacha à lui et ne le quitta plus jamais. Jamais, quand il l'eût voulu, il n'eût pu arracher de lui ce lierre tenace, ce plat, froid, indestructible lichen, qui semblait collé à lui. Il s'en moquait tout le jour, mais ne le traînait pas moins. Controversiste ridicule et prédicateur grotesque, il était admirablement choisi pour un roi rieur. C'était un trait de génie d'avoir mis chez lui pour espion un fourbe sous la figure d'un sot.

Voilà l'humble commencement de cette grande dynastie des confesseurs du roi, qui, sous la Chaise et le Tellier, finiront par gouverner la France.

Le roi, au retour de Metz, fut malade deux fois, coup sur coup, en un même été. En septembre, étant à Rouen, les huîtres normandes lui rendirent son flux de ventre. Il était faible, et isolé, la cour ne l'ayant pas suivi. Mais Cotton et la Varenne ne le lâchaient pas. Ils tirèrent de lui le rétablissement des Jésuites.

Sully assure qu'Henri IV lui avoua qu'il ne se décidait à cela que pour sortir des angoisses où le tenait constamment la peur de l'assassinat, «vie misérable et langoureuse ... telle qu'il me vaudrait mieux être déjà mort.»

Tels ils furent reçus, tels ils se maintinrent. Et c'est, selon Saint-Simon, la raison même que le plus doux des Jésuites, le P. la Chaise, donnait en mourant à Louis XIV, pour qu'après lui il prît toujours un confesseur jésuite: «Dans toutes les compagnies il y a de mauvais sujets ... Un mauvais coup est bientôt fait,» etc.

Ce qui ne les aida pas peu, c'est qu'ils persuadèrent au roi que l'Espagne les persécutait, et qu'ils n'avaient que lui de protecteur au monde. Cela le toucha. Il les reçut à bras ouverts, et leur dit ce mot étonnant: «Aimez moi, car je vous aime.»

Pour rentrer, ils s'étaient faits sveltes, minces et bien petits. Il leur suffisait d'une fente. D'abord, point de confession, à moins que les évêques ne les y forçassent. C'était assez que Cotton fût auprès du roi.

Ils étaient hommes de collége, voués tout à fait aux enfants, n'aimant que l'enfance. À La Flèche, ils se chargeaient de leur enseigner le latin, laissant le roi y ajouter tout l'enseignement mondain du siècle, quatre professeurs de droit et quatre de médecine, deux d'anatomie. Les Jésuites n'avaient aucun préjugé. Les bénéfices du collége devaient s'employer à doter chaque année douze pauvres filles, innocentes et vertueuses.

Tout ce que leur reconnaissance, leur tendresse pour le roi, leur faisait demander, exiger de lui, c'était son cœur qu'ils voulaient voir à jamais dans leur église.

Après sa mort, bien entendu. Et celui des rois et des reines, à jamais, voulant être un ordre essentiellement royaliste.

Accordé. Les gallicans mêmes, des hommes du Parlement (par exemple, le greffier Lestoile), se radoucirent un peu pour eux, trouvant les sermons de Cotton doux, modestes, modérés, pacifiques et pas trop dévots, enfin d'un homme du monde.

Ce qui toucha fort Paris pour ce pauvre père Cotton, c'est que, revenant le soir dans le carrosse de la Varenne, il y fut assassiné. Par les huguenots sans doute? Ce fut le cri général. Mais qu'y auraient-ils gagné? Cotton mort, on n'aurait pas manqué de Jésuites aussi saints et aussi savants. Quoi qu'il en fut, heureusement le ciel avait veillé sur lui; l'assassinat se réduisit à une invisible écorchure, que ces méchants huguenots crurent qu'il s'était faite lui-même.

CHAPITRE VII
LE ROI SE RAPPROCHE DES PROTESTANTS
1604-1606

Richelieu nous a tracé de main de maître le portrait du créateur originaire de sa fortune, qui fut son prédécesseur dans les affections de Marie de Médicis, du signore de Concini. Concini succédait lui-même à ces cousins de la reine, les Orsini, ses premiers cavaliers servants. Il rendit au roi le service de les supplanter. Un homme de sa condition était moins embarrassant, et pouvait servir la reine avec moins d'éclat et de bruit.

Concini était né en pleine cour, fils du ministre dirigeant de Côme de Médicis, mais cadet, troisième cadet, d'une maison qui n'était pas riche. Il avait eu force aventures, prison, fuite et bannissement. Il avait été domestique du cardinal de Lorraine; mais c'était un homme charmant, un rieur, un beau joueur, un élégant cavalier. La triste Léonora, si disgraciée de la nature, avait cependant osé regarder le brillant jeune homme. À leur départ de Florence, elle l'aida de quelque argent; et l'usage qu'il en fit, ce fut d'acheter un cheval de deux mille ducats, qu'il eut l'impertinence de donner à Henri IV.

Ce petit fait peint l'homme de la tête aux pieds. Il n'était que vanité, folie, insolence. Il passait tout le jour au jeu comme un grand seigneur. Il plut d'autant plus à la reine, qui le maria à sa Léonora, afin de le pouvoir garder. Avec cet arrangement, Marie de Médicis peut être sévère à son aise, jalouse de son mari, inexorable et terrible pour la régularité de sa maison. Une de ses filles ayant, la nuit, reçu un amant qui se sauva en chemise, la reine exigea que le roi le fît condamner à mort (par contumace heureusement).

Léonora, modeste et sage, n'aurait visé qu'à l'argent. Mais Concini, un fat, un fou, avec ses goûts de grandeur, ne pouvait manquer de suivre le vent de la cour, qui était tout à l'Espagne. Le grand-duc de Florence, son maître, s'était refait Espagnol. Marie de Médicis ne rêvait que le double mariage espagnol, qui était aussi toute la politique de l'ancien ligueur Villeroy.

Un commis de Villeroy, qui déchiffrait les dépêches, en donnait copie à Madrid. Concini communiquait par une voie plus détournée, par l'ambassadeur du grand-duc auprès de Philippe III, ses lettres passaient par Florence, pour être envoyées à Madrid.

Le roi avait ainsi l'Espagne tout autour de lui, chez lui. En avril 1605, il apprit l'affaire du commis, que Villeroy laissa fuir, et qu'on trouva dans la rivière, non pas noyé, mais étranglé.

Et, au même moment, un coup plus sensible lui était porté. Les Espagnols avaient gagné Entragues; le père d'Henriette, et son frère, le comte d'Auvergne, déjà mêlé à l'affaire de Biron.

Elle-même était-elle innocente? Son père disait oui, son frère disait non.

La faute en était au roi, qui n'avait pas su prendre un parti avec elle, et l'avait exaspérée.

La reine, pour faire digérer son nouveau cavalier servant, avait trouvé bon qu'Henriette eût un logement dans le Louvre. Mais celle-ci croyait qu'elle ne la souffrait là que pour la faire tuer un matin. Elle avait prié le roi de la marier, ou de la laisser partir. Il ne faisait ni l'un ni l'autre, lui disait qu'il la marierait, et se dépitait contre elle quand elle cherchait un mari.

Il la relevait, il la rabaissait. Il reconnaissait son fils, qu'elle appelait mon Dauphin. Il ne pouvait se passer d'elle, et il employait l'homme le plus grave du royaume, Sully, à négocier avec elle dans leurs brouilleries. Une lettre d'Henriette à Sully indique que c'était justement alors qu'il était plus amoureux et d'une impatiente exigence. Elle était fière et révoltée d'avoir à se soumettre ainsi. De plus en plus, elle songeait à fuir en Espagne, et elle entra dans les projets de son père et de son frère.

Qu'elle ait eu dès 1604 l'idée de tuer le roi, qu'elle ait su le fond du complot, je ne le crois pas. Mais certainement elle voulait enlever son fils en Espagne, et le constituer Dauphin contre le Dauphin avec l'appui des Espagnols.

Ceux-ci, qui n'en pouvaient finir avec le grand siége d'Ostende depuis trois années, avaient monté deux machines qui les auraient débarrassés des deux appuis de la Hollande, d'Henri IV et de Jacques VI.

Contre le premier, ils fomentèrent le complot d'Entragues.

Contre le second, ils accueillirent, encouragèrent l'infernale conjuration des poudres, qui commença en même temps.

Le roi, pour être plus ferme contre Henriette, dans ce procès, avait pris une autre maîtresse, plus belle, mademoiselle de Beuil, qu'il dota, titra à grand bruit, et fit comtesse de Moret. Mais celle-ci n'était qu'un corps. L'autre était une âme, maligne et méchante, il est vrai, mais une âme enfin. Et elle sentait sa puissance. Son père, son frère, furent condamnés; on menaçait de l'enfermer et de lui ôter ses enfants. Elle ne s'effraya pas. Elle dit toujours bravement qu'elle avait promesse du roi, et que ses enfants étaient les seuls légitimes; que, du reste, n'ayant rien su, elle ne demandait que trois choses: pardon pour son père, une corde pour son frère, et justice pour elle.

Le roi gracia le père, enferma le frère, et elle, l'éloigna un moment. Mais il la fit revenir. Insigne imprudence. Humiliée, et subissant et cette grâce et cet amour, désormais insupportable, elle devint tout à fait perverse et très-dangereuse.

Dans cette cruelle affaire, il avait senti au cœur la pointe du poignard espagnol. On l'avait pris par sa maîtresse. On chercha une autre ouverture, on entreprit de lui ôter son grand serviteur Sully.

Celui-ci venait de prendre une grave initiative. Il se voyait au plus haut dans l'amitié de son maître. Il avait reçu de lui comme un nouveau ministère, la surveillance des affaires étrangères et du très-suspect Villeroy. (Lettres, VI, 253.) Il vit que le roi ne pouvait tarder à se mêler directement de la Hollande et du Rhin pour la succession de Clèves: donc qu'il serait obligé de revenir aux protestants. Lui-même, qui les avait fort mécontentés, se rapprocha d'eux. La mort de la Trémouille, celui de leurs chefs qu'aimait le moins Henri IV, permettait le rapprochement. Sully maria une de ses filles à un protestant illustre et le chef futur du parti, le jeune duc de Rohan. (13 février 1605.)

Cela eut effet. Et un moine, chargé d'espionner les gens qui se rendaient au temple d'Ablon, d'espion se fit prosélyte, jeta le froc, et tout haut se déclara protestant.

De là un curieux duel entre Sully et Cotton.

Cotton tâchait de le noircir, et toute la cour aidait à la calomnie. On parvint à faire naître entre lui et le roi un petit nuage qui, heureusement pour la France, se dissipa au moment même. Lorsque déjà on croyait Sully disgracié sans remède, le roi lui ouvrit les bras. Il faut lire dans les Œconomies cette scène touchante dont on a tant parlé et qui a passé en légende.

Par représailles, Sully surprit, montra et publia une pièce secrète où Cotton avait écrit les questions qu'il devait adresser au diable qu'une possédée faisait parler. Pièce qu'on trouva ridicule, mais que nous trouvons tragique, en y voyant certains noms qui vont se représenter à la mort du roi.

Sully, dès lors se constituant avocat des protestants, se rendit lui-même, comme gouverneur du Poitou, à leur assemblée de Châtellerault. La confiance se rétablit. Il leur dit que, s'ils tenaient à leurs méchantes petites places qui n'auraient pu se défendre, on les leur laisserait quelque temps encore. D'autre part, les protestants le reçurent à la Rochelle. Les portes lui en furent ouvertes, quoiqu'il eût avec lui une petite armée, de douze cents chevaux. Ces excellents citoyens, et les meilleurs de la France, qu'on disait amis de l'Espagne, ne pensaient qu'à lui faire la guerre. Ils régalèrent Sully d'un combat naval où vingt vaisseaux fleurdelisés battaient vingt vaisseaux espagnols.

Sully, désormais bien sûr qu'ils ne soutiendraient pas Bouillon, donna au roi l'excellent conseil de venir lui-même en Limousin et en Quercy. Il y vint avec une armée (sept. 1605), mais elle fut inutile. Bouillon avait donné ordre qu'on ouvrit les places au roi. Une enquête contre les agents de l'Espagne, qui voulaient lui livrer des villes, Marseille, entre autres, révéla des coupables, mais généralement catholiques. La grande masse protestante était loyale et dévouée. Revoir leur roi de Navarre après tant d'années, retrouver vieillie, blanchie, la tête chérie des anciens jours, le camarade des souffrances, des misères et des combats, ce fut un attendrissement universel. Les Rochelois vinrent lui dire qu'il ne passât pas si près sans les visiter; qu'il vînt avec son armée; que toutes les portes lui seraient ouvertes; que, si elles n'étaient assez larges, ils abattraient encore trois cents toises de mur. «Vous les entendez?» dit le roi à toute la cour. Et alors il les embrasse par trois fois en versant des larmes.

Second jour d'unanimité, dans ce pays si divisé. Je compte pour le premier jour, non moins mémorable, celui où l'armée d'Henri III et celle d'Henri de Navarre, la réformée, la catholique, en juin 1589, s'étaient reconnues, embrassées.

Le roi avait pu reconnaître quels étaient véritablement ses amis, ses ennemis, et combien toutes ses faiblesses pour ceux-ci étaient inutiles. Il était à peine revenu à Paris, qu'on apprit (novembre 1605) l'explosion la plus terrible, le complot le plus scélérat, dont il y ait eu jusque-là exemple, de mémoire d'homme.

Rien n'apaisait les fanatiques, nulle concession ne suffisait. Ils étaient divisés entre eux. Pendant que les doux, les patients, les rusés, vous caressaient, pendant qu'un François de Salles charmait et touchait le cœur, un Parson, ou un Garnet, pouvait vous frapper par derrière.

Les percées hardies, violentes, que faisaient les impatients, trahissaient leurs souterrains. Leur Sigismond III (de Pologne), emporté par les Jésuites, perdit ainsi la Suède. Leur jeune Ferdinand d'Autriche et les princes de sa famille poussaient les choses si vite, que, de Bohême, de Hongrie, de Moravie, on regardait vers la France, et l'on préparait un soulèvement. Venise se plaignait d'avoir une inquisition jésuitique, plus redoutable déjà que l'Inquisition d'État. De partout un cri s'élevait: «L'Europe est minée en-dessous.»

Ils protestaient. Plusieurs même, comme Cotton, semblaient des simples, des crédules. Pendant qu'on en rit, la nouvelle se répand que ces doucereux personnages ont voulu faire sauter le roi d'Angleterre, sa cour, tout le parlement.

Les Jésuites jurèrent que la conspiration était puritaine. Il fallait, pour croire cela, les puritains étant déjà si nombreux au Parlement, admettre que ces sectaires avaient conspiré pour se faire sauter eux-mêmes.

Les puritains, grand parti, qui avaient pour arrière-garde tout le royaume d'Écosse, et qui se voyaient désormais assurés dans le Parlement, n'avaient que faire d'un tel crime. C'était trop clairement l'acte désespéré d'une minorité minime que le roi avait sottement flattée et qui, trompée dans ses espérances, croyait couper d'un seul coup la tête de l'Angleterre, puis régner par les Espagnols.

Le chef réel de l'affaire, Garnet, supérieur des Jésuites, ne fut point mis à la torture; le roi le fit bien traiter. Il nia, puis avoua; mais là encore il se coupait, disant qu'il avait su la chose en confession; et, plus tard, hors de confession.

Quiconque lira son procès (State trials, I, 247-310) dira, non qu'il fut complice, mais qu'il fut l'âme même de la conspiration.

Le monde fut stupéfié. On discutait, on attaquait Mariana, sa théorie sur le droit de tuer les rois. Ici la pratique allait bien autrement loin. Il s'agissait d'anéantir indistinctement le roi, les princes, les pairs, les communes, les assistants, tout ce qu'il y avait de considérable dans le pays; enfin, pour ainsi parler, de faire sauter tout un peuple.

Il y avait tant de poudre entassée sous la salle de Westminster, qu'avec le palais, sans nul doute, toute cette partie de Londres eût sauté en l'air.

Henri IV vit, je crois, dès lors, plus clair dans sa situation. En janvier 1606, il dit toute sa pensée à Sully: Préparer la grande guerre, en divisant l'ennemi. Mais avant tout il fallait, en France même, arracher l'épine qui restait encore, réduire le duc de Bouillon.

Le roi alla à lui, avec une armée, «mais les bras ouverts.» Pas un protestant ne le défendit. En revanche, les ennemis de la France, les bons amis de l'Espagne, la reine, Villeroy, tous les grands seigneurs conseillaient de le ménager. Le roi le fit en effet, se contentant d'occuper Sedan pour quatre ans, par un gouverneur huguenot.

Bouillon était fini, perdu, surtout dans l'opinion, ayant démenti sa réputation de prévoyance, ayant misérablement livré ses amis. Il ne restait aucun des grands qui pût sérieusement résister.

Mais d'autant plus violemment revenait-on aux moyens du fanatisme populaire. Il se trouvait à chaque instant des fous pour tuer le roi. Un, tout à fait aliéné, l'arrêta sur le pont Neuf, le tira par son manteau et le tint sous le poignard. Un autre, un fou béarnais, se mit à prêcher sur les places contre les huguenots. Des batailles eurent lieu dans Paris, et non sans mort d'homme. Un protestant fut attaqué et tué sur le chemin d'Ablon.

Tout cela ne pouvait étonner, quand on entendait les sermons violents, factieux, assassins, qu'on faisait contre le roi, tout comme au temps de la Ligue. De nombreux couvents surgissaient, foyers ardents de fanatisme, puissantes machines à faire des fous.

Toutes les formes de la pénitence furent étalées, affichées. Les Picpus, les Récollets, les Augustins déchaussés, les Frères de la charité (pour la captation des malades), s'établirent partout à Paris, sous la protection des reines, de Marguerite et de Marie de Médicis. Le 24 août 1605, jour même de la Saint-Barthélemy, les princesses, en grande pompe, menèrent les Carmélites à leur célèbre couvent de la rue d'Enfer, l'école de l'extase espagnole, qui pullula tellement que cette maison d'Enfer engendra soixante-deux maisons qui couvrirent toute la France.

En juillet 1606, autre scène, et plus dramatique. Les Capucines furent menées par madame de Mercœur et autres princesses de Guise, à travers tout Paris, de la Roquette à la rue Saint-Honoré (la future place Vendôme). Nu-pieds, couronnées d'épines, ces filles de la Passion, émurent vivement le public.

Ce spectacle de cinq ou six femmes vouées à la vie la plus dure, à une mort anticipée, faisait dire aux exaltés: «À quel degré est donc montée l'abomination publique, qu'il faille une telle expiation?... Pourquoi laisse-t-on si longtemps vivre l'anathème au milieu de nous?» Ainsi la pitié tournait en colère, arrachait des larmes de rage; et ces larmes, adressées au ciel, demandaient l'assassinat.

Le roi, devant ces fureurs ascétiques et monastiques de gens qui se frappaient eux-mêmes dans l'espoir de le frapper, fit une chose courageuse, que lui demandait Sully depuis près d'un an. Il mit le temple des réformés à deux lieues de Paris, le transportant d'Ablon, distant de cinq lieues, à Charenton, c'est-à-dire presque aux portes de la grande ville.

On ne peut se figurer quelle fut la violence des résistances. On fit réclamer le seigneur du lieu, et il s'ensuivit un procès qui dura soixante années. Sans en attendre l'issue, on fit arriver au roi d'aigres et menaçantes plaintes; l'Édit de Nantes, disait-on, n'avait autorisé le temple qu'à quatre lieues de Paris. «Eh bien, dit le roi gaiement, qu'on sache que désormais Charenton est à quatre lieues.»

Alors on essaya de la violence populaire, des batteries, des coups de bâton. Mais le roi, sur le chemin, fit mettre une belle potence, qui avertit suffisamment, et l'on n'eut besoin d'y pendre personne.

Ce simple rapprochement du Temple, mis si près du centre, presque dans Paris, le prêche en ce lieu sonore, d'où tout retentit en France, l'éloquence austère des ministres, en face des échos de la Ligue, des sermons en calembours, en rébus, en madrigaux, où brillait l'esprit des Jésuites, ce fut un grand coup de parti.

Chacun se tint pour averti. Quoique le roi continuât un simulacre de bascule, on vit bien, dans les grandes choses, qu'il inclinait aux protestants. Personne ne fut étonné lorsque, peu après, il entraîna l'Angleterre dans un traité où les deux puissances couvraient définitivement la Hollande de leur garantie.

Les protestants, un à un, lui revinrent, et d'Aubigné même.

La guerre d'Espagne, l'affranchissement des consciences, la liberté religieuse de l'Europe que pouvait fonder Henri IV, c'était l'idée nouvelle du temps. C'est elle qui lui ramena l'intraitable d'Aubigné, et le jeta dans ses bras:

«Je me rendis à la cour, où le roi, sous prétexte de me charger de l'inspection des joutes, me tint deux mois sans me parler de ce qu'il avoit sur le cœur. À la fin, comme j'entrois avec lui dans un bois où il alloit chasser, il me dit: «D'Aubigné, je ne vous ai point parlé de vos assemblées, où vous avez pensé tout gâter, parce que vous étiez de bonne foi, et que j'étois sûr qu'il ne se passeroit rien contre ma volonté. Un des vôtres, et des meilleures maisons, ne m'a coûté que cinq cents écus. Que de fois j'ai dit, en vous voyant si rétif:

«Oh! que si ma gent eût ma voix oui,
J'eusse en moins de rien pu vaincre et défaire, etc.»

Je répliquai: «Sire, je savois tout. Mais nommé par les Églises, j'ai cru devoir les servir, d'autant plus qu'elles étoient plus abaissées ...» Le roi m'embrassa et suivit sa chasse. Mais courant après lui, je lui dis: «Sire, en regardant votre visage, je reprends mes anciennes hardiesses. Défaites trois boutons de votre pourpoint, et faites-moi la grâce de me dire ce qui vous a mû à me haïr ...» Alors il pâlit, comme il faisoit quand il parloit d'affection, et dit: «Vous avez trop aimé la Trémouille; vous saviez que je le haïssois ...»

«Sire, repartis-je, j'ai été nourri aux pieds de Votre Majesté, et j'y ai appris de bonne heure à ne pas délaisser les personnes affligées et accablées par une puissance supérieure. Approuvez en moi cet apprentissage de vertu que j'ai fait auprès de vous.» Cette dernière réponse fut suivie d'une seconde embrassade que me fit mon maître, en me disant de me retirer.

«Sur quoi il faut que je dise ici que la France, en le perdant, perdit un des plus grands rois qu'elle eût encore eus; il n'était pas sans défauts, mais en récompense il avoit de sublimes vertus.»

CHAPITRE VIII
GRANDEUR D'HENRI IV
1606

Les grands résultats commençaient à apparaître. Toute l'Europe sentait une chose, c'est qu'il n'y avait qu'un roi, et c'était le roi de France.

Le vœu de tous ses voisins eût été d'être conquis. Les Flamands écrivaient aux nôtres: «Ah! si nous étions Français!» Et la Hollande elle-même, dans ses embarras, recevant son meilleur secours de nos volontaires, se surprenait à désirer de devenir France. Les revers du prince Maurice, les craintes que faisait concevoir sa tragique ambition, reportaient vers Henri IV, et plusieurs, déjà fatigués d'une liberté si pénible, eussent voulu être ses sujets (1607, Sully).

Vœu déraisonnable pourtant. On en jugera ainsi, si l'on songe à la si courte durée de ce règne, à ses résultats éphémères, aux calamités si longues qui suivirent ... Tel fut, tel est le caractère du gouvernement viager. Marc-Aurèle aujourd'hui, et demain Commode.

Est-ce à dire que la voix publique a eu tort de vanter ce règne? La légende est-elle vaine? Non, le peuple a eu raison de consacrer la mémoire du roi singulier, unique, qui fit désirer à tous d'être Français, qui paya ses dettes, prépara la guerre sans grever la paix et laissa la caisse pleine.

Il n'y a aucune comparaison à faire entre lui et Louis XIV, entre ce règne réparateur et ce règne exterminateur. Le bel accord, si heureux, d'Henri IV et de Sully ne se retrouve point du tout entre Louis et Colbert. Les dépenses d'Henri IV pour son jeu et ses maîtresses, que je n'excuse nullement, ne sont rien en comparaison de la furieuse prodigalité, de la Saint-Barthélemy d'argent qui signala le grand règne.

Celui-ci est vraiment grand. Avec peu il fit beaucoup. Sully n'était pas ce que fut Colbert. Henri IV n'avait qu'un petit pouvoir, en comparaison de l'épouvantable puissance de Louis XIV, qui trouva tout aplati.

La situation d'Henri IV, relativement, fut misérable. Il dut racheter la royauté et combler ses ennemis.

Les Guises restèrent grands et devinrent plus riches. Leur chef, Mayenne, était gouverneur de l'Île-de-France, et il enserrait Paris. Son neveu, Guise, avait la Provence, Marseille, la porte par où entra Charles-Quint. M. de Montmorency était roi de Languedoc. L'homme le plus dangereux, d'Épernon, gouverneur de la Saintonge, de l'Angoumois et du Limousin, l'était encore, à l'est des Trois Évêchés. Le duc de Longueville avait la Picardie, c'est-à-dire nos frontières du Nord. Le duc de Nevers avait la Champagne, Mézières et Sainte-Ménehould, la route ordinaire des invasions allemandes.

Sous ces hauts tyrans subsistait la foule des petits tyrans, gouverneurs de villes, commandants de places; enfin les seigneurs, moins forts comme seigneurs alors, mais plus lourds peut-être encore comme gros propriétaires de terres, que dis-je? comme propriétaires d'hommes. Malgré les rachats innombrables et les adoucissements de nos coutumes, la servitude subsistait dans nombre de nos provinces.

Un des fléaux de l'époque, c'est que les grands s'appropriaient et tournaient à leur avantage la puissance du roi et des parlements qui devaient les réprimer. Ils n'avaient plus besoin, comme autrefois, de combattre; il leur suffisait de plaider. La lâcheté des hommes de robe mettait la justice à leurs pieds. Les parlementaires, si gourmés, si gonflés dans leur robe rouge, tombaient à l'état de valets quand un de ces dieux de la cour leur faisait l'insigne honneur de les visiter. Chapeau bas, courbé jusqu'à terre, reconduisant le grand seigneur jusqu'à la rue, jusqu'au carrosse; le magistrat promettait tout. La cour! un homme de cour! À ce mot, la loi s'effaçait, le droit s'évanouissait. Le courage du président tombait, et, le plus souvent, la vertu de madame la présidente.

Les grands, alors aussi avares qu'autrefois ambitieux, visaient à l'absorption de toutes les fortunes de France. Ils y marchaient par deux voies, d'abord par leur toute-puissance sur les tribunaux, par des procès toujours heureux; deuxièmement par des mariages, en s'adjugeant, bon gré mal gré, toutes les riches héritières.

Le roi se mit en travers et les arrêta. 1o Il rendit les magistrats plus indépendants en leur permettant, pour un léger droit, de rendre leurs charges héréditaires, et de n'avoir plus à compter à chaque vacance avec les rois de province ou les influences de cour; 2o il interdit aux familles trop puissantes, spécialement à celle des Guises, les grands mariages, qui les auraient encore fortifiées. C'est ce qu'ils ne supportèrent pas, et ce qui leur fit désirer ardemment sa mort.

Ce règne leur apparut comme une dure tyrannie, une cruelle révolution.

C'était là, en effet, son caractère profond, qu'entravé encore à l'extérieur, il avait en lui la force vive d'une révolution sociale qui poussait la royauté, qui la trouvait trop timide, et qui lui disait d'oser.

Sully, qui avait quelque chose des grands révolutionnaires, semble avoir senti cela. Rien de plus dramatique que l'intrépide percée de cet homme de guerre, jusque-là étranger à ces choses, dans l'épaisse forêt des abus, où il entre l'épée à la main. Mais ces abus, entrelacés comme un chaos inextricable de ronces, pour les couper, il fallait avant tout les démêler. Là se place le travail prodigieux du grand homme, sa vie sauvage au milieu de Paris, ses nuits d'écriture et de chiffres, sa rudesse implacable pour les courtisans.

Il se bouchait les oreilles pour ne pas entendre l'attendrissante plainte des abus qu'il fallait trancher. À chaque coup ils criaient tous, comme ces arbres animés des forêts du Tasse. Mais quoi! la hache de révolution ne respecte rien.

Révolution contre l'hypothèque sacrée de nos créanciers étrangers, et nos impôts dégagés de l'exploitation florentine, des mains pures, irréprochables, des Gondi et des Zamet.

Révolution contre les offices achetés ou si bien gagnés, contre ces honorables receveurs, contrôleurs, comptables de toutes sortes, qui trouvaient moyen de ne point compter, tous couverts du patronage des grands de la cour.

Révolution contre les gouverneurs de provinces, qui virent mettre à côté d'eux un lieutenant général du roi.

Révolution plus hardie contre la seigneurie, essai (non pas de raser encore les châteaux), mais d'empêcher qu'on n'y fît des fortifications nouvelles.

Après ces révolutions notons les tyrannies de cette administration.

Elle exigea que les seigneurs laïques ou ecclésiastiques qui levaient péages sur les routes et rivières à condition de les entretenir, accomplissent cette condition, sous peine de déchéance. Sully, comme grand voyer, poussa contre eux cette guerre si vivement, qu'en peu d'années tous finirent par obéir. Le commerce circula, et aussi la force publique. Ces routes que refirent les seigneurs, elles servirent à les visiter, à les surveiller.

Les forêts et les cours d'eaux furent pour la première fois gardés et administrés. Autre guerre immense. Guerre aux braconniers, aux soldats devenus voleurs, aux rôdeurs armés.

Les poissons furent protégés; des rivières furent repeuplées, et défense de pêcher au temps du frai. Sully fit ce que demande et attend encore la pisciculture.

L'industrie date de ce règne. Le roi même l'encouragea; moins Sully, tout préoccupé de l'agriculture. Le monde de l'ouvrier, tout autrement mobile et libre que celui du cultivateur, surgit tout à coup. Les soieries, les draps, les verreries, les manufactures de glaces, etc., furent créées ou immensément étendues par Henri IV. Il planta partout des mûriers. Il ordonna qu'en chaque diocèse on en élevât dix mille. Il en mit dans les Tuileries, à Fontainebleau et partout. Cette disposition si sage de mettre à profit les jardins publics pour les cultures d'utilité a été tournée en ridicule par les royalistes du temps de la Révolution, mais elle remonte à Henri IV.

Sully ne goûtait guère non plus les fondations de colonies. Le roi, plus fidèle en ceci aux traditions de Coligny, jugeait qu'un grand peuple inquiet, tant d'esprits aventureux, ont besoin d'un tel débouché. Il encouragea les Champlain, les de Monts, fondateurs de cette France américaine qui n'embrassait pas seulement le Canada, mais un empire de mille lieues de côtes. Regrettables colonies où la sociabilité de la France adoptait les indigènes et les assimilait. La France épousait l'Amérique, au lieu de l'exterminer pour y substituer une Europe, comme ont fait les colons anglais.

Ce règne, si grand par ce qu'il fit, est plus grand par ce qu'il voulut, commença ou projeta. Ainsi le canal de Briare, l'une de ses belles créations, et qui fut un modèle pour l'Europe, devait être suivi du canal des deux mers et d'un vaste réseau de voies analogues qui eussent en tous sens ouvert à la France ses vives artères. Ce système (si bien exposé par M. Poirson) avait jailli du génie des Crappone, des Crosnier, des Louis de Foix, des Viète. Ce dernier, immortel par l'application de l'algèbre à la géométrie.

Henri IV s'occupa fort de la Seine et lui créa d'abord sa route d'en bas. Il voulait en rectifier le cours et en assurer la navigation entre Rouen et le Havre; ce qui en eût fait la rivale de la Tamise et posé Rouen comme émule et antagoniste de Londres.

Tout ce qu'on fit pour la guerre, en dix ans, est incroyable. L'artillerie fut créée. Une ceinture de places fortes, chose énorme, fut improvisée, surtout pour couvrir le Nord.

Le roi, qui, toute sa vie, avait fait le coup de pistolet avec sa cavalerie de gentilshommes, et avait vu, pendant la Ligue, l'infanterie faire piètre figure, se fiait peu à celle-ci. Il n'avait pas la patience vertueuse de Coligny, ce martyr de la vie militaire, qui usa la meilleure partie de la sienne à nous faire une infanterie. Cependant, à sa dernière guerre, Henri IV voulait sérieusement en essayer et peu à peu se passer des mercenaires. Il ne louait que six mille Suisses et levait vingt mille fantassins français.

Infatigable chasseur, vrai gentilhomme de campagne, d'aspect, d'habitudes et de goûts, il n'en aima pas moins Paris, qui ne le lui rendait pas trop. Les grands, le clergé, les corporations, la robe, restaient chagrins et hostiles. Il n'en fut pas moins, on peut le dire, un des créateurs de la ville. Un Paris immense se bâtit sous lui. Toutes les rues du Marais, qu'il nomma du nom des provinces où il avait tant voyagé, souffert, combattu, les rues (de Berri, Touraine, Poitou, Saintonge, Périgord, Bretagne, etc.) devaient aboutir à une grande place qu'on eût appelée Place de France.

La place Royale, qu'il bâtit à l'instar des villes des Alpes, avec des portiques commodes, et qui ne servit, après lui, qu'aux fêtes, aux tournois ridicules de Marie de Médicis, devait, dans son idée première, recevoir une immense manufacture de soieries.

Dans le quartier Saint-Marceau, il forma l'autre grande manufacture, celle des tapisseries des Gobelins, qui existe encore.

C'est lui qui relia Paris et en fit un tout. La ville centrale, l'île de la Cité et du Palais-de-Justice, tenait à peine au Paris méridional de l'Université et au Paris septentrional du Commerce. Pour suite au vieux pont Saint-Michel, il bâtit le pont au Change, et à la pointe de l'île le vaste et magnifique pont Neuf, l'un des plus grands de l'Europe. Celui-ci rendit nécessaire la rue Dauphine, par laquelle l'ancien faubourg protestant, le faubourg Saint-Germain, est en rapport avec la ville.

Les fines et spirituelles gravures de Callot nous montrent précisément le Paris d'alors, tel que le fit Henri IV, avec le pont Neuf, le beau quai de la place Dauphine, le Louvre et sa superbe galerie, qui donne à la Seine sa principale perspective et son aspect monumental; au centre enfin, sur le pont Neuf, la figure aimable et aimée, statue la plus légitime qu'on ait dressée à aucun roi, quand tous les peuples l'appelaient comme arbitre ou comme maître.

Le Louvre fut sa passion: Dès qu'il entra à Paris, il y employa une foule d'ouvriers qui mouraient de faim, et en trois ans (1594-1596) il fit la partie admirable de la grande galerie qui va du Louvre au pavillon de Lesdiguières. Catherine de Médicis, il est vrai, avait fait le rez-de-chaussée. Cependant l'œuvre est immense. Un entassement gigantesque d'étages fut superposé: «Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa.» Les chiffres de Gabrielle que porte ce bâtiment, mêlés à ceux d'Henri IV, disent assez l'élan de passion, d'espoir, où il fut créé.

Ce qui charme dans ce bâtiment, ce qui est bien d'Henri IV, ce qui est tout différent du Louvre de François Ier, c'est l'attention d'y créer beaucoup de petits logements, une hospitalité facile. Les premiers hôtes devaient être les arts et les sciences, dont les emblèmes sérieux ornent les frontons, avec les jeux de la chasse, les amours de la renaissance. Le Louvre continué et uni aux Tuileries eût été en même temps un palais et un musée de toute activité humaine. En haut, à côté du logement du roi et de son conseil, son long promenoir avec ses tableaux. Aux deux étages intermédiaires, un vaste dépôt de machines, l'histoire des inventions (en petits modèles). De plus, des logements pour les artistes ou artisans supérieurs, pour les inventeurs qui, sortant de la routine des corporations, eussent été entravés par elles.

Il n'avait pu détruire les corporations de métiers, si puissantes encore. Mais quiconque établissait devant un jury du roi qu'il était capable, était dispensé des épreuves et des épines sans nombre dont ces corporations fermaient l'entrée de leurs arts. Entre ces ouvriers libres, les plus inventifs eussent été logés chez le roi. Celui-ci, qui ne rougissait d'aucune chose bonne et utile, leur ouvrait des boutiques au rez-de-chaussée, pour montrer leurs œuvres au public.

Ce que j'admire le plus dans cette idée originale, ce qui est à mille lieues des rois d'avant et d'après, c'est qu'il n'ait point séparé l'artiste de l'artisan, qui, dans tant de professions n'est pas moins artiste. À la Galerie des Antiques, que Catherine avait créée eût été joint de plain-pied le Conservatoire des arts et métiers.

Il ne voulait rien pour lui qu'il ne communiquât aux autres. Par lui, la Bibliothèque royale, mise à Paris, ouverte à tous, devint vraiment celle du peuple, comme eût été le Musée des métiers et le Jardin des plantes qu'il voulait créer.

Le roi, le peuple, logeant désormais sous le même toit, dans le Louvre, cet homme curieux, bienveillant, avide du bien, du nouveau et des belles choses, eût descendu de son musée aux ateliers, eût assisté aux progrès industriels, eût causé avec l'ouvrier, comme il faisait avec le paysan, et se fût incessamment informé du sort du peuple.

Quand parut la Maison rustique, le beau Théâtre d'agriculture d'Ollivier de Serres, Henri IV le lut religieusement une demi-heure par jour.

«Pâturage et labourage, deux mamelles de l'État.» Cet axiome de Sully était au cœur d'Henri IV. Il aurait voulu que les seigneurs, au lieu de mendier à la cour, allassent vivre sur leur domaines, les vivifier.

«On sent dans Ollivier de Serres (dit si bien M. Doniol, Classes rurales, 332) l'idéal qui animait Sully. C'est la tradition des laboureurs de Bernard de Palissy qu'Ollivier transporte au domaine seigneurial, et que Sully met dans l'État. Une société assise sur le travail de la terre où l'homme aurait cette vigueur morale que donne la vie rustique, où le travail, accepté comme un devoir, fonderait seul la richesse, où la richesse rurale dominerait l'économie politique, c'est la grande et sainte pensée de ces trois grands huguenots.»

Sous Louis XIV, je vois qu'un bon citoyen, Vauban, l'illustre ingénieur qui fortifia toutes nos places, dans les longs et tristes loisirs qu'il avait des mois entiers sous les murs de ces citadelles, s'informait avec sollicitude des causes de la misère, interrogeait le paysan, compatissait à son sort et cherchait les moyens de l'améliorer. Sous le règne d'Henri IV, ce curieux, ce citoyen, c'est le roi lui-même. Notez qu'ici ce n'est pas un solitaire comme Vauban, mais un homme tiraillé de mille influences, et d'affaires et de passions; mais son cœur restait tout entier. Après cette vie mêlée et d'efforts et de misères (j'y comprends surtout ses vices), qui auraient blasé, endurci tout autre, il gardait la même chaleur, le même amour du bien public.

«Quand il alloit par pays, dit Matthieu, il s'arrêtoit pour parler au peuple, s'informoit des passants, d'où ils venoient, où ils alloient, quelles denrées ils portoient, quel étoit le prix de chaque chose. Et, remarquant qu'il sembloit à plusieurs que cette facilité populaire offensoit la gravité royale, il disoit: «Les rois tenoient à déshonneurs de savoir combien valoit un écu, et moi, je voudrais savoir ce que vaut un liard, combien de peine ont ces pauvres gens pour l'acquérir, afin qu'ils ne fussent chargés que selon leur portée.»

CHAPITRE IX
LA CONSPIRATION DU ROI ET LA CONSPIRATION DE LA COUR
1606-1608

Deux conspirations commencent en 1606, qui marchent parallèlement pendant trois années:

Celle du roi pour sauver l'Europe;

Celle de la cour pour tuer le roi.

La première, celle du roi, se motivait, nous l'avons dit, par le succès effrayant des catholiques en Allemagne, par la discorde et la faiblesse des protestants, qui déjà avaient perdu pied dans dix États considérables. La maison d'Autriche, malgré ses divisions intérieures, la vieille Espagne ruinée, se trouvaient relevées par là, et on les voyait venir pour s'emparer du bas Rhin (Clèves, Juliers). Déjà le haut Rhin presque entièrement était redevenu catholique. Cette situation effrayait les catholiques mêmes, et tous, du fond même du Nord ou de l'Est (Hongrie, Moravie), regardaient du côté du prince qu'on croyait impartial, non protestant, non catholique, mais homme et bienveillant pour tous. Sa victoire, qu'on le dît ou non, se serait trouvée, par le fait, l'avénement du droit nouveau, du droit humain, extérieur et supérieur au principe religieux du Moyen âge.

Tous les opprimés de la terre se tournaient vers lui, non-seulement les chrétiens, mais les mahométans mêmes. Les Morisques d'Espagne, tenus plusieurs années sous le couteau, n'ignorant pas qu'on discutait leur massacre général, s'adressaient à Henri IV dès 1603. Occasion admirable qui le faisait pénétrer aux entrailles de l'Espagne même. Mais occasion embarrassante, qui aurait mis en lumière l'impartialité réelle du nouveau principe politique, humain, et sa parfaite indifférence à l'idée religieuse. Elle l'aurait trop démasqué, et lui eût ôté le pouvoir de diviser les catholiques. Il ne pouvait l'espérer qu'en restant demi-catholique.

La fortune l'embarrassait ainsi, à force de le bien servir. La coalition future qui se préparait pour lui était véritablement immense, mais hétérogène, monstrueuse, se composant d'hommes de toutes religions.

Quelles que fussent ses réserves et ses dissimulations, cette monstruosité ne laissait pas d'apparaître. Les zélés la lui imputaient et n'étaient pas loin de l'envisager comme un perfide et un traître, un Janus à double face, un Judas. Un peuple immense de simples, de dévots aveugles, sincères, désiraient sa mort, et la demandaient à Dieu, s'accordant très-bien en cela avec l'Espagne et ce qui restait de la Ligue, avec les grands et la cour, la famille même du roi et son plus intime intérieur. Mais qui exécuterait, qui ferait le coup? Il fallait un fanatique; c'est ce qui retarda la chose. Si nombreux dans l'autre siècle, ils étaient rares dans celui-ci, et l'on n'avait que des bigots.

Le danger réel du parti, c'est que les catholiques n'étaient pas sûrs eux-mêmes de rester fixement fidèles à l'intérêt catholique. Le roi pouvait les diviser. Le pape même, Paul V, fort peu Français d'inclination, n'aurait pas été fâché que son bon ami le Roi Catholique fût éreinté en Italie par le mécréant Henri IV. Le bigot par excellence, le Bavarois, égalé ou surpassé par son émule Ferdinand d'Autriche, eût laissé faire le roi en Allemagne pour l'abaissement de ces chers alliés, les Autrichiens. Le Savoyard, si Espagnol et mari d'une Espagnole, n'espérant plus la succession d'Espagne quand Philippe III eut des enfants, chercha à faire ses affaires d'un autre côté, et offrit de tourner la France contre son beau-frère.

Le parti catholique, si peu sûr de lui, et certain d'être vaincu, avait en revanche une chose pour lui et un avantage; c'est que le faisceau terrible de forces qui le menaçait n'avait encore qu'un lien très-fragile, la vie d'un individu.

L'espoir du parti de l'avenir (qui n'est point un parti, mais l'humanité elle-même) était alors un homme. Digne ou non, celui-ci seul le représentait, et, lui mort, pour longtemps il restait dissous. Un rhume suffisait pour trancher la question générale du monde, ou bien un couteau de deux sous.

En l'année 1606, le roi d'une part, et de l'autre les ennemis du roi, mirent les fers au feu.

Le roi s'accorda avec Sully sur ce qu'il voulait et se mit dès lors en lutte avec la reine et la cour qui voulaient la chose contraire. «Entamons par l'Allemagne, dit-il, offrons l'Empire à la Bavière; puis au duc de Savoie la royauté de Lombardie, avec ma fille pour son fils ... Maintenant, comme la reine me fait un cas de conscience de m'écarter de Rome et de la maison d'Autriche d'où elle est sortie, comme elle veut nous joindre à l'Espagne par un double mariage, je la laisserai en doute du côté vers lequel je penche

Voilà ce qu'on peut appeler la conspiration du roi. Elle reposait sur plusieurs négociations, très-cachées, pour diviser les catholiques et les armer contre eux-mêmes. Elle impliquait une bascule peu glorieuse pour le roi, force caresses aux Jésuites, etc. État trouble qui durera longtemps par l'hésitation de la Savoie et par la fatigue de la Hollande, qui fit trêve avec l'Espagne sans le roi, et le força d'ajourner les projets de guerre, de s'associer à ses négociations, de se faire au moins l'arbitre du traité qu'elle eut fait sans lui.

Dans cette même année 1606 où le roi, à l'Arsenal, arrêtait avec Sully sa grande pensée, à l'Église de Saint-Jean en Grève, pendant un sermon, deux personnes, qui semblaient venues par hasard, arrêtèrent une alliance entre d'anciens ennemis, qui s'unirent et se liguèrent pour tramer la mort du roi.

Quoiqu'on ait brusqué, étouffé, le procès de Ravaillac, quoiqu'on ait assassiné le témoin Lagarde et muré aux oubliettes la demoiselle d'Escoman (autre témoin plus terrible), la voix du sang a parlé! Et il est clair aujourd'hui que le complot partit du Louvre, que la reine en eut connaissance, qu'on n'eut pas besoin de chercher, de payer un assassin, parce que, trois années durant, on en fit un, exalté par des sermons meurtriers et chauffé à blanc par les moines.

Les deux personnes qui se trouvèrent au sermon de Saint-Jean, et qui complotèrent sous les yeux de la foule, étaient un grand seigneur, une grande dame: le duc d'Épernon et Henriette d'Entragues. C'est la déposition expresse de cette femme infortunée qu'on mura, qui ne se démentit point et mourut pour la vérité.

D'Épernon avait vu tomber Biron et Bouillon. Il sentait que son tour venait. Le roi l'avait déjà frappé dans son revenu, lui interdisant des taxes arbitraires, et dans sa puissance, ayant mis sous sa main la place de Metz.

Henriette voyait dans le roi l'obstacle à un grand mariage qu'elle voulait se faire chez les Guises. Le roi l'avait tour à tour mise haut et bas, fait presque reine, éloignée. Cette ambition exaltée, rabaissée, tournait en fureur; elle subissait son amour avec dépit, avec injures. Elle ne lui cachait point sa haine. Tout ce que les anecdotiers, les Tallemant et autres, ont recueilli de dégoûtant sur les infirmités, vraies ou fausses, d'Henri IV, ce sont les reproches mêmes et les dérisions par lesquelles la petite furie se vengeait de ses caresses. Lui, il la trouvait plus charmante, et peu généreusement jouissait de ce triste jeu avec une créature féline qui du chat passait au tigre.

Les Guises s'amusaient d'elle, s'en moquaient au fond, car toute leur pensée était d'avarice. Ils auraient voulu que le roi mourût, non pour épouser Henriette, mais, au contraire, pour avoir la grande et très-grande héritière, mademoiselle de Montpensier, et pour ne pas donner au bâtard du roi une autre grosse fortune qui allait leur échapper avec mademoiselle de Mercœur.

D'Épernon avait été le mortel ennemi des Guises, et c'est pour les rapprocher et «conclure une alliance» qu'Henriette traita avec lui à Saint-Jean en Grève.

Bientôt à ses alliés un autre s'unit, celui qui disposait absolument de l'esprit de la reine, son chevalier, Concini.

Concini, non content d'avoir le réel de la faveur, en avait voulu l'éclat, le scandale. De ses petites épargnes, il allait acheter, pour un million, une terre princière, la Ferté. Le roi, si patient, eut peur cependant, du bruit que cela ferait, et il prit la liberté, non de dire (il n'eût osé), mais de faire dire à la reine, par madame de Sully, que cela lui ferait du tort et qu'on pourrait en jaser.

Cet avis timide, ménagé par la dame autant qu'elle put, jeta le signore Concini dans une épouvantable fureur. Une telle révolte du mari contre le cavalier servant était dans les mœurs italiennes chose inouïe, intolérable. Le roi s'était méconnu; on le lui fit voir. Non seulement Concini lava la tête à la dame, mais dit qu'il se moquait du roi, qu'il n'avait pas peur du roi, et que, si le roi bougeait, il lui arriverait malheur.

Le roi n'aimait pas les disputes. Il craignait un peu la reine, acariâtre, têtue, qui, une fois qu'elle boudait, restait intraitable, et des mois entiers. Il la ménageait aussi, parce qu'elle était toujours grosse. Sa fécondité était admirable. De prime abord, en arrivant, elle eut deux enfants en deux ans, et l'interruption fut courte: à partir de 1605, elle ne manqua jamais d'avoir un enfant par année.

Une reine tellement féconde ne craignait aucun divorce. Aussi n'avait-elle pour le roi aucun ménagement. Comme elle avait peu d'esprit et qu'un fou la gouvernait, il en advint un scandale plus grand que n'aurait été l'acquisition de la Ferté.

Concini, dont le grand mérite, outre sa jolie figure, était sa bonne grâce à cheval, voulut, exigea qu'on lui arrangeât une fête où il pût se montrer solennellement. Il ne prit pas un lieu obscur, mais royalement la place historique du fameux tournoi d'Henri II, les lices de la grande rue Saint-Antoine devant la Bastille. Du moins, ce n'était pas cette fois un combat bien dangereux, mais tout bonnement une course de bague. Du reste, la même dépense, et guère moins d'émotion. Les vives rivalités des hommes, la faveur des dames pour celui-ci ou celui-là, leurs palpitations, tout était de même,—et pour un jeu puéril de sauteurs et d'écuyers. L'heureux faquin, brillant d'audace, tint la partie contre les princes et tous les grands de France, envié et admiré, sous les yeux de la reine, qui siégeait là comme juge et dame du tournoi, et qui, de sa faveur visible, l'avouait pour son cavalier.

Il fut très-amer au roi qu'on se gênât si peu pour lui; cela touchait à l'outrage public. Il n'en parla qu'à Sully, mais d'autres le devinèrent, et quelqu'un lui demanda s'il voulait qu'on tuât Concini.

Il était à cent lieues d'une telle chose, et cependant il croyait que ces gens, épargnés par lui, ne l'épargneraient pas lui-même. Il en était convaincu et le disait à Sully. «Cet homme-là me menace ... Il adviendra quelque malheur ... Vous le verrez, ils me tueront.»

Cette prévision qu'il avait de sa mort lui fit désirer d'autant plus de régler les affaires des siens. Il insista auprès des Guises pour qu'on accomplît enfin le traité de mariage qu'eux-mêmes avaient sollicité, obtenu par Gabrielle, entre César de Vendôme et mademoiselle de Mercœur. Mais les temps étaient changés; madame de Mercœur voulait éluder; elle ne voulait donner ni la fille ni un dédit considérable d'argent que le traité stipulait en cas de refus. On fit jouer à la fille une grande comédie d'effet populaire, qui devait indigner les simples et leur faire détester le roi. Cette enfant, comme d'elle-même, se sauva aux Capucines, dit qu'elle aimait mieux cet ordre si dur, jeûner et marcher pieds nus. Le roi étant fort mécontent de ce violent coup de théâtre, la mère aggravait en disant: «Prenez mon bien, prenez ma vie.»

À tous ces éléments de haine, de conjuration, à ces vœux de mort, un centre manquait. Il vint. Un ambassadeur d'Espagne, superbe, grave et rusé, don Pèdre, vint attiser le feu et jeter, surtout au Louvre, entre le roi et la reine, la pomme de discorde, l'offre du double mariage espagnol. La condition eût été la chose impossible et funeste, l'abandon de la Hollande que le roi venait de garantir par un solennel traité.

Ce don Pèdre devint le héros du jour. Les dames n'avaient d'yeux que pour lui. On répétait tous ses mots noblement espagnols et castillans. La reine lui faisait la cour et se disait sa parente. Le roi, contre son habitude, fut net et ferme, ne lui donna nul espoir et rabattit ses bravades. Alors il changea de style et le flatta bassement. Un jour qu'un valet, dans le Louvre, passait en portant l'épée d'Henri IV, l'Espagnol l'arrête, la prend, la tourne et retourne, la regarde bien, la baise: «Heureux que je suis, dit-il, d'avoir tenu l'épée du plus brave roi du monde!»

Il resta huit mois ici, traînant et gagnant du temps, faisant le malade, tâtant nos plaies, les irritant, travaillant le vieux levain du Catholicon, donnant courage à tous nos traîtres, aux futurs assassins du roi.