La Hollande fatiguée voulait, exigeait la paix, au moment où tout annonçait le réveil de la guerre. Le roi travaillait au traité qui ajournait tous ses projets. En attendant, il s'ennuyait. Le Louvre n'était plus tenable. On eût dit que la régence avait déjà commencé. La cour, visiblement, était d'un côté, et le roi de l'autre. À une entrée du Dauphin, tout le monde se précipita au-devant de lui; le roi resta seul.
Le jour, ses courses à l'Arsenal; au soir, le jeu, c'était sa vie. Ajoutez-y la lecture des romans de chevalerie. Le torrent des Amadis (cinquante volumes in-folio!) continuait. Les Parisiens disaient «que toute sa Bible était l'Amadis de Gaule.»
Au printemps de 1609, on lui mit en main l'Astrée, livre doux, ennuyeux, où les chevaliers ne sont plus que de langoureux bergers. Le tout faiblement imité des pastorales espagnoles.
Du moins la tendance était pure, la réaction de l'amour. Le nouveau roman put être loué de saint François de Sales. Et l'auteur lui-même, d'Urfé, compare son innocente Astrée à la dévote Philothée.
La grande réputation d'un livre si faible, étonne, mais elle tient à la surprise qu'elle causa, étant en contraste avec l'impureté du temps. Beaucoup paraissaient excédés des femmes; ils les fuyaient, retournaient aux mœurs d'Henri III. Ils haïssaient la nature, la lumière, l'amour. Il leur fallait l'obscurité, des plaisirs sauvages, égoïstes. Le jeune Condé, à vingt ans, était déjà sombre et avare comme un vieux sénateur de Gênes, ou comme ces nobles de Venise, lucifuges et fils de la nuit. Henri IV, qui avait prêché d'exemple l'amour des femmes, était indigné de voir son petit Vendôme à quinze ans avoir tous les goûts d'un page italien.
Pour lui, on le voit dans ses lettres à Corisande, à Gabrielle, il gardait sous l'homme d'affaires une étincelle poétique. Il était tendre à la nature, sensible à toute beauté, et même (chose rare alors) au charme des lieux. Après une longue vie d'épreuves et tant de misères morales, dans cet homme indestructible, l'étincelle était la même, plus vive encore, en finissant.
Le romanesque projet que lui attribue Sully[1], de vouloir fonder la paix éternelle, de créer, par une guerre courte et vive, un état nouveau de tolérance universelle, d'amitié entre les États, est-il d'un fou? Je ne sais; sans nul doute il est d'un poète.
Mais c'était surtout par l'amour que ce sens devait éclater en lui. Le voilà, à cinquante-huit ans, qui un matin se retrouve lancé, comme il ne fut jamais, dans la poésie et dans le rêve.
En janvier 1609, la reine organisait un ballet des Nymphes de Diane. Le roi et elle étaient (comme toujours) en discorde; ils ne pouvaient s'entendre sur le choix des dames qui feraient les nymphes. Et, comme toujours aussi, la reine l'avait emporté et en faisait à sa tête, de sorte que le roi, de mauvaise humeur, pour ne pas devoir aller aux répétitions, avait fait fermer sa porte. Une fois pourtant, en passant, il jette un regard dans la salle. Il se trouve juste au moment où l'une de ces nymphes armées levait son dard et semblait le lui adresser au cœur. Le coup porta, et si bien, que le roi s'évanouit presque ... C'était mademoiselle de Montmorency.
Elle était presque encore enfant; elle avait à peine quinze ans. Mais elle avait le cœur haut, ambitieux; elle vit le roi, et sans doute se plut à lui porter le coup.
Il explique très-bien à Sully ce qu'il avait éprouvé. Cette enfant, qui devait un jour être mère du grand Condé, lui parut, dans ce regard, non seulement unique en beauté, mais en courage, dit-il. Il y vit ce dont rien encore ne lui avait donné l'idée, une lueur héroïque, et d'avance l'éclair de Rocroy.
La figure du grand Condé, si triste dans les portraits, fait pourtant conjecturer par son sauvage nez d'aigle et ses yeux d'oiseau de proie, ce que put avoir de vainqueur le sourire, la menace enjouée de son irrésistible mère.
Mademoiselle de Montmorency, dès sa naissance, avait été une merveille, une légende. Sa mère, plus belle que noble, s'était, dit-on, donnée au diable. De là son grand mariage et deux enfants admirables; cette fille de beauté fantastique, telle qu'on croyait que l'autre monde (ange ou diable) y avait passé.
Le terrible pour le roi, c'était l'âge: elle quinze ou seize ans; et lui cinquante-huit. Un monde de faits, de batailles, d'émotions, était lisible sur ce visage, où l'histoire du temps pouvait s'étudier. Ses ruses y avaient laissé trace, et aussi ses larmes, sa sensibilité facile; barbe grise; lui-même disait: «Le vent de mes adversités a soufflé dessus.»
L'irrécusable document que nous avons de ce visage, c'est le plâtre pris sur lui en 93, quand on le trouva si bien conservé. Sauf une légère convulsion qui suivit le coup de couteau et qui a fait remonter un coin de la bouche, rien n'est altéré. La tête est forte pour un homme de sa taille. Le profil ressemble à François Ier; mais il est bien plus arrêté et surtout plus spirituel, il est d'un homme, l'autre d'un grand enfant. Le nez, moins long et tombant, semble ferme et courageux. Il incline un peu à gauche, soit par l'effet de la convulsion, soit que dans la vie il ait été tel. Le front est extrêmement beau, non pas d'un vaste génie, mais d'un esprit vif, intelligent, rapide, sensible à toutes choses. Les yeux sont dans une arcade marquée, non profonde. Ils ne sont pas très-grands, mais doux, charmants, infiniment aimables.
L'incertain dans cette figure, c'est la bouche moins visible sous la barbe, et un peu tirée de côté. Autant qu'on peut entrevoir, elle ne rassurerait pas trop; elle semble fuyante et flottante. Ajoutez ce nez indirect qui semble d'un homme incertain.
Le masque, selon le jour et l'aspect, a des expressions très-diverses. Vu de haut, il est funèbre. Face à face et de niveau, il est douloureux. Vu d'au-dessus, il sourit et paraît comique, sceptique; il dit: oui et non.
Ce qui est sûr et certain en cet homme, ce qui est visible, c'est l'amour. Les yeux fermés couvent de tendres pensées et continuent toujours leur rêve. La folie croît par les obstacles. D'une part, à l'Arsenal, l'homme positif et sage, l'homme de la grande confiance, montrait l'impossibilité, l'absurdité, le ridicule. D'autre part, au Louvre, on disait qu'elle était engagée, promise; mais c'était justement ce qui piquait le roi, qu'un mariage de cette importance eût été réglé par son compère, le vieux connétable, sans qu'il n'en sût rien. D'Épernon avait travaillé le vieillard, lui avait persuadé de la marier brusquement à leur ami de jeu, le beau Bassompierre, colonel des Suisses, issu des cadets de Clèves, mais qui n'eut jamais aspiré si haut. Ce fat, qui, trente ans après, a écrit ses Mémoires, ne manque pas de faire croire que son mérite avait fait tout.
M. de Bouillon, parent de la demoiselle, à qui on n'avait rien dit du mariage, s'en vengea en donnant au roi le conseil de la donner à son neveu, le jeune prince de Condé. C'était l'avis de Sully et de tous les gens raisonnables. Le roi fut forcé d'avouer que c'était le meilleur parti.
La passion est si rusée, que, dans son for intérieur, il calculait, il espérait que ce mariage ne serait pas un mariage, Condé détestant les femmes.
Ce personnage sournois, taciturne alors (plus tard il devint beau diseur), se tenait près du roi, tout petit et fort servile. Il attendait tout de lui. Il était très-pauvre, sa naissance même était contestée. Était-il sûr qu'il fût Condé? Les Condés, jusque-là rieurs, à partir de celui-ci, ont tous des mines tragiques. Il était né, il est vrai, dans un moment fort sérieux, sa mère étant en prison pour empoisonnement. Un petit page gascon, son amant, avait pris la fuite, et le mari brusquement était mort. Les tribunaux huguenots la jugèrent coupable et la mirent pour toujours entre quatre murs. Mais elle se fit catholique; d'autres tribunaux la lavèrent, ce qui refit légitime cet enfant né en prison. Les Bourbons le renièrent, protestèrent. Le roi, par pitié, n'ayant point d'ailleurs d'autre héritier alors, le soutint Condé, le maintint Condé. Il ne lui donna pas grand'chose, comptant l'enrichir par un mariage. Lui, docile, modeste, attendait, et, en attendant se liait sous main avec les parlementaires pour qu'ils le soutinssent si sa naissance était contestée, ou, après le roi, l'aidassent à bouleverser le royaume.
Mariée à cette face de pierre, à cet ennemi des femmes, mademoiselle de Montmorency devait s'ennuyer, chercher des consolateurs. Et, comme elle était haute et fière, pour chevalier qui prendrait-elle? le plus haut placé, le roi.
C'était le calcul de celui-ci, peu moral, mais selon le temps. Il lui fallait, au préalable, avaler l'amère médecine du mariage. Il essaya de la tourner en gaieté, en y menant Bassompierre et s'amusant de la figure désespérée qu'il y fit. Mais, malgré cette malice, le rieur, qui avait plutôt envie de pleurer, rentra comme frappé au Louvre; la goutte le prit et le mit au lit. Lié là et immobile, d'autant plus imaginatif, sous la griffe de sa passion, il n'avait plus la force de la cacher, la disait à tout le monde. On se relayait jour et nuit pour lui lire l'Astrée.
Le mariage eut lieu le 3 mars, et Condé savait si bien pourquoi on l'avait marié, qu'il se contenta de palper l'immense dot (deux cent mille écus), mais se tint loin de sa femme, comme d'un objet sacré, réservé et défendu. La mariée semblait déjà veuve, et cela alla ainsi jusqu'à ce que des événements politiques qui survinrent enhardirent Condé, deux mois et demi après le mariage, à ne plus ménager le roi.
Le coup que l'on attendait depuis des années éclata à la fin de mars. Le 25, le duc de Clèves mourut, et la question du Rhin fut posée, le duel ouvert entre les maisons de France et d'Autriche.
Dès 1604, le roi avait dit: «Je ne tolérerai pas à Clèves l'Espagnol ni l'Autrichien.»
Cependant cette chose prévue fut comme «un tonnerre»: c'est le mot dont Villeroy se servit.
Jeannin, qui négociait, rendit à l'Espagne l'essentiel service de brusquer la trêve avec la Hollande, qui fut signée deux jours après (mars 1609).
Le roi ne s'en déclara pas moins tout prêt à agir. Il se dit guéri, se leva et se montra dans Paris d'abord. Il alla au Pré-aux-Clercs, et s'amusa à une chasse de malade que les bourgeois aimaient fort, la chasse à la pie.
Il ordonna qu'on lui fît une belle et riche cotte de mailles, fleurdelisée d'or, pour porter un jour de bataille, s'il pouvait avoir l'honneur d'y amener Spinola, le général des Espagnols.
Du reste, dom Pèdre avait dit qu'il avait le diable au corps. Il semblait que le Béarnais eût, de race, apporté, gardé la verdeur de la montagne, ce mystère de chaude vie que les Pyrénées versent dans leurs eaux. Il garda cela au tombeau. Sa dépouille, pendant deux cents ans, y resta telle qu'au premier jour. N'eût-il pas eu cette vie forte, l'Europe le priait à genoux de la prendre, de se refaire jeune.
Venise, dit un contemporain, adorait ce soleil levant; quand on voyait un Français, tous les Vénitiens couraient après lui, criant comme les Papimanes de Rabelais: «L'avez-vous vu?»
À la cour de l'Empereur, on disait: «Qu'il ait l'Empire, qu'il soit vrai roi des Romains, et réduise le pape à son évêché!»
L'électeur de Saxe faisait prêcher devant lui sur l'évidente analogie entre Henri IV et David.
La Suisse avait imprimé un livre, intitulé: Résurrection de Charlemagne.
L'affaissement de l'Espagne et de l'Angleterre elle-même, depuis la mort d'Élisabeth, avait mis le roi si haut, que, si on le voyait agir, on l'eût salué de toutes parts pour chef de la chrétienté.
Plus que de la chrétienté même. Les mahométans d'Espagne voulaient être ses sujets.
Position unique, qu'il devait moins à sa puissance qu'à sa renommée de bonté, de modération et de tolérance.
On avait vendu, en 1607, à la grande foire de Francfort, plusieurs livres d'astrologie où l'on disait que le roi de France périrait dans la cinquante-neuvième année de son âge, c'est-à-dire en 1610, qu'il ne serait pas heureux dans son second mariage, qu'il mourrait de la main des siens, ne laisserait pas d'enfants légitimes, mais seulement des bâtards. Ces livres vinrent à Paris, et chacun les lut. Le Parlement les fit saisir.
Lestoile, qui les vit, raconte que, la même année 1607, un prieur de Montargis trouva plusieurs fois sur l'autel des avis anonymes de la prochaine mort du roi. Il fit passer ces avis au chancelier, qui n'en tint compte. Le même prieur le contait plus tard à Lestoile en pleurant.
En 1609, le docteur en théologie Olive, dans un livre imprimé avec privilége et dédié à Philippe III, annonçait pour 1610 la mort du roi de France. (Mém. de Richelieu.)
On pouvait prédire qu'il serait tué. Chacun le croyait, le pensait et s'arrangeait en conséquence. La prédiction, en réalité, préparait l'événement; elle affermissait les fanatiques dans l'idée et l'espoir d'accomplir la chose fatale qui était écrite là-haut.
À l'entrée de D. Pèdre à Paris, le roi, étant en voiture avec la reine, se rappela qu'on lui avait prédit qu'il serait tué en voiture, et, le carrosse ayant penché, il se jeta brusquement sur elle, si bien qu'il lui enfonça au front les pointes des diamants qu'elle avait dans ses cheveux. (Nevers.)
Ces craintes n'étaient pas vaines. Au départ de D. Pèdre (février 1609), on put voir qu'il n'avait pas perdu son temps. Le vent d'Espagne, le souffle de haine et de discorde, souffla de tous côtés. D'abord au Louvre; la reine trouvait impardonnable le refus des mariages espagnols. Ces glorieux mariages, qui (dans ses petites idées de petite princesse italienne) étaient l'Olympe et l'Empyrée, manqués, perdus par son mari! et les basses idées d'Henri IV de marier ses enfants en Lorraine, en Savoie! Cette fermeté toute nouvelle dans un homme qui cédait toujours, c'était entre elle et lui un plein divorce. Le roi crut, ce même mois (février 1609), l'apaiser et la regagner, lui offrant de renoncer à toute femme, si elle renvoyait Concini. Sans s'arrêter aux rebuffades, il se rapprochait d'elle, et elle devint enceinte (d'une fille, la reine d'Angleterre); mais le cœur resta le même, la rancune plus grande d'être infidèle à Concini.
Celui-ci, loin d'être chassé, était si fort chez elle, si absolu à ce moment, qu'un oncle de la reine, Juan de Médicis, lui ayant déplu, il le fit chasser, quoiqu'il fût fort aimé du roi. Concini et Léonora, plus tard accusés, non sans cause, de l'avoir ensorcelée, l'avaient certainement assotie au point de lui faire croire qu'il faisait jour la nuit; ils lui persuadèrent que son mari (et Henri IV!) au moment même où il se rapprochait d'elle, voulait l'empoisonner. Elle le crut si bien, qu'elle ne voulut plus dîner avec lui, affichant la défiance, mangeant chez elle ce que sa Léonora apprêtait, refusant les mets de son goût que le roi choisissait de sa table et lui envoyait galamment.
Ces brouilleries publiques enhardirent tout le monde contre le roi. Les jésuites jouèrent double rôle, le flattant par Cotton, l'attaquant par un P. Gauthier. On devinait fort bien que, tant que le roi n'entamerait pas la grande guerre, il endurerait tout des catholiques. Ce Gauthier, en pleine chaire, ouvre la croisade contre les huguenots, contre le roi même. Les sermons de la Ligue recommencent à grand bruit. On ne se tient pas aux paroles, on les traduit en actes. En Picardie, un temple rasé par un prince du sang, le comte de Saint-Pol. À Orléans, un cimetière des huguenots menacé, violé, s'ils ne fussent accourus en armes. À Paris, sous les yeux du roi, le chemin de Charenton infesté par le peuple, le bon peuple des sacristies; les gens qui vont au prêche insultés à coups de pierre, entre autres un malheureux infirme sur qui on lâchait les enfants; ils le tiraient, ils le battaient; n'y voyant pas, il ne résistait guère. La foule appelait ce pauvre homme l'Aveugle de la Charenton.
La Rochelle se fortifia, à tout événement.
Le roi ne faisait rien. Les Guises impunément tentèrent plusieurs assassinats. Le jour même où le roi défendit les duels, un des Guises en cherche un. Ils se succédaient près d'Henriette, moins par amour, ce semble, que pour faire pièce au roi. Toute sa vengeance fut de leur faire exécuter le traité de mariage; l'héritière de Mercœur fut donnée enfin à Vendôme. Larmes, fureur et résistance. Les jeunes Guises s'en allèrent à Naples, au foyer des plus noirs complots, où le secrétaire de Biron, où les assassins de la Ligue avaient pris domicile, et (d'accord avec les jésuites) organisaient l'assassinat.
Le roi en eut nouvelle. Il lui arriva d'Italie un Lagarde, homme de guerre normand, qui, revenant des guerres des Turcs, s'était arrêté à Naples, et y avait vécu avec Hébert, secrétaire de Biron, et autres Ligueurs réfugiés. Lagarde raconta au roi qu'un jour, dînant chez Hébert, il avait vu entrer un grand homme en violet, qui se mit à table et dit qu'en rentrant en France il tuerait le roi. Lagarde en demanda le nom; on lui dit: «M. Ravaillac, qui appartient à M. le duc d'Épernon, et qui apporte ici ses lettres.» Lagarde ajoute qu'on le mena chez un jésuite, qui était oncle du premier ministre d'Espagne, le Père Alagon. Ce Père l'engagea fort à tuer le roi à la chasse, et dit: «Ravaillac frappera à pied, et vous à cheval.» Lagarde n'objecta rien, mais il partit, et revint en France. Sur la route, il reçut une lettre de Naples où on l'engageait encore à tuer le roi. Reçu par lui à Paris, il lui montra cette lettre. Le roi dit à Lagarde: «Mon ami, tranquillise-toi; garde bien ta lettre; j'en aurai besoin. Quant aux Espagnols, vois-tu? je les rendrai si petits, qu'ils ne pourront nous faire du mal.»
Il avait entrevu plus qu'il n'eût voulu, que d'Épernon n'était pas seul là dedans. Il ne devina pas Henriette, mais bien les entours de la reine. Il sentit que Naples et Madrid étaient au Louvre, près de sa femme, que la noire sorcière Léonora avec l'insolent Concini pervertissait, endurcissait. Ils l'avaient décidée à faire venir une dévote, la nonne Pasithée (c'était son nom mystique), que déjà on trouve nommée dans les Questions de Cotton au Diable: «Est-il bon que la mère Pasithée soit appelée?» Cette mère avait des visions, et savait par ses visions qu'il était urgent de sacrer la reine, pour qu'on pût sans doute se passer du roi et trouver au jour de sa mort une régence déjà préparée.
Le roi fut bouleversé de ces idées, n'en parla à personne. Il garda huit jours ce cruel secret, quitta la cour, resta seul à Livry et dans une petite maison de son capitaine de gardes. Puis, n'y tenant plus et ne dormant plus, il vint à l'Arsenal tout dire à Sully (chap. 189, 180): «Que Concini négociait avec l'Espagne, que la Pasithée, mise par Concini auprès de la reine, la poussait à se faire sacrer, qu'il voyait très-bien que leurs projets ne pouvaient réussir que par sa mort, qu'enfin il avait un avis précis qu'on devait l'assassiner.»
Il se sentait si mal au Louvre, qu'il pria Sully de lui faire arranger à l'Arsenal un tout petit logement; quatre chambres, c'était assez. Ainsi ce prince redouté de toute l'Europe en était à ne plus coucher dans sa propre maison. Le signor Concini l'avait à peu près mis dehors, à la porte de chez lui.
Son malheur, son isolement, rendirent à sa passion une furieuse force. Il avait cru devenir père de la princesse «et en faire la consolation de sa vieillesse.» Mais il se retrouva amant, amoureux fou. Elle en était un peu coupable; elle l'encourageait. Sans doute, elle en avait pitié. Un tel homme, un tel roi, celui dont l'Espagnol baisait l'épée à genoux, et si persécuté chez lui, entouré de traîtres et d'embûches, c'était sans doute de quoi attendrir un jeune cœur. Sa vieillesse n'était qu'un malheur de plus. Elle le comparait à ce triste Condé, sournois, avare, si pressé pour la dot, si peu pour la personne. Elle était dans une situation singulière, mariée, toujours fille. Elle commença à se dire que le roi pourrait divorcer encore. Et son père, le connétable, peu satisfait sans doute de voir ce mariage sans mariage, eut les mêmes pensées.
Dans cette fermentation, la jeune fille fit un coup de tête. Elle fit faire son portrait secrètement et l'envoya au roi. Coup suprême qui le foudroya et le rendit tout à fait fou.
Il se trouve, pour rendre la situation plus tragique, que, justement à ce moment (17 mai), Condé se ravise, revient. Au bout de dix semaines, il se souvient qu'il a épousé la princesse et fait valoir ses droits d'époux. Éclairé par sa mère, qui haïssait le roi (son bienfaiteur), Condé avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de l'aventure, qu'elle allait le poser comme adversaire du roi et l'exhausser énormément, le rendre précieux pour les ligueurs et pour les Espagnols. Donc il vint, prit possession de sa jeune femme, justement irritée de cet oubli de six semaines, et, d'autorité, l'enleva, la cacha à Saint-Valéry, bien sûr qu'on viendrait l'y chercher.
Il est probable qu'elle avertit le roi. Il en perdit l'esprit. Son désespoir lui fit faire une folie près de laquelle Don Quichote, sur la Roche pauvre jouant le beau Ténébreux et faisant ses cabrioles, aurait passé pour un sage.
Il part à peu près seul et déguisé. À mi-chemin, un prévôt le prend pour un voleur, l'arrête. Il lui faut dire: «Je suis le roi.» Il arrive. Condé, averti, enlève encore sa femme, sûr que le roi suivra et s'avilira d'autant plus.
Le secret n'en était pas un; les dames de la princesse l'avaient bien reconnu. Mais le roi, éperdu d'amour, ne leur demandait rien que de la laisser voir. Son rêve était de la contempler «à sa fenêtre, entre deux flambeaux, échevelée.» Elle eut cette complaisance, et l'effet fut si fort qu'il tomba presque à la renverse. Elle-même dit: «Jésus! qu'il est fou!»
Le lendemain, elle partant, il alla se mettre au passage, sous la jaquette d'un postillon, s'étant appliqué, pour mieux s'embellir, un emplâtre sur l'œil. Elle souffrit de le voir si abaissé, laid et ridicule à ce point. Soit colère, soit pitié, pour lui donner une parole, elle cria du carrosse: «Je ne vous pardonnerai jamais ce tour-là!»
Grand succès pour Condé. La partie était belle pour lui. Il en pouvait tirer deux avantages: ou de l'argent, beaucoup d'argent, et il inclinait à cela; ou bien (chose plus agréable à sa mère) une rupture avec le roi, qui le constituerait candidat de l'Espagne au trône de France. Si les Espagnols avaient désiré avoir en main le petit bâtard d'Entragues, combien celui-ci valait mieux! La guerre venant, ils l'opposaient au Béarnais, faux converti, relaps, apostat, renégat. Et, même, après la mort du roi, ils lui offrirent, en effet, de déclarer Louis XIII illégitime, bâtard adultérin, et de le porter au trône.
Cependant la petite femme, qui brûlait d'être reine, avait signé secrètement une demande de divorce. Mais la mère et le fils l'enlèvent. Ayant pris de l'or espagnol qu'un médecin leur apporta, malgré ses pleurs, ses cris, ils la mènent d'un trait à Bruxelles.
Toute la situation était changée au profit de l'Espagne. Maintenant, si le roi commençait la guerre préparée depuis dix ans, on allait rire; vieux chevalier errant, il aurait l'air seulement de courir après sa princesse.
Tout le monde serait contre lui. Sa cruauté à l'égard de son épouse infortunée, sa tyrannie dans sa famille, sa violence effrayante qui forçait son pauvre neveu de fuir, n'ayant nul autre moyen de soustraire sa femme aux derniers affronts, tout cela éclatait dans l'Europe, au profit du roi catholique, protecteur des bonnes mœurs et défenseur de l'opprimé.
L'Espagne, en si bonne cause, ne pouvait manquer d'assistance. Le ciel devait se déclarer, et, ne fît-il plus de miracles, il en devait un cette fois pour la punition du tyran et la vengeance de Dieu.
Il y avait à Angoulême, place du duc d'Épernon, un homme fort exemplaire, qui nourrissait sa mère de son travail et vivait avec elle en grande dévotion. On le nommait Ravaillac. Malheureusement pour lui, il avait une mine sinistre qui mettait en défiance, semblait dire sa race maudite, celle des Chicanous de Rabelais, ou celle des Chats fourrés, hypocrites et assassins. Le père était une espèce de procureur, ou, comme on disait, solliciteur de procès. Le fils avait été valet d'un conseiller au Parlement, et ensuite homme d'affaires. Mais quand les procès manquaient, il avait des écoliers qui le payaient en denrées. Bref, il vivait honnêtement.
Il avait eu de grands malheurs, son père ruiné, le père et la mère séparés. Enfin, un meurtre s'étant fait dans la ville, on s'en prit à lui, uniquement parce qu'il avait mauvaise mine. On le tint un an en prison. Il en sortit honorablement acquitté, mais endetté, ce qui le remit en prison. Là, seul et faisant maigre chère, il advint que son cerveau creux commença à s'illuminer. Il faisait de mauvais vers plats, ridicules, prétentieux. Du poète au fou, la distance est minime. Il eut bientôt des visions. Une fois qu'il allumait le feu, la tête penchée, il vit un sarment de vigne qu'il tenait s'allonger et changer de forme. Le sarment jouait un grand rôle en affaires de sorcellerie; un plus modeste aurait craint une illusion du diable. Mais celui-ci, orgueilleux, y vit un miracle de Dieu. Ce sarment était devenu une trompe sacrée d'archange qui lui sortait de la bouche et sonnait la guerre, la guerre sainte, car de sa bouche, à droite et à gauche, s'échappaient des torrents d'hosties.
Il vit bien qu'il était destiné à une grande chose. Il avait été jusque-là étranger à la théologie. Il s'y mit, lut, étudia, mais une seule et unique question, le droit que tout chrétien a de tuer un roi ennemi du pape. Mariana et autres faisaient grand bruit alors. Qui les lui prêta? qui le dirigea? c'est ce qu'on n'a pas voulu trop éclaircir au procès. Tout au moins il en avait bien profité, et était ferré là-dessus.
À sa sortie de prison, il confia ses visions, et le bruit s'en répandit. On fit savoir au duc d'Épernon qu'il y avait dans sa ville d'Angoulême un homme favorisé du ciel, chose rare alors. Il l'apprécia, s'intéressa à Ravaillac, et le chargea d'aller solliciter un procès qu'il avait à Paris. Il devait, sur son chemin, passer d'abord près d'Orléans, au château de Malesherbes, où il eut des lettres du père Entragues et d'Henriette. Ils lui donnèrent leur valet de chambre, qui le fit descendre à Paris, chez la dame d'Escoman, confidente d'Henriette.
Celle-ci fut un peu effrayée de cette figure. C'était un homme grand et fort, charpenté vigoureusement, de gros bras et de main pesante, fort bilieux, roux de cheveux comme de barbe, mais d'un roux foncé et noirâtre qu'on ne voit qu'aux chèvres. Cependant, il le fallait, elle le logea, le nourrit, le trouva très-doux, et, se repentant de son jugement sur ce bon personnage, elle le chargea même d'une petite affaire au Palais.
Il resta deux mois à Paris; que fit-il ensuite? Lagarde nous l'apprend; il alla à Naples pour le duc d'Épernon; il y mangea chez Hébert, et lui dit qu'il tuerait le roi. C'était le moment, en effet, où le roi avait garanti la Hollande et refusé le double mariage d'Espagne. Il ne restait qu'à le tuer. Ravaillac, de retour à Paris, vit la d'Escoman, à l'Ascension et à la Fête-Dieu de 1609. Il lui dit tout, mais avec larmes; plus près de l'exécution, il sentait d'étranges doutes et ne cachait pas ses perplexités.
Cette d'Escoman, jusque-là digne confidente d'Henriette, femme galante et de vie légère, était pourtant un bon cœur, charitable, humain. Dès ce jour, elle travailla à sauver le roi; pendant une année entière, elle y fit d'étonnants efforts, vraiment héroïques, jusqu'à se perdre elle-même.
Le roi pensait à toute autre chose. Sa grande affaire était la fuite de Condé. En réalité, et, toute passion à part, on ne pouvait laisser tranquillement dans les mains des Espagnols un si dangereux instrument. Le manifeste qu'il lança visait droit à la révolte. Pas un mot de ses griefs: il ne s'occupait que du peuple; il n'avait pu rester témoin des souffrances du peuple. C'était dans l'intérêt du peuple qu'il s'était réfugié chez nos ennemis, et qu'il donnait des prétextes pour la guerre et la guerre civile.
Ce manifeste eut de l'écho. Condé avait fort caressé les parlementaires, spécialement M. De Thou. Dans la noblesse mécontente, quelques-uns se mirent à dire que, pas un enfant du roi ne venant de lui, Condé lui succéderait. Au Louvre même, on répandait un quatrain prophétique qu'on disait de Nostradamus, où le lionceau fugitif devait trancher les jours du lion.
L'Autriche prit du courage quand elle vit ainsi le roi tellement menacé par les siens. L'Empereur décida hardiment la question du Rhin, déclara Clèves et Juliers en séquestre, et les fit saisir par son cousin Léopold. Il fallait de grands calmants et force opium pour faire avaler cela. Cotton n'en désespérait pas, le roi paraissant distrait, affolé par sa passion, et l'Espagne lui jetant l'appât de lui rendre la princesse. Un homme dévoué aux jésuites lui fut présenté par Cotton pour être envoyé à Clèves. Le roi leur en donna l'espoir, mais en envoya un autre qui conclut (10 février 1610) avec les princes protestants le traité de guerre. Par trois armées à la fois et trois généraux protestants, Sully, Lesdiguières et La Force, il allait entrer en Allemagne, en Espagne et en Italie. Ses canons étaient partis, une armée déjà en Champagne.
Les Jésuites étaient joués. Leur homme, le duc d'Épernon, colonel général de l'infanterie, était laissé à Paris. Nul doute que ce titre même ne lui échappât. Le roi le caressait fort, mais il venait de faire couper la tête à un de ses protégés qui avait fait la bravade, au moment de l'édit contre les duels, de se battre et de tuer un homme; d'Épernon pria en vain, supplia, le roi tint ferme.
Plus cruellement encore la reine fut humiliée dans son chevalier Concini. Ce fat, qui n'avait jamais guerroyé que dans l'alcôve, posait comme un homme de guerre. Il affectait grand mépris pour les hommes de robe longue. Dans un jour de cérémonie, le Parlement défilant en robes rouges, seul des assistants Concini restait couvert. Le président Séguier, sans autre façon, prend le chapeau, le met par terre. Cela ne le corrigea pas. Peu après, affectant de ne pas savoir le privilége du Parlement, où l'on n'entrait qu'en déposant ses armes à la porte, notre homme, en bottes, éperons dorés, l'épée au côté, et sur la tête le chapeau à panache, entre dans une chambre des enquêtes. Les petits clercs qui étaient là courent à lui, abattent le chapeau. Concini avait cru qu'on n'oserait, parce qu'il avait avec lui une dizaine de domestiques. Grande bataille, un page de la reine vient à son secours. Mais les clercs ne connaissent rien. Concini reçoit force coups, est tiré, poussé, houspillé. On le sauva à grand'peine en le fourrant dans un trou, d'où on le tira le soir.
La reine avait le cœur crevé, non le roi. Lorsque Concini se plaignit d'une injure telle pour un homme d'épée comme lui, les parlementaires étaient là aussi pour se plaindre, et le roi toujours rieur: «Prenez garde, dit-il, leur plume a le fil plus que votre épée.»
Cette fatale plaisanterie fut, sans nul doute, une des choses qui endurcirent le plus la reine. Elle se crut avilie, voyant son cavalier servant, son brillant vainqueur des joutes, qui avait éclipsé les princes, battu par les clercs, moqué par le roi. Elle avait le cœur très-haut, magnanime, dit Bassompierre; ce qui veut dire qu'elle était altière et vindicative. Pour la vendetta italienne, ce n'eût pas été trop qu'une Saint-Barthélemy générale des clercs, des juges, etc. Mais plus coupable était le roi. La reine se bouchant les oreilles aux avis que la d'Escoman s'efforçait de faire arriver. Celle-ci avait été au Louvre, lui avait fait dire, par une de ses femmes, qu'elle avait à lui donner un avis essentiel au salut du roi; et pour assurer d'avance qu'il ne s'agissait pas de choses en l'air, elle offrait, pour le lendemain, de faire saisir certaines lettres envoyées en Espagne. La reine dit qu'elle l'écouterait, et la fit languir trois jours, puis partit pour la campagne.
Bien étonné d'une si prodigieuse insouciance de la reine, la pauvre femme pensa que le confesseur du roi peut-être aurait plus de zèle. Elle alla demander Cotton aux jésuites de la rue Saint-Antoine. Elle fut assez mal reçue. On lui dit que le Père n'y était pas, rentrerait tard, et partirait de grand matin pour Fontainebleau. Désolée, elle s'expliqua avec le père procureur, qui ne s'émut pas, fut de glace, ne promit pas même de prévenir Cotton, dit: «Je demanderai au ciel ce que je dois faire.... Allez en paix, et priez Dieu.—Mais, mon père si l'on tue le roi?...—Mêlez-vous de vos affaires.»
Alors elle menaça. Il se radoucit: «J'irai, dit-il, à Fontainebleau.»—Y alla-t-il? on l'ignore. Ce qu'on sait, c'est que l'obstinée révélatrice fut arrêtée le lendemain.
Incroyable coup d'audace! ceux qui donnèrent l'ordre étaient donc bien appuyés de la reine, ou bien sûrs que le roi mourrait avant que l'affaire vînt à ses oreilles?
La d'Escoman était si aveugle, que, du fond de sa prison, d'où elle ne devait plus sortir que pour être mise en terre, elle s'adressa encore à la reine. Elle trouva moyen d'avertir un domestique intime, qui alors n'était qu'une espèce de valet de garde-robe, mais approchait de bien près (l'apothicaire de la reine). Sans nul doute, l'avis pénétra, mais trouva fermée la porte du cœur.
Ravaillac a dit, dans ses interrogatoires, qu'il se serait fait scrupule de frapper le roi, avant que la reine fût sacrée et qu'une régence préparée eût garanti la paix publique. C'était la pensée générale de tous ceux qui machinaient, désiraient la mort du roi. Le premier était Concini. Il mit toute son industrie à hâter ce jour. Ni nuit, ni jour, la reine ne laissa au roi de repos qu'il n'eût consenti. Elle disait que, s'il refusait, on verrait bien qu'il voulait lui préférer la princesse, divorcer pour l'épouser. Le roi objectait la dépense. Il lui fallut pourtant céder. Elle fit une entrée magnifique, fut sacrée à Saint-Denis.
Le roi, au fond assez triste, plaisantait plus qu'à l'ordinaire. Quand elle rentra dans le Louvre, couronnée, en grande pompe, il s'amusa à lui jeter, du balcon, quelques gouttes d'eau. Il l'appelait aussi, en plaisantant, madame la régente. Elle prenait tout cela fort mal.
En réalité il lui avait témoigné peu de confiance, la faisant, non pas régente, mais membre d'un conseil de régence sans qui elle ne pouvait rien, où elle n'avait qu'une voix qui ne devait peser pas plus que celle de tout autre membre.
Sully dit expressément que le roi attendait de ce sacre les derniers malheurs.
Il était dans un abattement qui étonne quand on songe aux grandes forces qu'il avait, aux grandes choses qu'il était près d'accomplir. La Savoie l'avait retardé, il est vrai. Le pape tournait contre lui et travaillait pour l'Autriche. Cependant il était si fort, il avait tant de vœux pour lui, tant d'amis chez l'ennemi, qu'il ne risquait rien d'avancer.
Qui lui manqua? son propre cœur.
C'est un dur, mais un haut jugement de moralité, une instruction profonde, que cet homme aimable, aimé, invoqué de toute la terre, mais faible et changeant, qui n'eut jamais l'idée du devoir, tomba à son dernier moment, s'affaissa et défaillit.
Il avait eu toujours besoin de plaire à ce qui l'entourait, de voir des visages gais. Toute la cour était sombre, manifestement contre lui.
Il avait eu besoin de croire qu'il était aimé du peuple. Il l'aimait: il le dit souvent dans ses lettres les plus intimes. Malgré des dépenses trop fortes de femmes et de jeux, l'administration était sage, et au total économe. L'agriculture avait pris un développement immense. Le roi croyait le peuple heureux. En réalité, tout cela ne profitait guère encore qu'aux propriétaires du sol, aux seigneurs laïques, ecclésiastiques. Ils vendaient leur blé à merveille, mais le pain restait très-cher, et le salaire augmentait peu. On vivait avec deux sols en 1500; et en 1610, on ne vivait plus avec vingt qui font six francs d'aujourd'hui; l'ambassadeur d'Espagne les donnait à chacun de ses domestiques, et ils se plaignaient de mourir de faim.
Quand le roi, en 1609, aux approches de la guerre, ordonna quelques impôts, le président de Harlay, vénérable par son âge et par son courage au temps de la Ligue, opposa la plus vive résistance. Le roi s'indignait, mais les mêmes choses lui furent dites par le vieil Ornano, gouverneur de Guienne, qui vint mourir à Paris; il lui assura que le Midi ne pouvait payer, succombait sous le fardeau. Il fut touché, retira deux de ses édits fiscaux. Mais en même temps il faisait (toujours dans sa triste bascule) une concession au clergé qui désespéra le Midi; pour le Béarn, tout protestant, le rétablissement forcé des églises catholiques et la rentrée des jésuites; pour nos Basques, une commission contre les sorciers, qui les jugeait tous sorciers et qui eût voulu brûler le pays.
Sans savoir tout le détail de ces maux, il entrevoyait cette chose triste, que le peuple souffrait, gémissait, et qu'il n'était pas aimé.
Une scène lui fit impression. Un mendiant vient prendre le roi aux jambes, lui dit que sa sœur, ruinée par l'impôt et désespérée, s'est pendue avec ses enfants. Forte scène, et qui aurait mérité d'être éclaircie. Le roi venait au moment même de retirer deux impôts. On n'en dit pas moins dans Paris qu'il était dur et sans pitié.
Un jour que le roi passait près des Innocents, un homme en habit vert, de sinistre et lugubre mine, lui cria lamentablement: «Au nom de Notre-Seigneur et de la très-sainte Vierge, sire, que je parle à vous!» On le repoussa.
Cet homme était Ravaillac. Il s'était dit qu'il était mal de tuer le roi sans l'avertir, et il voulait lui confier son idée fixe, qui était de lui donner un coup de couteau.
De plus, il lui eût demandé si vraiment il allait faire la guerre au pape. Les soldats le disaient partout, et, de plus, qu'ils ne feraient jamais guerre dont ils fussent si aises.
Troisièmement, Ravaillac voulait savoir du roi même ce que lui assuraient les moines, que les huguenots préparaient le massacre des bons catholiques.
Tout cela faisait en lui une incroyable tempête. Une violente plaidoirie se faisait dans son cœur, un débat interminable. Il semblait que le diable y tînt sa cour plénière. Souvent il n'en pouvait plus, était aux abois. Une fois, il quitta son école, sa mère, s'alla réfugier dans son couvent des Feuillants; mais ils n'osèrent le garder. Il eût voulu se faire jésuite. Les Jésuites le refusèrent, sous prétexte qu'il avait été dans un couvent de Feuillants.
Il ne cachait guère sa pensée, demandait conseil. Il parla à un aumônier, à un Feuillant, à un Jésuite. Mais tous faisaient la sourde oreille et ne voulaient pas comprendre. Au Feuillant, il avait demandé: «Un homme qui voudrait tuer un roi, devrait-il s'en confesser?» Un Cordelier auquel il parla en confession de cet homicide volontaire (sans rien expliquer) ne lui demanda pas même ce que ce mot signifiait. C'est une chose effrayante de voir que, sur la mort du roi, tous entendaient à demi-mot, ne se compromettaient pas, mais laissaient aller le fou.
Ainsi rejeté, livré à lui-même, il eût fait le coup, sans une idée qui lui vint et qu'il ajourna. Il songea que c'était le temps de Pâques, et que c'était le devoir de tout catholique de communier à sa paroisse. La sienne était à Angoulême. Il quitta Paris, et y retourna. Mais là, à la communion, il sentit qu'un cœur tout plein d'homicide ne pouvait pas recevoir Dieu. Il voyait d'ailleurs sa dévote mère, bien plus agréable au ciel et plus digne, qui communiait. Il s'en remit à elle de ce devoir, laissa le ciel à sa mère et garda l'enfer pour lui.
Lui-même a raconté cela plus tard, avec d'abondantes larmes.
Au pied même de l'autel, pendant la communion, sa résolution lui rentra au cœur, et il s'y sentit fortifié. Il revint droit à Paris. C'était en avril (1610). Dans son auberge, il empoigna un couteau, le cacha sur lui. Mais, dès qu'il l'eut, il hésita. Il reprit machinalement le chemin de son pays. Une charrette, sur la route, allait devant lui. Il y épointa son couteau, en cassa la longueur d'un pouce. Arrivé ainsi à Étampes, un calvaire qui était aux portes lui montrait un Ecce Homo, dont la lamentable figure lui rappela que la religion était crucifiée par le roi. Il revint plein de fureur, et dès lors n'hésita plus.
De peur pour lui-même, aucune. Un chanoine d'Angoulême lui avait donné un cœur de coton qui, disait-il, contenait un morceau de la vraie croix. Il est probable qu'on voulait l'affermir, le rassurer. Un homme armé de la vraie croix pouvait croire qu'invisible ou défendu par le ciel, il traverserait tout danger.
Ravaillac, si indiscret, était fort connu, et, de même qu'on avait su fort longtemps que Maurevert, l'assassin gagé des Guises, devait tirer sur Coligny, on n'ignorait nullement que le tueur du roi fût dans Paris. Le dimanche, un ancien prêtre devenu soldat, rencontrant près de Charenton la veuve de son capitaine qui allait au prêche, lui dit de quitter Paris, qu'il y avait plusieurs bandits apostés par l'Espagne pour tuer le roi, l'un entre autres habillé de vert, qu'il y aurait grand trouble dans la ville, et danger pour les huguenots.
Il paraît que, même en prison, ces bruits circulaient, et parvinrent à la d'Escoman. Acharnée à sauver le roi, elle décida une dame à avertir un ami de Sully à l'Arsenal; cette dame était mademoiselle de Gournay, fille adoptive de Montaigne. Sully, sa femme et l'ami, reçurent l'avis, mais délibérèrent, le transmirent au roi, en ôtant les noms (sans doute de d'Épernon, de Concini et de la reine): «Si le roi en veut savoir davantage, firent-ils, on le fera parler aux deux femmes, la Gournay et la d'Escoman.» L'avis devenait dès lors fort insignifiant. Le roi, qui en avait reçu tant d'autres, n'y fit aucune attention.
Il était si incertain, si flottant, si troublé, qu'il ne distinguait guère ses amis de ses ennemis. Il montra de la confiance à Henriette d'Entragues, lui renvoyant à elle-même un homme qui l'accusait; et il montra de la défiance à Sully, ne voulant pas qu'il fit d'avance un traité avec une compagnie qui eût assuré les vivres.
Ce renversement d'esprit semblait d'un homme perdu qui va à la mort. Tout en se moquant de l'astrologie, il craignait ce moment prédit, le passage du 13 au 14. Il devait partir dans trois jours, justement comme Coligny, quand il fut tué.
La nuit du 13, ne pouvant trouver de repos, cet homme si indifférent se souvint de la prière, et il essaya de prier.
Le matin du vendredi 14, son fils Vendôme lui dit que, d'après un certain Labrosse, ce jour lui serait fatal, qu'il prît garde à lui. Le roi affecta d'en rire. Vendôme en parla à la reine, qui, plus ébranlée qu'on n'eût cru, par une contradiction naturelle, supplia le roi de ne pas sortir. Il dîna, se promena, se jeta sur son lit, demanda l'heure. Un garde dit: «Quatre heures,» et familièrement, comme tous étaient avec le roi, lui dit qu'il devrait prendre l'air, que cela le réjouirait.—«Tu as raison ... Qu'on apprête mon carrosse.»
Quand la voiture sortit du Louvre, il ne dit pas d'abord où il allait, et il ne voulut pas de gardes, pour ne pas attirer l'attention. Il allait à l'Arsenal, voir Sully malade. Mais selon une tradition, il eût eu l'idée de passer d'abord chez une beauté célèbre, la fille du financier Paulet, une rousse qu'on appelait la Lionne, pleine d'esprit et de voix charmante. Un jour qu'elle chantait, trois rossignols, disait-on, en moururent de jalousie. Le roi avait pensé à elle pour en faire la maîtresse de son fils Vendôme, une maîtresse qui l'eût relevé, qui en aurait fait un homme, un Français, qui l'eût retiré de ses vilains goûts italiens.
Il faisait beau temps, le carrosse était tout ouvert. Le roi était au fond, entre M. de Montbazon et le duc d'Épernon. Celui-ci occupait le roi à lire une lettre. À la rue de la Ferronnerie, il y eut un embarras, une voiture de foin et une de vin. Ravaillac, qui suivait depuis le Louvre, rejoignit, monta sur une borne, et frappa le roi...
«Je suis blessé!» En jetant ce cri, le roi leva le bras, ce qui permit le second coup, qui perça le cœur. Il mourut au moment même. D'Épernon jeta dessus un manteau, et disant que le roi n'était que blessé, il ramena le corps au Louvre.
Une tradition veut qu'au moment où le coup fut fait Concini ait entr'ouvert la chambre de la reine, et lui ait jeté ce mot par la porte:
«È ammazzato.»
Nous n'aurions pas rappelé cette tradition, si la reine elle-même n'eût redit ce mot avec un accent de remords, de reproche, lorsque Concini fut à son tour assassiné.
La terrible instabilité du gouvernement monarchique éclate à la mort d'Henri IV. Ce qui succède, c'est l'envers de ce qu'il a voulu: la France retournée comme un gant.
Au dehors, tout ce grand système d'alliances, cette toile longuement ourdie, emporté d'un seul coup. Le double mariage espagnol (vraie cause de la mort d'Henri IV) va se faire. La guerre de Trente ans redevient possible, et la France espagnolisée gravite en moins d'un siècle aux grandes guerres du grand roi, à la Révocation de l'édit de Nantes, à l'expulsion de six cent mille hommes, à la sublime banqueroute de deux milliards cinq cent millions.
Le trésor que Sully avait amassé, défendu, est gaspillé en un moment. Le domaine qu'il dégageait est rengagé, les propriétés de l'État vendues. Tous les établissements de ce règne abandonnés, les bâtiments interrompus, les canaux délaissés. Les manufactures de soieries, de glaces, la Savonnerie, les Gobelins, fermés et les ouvriers renvoyés. Le Louvre, qui allait s'encanailler en logeant les grands inventeurs, le Louvre reste aux courtisans. Adieu le musée des métiers et le Jardin des Plantes; ces folies du roi, et mille autres, dorment aux cartons de Sully.
Des Tuileries, de l'Arsenal, on arrache ses arbres chéris, les mûriers d'Henri IV. On eût volontiers jeté bas ses monuments. Mais on eut peur du peuple. Par un revirement inattendu, le peuple s'aperçut qu'il aimait Henri IV. La légende commence le jour de la mort; elle va grandissant par la comparaison de ce qui est et de ce qui fut.
Ce qui domina dans Paris, au moment, ce fut une terreur extraordinaire. On se crut perdu. Les femmes s'arrachaient les cheveux, moins de deuil encore que de peur. Il en fut de même partout. L'horreur de la Ligue revint à l'esprit, et on en frissonna. De là, un calme surprenant, je dirai effrayant. Car cette grande sagesse tenait à une chose, c'est que la France, n'ayant plus ni idée, ni passion, ni intérêt moral, ne se sentait plus vivre. Elle était toute dans le roi, dans un homme qu'on avait tué. Et il en restait, quoi? Un marmot de huit ans, qui, le 15, remit le royaume à sa mère, et qui, le 29, eut le fouet. (Lestoile, p. 599.)
La royauté, nulle en 89, à la mort d'Henri III, devant la vie forte et furieuse qu'avait alors la France, est tout ce qui reste à la mort d'Henri IV. On se demande ce qu'est cet enfant, au physique, au moral. Heureusement, son médecin nous éclaire parfaitement: ne le quittant ni nuit, ni jour, il a écrit (en six énormes volumes in-folio) le journal de ses fonctions, tout le menu de ses dîners, et chaque soir les résultats de sa digestion. Si le moral procède du physique, on peut étudier là-dessus[2].
La sagesse accomplie du peuple, son calme et son indifférence, l'aplatissement des factions, des anciennes fureurs, étonna bien l'Espagne. On avait cru tout au moins qu'il y aurait un petit massacre des huguenots, et ils furent avertis de fuir. Il se trouva un Jésuite qui osa dire en chaire cette parole meurtrière: «Nous n'en aurions pas pour un déjeûner.» Mais rien ne bougea. Au contraire, à Paris et partout, les catholiques disaient qu'ils protégeraient les huguenots.
Le roi fut tué à quatre heures. Jusqu'à neuf, on fit dire partout qu'il n'était que blessé. Mais, à six heures et demie, on avait proclamé l'étrangère (qui parlait encore italien), l'Autrichienne, petite-nièce de Charles-Quint et cousine de Philippe II. Et l'ennemi gouvernait au Louvre.
Les princes étaient absents. Et on eût peu gagné à leur présence. Soissons était un sot; et son neveu Condé, que Soissons et tous les Bourbons disaient adultérin et fils d'un page gascon, avait l'esprit brouillon de la Garonne, la faim d'argent d'un cadet de Gascogne, tenu très-longtemps au pain sec. Il eût sucé la France à mort.
D'Épernon, qui avait rapporté le roi au Louvre, prit sa place en quelque sorte, s'y logea militairement et donna tous les ordres, comme colonel général de l'infanterie. Les gouverneurs de province étaient à Paris, et tous très-aimables; la mort du roi les faisait rois. D'Épernon prit avec lui l'ombre de la Ligue, M. de Guise, fils du Balafré, et l'homme le plus riche de France, du reste homme de peu, petit galant camus. Guise saluait de toutes ses forces, mais personne n'y prenait garde, et les femmes haussaient les épaules. D'Épernon piaffant à cheval, rajeuni de dix ans, occupe par les gardes le Pont-Neuf et tous les abords du Palais de Justice. Il entre au Parlement avec Guise. Mais celui-ci se tint modestement debout. D'Épernon s'assied, prend séance, et, furieux sans cause, se met à menacer les magistrats. Quoique Condé y eût quelques amis, ces hommes de justice, très-agréablement flattés qu'on leur demandât la régence, et d'ailleurs serfs des précédents, n'avaient garde de s'élever contre la reine. L'heureuse régence de Catherine de Médicis frayait la voie à Marie de Médicis. Une étrangère? d'accord, mais c'est l'essence même du droit monarchique. Le roi étant l'État, le salut corporel du roi est toute l'affaire. Or, la mère et nourrice est la meilleure gardienne de cet enfant qui contient tout.
À ces gens tout gagnés, le furieux, frappant sur son épée (son secrétaire l'assure lui-même), dit: «Elle est au fourreau ... Mais, si la reine n'est déclarée régente à l'instant, il y aura carnage ce soir ...» Cette éloquence éblouit le Parlement, qui déclara sur l'heure, envoya à la reine. La chose alla si vite que les gardes non avertis arrêtèrent honteusement ces envoyés au passage, constatant la captivité du corps qui donnait la régence.
L'enfant royal ayant fort bien dîné le jour de la mort de son père, le lendemain matin, s'étant levé gaiement, bien déjeûné et bu un bon coup de vin blanc; alors (dit son médecin), intrepidus, il monta sur une jolie petite haquenée blanche, alla au Parlement, et donna à sa mère l'autorité que le Parlement lui avait déjà donné la veille. Il ordonna, de sa petite voix, que sa mère serait régente pour avoir soin de son éducation; en d'autres termes, il commanda qu'elle lui commandât, l'éduquât, le châtiât. Le 29, il disait: «Du moins, ne frappez pas trop fort.»
Une chose, très-indécente, dans la séance royale, et qui fit voir où on était tombé, c'est qu'après les premières harangues Concini, qui était là avec son plumet et son importance, oubliant les horions dont il avait la marque, se met à dire d'une voix claire: «La reine doit maintenant descendre.» À quoi le premier président, octogénaire, Harlay, de sa voix creuse et du fond de son deuil, lui dit: «Ce n'est pas à vous de parler ici.»
Chacun fut accablé en voyant à qui une femme étrangère et la moquerie de la fortune venaient de jeter la France.
Le peuple, dans les rues, criait en pleurant: «Vive le roi!» Ce qui eût fait pleurer bien plus, ce fut de voir au Louvre Sully, qui, le 14, s'était tenu clos à l'Arsenal, mais qui, le 15, fut traîné à la cour par le duc de Guise, pour faire la révérence aux assassins du roi. Chose lamentable! pour sauver sa fortune, il lui fallut embrasser d'Épernon.
Celui-ci fut miraculeux de sang-froid, d'impudence. Il avait empêché qu'on ne tuât Ravaillac. Ce qui lui fit beaucoup d'honneur, et fort peu de danger; car ce terrible fou n'avait pas eu d'incitation directe; avec un homme si bien né pour la chose et si naïvement meurtrier, il suffisait de l'entourer de personnes bien pensantes, intelligentes, et de sermons indirectement provocants.
On l'avait traîné au Louvre et mis d'abord à l'hôtel de Retz, qui était contigu. Là, qui voulait venait le voir et lui parler. Cotton vint entre autres, et lui dit: «Mon ami, prenez bien garde de faire inquiéter les gens de bien.» Ravaillac en rit, s'en moqua. Il était d'un calme extraordinaire, comme un homme qui a peu à craindre et se sent bien appuyé.
Il semblerait pourtant que d'Épernon s'inquiétât et eût peur qu'il ne jasât trop, et qu'il le mît chez lui, à l'hôtel d'Épernon. C'est de là qu'on le tira, le 17, pour le mener à la Conciergerie. (Lestoile, éd. Michaud, II, 593.)
Dès le 17, on put voir que personne n'avait envie de s'exposer pour Henri IV, et qu'il n'y aurait pas de justice. Le comte de Soissons, qui avait dit, juré qu'il le vengerait, arriva à Paris, accompagné de beaucoup de gentilshommes. Mais quand il vit d'Épernon si fort au Louvre, quand il eut parlé à la reine, qui lui ferma la bouche en lui donnant la Normandie, il avoua en sortant que c'était une grande princesse, et d'Épernon fut son meilleur ami.
Le Parlement fut plus embarrassé. Le peuple était furieux, insensé de fureur, à mesure qu'il se rassurait. On le voyait devant la Conciergerie, où était Ravaillac, qui jetait des pierres au prisonnier à travers un mur épais de dix pieds. On examina d'abord à quelle torture il serait mis, et l'on écarta la plus dure. On ne chercha nul éclaircissement ni à Angoulême, où l'on pouvait prendre les prêtres qui l'avaient armé de la vrai croix, ni à Paris, où on avait sous la main le soldat qui, d'avance, avait tout dit, jusqu'à la couleur de l'habit de Ravaillac. Le vieux Harlay eut l'idée de faire venir les parents de l'assassin, et il ne le fit pas, soit que le Parlement y fût contraire ou que lui-même ait pensé qu'un trop grand éclat amènerait la guerre civile.
Les Jésuites, appelés par le bonhomme Harlay, se tirèrent d'affaire lestement, disant qu'ils ne se souvenaient de rien, et que de pauvres religieux comme eux ne se mêlaient pas des grandes affaires. Leur unique affaire, c'était leur maison; le jour même de la mort du roi, ils y mirent cinquante ouvriers pour l'agrandir et l'embellir, comme on la voit aujourd'hui (collége Charlemagne), avec un galant petit dôme; et, pour l'église, la façade à la mode, à trois étages de colonnades, avec consoles et pots de fleurs.
Ils ne tinrent pas quitte Henri IV. On lui tira son cœur, dont les Jésuites s'emparèrent. Dans je ne sais combien de carrosses, ils s'en allèrent le portant à la Flèche, peu rassurés pourtant et craignant que le peuple ne leur fît un mauvais parti. Pour cette cérémonie, ils prirent l'heure insolite de cinq heures du matin, et tous leurs bons amis de la noblesse montèrent à cheval pour les rassurer.
Cependant Ravaillac ne dénonçait personne. Il voulait mourir seul, et avait dit d'abord qu'il ne regrettait rien, ayant réussi. Plus tard, il parut ébranlé et avoua que c'était un mauvais acte; mais que cependant il l'avait fait pour Dieu, et qu'il espérait dans sa grande miséricorde. Il montra une extrême douceur, quand le Jésuite auquel il s'était adressé lui dit avec injures qu'il ne l'avait jamais vu. Au nom de sa mère, il pleura. Il dit qu'il avait fait la dépense de trois voyages pour avertir le roi, et que, s'il avait pu lui parler, il eût échappé à la tentation.
On lui dit qu'on lui refuserait la communion, et il répondit: «J'ai agi d'un mouvement humain et contre Dieu. Je n'ai pu résister (l'homme ne peut s'empêcher du mal), mais Dieu me pardonnera, et il me fera participer aux communions que les religieux, religieuses, et tous bons catholiques font par toute la terre.»
Ce qui lui fut terrible, ce fut qu'on lui montra que ce petit reliquaire dont les prêtres l'avaient armé à Angoulême, en lui disant qu'il contenait un fragment de la vraie croix, ne contenait rien du tout, et qu'ils s'étaient moqués de lui. Il dit vivement: «L'imposture retombera sur les imposteurs.» (De Thou.)
Il nia toujours que personne lui eût conseillé le meurtre. Mais pour les excitations indirectes, que devait-on croire? Il n'indiqua que les sermons. Du reste, l'extrait du procès-verbal qu'on a publié porte: «Ce qui se passa à la question est sous le secret de la cour.»
La chose ainsi limitée, circonscrite, resserrée sur une même tête, le Parlement combina un supplice pour satisfaire le peuple et soûler sa vengeance. Pour le crime de lèse-majesté au premier chef on avait un supplice horrible, l'écartèlement, précédé et assaisonné du tenaillement. On s'en fût tenu là. Mais M. de Guesle, procureur du roi, un magistrat bavard et insupportable érudit, tint à orner ce jugement des petits agréments qu'il avait lus dans les vieux livres, ajoutant aux tenailles le plomb fondu, l'huile et la poix bouillantes, et un ingénieux mélange de cire et de soufre. Le tout voté d'enthousiasme.
Si on eût laissé faire la foule, l'homme aurait été mis en pièces à la porte de la prison. Ce fut une scène horrible, plus cuisante pour Ravaillac que le fer et le feu. Il s'éleva une si épouvantable tempête de malédictions, que le pauvre misérable, qui avait cru le peuple pour lui, tombant dans cette mer de rage, s'abandonna entièrement. Il vit à quel point on l'avait trompé. Sur l'échafaud encore, il se tourna lamentablement vers le peuple, demandant en grâce qu'on donnât à l'âme du patient qui allait tant souffrir la consolation d'une prière, un Salve Regina; mais la Grève tout entière hurla: «Judas, à la damnation!»
Les princes et tout ce qu'il y avait de grands personnages avaient des fenêtres et se montraient fort curieux. Ils n'étaient pas rassurés, l'usage exigeant qu'entre les tortures on lui demandât des révélations.
À l'un des entr'actes, ce spectre effroyable, qui n'était plus qu'une plaie, mais gardait une âme, déclara qu'il parlerait. Le greffier, qui était là, fut bien obligé d'écrire.
Quand on se remit de nouveau à écarteler Ravaillac, la chose allant lentement, un gentilhomme, envoyé sans doute pour abréger, offrit un cheval vigoureux qui, d'un élan, emporta une cuisse. Dès lors, le tronc tiraillé, promené de tous côtés, allait battant contre les pieux. Cependant il vivait encore. Le bourreau voulait l'achever, mais il n'y eut pas moyen: les laquais sautèrent la barrière, et, comme ils portaient l'épée, ils plongèrent cent fois ces nobles épées dans ce tronc défiguré. La canaille prit les lambeaux; le bourreau resta, n'ayant plus en main que la chemise. On brûla la viande à tous les carrefours. La reine put voir du Louvre les Suisses qui, sous son balcon, en rôtissaient une pièce.
Le procès, que devint-il? Je l'avais cherché en vain aux registres du Parlement. La place y est vide. Une note des papiers Fontanieu (Bibl.), qu'a copiée M. Capefigue, nous apprend que le rapporteur le mit dans une cassette et le cacha chez lui dans l'épaisseur d'un mur; que la feuille écrite sur l'échafaud fut gardée par la famille Joly de Fleury, qui la laissa voir à quelques savants, et que, quoiqu'elle fût peu lisible, on y distinguait le nom du duc d'Épernon et même celui de la reine.
Les voilà tous bien rassurés. Ravaillac en cendres vole dans l'air, et pas un atome n'en reste. La curée peut commencer:
1o L'Espagne eut le pouvoir. L'ambassadeur d'Espagne avec le nonce, Concini et d'Épernon, forment le conseil secret qui dicte à la reine ce qu'elle dira aux ministres; on garde les vieux ministres d'Henri IV, Villeroy, Jeannin, Sillery;
2o Le trésor de la Bastille est partagé entre la bande: Guise eut deux cent mille écus; Condé, deux cent mille livres de rente, etc., etc.;
3o Le mariage qu'avait le plus craint Henri IV, celui de Guise avec la grande héritière de France, mademoiselle de Montpensier, s'accomplit. Henriette d'Entragues cria, réclama; mais la reine, devenue sa meilleure amie, lui fit entendre raison;
4o Concini en prit de l'émulation. Il voulut donner sa fille au fils du premier prince du sang. Pourquoi pas? Visiblement, il succédait à Henri IV. Outre le marquisat d'Ancre, il s'était fait donner les places du Nord, les villes de la Somme, Péronne, Amiens, et il voulait au Midi avoir Bourg-en-Bresse, la barrière contre la Savoie. Ainsi le royaume n'avait rien perdu; sous l'épée de Concini, au défaut de celle du roi, il pouvait dormir en paix.
Concini ne couchait pas, il est vrai, dans le lit du roi, mais il occupait un hôtel qui, par un pont jeté sur les fossés du palais, l'y faisait entrer à toute heure de nuit; les Parisiens, sans ambages, l'appelaient le pont d'amour. La reine avait eu la faiblesse d'accorder ce grand mariage qui eût proclamé sa honte et la royauté de Concini. Mais elle ne tint pas parole, soit qu'alors le beau Bellegarde eût fait du tort à Concini, soit qu'elle eût quelques remords et fût plus froide pour lui, ne lui pardonnant pas sans doute de l'avoir trop bien instruite du crime qu'on allait faire pour elle.
L'argent s'en allait si vite, que, pour ralentir un peu la débâcle, Villeroy lui-même proposa de rappeler le grand refuseur, Sully. À peine y fut-il que personne ne le supporta, moins la reine que tout autre. Elle voulait tirer de la caisse un million antidaté, comme dépensé par Henri IV. Cette fraude était habituelle. Et le chancelier employa cinq années durant le sceau du feu roi pour fausser les dates. Sully refusa le million et se retira chez lui, ne voulant couvrir les voleurs.
Pour endormir l'opinion, on avait laissé Rohan, gendre de Sully, mener au Rhin quelques troupes. On avait confirmé l'Édit de Nantes, diminué la gabelle et retiré quelques édits. Ainsi le gouvernement, de trois manières à la fois, fondait, s'évanouissait, recevant moins et donnant plus; enfin, gaspillant sa réserve. On licencia les troupes, à la grande joie de l'Espagne.
Tout le monde restait armé excepté l'État. L'insolence des jeunes nobles était incroyable. Ils bâtonnaient les magistrats. La nuit, ils couraient à grand bruit, réveillaient toute la ville. Les plus grands ennemis d'Henri IV le regrettaient. Henriette elle-même, disait de ces coureurs de nuit: «Oh! si notre petit homme pouvait revenir! comme il empoignerait le fouet pour chasser ces petits galants et tous les marchands du Temple!»
La reine, poussée à bout, surmenée par Concini, qui n'avait ni sens ni mesure, fut maintes fois vue se retirant dans une embrasure de fenêtre et le mouchoir à la main. Elle pleurait en pensant à l'autre, si bon, qui la supportait tant!
Le mouvement emportait tout. L'Université et le Parlement avaient accusé les Jésuites; d'Épernon les appuya, allant à tous leurs sermons, et finit par dire: «Qui les attaque m'attaque.» Le Parlement se rejeta sur un livre du cardinal Bellarmin, qui faisait des rois les sujets de Rome. Le président dit que cela revenait à canoniser Ravaillac. Mais le roi fit défense expresse à son Parlement de soutenir les droits de la royauté et la sûreté des rois.
L'homme populaire du moment, c'était ce Condé (vrai ou faux). Popularité bien injuste. En caressant le Parlement et les huguenots, il n'en était pas moins le partisan avoué des Jésuites, le serviteur de l'Espagne dans l'affaire des deux mariages. On crut, fort à la légère, que Condé ou Soissons, son oncle, abandonnerait d'Épernon, et on laissa échapper contre celui-ci la voix du cachot, celle de cette dame d'Escoman qui s'était montrée si hardie à vouloir sauver Henri IV. Notre chroniqueur Lestoile est ici grand historien. On voit bien qu'il va mourir et qu'il a plus que jamais le respect de la vérité.
«Comme un de mes amis disait au président de Harlay que cette femme parlait sans preuves, ce bon homme levant les yeux, et les deux bras au ciel: «Il n'y en a que trop, dit-il, il n'y en a que trop! Et plût à Dieu que nous n'en vissions point tant!»
D'Épernon alla le voir et lui demander des nouvelles du procès: «Je ne suis pas votre rapporteur; je suis votre juge.» Il insista effrontément comme ami: «Je n'ai point d'amis.» D'Épernon ne cachait point qu'il voulait la mort de la d'Escoman.
Ce méchant homme avait pour maîtresse la plus méchante femme de France, une bourgeoise fort laide, d'un bec infernal, la Du Tillet. C'est celle que Tallemant admire et dont il ramasse l'ordure. On jeta cette femme à la d'Escoman, pour la dévorer de paroles. Moyen d'amuser le public, deux filles qui se chantent pouille, se jettent au nez leurs scandales, se gourment, se roulent. La d'Escoman, galante ou non, mais si dévouée, si courageuse, n'en reste pas moins à jamais un martyr de l'humanité.
D'Épernon se serait défait de Harlay de manière ou d'autre. Mais il avait quatre-vingts ans. On lui fit entendre qu'il devrait se retirer, vendre sa charge, ce qui serait un beau denier pour sa famille. Ce qui le décida aussi, c'est qu'il réfléchit que si on poussait la chose, si on déshonorait la reine, toute autorité périssait. Le 3 mars 1612, Harlay étant encore là, un étrange arrêt fut porté, qui ne déchargeait personne, mais qui, vu la qualité des accusés, ajournait tout, élargissait quelques subalternes, et ne retenait en prison que la d'Escoman, dont l'accusation subsistait, et qui, à ce titre, eût dû être d'abord élargie.
Harlay avait cru avoir pour successeur son ami de Thou, l'illustre historien. Mais la reine s'écria: «Non faro maj.» Harlay fut obligé de vendre à une âme damnée des Jésuites.
Paris jugea ce jugement. Lestoile dit tristement de la dame d'Escoman: «À se bander contre les grands pour le bien public, on ne gagne que coups de bâton.»
Ce gouvernement ne descendait pas, il se précipitait, tombait comme une pierre au fond d'un puits. Il était grand temps qu'il eût l'appui de l'Espagne. Le 30 avril 1612, Villeroy signa le double mariage et le traité de secours; l'Espagnol y promettait d'entrer au besoin avec une armée pour appuyer la reine. Le trône, isolé de tous, n'avait d'ami que l'ennemi.
Concini avait irrité à la fois les princes, les grands, les ministres mêmes. Un homme fort intrigant, ancien agent de Biron, le vieux de Luz, lui conseillait d'ôter la Bourgogne à Bellegarde. Les Guises, amis de Bellegarde et de d'Épernon, assassinèrent ce de Luz aux portes du Louvre. La reine se sentit insultée, eut l'idée de faire tuer les Guises et d'Épernon. Pour oser une telle chose, il fallait l'appui de Condé, et, pour l'obtenir, Concini voulait qu'on lui donnât le château de Bordeaux. Cela tourna la girouette. Elle s'emporta contre Condé, se donna toute aux Guises, leur fit don de cent mille écus, et le chevalier de Guise, qui avait tué de Luz, et tué encore son fils, eût de cette femme insensée la lieutenance de Provence. Bellegarde, première origine du débat, se fit donner les places des deux assassinés.