Concini, jaloux de Bellegarde, complotait (contre la reine!) avec Condé et Bouillon. Elle le calma en lui donnant le bâton de maréchal qu'il avait si bien gagné.

La reine s'avilissant ainsi, les princes, Condé et Vendôme, espéraient en profiter. Ils prennent les armes. La reine jette tout à leurs pieds, promet tout. Ils se croient maîtres, mais personne ne les soutient. La reine n'a qu'à montrer son petit roi à cheval. Le peuple se rallie à l'innocence de l'enfant. Elle se sent usée cependant, et se retire derrière son fils en le déclarant majeur.

Elle frémissait sous cet abri. Celui qu'elle craignait le plus, ce n'était aucun des vivants. Pour qui aurait été le peuple? pour le signore Concini ou pour le prétendu Condé?

Le vrai vivant, c'était le mort. Henri IV risquait de ressusciter. Par la voix de la d'Escoman, il réclamait, accusait du fond de la Conciergerie.

Et, à côté de cette femme, un témoin terrible arrivait, un homme assassiné, Lagarde, assassiné par d'Épernon pour avoir averti le roi et d'avance nommé Ravaillac. Lagarde venait montrer ses plaies devant la France, mandée aux États généraux.

CHAPITRE XIV
ÉTATS GÉNÉRAUX
1614

Le contraste était beau en 1614 entre la cour et la France. Si la seconde était desséchée jusqu'aux os, l'autre au contraire, splendide, éclipsait les jours d'Henri IV, humiliait l'Espagne, notre amie, à qui nous demandions l'infante.

Le grand cœur de la reine éclatait aux tournois de la place Royale, où tous, pour dépasser les folies espagnoles, se ruinaient en chevaux, en costumes. Cette mascarade coûta plus qu'une campagne. Bassompierre, héros de la fête, n'y suffit qu'avec un cadeau de la reine, un office de haute magistrature qu'elle lui donna à vendre.

Mareuil reproche à Henri IV d'avoir été économe en amour. À tort, certainement. Mais c'est qu'apparemment il le compare à sa femme, qui fut si généreuse. Elle n'était pas à elle-même; son amour était une guerre où Concini ne la ménageait pas, et, à chaque traité, elle payait les frais de la guerre, en femme de quarante ans.

Lui-même, de fat à fat, raconte à Bassompierre tout ce qu'il a tiré de la grosse dame. Les vastes terres d'Ancre et de Lésigny, deux hôtels dans Paris, le bâton de maréchal de France, la charge d'intendant de la maison de la reine, les gouvernements d'Amiens, Péronne, etc. Un argent fabuleux, cinq cent mille écus à Florence et à Rome, six cent mille placés chez un financier, et un million ailleurs. Il était en mesure d'acheter pour sa vie la souveraineté de Ferrare. J'oubliais le meilleur, la boutique que tenait la Léonora, son trafic de places, d'offices, d'ordonnances même!

La reine lâchant tout, qui se fut fait scrupule de demander, d'exiger et de prendre? Mais, quoi qu'on tirât d'elle, on ne lui en savait nul gré. Chacun volait fièrement, et restait mécontent. Qu'avaient eu les Condé? Rien que cinq millions. Aussi leur mécontentement était au comble. Et les Guises? Rien que six millions, sans parler des gouvernements, des places, du mariage énorme de Montpensier. Les princes, Nevers, Vendôme et Longueville, les seigneurs, Épernon, Bouillon, n'ayant guère eu chacun qu'un petit million, voulaient extorquer d'avantage, grondaient et menaçaient. Toute la noblesse se faisait pensionner, et n'en criait pas moins. Cependant le fameux trésor de la Bastille avait tari. La France tarissait. L'argent d'alors valait, comme métal, trois fois plus qu'aujourd'hui, dix fois plus comme moyen d'acheter les denrées. Il fallait le tirer d'un peuple trois fois moins nombreux, autant qu'on peut conjecturer, et peut-être vingt fois plus pauvre.

Ce peuple, si on l'eût protégé, serait encore, à force de travail, parvenu à payer. Mais lorsque tous les gens d'épée pillaient noblement le pays, il était difficile de lever pour eux en argent ce qu'ils avaient déjà pris ou détruit en denrées. Ces pensions qu'ils exigeaient, d'où les eût-on tirées? De la terre dévastée par eux, des récoltes foulées, mangées par leurs chevaux?

Malheur aux gens du roi qui se fussent permis de rappeler son autorité! Un trésorier de France fut assez fou pour vouloir empêcher les taxes de guerre que le duc de Nevers levait en Champagne contre le roi. Il fut enlevé, mené chez le duc, condamné à mort par ses juges.

Le duc ne daigna le faire pendre, il l'habilla en fou, avec le bonnet à grelots et la marotte en main, vous le mit sur un âne, et le promena partout, pour qu'on vît bien le cas qu'il faisait du roi de France.

Ces princes, qui avaient exigé les États, dès qu'ils furent accordés n'en voulaient plus. Quand le bailli du roi en Nivernais hasarda de faire crier la convocation, la duchesse fit arrêter ses crieurs. Les nobles trouvèrent au-dessous d'eux d'aller aux élections, et n'y figurèrent que par leurs valets. En réalité, ces États ne leur semblaient qu'un trouble-fête, qui pouvait éplucher de trop près la liste des pensions.

Le Tiers n'élut, n'envoya que des juges, avec des avocats et des officiers de finances. Gens fort capables d'examiner de près. Quand ils se trouvèrent réunis, tous en robe noire et en bonnet carré, ils avaient l'air d'un tribunal pour juger les nobles et la cour.

La passion ne leur manquait pas pour tenter de sévères réformes. L'hérédité des charges les constituait depuis dix ans une sorte de noblesse haïe et insultée de l'autre. Noblesse, il est vrai, achetée et sortie de l'argent, mais qui, dans ces familles, était relevée par des habitudes graves, et encore plus par leur nouvelle indépendance. Ils n'avaient plus à solliciter les grands à chaque vacance. Ils ne sentaient plus trembler la balance dans leurs mains. La justice, devenue un fief patrimonial, marchait forte devant le fief, et la robe égalait l'épée.

Ce qui malheureusement leur faisait tort, c'était bien moins l'achat des charges, bien moins le droit annuel qu'ils acquittaient pour les perpétuer dans leurs familles, que les émoluments variables qu'ils tiraient de la justice. Payés par les plaideurs, et sur chaque procès prélevant des épices, ce misérable casuel les abaissait, les empêchait de prendre une grande attitude, ni de fortes racines dans la nation. Que dis-je? quoique très-vaniteux, à les prendre en eux-mêmes et dans le secret de leur cœur, ils n'étaient pas bien fermes. Ces profits variables, trop généralement arbitraires, contestés des plaideurs, leur abaissaient le cœur. Leurs charges étant toute leur fortune, ils s'en croyaient comptables à leur famille. Ils craignaient fort qu'on y touchât. Ils étaient, avant tout, pères et propriétaires. Le nom le plus illustre, le vieux Harlay, par faiblesse pour les siens, venait de donner un triste exemple; il avait vendu (ce qui jusque-là ne se faisait pas encore) une charge de premier président.

Nos évêques, valets ou parents des maîtresses, de Gabrielle, d'Henriette, fils de Zamet et de La Varenne, etc., n'en méprisaient pas moins les magistrats, les appelant «une espèce mécanique et épicière.» Plusieurs, comme Sourdis, nommé par Gabrielle archevêque de Bordeaux et cardinal, cumulaient l'insolence de la pourpre et de la noblesse, piaffaient en matamores, marchaient sur les pieds à tout le monde. Ce Sourdis alla un jour, avec ses estafiers, briser la porte des prisons de Bordeaux, en tirer des hommes qui étaient là sous arrêt du Parlement, sous la main de la Loi.

Callot a immortalisé les nobles gueux de cour, ces capitans râpés, traînant leur inutile épée autour du Louvre, mendiant une aumône ou flairant un repas aux cuisines de monseigneur d'Ancre. Celui-ci leur crachait dessus, et les appelait faquins à mille francs pièce. C'était le taux d'un gentilhomme.

Gibiers de recors et d'huissiers, ils n'en étaient pas moins hardis contre les juges, vaillants à bon marché contre les hommes de plume, parfois de main légère et prompte aux voies de fait. Si l'on voulait poursuivre, point de témoins. Peu de gens se souciaient de se mettre sur les bras tous ces ferrailleurs qui se soutenaient entre eux.

À ces insultes accidentelles, joignez-en une permanente. Les nobles de robe étaient soumis à la gabelle du sel. Les nobles d'épée s'en moquaient. Les gabeleux, qui fouillaient les maisons pour constater le sel acheté illicitement, n'eussent pas osé entrer chez eux. Ils fouillaient chez les juges. En septembre 1613, la Cour des aides avait eu la hardiesse d'ordonner qu'on irait partout, et que tous payeraient, en proportion du nombre des personnes. Essai audacieux qui n'allait pas moins qu'à l'égalité en matière d'impôts. La chose fut écrite, non faite, resta sur le papier.

Voilà donc deux noblesses qui arrivent, deux armées, front à front. Toutes deux se caractérisent, la noblesse par sa pétulance (au point que le vieux maréchal La Châtre ne put la supporter et se retira). Le Tiers marqua par son humilité; quoiqu'il eût le cœur bien gros, il alla faire compliment aux nobles et au clergé. À l'ouverture, il parla à genoux.

Ce n'était point du tout le Tiers État du XVIe siècle, comme il avait paru si fièrement à Poissy, mêlé d'esprits divers et de classes diverses, vrai représentant de la France. En 1614, ce n'était qu'une classe, tous juges et gens de loi. Et cependant plus de jurisconsultes. Des praticiens, point d'administrateurs, si du moins l'on en juge par l'informe chaos qu'offrent les cahiers des États. Il est visible qu'à juger des procès, ces gens-là ne sont pas devenus de grands politiques. Cependant il y avait quelques hommes de talent, le lieutenant civil de Mesmes, éloquent, vif, hardi; le prévôt des marchands, Miron, frère du Miron célèbre qui changea tant Paris sous Henri IV. Dans les magistrats de provinces, quelques-uns brillèrent. Nommons par gratitude l'estimable chroniqueur des États, Florimond Rapine, avocat du roi au présidial de Saint-Pierre. Nommons surtout et désignons à la reconnaissance du pays le héros de l'assemblée, Savaron, président au présidial de Clermont. Jeune, il avait porté les armes; magistrat plus tard, érudit, il se bornait à la petite gloire d'éditer son compatriote, le vieux Sidoine Appolinaire. La grandeur de la situation, l'amour de la justice et le sentiment des misères du peuple tirèrent de sa poitrine des paroles inouïes, qui alors purent tomber par terre, mais pour revenir foudroyantes par Sieyès et par Mirabeau.

Les voleurs avaient peur. Tout en faisant les fiers, au nom du roi qu'ils avaient dans les mains, ils avaient vu l'agitation, la fureur de Paris au procès de Ravaillac, et savaient par où on pouvait les prendre. Celui qui eût eu le courage de relever la chemise sanglante de Henri IV l'eût trouvée chaude encore, à brûler le Louvre.

On ne pouvait faire une réforme, mais bien une révolution. C'était au Tiers État à y regarder et savoir ce qu'il voulait. Il était tout de magistrats, lié avec le Parlement. La révolution se fût faite par la voie judiciaire.

Le grand secret n'était pas un secret. Le vieux Harlay, qui avait tout étouffé quand la régence donnait encore espoir, était retiré, mais non mort. Le rapporteur de Ravaillac existait, et ses dépositions, reçues sous le secret de la cour, n'avaient pas encore été détruites. Elles existaient dans la cassette, murée à l'angle des rues Saint-Honoré et des Bons-Enfants, avec la feuille dictée par Ravaillac sur l'échafaud, entre les tenailles et le plomb fondu, et l'on pouvait y lire les noms d'Épernon et de la reine.

Le témoin Dujardin Lagarde, assassiné par Épernon, Lagarde vivait pourtant; il était à Paris, et demandait réparation. Pour réparation, il eut la Bastille.

La dame d'Escoman, ajournée, non vraiment jugée, était à la Conciergerie, toujours dans la main du Parlement, qui, par elle, avait une hypothèque terrible sur le Louvre. Si, par Lagarde, on mettait Épernon à jour, derrière lui, par la d'Escoman, on allait à la reine. Le duc en trois jours eût été en Grève, et elle fût partie pour Florence.

Le jugement d'Épernon, qui eût frappé les grands d'une impuissance constatée, aurait sauvé cent millions d'hommes qui sont morts de misère par la perpétuité du régime quasi féodal, que la monarchie n'a nullement fini, mais continué par la noblesse jusqu'en 89.

Pour cela, il fallait tenir Paris et savoir s'en servir. Il fallait que le Tiers État, au lieu de venir avec toutes les petites jalousies de la province, se jetât de cœur dans la grande ville, où est la chaude vie de la France, qui n'est que la France même, incessamment filtrée par un brûlant organe. Paris n'avait jamais été tant ligueur qu'on croyait. Et d'ailleurs il ne l'était plus. Au contraire, il saluait de ses vœux la guerre d'Henri IV, qu'il croyait une «guerre contre le pape.» Paris protégea Charenton.

La cour, étourdiment, avait assigné au Tiers de siéger à l'Hôtel de Ville. Il y aurait trôné et serait devenu un centre. Par sotte jalousie de Paris, il aima mieux être rayon, un rayon pâle dans la gloire de la noblesse et du clergé. Il alla se loger sous les pieds de ses ennemis. Tandis que les deux ordres privilégiés siégeaient pompeusement dans les salles hautes et décorées du couvent des Grands-Augustins, le pauvre Tiers vint se cacher au réfectoire humide des moines, dans un rez-de-chaussée sale et noir, où personne n'allait le chercher. Paris n'eût su où le trouver.

Ils se laissèrent donner pour président un homme mixte, ni chair, ni poisson, le prévôt Miron, que la cour appuyait comme propre à donner des paroles, en éludant les actes. On put le juger dès l'entrée. Quand ce malheureux trésorier, pilorié, promené sur un âne par le duc de Nevers, apporta sa requête, l'affaire ne fut pas mise en délibération, sous ce prétexte étrange que l'heure était sonnée (d'aller dîner). L'homme, il est vrai, s'était présenté seul, les autres trésoriers n'ayant osé le soutenir, «l'ayant désavoué de l'injure qu'il avait faite au duc,» en faisant son devoir, et suivant les ordres du roi!

Je ne vois pas non plus dans le gros livre de Rapine que le président ait saisi l'assemblée de la réclamation de Lagarde. Pas un mot d'une affaire si grave que Lagarde lui-même dit avoir présentée aux États.

Ce livre de Rapine est bien étrange, quelquefois hardi dans la forme, mais très-timide au fond. Les choses capitales sont cachées dans des parenthèses. On apprend en passant, et par occasion, en une ligne, «que tous les cahiers des députés demandoient la suppression des pensions.» C'était la guerre à la noblesse que le Tiers apportait. Rien n'indique qu'il ait suivi ce mandat des provinces. Il procéda obliquement, demandant: 1o surséance, pendant la durée des États, aux levées d'argent extraordinaires; 2o suppression des trésoriers qui payaient les pensions. La reine se récria sur ce dernier article, disant que les offices des trésoriers étaient à elle, un don qu'elle avait reçu du feu roi. Le Tiers État, non moins galant, maintint ces trésoriers des pensions. Cela devait faire croire qu'il respecterait les pensions elles-mêmes.

Cependant ce seul mot de pensions avait fait frémir la noblesse. Ce même jour, 13 novembre, un homme à elle, un député du sauvage Forest, sans consulter ses collègues de même province, vint, comme de sa tête, avec les semblants de sa liberté montagnarde, proposer d'abolir le droit annuel qui assurait aux magistrats l'hérédité des charges.

Guerre pour guerre. Si le Tiers touchait aux pensions des nobles, les nobles leur jetaient cette pierre, les menaçaient dans leurs fortunes.

Mais tout cela était trop lent. Le duc d'Épernon, qui sans doute craignait que, dans cette dispute entre les ordres, l'aigreur ne donnât du courage, et qu'on ne mît sur le tapis l'affaire de Lagarde et de Ravaillac pour l'envoyer au Parlement, d'Épernon résolut de frapper un coup de terreur sur celui-ci, qui effrayât le Tiers, bridât les langues sur ce sujet sacré. Probablement il était averti de ce qu'on voulait faire par l'espion et le traître qu'on avait mis pour successeur de Harlay, le président Verdun, l'âme damnée de la reine, de d'Épernon et des Jésuites.

Le coup fut monté ainsi. Un soldat du duc défia un homme et le tua, fut emprisonné par le bailli de Saint-Germain. D'Épernon, comme colonel général de l'infanterie, réclame le prisonnier, prend des gardes au Louvre et force la prison (14 décembre).

Le 15, la noblesse, exaltée, enhardie par l'outrage fait aux lois et aux magistrats, déclare au Tiers qu'elle demandera au roi qu'il ne lève point le droit annuel, c'est-à-dire ne garantisse plus l'hérédité des charges achetées. Ces charges, non garanties, tombaient dès lors au dixième de leur valeur. Les magistrats, qui y avaient mis tout leur patrimoine, étaient ruinés.

Cette menace, apportée au Tiers, eut un effet inattendu. On vit alors une chose qu'on ne voit guère qu'en France, où les hommes, mis en demeure, s'élèvent parfois tout à coup au-dessus d'eux-mêmes. Un noble éclair passa sur l'assemblée. Ces magistrats accueillirent avec enthousiasme la proposition qui les ruinait. Plusieurs s'écrièrent qu'il fallait abolir cette honteuse vénalité des charges, fermer la porte aux richesses ignorantes, et ne l'ouvrir qu'à la vertu.

La proposition fut formulée par le lieutenant général du bailliage de Saintes, président du gouvernement de Guyenne. Cette province si misérable, rasée, exterminée par l'atrocité des impôts, et qui n'avait plus que des larmes, avait ému son cœur, et elle lui inspira de grandes paroles, dignes de la Nuit du 4 août.

Ce magistrat demande trois choses: 1o qu'on ne paye plus le droit qui garantissait l'hérédité des charges; 2o que la taille soit réduite à celle d'Henri III; 3o que le roi, s'il se trouve trop appauvri par les demandes, sursoie au payement des pensions.

L'enthousiasme alla montant. Et la majorité adopta le sacrifice complet, proposé par M. de Mesmes, l'abolition expresse de la vénalité des charges.

Deux députés, au moment même, s'échappèrent et coururent aux chambres du clergé et de la noblesse, qui, surpris de cette vigueur, essayèrent de gagner du temps, admirant, exaltant un si beau sacrifice, mais demandant qu'on l'ajournât avec l'affaire des pensions, qu'on n'occupât le roi que de l'affaire du sel et de la suspension du droit annuel. On ne fut pas pris à ce piége, et on leur envoya l'homme le plus ferme de l'assemblée, Savaron, président de Clermont, qui leur dit: «Laissons-là le droit annuel; allons à la racine du mal. La noblesse dit que la vénalité lui ferme l'entrée aux charges ... Que la vénalité périsse!

«Les pensions en sont à ce point que le peuple, désespéré, pourra bien faire comme ses aïeux les Francs, qui brisèrent le joug des Romains ... Dieu veuille que je sois faux prophète! Mais enfin c'est ce brisement qui a fondé la monarchie ...»

Ceci à l'adresse des nobles. Et l'hypocrisie du clergé, sa secrète entente avec la noblesse, il la nota d'un mot; «Tous vos discours sucrés ne réussiront pas à nous faire avaler la chose ... Vous craignez pour le roi s'il perd un million et demi que lui rapporte le droit des magistrats. Et vous ne craignez pas de lui laisser la charge des pensions, qui est de cinq millions!»

Et au roi: «Sire, soyez le roi très-chrétien ... Ce ne sont pas des insectes, des vermisseaux, qui réclament votre justice et votre miséricorde. C'est votre pauvre peuple, ce sont des créatures raisonnables; ce sont les enfants dont vous êtes le père et le tuteur ... Prêtez-leur votre main pour les relever de l'oppression!... Que diriez-vous, Sire, si vous aviez vu en Guyenne et en Auvergne les hommes paître l'herbe à la manière des bêtes?... Cela est tellement véritable, que je confisque à Votre Majesté mon bien et mes offices, si je suis convaincu de mensonge!»

Cette voix, sortie du cœur du peuple, donnait courage au Parlement. Dès le premier discours, qui fut du 15, il avait procédé contre le duc d'Épernon. Celui-ci joua le tout pour le tout. Le 19, le Parlement, à sa sortie, trouva le duc avec ses bandes qui remplissaient la Grand'Salle et la longue galerie des Merciers, fort obscure en cette saison. Ces bravi, qui, sans nul scrupule, eussent fait un carnage de toute la Justice de France, commencèrent par des cris, des risées, des menaces. Puis ils passèrent aux gestes, et l'on ne sait si réellement il y eut des coups. Ce qui est sûr, c'est qu'ils ruaient des éperons à travers les robes, les accrochaient et les tiraient pour faire tomber les magistrats. Ceux-ci retournèrent sur leurs pas, s'enfermèrent dans leurs salles. Le duc resta maître du champ de bataille.

La Justice, créée pour donner la chasse aux brigands, fut chassée par eux cette fois; les voleurs enfermèrent leurs juges.

Que fit le Parlement le lendemain? Rien du tout. Et rien encore pendant cinq jours. Ce corps certainement était neutralisé par la trahison de son président.

La noblesse ne douta pas que le Tiers ne fût effrayé de l'aventure du Parlement. Le 20, par le clergé et directement par un de ses membres, elle demanda, exigea que Savaron lui fît excuse. À quoi il répondit fièrement: «J'ai porté les armes cinq ans, et j'ai moyen de répondre à tout le monde en l'une et l'autre profession.»

Mais les nobles n'eussent daigné croiser l'épée avec un homme de robe longue. Un d'eux, Clermont d'Entragues, dit que Savaron devait être fouetté par les pages, berné par les laquais.

Le clergé, au nom de la paix, voulait que le Tiers avalât ceci, et fît excuse à la noblesse de l'injure qu'il n'avait pas faite. De Mesmes fut envoyé effectivement aux nobles, mais ce fut pour poser la question sur un terrain plus haut: «Les trois ordres sont trois frères, enfants de la France. Au clergé, la bénédiction de Jacob et le droit d'aînesse. À la noblesse, les fiefs et dignités. Au Tiers État, la justice. Le Tiers, dernier des frères, reconnaît son aîné au-dessus de lui. Mais la noblesse doit voir un frère en lui. Elle donne la paix à la France, nous aux particuliers...

«Au reste, n'a-t-on pas vu souvent dans les familles que les aînés ravalaient les maisons, que les cadets les relevaient?»

Ce fut un coup de poignard pour la noblesse. Pour la première fois, l'égalité timide avait réclamé ce nom de frères, de cadets, de frères inférieurs, mais déjà en rappelant que les aînés pouvaient déchoir, les cadets sauver la famille...

«Des fils de savetier nous appeler frères!» Ce fut le cri des nobles. Ils crièrent en tumulte jusqu'à neuf heures du soir. Et alors, quoiqu'il fût si tard, ils allèrent demander vengeance au roi. Ils trouvèrent porte close, les ponts levés, le roi couché.

Ce même jour 24 décembre, le Parlement, enfin réveillé, s'était souvenu de l'injure du 19, et s'était mis à procéder. Le Tiers déclara, le 27, que de Mesmes avait bien parlé, et qu'on l'avouait de tout.

Au point où étaient les choses, Condé avait la partie belle. Cette popularité qu'il cherchait jusque-là par de mauvais moyens, il pouvait la gagner par le salut de la France. S'il eût été le 27 aux États et au Parlement, il eût entraîné tout. Il n'osa, et resta chez lui.

La reine ne perdit plus de temps pour faire jouer la grande machine, le roi,—pour comprimer par lui le Tiers, le Parlement, sauver d'Épernon, relever la noblesse.

Jour mémorable. Le roi fut posé, ce jour-là, roi des nobles contre le peuple.

C'est le sens de tout ce qui suit pour deux cents ans. Nous attendons 89.

Le 28, ce petit garçon de treize ans et demi, en son Louvre, répétant sa leçon apprise, ordonne au Tiers État de faire excuse à la noblesse.

Et il ordonne au Parlement de cesser les poursuites contre son cousin le duc d'Épernon.

Le prince de Condé, lâchement, fit semblant de croire que le Tiers avait l'intention de s'excuser et lui conseilla de le faire.

Le Parlement, battu, bloqué chez lui par d'Épernon, ne fut pas quitte pour cela. Il lui fallut endurer sa présence. Cet homme, qui portait le meurtre au front et le sang d'Henri IV, au lieu de figurer sur la sellette, comme il devait, vint trôner comme duc et pair. Ceux qu'il avait bafoués et outragés le soir, il les brava de jour. Il n'excusa, n'expliqua, ne regretta rien. La tête haute, en quelques mots brefs, il assura la cour de sa protection.

Le Tiers fut traité de même. Le petit roi ne daigna lire ses trois propositions et les renvoya à ses gens. Il n'avait qu'un mot, et sa mère un mot: «Faites au plus tôt votre cahier.» C'est-à-dire: Partez au plus vite.

On avait été jusqu'à écrire d'avance les excuses que devait faire le Tiers. Celui-ci, exaspéré, n'en tint compte, dit qu'il ne s'expliquerait pas devant la noblesse, mais devant le roi. Il prit même un rôle agressif. Il menaça d'écrire aux provinces si on ne donnait prompte réponse à ses propositions. Enfin, il demanda qu'on lui communiquât l'état des finances.

Cette demande, si simple et si prévue, jeta un trouble extrême à la cour et aux chambres du clergé et de la noblesse. On put juger alors de la parfaite entente, de l'union de tous les voleurs. Le clergé envoya au Tiers État le doucereux évêque de Belley, Camus, l'auteur fadasse de tant de plats romans, de bergeries dévotes, mêlés de l'Astrée de d'Urfé et de la Philothée mignarde de saint François de Sales. «Les finances, dit-il, sont l'Arche sainte de l'ancienne Loi ... Gardons-nous d'y toucher ...»—À quoi un membre du Tiers dit vivement: «Mais nous sommes sous la Loi nouvelle, qui veut le jour et la lumière.»

Le ministre Jeannin, très-fidèle à l'ancienne Loi, voulut bien apporter cette Arche, mais non l'ouvrir. On communiqua quelques chiffres incomplets, inexacts et faux. Et encore on défendit de les copier. Le Tiers enfin fut obligé de dire qu'une telle communication lui était superflue, qu'il n'en prendrait pas connaissance.

Jeannin, pour rester au pouvoir, avait pris la tâche honteuse de mentir pour la cour et de couvrir ses vols. Il dit effrontément que le trésor des quarante millions de la Bastille n'était que de cinq; il supposa que la dépense avait augmenté de neuf millions, et la recette diminué de huit! Chiffre impossible et ridicule; car, alors, on n'eût pas vécu. Enfin, pour embrouiller complètement, et dérouter tout examen, à l'article des levées d'argent, il additionne pêle-mêle la recette avec la dépense!

Malgré les défenses expresses, le Tiers copia ce chaos, et l'envoya dans les provinces.

Cependant on cherchait, on trouvait contre lui, on lui jetait aux jambes des barres pour l'arrêter et des pierres pour le faire tomber.

Les magistrats qui composaient le Tiers sortaient en grande partie de familles de finances. La noblesse crut les embarrasser en proposant une chambre de justice qui examinerait et poursuivrait les financiers (5 décembre.)

Les nobles, débiteurs de ceux-ci, se fussent acquittés à bon compte, en les payant d'une corde. Le Tiers se montra ferme encore; malgré ses rapports de famille, il déclara trouver très-bon qu'on recherchât les financiers.

La seconde pierre qu'on lui jeta fut une réforme de la Justice, dont on le menaça, et la troisième (lancée par le clergé), une réduction des conseillers d'État. Le Tiers, en vrai Romain, vota cette réduction, qui fermait aux magistrats leur plus belle perspective.

La seule vengeance qu'il prit, ce fut d'écrire en tête de son cahier, comme premier article et loi fondamentale, la défense du roi contre le clergé, la condamnation des doctrines qui avaient armé Ravaillac, l'indépendance du pouvoir civil, l'injonction à tous ceux qui auraient des offices ou des bénéfices de signer cette doctrine, enfin la proscription des souteneurs de l'autorité étrangère.

Les historiens, qui ne voient là qu'une bassesse, une flatterie, n'ont aucun sentiment de la situation ni du moment. Le sang du roi fumait encore.

Ces souteneurs du pape, qui étaient-ils? Les bons amis de Ravaillac, ceux qui l'avaient poussé, regardé faire, et qui profitaient de son crime. Qui? D'Épernon et Concini, les Jésuites, les mauvais Français, nos Espagnols de France et les excréments de la Ligue.

L'article les marquait tous. On ne pouvait pas encore les mettre en Grève; on les piloriait dans la Loi.

Quand Samson mit le feu à la queue des trois cents renards, qui s'en allèrent criant, brûlant les blés des Philistins, ces animaux ne firent pas plus de bruit que les défenseurs des Jésuites et les prélats ultramontains.

Ils vinrent, l'un après l'autre, déclamer, pleurer et crier au sein du Tiers sur le malheureux sort de la Religion. Ils y jetèrent l'incident pathétique des catholiques cruellement persécutés, disaient-ils, en Béarn par les huguenots. Le président Miron, prenant rôle dans la comédie, appuya cette lamentation de ses sanglots et de ses larmes.

Le Tiers n'en fut pas dupe. Peu favorable aux protestants, il tint ferme contre les Jésuites. Contre la cour, c'était la même chose. On put le voir à la peur de celle-ci, qui se fit tout à coup bienveillante pour les magistrats, leur fit dire que les charges non-seulement passeraient aux fils, mais aux héritiers quelconques et aux veuves.

Ce miel intempestif, donné si lâchement et par peur, n'adoucit rien. Les magistrats en sentirent mieux leur force, et le Parlement, adoptant l'article, en fit un arrêt, et lui donna la force judiciaire (31 décembre).

Il ne restait qu'à mettre les noms dans cet arrêt pour en faire la condamnation de grands coupables qui bravaient la Justice.

Leur arme, leur ressource suprême, connue dans la première dispute, ce fut encore le roi. Avec le petit mannequin, ils pouvaient assommer la raison et la loi. Cette fois encore le Tiers, le Parlement, furent accablés par le roi même, qui équivoqua l'article à lui, et leur interdit de défendre sa royauté, sa vie! prenant parti pour ceux qui tuaient les rois, pour les assassins de son père!

C'étaient eux justement qui le liaient; il n'était pas libre. La complicité de la cour et de la reine même dans la mort d'Henri IV enhardissait tellement le parti jésuite, que le cardinal Du Perron, son organe, dit au roi en personne que, s'il ne cassait l'arrêt du Parlement, le clergé en concile excommunierait ceux qui refusent au pape le droit de déposer les rois.

Cent vingt membres du Tiers protestèrent pour que l'article restât écrit au cahier, malgré l'ordre du roi. Ils protestèrent de vive voix, mais tous ne signèrent pas la protestation. Ce qui permit au président Miron de nier la majorité. En vain Savaron monta sur un banc. On étouffa sa voix. Le président cria que le roi le voulait ainsi, et l'avait dit lui-même, de sa bouche et sans interprète. On prit un moyen terme. On effaça sans effacer, en écrivant l'article pour dire qu'on ne l'écrirait pas.

Tout le débat finit sur ce premier article, qui fut en même temps le dernier. La comédie honteuse finit comme ces arlequinades où le Deus ex machinâ qui fait le dénoûment est tout simplement le bâton.

Un sieur de Bonneval, membre de la noblesse, sans cause ni prétexte, bâtonne un magistrat du Tiers. Et, d'autre part, Condé, furieux contre la reine, qui lui fait intimer de ne point faire visite au Tiers, fait bâtonner par un des siens un gentilhomme de la reine. De là, entre la reine et lui, une basse et grossière dispute. «Je n'ai pas peur de vous, disait Condé. Que me ferez-vous?» Le roi les sépara. La reine avait mandé pour la défendre toutes les bandes de M. de Guise.

Condé alla au Parlement, et dit froidement qu'il avouait son gentilhomme d'avoir assommé l'homme de la reine, que ce n'était que représailles. «MM. de Guise, dit-il, ont bien assassiné de Luz. Et le maréchal d'Ancre a bien fait assassiner Rubempré. M. d'Épernon a bien ...» Condé acheva-t-il? dit-il que d'Épernon avait assassiné Lagarde, le dénonciateur de Ravaillac? Nous savons seulement qu'il nomma d'Épernon. Cela suffit: la reine, tout à coup souple comme un gant, fit tout ce que voulait Condé. Il eut pour son homme des lettres d'abolition, et l'homme de la reine garda ses coups de bâton. Le Tiers, plus ferme, fit condamner, au moins par contumace, le député de la noblesse qui avait bâtonné un de ses membres, et il fut exécuté en effigie.

Voilà un pas de fait. Concini, Guise et d'Épernon ont été nommés assassins. Le peuple ajoutait d'Henri IV. Que serait-il arrivé si le Parlement n'avait fait la sourde oreille? S'il eût relevé la chose, il eût eu Paris pour auxiliaire, et son glaive innocent, dont riaient les bandits, aurait eu le fil et la pointe. La cour, devant un tel procès, eût été trop heureuse de recevoir les conditions du Tiers.

Une politique nouvelle eût commencé, anti-cléricale, anti-espagnole. Le cahier du Tiers l'indiquait.

Le président y avait glissé une demande des mariages d'Espagne. On effaça le mot Espagne.

Le cahier contenait une révolution contre le clergé. Il demandait:

1o Qu'il y eût une justice sérieuse pour les prêtres, qu'ils fussent jugés, non par les leurs, intéressés à les blanchir toujours, mais par les juges laïques;

2o Que la justice d'Église fût gratuite, qu'elle parlât français, qu'elle n'arrêtât personne sans l'intervention de la justice laïque;

3o Que le curé ne fît plus payer pour les baptêmes, mariages et sépultures, et qu'il en remît les registres au greffe;

4o Que les villes reprissent l'administration des hôpitaux, et que leurs administrateurs reçussent les aumônes dues par les évêchés et couvents; que tout ecclésiastique qui aurait plus de six cents livres par an en payât un quart pour les pauvres; que chaque monastère nourrît un soldat invalide; les autres invalides nourris aux Hôtels-Dieu, partie aux frais des hôpitaux et partie aux frais du clergé;

5o Que le clergé n'acquît plus d'immeubles (sauf un cas), et ne reprît point par rachats forcés ses anciens immeubles aliénés qui avaient passé de main en main.

Ces actes terribles qui perçaient le cœur du clergé lui firent craindre extrêmement que le Parlement ne lançât le grand procès qui eût donné la force au Tiers. Il se serra tremblant sous la cour et sous la noblesse. Les trois puissances furent d'accord pour mettre le Tiers à la porte, finir brusquement les États. Le roi exigea le cahier et fit la clôture le 23 février. Et quand, le lendemain, le Tiers crut pouvoir revenir pour achever les affaires, comme il l'avait demandé, il trouva porte close, et déjà les bancs enlevés, les tapisseries détachées. Le chroniqueur Rapine, dans sa douleur naïve, s'écrie qu'en effet les voleurs avaient sujet de craindre «une assemblée nouvelle, où peut-être Dieu et notre mère, notre douce Patrie, l'innocence de notre roi, auroient suscité quelqu'un pour nous tirer de ce sommeil qui nous assoupit quatre mois.»

«Et que deviendrons-nous? Nous venons tous les jours battre le pavé de ce cloître, pour savoir ce qu'on veut faire de nous. L'un plaint l'État, l'autre s'en prend au chancelier. Tel frappe sa poitrine, accuse sa lâcheté; un autre abhorre Paris, et désire revoir sa maison, sa famille, oublier la liberté mourante...

«Et pourtant, après tout, dit-il en se relevant avec force, sommes-nous autres que ceux qui entrèrent hier à la salle des Augustins?»

Ce mot a attendu deux cents ans sa réponse. «Nous sommes, a dit Sieyès, ce que nous étions hier.»—«Et nous jurons de l'être.» C'est le serment du Jeu de Paume.

CHAPITRE XV
PRISON DE CONDÉ—MORT DE CONCINI
1615-1617

Plus d'assemblées pendant deux siècles. Mais celles du clergé continueront, poursuivant un but fixe, la proscription progressive des protestants, dont il fait au roi l'expresse condition de ses secours d'argent, et l'extermination des libres penseurs, sous le nom d'athées.

Le Tiers restait cependant à Paris, et il fut tout un mois, du 24 février au 24 mars. Tout dissous qu'il était, sa présence eût donné une grande force au Parlement. Il semble que l'un et l'autre se soient attendus. Ils ne firent rien du tout. Et ce fut seulement le 28, lorsque le Tiers était parti, que le Parlement prit la parole, et par arrêt invita les princes et les pairs à venir siéger. Arrêt opposé du Conseil. Le Parlement tient bon, et, le 22 mai, vient lire ses remontrances au Louvre. C'étaient celles des États, sur la ruine des finances. Mais, de plus, le Parlement, entrant dans la politique même, priait le roi de revenir aux alliances de son père, donc, de ne point s'allier à l'Espagne. Il censurait l'audace insolente du clergé et des amis du pape. Il demandait qu'on fît rendre gorge «à des gens sans mérite qui avaient reçu des dons immenses,» et qu'on ne confiât plus les grandes charges aux étrangers, qu'on ne peuplât plus le royaume de moines italiens, espagnols, qu'on fît recherche des juifs, magiciens et empoisonneurs, qui, depuis peu d'années, se coulaient aux maisons des grands. C'était désigner Concini et sa femme, qui s'entouraient de ces gens. Et, si cette désignation semblait obscure, le Parlement aurait nommé.

Les ministres furent atterrés; mais Guise et d'Épernon offrirent leur épée à la reine. Il eût fallu, pour soutenir le Parlement, que Condé fût ici, mais il était parti avec les princes, aimant mieux faire la guerre de loin. Il s'adressa à la fois au pape et aux huguenots, et, en réponse aux prières de la reine, qui l'invitait à aller avec le roi au-devant de l'infante, il lança un manifeste où il nommait Concini, comme capital auteur des maux publics.

On n'a pas répondu au Tiers, dit-il. On a fait rayer de ses cahiers l'article qui défendait la vie des rois, rayer celui qui demandait la recherche du parricide commis sur le feu roi. On a voulu tuer Condé et les princes. On précipite les mariages d'Espagne, ce qui fait croire aux huguenots qu'on veut les exterminer. Le clergé, malgré le roi, a juré le concile de Trente (la royauté du pape). Le roi est prié de ne pas partir sans répondre aux États et sans chasser les Italiens.

Concini, mort de peur, aurait voulu céder. D'Épernon ne le permit pas; il fit entendre à la reine qu'il fallait faire sur l'heure le mariage d'Espagne, et s'assurer par là du secours de l'étranger. Du moment qu'on tenait le roi, on tenait tout. En le mariant, on le précipitait vers l'Espagne et vers Rome, et l'on tranchait tout l'avenir.

Les princes, trop faibles, n'empêchèrent rien. Condé, tout à la fois ami des jésuites et des huguenots, n'eut aucune force populaire. L'assistance que ses derniers lui prêtèrent ne fit que les compromettre. La reine, malgré tout, mena le roi à la frontière.

L'infante Anne d'Autriche entra en France pour épouser Louis XIII; Élisabeth de France passa en Espagne pour épouser Philippe IV (9 novembre 1615). Dès lors, la reine avait vaincu. Condé négocia, s'arrangea pour un million et demi, et la position de chef du conseil. Il traita pour lui seul, sans dire un mot des autres.

Le peuple, qui avait cru que son retour entraînait le départ du favori, et qui le vit plus puissant que jamais créer un nouveau ministère, entra en grande fureur. Elle éclata. Concini avait fait bâtonner par deux valets un certain cordonnier nommé Picard, qui, sergent de la garde bourgeoise, avait refusé de le laisser entrer à la porte Bucy sans passe-port. La foule saisit les deux valets et les pendit à la porte du cordonnier. Picard devint le héros du peuple.

Condé, rentrant, fut reçu en triomphe (juillet 1616). Il n'y fut pas longtemps sans dire à son nouvel ami, Concini, qu'il ne pouvait, le protéger contre la haine universelle. Lui parti, Condé restait maître, et il ne manquait pas de gens autour de lui pour lui dire que, Louis XIII étant bâtard adultérin, il était le seul héritier légitime du trône. Il semblait avoir tout pour lui, la noblesse, Paris, le Parlement. Il se trouva pourtant quelqu'un au Louvre (était-ce le nouveau ministre Barbin, ou la créature de Barbin, le jeune Richelieu?) qui osa croire qu'ayant le roi, on pouvait braver tout, même arrêter Condé. Cela s'exécuta, sans coup férir. Le faux lion, pris comme un agneau, descendit à cette bassesse d'offrir de dénoncer les siens (1er sept. 1616).

Paris remua peu. Seulement la populace pilla l'hôtel de Concini; mais, quand on vit le roi, la reine, aller au Parlement, avec les amis mêmes de Condé, quand on sut qu'il voulait s'emparer du trône, on rentra dans l'indifférence. Le jeune Richelieu, l'auteur probable de ce conseil hardi, quoique évêque, eut un ministère.

Une nouvelle prise d'armes des princes menaçait Concini. Et l'on parlait, de plus, d'une étrange ligue où Sully, Lesdiguières, se seraient armés avec d'Épernon.

Le Louvre était-il sûr? Avant même l'arrestation de Condé, Concini et la reine avaient cru entrevoir que l'enfant-roi leur échappait. Il était triste et sombre. La reine, deux ou trois fois, lui offrit de lui remettre le pouvoir. Timide au dernier point, il la pria de le garder.

Le changement du roi tenait à l'action secrète d'un certain Luynes qu'on avait mis auprès de lui pour la volerie des faucons. Il avait des goûts fort sauvages, de combats d'animaux, d'escrime et de chasse, de petits métiers mécaniques. Nulle attention aux femmes, si bien que, trois ans durant, ayant à côté de lui sa petite reine, fort jolie alors, il ne songea pas seulement qu'il fût marié. Ce solitaire n'avait besoin que d'un camarade.

Luynes était Provençal, d'origine allemande, d'humeur douce, de parole aimable. Son grand-oncle était un Albert, joueur de luth allemand, musicien de François Ier, dont il obtint pour son frère, qui était prêtre, un canonicat de Marseille. Le chanoine eut deux bâtards; l'un fut un très-bon médecin, attaché à la mère d'Henri IV, et qui lui prêta dans ses malheurs tout ce qu'il avait, douze mille écus. L'autre suivit les armes, fut archer du roi, et se battit devant Charles IX et toute la cour en champ clos à Vincennes; il tua son adversaire. Montmorency se l'attacha, et le fit gouverneur de Beaucaire.

Ce gouverneur, en considération des douze mille écus qu'Henri IV ne rendit jamais, obtint de faire entrer son fils comme page d'écurie chez le roi. L'enfant, qui est notre Luynes, était si joli, qu'on le fit page de la chambre. Il arrivait sous d'excellents auspices, avec cette charmante figure et la réputation d'une famille admirable en fidélité.

Luynes et ses frères, fort agréables aussi, n'imitèrent point la cour, qui ne voyait que le présent, suivit Concini, oubliait le roi. Ils visèrent à l'avenir, et ils s'attachèrent à l'enfant. Luynes se tint si bas, si doux, parut si médiocre, que la reine n'en prit aucune défiance.

Ce ne fut qu'au voyage de Bayonne qu'on vit combien il tenait le roi. Celui-ci, qui ne parlait guère, ne commandait jamais, dit qu'il voulait que ce fût Luynes qui allât complimenter l'infante. Haute mission pour un homme qui n'avait près du roi d'autre charge «que de lui siffler la linotte.» Concini fut jaloux. Trop tard. Luynes, qui se sentit en péril, acheta la capitainerie du Louvre, afin de demeurer jour et nuit près du roi.

Il y avait dans le Louvre un autre ennemi de Concini, un homme qui n'avait jamais voulu le saluer, le jeune Vitry, capitaine des gardes. Vitry le père, fort ami de Sully, fut le seul, au jour de la mort du roi, qui n'adora pas le soleil levant. Quand il mourut lui-même et que son fils eut sa charge, Concini dit: «Per Dio! il ne me plaît guère que ce Vitry soit maître du Louvre. Cet homme-là peut faire un mauvais coup!»

Le jeune roi, par Luynes ou Vitry, dut savoir de bonne heure les tristes misères de la mort de son père. Si la reine avait laissé tuer son mari, elle pouvait fort bien encore, obsédée des mêmes gens, les laisser détrôner son fils. Il était fort jaloux de son frère Monsieur, bien plus aimable, né dans une heure plus gaie, à la première aurore de Concini, et qui avait toutes les grâces féminines d'un jeune Italien. Ce frère, aimé de la mère et de tous, avait le mérite, d'ailleurs, d'être fort jeune, et, s'il eût été roi, une seconde régence eût commencé. Tout cela n'était pas absurde. Et, quand on voyait, dans la chambre la plus voisine de la reine, à peine séparée par un mur, sa sorcière Léonora entourée de médecins juifs, de magiciens, troublée de plus en plus, et comme agitée des furies, n'y avait-il rien à craindre? Le roi ayant été malade juste au moment où il avait sa petite femme, on le crut, il se crut lui-même peut-être ensorcelé. Il commençait à se dire comme Henri IV: «Ces gens ont besoin de ma mort.»

Luynes, qui avait trente ans, avec ses frères, hommes d'épée, n'était pas seulement un camarade complaisant pour cet enfant seul et inquiet; c'était comme un garde du corps qui le rassurait. Mais Luynes même était fort timide, dit Richelieu. Il pensa que le roi, si jeune, ne le défendrait pas, et il voulait traiter. Il fit demander à Concini de lui donner une de ses nièces en mariage. Concini l'aurait accordée, pour se remettre bien avec le roi et pour en obtenir, à son prochain veuvage, une fille naturelle d'Henri IV. Il agissait déjà comme si sa femme Léonora était morte. Elle n'était pas si folle qu'elle ne devinât tout cela. Elle y mit son veto et empêcha tout rapprochement avec Luynes.

Celui-ci, rebuté, visa moins haut; il s'adressa aux ministres de Concini. Il demanda la nièce de l'un d'eux pour son frère, et Richelieu conseillait fort ce mariage. Mais on refusa encore. Et Luynes, ayant tout épuisé, et bien sûr qu'on voulait le perdre, agit pour perdre Concini.

La reine avait fait une chose ou coupable ou bien imprudente. Elle avait envoyé les gardes du roi à l'armée, et lui avait donné ses propres gardes. Luynes montra au roi qu'il se trouvait prisonnier de sa mère.

Mais, que faire? L'enfant royal n'avait personne à lui. Deux gentilshommes d'assez mauvais renom, qui soignaient ses oiseaux, un commis, un soldat, un jardinier, ajoutez-y Travail ou le Père Hilaire, le huguenot capucin (V. plus haut), voilà les conjurés illustres avec qui le roi de France conspira pour sa liberté. Il n'y avait pas, dans tout cela, un homme d'exécution. Le jeune Montpouillan, camarade du roi, disait qu'il poignarderait bien Concini, mais dans le cabinet du roi. C'était mettre celui-ci en péril. On s'adressa à Vitry, capitaine des gardes, pour l'arrêter, ou le tuer, s'il faisait résistance.

On avait bien arrêté le prince de Condé, dit Richelieu; on aurait pu en faire autant pour Concini. Étrange oubli des circonstances: le roi n'avait personne, et son homme, Vitry, capitaine des gardes, n'avait point les gardes avec lui. Concini, au contraire, ne marchait qu'entouré d'une trentaine de gentilshommes. À grand'peine, Vitry en réunit quinze, les cacha, les arma de pistolets sous leurs habits.

Il le prit au moment où il venait le matin faire sa visite ordinaire à la reine. Il était sur le pont du Louvre avec cette grosse escorte. Vitry était si effaré, qu'il le passa, sans le voir, l'ayant devant les yeux. Averti, il retourne: «Je vous arrête!...—A mi! (À moi!)»—Il n'avait pas fini, que trois coups, quatre coups de pistolet partaient, lui brûlaient la cervelle...

«C'est par ordre du roi,» dit Vitry. Un seul des gens de Concini avait mis l'épée à la main (24 avril 1617).

Le Corse Ornano prit le roi, le souleva dans ses bras, le montra aux fenêtres. Le peuple ne comprenait pas. On avait dit d'abord que Concini avait blessé le roi. Mais, quand on sut, au contraire, que c'était lui qui était tué, il y eut une explosion de joie dans toute la ville.

La reine mère était très-effrayée. Son seul cri fut: «Poveretta di me!» Cependant qu'avait-elle à craindre? Quelque antipathie qu'eût son fils pour elle, il ne pouvait songer à la mettre en jugement. On se contenta de lui ôter ses gardes. On mura, moins une seule, les portes de son appartement.

Elle ne montra nulle pitié pour Concini ou sa veuve. Quelqu'un disant: «Madame, Votre Majesté peut seule lui apprendre la mort de son mari.—Ah! j'ai bien autre chose à faire!... Si on ne peut la lui dire, qu'on la lui chante ... qu'on lui crie aux oreilles: L'Hanno ammazzato

Mot terrible, c'était celui même que Concini avait dit à la reine, au jour de la mort d'Henri IV, en lui apprenant la nouvelle qu'elle ne connaissait que trop bien!

Léonora tremblante lui demandait asile. Elle refusa. Alors cette femme, chez qui la reine tenait les diamants de la couronne (comme ressource en cas de malheur), se déshabilla et se mit au lit, en cachant les diamants sous elle. On la tira du lit; on fouilla tout, on mit la chambre au pillage, on la mena à la Conciergerie. Paris était en fête. La foule cherchait et déterrait le cadavre de son mari, qu'on brûla solennellement devant la statue d'Henri IV, en signe d'expiation. On dit qu'un forcené lui mordit dans le cœur, et en dévora un morceau.

La vie de la reine mère ne tenait qu'à un fil. Parmi les meurtriers, plusieurs l'auraient voulu tuer, pensant qu'elle pourrait bien se relever plus tard et venger son amant. Mais Luynes n'eût osé ni conseiller un tel acte à l'enfant royal, ni le faire faire sans ordre. Il la sauva en l'entourant des gardes du roi. Le capucin Travail, le P. Hilaire, qui jadis avait intrigué contre le mariage de Marie de Médicis, et qui fut acteur et exécuteur dans le meurtre de son favori, croyait que rien n'était fait si elle ne périssait. Il s'adressa à un homme qui était à elle et entrait chez elle à volonté, son écuyer Bressieux, l'engageant à la tuer. L'écuyer refusait:

«N'importe, dit Travail; je ferai en sorte, que le roi aille à Vincennes, et alors je la ferai déchirer par le peuple.» (Revue rétrospective, II, 305.)

De Luynes, qui avait promis au capucin l'archevêché de Bourges s'il aidait à tuer Concini, et qui, la chose faite, ne voulait pas tenir parole, profita des mots sanguinaires que ce bavard avait jetés par folie et bravade, le fit juger et rompre vif.

Pour revenir, le roi avait fait dire au Parlement qu'il avait ordonné d'arrêter Concini, qui, ayant fait résistance, avait été tué. Il ne parlait de sa mère qu'avec respect, disant «qu'il avait supplié sa dame et mère de trouver bon qu'il prit le gouvernail de l'État.» Le Parlement vint le féliciter.

Le procès si facile qu'on pouvait faire à Concini et à sa femme (spécialement pour certaines intelligences avec l'ennemi, que la reine avait pardonnées), ce procès fut habilement étouffé, détourné. On en fit un procès de sorcellerie. C'était l'usage, au reste, de ce siècle.

Les tyrannies libidineuses des prêtres dans les couvents de femmes, quand par hasard elles éclatent, tournent en sorcellerie, et le Diable est chargé de tout.

Léonora elle-même se croyait le Diable au corps, et elle s'était fait exorciser par des prêtres qu'elle fit venir d'Italie, dans l'église des Augustins. Comme elle souffrait cruellement de la tête, Montalte, son médecin juif, fit tuer un coq, et le lui appliqua tout chaud, ce qu'on interpréta comme un sacrifice à l'Enfer. On trouva aussi chez elle une pièce astrologique, la nativité de la reine et de ses enfants. Il n'est nullement improbable qu'elle ait cherché, quand son crédit fut ébranlé, à retenir la reine par la sorcellerie. C'était la folie générale du temps.

Luynes y croyait aussi. Il avait fait venir, dit Richelieu, deux magiciens piémontais pour lui trouver des poudres à mettre dans les habits du roi et des herbes dans ses souliers.

Quoi qu'il en fût de la sorcellerie de Léonora, tout cela ne valait pas la mort. Et ses vols mêmes, ses ventes effrontées de places et d'ordonnances, n'auraient mérité que le fouet.

La tradition de la cour, très-favorable à ces gens-là, comme ennemis d'Henri IV, n'a pas manqué d'inventer, de prêter à Léonora des paroles fières, insolemment hardies, par exemple: «Mon charme fut celui de l'esprit sur la bêtise.» Elle fut décapitée en Grève, et puis brûlée.

La reine se retira quelque temps à Blois.

D'Épernon, dont Luynes avait peur, ne fut pas inquiété.

Seulement on garda contre lui le témoin Dujardin Lagarde, à qui on donna pension, en le priant toutefois de tenir prison, le roi n'étant pas sûr autrement de le sauver des assassins. Il y écrivit, et fit imprimer, publier son factum. (1619, Archives curieuses, XV, 145.)

L'infortunée dame d'Escoman semblait devoir enfin triompher, dans de telles circonstances.

Mais Luynes ménageait trop la reine; il craignait son retour. Il lui accorda en 1619 une faveur signalée. C'était que la sentence de 1613, qui arrêtait tout, «vu la qualité des accusés!» fût réformée, au profit de la reine, l'accusation déclarée calomnieuse, la reine et d'Épernon innocentés, et la d'Escoman condamnée.

Le Parlement se prêta à cette volonté de la cour, se payant de l'idée de repos public, voulant relever l'autorité, réhabiliter la reine exilée, qu'on chansonnait par tout Paris.

La d'Escoman fut condamnée à finir ses jours entre quatre murs, au pain et à l'eau.

Il y avait un égout dans Paris, les Filles repenties, où l'on entassait les coquines ramassées dans les mauvais lieux, lesquelles y continuaient leur métier avec des prêtres. (Lestoile, 1610, édit. Michaud, p. 561.) C'est là qu'on mit la pauvre d'Escoman. On lui bâtit dans la cour du couvent une loge murée, sauf un petit trou grillé. Elle gisait là par terre et dans l'ordure, grelottante, affamée, pleurant pour le rebut des chiens.

Ce fut la récompense de la personne humaine et intrépide qui s'était dévouée pour sauver Henri IV, et qui seule en France demanda justice de sa mort.

CHAPITRE XVI
DES MŒURS—STÉRILITÉ PHYSIQUE, MORALE ET LITTÉRAIRE
1615-1617

Je ne pouvais interrompre le fil de l'histoire politique tant qu'Henri IV n'était pas vraiment fini et clos dans le tombeau. Maintenant qu'il a sur la tête la pesante pierre des mariages espagnols, il ne bougera plus. La France est liée à la politique catholique. Elle fera la guerre à l'Espagne, mais pour lui succéder en marchant dans le même esprit.

C'est le moment de regarder les grands faits moraux de l'époque, plus importants qu'aucun fait politique.

Ils sont tous en trois mots: sorcellerie, couvents, casuistique[3]. Et ses trois n'en font qu'un; ils signifient: stérilité...

On a surfait énormément ce temps. Cette vaine agitation de cour, d'intrigues, de duels, ces raffinés du point d'honneur, ces fondations de couvents, tout cela, regardé à la loupe, a paru important. Des esprits fins, ingénieux et d'agréable érudition, des Ranke, des Cousin, des Sainte-Beuve, ont mis en relief les moindres curiosités de la vie religieuse d'alors, les disputes d'ordres et de cloîtres, les conversions célèbres, et il n'est pas une ligne, une parole des belles pénitentes d'alors qui n'ait été notée et célébrée.

J'aime le microscope, et je m'en sers. Nous lui devons une grande partie des progrès récents des sciences naturelles. En histoire, il a ses dangers. C'est de faire croire que des mousses et des moisissures sont de hautes forêts, de voir le moindre insecte et l'imperceptible infusoire à la grosseur des Alpes. Tous les petits personnages de ce pauvre temps-là se sont amplifiés dans nos micrographes historiques. Les Borromée et les Possevin sont de grands hommes, l'oratorien Bérulle est un grand homme, et le gentil saint François de Salles, puis tout à l'heure Jansénius et Saint-Cyran. Gens de mérite certainement, mais étrangement grandis par les coteries de leur temps et l'exagération du nôtre.

Eh bien, qu'ils soient grands hommes. Mais alors retirons ce titre à Shakspeare et à Cervantès (qui meurent ensemble alors, 23 avril 1616). Fermons le XVIe siècle et laissons là sa forte et âpre histoire, celle de d'Aubigné, pour l'honnête platitude de Matthieu. Nous avions un poète de verve étincelante (par qui Rabelais tourne à Molière), le puissant Mathurin Régnier; étouffons-le, et, à la place, intronisons sur le Parnasse le vide incarné; c'est Malherbe.

Sobre, sage écrivain, où vous ne risquez pas de trouver une idée. Du rythme, et rien dedans. C'est la muse au pain sec. Si la littérature représente la société, je reconnais dans ce poète le grand homme d'un temps de jeûne, où les bergers se mirent à brouter avec les moutons.

J'ai médit du pédant Ronsard, capitan, matamore, monté sur son cothurne grec. Je ne m'en dédis pas. Mais qui méconnaîtrait le grand effort qu'il y eut en cette mauvaise école? Quelle chaude passion dans le maître! quelle flamme aux Amours de Ronsard! Tout au moins le tempérament, la pointe et l'aiguillon du mâle.

L'étincelle s'en trouve aux lettres d'Henri IV, si vives et si charmantes. Mais tout est fini dans Malherbe. La brutalité sotte avec laquelle il triomphe d'une femme qui, dit-il, l'a comblé, montre assez qu'il n'aima jamais. (Ode de 1596.)

Cette défaillance en amour, en poésie, tient à une chose, l'aplatissement moral, l'avénement de la prose, du positif et de l'argent. Du moment qu'on perdit l'idéal de liberté qui avait apparu au XVIe siècle, du moment où les sages, un Du Plessis-Mornay, découragèrent les hautes pensées, chacun, protestants, catholiques, se rangea et se fit petit; chacun commença à s'occuper de ses petites affaires. Le charme d'Henri IV, sa séduction, sa corruption, n'y firent pas peu. Il avait trop souffert, il ne voulait que le repos, le plaisir. Il n'estimait personne, croyait fort peu aux hommes, plus à l'argent. On a vu qu'à la fin il se méfiait de Sully. D'Aubigné raconte un fait triste. Le roi, rêvassant toujours son épouvantail, la république calviniste, voulait décidément le mettre à la Bastille. Le huguenot, qui le connaissait, pour avoir enfin son repos, lui demande pour la première fois récompense de ses longs services, de l'argent, une pension. Dès lors, le roi est sûr de lui; il le fait venir, il l'embrasse; les voilà bons amis. Le même soir, d'Aubigné soupait avec deux dames de noble cœur. Tout à coup l'une d'elles, sans parler, se mit à pleurer et versa d'abondantes larmes. Avec trop de raison! Le jour où d'Aubigné avait été forcé de prendre pension et de demander de l'argent, le grand XVIe siècle était fini, et l'autre était inauguré.

On a vu un homme héroïque, le président Harlay, à son âge de quatre-vingts ans, faire une triste affaire d'argent. On verra les Arnauld, famille d'Auvergnats très-honnêtes, de huguenots convertis, la vraie fleur de la robe, employer pourtant des moyens équivoques pour mettre deux abbayes dans leur famille.

Malgré l'effort sincère de dévotion qui les trompait eux-mêmes, c'est, en réalité, un temps très-pauvre, de grande sécheresse, où toutes choses ont baissé, les moyens, le cœur et l'espoir, «un temps serré, transi et morfondu.»

Cela ne se voit bien qu'en entrant dans une maison. Voyons celle du greffier Lestoile, honorable bourgeois de Paris. Il n'aime guère les protestants, et, d'autre part, il n'est guère catholique. Il croit que Rome, c'est Sodome, et toutefois il veut se tenir à ce trône pourri de la papauté. Malade, il fait venir un moine, mais pour disputer avec lui.

Sa fortune a baissé, son âme aussi. En 1606, il achetait; et, en 1610, il vend. Son cabinet, ses livres, ses médailles, ses chères petites curiosités, il faut qu'il s'en sépare. Cela ne suffit pas; il lui faut emprunter. Vieux tout à coup, il tousse, il ressent l'âge qu'il avait oublié; il entend même un peu le léger bruit qui se fait à la porte ... peu de chose, la mort qui frappe à petits coups. Mais il a des enfants, et il s'aperçoit qu'il est pauvre. Il a pour ses enfants de pauvres ambitions; l'un, il veut le fourrer dans la ferme des sels (une caverne de voleurs, dit-il); l'autre pourrait être page, et où? dans la maison de Guise! On voit que le cœur s'apetisse ... Nous cinglons à pleines voiles dans les temps de la platitude.

Voilà ce que c'est que d'avoir été imprévoyant, généreux, charitable, comme l'a été Lestoile. Voilà ce que c'est que d'avoir des enfants. Un suffirait, ou deux, et c'est beaucoup. Songez d'ailleurs que la bonne bourgeoisie qui achète une terre noble ou une charge qui anoblit a grand intérêt à faire un aîné ou un fils unique qui ait tout et fasse un gros mariage.

On touche là aux pensées secrètes qui vont déterminer les mœurs du siècle.

Pendant que la terre devient stérile et que la subsistance va toujours tarissant, l'homme aussi veut être stérile.

Et je ne parle pas seulement du paysan affamé et écrasé d'impôts, mais du noble qui n'en paye pas, du bourgeois, qui, comme magistrat, en est exempt, ou, comme élu, syndic, etc., répartit l'impôt sur les autres de façon à ne rien payer.

Il est bien juste que l'on vienne au secours de tous ces pauvres riches, de gens aisés, exempts de charges. Leur second fils sera d'Église, riche de bénéfices, léger d'enfants (du moins connus). Les filles mourront en religion. L'œuvre monumentale du siècle, c'est de bâtir partout ces vastes abris mortuaires où l'ennui les tuera sans bruit.

Cependant, dit le père, il est bien dur d'avoir des filles qu'il faut doter pour les couvents. Pourquoi engendrer des enfants, s'il faut ainsi les faire mourir? Réflexion judicieuse que l'on soumet à son père spirituel. C'est à celui-ci de chercher, d'imaginer. On ne le lâchera pas. Demain, après-demain, toujours, on lui demandera d'inventer quelque moyen subtil de faire que la stérilité volontaire ne soit plus péché. C'est l'origine principale de la casuistique.

On ne veut pas pécher. Ou, s'il y a péché, on veut qu'il soit au confesseur, qui doit, non pas l'absoudre, mais le légitimer d'avance. Qu'il y prenne garde. S'il veut que son confessionnal ne soit pas déserté, reste à la mode, il faut qu'il trouve des recettes pour qu'on fraude le mariage en conscience.

Sinon, qu'arriverait-il? j'ose à peine le dire. Mais je crois qu'on fuirait l'église. Car ces gens-ci, au fond, sont moins dévots qu'ils ne le croient eux-mêmes.

Dans certaines contrées, le noble commençait déjà à fréquenter l'église du Diable, l'assemblée du sabbat, l'orgie stérile où le peuple des campagnes était guidé par les sorcières dans les arts de l'avortement.

C'est là, en réalité, la cause principale qui étend si prodigieusement l'action des sorcières en ce siècle. Les vivres ont enchéri horriblement, et la rente pèse infiniment plus qu'aux temps féodaux. On ne peut plus nourrir d'enfants.

Le roman d'Henri IV, de Sully, d'Ollivier de Serres, ne s'est pas vérifié[4]. C'était le bon seigneur vivant sur ses terres, et traitant paternellement son paysan, par intérêt bien entendu. Ils avaient supposé que le loup se ferait berger. Mais le contraire arrive. Ce seigneur ne veut plus vivre qu'à la cour; il traîne là, à mendier une pension, pendant que sa terre dépérit et que ses gens jeûnent, maigrissent. Le paysan se donne au diable. Et la paysanne encore plus. Écrasée de grossesse, d'enfants qui ne naissaient que pour mourir, elle portait, plus que l'homme encore, le grand poids de la misère. J'ai dit au XVe siècle le triste cri qui lui échappait dans l'amour: «Le fruit en soit au Diable!» Et que lui servait, en effet, de faire des morts? ou, s'ils vivaient, d'élever pour le seigneur un misérable, un maladif, qui maudirait la vie et mourrait de faim à quarante ans?

Lorsque la femme disait cela vers 1500, on vivait pour deux sous par jour. Combien plus le dira-t-elle en 1600, où on ne vit plus avec vingt sous! La mort devient un vœu dans cette misère. Mais il vaut mieux encore ne pas naître; c'est par tendresse pour l'enfant qu'on ne veut plus qu'il vienne au monde. La stérilité, qu'on pourrait appeler une mort préventive avant la naissance, est toute la pensée de ce temps.

Cela rend au Diable, vieilli, affaibli, discuté, une force immense d'expansion. Il est, avec les casuistes et les couvents, et en concurrence avec eux, le maître de la stérilité. Ce ne sont plus de sauvages bergers, de misérables serfs, qui viennent à lui timidement. C'est une foule mêlée, même de nobles et de belles dames (aux Pyrénées surtout) qui figurent à ses assemblées. L'évêque du sabbat est un seigneur avec qui le Diable, qui sait son monde, ouvre la danse. Prêtres et femmes de prêtres n'y manquent pas, et toute classe enfin y est représentée. Une de ces réunions, près Bayonne, compta douze mille âmes. Dès lors, plus de mystère. Tout le peuple était au sabbat.