Quelle montagne de haine s'éleva contre nous, quelle furieuse indignation, on put en juger à Senef (11 août 1674). Elle y rendit nos ennemis indomptables, et d'un ramas de soldats de toutes nations elle fit une armée aussi ferme que l'armée française. Il y eut deux batailles en un jour. L'étonnement des nôtres ne fut pas petit quand, ayant rompu trois fois les alliés le matin, se croyant victorieux, ils virent les prétendus vaincus se reformer obstinément dans un poste meilleur. Là, la France reconnut la France. Il y avait force Français sous le drapeau de Hollande. Et même les Autrichiens étaient conduits par un Français, M. de Souches. La fureur acharnée de Condé, qui eut trois chevaux tués sous lui, le massacre de 8,000 Français et de 8,000 alliés, tout cela n'amena pas de résultat décisif. Condé n'en tira d'avantage que de rester là pour enterrer les morts. Parmi ses prisonniers allemands, il se trouvait plusieurs princes dont la présence témoignait de la haine profonde de l'Allemagne. Ils avaient voulu combattre en personne et se donner le bonheur de frapper eux-mêmes un coup sur le tyran de l'Europe.
Désormais, égalité militaire entre les armées. Mais le roi a encore pour lui la supériorité dans la guerre de siéges, l'habileté de Vauban. La guerre des machines et des murs commence par le perfectionnement du génie, de l'artillerie. Chose curieuse, c'est Vauban, cet ami de l'humanité, qui, suivant le progrès logique de son art, et trouvant les moyens de prendre et défendre les places par des règles invariables, créa les plus terribles aggravations de la guerre. Il se consolait sans doute, comme toujours on l'a fait, à chaque invention meurtrière, en se disant que les campagnes, plus courtes, coûteraient moins de sang. Mais ces règles, une fois trouvées et suivies de tout le monde, les places scientifiquement canonnées, prises et reprises, sont l'objet d'une succession d'opérations alternatives, qui peuvent toujours continuer.—De plus (Vauban y songea-t-il?), la guerre change de nature; les bombes franchissant les remparts, passant par-dessus la tête des soldats, vont écraser l'habitant pacifique. Elles enfoncent les maisons du toit aux caves, éclatent, tuent, brisent, dispersent les membres, font voler les cervelles, des quartiers de femmes et d'enfants. Ces désespérés s'arment contre leurs propres défenseurs; ils forcent les soldats de se rendre. Ceux-ci, pour les contenir, les massacrent, saccagent la ville avant qu'elle le soit par l'ennemi. Horreur dans l'horreur! un enfer où se déchireraient les damnés entre eux, pour être torturés ensuite et dévorés par les démons!
Ces arts nouveaux, cette terreur des bombardements, donnaient de rapides succès. Il ne fallut à Vauban que deux mois pour reprendre la Franche-Comté, par les siéges de Besançon, Salins et Dôle. La Suisse y perdit sa vraie frontière, dont la neutralité l'avait couverte deux cents ans. Cette fois encore, comme en 1668, on avait acheté les meneurs des montagnes. L'année suivante le roi en une fois acheta la Suisse même, engageant à très-haut prix tout ce qu'elle avait de soldats (1675).
Au Nord, même marchandage d'hommes. Le roi solde les Suédois et les fait descendre en Allemagne, pour soutenir de ces mercenaires les traîtres gagés de l'Empire, Bavarois et Hanovriens.
Ainsi la guerre, de plus en plus, devient une affaire d'argent. Colbert, traîné, surmené, écrasé, écrase la France. La prodigieuse patience de ce peuple étonne le monde. À Paris, la chose est poussée jusqu'à vendre l'air et le soleil; les petits étalagistes des halles payent pour la première fois leur place au pavé. Minime et misérable taxe, mais si riche en malédictions! L'impôt du tabac, immense et croissant immensément avec le besoin de l'oubli et de l'abrutissement, est donné à la Montespan, pour aider au jeu furieux où un soir elle perdait sur une carte 700,000 écus (Feuquières, IV, 227).
Elle engraissait, cette belle, à l'instar du gros crevé (sobriquet de son frère Vivonne). Elle reluisait d'embonpoint sous sa riche chevelure qui ondoyait de tous côtés. Déjà épaisse de taille, lourde et pesante de croupe, elle mangeait plus que le roi, le premier mangeur du royaume. Nul homme n'eût pu se flatter de boire en gardant mieux sa tête. Sur un repas fort arrosé, elle se versait encore surabondamment, par rasades, les plus fortes liqueurs d'Italie (Madame, I, 357).
La France, par toute l'Europe, gagnait alors le renom du peuple gueux, du peuple maigre. Les Anglais disaient déjà: «Ces grenouilles de Français.» Chose curieuse, deux voyageurs, à cent ans de distance, portent le même témoignage sur la misère du pays. Locke, le médecin philosophe, le vit en 1676 et 1678. L'agronome Arthur Young, vers 1784. Tous deux sont stupéfiés de la quantité de terres délaissées, de maisons ruinées. À Montpellier, Locke écrit: «Le marchand et l'ouvrier donnent moitié de leurs gains à l'impôt. Un pauvre libraire de Niort qui ne mange jamais de viande, loge et nourrit deux soldats à qui il doit donner trois repas de viande par jour. En Languedoc, les terres nobles, étant exemptes de tailles, se vendent deux ou trois fois plus que celles des roturiers; celles-ci n'ont plus de valeur. Le fermage, en quelques années, a diminué de moitié,» etc., etc.
Quand le timbre et le tabac, organisés en grande ferme, vinrent encore par dessus cette misère, la Guienne et la Bretagne firent enfin explosion. Cela toucha le roi qui retira les impôts, calma tout,—puis, leur jeta une armée pour garnisaire. Force gens pendus, roués. Le port de Bordeaux ruiné. Douze cents vaisseaux étrangers s'en allèrent à vide. Voilà comme ce gouvernement furieux allait se ruinant lui-même, s'ôtant les ressources, se coupant les vivres et se fermant l'avenir.
Que serait-il arrivé si les protestants avaient donné corps aux révoltes, ou eussent pris l'occasion pour faire entrer l'étranger? Les Hollandais le croyaient. Leurs flottes, en 1674, étaient venues flairer la France. Un aventurier, Rohan, leur donnait espoir. Rien ne bougea. Nulle voix, nul signe ne leur vint de ce grand tombeau. Loin d'appeler l'ennemi, nos protestants s'employaient avec un zèle aveugle contre la cause commune du protestantisme. C'était leur homme, Ruvigny, député général de leurs églises, qui allait comme ambassadeur mentir pour Louis XIV, nier la trahison de 1673, travailler contre le prince d'Orange et empêcher l'opposition de le mettre en Angleterre en exigeant son mariage avec une fille d'York.
La France, dans cette crise intérieure, eût été certainement entamée au Nord sans les divisions intérieures des alliés, à l'Est sans la merveilleuse habileté de Turenne. Toute une année, il tint l'Empire en échec sur le Rhin. En cette longue campagne, il apparut ce qu'il était, le maître des maîtres, entre Gustave et Frédéric. Il avait en face le savant tacticien Montecuculli et une armée très-forte en nombre. Tout le monde a admiré cette mathématique sublime de la tactique moderne (Henri Martin). Je crois pourtant qu'il est juste de remarquer, en faveur des adversaires de Turenne, qu'ils n'avaient nullement une armée comparable à celle du prince d'Orange à Senef. L'empereur, occupé chez lui de sa guerre de Hongrie, agissait mollement sur le Rhin, défendait à ses Autrichiens toute tentative hasardeuse. L'armée de l'Empire était formée de gens neufs à la guerre. Pendant bien des années, il n'y en avait pas eu en Allemagne.
Turenne avait ôté à cette armée son point d'appui naturel sur la rive droite du Rhin par la destruction calculée du Palatinat. Il fit soigneusement manger, consommer ce qui put se consommer, puis détruire le reste, saccager, incendier tout, faire, autant qu'on put, le désert. Que sert de dire, comme on fait, que ce furent nos auxiliaires qui firent cette désolation? Elle fut ordonnée et voulue. Le roi croyait avoir reçu un outrage personnel du Palatin, son allié de famille. Ce prince avait excusé, justifié en pleine diète, l'enlèvement d'un traître allemand, Furstemberg, agent de Louis XIV, qu'emprisonnèrent les Autrichiens. Turenne trouvait son compte dans la barbare exécution qui devait empêcher l'ennemi de subsister sur cette rive, en face de la nôtre. L'immensité d'un tel pillage lui attachait extrêmement sa petite armée.
Qu'il ait eu à cela quelque utilité stratégique et passagère, je ne le nie point, mais j'affirme que les choses qui créent des haines durables entre les nations sont mauvaises et impolitiques. Pour ma part, lorsque, dans l'été de 1828, je vis pour la première fois ce romantique palais d'Heidelberg, œuvre ravissante de la Renaissance, encore dévasté, ruiné, je me sentis Allemand, et je gémis pour ma patrie.
Nous avons signalé dans la guerre de Trente ans le phénomène de l'identification absolue du général et de l'armée, l'homme-légion! Quand cela se fait on voit apparaître un monstre de force. À quel prix y arrive-t-on? à une double condition, la perfection de l'ordre au dedans de cette armée, mais la tolérance absolue des excès contre l'habitant. Le grand et froid tacticien, par ce moyen des temps barbares, se fit plusieurs fois une armée à lui. La dernière, de vingt-deux mille hommes, était dans sa main tellement, si fortement attachée, dévouée, passionnée dans l'obéissance, qu'il hasarda avec elle la plus scabreuse opération qui se soit jamais faite en guerre. Ce fut de laisser l'ennemi s'établir en Alsace, de le rassurer pleinement en séparant, dispersant sa petite armée derrière le rideau des Vosges. Ces corps épars avaient le mot pour se réunir le 27 décembre à Belfort, au point où finissent les Vosges. Par la saison la plus rude, par les neiges, les précipices, les torrents, cela s'accomplit. Et l'ennemi épouvanté vit Turenne, réuni, complet, en forte masse, fondre sur lui. Il l'enfonce à Mulhouse, le disperse à Colmar; dès le 11 janvier (1675) lui fait repasser le Rhin.
Il ne fallait pas moins que ces prodiges d'audace et d'habileté pour couvrir la décadence de Louis XIV qui se manifestait déjà. Le grand coup, le plus terrible, quoiqu'il ne produise pas encore ses effets les plus funestes, c'est que l'Angleterre, de plus en plus, tourne contre nous. Résultat naturel d'une duplicité qui chaque jour se révèle davantage. Que serait-ce si les 84 vaisseaux de l'Angleterre s'unissaient aux 134 vaisseaux de la Hollande? Donc, notre brillante marine, augmentée et suraugmentée par le mortel effort de Colbert, est obligée pour le moment de s'ajourner, de s'effacer. Elle n'ose sortir de l'Océan, et cette année ne se montre que dans la Méditerranée.
L'importante ville de Messine, révoltée contre l'Espagne, venait de se donner à nous. Par une conduite habile, on eût entraîné la Sicile entière. Le roi, avec ce tact parfait et cette connaissance des hommes dont on l'a souvent loué, nomme vice-roi de ce royaume (que l'on n'avait pas encore) un courtisan agréable, le paresseux, l'épicurien, le mangeur, le dormeur Vivonne, léger de paroles et de mœurs, admirable pour faire regretter aux Siciliens la gravité espagnole. Le mérite de Vivonne était sa sœur, la Montespan, qui voulut, et cela se fit.
Le spectacle de l'Europe, c'était la lutte savante, acharnée, de Turenne et Montecuculli dans un champ fort étroit, un espace de quelques lieues, entre Rhin et Forêt-Noire. Cette partie d'échecs très-serrée avait fini en juillet par tourner à l'avantage de notre grand calculateur. Il avait gagné l'offensive, passé le Rhin; il croyait pouvoir tourner l'ennemi. Même, il s'écria: «Je les tiens!» Il faisait une dernière reconnaissance des batteries des impériaux, lorsqu'un de leurs boulets le frappa à mort (27 juillet 1675?).
L'armée le fut du même coup. Quoique Montecuculli, malade, eût perdu deux jours, les lieutenants de Turenne, en désaccord, faillirent périr. Il nous en coûta trois mille hommes; heureusement les vieux soldats qui rapportaient le mort avec eux, se crurent encore gardés par lui, et, forts de ce paladium, réparèrent, à force de vaillance, l'ineptie de leurs généraux.
Le moment est curieux pour observer si vraiment la France, dans le délire de son idolâtrie royale, se faisait illusion. Il paraissait convenu que le roi faisait tout. Tout le monde paraissait le croire, et il le croyait lui-même. Il se fit fort, en 1671, de se passer de Colbert. En 1673, il alla faire la guerre seul, se passant de Turenne et de Condé. À lui seul, l'année suivante, on lui rapporta la gloire d'avoir pris la Franche-Comté. Donc, qu'importe la mort de Turenne? Le roi n'est-il point là? Mais ici la scène change. Personne n'est rassuré. L'abattement, les alarmes sont extrêmes. Cette religion du roi, cette foi sincère dans son génie, sa fortune, pour la première fois, elle est dominée par la peur. La Champagne croit voir arriver les armées allemandes. Un fermier voulait résilier son bail pour cas de force majeure: «M. de Turenne étant mort, disait-il, l'ennemi va rentrer en France.»
Cela pouvait bien arriver si tout l'orage du Nord n'était tombé sur nos Suédois que nous payions. Battus par le grand électeur, ils virent fondre sur eux le Danemark et plusieurs princes allemands, furent ruinés en Allemagne. Ils se perdirent en nous sauvant.
Le roi, dans les Pays-Bas, avait ouvert la campagne par une sorte de reculade. Il abandonna Liége et ses forteresses, les démantela, renonçant visiblement à garder la moyenne Meuse. Sur l'Escaut, il prit Condé, menaça Bouchain. Mais, quoiqu'il eût près de 50,000 hommes, Orange, avec 35,000, entreprit d'empêcher ce siége.
Il se mit même, en grand hasard, dans une mauvaise position, entre l'Escaut et la Scarpe, où on pouvait le jeter. Occasion unique, admirable. L'armée fut rangée en bataille le soir, et coucha dans cet ordre, pour attaquer le lendemain.
Le matin, tout le monde étant déjà à cheval, Louvois demanda un conseil de guerre. Sans descendre, les maréchaux le tinrent; la cour et l'armée faisaient cercle autour, à distance. Le ministre redouté leur demanda s'ils oseraient bien faire une chose si imprudente; c'était jouer la monarchie, faire bon marché du roi qui était là en personne. Tout le monde baissa la tête, même Schomberg et Créqui qui avaient voulu la bataille.
Lorges, nouveau maréchal, hasarda pourtant de dire qu'il répondait de l'affaire, si on le laissait charger. Mais la Feuillade, attendri, larmoyant, s'adressa au roi lui-même, le pria, le conjura, lui baisa les bottes, pour obtenir qu'il ne mît pas au hasard sa tête adorée.
Le roi, touché extrêmement, loua l'ardeur des premiers, mais suivit l'avis du dernier, pensant aussi qu'il était plus royal et plus majestueux d'attendre.
Orange reçut des secours, fut sauvé. Et, peu après, un trompette lui étant venu de chez nous, avec son flegme ironique, il prit plaisir à avouer qu'il avait eu belle peur, que, si on l'eût attaqué, il était perdu. Il le chargea de le dire à M. de Lorges. Mais le trompette maladroit l'alla dire au roi lui-même, en présence de toute la cour.
Chose dure à digérer, qu'il fut ainsi constaté qu'en si belle position, avec 50,000 hommes, on ne se fût pas cru assez fort pour en attaquer 35,000. Cela mit le roi de mauvaise humeur, et, Bouchain s'étant rendu, il s'ennuya, eut assez de cette piètre campagne, et revint en plein été (4 juillet 1676).
La monumentale histoire des digestions de nos rois, commencée à la naissance de Louis XIII par les ordres de Henri IV, continue plus majestueuse sous Louis le Grand, par la plume de ses médecins, Vallot, d'Acquin et Fagon (ms. in-folio de la Bibl.). Elle réfute la fable trop répandue d'une santé immuable. Ces docteurs le suivent partout, le racontent, le purgent et le chantent, mêlant à dose égale victoires, coliques, pituites et fluxions, la gloire et la nature. Mais il y a gloire aussi pour eux. Car si le roi combat l'Europe, ils ont un dur combat contre l'ennemi intérieur, la bile noire, dont ils parlent sans cesse. Ce fléau qui, dans son enfance, se jouait au dehors en diverses efflorescences, plus grave en avançant, se trahit par des vapeurs, et des chagrins sans cause, désirs de solitude, etc., etc. Contre ce Protée, cette hydre renaissante de la bile noire, on luttait constamment par un déluge de bouillon purgatif, de pilules, de médecines. Mais des signes frappants montraient l'âcreté persistante qui devait bientôt éclater en tumeurs, carie, goutte, enfin par la célèbre fistule, dont le roi fut opéré en 1687.
Ce qui étonne davantage, c'est la faiblesse réelle du roi sous sa belle apparence. «Pendant dix ans, dit d'Acquin, de 1667 à 1677, il n'eût pu faire deux lieues au galop.»
Ces dix ans sont justement le règne de la Montespan. Elle fut une maladie du roi, lui faisant la vie agitée, aigre de sa malice, et, vers la fin, nauséabonde. Quand il revint, après la reculade, cette rieuse lui fut insupportable. Le jubilé ouvert le trouva sérieux et dévot.
Dès 1675, on l'avait pu prévoir, le peuple, à la mort de Turenne, avait dit: «C'est elle qui nous vaut cela.» Les ministres craignaient et détestaient sa langue, étaient excédés surtout de l'obligation que leur faisait le roi de venir travailler chez elle. Elle tenait Colbert par son fils (lui ayant donné sa sœur pour maîtresse). Elle faisait marcher Louvois comme un dogue muselé. Quand on fit sept maréchaux, elle en prit hardiment la liste dans les poches du roi, et dit: «Mon frère Vivonne n'en est donc pas?» Le roi, Louvois, balbutièrent, se regardèrent, bref, dirent que c'était un oubli.
Et Vivonne fut mis le huitième.
En Sicile, ce Vivonne ne fit rien que manger, laisser manger, piller ses domestiques. Les Espagnols reparurent en mer, avec le redouté Ruyter et leurs alliés de Hollande. Vivonne n'avait rien préparé. Il était perdu si Colbert n'eût envoyé à son secours. Il avait réussi à obtenir du roi qu'un homme, jusque-là subalterne, mais notre premier homme de guerre, Duquesne, commandât dans cette grande circonstance. C'était un roturier, et un vieux calviniste, rude, inconvertissable. Les Turcs parlaient avec terreur de ce vieux loup, «que l'ange de la mort, disaient-ils, avait oublié.» Une furieuse bataille, entre les deux hommes invincibles, se donna par-devant l'Etna (8 janvier 1676). Les chances étaient contre Ruyter, à qui son gouvernement avait donné peu de vaisseaux, et qui, d'après ses instructions, devaient encore les diviser pour placer au centre la flotte espagnole. La bataille resta indécise, mais avec une perte terrible pour la Hollande (et pour l'humanité), la mort du bon et grand Ruyter. La jambe droite brisée, l'autre emportée, il avait continué de donner ses ordres, mais mourut peu après. Vivonne, qui était resté à terre, daigna sortir alors de son repos et eut le succès facile d'accabler les alliés découragés. Du reste, il rendit la victoire inutile par la haine croissante que ses gens inspiraient pour nous. Ils traitaient la Sicile en pays que l'on doit quitter, inventaient des conspirations pour confisquer, bien plus, prenaient des femmes. Louvois ne manqua pas d'informer le roi en dessous. Mais ce qui le blessait bien plus, c'est que Vivonne le traitait en beau-frère, sans façon, ne daignant même donner de ses nouvelles. Quand on le fit maréchal, il lui fallut deux mois pour faire l'effort d'écrire son remercîment.
Le roi avait assez du frère et de la sœur, d'une femme insolente, d'une maîtresse de dix ans et qui marchait vers la quarantaine. On guettait ce moment. Le timide père La Chaise n'en eût pas profité peut-être. Mais la conversion du roi avait été de longue date préparée en dessous par des mains plus hardies, celles des dames du parti dévot, telles que madame de Richelieu (Anne Poussart). Déjà en 1663, son intendant Desmarets profita de la maladie du roi et d'un moment dévot pour faire brûler Morin. Cette dame, entre les saintes du sombre hôtel de Richelieu, avait la veuve Scarron, personne prude et jolie, fort pauvre, discrète et calculée, propre aux vues du parti. En 1669, la Montespan, alors enceinte, voulant se faire accepter des dévotes, comme l'avait été la Vallière, se remit à elles, et leur donna ce gage de prendre de leurs mains une gouvernante pour le petit bâtard et ceux qu'elle comptait procréer. Forte prise sur le cœur du roi. Elles la saisirent sans scrupule, et chez elle on mit la Scarron.
L'hôtel de la Montespan alors était curieux. Elle y tenait deux femmes de grand contraste, la Vallière, la Scarron (1669-1674), la pleureuse et la raisonnable, la Madeleine et la précieuse. Cette pauvre la Vallière, noyée et perdue de larmes, était leur jouet, leur risée. Aux jours sérieux paraissait la Scarron. Le roi, d'abord peu sympathique, mais de sa nature médiocre et judicieux, apprécia cette personne sensée, et, si j'ose dire, admirablement médiocre. Elle le prit par un certain goût de sage spiritualité et surtout par l'influence qu'elle eut sur les enfants.
Pas un de ses bâtards ne lui ressemblait. Leur mère avait eu déjà un fils de M. de Montespan. Le premier enfant du roi, le duc du Maine, ne rappela que le mari; il en eut l'esprit gascon, la bouffonnerie; on l'aurait cru, de ce côté, petit-fils du bouffon Zamet. Créature mixte, manquée, maladive et bancroche, il reçut parfaitement l'empreinte de sa garde-malade, couvrit son esprit malin, facétieux, de la fine prudence de sa gouvernante, fut le vrai fils de la Scarron. Elle s'empara de même des autres. Elle était sèche, mais égale, avec beaucoup d'esprit de suite. Elle les fit tous à son image, de petits saints de décence et de convenance. Produits dans la demi-lumière, ils furent admirés, acceptés des âmes pieuses, qui les firent supporter de la reine même. Leur légitimation, bien autrement scandaleuse que celle des enfants de la Vallière, on l'osa. Le double adultère fut enregistré, proclamé (1673). Pas hardi qu'on n'aurait pu faire sans l'appui du parti dévot.
Tout cela avait posé la gouvernante dans une grande faveur. Chaque jour, le roi goûtait davantage ses pieuses conversations. En 1674, l'année même où il eut la première humiliation de changer sa politique, il voulut être mieux avec Dieu, finit le supplice de la Vallière, la laissa aller au couvent; elle prit le voile aux Carmélites (1675). Cette année même, madame Scarron prit un titre, se fit un établissement, modeste, mais qui la posait; elle acheta 200,000 livres la terre de Maintenon. La Montespan qui, par trahison, avait supplanté la Vallière, se vit supplantée à son tour. À qui la faute? À la grâce et à Dieu. Ce n'était infidélité, mais conversion.
Quel en serait le caractère? Le roi, sec et froid, ne donnait guère prise. Les Jésuites, trop heureux d'avoir obtenu le silence, ne voulaient rien que gouverner en dessous. Quoique amis du vieux Desmarets, ils n'osaient trop s'associer à la petite église quiétiste. L'aveugle Malaval, dès 1670, avait publié son livre d'inertie passive, autorisé du cardinal Bona. Une femme séduisante et éloquente, une veuve de vingt ans, madame Guyon, établie à Paris de 1670 à 1680, prêchait la mort mystique, l'anéantissement dans l'amour. En 1674, avait paru à Rome la Guide, de Molinos, chaudement approuvée des censeurs des inquisitions de Rome et d'Espagne. Elle eut vingt éditions de toute langue en six années (1674-1680). Qui empêchait La Chaise de faire venir au roi ces livres ou ces personnes, surtout l'irrésistible, la pure et la charmante, encore dans l'ombre, d'autant plus adorée?
Cette poésie n'eût pas été au roi, et elle eût effrayé La Chaise. Le sec, le négatif, le médiocre et le petit, le matériel surtout, pouvaient seuls avoir action. Même la sensualité sournoise et raffinée de Molinos aurait été trop relevée. Le confesseur jésuite, avec sa grosse tête d'âne et ses longues oreilles (dont rit Madame), était fin, connaissait son homme, ce qu'on pouvait faire avec lui. De la dévotion, le roi n'entendait que les pratiques, les actes positifs. Un acte seul pouvait mordre sur lui. Mais quel acte? Un miracle? c'était chanceux. La sainteté janséniste y avait échoué. Combien n'eût-on pas ri si les Jésuites, si la casuistique dont Pascal avait tant fait rire, l'eût essayé! Ils n'en firent pas. Ils en prirent un, tout fait, et se chargèrent de l'exploiter.
Les Visitandines, comme on sait, attendaient la visite de l'Époux, et s'intitulaient Filles du Cœur de Jésus. Cependant, il ne venait pas. L'adoration du cœur (mais du cœur de Marie) avait surgi en Normandie avec fort peu d'effet. Mais dans la vineuse Bourgogne, où le sexe et le sang sont riches, une fille bourguignonne, religieuse visitandine de Paray, reçut enfin la visite promise, et Jésus lui permit de baiser les plaies de son cœur sanglant.
Marie Alacoque (c'était son nom) n'avait pas été énervée, pâlie de bonne heure par le froid régime des couvents. Cloîtrée tard, en pleine force de vie, de jeunesse, la pauvre fille était martyre de sa pléthore sanguine. Chaque mois, il fallait la saigner. Et, avec cela, elle n'en eut pas moins, à vingt-sept ans, cette extase suprême de la félicité céleste. Hors d'elle-même, elle s'en confessa à son abbesse, femme habile qui prit une grande initiative. Elle osa traiter contrat de mariage entre Jésus et Alacoque qui signa de son sang. La supérieure signa hardiment pour Jésus. Le plus fort, c'est qu'on fit les noces. Dès lors, de mois en mois, l'épouse fut visitée de l'Époux. (V. le père Galiffet, etc.)
Les Jésuites, directeurs des Visitandines, ne désapprouvèrent pas. S'il y eût eu l'ombre de doctrine, de spiritualité mystique, ils eussent été bien plus prudents. Mais ce n'était qu'un fait, un acte matériel et charnel. Ils le dirent et le répétèrent. «C'est le culte du vrai cœur sanglant, de la chair, du sang de Jésus.» Nul besoin du haut mysticisme. Il suffit, disait Alacoque, de ne point haïr Dieu; de lui-même Jésus viendra mêler son cœur au vôtre.
Les deux femmes (Alacoque et Guyon) avaient également vingt-sept ans en 1675. Elles changèrent le monde catholique. La spiritualité de l'une, la matérialité de l'autre, diverses en apparence, réchauffèrent la direction. Elle reprit surtout par le nouvel emblème, par le douteux langage qu'il fournissait, par l'équivoque du cœur matériel et moral dont on usa de plus en plus. En vingt-cinq ou trente ans, on créa quatre cent vingt-huit couvents du Sacré-Cœur.
Dès l'année même où le miracle eut lieu, le culte protestant fut défendu à Paray. On éloigna les regards indiscrets. Le sacré cœur devint comme un drapeau de guerre contre le protestantisme. On l'attaqua en Angleterre et on le proscrivit en France. Le mariage italien d'York donnait espoir aux catholiques anglais. Le confesseur, le secrétaire de la duchesse d'York écrivaient au P. La Chaise, que, s'il pouvait leur envoyer quelque secours, «ils porteraient à l'hérésie le plus grand coup qu'elle eût reçu depuis Calvin.» La Chaise donna comme premier secours le miracle et un Jésuite.
Pour cette mission difficile, les Jésuites, s'ils étaient habiles, devaient choisir un demi-fou ardent, rusé, un Méridional, qui enlevât les femmes, qui inaugurât de passion ce culte du sang. Mais ils n'eurent point le génie de la chose. Ils brisaient trop les hommes pour trouver chez eux celui-là. Ils ne voulaient que des esprits prudents, sobres, un peu littéraires. Ce fut un tel homme qu'ils prirent, la Colombière, jeune professeur de rhétorique de leur collége de Lyon, prédicateur passable, estimé de Patru. Il était déjà fatigué, faible de la poitrine. En ferait-on un fanatique? ce n'était pas aisé. On essaya de le chauffer un peu en lui faisant passer un an à Paray, près du volcan. Il avait 34 ans, elle 28. Elle vit tout d'abord son cœur et celui du Jésuite unis dans celui de Jésus. La Colombière eût bien voulu en voir autant. Il y fit ce qu'il put, tâcha de croire, et y parvint dans la faible mesure d'un homme épuisé, qu'énervait ce contact brûlant.
C'était ce poitrinaire qu'on chargeait d'envahir la robuste Angleterre, la forte patrie de Cromwell! Caché trois ans dans l'hôtel d'York, ne sortant pas, n'ayant nulle idée du pays, il devait convertir les lords qu'York lui amenait mystérieusement. Plusieurs, il est vrai, voulaient croire comme le futur roi. Ces grands propriétaires, dont les clientèles étaient des armées, pouvaient entraîner le pays. Mais il fallait de la prudence. On fut peu conséquent. D'une part, on cachait le convertisseur jésuite. D'autre part, on fit chez York l'assemblée triennale de l'ordre, fait éclatant, impossible à cacher, qu'un Français dénonça.
C'était un aventurier, bâtard d'une comédienne, qui avait été d'abord compagnon d'un missionnaire, bateleur religieux. Métier commun en France, où ce gouvernement sévère laissait pourtant carrière aux perruquiers, tailleurs, aux ouvriers paresseux, qui, payés des curés, vaguaient et dressaient des tréteaux pour aboyer aux protestants. Tout leur était permis. Il se permit un faux, fila en Angleterre et écouta aux portes. Il sut l'intrigue papiste, la dit aux chefs du Parlement. Les papistes n'osèrent le tuer, mais le poignard sur la gorge lui firent jurer de partir. Ce qu'il révéla encore. Les Communes enjoignirent au lord, chef de la justice, d'ordonner l'arrestation des prêtres catholiques. La proscription fut lancée. Une agitation incroyable se fit dans toute l'Angleterre. L'un des ministres tombés qui avait le plus à craindre, Arlington, papiste caché, qui avait trahi dans un sens, pour se sauver, trahit dans l'autre, conseilla au roi, à York, d'apaiser l'agitation en donnant au prince d'Orange la main d'une fille d'York; bon conseil qui fit d'Orange le candidat national, le vrai rival de son beau-père pour la succession au trône.
Telle était la situation au jubilé de 76. La grâce travaillait souterrainement en Angleterre, et elle agissait ici au moyen d'une caisse qui achevait des conversions. L'assemblée du clergé, pour y aider le roi, avait étendu son droit de régale. Bossuet semblait avoir gagné sur lui qu'il se séparât de la Montespan. Grande victoire. Cependant, le jubilé fini, on posa cette question: Reparaîtrait-elle à la cour?—Pourquoi pas? disaient ses amis. Il serait dur de l'exiler, et elle peut vivre là chrétiennement aussi bien qu'ailleurs.—On posa le cas à Bossuet, et il faiblit. Pour qu'ils ne fussent pas trop troublés en se revoyant, on convint que la première entrevue aurait lieu devant madame de Richelieu et autres dames respectables. La scène fut étrange. Ils se parlèrent bas. Puis le roi salua profondément les bonnes dames, l'emmena dans un cabinet, d'où l'impudique sortit triomphante et enceinte. L'enfant de ce moment, le fruit savouré du scandale, outrage au monde, à Dieu, fut la femme du régent; il l'appelait madame Satan, et l'Europe la Fille du Jubilé.
Un autre enfant de cette année, c'est Phèdre, ce chef-d'œuvre où Racine a creusé le mystère d'un cœur qui hait et veut le crime, remords plein de désir et sensuel regret de ne pas pécher davantage.
Les dames restaient exaspérées. Mais je crois que le roi regrettait la chose plus qu'elles. Il s'en voulait d'avoir repris sa grosse maîtresse, lorsqu'il voyait autour tant de jeunes fleurs. Il fut indisposé le surlendemain (6 août). Le 28, en expiation et pour consoler les évêques, il leur accorda que les enfants enlevés ne vissent plus leurs parents à la grille.
La plus belle expiation eût été la conversion de l'Angleterre. En même temps qu'on travaillait ses lords par les Jésuites, on gageait Charles II, on achetait la nation elle-même par un traité qui donnait moyen aux Anglais de faire tout le commerce intermédiaire qu'avait fait la Hollande. On leur sacrifiait Colbert, je veux dire ses manufactures, son tarif protecteur de 1667, qui avait commencé la guerre; on revenait aux droits modérés de 1664. Même offre à la Hollande. Le roi croyait corrompre Orange, en lui offrant une de ses bâtardes avec le Limbourg et Maëstricht.—Refus.—En plein hiver (février 1677), on envahit les Pays-Bas. En mars, le roi arrive. L'infaillible Vauban prend Valenciennes, Cambrai et Saint-Omer. Les habitants les livrent et surtout le clergé. À Cassel, Luxembourg, ayant pour lui le nombre, une bonne position retranchée, il arrange pour Monsieur une petite victoire. Le bon prince, que son aumônier jadis poussait en vain, ici mis en avant, bon gré mal gré est un héros.
Mais, loin que la paix soit avancée par ces succès, l'Angleterre s'en effraye; elle veut que son roi arme contre nous. On s'exagérait fort Louis XIV. À l'Est, il ne put résister que par un coup désespéré. Créqui brûla l'Alsace, la dévasta, comme son maître Turenne avait fait de la Westphalie en 73, du Palatinat en 75. Funèbres dates où les campagnes se marquent en faisant le désert.
Charles II, traîné par son parlement, est forcé (10 janvier 1678) de signer un traité avec la Hollande, qui ne fera pas la paix sans l'Angleterre et en recevra une armée. Le roi fit cette fois, comme il avait fait jusque-là, à chaque coup que lui portaient les deux puissances maritimes, il frappa sur l'Espagne. Il y avait plaisir à tomber sur cette Espagne désarmée, une puissance finie qui ne pouvait plus envoyer un seul homme aux Pays-Bas.
Le roi assiége Gand et Ypres, les prend. La Hollande croit le voir venir à elle, recommencer l'invasion. Orange a beau repousser la paix, on ne l'écoute plus. Sa popularité était fort compromise; on avait découvert que ce personnage double avait promis à Charles II de l'aider contre ses sujets. Il ne l'aurait pas fait, il ne pouvait et ne voulait le faire. Qui trompait-il? sans doute Charles II. Mais sa duplicité ôtait toute confiance.
La Hollande allait traiter fort honorablement. Elle était libre en conscience. Ses alliés n'ayant rempli nul de leurs engagements avec elle, elle pouvait s'arranger sans eux. Le roi lui faisait un pont d'or. Mais ayant de nouveaux succès, il fut moins pressé de traiter. Il avait regagné pour six millions Charles II, qui licencia ses troupes. Nos armées vinrent camper devant Bruxelles, et, d'autre part, ouvrirent l'Espagne par la prise de Puycerda. La France présenta des exigences et des difficultés nouvelles, tantôt l'intérêt de ses alliés, tantôt la gloire du roi, qui voulait qu'on signât chez lui, non à Nimègue, où se faisaient les conférences.
Il en fit tant, que la Hollande et l'Angleterre dirent qu'elles se liguaient contre lui, s'il n'avait signé le 11 août.—À la grande surprise de tous, la nuit du 10 au 11, à minuit, on signa en effet le traité avec la Hollande. Vive opposition des Anglais, et du prince d'Orange qui, le 14 encore, sachant certainement la paix, mais n'en ayant pas la nouvelle officielle, fondit sur Luxembourg, le surprit, lui tua beaucoup de monde. S'il eût vaincu, il biffait le traité.
Le roi, en s'arrangeant avec le peuple riche, le peuple banquier, qui soldait la coalition, avançait fort la paix. Il avait frappé l'Espagne chez elle, en Catalogne, l'Empereur chez lui, à Vienne même, par les protestants de Hongrie qu'il animait. La paix s'accomplit par deux trahisons (6 février 1679):
L'Empereur trahit l'Allemagne, ne réclame pas les villes impériales d'Alsace, ni les passages du Rhin. La Lorraine nous resta encore. Enfin l'Empereur laisse le roi forcer la basse Allemagne de satisfaire la Suède.
Le roi trahit la Hongrie, la Sicile. L'abandon de Messine se fit avec les plus odieuses circonstances. On rassura les habitants, on promit, on jura de rester. Un matin, on s'embarque. Tout le peuple accourt au rivage, veut partir avec nous. On part, et, sans traiter pour eux, sans rien stipuler pour leur grâce.—La Hongrie fut trahie de même. Quand ce peuple intrépide poussa à ce point Léopold, jusqu'à saisir sa capitale, il se crut fort de l'amitié, des promesses du grand roi de l'Occident. Au traité, pas un mot pour eux. On les laisse à la vengeance de l'Autriche, comme Messine aux supplices espagnols.
L'Europe se tut et admira. Dans son grossier matérialisme, elle vit le roi, vainqueur de l'Espagne, qui gardait la Franche-Comté, Cambrai, Valenciennes. Elle vit ses dernières campagnes, ses grands siéges, sa fermeté à maintenir les conditions qu'il avait tout d'abord posées.—Elle ne vit pas qu'il reculait sur les deux choses qui avaient été son principe au début:
1o L'intérêt commercial, industriel;
2o La croisade religieuse.
Sous ce dernier rapport, le roi n'avait pu rien. La Hollande restait le grand asile de la liberté de conscience. L'Angleterre, inquiétée et exaspérée, désarma ses catholiques, exclut du trône le catholique York.
Quant à l'intérêt du commerce, à cette immense construction de l'industrie nationale, commencée d'un si grand effort, on lâcha tout, pour gagner la Hollande. Les marchandises étrangères rentrèrent chez nous pour paralyser nos manufactures. Et, ce qui fut très-grave, c'est que les Hollandais obtinrent que le roi ne donnerait plus de monopole, terme obscur pour dire qu'il sacrifiait les compagnies des Indes orientales et occidentales, que Colbert venait de former.
Notre marine même, sa création favorite, si brillante et forte qu'elle soit, que fera-t-elle maintenant que la haine de la France a solidement marié les deux marines, jusque-là rivales, d'Angleterre et de Hollande? Qu'elles combattent d'ensemble, et la nôtre est anéantie. (V. 1692.)
Donc, qu'on dresse partout des arcs de triomphe, que l'enflure de Louvois enfle encore, s'il se peut, qu'on commence la galerie où les tritons bouffis de Lebrun soufflent la victoire.—La France chôme bientôt aux métiers faits la veille, ne peut se réparer. Le vaincu, c'est Colbert.
Le roi trône en Europe, non par la force seulement, mais par l'admiration. Nos réfugiés d'Angleterre, Saint-Évremont et autres, se rendent, confessent sa grandeur. Elle éclate surtout dans l'harmonie que cette monarchie, quelles que soient ses misères, présente à l'étranger, équilibrée par Colbert et Louvois, par la gravité de Bossuet.
La grande époque de force étincelante, celle de Pascal et de Molière, est close par la mort du dernier (1664). Racine s'éclipse (1676) après Phèdre. Mais la Fontaine publie ses dernières Fables (1679). Mais Bossuet est debout, et il soutient le faix du siècle par un livre imposant, le Discours sur l'histoire universelle (1681). Sous son abri commence humblement Fénelon, qui, bientôt s'élevant, va former avec lui la belle opposition qu'on vit dans Corneille et Racine. Une noblesse générale est dans les choses, tendue sans doute et emphatique, comme la grande galerie de Versailles. La vraie beauté du tout, c'est que chaque partie paraît conspirer d'elle-même à l'effet de l'ensemble, spontanément, de passion. C'est l'effet d'une grande symphonie, variée à l'infini sur le même motif, la gloire du Dieu mortel. Et rien n'y contredit. L'exquise indépendance de tel qui reste à part (je pense à la Fontaine) n'apparaît qu'en nuances délicates qui, loin de faire tort à l'ensemble, y mettent la grâce, au contraire, le semblant de la liberté.
Que serait-ce si, dans cette noble et suave harmonie, éclatait tout à coup un désaccord de tons, si de choquantes dissonances, des monstres de laideur apparaissaient? C'est ce qui eut lieu violemment l'année même de la paix (1679). Mais la chose venait de plus haut. Remontons à 1676, à l'affaire célèbre de la Brinvilliers.
Et d'abord, j'avertis qu'on sait mal cette affaire. Il faut que le lecteur oublie le récit convenu, et qu'avec moi il suive uniquement les pièces juridiques, en consultant et comparant les factums imprimés et manuscrits que possède la Bibliothèque.
Pendant dix ans, une lutte d'intrigue avait eu lieu entre deux financiers, Hanyvel et Reich, qui se faisaient appeler seigneurs de Saint-Laurent et de Penautier. Le premier était receveur général du Clergé de France, place qui valait par an soixante mille livres (200,000 d'aujourd'hui). Le second devint trésorier de la bourse des États de Languedoc. Il enviait la place du premier. Il intéressa l'amour-propre des évêques du Languedoc, pour qu'ils l'associassent à Hanyvel. Mais celui-ci avait pour lui tous les évêques du Nord, la majorité de l'Épiscopat. Enfin, Hanyvel étant mort subitement (1669), Penautier succéda. Déjà deux morts subites l'avaient fait énormément riche.
Ce financier d'église, homme doux et dévot, demeurait rue des Vieux-Augustins, fort à portée des Halles, où ses commis prêtaient à la petite semaine. Le peuple, voyant là rouler tant d'or, imaginait que, dans cette maison, on faisait de la fausse monnaie, de la magie peut-être. Dans une descente de justice qui s'y fit, on ne trouva rien de suspect, sauf une tête de mort, qui témoignait plutôt de la dévotion de ce bon personnage et des pensées pieuses qu'au milieu des affaires il gardait pour l'éternité.
Il vivait hors du monde et n'avait qu'un ami. C'était un jeune officier, mais très-pieux, le chevalier de Sainte-Croix. Ce militaire (réellement nommé Godin), bâtard de grande maison, à l'en croire, avait été capitaine de cavalerie. Mais depuis, touché de la grâce, il écrivait des livres ascétiques, philosophait aussi, c'est-à-dire cherchait la pierre philosophale.
Sainte-Croix, au retour de la guerre, avait vécu chez un ami, le marquis de Brinvilliers, avec qui il avait servi. Celui-ci, fils d'un président des comptes, mais devenu homme d'épée, courait le monde et les plaisirs, négligeait trop sa jolie petite femme, qu'il avait cependant épousée par amour. Fille d'un magistrat, M. d'Aubray, elle avait peu de fortune, mais beaucoup de grâce et d'esprit. Elle était parente du pieux chancelier de Marillac, le traducteur de l'Imitation. Elle avait remontré à son mari qu'on jaserait peut-être de l'amitié de Sainte-Croix. Il ne l'écouta pas, exigea, au contraire, qu'il l'occupât, la consolât. Elle se résigna. Sa dévotion se mêla d'un plus doux mysticisme. Desmarets, Bona, Malaval, ouvraient alors la voie de Molinos.
Tous trois vivaient en parfaite union. Quoique la marquise fût obligée, par les mauvaises affaires de son mari, de se séparer de biens, elle ne le fut point de corps, vécut toujours bien avec lui, et lui, il l'aima jusqu'à la mort. Le vieux père de la marquise, moins tolérant, et ne comprenant rien à la haute spiritualité, s'indignait de ce ménage, et disait que Sainte-Croix était un fripon qui exploitait les deux époux. Il obtint une lettre de cachet pour le faire mettre à la Bastille.
Là, dit-on, Sainte-Croix philosopha avec un autre chercheur du Grand œuvre, Exili, que le peuple médisant disait fabriquer des poisons. La légende voulait qu'il eût été à Rome empoisonneur en titre de madame Olympia, reine de Rome sous Innocent X, et que, par ce talent, il eût procuré à la dame cent cinquante morts subites dont elle hérita.
La Bastille sembla porter bonheur à Sainte-Croix. Entré gueux, il en sortit riche. Il se maria, prit hôtel, laquais, porteurs, carrosses. Il eut un intendant, outre ses vieux serviteurs de confiance, Georges et Lachaussée, qu'il céda pourtant, l'un à Hanyvel, l'autre à madame de Brinvilliers, qui le plaça chez les Aubray, ses frères. Chose bizarre, tout comme Hanyvel, ces Aubray meurent subitement.
Sainte-Croix était en belle passe. Son ami, Penautier, allait le cautionner pour acheter une charge dans la Maison du roi. Mais il devint malade. Penautier s'alarma; craignant qu'il ne mourût, il envoya chercher des papiers qu'il avait chez lui. Quoique la maladie ne fût pas longue, Sainte-Croix eut le temps de remplir tous ses devoirs et fit une très-bonne fin. Ce qu'on a dit d'une expérience de chimie où il aurait péri est une fable.
Madame de Sainte-Croix fit mettre les scellés. Mais la veuve d'Aubray, belle-sœur et ennemie de madame de Brinvilliers qu'elle accusait de la mort de son mari, avait trouvé moyen d'adjoindre au commissaire, un homme à elle, un certain Cluet, sergent de police. Cet observateur attentif trouva une cassette où Sainte-Croix avait écrit: «Par le Dieu que j'adore, je prie qu'on remette ceci à madame de Brinvilliers.» On ouvrit, et l'on trouva des lettres de la marquise, une obligation souscrite par elle au profit de Sainte-Croix, et de petits paquets où il était écrit: «À M. de Penautier.» Ces paquets étaient des poisons.
Ce n'était pas ce qu'on croyait trouver. Les poisons n'étaient pas à madame de Brinvilliers, mais bien les billets doux. Le commissaire (Picard, celui qui aida à faire brûler Morin) fut tout abasourdi de voir M. de Penautier, un tel homme, tellement compromis. Il remplit fort mal son devoir, ne recacheta point les paquets, n'écrivit pas le procès-verbal, le laissa écrire par Cluet, l'agent de madame d'Aubray, qui ne pouvait manquer d'écrire à la charge de la Brinvilliers, déchargeant d'autant Penautier. Même, ce procès-verbal suspect, on ne le garda pas entier; il en disparut plusieurs feuilles. La confession de Sainte-Croix avait disparu aussi. Picard dit bonnement qu'en bon chrétien il l'avait brûlée.
Penautier, gardé par l'Église, l'était aussi par la magistrature. Il avait eu la sage précaution d'y avoir alliance. Il avait marié sa sœur au fils d'un conseiller au parlement. Le lieutenant civil, à qui revint la chose, ne voulut ni voir ni savoir l'obligation de Penautier à Sainte-Croix. Il n'en fit point mention. Cette pièce fut négligée et écartée; de plus, falsifiée; on en changea la date. On mit 1667, au lieu de 1669, année de la mort d'Hanyvel, dont cette obligation eût semblé le payement.
Le laquais Georges avait fui le jour de la mort d'Hanyvel; mais l'autre, Lachaussée, fut arrêté, jugé. Il avoua qu'il avait empoisonné les frères Aubray par ordre de Sainte-Croix.—Il varia sur la Brinvilliers, la dit tantôt coupable et tantôt innocente.—De lui-même, au dernier moment, il commençait à dire ce qu'il savait sur Penautier. On lui ferma la bouche.
Celui-ci, inquiet, craignant d'être arrêté, achetait déjà des témoins (Acte ms. sur son commis Belleguise.) Il n'en eut pas besoin. Tous ceux qui avaient agi pour Sainte-Croix avaient disparu comme par magie. Restait la Brinvilliers. Le financier lui donna deux lettres de change pour lui faciliter la fuite. Si elle avait eu le courage de refuser et de rester, on eût arrangé son affaire. Elle partit, laissa le champ libre à sa belle-sœur, qui obtint contre elle un arrêt de mort par contumace.
Elle était réfugiée dans un couvent de Liége. Mais la belle-sœur ne lâchait pas prise. La Brinvilliers, malgré sa dévotion, dont elle édifiait le couvent, s'ennuyait fort avec ses nonnes. Elle était encore agréable, mondaine au fond, et d'esprit romanesque. Forte dans sa petite taille et de nature sanguine, elle n'était nullement insensible aux tendres impressions. Le jargon doucereux de la dévotion galante pouvait la prendre. On lui dépêcha un exempt agréable et parleur facile. On le travestit en abbé. Il s'établit à Liége, l'amusa, l'amadoua de mysticité amoureuse, et, comme elle n'était point cloîtrée, la promena hors du couvent. Là, tout à coup il se démasque. L'ami, l'amant, le directeur se révèle espion et bourreau. Il la jette dans une voiture, entourée d'archers, la ramène à Paris.
Le pis pour elle, c'est qu'on avait saisi sa confession écrite par elle-même. L'extrait que nous en avons donne l'idée d'une pièce bizarre et très-confuse. Elle y met à la suite, sur la même ligne, des crimes épouvantables et des puérilités, et aussi des choses impossibles. Elle a brûlé une maison. Elle a empoisonné son père et ses frères. Elle a été violée à cinq ans par son frère (qui en avait sept). Plus, tels menus péchés de petites filles, etc. Tout cela pêle-mêle. Elle note surtout et accentue plus fortement ce qui est contre la loi canonique et les commandements de l'Église.
Elle avait beau dire qu'elle avait écrit dans un accès de fièvre. Elle sentait qu'on ne s'arrêterait pas à son dire. Elle s'adressa à un archer et crut l'avoir gagné. Il lui donna papier et encre, et elle écrivit deux fois à Penautier d'agir pour elle. Ces lettres n'arrivèrent pas, et servirent au procès.
Elle était fort légère et se confiait à cet archer, qui la faisait parler. «Penautier, disait-il, est donc intéressé à l'affaire?—Autant que moi-même, et il doit avoir encore plus de peur. Du reste, si je parlais, il y a la moitié des gens de la ville (et de condition) qui en sont, et que je perdrais; mais je ne dirai rien.» Elle le répéta par deux fois (interrogatoire ms. de l'archer Barbier, 15 mai 1676). Il paraît, en effet, qu'outre le financier, d'autres personnes étaient intéressées à ce qu'elle n'arrivât pas à Paris. Un gentilhomme vint, tâta les archers sur la route, essaya, mais en vain, de les apprivoiser.
Elle avait fort compromis Penautier, surtout en lui écrivant de faire disparaître un nommé Martin, intendant de Sainte-Croix. Cela forçait la main au président de Lamoignon. On jasait fort, le peuple était très-animé. On dut arrêter Penautier, dans son intérêt même, pour avoir l'air d'examiner la chose et pouvoir le blanchir. Mais il n'avait pas cru qu'on en vînt là, et l'huissier le surprit déchirant une lettre et tâchant de l'avaler. Cet homme intrépide et zélé, servant ses magistrats mieux qu'ils ne voulaient l'être, le prit à la mâchoire et lui arracha les morceaux (Procès-verbal ms. de l'huissier Maison, 15 mai 1676). C'était un billet de deux lignes où on l'avertissait et on lui disait d'aviser «en ces maudites conjonctures.» Heureusement pour lui, les juges s'obstinèrent à ne comprendre rien, acceptèrent le roman qu'il donna pour explication. On fit taire les témoins, et on ne laissa parler que sur la Brinvilliers.
L'accusateur de Penautier, c'était la veuve de cet Hanyvel mort subitement en 1669, sept ans auparavant. Les témoins avaient disparu. La Brinvilliers pouvait nuire encore. Tandis que Penautier prétendait avoir peu connu Sainte-Croix, elle disait «les avoir vus mille fois ensemble.» Il était très-urgent pour Penautier (et pour d'autres aussi) que cette dangereuse langue fût expédiée. La difficulté, c'est qu'il n'y avait pas de témoins sérieux contre elle, qu'il fallait que des juges chrétiens abusassent, pour la condamner, de sa confession. Elle les tenait par deux côtés, d'une part n'avouant rien, de l'autre leur faisant craindre qu'elle n'accusât des gens considérables qui, mêlés au procès, les auraient fort embarrassés. On eut ce curieux spectacle de voir les juges émus et inquiets, cajoler l'accusée, la prier d'avouer, mais de mourir sans bruit. Que dirait-elle à la torture? On le craignait. Si on la lui donnait forte, on risquait de la faire parler tout autrement qu'on ne voudrait. Un seul moyen restait, l'attendrissement. M. de Lamoignon lui choisit de sa main un confesseur très-propre à l'attendrir, un homme médiocre d'esprit, mais sensible de cœur, d'ailleurs faible physiquement, qui se fondrait en larmes, et dont l'émotion contagieuse la gagnerait. Il le fit venir et lui dit ce qu'on voulait: qu'elle n'étendît pas le procès, ne parlât que d'elle-même.
Ce confesseur, M. Pirot, professeur de Sorbonne, tout neuf à ces tristes spectacles, et fort effrayé de la réputation de la Brinvilliers, trouva que le monstre était une petite femme aux yeux bleus, doux et beaux. Nul signe de méchanceté. Elle était adorée de ceux qui la gardaient et qui ne faisaient que pleurer. Elle montra à M. Pirot une extrême confiance, avoua tout, dit qu'elle avait fait empoisonner son père et ses frères. Elle parut navrée de sa honte, surtout pour son mari (alors hors de France). Elle lui écrivit une lettre pleine d'affection.
On ne voit pas qu'elle se repente fort.—Elle croit que «sa prédestination entraînait son arrêt,» sans doute aussi son crime. Voilà ce que le confesseur aurait dû éclaircir. Mais le pauvre docteur, on le voit, était un scolastique de peu d'esprit, de nulle pénétration. Il eût été très-important de savoir d'elle-même quel était le genre d'ascendant qu'avait exercé Sainte-Croix, quel fut ce mysticisme dont il faisait des livres. Pour mener à de tels actes une jeune femme douce et dévote, il fallut, outre la passion, une perversion de la raison, un égarement d'esprit. Les précurseurs de Molinos, qui, dès longtemps, avaient une grande action à Paris, enseignaient que le péché est l'échelle pour monter au ciel. Plus tard ses successeurs divinisèrent le meurtre. La béate Marie d'Aguada crut se sanctifier en tuant des enfants, faisant des anges. De même que les dévots étrangleurs de l'Inde, ces molinosistes tuaient pieusement. La mort morale étant leur perfection, la mort physique était pour eux une perfection supérieure, comme allégement de cette vie de misère, un doux repos de l'âme en Dieu.
Du reste, quelle qu'ait été la doctrine de Sainte-Croix, on doit avouer qu'en général le mysticisme, enseignant trop l'indifférence à la mort, à la vie, et l'indistinction des deux vies, mortelle et immortelle, peut fournir aux tentations du crime de meurtriers sophismes. Il n'est pas sans danger d'exagérer ainsi le néant d'ici-bas.
Pour revenir, la Brinvilliers, sur Penautier, fut très-discrète. Elle dit qu'elle ne le savait pas coupable (sans dire qu'elle le sût innocent). Ayant si bien parlé, elle eut le lendemain l'arrêt le plus doux qu'elle pût avoir; elle ne fut pas brûlée vive comme l'étaient les empoisonneurs, n'eut pas le poing coupé comme les parricides, mais dut être simplement décapitée avant d'être brûlée. On n'osa lui épargner la question; le public aurait dit qu'on craignait de la faire parler. Mais on la lui donna douce; en sortant elle put marcher et demanda à manger. Des gens du plus haut rang étaient venus, inquiets de ce qu'elle aurait dit. La comtesse de Soissons, entre autres (Olympe Mancini), y envoya. Puis, sachant son silence, elle vint elle-même avec des curieux de Versailles, la voir monter au tombereau. (V. la note sur le récit du confesseur.)
On assure qu'elle dit, au moment où elle montait l'échafaud: «Quoi! il n'y aura pas de grâce?... Et pourquoi, de tant de coupables, suis-je la seule que l'on fasse mourir?» Du reste, elle se résigna et mourut dans de grands sentiments de piété.
Bien des gens respirèrent après l'exécution. Dès lors, le silence était sûr. Pour Penautier, le chevalier de Grammont avait fort justement tiré l'horoscope de son procès: «Il est trop riche pour être condamné.» Il n'avait plus à craindre que les indiscrétions de la Brinvilliers n'appuyassent la veuve Hanyvel. Celle-ci s'était d'avance ôté crédit par un déplorable traité avec celui qu'elle accusait. Ruinée par la mort de son mari, chargée d'enfants, elle avait composé avec lui. Sur sa promesse de lui faire part dans les profits de sa charge, elle l'avait elle-même recommandé aux évêques. Il l'accablait d'un mot: «Vous-même m'avez alors accepté, appuyé!» Elle disait seulement: «J'étais pauvre.»
Il aurait dû, pour son honneur, ayant si peu à craindre, faire éclater son innocence au grand jour d'un jugement public en Parlement. Il préféra un procès à huis clos, obtint que l'affaire serait évoquée au Conseil. Elle y fut promptement étouffée, enterrée, et Penautier resta un saint.
Cependant le peuple obstiné soutenait que la grande affaire des poisons n'était pas éclaircie. Le Parlement faisait la sourde oreille. Une chose éclata et lui força la main: la concurrence effrontée, impudente, la bruyante rivalité de ceux qui faisaient métier du poison.
Il y avait des maisons connues d'amour et d'aventures, d'accouchement et d'avortement. Les dames qui les tenaient, obligeantes pour tous les besoins, avaient par un progrès naturel étendu leur primitive industrie de l'avortement à l'infanticide, du meurtre des enfants à celui des grandes personnes. Maris incommodes, rivaux gênants, puis concurrents de places, ennemis de cour, disparaissaient. Le métier florissait. Empoisonneuses émérites et connues, mesdames la Voisin, la Vigoureux, la Fillastre, associées à des prêtres qui jouaient la sorcellerie, avaient de grands hôtels, laquais, suisses et carrosses.
Pour savoir les choses cachées, prévoir ou obtenir la mort de ses ennemis, on s'adressait au diable et on lui disait la messe à rebours, où une femme nue servait d'autel. Des prêtres officiaient ainsi, Lesage à Paris chez la Voisin, Guibourg à Saint-Denis dans une masure. Les dupes écrivaient la demande, qu'on faisait semblant de brûler. On la gardait, on les tenait par là, on les intimidait et on les exploitait. La Fillastre possédait ainsi un billet où quatre princesses ou duchesses demandaient «si la mort du roi viendrait bientôt.» L'une d'elles, pour retirer ce dangereux écrit, s'adressa au prêtre Lesage avec instance et larmes. Ces concurrences empêchaient le secret.
À l'interrogatoire, ce furent les juges qui pâlirent. Le premier nom prononcé fut celui d'un prince (Bourbon du côté maternel), le comte de Clermont, qui aurait empoisonné son frère de concert avec la femme de ce frère, la noire Olympe Mancini. Celle-ci, avec une Polignac et autres, avait eu recours à la magie pour perdre la Vallière. Toute l'histoire des amours du roi aurait traîné au Parlement. Le 11 janvier 1680, il lui retira l'affaire, la transporta du Palais à l'Arsenal, où siégea une commission de gens du Conseil.
Cependant il ne crut pas encore la précaution suffisante. Il avertit Olympe. Elle se sauva, ainsi que Clermont. Une fois en pays étranger, elle fit croire qu'elle n'avait fui que par crainte de la Montespan. Fable évidente. Celle-ci était alors fort peu de chose. Le roi aimait Fontanges et donnait sa confiance sérieuse à madame de Maintenon.
Olympe trouva partout sa réputation établie, l'horreur du peuple, qui souvent la chassa des villes. On assure qu'à Madrid elle empoisonna la jeune reine d'Espagne, nièce de Louis XIV. Service essentiel rendu à la maison d'Autriche, et qui dut aider à la fortune du fils d'Olympe, le fameux prince Eugène.
Une autre Mancini, la sœur d'Olympe, duchesse de Bouillon, resta, et répondit avec une assurance altière, sachant bien que les juges seraient respectueux. Ensuite, cependant, elle crut sage de quitter la France.
Le duc de Luxembourg, le spirituel et vaillant bossu, fort dépravé, qui avait l'âme comme le corps, fut accusé et ne s'en alarma guère. On avait trop besoin de lui. Il passait pour le seul qui pût succéder à Turenne. On ne frappa que son intendant.
On crut donner le change au public sur la gravité de l'affaire en laissant jouer une pièce où Visé et Thomas Corneille mettaient en scène une Madame Jobin, intrigante, mais non scélérate. On la joua quarante-sept fois de novembre en mars, jusqu'à l'exécution de la Voisin. Personne n'y fut pris. On savait bien que la vraie comédie, honteusement tragique, se jouait entre les robes noires à l'Arsenal.
L'homme qui dirigeait l'affaire, la Reynie, lieutenant de police, mettait au premier plan les farces des jongleurs, revenait aux procès de sorcellerie, clos par le chancelier en 1672. Un jeune maître des requêtes osa le remarquer, dit: «Le Parlement ne reçoit pas ce genre d'accusation. Nous sommes ici pour les poisons.—Monsieur, dit la Reynie, j'ai mes ordres secrets.»
Le diable, mort et enterré, ressuscite ici à propos pour sauver les seigneurs, les prêtres. On brûla quelques misérables, la Voisin, la Vigoureux. Les autres échappèrent. Les prêtres Lesage et Guibourg (quoi qu'on ait dit) ne furent pas exécutés.
Nous entrons dans l'époque sainte où le prêtre n'est jamais coupable. Sauf tel cas, étonnamment rare, public, et de flagrant délit, le roi ne punit plus, tout est enfoui, caché. Le chef lui-même de la justice, le chancelier, expliquera plus tard qu'il n'y a point de justice pour le prêtre. Si le crime n'est pas trop public, on doit seulement le mettre hors d'état d'en faire d'autres, non le poursuivre et le punir. (Correspond. admin., II, 519.)
L'Église juge l'Église. Le prêtre, cité devant un tribunal de prêtres, celui de son évêque, peut fuir (IV, 297), ou est soustrait aux procédures publiques. Souvent aussi, l'affaire est portée au Conseil du roi. Des deux côtés, mystère, arbitraire insondable, le plus ténébreux inconnu.
Le bon et savant Mabillon, dans sa réclamation si modérée, mais d'autant plus accusatrice, n'a que trop fait connaître la justice d'Église. Elle était ou nulle ou atroce. On ne voulait que la nuit ou l'oubli. L'un, impuni, après un peu de jeûne et de pain sec, était placé au loin dans une cure de village où il recommençait. L'autre disparaissait. Dans quelque couvent éloigné où on ne savait rien de l'affaire, on exécutait l'ordre, en le descendant aux basses-fosses. Sans travail, sans lumière dans ces ténèbres immondes, il devenait comme une bête, horreur du frère convers qui lui jetait son pain par un trou.
Le monde de la Grâce, du fantasque arbitraire, qui a destitué la Loi, qui trône et qui triomphe aux dorures, aux peintures, aux glaces de la Grande galerie et leurs cent mille lumières, a pour base obscure les prisons d'État. Celles-ci, trop lumineuses encore, ont au-dessous un enfer plus profond, le noir in pace de l'Église.
Je m'étonne fort peu de voir l'horreur et la frayeur qu'éprouvait l'Angleterre pour ce système étrange. Elle frémissait de sentir autour d'elle et sous elle gronder ce monde de la nuit. Même avant la paix générale, dès que le roi eut brisé la ligue en détachant la Hollande, il se trouva redoutable pour tous. L'Angleterre le voyait venir menaçant, corrupteur, achetant Charles II et les ennemis de Charles II, gâtant et pourrissant ses lords par les Jésuites, et préparant un nouveau roi.
Trois ou quatre ans avant les premières dragonnades, vers 1677, s'organisèrent en France les nombreuses maisons où l'on jetait les filles protestantes. La plus barbare mesure de la persécution, l'enlèvement des enfants, fut révélée ainsi dans son immense extension. Nos voisins purent comprendre qu'en ce système, ce n'était pas l'État seulement, mais la famille qui était menacée. On compta bientôt une foule de ces couvents-prisons. Dans celui de Paris, sous les yeux du public, on employait toutes les séductions de la douceur. Mais les autres, au loin, furent des maisons de force pour dompter les rebelles. Les parents, sur tous les rivages d'Angleterre, abordaient éperdus, désolés pour toujours. Cela parlait assez. La pitié, la terreur, agitaient tout le peuple. Partout, dans les rues, les cafés (très-récemment créés), vous auriez rencontré des figures sombres, de petits groupes conversant à voix basse, discutant, préparant les moyens de la résistance.
«Vaine panique,» dit-on. Pourquoi vaine? On la juge telle, parce qu'elle empêcha ce qu'elle craignait. L'Angleterre fut comme un taureau que le loup vient flairer la nuit. Il frappe de la corne au hasard et frappe mal; mais ses coups fortuits, qui montrent sa force et sa fureur, donnent à penser à l'assaillant.
Grande est ici la légèreté des historiens. Ils affirment d'abord que le complot papiste fut une fable. Puis ils prouvent eux-mêmes qu'on ne peut affirmer, l'accusé principal ayant eu le temps de brûler ses papiers. Dans le seul qu'il ne brûla pas, ce Coleman, secrétaire de la duchesse d'York et des Jésuites, demande secours à la Chaise pour frapper le plus grand coup qu'ait reçu le protestantisme.
Le complot très-réel fut la trahison des deux frères, Charles II, Jacques II, qui, vingt-cinq ans durant, annulèrent l'Angleterre ou même la vendirent à la France. L'hôtel d'York, le centre des Jésuites, fut une manufacture de traîtres.
«Mais, dit-on, les Jésuites condamnés protestèrent de leur innocence.» L'accusateur Bedloe, qui meurt de maladie, jure aussi en mourant qu'il a dit vérité. Qui croirai-je? Je suis habitué, dans les procès anglais, à voir jurer ces Pères, et contre des choses prouvées. Ils jurèrent sous Élisabeth. Ils jurèrent sous Jacques Ier. Il n'en durait pas moins, pour les démentir, au milieu de Londres, le monument de la trop certaine Conspiration des poudres. (V. plus haut.)
Ici les preuves étaient moins sûres; l'Angleterre eût mieux fait de ne point les frapper. Mais elle fit très-bien de désarmer les catholiques. La funèbre et terrible procession qui exalta le peuple autour du juge assassiné, cette grande machine populaire eut un effet immense pour le salut de l'Angleterre. La lueur des flambeaux éclaira le détroit et la France jusqu'à Versailles. Elle montra l'unité d'un grand peuple, immuablement protestant.