En achevant ces mots la mère Sans-Refus prit une bouteille, versa de l'eau-de-vie dans un verre, prit son lampion de l'autre main et dit à Laure:

—A c't'heure, allons voir c'te dame, que je la soulage.

Laure la conduisit près de son amie qui s'était enveloppée de sa pelisse et attendait avec résignation qu'on vînt la secourir.

La vieille femme posa son lampion sur les gravois, dont une partie servait de siége à la comtesse Lucie de Neuville (ainsi se nommait la femme blessée); puis elle lui offrit le breuvage qu'elle avait apporté.

—Merci! merci! bonne dame, je n'ai besoin de rien, dit-elle en repoussant le verre; aidez-moi, seulement, à gagner ma voiture.

La mère Sans-Refus lampa la liqueur et mit le verre dans la poche de son tablier.

—Entrez un instant chez moi, dit-elle; vous serez mieux que dans la rue.

Laure et la mère Sans-Refus, soulevèrent la comtesse, qui fut introduite dans la boutique, éclairée seulement alors par la faible lueur qui se faisait jour à travers les carreaux de papier huilé de la cloison.

La mère Sans-Refus, qui avait replacé son lampion dans la niche pratiquée dans un mur de refend pour le recevoir, examinait avec intérêt les traits de la comtesse.

—Doux Jésus! se disait-elle... Est-elle giroffle la rupine[160], aussi giroffle que ma pauvre Nichon. Qué broquille[161], qué bride[162], qué chouette pelure sur ses endosses[163], qué chance qu'elle n'ait pas été rembroquée[164] par les fanandels[165], ils l'auraient grinchie d'autor[166], mais ils n'auront que nibergue[167], les scélérats.

La comtesse se trouvait un peu mieux et elle essayait de se lever; la mère Sans-Refus s'y opposa.

—N'grouillez pas, lui dit-elle, vous vous feriez du mal, vous êtes ici plus en sûreté que chez le curé de la paroisse; nous allons, votre amie et moi, chercher votre cocher, et puis après nous vous conduirons à votre voiture, ça n'sera pas long: au surplus soyez sans crainte, j'vas brider le boucart[168].

La mère Sans-Refus frappa sur la cloison et dit seulement ces deux mots: du maigre[169].

Cela fait, elle sortit, emmenant Laure avec elle.

Lucie demeura seule et attendit quelques instants avec résignation; cependant elle n'était pas tranquille, elle éprouvait un sentiment de terreur indéfinissable qu'augmentait encore l'aspect misérable de tout ce qui l'entourait, tout à coup le bruit confus de plusieurs voix venant de la pièce formée par la cloison, frappa son oreille, elle réunit toutes ses forces pour s'en approcher, puis se cachant, se blottissant, pour ainsi dire, derrière l'espèce de comptoir près duquel l'avait fait asseoir sa singulière hôtesse, et retenant son haleine, émue, tremblante, elle écouta!...

Les individus cachés par la cloison, parlaient à voix basse, Lucie ne pouvait donc saisir que quelques-unes de leurs paroles, qui, du reste, ne disaient rien à son imagination, c'était un mélange confus de mots hétéroclites, de locutions vicieuses entremêlées d'horribles blasphèmes.

De plus en plus épouvantée, Lucie comprit enfin l'affreuse position dans laquelle elle se trouvait placée, à chaque instant elle s'attendait à devenir victime des hommes qu'elle entendait dans la pièce voisine; en ce moment la porte pratiquée dans la cloison s'ouvrit; Lucie se crut perdue; elle eut cependant assez de présence d'esprit pour conserver sa position, un homme vint allumer sa pipe au lampion que la mère Sans-Refus avait replacé dans sa niche, tout en répondant à un individu resté dans l'arrière salle:

—Foi de Coco Desbraises! dit-il, si elle me fait des traits, je lui faucherai le colas[170].

Lucie, sans bien comprendre le sens de ces paroles, devina cependant, à l'accent de celui qui venait de les prononcer, qu'elles renfermaient une horrible menace, elle fit un léger mouvement, l'homme tourna la tête vers le comptoir comme s'il avait entendu quelque bruit, et, à la lueur du papier enflammé avec lequel il avait allumé sa pipe, et qu'il avait jeté sur le sol, ayant éclairé la place où se tenait Lucie, elle vit distinctement, sous le comptoir derrière lequel elle s'était accroupie, le cadavre d'un homme jeune encore, enveloppé seulement d'une mauvaise serpillière: l'homme attendit un instant, puis il entra dans la salle en disant:

—Allons, mes bijoux, un glacis d'eau d'aff[171].

Une sueur froide, dont les gouttes abondantes ruisselaient sur son visage, inonda le corps de Lucie, tout son sang reflua vers son cœur; mais puisant du courage dans l'excès même du péril, elle ne perdit pas totalement l'usage de ses sens; à chaque instant cependant elle croyait entendre sonner sa dernière heure, les minutes lui paraissaient des siècles, mille affreuses images traversaient son imagination; pourquoi l'avait-on enfermée? pourquoi avait-on emmené sa compagne? elle allait être volée, assassinée peut-être; enfin sa terreur devint si grande, qu'elle allait crier pour implorer du secours, lorsque le bruit de la clé tournant dans la serrure, la rappela à elle. Voulant savoir si enfin c'était son amie et la vieille femme, elle leva la tête, et à la faible lueur du réverbère à laquelle donnait passage la porte qui était demeurée entr'ouverte, elle aperçut un homme sur le seuil, c'était celui auquel nous avons entendu la mère Sans-Refus donner le nom de Rupin; sa main droite était appuyée sur la clé restée dans la serrure, dans l'autre il tenait un rouleau de ces petits cordages dont se servent habituellement les mariniers; il restait immobile sur le seuil, comme s'il attendait l'arrivée de quelqu'un.

Le son de plusieurs voix et le bruit d'une voiture vinrent fort à propos ranimer quelque peu le courage de Lucie, que tant d'émotions avaient brisée; elle fit un mouvement involontaire, l'attention de l'homme fut éveillée; il se retourna, et ses regards se dirigèrent vers la place occupée par Lucie; la blancheur de ses vêtements et le feu de ses diamants, qui brillaient dans l'ombre, la trahirent.

Rupin s'approcha d'elle vivement, il lui saisit les deux mains en s'écriant: «Tron de l'air, qu'elle est chouette la menesse[172], c'est du fruit nouveau que d'allumer une calège de la haute dans le tapis de la mère Sans-Refus[173]. N'ayez pas peur, belle étrangère, nous connaissons les manières qu'il faut employer avec les calèges[174]; vous serez traitée avec égards et politesse.

—De grâce, laissez-moi sortir d'ici, lui répondit Lucie, laissez-moi sortir, je vous en supplie.

—Oui, tu sortiras, bel ange, mais avant de sortir, il faudra payer le passage, allons, embrasse-moi. Et, joignant le geste aux paroles, il saisit Lucie par la taille.

La jeune femme jeta un cri perçant, la porte du repaire intérieur s'ouvrit et la boutique se trouva tout à coup encombrée par une foule d'individus, porteurs de sinistres physionomies, l'un d'eux, qui tenait une chandelle à la main, s'approcha de Lucie, et déjà il allongeait la main pour saisir son collier.

Rupin le repoussa brusquement, et changeant subitement de ton et de langage:

—Oh! pardonnez-moi, madame, dit-il à Lucie, mais par quel hasard une femme de votre monde se trouve-t-elle à cette heure dans un pareil lieu?

Lucie n'eut pas le temps de lui répondre; Laure et la mère Sans-Refus entraient à ce moment dans la boutique, suivies de plusieurs individus attirés par ses cris; l'un d'eux voulut saisir Rupin, mais celui-ci, doué d'une vigueur peu commune, se débarrassa facilement de son agresseur qui alla tomber sur le comptoir; le choc fut si rude, que les verres, les bouteilles et les mesures d'étain tombèrent sur le sol avec un bruit épouvantable.

La mère Sans-Refus entendit dans le lointain le bruit des pas mesurés d'une patrouille.

Enquillez à la planque, la sime aboule icigo[175], s'écria-t-elle.

Rupin et les autres malfaiteurs disparurent par l'arrière-salle, et il ne restait plus dans la boutique, lorsque la patrouille arriva, que les curieux attirés par le bruit.

Lucie, soutenue et guidée par Laure, avait profité du trouble pour s'esquiver et rejoindre la voiture qui les avait amenées, elle donna cependant sa bourse à la mère Sans-Refus, dont l'étrange et dangereuse hospitalité fut généreusement payée.

Une demi-heure après, cette scène, qui avait duré moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour essayer de la décrire, Lucie et Laure rentraient chez elles.

III.—Les voleurs aristocratiques.

La haute pègre[176] est une association d'hommes qui, dans la guerre qu'ils font à la société, se sont donné l'un à l'autre des preuves de dévouement et de capacité, qui exercent depuis déjà longtemps, qui ont inventé ou pratiqué avec succès un genre quelconque de vol; le pègre de la haute[177] fera voler, mais il ne volera pas lui-même un objet d'une importance minime, il croirait compromette sa dignité d'homme capable; il ne fait que des affaires importantes, et méprise ceux qui volent des bagatelles; ceux-là, il les domine.

A une époque qui n'est pas éloignée, les pègres de la haute avaient leurs lois, lois qui n'étaient écrites dans aucun code, mais qui, cependant, étaient plus exactement observées que la plupart de celles qui régissent notre ordre social; ces lois sont maintenant tombées en désuétude, mais encore aujourd'hui le pègre de la haute, qui n'a pas trahi ses camarades au moment du danger, n'est pas abandonné par eux lorsqu'à son tour il se trouve dans la peine[178]; il reçoit des secours en prison, au bagne, et quelquefois même au pied de l'échafaud.

On rencontre partout le pègre de la haute, au Coq hardi[179] et à la Maison dorée, au bal Chicard[180] et au balcon du théâtre italien; qu'il soit vêtu d'un costume élégant, d'une veste ronde, ou seulement d'une blouse, il porte convenablement le costume que les nécessités du moment l'ont forcé d'adopter; il sait prendre toutes les formes et parler tous les langages; celui de la bonne compagnie lui est aussi familier que celui des bagnes et des prisons.

Le pègre de la haute aime son métier et les émotions qu'il procure, et une qualité qu'on ne peut lui refuser est celle d'excellent jurisconsulte; aussi il ne procède pour ainsi dire que le code à la main, et s'il a adopté un genre particulier de vol, il acquiert bientôt une telle habileté, qu'il peut en quelque sorte exercer impunément; cela est si vrai que ce n'est qu'à des circonstances imprévues on des délations qu'on a dû l'arrestation de ceux d'entre eux qui ont comparu devant les tribunaux.

Plusieurs nuances distinguent entre eux les pègres de la haute: la plus facile à saisir est celle qui sépare les voleurs parisiens des voleurs provinciaux; les premiers n'adoptent guère que les genres qui demandent de l'adresse et de la subtilité, la tire[181], la détourne[182]; les seconds, au contraire, moins adroits, mais plus audacieux, seront caroubleurs[183], vanterniers[184] ou roulottiers[185]. Mais il existe des organisations encyclopédiques, aussi les grands hommes de la corporation exercent-ils indifféremment tous les genres, rien ne leur paraît difficile; ils ne reculent devant quoi que ce soit. Souvent même leur tête est l'enjeu de la partie qu'ils jouent contre la société.

Introduisons maintenant le lecteur dans un cabinet de travail qui fait partie d'un joli petit hôtel du faubourg Saint-Honoré; les tentures et les rideaux sont de couleur sombre, mais ornés d'embrasses et de crépines d'argent; sur les murs sont attachés quelques tableaux de nos premiers maîtres, la cheminée en marbre griotte d'Italie, sur laquelle on a placé une pendule formée d'un seul bloc de marbre noir et deux coupes délicieusement ciselées, est surmontée d'une immense glace, encadrée seulement d'une étroite baguette de cuivre argenté. Les meubles en palissandre sont ornés d'incrustations en argent; sur les rayons d'une élégante bibliothèque sont rangés, richement reliés, les meilleurs ouvrages de notre littérature; en un mot, le goût le plus sévère a procédé à l'ameublement et à la décoration de cette pièce.

Devant un bureau à cylindre, couvert de papiers, de journaux, de brochures et de ces mille superfluités qui sont indispensables pour constituer un luxe bien entendu, est assis un homme enveloppé dans une élégante robe de chambre; il tient entre ses mains un petit carnet d'écaille, enrichi d'incrustations en or, qu'il examine avec beaucoup d'attention.

A quelque distance, assis sur un fauteuil à la Voltaire, avec tout le laisser aller d'un ami intime, est un homme plus âgé que celui dont nous venons de parler, cependant le sans façon de ses manières peut paraître quelque peu extraordinaire, car son costume noir des pieds à la tête, sa culotte courte, ses bas de soie, ses souliers à petites boucles d'or annoncent sinon un domestique, du moins un subalterne.

L'homme placé devant le bureau est monsieur le marquis de Pourrières, auditeur au conseil d'Etat et chevalier de l'ordre royal de la Légion d'honneur. Cependant cet homme ne nous est pas inconnu, nous l'avons rencontré chez la mère Sans-Refus, donnant sous le nom de Rupin des instructions à une bande de malfaiteurs.

Un moment, lecteur; quel que soit votre étonnement, ne criez pas encore à l'invraisemblance, on ne rencontre pas, il est vrai, des grands seigneurs dans les bouges infâmes du Paris moderne, à moins qu'ils n'y soient allés pour y étudier des mœurs exceptionnelles; mais souvent il arrive que les habitants de ces bouges quittent tout à coup leur place pour prendre celle des grands seigneurs sans que cependant ils renoncent à cultiver leur ancienne industrie.

C'est un fait fâcheux, mais il existe. Il y a dans le meilleur monde, dans la plus haute société, des hommes sortis des bagnes et des prisons du royaume; à chaque pas que vous faites dans un salon vous pouvez être coudoyé par un escroc, un voleur, un assassin même. Un ancien forçat, qui certes avait bien mérité la peine à laquelle il avait été condamné, Guy de Chambreuil, était, en 1815, directeur général des haras de France et chef de la police du château. Qui ne se rappelle le fameux Cognard, qui sous le nom du comte de Pontis de Sainte-Hélène, était parvenu à se faire nommer colonel de la légion de la Seine[186].

M. le marquis de Pourrières, auditeur au conseil d'Etat et chevalier de la Légion d'honneur, malgré son hôtel, ses équipages sortis des ateliers du carrossier à la mode, ses magnifiques attelages, son nom, sa place et ses décorations qui lui faisaient ouvrir à deux battants les plus aristocratiques demeures, n'était rien autre chose qu'un des membres les plus distingués de la haute pègre.

Il tenait toujours à la main le petit carnet d'écaille.

—Comprends-tu cela, toi, dit-il à son compagnon; rencontrer une comtesse chez la mère Sans-Refus, une vraie comtesse, vrai Dieu!

—Une vraie comtesse! une vraie comtesse! c'est possible, mais le contraire aussi est possible, tout ce qui reluit n'est pas or, nous sommes nous-mêmes une preuve de la vérité de ce vieux proverbe.

—Mais butor! ne t'ai-je pas fait connaître l'événement qui avait amené là cette femme.

—Tu viens de me parler d'une chute, c'est vrai, mais peux-tu me dire ce que cette comtesse était venue chercher à plus de minuit dans la rue de la Tannerie?

—Non, je sais seulement que cette femme est très-capable d'inspirer une violente passion à un honnête homme; au reste, je me suis trouvé là à propos pour empêcher Délicat de lui faire un mauvais parti, l'éclat de ses diamants avait ébloui le misérable.

—Mais ce que tu as fait n'est pas très-adroit; si vraiment ces diamants étaient aussi beaux que tu le dis, c'est une bonne occasion de perdue, et tous les jours elles deviennent plus rares...

—Mais, maître sot, ne savez-vous pas que la mère Sans-Refus que nous devons ménager, car nous trouverions difficilement un tapis plus commode que le sien, ne veut pas que l'on répande du raisinet[187] chez elle; et puis la bonne femme s'était éprise de cette belle comtesse qui, à ce qu'elle prétend, ressemble à sa fille.

—Est-ce vrai?

—Il y a quelque chose.

—En ce cas, tu dois en être amoureux; c'est ce qui t'arrive chaque fois que tu rencontres une femme qui de près ou de loin ressemble à la petite Nichon.

—Tu sais, mon cher Roman, que les plaisirs ne me font jamais négliger les affaires.

—Est-ce que vraiment tu as l'intention de revoir cette femme?

—Sans doute.

—Mais elle te reconnaîtra!

—Je le crois.

—Elle jasera.

—Qu'est-ce que cela me fait; crois-tu qu'il me sera difficile de justifier à ses yeux ma présence chez la mère Sans-Refus et mon déguisement; autrefois les grands seigneurs allaient aux Porcherons et chez Ramponneau; ils peuvent bien maintenant aller dans les mauvais lieux, c'est tout simple; mais comme il faut avant tout donner à la belle comtesse une bonne opinion de ma personne, je vais lui faire remettre ce carnet dans lequel j'ai trouvé ses cartes et ces deux billets de mille francs.

Le marquis, qui tout en conversant avec Roman, avait écrit quelques mots sur une feuille de papier ambré et timbré à ses armes, mit le carnet, les deux billets de banque et sa lettre sous enveloppe, puis il sonna; un domestique vêtu d'une élégante livrée se présenta.

—Rendez-vous, lui dit-il, chez madame la comtesse de Neuville, vous lui ferez remettre ceci; si l'on vous interroge, vous ne répondrez rien, vous ne direz même pas à qui vous appartenez.

Le domestique s'inclina et sortit.

Roman soupira lorsqu'il fut dehors; la restitution de ces deux billets de mille francs lui paraissait une chose monstrueuse.

Le marquis de Pourrières et Roman continuaient la conversation dont nous venons de donner le commencement, lorsque l'on annonça le vicomte de Lussan.

—Faites entrer, s'écria le marquis, Richard ne pouvait arriver plus à propos, ajouta-t-il en s'adressant à Roman.

Le vicomte de Lussan était un beau jeune homme, d'une taille de beaucoup au-dessus de la moyenne, mais que faisait excuser l'extrême aisance et la grâce parfaite de ses manières.

—Bonjour, marquis, dit-il en saluant de Pourrières avec une politesse tout à fait aristocratique: vous le voyez, je suis exact; je vous apporte votre part et celle de votre fidèle Achate, ajouta-t-il en souriant gracieusement à Roman.

—Y a-t-il gras[188]? répondit celui-ci.

—Vraiment, mon cher Roman, s'écria le vicomte de Lussan, vous êtes insupportable; ne pouvez-vous, lorsque nous sommes entre nous, employer le langage des honnêtes gens; je ne sais si vous êtes comme moi, Marquis, mais je ne puis entendre prononcer un mot d'argot sans me sentir les nerfs agacés.

—Allons, cher vicomte, ne faites pas la guerre à ce pauvre Roman et parlons d'affaires. Que nous apportez-vous?

—Deux mille francs pour vous et Roman.

—Ce n'est guère, dit celui-ci.

La moisson au bal de l'Opéra n'a pas été aussi bonne que nous l'espérions, Maladetta et Lion ne se sont pas trouvés à leur poste.

—Cela m'étonne, dit encore Roman, Maladetta et Lion sont ordinairement très-exacts.

—Leur absence nous a été très-préjudiciable; Robert et Cadet-Vincent ont été assez heureux; ils ont dévalisé complètement la boutique d'un petit orfévre de la rue Pastourelle; les deux enfants et Lasaline ont rapporté quelques manteaux; on a retiré du tout six mille francs, le tiers pour vous et Roman, mille francs pour moi, le reste a été partagé entre les autres.

—Les charrieurs à la mécanique et les autres ont-ils rapporté quelque chose?

—Ils ne sont pas sortis. Vraiment, marquis, vous devriez nous débarrasser de cette canaille.

—Pourquoi? ce sont des gens intrépides qui se contentent de peu et qui seront très-utiles si l'occasion de les employer se présente. Mais parlons d'autre chose. Vous connaissez sans doute, vous qui êtes reçu dans la bonne compagnie, madame la comtesse de Neuville?

—Je suis de toutes ses réunions.

—Ainsi vous pouvez me présenter chez elle.

—Non pas chez elle, cher marquis, mais chez la marquise de Villerbanne, tante de son mari; mais, permettez... pour quelles raisons désirez-vous être présenté à madame de Neuville?

—Cette comtesse ressemble à la Nichon, dit Roman... Et Pourrières qui l'a vue par hasard est devenu amoureux d'elle.

—Diable, diable, mais c'est que moi aussi je suis presque amoureux de madame de Neuville et je ne sais si je dois donner à de Pourrières des armes pour me combattre.

—Comment, vicomte, vous me craignez!

—Oh! ce n'est pas sans peine que je ferai ce que vous désirez.

—Allons donc, mon cher de Lussan, nous agirons chacun de notre côté, le plus heureux ou le plus adroit réussira; mais comme vous êtes plus jeune et beaucoup plus joli garçon que moi, toutes les chances sont en votre faveur.

—Je le souhaite, cher marquis... Au reste, ce que vous désirez sera fait.

Roman, qui depuis quelques instants lisait un journal qu'il avait pris sur le bureau du marquis, jeta tout à coup un cri de surprise:

—Qu'y a-t-il donc? demandèrent en même temps de Pourrières et de Lussan.

—Je ne suis plus étonné de ce que Maladetta et Lion ne se sont pas trouvés à leur poste! dit Roman... Ils sont morts.

—Morts! s'écria de Lussan.

—Oui, morts! ajouta Roman, tout ce qu'il y a de plus mort, écoutez ceci:

«Paris, 10 février 1839.

»Une jeune femme douée de la plus agréable physionomie, habitait avec un jeune homme, un modeste logement de la rue des Lions Saint-Paul. Depuis quelque temps, cette jeune femme qui s'était d'abord fait remarquer par sa pétulance et sa vive gaieté, était triste, et souvent ses voisines remarquèrent le matin l'extrême pâleur de son visage et la trace de larmes répandues, sans doute, pendant la nuit.

»Elle ne répondit jamais aux questions obligeantes qui lui furent adressées. On sut cependant bientôt, que le jeune homme avec lequel elle vivait la maltraitait d'une manière horrible.

»Hier, dans la matinée, elle eut avec lui une violente altercation durant laquelle une voisine, qui, attirée par le bruit, s'était approchée de sa porte, entendit distinctement le jeune homme prononcer ces mots: Je ne changerai pas de conduite pour te plaire.» Cette voisine ne put en entendre davantage. La porte de l'appartement dans lequel se trouvaient les deux jeunes gens, fut ouverte avec précipitation et le jeune homme sortit en disant: «Ne m'attends pas cette nuit, je vais au bal de l'Opéra.»

»Sur les neuf heures du soir, un homme que l'on croit être un ouvrier serrurier, qui portait sur l'épaule cette trousse que l'on nomme communément le sac en ville, et qui tenait à la main un marteau, vint demander dans la maison une demoiselle Elisabeth Neveux. La portière répondit que ce nom lui était inconnu, mais l'ouvrier dépeignit si exactement la physionomie, les allures, le costume habituel de la personne à laquelle il donnait le nom d'Elisabeth Neveux, que la portière l'envoya chez la jeune femme dont nous parlons, qui n'était connue dans la maison que sous le nom de madame Lion.

»L'ouvrier était chez elle depuis environ une heure et demie, lorsque le sieur Lion rentra, accompagné d'un jeune Italien nommé Maladetta, qui venait souvent le voir. Ces jeunes gens n'étaient pas ivres, mais on pouvait sans peine s'apercevoir qu'ils avaient copieusement dîné.

»Quelques instants après, on entendit dans l'appartement du sieur Lion, le bruit des sanglots de la jeune femme, puis des cris perçants. Les voisins accouraient, lorsqu'un homme, l'ouvrier qui était venu demander la dame Lion sous le nom d'Elisabeth Neveux, descendit l'escalier renversant tout ceux qui voulurent s'opposer à son passage et prit la fuite.

»Un horrible spectacle vint épouvanter les regards des premières personnes qui entrèrent dans l'appartement du sieur Lion, les deux hommes que moins d'une demi-heure auparavant, on avait vus pleins de vie et de santé, étaient étendus sur le carreau, morts tous deux et horriblement défigurés par les effroyables blessures qu'ils avaient reçues.

»La justice a été immédiatement avertie et un substitut de monsieur le procureur du roi s'est rendu sur les lieux, accompagné d'un juge d'instruction.

»La jeune femme a été mise sous la main de la justice; cependant les circonstances qui paraissent avoir accompagné cet abominable assassinat ne sont pas de nature à démontrer d'une manière positive sa culpabilité; cependant, lorsqu'on lui a demandé si elle connaissait l'auteur du crime, elle a positivement refusé de donner son nom, bien qu'il soit certain qu'il ne lui est pas inconnu.

»Une circonstance imprévue est venue augmenter les ténèbres qui enveloppaient déjà ce tragique événement. Dans une armoire cachée derrière un secrétaire, on a découvert une énorme quantité de montres, de tabatières, de bijoux de toute espèce. Faut-il conclure de cette découverte, que les deux victimes appartenaient à cette catégorie de voleurs, qu'en termes de police on nomme tireurs ou fourlineurs, ou bien étaient-ils des recéleurs? C'est ce que l'instruction décidera.

»L'assassin a laissé sur le théâtre du crime, l'instrument qui lui a servi pour le commettre; c'est un de ces forts marteaux dont se servent habituellement les ouvriers serruriers. On a aussi trouvé son sac, dans lequel sont ses outils.»

—Il ne reste plus, dit Roman, interrompant sa lecture, que de Pourrières et Lussan avaient écoutée avec beaucoup d'attention, que le commentaire obligé du journaliste.

«Ce crime commis avec tant d'audace, à dix heures et demie du soir, au centre d'un quartier populeux, est venu tout à coup jeter l'épouvante dans la population. Chacun se demande à quoi sert une police, etc., etc.»

—Ce n'est point un escarpe[189] qui a réglé le compte de nos amis, dit Roman, lorsqu'il eut achevé la lecture du journal.

—Je ne regrette pas ces deux individus, répondit de Lussan, les nécessités de notre industrie me forçaient de me trouver souvent avec eux, et je vous assure, cher marquis, que cela me faisait beaucoup souffrir, c'étaient des hommes sans éducation qui n'avaient nulle élégance dans les manières. Je m'étais cependant intéressé à Lion, je l'avais conduit chez mon tailleur, un véritable artiste, peines perdues, mon cher.

—C'étaient de braves garçons, ajouta de Pourrières. Mais, après tout, j'aime mieux les savoir morts qu'arrêtés; c'est beaucoup plus sûr. Les morts sont discrets.

La conversation continua quelques instants encore, puis de Lussan quitta de Pourrières et Roman, après avoir salué le marquis et son ami avec cette grâce et cette urbanité, apanage ordinaire d'un gentilhomme de bonne maison.

IV.—La comtesse de Neuville

Madame de Neuville et Laure de Beaumont, son amie, habitaient rue Saint-Lazare, près celle Larochefoucault, une de ces anciennes et vastes demeures qui ne ressemblent en rien aux constructions de notre époque, auxquelles une main parcimonieuse paraît avoir mesuré l'air et l'espace. Le comte de Neuville, gentilhomme de bonne souche, était, au moment où commence cette histoire, colonel au corps royal d'état-major, et tous ses grades avaient été acquis sur le champ de bataille, toutes les décorations qui brillaient sur sa poitrine, avaient été le prix du sang ou d'une action d'éclat, ce qui n'est pas commun par le temps qui court.

Le comte de Neuville était doué de cette franchise de cœur, apanage ordinaire des hommes qui ont longtemps vécu dans les camps; et les seuls défauts qu'il eût été possible de lui reprocher avec quelque apparence de raison, étaient une extrême susceptibilité et une certaine violence de caractère qui seraient passées inaperçues chez tout autre individu, mais que faisaient remarquer son âge et sa position dans le monde.

Comme on le pense bien, Lucie, en épousant le comte de Neuville, n'avait pas contracté un mariage d'inclination; mais comme elle n'était, avant son mariage, jamais sortie du pensionnat dans lequel elle avait été élevée, elle avait accepté sans éprouver le moindre chagrin un homme que des qualités estimables et un extérieur qui, sans être séduisant, n'était pas dépourvu d'un certain charme, recommandaient suffisamment.

Grâce aux soins éclairés des personnes qui avaient fait son éducation, elle n'avait pas lu les productions échevelées des femmes incomprises de notre époque; aussi elle avait envisagé sa position sans répugnance, et les bonnes qualités de son époux aidant, elle en était venue à éprouver pour lui cet attachement calme et réfléchi qui dure souvent plus longtemps que l'amour, et presque toujours conduit au port après une vie parfaitement heureuse, lorsque des événements imprévus ne viennent pas déranger le cours ordinaire de l'existence.

La comtesse Lucie de Neuville était une très-jeune et très-jolie femme, quelque peu capricieuse, assez volontaire, mais bonne, spirituelle, douée en un mot de cette générosité grande, et de cette parfaite distinction qui paraissent n'appartenir qu'à de certaines individualités.

Lucie avait perdu son père quelques mois après son mariage; son frère aîné, élevé loin d'elle, avait été tué en Afrique lorsqu'elle n'était encore qu'une enfant; son mari était donc le seul homme au monde dont la protection lui fût acquise.

Laure de Beaumont était orpheline, mais un oncle maternel qui habitait une contrée éloignée s'intéressait à elle, et à la fin de chaque semestre faisait tenir à la maîtresse du pensionnat dans lequel elle avait été élevée avec madame de Neuville, une somme assez considérable pour lui assurer tous les soins et tous les égards imaginables.

Lorsque Lucie eut épousé le comte de Neuville, désirant ne pas être séparée de Laure qu'elle aimait et dont elle était aimée, elle avait voulu qu'elle vînt habiter son hôtel et en avait fait son amie et sa compagne de tous les instants.

L'oncle de Laure, dont le comte de Neuville avait sollicité le consentement, avait approuvé cet arrangement, qui permettait à sa nièce de quitter son pensionnat et lui donnait dans le monde une position convenable.

Laure avait dix-huit ans: c'était une blonde charmante, rien n'était plus séduisant que la gracieuse désinvolture de ses mouvements; le bleu azuré de ses yeux faisait excuser la pâleur de son visage, et ses traits, empreints de cette distinction, apanage ordinaire des races privilégiées, décelaient une belle âme; on ne pouvait l'entendre sans éprouver une douce émotion; en un mot, cette jeune fille paraissait être la réalisation d'un de ces rêves qui viennent quelquefois caresser notre imagination lorsque nous avons vingt ans, rêves dorés dont nous conservons toujours le souvenir.

Voilà quelles étaient les deux femmes que nous avons rencontrées chez la mère Sans-Refus. Nous devons maintenant faire connaître à nos lecteurs l'événement qui avait conduit madame de Neuville et sa compagne dans cet ignoble lieu.

Monsieur de Neuville, que le ministre de la guerre avait nommé chef de l'état-major d'une division employée en Algérie, était parti quelques jours auparavant pour se rendre à son poste. Ce départ avait beaucoup contrarié sa jeune épouse, qui redoutait pour lui les dangers qu'il allait courir; mais le colonel, en partant, l'avait rassurée autant du moins que cela lui avait été possible, et ne voulant pas que son absence, pendant la saison des bals et des réunions, privât la jeune femme des plaisirs que sans doute elle avait espérés, il lui avait fait promettre qu'elle irait dans le monde, il lui avait surtout recommandé de ne pas négliger une de ses parentes, la marquise de Villerbanne.

Les salons de la marquise de Villerbanne, qui habitait un des hôtels de la place Royale, étaient un terrain neutre sur lequel se rencontraient tous les hommes distingués de la société parisienne; gentilshommes, artistes, militaires, littérateurs ou diplomates y étaient bien reçus, lorsque des qualités personnelles les rendaient dignes de la position qu'ils occupaient dans le monde; aussi ces réunions étaient-elles brillantes, animées, et, ce qui est rare, on ne s'y ennuyait jamais.

Madame de Neuville et Laure, belles toutes deux d'une beauté différente, toutes deux jeunes et pleines de grâces, étaient les reines de ce salon, dans lequel cependant il n'était pas rare de rencontrer de très-jeunes, très-jolies et très-aimables femmes.

Quelle est la femme; quelque dose de sagesse qu'on lui suppose, qui n'est pas flattée d'être l'objet des hommages empressés d'une foule d'hommes distingués, surtout lorsque ces hommages peuvent paraître désintéressés et provoqués seulement par une admiration vivement sentie.

On ne sera donc pas étonné lorsque nous dirons que toutes les recommandations que monsieur de Neuville avait faites à sa femme, celle de ne pas négliger madame de Villerbanne était la plus exactement observée.

Madame de Neuville et Laure, après avoir donné à leur toilette ce soin consciencieux que de jolies femmes ne négligent jamais, et qui doit ajouter une nouvelle force à la puissance de leurs attraits, attendaient dans le salon que les chevaux fussent attelés au coupé, lorsque Paolo entra.

Paolo avait trente-cinq ans, il était depuis six ans au service du baron de Noirmont, père de madame de Neuville, lors du mariage de celle-ci. C'était un savoisien dont plusieurs années de séjour à Paris n'avaient pas changé les mœurs primitives, bon, franc, loyal, plein de dévouement, type de ces domestiques que l'on ne rencontre maintenant que dans les romans ou dans les opéras-comiques, il se croyait un des membres de la famille qu'il servait, il respectait monsieur de Neuville, il aimait sa jeune maîtresse.

Il était entré dans le salon pour annoncer que les chevaux allaient être prêts dans quelques minutes, cela fait il resta, Lucie devina qu'il avait quelque chose à lui dire.

—Vous avez quelque chose à me dire, Paolo, lui dit-elle en accompagnant ces paroles du plus gracieux sourire.

—C'est vrai, madame la comtesse, mais je ne sais si je dois...

—Allons, ne craignez rien et expliquez-vous.

—Paolo sortit une lettre de la poche de son gilet: On m'a prié de vous remettre cette lettre, mais elle vient d'une personne à laquelle monsieur le comte a fait défendre la porte de l'hôtel, à mademoiselle de Mirbel et je n'ose...

—Une lettre d'Eugénie, dit Lucie, après ce qui s'est passé.

—Cette lettre vient de m'être remise par une vieille femme en guenilles, mademoiselle de Mirbel est, à ce qu'elle assure, très-malade et très-malheureuse, j'ai pensé que madame la comtesse... Les yeux du bon serviteur étaient pleins de larmes, madame de Neuville vit qu'il n'osait pas lui dire tout ce qu'il savait.

—Vous avez bien fait, Paolo, lui dit-elle, donnez-moi la lettre de mademoiselle de Mirbel, laissez-nous maintenant, je sonnerai si j'ai besoin de vous.

—Tu n'as pas oublié Eugénie de Mirbel, dit madame de Neuville après avoir parcouru la lettre qu'elle avait décachetée.

—Eugénie de Mirbel, répondit Laure, une jolie brune qui est entrée dans le monde quelques mois après mon arrivée au pensionnat.

—Oui, je sais maintenant pourquoi monsieur de Neuville m'a défendu de la recevoir, ah! les hommes ont bien peu d'indulgence pour les fautes qu'ils nous font commettre, écoute ceci:

«Avez-vous oublié, celle qui fut votre amie lorsqu'elle était rieuse et innocente jeune fille? je ne le crois pas. S'il en est ainsi, si vous avez conservé le souvenir de la pauvre Eugénie de Mirbel, au nom de tout ce que avez de plus cher au monde, je vous en supplie, venez à mon secours, ou plutôt venez au secours de mon enfant. Il faut, Lucie que je sois bien misérable pour oser vous écrire après ce qui s'est passé, si j'étais seule à souffrir, si je n'avais pas à côté de moi, sur le grabat que je ne dois plus quitter, une faible et innocente créature, qui elle aussi va mourir si personne ne vient la secourir, j'aurais eu assez de courage pour quitter la vie sans presser une main amie, sans rencontrer pour m'aider à mourir, un regard affectueux; mais je suis mère! Lucie, puissiez-vous ne jamais connaître les horribles souffrances d'une mère qui ne peut rien faire pour son enfant, qui va mourir à côté d'elle de froid et de faim. De froid et de faim, Lucie! Si vous craignez de désobéir à monsieur de Neuville, lisez-lui ma lettre, mettez-vous à genoux devant lui, dites-lui que l'on pardonne beaucoup à ceux qui vont mourir, et il vous laissera venir, mais au nom du ciel, au nom de votre respectable père qui était l'ami du mien, hâtez-vous; mes seins sont desséchés, ma pauvre petite fille pleure et je n'ai pas seulement un sou, un sou! pour lui acheter un peu de lait.»

—Partons de suite, Lucie, dit Laure lorsque madame de Neuville eut achevé la lecture de cette lettre; partons de suite, si M. de Neuville était ici, il viendrait avec nous, j'en suis sûre.

—Oh! oui, répondit Lucie, M. de Neuville m'a défendu de voir Eugénie, et il avait raison, mais elle n'était pas malheureuse alors.

Lucie et Laure jetèrent une pelisse sur leurs épaules puis madame de Neuville sonna, ce fut Paolo qui se présenta.

—Vous allez me chercher un fiacre sur la place la plus voisine, vous le conduirez près de la petite porte du jardin, rue Larochefoucault, où vous m'attendrez, lui dit-elle.

Bien qu'elle n'eût pas l'intention de cacher à son mari la démarche qu'elle allait faire, madame de Neuville croyait devoir se servir d'une voiture de place, afin de ne pas se trouver, pour ainsi dire, obligée de déduire à ses gens, les raisons qui l'engageaient à visiter une personne qui demeurait dans la rue de la Tannerie, au lieu d'aller passer la soirée chez madame de Villerbanne.

La soirée était déjà avancée, lorsque Lucie et Laure montèrent en voiture après avoir traversé le vaste jardin de l'hôtel.

—Cette pauvre Eugénie, disait madame de Neuville en montant en voiture, il faut qu'elle soit bien malheureuse, pour s'être déterminée à m'écrire une lettre semblable à celle que je viens de recevoir; oh! mon amie, combien nous devons nous trouver heureuses, si nous comparons notre sort à celui de la pauvre Eugénie de Mirbel.

La comtesse ne dit plus rien pendant tout le temps que le fiacre mit à franchir l'espace qui sépare la rue Saint-Lazare de la rue de la Tannerie; le sort malheureux de son ancienne amie paraissait l'affecter vivement, et Laure, sur laquelle la tristesse qui assombrissait ses traits paraissait réagir, n'osait troubler ses réflexions.

On démolissait en ce moment, dans la rue de la Tannerie, les vieilles masures qui ont fait place aux constructions nouvelles, qui avoisinent maintenant la place de l'hôtel de ville; la rue, déjà étroite, était encombrée de gravois, qui la rendait impraticable aux voitures, aussi avait-elle été barrée; les deux femmes avaient donc été forcées de laisser le fiacre qui les avait amenées au coin de la rue Planche-Mibray.

Elles trouvèrent sans difficulté la demeure d'Eugénie de Mirbel, la pauvre fille n'avait pas fait une peinture exagérée de son affreuse misère, dont l'aspect navra le cœur de madame de Neuville.

Les murs de la mansarde qu'elle habitait étaient nus, et le vent s'y frayait un passage, malgré les tampons de chiffons avec lesquels on avait essayé de remplacer les vitres absentes, du châssis d'imposte qui éclairait ce galetas, Eugénie était couchée sur un mince matelas d'étoupes, posé sur un mauvais lit de sangle, et couverte seulement d'une légère couverture de coton, jadis blanche; elle tenait entre ses bras une jolie petite fille âgée au plus de trois mois, les yeux de la pauvre mère, profondément enfoncés dans leur orbite et entourés d'un cercle noir, annonçaient qu'elle était en proie à une fièvre dévorante.

—Ah! te voilà, dit-elle lorsqu'elle vit entrer madame de Neuville suivie de Laure; je croyais que tu ne viendrais pas, je suis si malheureuse!

—Ma pauvre Eugénie! s'écria Lucie en fondant en larmes, oh! oui, tu es bien malheureuse!... Mais pourquoi ne m'as-tu pas écrit plus tôt?

—Ecoute, Lucie, je vais mourir, dit Eugénie en attirant vers elle la comtesse de Neuville pour lui montrer son enfant; je vais mourir, mais tu prendras soin de ma fille; tu me le promets, n'est-ce pas?

—Non, tu ne mourras pas, ma pauvre amie, tu es jeune, la nature est forte à ton âge.

Eugénie secoua tristement la tête.

—Occupe-toi de ma fille, dit-elle en mettant son enfant entre les bras de la comtesse.

Lucie envoya chercher un médecin, une garde, fit acheter tout ce qui était nécessaire pour attendre qu'Eugénie eût repris assez de forces pour pouvoir être transportée dans une maison de santé: elle donna un peu d'argent à la vieille femme qui avait apporté la lettre de son ancienne amie; tous ces soins avaient nécessité un temps assez long, aussi était-il près de minuit lorsqu'elle quitta son amie, en lui promettant de venir la voir dans la journée du lendemain. Le lecteur sait comment elle fut, ainsi que Laure, renversée par Vernier les bas bleus, qui se sauvait de chez la mère Sans-Refus à la suite d'une querelle, et quelles furent les suites de cette chute.

Une demi-heure après sa sortie de chez la mère Sans-Refus, la comtesse de Neuville, ainsi que nous l'avons dit, rentrait à son hôtel, avec Laure, par la petite porte du jardin, près de laquelle, fidèle à la consigne qu'il avait reçue, Paolo était démeuré en faction.

La blessure de madame de Neuville, sans être très-grave, nécessitait cependant des soins immédiats; elle fit donc appeler de suite le docteur Matheo, médecin ordinaire de l'hôtel.

Les remèdes du docteur l'avaient beaucoup soulagée; cependant, ainsi que cela arrive souvent lorsque l'on vient d'éprouver de violentes sensations, elle passa une nuit très-agitée; des songes qui retraçaient à son esprit les événements qui venaient de se passer, vinrent troubler son sommeil; et lorsqu'elle s'éveillait le front baigné de sueur, la pensée des dangers qu'elle avait courus, et auxquels elle avait exposé sa jeune amie, venait porter le trouble dans tous ses sens.

Toutes ses inquiétudes redoublèrent lorsqu'elle s'aperçut qu'on lui avait volé un petit carnet orné d'incrustations qui contenait, outre ses cartes, deux billets de banque de mille francs.

Laure, qui avait passé la nuit près d'elle, et à laquelle elle faisait connaître cette circonstance, et les craintes qu'elle lui inspirait, cherchait à la consoler de son mieux. Nous avons commis, lui disait Lucie, une grave inconséquence en nous risquant à une heure indue dans un quartier désert...

—A-t-on le temps de penser à tout, lorsqu'il s'agit de faire une bonne action? lui répondit Laure. Au reste, c'est sans raison que tu t'inquiètes; celui qui a volé ton carnet ne s'attachera sans doute qu'à la valeur des billets.

—Mais cet homme, d'abord si brutal et qui a pris si subitement le ton, les manières et le langage d'un homme du monde, et qui a empêché l'un de ceux qui sont sortis de la salle du fond de me prendre mon collier, qui peut-il être?

—Sans doute un honnête ouvrier qui n'a pas voulu voir commettre en sa présence un vol qu'il pouvait empêcher.

—Tu te trompes, Laure, cet homme n'est pas un ouvrier, et je ne sais pourquoi, mais ce que je crains le plus, c'est que ce soit entre ses mains que soit tombé mon carnet.

—De grâce, tranquillise-toi, ma chère Lucie, il y a mille à parier contre un que ce que tu crains n'arrivera pas.

Laure parlait encore, lorsqu'une femme de chambre annonça le valet qui avait été expédié par le marquis de Pourrières, madame de Neuville brisa le cachet armorié du paquet qui lui fut remis, et en ouvrit l'enveloppe en tremblant, il contenait le carnet, les deux billets de banque, et parmi les cartes, un petit billet dont voici le contenu:

«Je bénis le ciel qui a fait tomber entre mes mains le carnet que vous avez perdu dans la maison où je vous ai rencontrée; j'espère, madame la comtesse, qu'il me sera permis de vous présenter mes hommages en un lieu plus convenable.»

La comtesse ne put rien apprendre du domestique qu'elle voulut questionner elle-même, il obéit scrupuleusement à la consigne qu'il avait reçue.

Les armes qui ornaient la lettre et la main qui l'avait tracée, étaient tout à fait inconnues à madame de Neuville.

V.—Les débuts d'un grand homme.

Un marchand de nouveautés et de mercerie, et sa femme, habitaient depuis plusieurs années une jolie petite maison de la rue des Consuls à Toulouse.

Le succès avait couronné la constante activité et la loyauté bien connue de ce marchand qui, petit à petit, était devenu un négociant recommandable et avait acquis une fortune qui, chaque jour, devenait plus rondelette; le père Salvador, il se nommait ainsi, avait longtemps désiré un enfant, enfin le ciel avait exaucé ses vœux et après dix ans d'union, son alerte et intelligente ménagère avait donné le jour à un fils dont la venue ici-bas avait été célébrée par une fête à laquelle avaient été conviés tous les amis et voisins.

Un de ces repas homériques comme il ne s'en fait qu'en province, repas qui durent plusieurs heures pendant lesquelles on débouche les vieilles bouteilles réservées pour les grandes occasions, et dont on conserve le souvenir pendant plusieurs années avait couronné la fête.

Le fils du père Salvador, à quatorze ans, paraissait en avoir dix-huit, tant il était grand et bien constitué. Les jeunes filles remarquaient déjà la régularité de ses traits, ses beaux yeux bleus et ses magnifiques cheveux blonds dont les longues boucles tombaient jusque sur ses épaules.

La nature avait accordé au jeune Salvador ses plus précieuses faveurs, son intelligence n'était pas au-dessous des agréments de sa personne, aussi avait-il obtenu au collège les plus éclatants succès, à quinze ans il allait passer son examen de bachelier ès-lettres, et ses parents, dont il était l'orgueil et la joie, voulaient en faire un avocat. «Notre fils sera bien sûr un avocat distingué, et maintenant un avocat distingué peut tout espérer,» disait souvent à sa ménagère le bon père Salvador, qui lisait les journaux du temps et qui n'était pas aussi simple que le prétendaient ses voisins.

La maison du père Salvador était assez vaste pour qu'il lui restât quelques chambres sans emploi; l'honnête négociant qui savait tirer parti de tout, avait fait meubler ces chambres, qu'il louait soit à des marchands étrangers, soit à des officiers de la garnison, mais le père Salvador n'admettait pas tout le monde au nombre de ses locataires, en fait de marchands, il ne recevait que ceux qui se recommandaient d'un de ses correspondants; il ne voulait en fait d'officiers que ceux dont l'âge et le grade pouvaient garantir la conduite, une seule fois, il avait dérogé à ses habitudes; un homme qui s'était dit négociant à Marseille, et dont au reste les papiers de sûreté étaient parfaitement en règle, s'était présenté chez lui sans être porteur de la recommandation obligée, le père Salvador aurait bien voulu ne pas lui accorder sa demande, mais cet homme était doué d'une physionomie si honnête, il s'exprimait avec tant de politesse, qu'il n'avait pas osé le refuser.

Cet homme était revenu plusieurs fois, et sa conduite d'une rigidité exemplaire, qui ne s'était pas démentie depuis plusieurs années, la constante régularité de ses habitudes, lui avaient acquis enfin la confiance des époux Salvador, qui avaient pris l'habitude de le consulter lorsqu'il s'agissait pour eux d'une affaire importante.

Cet étranger, qui se faisait appeler Duchemin, paraissait aimer beaucoup le jeune Salvador, qui, de son côté, le voyait toujours arriver chez son père avec un nouveau plaisir. Il causait souvent avec lui de ses études, il lui faisait raconter les nombreux voyages qu'il disait avoir faits, et le jeune homme qui rêvait une vie aventureuse, s'enthousiasmait à ces récits combinés avec assez d'art pour éveiller son imagination sans blesser les susceptibilités des parents. Ceux-ci, charmés de ce qu'on fournissait à leur fils l'occasion de faire montre des connaissances qu'il avait acquises, accordaient à l'étranger une légère portion de l'attachement qu'ils avaient voué à leur unique enfant.

Duchemin, que les nécessités de son commerce amenaient deux ou trois fois par année à Toulouse, se trouvait chez les époux Salvador au moment où leur fils se disposait à passer son examen de bachelier ès-lettres. Duchemin, qui avait annoncé son départ, le retarda pour assister au triomphe du jeune homme, il fut reçu, cela n'étonna personne; cependant la joie de ses parents fut grande, et Duchemin fut invité à prendre part à la petite fête qui fut donnée à cette occasion.

Le lendemain, Duchemin annonça qu'il devait aller à Muret, où il resterait trois jours; il fit naître au jeune homme l'idée de demander à ses parents la permission de l'accompagner. Le père Salvador ne pouvait rien refuser à son fils après un triomphe aussi éclatant que celui qu'il venait d'obtenir, aussi s'empressa-t-il d'accorder au jeune homme la légère faveur qu'il sollicitait, et le lendemain, à sept heures du matin, une voiture de louage vint prendre les voyageurs. Le temps était superbe, et le ciel bleu, parsemé de petits nuages argentés, annonçait une belle journée, tout le monde était joyeux; cependant, en voyant son fils bien-aimé quitter pour la première fois le toit paternel, la mère ne put retenir ses larmes; une voix secrète qu'elle s'efforçait en vain d'étouffer, un pressentiment que rien n'avait pu faire naître et que rien ne justifiait, lui disait qu'elle ne reverrait plus son enfant: elle cherchait sans pouvoir y parvenir à chasser les pensées affligeantes qui traversaient son esprit et elle allait déclarer qu'elle ne pouvait consentir à se séparer de son fils, lorsque le cheval prenant le petit trot, la voiture s'éloigna.

—Que Dieu et la sainte Vierge le protègent! dit madame Salvador, lorsque la carriole d'osier, qui emportait son cher fils, disparut au milieu des tourbillons de poussière qu'elle soulevait sur la route.

Le ciel n'exauça pas les vœux de la pauvre mère, le soleil qui devait éclairer la journée du retour se leva radieux et le fils ne revint pas. Des semaines, des mois, des années se passèrent sans que ses parents entendissent parler de lui; enfin, brisés par la douleur, ils tombèrent après avoir répandu leur dernière larme.

Duchemin (nous connaîtrons plus tard le véritable nom de cet homme) appartenait à une honnête famille du midi de la France; il avait reçu une assez bonne éducation, et était doué de capacités assez éminentes pour occuper dans le monde une position honorable.

Ses parents étant morts lorsqu'il n'était encore qu'un enfant, sa tutelle avait été confiée à un homme trop égoïste pour comprendre les devoirs qu'imposent d'aussi saintes fonctions, cet homme cependant avait administré la petite fortune de son pupille avec assez d'intelligence et de probité, et lorsque celui-ci avait été majeur, il lui avait remis son compte en livres, sous et deniers; puis il s'était fait donner une décharge, avait souhaité au jeune homme toutes sortes de prospérités et ne s'était plus occupé de lui.

Duchemin s'était donc trouvé à vingt ans maître absolu de ses actions et possesseur d'une somme qu'il se hâta de dissiper.

C'est ce qui devait arriver.

Après quelques années durant lesquelles il ne trouva pas un instant pour réfléchir, Duchemin s'aperçut un matin que son coffre était vide. Il fallait dire adieu aux plaisirs, chercher l'emploi de ses facultés, et demander à un travail de tous les instants une fortune peut-être moindre que celle qu'il avait si vite dissipée. Duchemin n'eut pas assez de courage pour faire cela.

Ce n'étaient donc pas les nécessités d'un commerce honorable qui amenaient Duchemin à Toulouse; il ne venait dans cette ville que pour vendre à un joaillier juif les bijoux et les pièces d'argenterie, fruit des rapines d'une association de malfaiteurs qui infestait le bois de Cuges à laquelle il était affilié.

Voulant exercer avec sécurité sa dangereuse industrie, Duchemin avait compris que le premier de ses soins devait être celui d'éviter les soupçons qui, à tort ou à raison, atteignent toujours l'étranger dont la présence dans une ville de province ne paraît pas suffisamment justifiée, si surtout il n'a pas eu la précaution de se loger dans ce qu'on appelle une maison bien famée. Aussi échangeait-il une faible partie de la somme que lui comptait le joaillier juif contre des marchandises que souvent il vendait à perte dans une autre ville; et lors de son première voyage à Toulouse, il avait d'abord songé à se procurer un logis tel qu'il le désirait. Le juif lui avait indiqué la maison du père Salvador, dont son extérieur honnête, et l'urbanité de ses manières lui avait fait ouvrir les portes.

Duchemin, doué d'une assez grande perspicacité, avait découvert, au milieu des brillantes qualités que possédait le jeune Salvador, le germe de plusieurs vices. Cette découverte et l'espérance qu'elle lui fit concevoir de se créer un complice sur lequel il pût compter dans tous les événements de sa vie aventureuse, le déterminèrent à enlever ce jeune homme à sa famille.

—Il n'eut pas beaucoup de peine à gagner l'amitié et la confiance du jeune Salvador, qui eut bientôt oublié ses parents et qui se lança avec une ardeur toute juvénile au milieu des plaisirs faciles que Duchemin faisait en quelque sorte naître sous ses pas.

Salvador, pour échapper aux recherches actives qui avaient été faites par sa famille, avait d'abord pris le nom d'Aymard. Ce fut sous ce nom qu'il fit ses premières armes. Arrivé, après avoir parcouru une notable partie de la France, dans une des villes du nord, il fut reçu chez une jeune veuve fort riche à laquelle il avait su inspirer de l'amour; il lui vola, à l'instigation de Duchemin, un écrin d'une valeur considérable. La jeune femme ne pensa pas un seul instant à accuser celui qu'elle aimait, et ce premier succès ayant enhardi Salvador, il fabriqua plusieurs faux, au moyen desquels des sommes considérables furent enlevées à divers banquiers de la France et de la Belgique.

Un certain jour, la fortune se lassa de favoriser les entreprises du jeune homme, il fut arrêté au moment où il venait de commettre un vol chez un riche bourgeois de Valenciennes où il se trouvait alors, mais aidé par ses complices qui, plus heureux que lui, n'avaient pas été pris, il parvint à se tirer des mains de la gendarmerie.

Duchemin et le jeune homme qu'il était allé arracher au foyer paternel pour en faire son complice, étaient vivement poursuivis; on savait qu'ils étaient auteurs des faux nombreux qui venaient d'épouvanter le commerce, et le signalement de ces deux malfaiteurs avait été envoyé dans toutes les communes du royaume. Duchemin et Salvador, pour laisser aux recherches le temps de se ralentir, quittèrent la France, qu'ils traversèrent et s'embarquèrent à Marseille sur un paquebot qui faisait voile pour l'Italie.

L'argent ne leur manquait pas: ils arrivèrent donc à Turin en grand équipage. Salvador prit le nom de vicomte de Lestang, et se fit passer pour un jeune homme de noble famille qui voyageait accompagné de son gouverneur pour achever son éducation. Les maisons les plus honorables de Turin furent ouvertes au jeune gentilhomme français, dont tout le monde, et particulièrement les femmes, admiraient la beauté et les excellentes manières. Salvador avait capté les bonnes grâces de madame Carmagnola, l'une des femmes les plus distinguées de la ville, cette dame, encore très-désirable, avait cependant atteint l'âge auquel une femme peut sans se compromettre témoigner de l'intérêt à un aimable jeune homme, Salvador était devenu un des plus intimes de son petit cercle. Duchemin, en sa qualité de gouverneur, accompagnait partout son élève il examinait les lieux, prenait adroitement une empreinte, des fausses clés étaient fabriquées, et bientôt on entendait parler dans la ville d'un vol, dans les yeux peu exercés de la police turinaise ne pouvaient deviner les moyens d'exécution.

—Salvador et Duchemin avaient retrouvé à Turin plusieurs de leurs complices, auxquels ils avaient écrit de venir les joindre, ils formèrent entre eux le projet de voler la caisse de la maison Carmagnola. Tout fut préparé pour assurer la réussite de ce crime: des fausses clés furent préparées et, au moment indiqué, les complices se réunirent près du lieu où ils devaient opérer; la nuit était obscure, et grâce à une forte pluie, les rues étaient désertes: toutes les portes de la maison du riche banquier Carmagnola furent ouvertes avec une dextérité surprenante, et les malfaiteurs arrivèrent sans obstacle dans la pièce où se trouvait la caisse qu'il s'agissait de vider; c'était un coffre en bois de chêne recouvert d'une plaque de fer d'une épaisseur raisonnable, scellé dans le mur par de fortes lames de fer, et fermé par trois serrures dont Duchemin n'avait pu se procurer les empreintes, il fallait donc les forcer, ce que les malfaiteurs essayèrent, en se servant d'un cric et de coins en buis, elles allaient céder sous les efforts redoublés de quatre hommes vigoureux, qui croyaient déjà tenir l'or et les billets de banque; lorsque tout à coup une bruyante détonation se fit entendre.

Les voleurs prirent la fuite; les coups de pistolets qui les avaient si fort effrayés, et les avaient arrêtés au moment où le vol qu'ils projetaient allait être consommé, n'étaient cependant pas dirigés contre eux. Le banquier Carmagnola qui devait le lendemain faire un petit voyage, avait remis ses pistolets à son domestique, en lui ordonnant de les mettre en état, et celui-ci avait déchargé imprudemment ces armes dans le jardin, sur lequel donnait la fenêtre de la petite pièce dans laquelle se trouvaient alors les voleurs.

Ceux-ci, en se sauvant, renversèrent presque le domestique qui, étonné de rencontrer au milieu de la nuit quatre individus dans le jardin de son maître, se mit sans hésiter à leur poursuite; il allait atteindre l'un d'eux, et les cris qu'il poussait allaient infailliblement amener du monde sur le lieu de la scène: le bandit se retourna l'attendit de pied ferme et lui porta en pleine poitrine un coup de poignard qui l'étendit sur le sol.

Débarrassés du domestique, les voleurs, que rien ne vint plus contrarier dans leur fuite, purent quitter l'hôtel Carmagnola, et se disperser sans être davantage inquiétés.

—Vous allez bien, mon cher, dit Duchemin à Salvador, lorsque tous deux se trouvèrent réunis devant un bon feu dans la chambre de l'hôtel de la Bonne-femme qu'ils habitaient, vous allez bien, c'est une justice à vous rendre; un homme blessé, tué peut-être.

—Ne fallait-il pas me laisser prendre? répondit Salvador, je tuerais dix hommes plutôt que de faire connaissance avec les prisons italiennes.

—Très-bien, mon cher élève. Un jour, je l'espère, vous surpasserez votre maître. Mais quels seront les résultats de tout ceci?

—Nuls; ce domestique, s'il n'est pas mort, ne pourra reconnaître personne puisque, suivant notre coutume, nous étions masqués.

Duchemin et Salvador en étaient là de leur conversation, lorsqu'un domestique de l'hôtel vint les prévenir qu'un inconnu désirait leur parler. Salvador répondit qu'on pouvait faire entrer.

—Demandez des chevaux de poste et partez à l'instant même, leur dit celui qu'on avait introduit auprès d'eux, et qui n'était autre qu'un de ceux qui les avait aidés dans la tentative de vol qui venait d'échouer, partez, si vous ne voulez pas être arrêtés dans quelques heures. La rumeur publique, corroborée par les assertions du domestique que vous avez blessé et qui prétend avoir reconnu M. le vicomte de Lestang, vous accuse hautement.

—Mais cela est impossible, s'écria Salvador, nous étions tous masqués.

—Votre masque se sera dérangé; vous avez peut-être dit quelques mots; tout ce que je puis vous dire, c'est que vous êtes reconnus, que je suis certain de ce que j'avance, et que les gens de justice sont actuellement chez le banquier. Faites maintenant ce que vous voudrez.

Salvador voulait rester et tenir tête à l'orage, mais Duchemin crut qu'il était plus sage de partir.

Lorsque l'on a du beurre sur la tête, dit-il à son compagnon, il ne faut pas aller au soleil; le beurre fond et tache[190].

L'avis de Duchemin l'emporta, et quelques minutes après l'entretien que nous venons de rapporter, une voiture des frères Bonnafous emportait Salvador et ses deux compagnons.

A peine rentrés en France, ils volèrent le receveur général du Var, à Draguignan, auquel ils enlevèrent une somme de près de 35,000 francs, avec des circonstances assez singulières, que nous rapporterons pour donner à nos lecteurs la mesure du caractère audacieux de Salvador et de ses complices.

Salvador, en échangeant des espèces contre des mandats au porteur, sur divers receveurs généraux, mandats qui s'escomptent partout avec facilité, avait pu prendre toutes les empreintes qui étaient nécessaires; Duchemin, de son côté, qui de gouverneur du vicomte de Lestang était devenu son valet de chambre, avait si adroitement manœuvré, qu'il était parvenu à se lier avec le domestique de confiance du receveur-général.

Ce domestique couchait dans la pièce où se trouvait la caisse. C'était un très-honnête garçon et Duchemin vit de suite qu'il ne fallait pas songer à le corrompre. L'attaquer, le mettre, non pas peut-être en quartiers, mais au moins dans l'impossibilité de s'opposer à la réussite de leur entreprise, Salvador et ses compagnons l'eussent fait volontiers, mais le domestique, semblable à ce chien dont parle le bon la Fontaine, était de taille à se vaillamment défendre. Duchemin avait donc cru devoir l'aborder très-humblement. Quelques bouteilles de vin de Jurançon, offertes à propos, délièrent la langue du domestique, qui raconta toute son histoire à Duchemin.

Cette histoire était celle de tout le monde; cependant elle renfermait l'énonciation d'un fait dont Duchemin crut qu'il pourrait tirer parti. Le valet, dans le cours de sa narration, ayant parlé d'un vieux château, situé dans son pays, dans lequel, suivant lui, il revenait des esprits, Duchemin s'était mis à rire.

—Si vous aviez vu, comme moi, ces esprits, vous n'auriez pas envie de rire, s'était écrié le domestique.

—Vraiment, lui répondit Duchemin qui venait de concevoir les moyens de mener à bien l'entreprise qu'il méditait et avait repris son sérieux. Vraiment vous avez vu des esprits?

—Comme je vous vois.

Et le domestique raconta une de ces longues et lamentables chroniques qui se disent aux veillées.

La nuit était venue, et Duchemin et le domestique qui s'étaient arrêtés dans une petite auberge des environs de Draguignan, songèrent à rentrer en ville. La journée avait été chaude, et à des certains intervalles des flammes du feu Saint-Elme, si commun dans le Midi, apparaissaient dans la campagne. Le domestique, encore sous l'impression du récit qu'il venait de faire, paraissait en proie à la plus vive frayeur.

—J'ai toujours cru, disait-il en saisissant le bras de Duchemin, que ces petites flammes bleues étaient des âmes en peine.

—Vous pourriez bien avoir raison, lui répondait celui-ci.

Arrivés en ville ils se quittèrent.

Salvador avait approuvé le projet qu'avait conçu Duchemin.

Vêtus tous deux d'un costume complet de pénitent noir, ils s'introduisirent heureusement dans la pièce où couchait le domestique qui était comme nous l'avons dit, celle dans laquelle se trouvait la caisse. Leur compagnon faisait le guet.

Le pauvre gardien dont les rêves retraçaient les images dont il s'était occupé toute la journée, s'étant éveillé fut saisi d'une telle frayeur à la vue des deux effroyables fantômes qui se trouvaient devant ses yeux, qu'il n'eut pas la force de jeter un seul cri. Salvador et Duchemin ne perdirent pas de temps; tandis que le premier ouvrait la caisse avec les fausses clés qu'ils avaient fabriquées, le second jetait de la poudre de Lycopode sur la flamme d'une petite bougie qu'il tenait à la main.

Le malheureux domestique, qui se serait défendu avec courage s'il avait su avoir affaire à deux malfaiteurs, n'avait pas de force contre des esprits. Il perdit l'usage de ses sens.

Salvador et Duchemin se retirèrent sans rencontrer d'obstacles; mais par une fatalité singulière, le lendemain du jour où fut commis ce vol, les deux amis furent arrêtés, par un gendarme intelligent, au moment où ils allaient monter en diligence.

Traduits devant la cour d'assises d'Aix, ils furent condamnés tous deux à dix années de travaux forcés, et conduits au bagne de Toulon.