dit Silvia en enlevant un journal que Roman avait jeté sur les pierreries au moment où elle était entrée dans l'appartement.
—Que voulez-vous dire? s'écria Salvador; et que signifie, madame, cette habitude que vous avez prise de forcer la consigne de mes gens, lorsque je désire être seul.
—Vous me permettrez sans doute de m'asseoir, répondit Silvia qui s'était débarrassée de son châle et de son chapeau, et avait pris un siége qu'elle avait placé près de celui de son amant. Ces pierreries appartiennent au comte Colorédo, et elles ont été volées par votre intendant M. Lebrun.
—Madame la marquise me permettra de lui faire observer que sans doute elle a perdu l'esprit, répondit Roman.
—Laissons de côté, je vous prie, nos titres respectifs, et expliquons-nous simplement et sans formules de politesse; mais d'abord laissez-moi, mon cher monsieur Lebrun, vous prouver que je n'ai pas perdu l'esprit. Lorsque vous êtes sorti de l'hôtel de Castiglione, vous étiez enveloppé dans une houppelande de drap brun, vous aviez une perruque blonde, des moustaches et de la barbe de la même couleur; vous êtes monté dans un cabriolet à quatre roues, portant le numéro 266, qui vous a conduit jusqu'à la barrière de l'Etoile, où vous l'avez quitté; vous avez ensuite suivi la route de Neuilly, puis vous vous êtes engagé dans un des massifs de l'allée des Voleurs[243], dont vous êtes sorti vêtu du costume que vous portez maintenant, après avoir laissé sans doute dans les taillis, votre houppelande, votre perruque, votre barbe et vos moustaches; vous avez pris ensuite une autre voiture qui vous a conduit jusqu'ici. Eh bien! ai-je perdu l'esprit?
Roman, pendant que Silvia parlait avait, sans qu'elle s'en aperçût, tiré de la poche de côté de sa redingote un poignard à lame courte et triangulaire, il se leva brusquement, posa une de ses mains sur son épaule et la renversa sur le siége qu'elle occupait, il levait le bras pour la frapper, mais Salvador, qui avait remarqué ses mouvements, s'élança pour le retenir.
—As-tu perdu la tête? s'écria-t-il.
Silvia ne s'aperçut du danger qu'elle avait couru qu'au moment où elle n'avait plus rien à craindre; tous ses traits se couvrirent d'une pâleur mortelle, mais elle ne perdit pas l'usage de ses sens.
—Vous n'êtes guère prudent, mon bon M. Lebrun, dit-elle à Roman, auquel la réflexion était venue, et qui remettait dans sa poche le poignard qu'il en avait tiré.
—Remettez-vous, dit Salvador, vous n'avez rien à craindre quant à présent.
—Je suis toute remise, lui répondit Silvia, et très en état de vous écouter si toutefois vous avez quelque chose à me dire.
—J'ai en effet beaucoup de choses à vous dire. Vous saviez depuis longtemps qu'il existait un secret entre moi et Lebrun, et qu'il n'était mon intendant que pour la forme. Et bien, nous ne sommes pas seulement amis, nous sommes complices, et le crime que nous avons commis aujourd'hui n'est pas le premier; vous savez ce que vous avez à faire; quant à dénoncer le vol commis par Lebrun chez le comte Colorédo, vous ne le ferez pas, nous vous ferions passer pour notre complice. Maintenant serons-nous trois à marcher du même pas dans la même carrière, ou ne devons-nous rester que deux?
—Nous resterons trois, répondit Silvia en offrant ses deux mains à Roman et à Salvador; je tiens à avoir ma part des pierreries de ce brave comte Colorédo.
—Et vous l'aurez belle, je vous en réponds, s'écria Roman. Je vois que j'avais tort de me défier de vous, et que mon ami ne se trompait pas lorsqu'il me disait que vous étiez une femme résolue et sur laquelle on pourrait compter au besoin.
—Monsieur le marquis de Pourrières sait que je lui suis toute dévouée, répondit Silvia en appuyant sa jolie tête sur la poitrine de Salvador, qui déposa un baiser sur son front.
Si, grâce à la béquille d'un obligeant Asmodée il eut été permis à quelque nouveau don Cléophas, de voir ce qui se passait dans le cabinet du petit hôtel du faubourg Saint-Honoré, un ravissant tableau se serait offert à ses yeux, et si son cicerone lui avait demandé compte de ses impressions, voici à peu près ce qu'il aurait répondu: Je vois dans un appartement, où toutes les recherches du luxe et du confortable ont été réunies par une main intelligente, deux êtres jeunes et beaux qui se regardent amoureusement et qui se prodiguent mille caresses. Un homme à la physionomie pleine et colorée et dont les cheveux noirs commencent à grisonner, sourit à leurs ébats. C'est sans doute un bon père qui est heureux du bonheur de ses enfants; c'est fort touchant et très-patriarcal. Et si le diable, après avoir jeté dans les airs le sourire sardonique qui lui est dit-on si familier, lui avait dit ce qu'étaient les individus qui se trouvaient devant lui, le pauvre don Cléophas aurait sans doute accusé Asmodée de calomnier l'humanité. Et cela eût été naturel. On ne se représente habituellement le crime que couvert de haillons et habitant des lieux dont l'aspect est sombre et désolé; on ne peut pas croire que des gens dont la physionomie n'offre rien de remarquable, qui sont vêtus comme tout le monde, et qui habitent des demeures somptueuses, ne reculent pas devant les crimes les plus épouvantables lorsqu'il s'agit de satisfaire la passion qui les domine.
La conversation continuait entre Salvador, Silvia et Roman. Ce dernier venait d'achever le récit des moyens qu'il avait employés pour s'emparer des pierreries du comte Colorédo, et ses deux auditeurs s'étaient beaucoup égayés aux dépens de la victime.
—Ainsi, dit Silvia, l'idée de vous approprier ces pierreries vous est venue au moment même où je vous en ai parlé.
—Oh! mon Dieu oui, répondit Roman. Je conçois promptement et j'exécute de même.
—Et tu es un noble ami, ajouta Salvador; me donner ma part dans une affaire à laquelle je n'ai pas participé! c'est un beau trait.
—Ainsi tu me laisseras faire ma petite partie sans trop me gronder?
—Certainement, mon ami; et la moitié de ce que produira la vente de ces admirables cailloux te sera remise en beaux et bons billets de banque.
—Cela ne presse pas, je ne suis pas en veine dans ce moment.
—Une idée! s'écria Silvia en riant aux éclats, le comte Colorédo ne perdra pas tout, puisque vous avez laissé vos malles à l'hôtel de Castiglione.
—Ah! charmant! mais ces malles sont absolument vides; un chiffon laissé dedans aurait peut-être mis la police sur mes traces.
—Vois cependant mon cher Roman, comme le plus petit événement peut annuler les combinaisons les plus savantes: si Silvia, au lieu d'être une femme selon mon cœur, avait été une créature ordinaire, nous étions perdus.
—Mon cher camarade, tu ne sais ce que tu dis; une femme ordinaire ne m'aurait pas reconnu, n'est-il pas vrai, belle marquise?
—Je crois que vous avez raison.
—Allons, allons, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, et je crois qu'à nous trois nous pourrons faire des grandes choses.
—Lorsque notre bourse sera vide, dit Silvia, je vous parlerai d'une petite affaire dont les résultats, je l'espère, ne seront pas moins beaux que ceux que M. Lebrun vient d'obtenir.
—Je vous rappellerai votre promesse en temps utile, madame la marquise.
La conversation se prolongea sur ce ton quelque temps encore; puis enfin la question de savoir à qui les pierreries seraient vendues fut agitée. Salvador, Roman et Silvia, qui avaient plus vécu en province qu'à Paris, ne connaissaient pas encore toutes les ressources de la capitale.
—Nous pouvons dessertir nous-mêmes ces pierres et les mettre sur papier; mais à qui les vendre ou les engager? voilà la question à laquelle il faudrait pouvoir répondre, dit Salvador.
—C'est, en effet, embarrassant.
—Oh! une idée, ajouta Salvador en se frappant le front, je tiens notre affaire. Te souviens-tu de cet original que nous avons rencontré chez Lemardelay, qui avait amené avec lui une vieille femme d'une tournure si grotesque, et que tous le monde accablait de compliments et de salutations.
—M. Juste?
—Juste, je crois que cet homme est celui qu'il nous faut.
—Et tu sais où le trouver?
—Pas précisément, mais je sais où trouver le comte palatin du saint-empire romain. Tu sais, l'homme au portefeuille? et il est probable que ce noble personnage pourra m'indiquer la tanière de monsieur Juste.
—Je n'ai pas besoin de te recommander d'être prudent, de ne pas faire à ces gens-là d'ouvertures de nature à leur donner l'éveil.
—La recommandation est au moins inutile.
—C'est que je n'accorde pas beaucoup de confiance à ce comte palatin, qui a trompé si indignement son ami dans l'affaire du portefeuille.
—Sois tranquille, te dis-je, je n'ai pas oublié que les ouvriers[244] parisiens n'ont pas de probité.
—C'est qu'il ne serait pas très-agréable de faire naufrage au port, avec d'autant plus de raison que cette affaire sera probablement la dernière que nous ferons; car si les promesses qui m'ont été faites se réalisent, j'obtiendrai sous peu de temps un très-bel emploi.
—Si vous vouliez me permettre de voir le ministre et de solliciter pour vous, dit Silvia à Salvador, après avoir adressé à Roman un coup d'œil significatif, je suis bien sûre que vous n'attendriez pas longtemps.
—Au fait, c'est une idée, répondit Roman.
—Ne parlons pas de cela, je vous prie, je ne veux pas devoir aux beaux yeux de ma maîtresse l'emploi que je sollicite.
—Eh bien! c'est dit, je saurai demain où demeure M. Juste, et ce sera madame la marquise qui sera chargée de traiter l'affaire que nous voulons faire avec lui.
Roman savait que le comte palatin du saint-empire romain était un des plus fidèles habitués de l'établissement du limonadier à moustaches grises, et que pour rencontrer ce noble personnage, il ne fallait qu'aller passer quelques heures de l'après-midi dans cette maison où il venait tous les jours.
C'est ce que fit Roman. Il y était depuis moins d'une heure, lorsqu'il vit entrer celui qu'il attendait, il l'appela, et le comte vint avec empressement se placer près de lui. Après les politesses d'usage entre gens de bonne compagnie, le comte demanda à Roman, si les résultats de son voyage à Baden-Baden avaient été satisfaisants.
—Hélas! non, répondit celui-ci, et à l'heure qu'il est, je payerais avec bien du plaisir un excellent dîner à celui qui pourrait m'indiquer un honnête marchand d'argent disposé à escompter à un taux raisonnable du papier couvert d'excellentes signatures.
—Que ne vous adressez-vous donc au maître de céans?
—Je n'ai pas beaucoup de confiance en cet homme-là; j'ai entendu raconter, au dîner où j'ai eu le plaisir de vous rencontrer pour la première fois, une certaine histoire.
—Celle du lingot?
—Précisément; et vous conviendrez avec moi...
—Je respecte vos scrupules; mais si vous le voulez, je vais vous mener chez un marchand de jouets d'enfants qui fera votre affaire.
—Il me donnerait des polichinelles et des chevaux de bois en place d'écus.
—Si ce sont des écus que vous voulez, il n'y a que monsieur Juste qui puisse faire votre affaire.
—Monsieur Juste, dites-vous? mais ce nom-là ne m'est pas inconnu, je l'ai entendu prononcer quelque part; mais où?...
—Eh! parbleu, au dîner en question, monsieur Juste y était.
—Cet homme-là me convient, et si vous voulez me donner son adresse, j'irai demain chez lui de votre part.
Le comte donna l'adresse qu'on lui demandait, se réservant in petto de voir le soir même l'usurier, afin de stipuler avec lui la commission à laquelle il aurait droit.
Roman, ainsi qu'il l'avait promis, paya un excellent dîner au comte.
Il employa toute la journée qui suivit à recueillir des renseignements sur le compte de monsieur Juste, et ce qu'il apprit lui donna la conviction que l'on pouvait sans crainte proposer les affaires les plus louches à cet usurier, dont la discrétion était, disait-on acquise à tous ceux qui lui procuraient les moyens de gagner de l'argent. Cependant lorsqu'il rapporta à Salvador et à Silvia tout ce qu'il avait appris, il recommanda à cette dernière de n'agir qu'avec une extrême prudence, et de ne faire, si elle jugeait convenable, que des demi-ouvertures à l'usurier lors de sa première visite.
—N'ayez pas d'inquiétude, lui répondit Silvia, j'irai demain voir ce monsieur, et je vous promets que vous serez content de moi.
Le lendemain, ainsi que cela avait été convenu, Silvia sortit de chez elle pour se rendre chez monsieur Juste.
Elle se fit conduire devant la grille principale du jardin du Luxembourg, où elle laissa sa voiture; et après avoir défendu à son chasseur de la suivre, elle s'enveloppa dans son châle, abattit sur ses yeux le voile de dentelle qui ornait son chapeau, et entra dans le jardin, qu'elle traversa tout entier pour sortir par la grille de la rue d'Enfer.
Arrivée dans la rue Saint-Dominique d'Enfer, elle sonna à la porte d'une maison d'assez pauvre apparence, et attendit patiemment quelques minutes avant que quelqu'un vînt lui ouvrir. Les aboiements d'un chien, auquel la plénitude de sa voix permettait de supposer une taille formidable, répondirent seuls d'abord aux premiers tintements de la sonnette. Silvia ne s'effraya pas, et sonna de nouveau; les aboiements du chien redoublèrent; mais un petit guichet, pratiqué dans la porte, et défendu par d'assez forts barreaux de fer, fut ouvert, et lui laissa voir une figure jaune et parcheminée, éclairée par deux petits yeux vert de mer, et surmontée d'un bonnet dont la couleur primitive disparaissait sous une couche épaisse de crasse.
C'était celle de M. Juste.
—Que demandez-vous? dit-il.
—M. Juste, répondit Silvia; mais abrégez, s'il vous plaît, les formalités qui doivent précéder mon admission dans la place, ajouta-t-elle en levant assez son voile pour permettre à M. Juste de jeter un coup d'œil sur ses jolis traits.
—Bien, bien, dit le digne usurier que la vue d'un aussi joli visage avait probablement attendri; je vais vous ouvrir, laissez-moi seulement le temps d'attacher mon chien.
La porte fut enfin ouverte, et Silvia, en passant dans une petite cour qu'il fallait traverser pour arriver au bâtiment habité par M. Juste, ne put s'empêcher de remarquer le compagnon de l'usurier, terre-neuvien de la plus forte race, qui grondait dans sa loge.
—Eh! eh! dit Juste, que dites-vous du compagnon de ma solitude? Croyez-vous qu'avec un gardien de cette taille, et aussi incorruptible que celui-ci, je doive beaucoup craindre messieurs les voleurs de la bonne ville de Paris?
Une baie, fermée par une forte porte en chêne garnie d'une serrure de sûreté et de plusieurs verrous, donnait entrée dans le bâtiment d'habitation, dont toutes les fenêtres étaient garnies d'énormes barreaux de fer; et avant d'arriver au cabinet dans lequel Juste avait introduit Silvia, il fallait traverser plusieurs pièces dont les portes, la nuit, devaient être soigneusement fermées.
Ces pièces qui servaient de magasin à M. Juste étaient pleines d'une foule d'objets hétéroclites, venus de toutes les contrées du monde et appartenant à toutes les époques, rassemblés sans ordre, les uns accrochés au plafond ou le long des murs, les autres jetés pêle-mêle sur le carreau, des objets d'histoire naturelle, des boas et des oiseaux empaillés, deux cadres, un rempli d'insectes, l'autre de papillons, des échantillons et des minéraux dans une boîte de bois blanc; des coquillages de toutes les formes et de toutes les couleurs; une collection complète de Michel-Ange, de Poussin, de Salvator Rosa, de Murillo, de Paul Porter, de Mignard, de Téniers et de Rubens apocryphes, au milieu desquels on pouvait cependant trouver quelques toiles authentiques désolées d'être forcées de rester en aussi mauvaise compagnie; des souricières et des horloges de Nuremberg, tous les ours de la librairie moderne, et quelques bons vieux livres venus on ne sait comment dans ce capharnaum, des armes offensives et défensives, antiques, modernes et du moyen âge; des morions, rondaches, salades, cuirasses, masses d'armes, hallebardes, pertuisanes, épées à deux mains, arquebuses, pistolets à mèches et à rouet, claymores écossaises, crics malais, tromblon oriental, yatagan arabe, arcs, flèches, carabines tyroliennes, fusils de chasse et de munition; des porcelaines de Saxe, de la Chine et du Japon; des vieux sèvres et des poteries de Bernard de Palissy; des vases étrusques et des urnes lacrymatoires; une tête de mort couronnée d'une guirlande de roses artificielles; le calumet des peaux rouges de l'Amérique septentrionale, la chibouque des Turcs et le narguilé des Italiens; des bouteilles de vin de Champagne à brillantes étiquettes; des pots de la pommade du lion; des coupes de bronze et d'argent ciselées par Benvenuto Cellini et des encriers siphoïdes, des fœtus et des lézards conservés dans des bocaux remplis d'esprit de vin; des scapulaires, une momie égyptienne, des Agnus Dei et un reliquaire, contenant un des morceaux de la vraie croix; des instruments de musique et des ustensiles de cuisine; des médailles romaines; des paquets de bougies et des bottes d'allumettes chimiques allemandes; la tête parfaitement tatouée d'un chef des peuplades de la mer du Sud; des boîtes de sardines, les vieilles épaulettes, le sabre d'honneur et le manteau de pair d'un illustre maréchal de France: toutes les dépouilles du riche et du pauvre, de l'homme du monde, de l'artiste et du savant, toutes couvertes de poussière et de toiles d'araignées.
Quelques chaises de paille, une petite table de bois noir, devant laquelle était placé un fauteuil de canne, une cuvette et un pot à eau placés sur la cheminée, et surmontée d'une mauvaise gravure collée sur la muraille, composaient tout l'ameublement du cabinet dans lequel Juste avait introduit Silvia. Les fenêtres de ce cabinet comme celles de toutes les autres pièces, étaient garnies de forts barreaux assez rapprochés l'un de l'autre pour ne laisser pénétrer dans l'appartement qu'un jour pâle et douteux.
Les murs étaient tapissés d'un mur commun à fleurs blanches sur un fond bleu déchiré en plusieurs endroits la cheminée était garnie seulement d'une paire de petits chenets en fonte, et à la voir si propre et si nette, on devinait que même pendant les jours les plus rigoureux de l'hiver, monsieur Juste n'y faisait pas de feu.
Il offrit à Silvia une des chaises de paille qui garnissaient son cabinet, et se plaça dans le fauteuil.
—Vous permettez, dit-il, après s'être enveloppé dans la vieille redingote de molleton noir, couverte de taches et percée aux coudes dont il était vêtu, vous permettez que j'achève mon repas; je déjeunais lorsque vous avez sonné à ma porte.
—Ne vous gênez pas, répondit Silvia.
Une jatte de lait et un morceau de pain bis composait le déjeuner de Juste.
—M'expliquerez-vous, dit-il en trempant une mouillette dans sa jatte de lait, ce qui me procure l'honneur de votre visite?
Silvia essaya de prendre une voie détournée pour arriver au but qu'elle voulait atteindre.
—Vous possédez des objets très-curieux et d'un grand prix dont vous seriez bien aise de vous défaire, répondit elle, et comme il est possible que je me détermine à en acheter quelques-uns, je suis venue pour les voir.
—On vous a trompé, dit Juste, en jetant sur Silvia un regard interrogateur, les objets qui garnissent mes magasins ne sont pas à vendre, je les donne quelquefois à ceux dont j'escompte le papier; mais je les rachète aussitôt qu'ils sont vendus, si cependant vous désirez jeter un coup d'œil sur mes curiosités, je suis à vos ordres.
Silvia ayant témoigné qu'elle ne serait pas fâchée d'examiner attentivement ces objets qu'elle n'avait fait qu'entrevoir, monsieur Juste qui avait expédié la dernière bouchée de son modeste déjeuner se leva et précéda Silvia dans les pièces où étaient rassemblés tous ses bric-à-brac.
—Voilà, dit-il, de magnifiques toiles dues aux pinceaux des plus célèbres maîtres des écoles française, italienne, hollandaise et espagnole; les meilleurs ouvrages des littérateurs les plus distingués de l'époque: la Vierge de Meudon, de monsieur Groult de Tourlaville, la Ckristeide, une Blonde, le Mousse de madame Augusta Kernock, le Code des honnêtes gens et une multitude d'autres codes, et plusieurs autres chefs-d'œuvre: des Elzévirs, des Etienne, des Aldes et des Manuces. Dans ce bocal est renfermé l'aspic de la reine Cléopâtre; voilà du vin de Champagne de Moët et compagnie d'Epernay; la boîte à mouches de madame de Pompadour, le stylet dont se servit Dibutade lorsqu'elle traça sur la muraille le profil de son amant, la palette d'Appelles, un des ciseaux de Phidias, un autographe de Molière, le ruban avec lequel Androclès conduisait son lion dans les rues de Rome.
Monsieur Juste, pour faire l'énumération de toutes ces richesses, avait pris le ton d'un charlatan qui vante aux badauds rassemblés autour de lui les propriétés merveilleuses de son baume.
—Avez-vous parmi toutes vos curiosités, l'anneau de Gygès et le sceau du grand Salomon, dit Silvia en souriant.
—Est-ce que vous avez envie d'acheter ces deux objets? répondit M. Juste en fixant sur Silvia ses petits yeux vert de mer.
—S'ils étaient à vendre... l'anneau de Gygès surtout, me conviendrait infiniment; on a souvent besoin d'aller dans des lieux dans lesquels on ne voudrait pas être vue.
—Chez l'usurier Juste, par exemple.
—Vous l'avez dit, maître, répondit Silvia.
—Et peut-on connaître, madame, le motif qui vous amène dans ce lieu où vous ne voudriez pas être rencontrée?
—Vous êtes discret, M. Juste?
—Très-discret, belle dame, surtout lorsque j'y trouve mon compte.
—Si vous le voulez, nous ferons ensemble une affaire dont vous n'aurez pas à vous plaindre.
—Et quelle est cet affaire?
—Vous êtes bien pressé...
—Excusez mon impatience, elle est toute naturelle, l'affaire que vous voulez me proposer est, dites-vous, très-avantageuse.
—Vous allez en juger: mais procédons par ordre. Vous ne me connaissez pas, et comme je vis dans un monde où vous n'êtes pas admis, il n'est pas probable que vous puissiez me retrouver une fois que je serai sortie de votre maison; je puis donc sans me compromettre; vous dire ce qui m'amène près de vous.
—Très-vrai! aimable dame.
—Si l'on vous offrait, moyennant cent mille francs, des pierres précieuses qui valent au moins cinquante mille francs de plus, accepteriez-vous la proposition?
M. Juste regarda fixement Silvia pendant quelques minutes avant de lui répondre, puis il se rapprocha d'elle et lui souffla ces quelques mots dans l'oreille.
—Si les pierreries valent réellement cinquante mille écus, je vous compterai la somme que vous exigez, quand bien même ces pierreries seraient celles qui ont été volées, il y a deux jours, au comte Colorédo.
—Je vois que vous êtes un homme raisonnable et qu'il y a moyen de s'entendre avec vous; mais si je vous apportais dans quelques heures les pierreries en question, seriez-vous en mesure de me compter immédiatement la somme en billets de banque?
—Immédiatement; en billets de banque, ou en or: à votre choix.
—En ce cas, maître, ouvrez votre caisse, j'ai apporté les pierreries avec moi.
—J'en étais sûr! et ce sont celles du comte Colorédo?
—Que vous importe? si elles valent réellement cinquante mille écus.
—Vous avez raison; mais voulez-vous me permettre d'examiner ces pierres?
—Rien de plus juste, je n'ai pas l'intention de vous vendre chat en poche.
Silvia avait mis la main à l'aumônière attachée à sa ceinture pour en tirer le petit paquet qui contenait les pierreries, et le vieux Juste essuyait les verres de ses lunettes, lorsqu'un vigoureux coup de sonnette, accompagné de formidables aboiements du chien de garde, vint tout à coup les frapper d'épouvante; Silvia était pâle, et ses yeux, fixés sur ceux de l'usurier, semblaient lui demander l'explication de cette visite inopportune. Juste posa sur son bras une de ses mains décharnées.
—Rassurez-vous, lui dit-il, vous n'avez rien à redouter ici; je vais voir quel est celui qui a tiré la sonnette avec tant de violence; c'est sans doute un client qui vient me demander de l'argent après avoir passé la nuit au jeu.
Juste sortit en effet après avoir mis dans sa poche la clé de son bureau.
Silvia, lorsqu'elle se trouva seule dans le bazar de M. Juste, se dit, bien qu'une trahison de la part de l'usurier ne fût pas à redouter, qu'il était cependant possible que la police fût sur les traces de l'auteur du vol commis à l'hôtel de Castiglione: que peut-être elle avait été suivie, et que, dans ce cas, elle devait se débarrasser des pierreries qu'elle portait sur elle; cette résolution une fois prise, elle songea à l'exécuter; elle avisa dans un coin un vase soi-disant antique, à col très-étroit, qui était à demi caché sous un monceau de vieilles armes de toutes les espèces, et couvert d'une vénérable poussière, elle y introduisit toutes les pierreries; ce qui lui fut facile lorsqu'elle les eût retirées du papier qui les enveloppait; elle avait terminé cette opération lorsque monsieur Juste rentra: la plus complète satisfaction était peinte sur sa physionomie, il souriait presque!
—Soyez sans crainte, madame, dit-il, ce n'est rien, c'est un général de mes amis qui vient, en sortant du club, me prier de lui prêter cinquante mille francs que je vais lui remettre. Je l'ai prié de m'attendre quelques instants dans une pièce voisine, afin de vous laisser le temps de vous cacher, si, comme je le crois, vous ne voulez pas être vue.
Juste conduisit Silvia derrière une cloison treillagée, garnie de petits rideaux de toile verte, qui séparait le cabinet en deux parties égales; il lui avança un siége, et après lui avoir donné de nouveau l'assurance qu'il ne la ferait pas attendre longtemps, il introduisit le général dans le cabinet.
Silvia, de la place qu'elle occupait, pouvait entendre tout ce que disaient l'usurier et le général, et le tissu des petits rideaux verts qui couvraient le treillage était si mince qu'elle pouvait presque distinguer leurs traits.
Le général, à peine quadragénaire, était bel homme dans toute l'acception du mot, ses formes gracieuses, et le timbre flatteur de sa voix indiquaient un homme de la meilleure compagnie.
—Vraiment, mon cher Juste, dit-il en entrant dans le cabinet de l'usurier, à la difficulté que l'on éprouve avant d'arriver à votre sanctum sanctorum, on serait presque tenté de croire que vous êtes en bonne fortune.
—Eh! eh! répondit Juste, pourquoi ne me serait-il pas permis de demander quelques distractions aux amours.
—Oh! je sais que vous êtes assez riche pour acheter les bonnes grâces des plus jolies femmes.
—Acheter! acheter! mais, général, croyez-vous donc que je puisse devoir mes bonnes fortunes qu'à mon argent.
Et le petit monstre se caressait le menton et se regardait complaisamment dans un petit miroir de toilette accroché à l'espagnolette de la fenêtre.
—Pardonnez-moi, mon cher Juste, vous ne m'avez pas compris; je voulais dire seulement que les hommes les mieux faits sont quelquefois obligés de faire des sacrifices pour satisfaire les petites fantaisies d'une femme aimable et jolie.
—C'est possible, mais jusqu'à ce jour j'ai été assez heureux pour éviter les pièges des coquettes.
—Cela est facile, lorsque l'on est, comme vous, ferme dans ses résolutions; mais, hélas! je ne suis pas doué d'une semblable force de caractère, et les cinquante mille francs que vous allez me prêter, sont, vous le savez, destinés à ma maîtresse.
—Général, vous êtes un cornichon! une somme aussi considérable à une femme qui se moque de vous!
—Vous ne diriez pas cela si vous connaissiez cette adorable créature que tout le monde accable d'hommages et qui n'aime que moi.
—Et vos billets de banque!
—Vous vous trompez, vous ne rendez pas à Coralie, la justice qui lui est due.
—C'est possible; mais je crois que ce n'est pas dans les coulisses de l'Opéra qu'il faut aller chercher des femmes désintéressées.
—Permettez-moi de ne pas être de votre avis; ce n'est que depuis que je suis aimé de Coralie que je connais le véritable bonheur.
—Alors je vous félicite; mais revenons à nos moutons?
Silvia, qui ne savait pas que Juste avait retiré et mis en lieu de sûreté la clé qui servait à fermer la porte de la cloison, tremblait qu'il ne vînt au général la pensée de s'assurer si ses soupçons, à l'endroit des velléités amoureuses du marchand d'argent, étaient fondés. Juste ne lui laissa pas le temps de s'inquiéter davantage.
—Vous désirez, dit-il au général, que je vous prête cinquante mille francs? je suis, comme toujours, disposé à vous obliger.
—Très-bien, mon ami; mais cette fois, je vous en avertis, c'est de l'argent qu'il me faut; je ne veux plus de vos marchandises qui ne sortent de chez vous que pour y revenir.
—De l'argent! de l'argent! s'écria Juste, mais où diable voulez-vous que je prenne une somme aussi forte que celle que vous me demandez?
—Vous prendrez cette somme dans votre coffre-fort, mon maître, et je ne vous donnerai en échange que ces chiffons de papier.
Le général tira de son portefeuille plusieurs feuilles de papier timbré qu'il remit à l'usurier.
—Vous le voyez, dit-il, lorsque Juste après, avoir achevé la lecture d'une de ces pièces, la posa sur la petite table, l'acte est parfaitement en règle, il ne s'agit plus que d'y ajouter le nom du prêteur.
—Oh! du moment que madame la comtesse s'engage solidairement avec vous, cela change totalement la face des choses, et je suis prêt à vous compter la somme en question.
—Eh bien! alors c'est une affaire faite.
—Vous me prendrez seulement dix mille francs de curiosités et d'objets antiques.
—Je ne prendrai pas seulement le plus petit objet. Cinq mille francs de prime et dix pour cent d'intérêts c'est, je crois, très-raisonnable.
—Allons, allons, je vais vous chercher votre somme, mais vous me promettez de ne plus faire d'affaires avec mon confrère Josué?
—Je vous promets de ne m'adresser à ce juif que pour les affaires que vous refuserez.
—Très-bien! très-bien! s'écria Juste en se frottant les mains; s'il fait une affaire refusée par moi, il perdra de l'argent et ce sera bien fait.
—Vous détestez donc bien messire Josué?
—Je déteste tous les juifs; mais ne parlons plus de ce païen, dont je ne puis entendre prononcer le nom sans me mettre en colère, et terminons notre affaire.
—Je vous attends.
Juste reprit l'acte qu'il lut une seconde fois avec la plus scrupuleuse attention, s'arrêtant à la fin de chaque phrase, et en commentant mentalement tous les termes; bien convaincu qu'il était parfait en la forme, il dit au général de remplir de ses noms et prénoms les blancs laissés à dessein, et il lui rappela qu'outre cet acte, il devait lui remettre des lettres de change à trois, quatre et six mois, revêtues de l'aval de sa femme.
—Voici les lettres de change, mon cher Juste, dit le général; chose promise, chose due.
L'usurier sortit après avoir examiné les lettres de change avec autant d'attention qu'il en avait mis à examiner l'acte.
Après quelques instants d'absence, il rentra dans le cabinet, portant sous son bras un vieux portefeuille de maroquin vert dont il tira, l'un après l'autre, cinquante billets de banque qu'il remit à son client.
Le général, charmé de tenir enfin la somme qu'il désirait, sortit après avoir affectueusement serré la main de l'usurier qui le reconduisit jusqu'à la porte de la rue.
Lorsqu'il eut ouvert à Silvia la porte de la cloison, il lui montra le portefeuille vert.—Il reste encore dans ce portefeuille, dit-il en frappant dessus, de quoi vous satisfaire, et si vous voulez me permettre d'examiner ces pierreries dont les journaux ont fait un si pompeux éloge, nous aurons bientôt terminé.
Silvia prit le vase antique, et fit tomber sur la tablette du grillage qui entourait la petite table de l'usurier tout ce qu'il contenait.
—Ah! madame, s'écria Juste d'une voix profondément attendrie et les yeux pleins de larmes, vous êtes une personne bien estimable, une semblable précaution au moment où vous paraissiez si troublée, vous me rappelez, par vos traits et par votre présence d'esprit, ma pauvre défunte.
—Je suis très-flattée de ressembler à feu madame Juste, répondit Silvia en souriant.
Juste ne l'écoutait plus; les regards ardents qu'il attachait sur les pierreries du comte Colorédo résumaient toutes ses facultés. Ses petits yeux étincelaient sous le verre de ses lunettes, et il exprimait par des exclamations et des petits cris inarticulés sa vive admiration. Quels beaux diamants, disait-il; quelles magnifiques émeraudes! Tout cela vaut au moins deux cent mille francs, s'écria-t-il enfin, cédant sans y penser à la joie que lui causait la certitude d'acquérir, moyennant la moitié de leur valeur, toutes les richesses étalées devant ses yeux.
—Ah! ah! lui dit Silvia, cela vaut au moins deux cent mille francs. En ce cas maître, vous m'en donnerez bien cent cinquante mille.
Cette observation intempestive rendit à l'usurier tout le sang-froid que l'admiration lui avait fait perdre.
—Je vais vous donner, dit-il, la somme convenue et pas un liard avec. Ces pierreries sont celles du comte Colorédo, et pour en tirer parti, il faut que je les envoie en Angleterre ou en Hollande, et que je charge de les vendre un de mes confrères auquel je serai forcé d'allouer une très-forte commission, de sorte que mes bénéfices seront beaucoup moins considérables que vous ne le supposez.
—C'est bien! tenons-nous-en à ce qui a été convenu.
Juste remit à Silvia quatre-vingt-dix-neuf billets de mille francs.
—Il en manque un, dit-elle après les avoir comptés.
—Je le sais bien, répondit l'usurier. Mais comme vous avez sans doute une bibliothèque, j'ai pensé que vous voudriez bien m'acheter quelques livres.
—Vous plaisantez, mon cher! que voulez-vous que je fasse de vos bouquins?
—Des bouquins! Une blonde, la Vierge de Meudon, et le Code des honnêtes gens! ah! belle dame, vous n'appréciez pas à leur juste valeur les œuvres les plus remarquables de littérateurs distingués.
—C'est possible, mais j'aime mieux mon billet de mille francs: donnez-le-moi ou rien de fait.
—Le voilà. Vous voyez que je suis rond en affaires; ainsi, si de nouvelles occasions se présentent, c'est à moi, je l'espère, que vous vous adresserez.
—Sans nul doute.
—N'allez pas surtout trouver mon confrère Josué, c'est un misérable sans foi qui écorche ses clients.
—Vous paraissez détester cordialement cet homme.
—Pourquoi aussi, a-t-il quitté Marseille pour venir s'établir à Paris, et m'enlever une bonne partie de ma clientèle?
—Ah! messire Josué de Marseille est maintenant à Paris! dit Silvia, se parlant à elle-même.
—Vous le connaissez?
—Pas personnellement, mais une dame de mes amies a fait quelques affaires avec lui.
—Envoyez-moi cette dame, je suis beaucoup plus raisonnable et j'ai beaucoup plus d'argent que Josué.
—Plus d'argent que Josué! cela me paraît difficile: on assure que ce Juif est trois ou quatre fois millionnaire.
—Je suis plus riche que lui, dit Juste en accompagnant ces paroles d'un sourire d'orgueilleuse satisfaction.
—Oh! oh!
—Si vous ne me croyez pas, parlez de moi au général que vous rencontrez, dites-vous, dans le monde, et vous serez édifiée.
—Je vous crois. Mais dites-moi? cher M. Juste, je rencontre en effet assez souvent ce général dans le monde, et je serais bien aise de savoir tout ce qui le regarde: ne pouvez vous rien m'apprendre?
—Vous êtes mademoiselle Coralie! s'écria Juste.
Silvia se mit à rire aux éclats.
—Vous n'allez donc jamais à l'Opéra? dit-elle.
—Jamais; c'est un plaisir qui coûte trop cher.
—Alors je m'explique votre erreur, mais parlons du général.
—Oh! je ne sais si je dois: un client...
—M. Juste, il faut me témoigner de la confiance, si vous voulez qu'à l'avenir je ne m'adresse pas à votre confrère Josué. J'ai vraiment besoin de savoir tout ce qui concerne ce général, et par la nature de vos relations avec lui, vous devez connaître ses affaires aussi bien que lui-même. Parlez, je vous écoute.
—Il faut donc faire tout ce que vous voulez, on ne peut pas appliquer aux fils des grands hommes de l'époque impériale le proverbe si connu, tel père, tel fils. En effet, à part quelques rares exceptions, les fils des favoris du grand empereur ramassent la boue des ruisseaux pour en tacher leur nouvel écusson.
Le général qui vient de sortir d'ici est le fils unique d'un des plus braves généraux de l'empire, rejeton dégénéré d'une noble souche, mon client n'a rien hérité de son père si ce n'est de sa belle prestance, et de sa physionomie mâle et expressive. Au reste, je ne vous apprends rien que vous ne sachiez déjà, puisque, ainsi que vous venez de me le dire, vous l'avez rencontré plusieurs fois dans le monde.
Le chef intrépide de la demi-brigade la plus valeureuse de la république et de l'empire, laissa à son fils une fortune assez considérable et qui lui permettait de tenir dans le monde un rang distingué.
Mon client, jeune, riche et porteur d'un nom auquel se rattachaient tant et de si glorieux souvenirs, fut très-bien accueilli lors de ses débuts dans la société. Le moment, il est vrai, était favorable: c'était peu de temps après les événements de juillet 1830, et, à cette époque, tous ceux qui portaient un nom illustre dans les fastes de la période impériale, voyaient s'ouvrir devant eux toutes les avenues qui conduisent à la fortune.
A cette époque l'amour de la garde nationale avait tourné toutes les têtes; les bourgeois les plus débonnaires apprenaient la charge en douze temps, et laissaient croître leurs moustaches; les femmes habillaient leurs enfants en voltigeurs de la milice citoyenne; c'étaient en un mot une manie universelle et je crois que si l'on y cherchait bien, on trouverait chez moi un vieil uniforme de soldat citoyen tout couvert de poussière.
Mon client, grâce aux gens puissants qui le protégeaient (on ne manque jamais de protecteurs lorsque l'on n'a besoin de rien) obtint le poste qu'il occupe encore aujourd'hui de général d'une des brigades de la garde nationale parisienne.
Je vois, dit Silvia, que je me suis étrangement trompée, je croyais, moi, que ce général était l'un des héros de notre jeune armée d'Afrique, un émule des Changarnier et des Lamoricière.
Vous vous êtes en effet étrangement trompée. Mon client, tout général qu'il est, et malgré les décorations qui brillent sur sa poitrine, ne possède aucune des excellentes qualités de son père, dont la probité, la bravoure et le dévouement étaient à l'ordre du jour des armées de la république et de l'empire, et dont le nom est resté pur au milieu des souillures de notre époque.
Devenu général, mon client vit s'ouvrir devant lui les salons de toutes les sommités du jour, il fut même reçu à la cour; mais cela ne dura pas longtemps. Le grand train que menait cet honorable personnage, les dîners de Lucullus qu'il donnait aux officiers supérieurs de la brigade citoyenne placée sous ses ordres, ses jolies femmes qu'il entretenait, ses équipages qui rivalisaient, s'ils ne surpassaient pas ceux des princes, tout cela lui coûtait par année, une somme au moins triple de celle à laquelle s'élevaient ses revenus, de sorte qu'un beau jour il se trouva veuf de son dernier billet de mille francs. La position était embarrassante.
Diable, diable, se dit le général, après quelques instants de réflexions, la caisse est vide, je ne puis pourtant pas me passer d'argent, il m'en faut pour mes gens et pour mes maîtresses; mais, comment m'en procurer?
—Monsieur le comte est embarrassé! lui dit son valet de chambre, véritable Frontin de comédie, qui avait entendu le monologue de son maître. Cette interrogation intempestive n'offensa point le général, qui connaissait trop bien le caractère parfaitement convenable de son valet, pour ne pas deviner de suite que s'il se permettait d'adresser la parole à son maître dans un moment où celui-ci paraissait si vivement contrarié, c'est qu'il pouvait, ainsi que cela du reste, lui était arrivé plusieurs fois, lui donner quelques bons conseils; aussi bien loin de le rudoyer, il l'engagea à s'expliquer sans crainte, et voici à peu près ce que le valet de chambre lui dit après lui avoir demandé pardon de la liberté grande.
—Monsieur le comte est jeune, la position qu'il occupe dans le monde est excessivement honorable, et, bien que toutes les propriétés de monsieur le comte soient grevées d'hypothèques il trouverait facilement, s'il voulait se marier, une femme qui lui apporterait une dot très-considérable.
—Est-ce que vous avez une femme à me proposer monsieur Frédéric, répondit en souriant mon client qui, pour la première fois de sa vie, envisagea sans frémir la nécessité de se marier.
—Monsieur le comte veut rire, répondit le Frontin il sait bien de qui je veux parler.
Le général savait en effet quelle était la personne à laquelle son valet faisait allusion. L'un des officiers supérieurs de sa brigade était le père d'une jeune fille que tous les beaux de l'état-major accablaient d'hommages et de petits soins; étaient-ils séduits par les attraits de la demoiselle ou par les beaux yeux de la cassette du papa? je ne puis répondre à cette question d'une manière positive. Tout ce que je puis vous dire, c'est que la jeune fille était ravissante, et que la cassette du père était dit-on respectable. Quoi qu'il en soit cette jeune fille, semblable en cela à presque toutes les femmes, dédaignait tous ceux qui composaient la foule de ses adorateurs, et était toute disposée à accueillir avec beaucoup d'indulgence le seul homme qui paraissait vouloir contester la puissance de ses charmes.
Cet homme, je n'ai pas besoin de vous le dire, n'était autre que le général en question. Aussi, lorsqu'à son tour il se mit sur les rangs, tous ceux qui, jusqu'à ce moment avaient été soufferts comme en cas, furent successivement écartés, ce fut à lui désormais que le soin de porter le bouquet et l'éventail de la demoiselle, lorsqu'ils se trouvaient ensemble au bal, fut confié, et je dois en convenir, il s'acquittait avec beaucoup de grâce des fonctions de cavalier servant.
Le père de la jeune personne, la borne la plus mal taillée qu'il soit possible de rencontrer, ne voyait pas sans éprouver un certain plaisir son général faire une cour assidue à sa fille; la position élevée de mon client flattait son amour-propre, et bien qu'il sût quelque chose du mauvais état de ses affaires, son nom, ses épaulettes étoilées et son écharpe tricolore garnie de franges d'argent, excusaient, aux yeux de la borne en question, les peccadilles du passé.
Le mariage fut conclu.
Hélas! hélas! pourquoi les jours de la lune de miel sont-ils si peu nombreux? pourquoi sont-ils si courts?
Le général qui, durant les premiers mois de son mariage, avait paru enchanté, charmé de sa femme; qui vantait ses charmes, son esprit et ses grâces à tous ceux qui voulaient bien l'entendre, se refroidit insensiblement. D'abord, monsieur et madame qui, chaque soir se retiraient dans le même appartement, eurent chacun un logis séparé; puis madame fut forcée de faire ses visites et d'aller au bois sans être accompagnée de monsieur; puis enfin, monsieur, ennuyé à ce qu'il paraît d'entendre les reproches de madame, qui n'avait pas accepté sans se plaindre la position qui lui était faite, position que du reste elle ne méritait pas, car elle était jeune, jolie, spirituelle, et, ce qui est plus rare, elle aimait son mari; monsieur, dis-je, reprit tout à coup les habitudes échevelées de sa vie de garçon.
Ses dettes avaient été payées lors de son mariage, il en fit de nouvelles. J'ai eu fort souvent le plaisir de lui prêter de l'argent.
—En prenant vos sûretés, dit Silvia.
—Bien entendu, répondit Juste. Lorsqu'on ne voulut plus lui prêter d'argent, il acheta des marchandises de toutes natures afin de les revendre à vil prix. Vous dire tout ce qu'il a acheté, serait beaucoup trop long; qu'il vous suffise de savoir qu'il doit sur la place au moins seize cents mille francs.
—Tant que cela!
—Tout autant; et il est probable qu'il devrait beaucoup plus, si plusieurs de ceux qu'il a essayé de mettre dedans, n'étaient allés chercher près du chef de certain établissement que le ciel confonde, certains renseignements qui dérangèrent une bonne partie de ses combinaisons.
Il trouva cependant les moyens d'acheter à un marchand de vins des environs de Paris, cent cinquante mille francs de vins de Bordeaux; la réussite de cette opération lui fit naître l'idée d'en tenter une autre; il se dit que puisqu'il avait du vin, il devait acheter des bouteilles et des bouchons, et à cet effet il s'adressa à un honnête marchand de ces deux articles; mais celui-ci mieux avisé que le marchand de vins de Bordeaux, ne se laissa pas éblouir par le grade éminent les décorations et les belles manières du personnage, il se dit qu'il ne serait pas prudent de livrer, sans avoir pris certaines précautions, trente-deux mille francs de bouteilles et de bouchons; il alla donc à son tour demander des renseignements à l'établissement en question, et ceux qu'il obtint furent de telles nature, qu'il garda, et fit bien, ses bouteilles et ses bouchons.
Le vin fut vendu par les soins d'un de ces courtiers d'affaires ténébreuses, à cinquante cinq pour cent de perte.
Le marchand qui l'avait vendu au général, n'étant pas payé à l'échéance de ses lettres de change, et ne pouvant faire mettre son débiteur à Clichy, seul moyen de le contraindre à s'exécuter; (mon client, j'ai oublié de vous dire cela, était député, et grâce à ses fonctions législatives, il se moquait de messieurs les gardes du commerce et de ses créanciers tant que durait la session des chambres) le marchand fut donc obligé de faire contre fortune bon cœur, et de prendre son mal en patience.
Cette affaire et beaucoup d'autres, qu'il serait trop long de vous rappeler, excitèrent quelques légères rumeurs dans le monde honorable où mon client était reçu; des gens rigoristes qui ne veulent pas absolument faire à notre époque les concessions qu'elle exige ces gens-là s'en allèrent partout, disant à qui voulait les entendre, qu'un fripon bien habillé n'en était pas moins un fripon. Le général fit d'abord tête à l'orage, il traita de calomnie et de méchants propos les bruits que l'on faisait courir sur son compte, de sorte que beaucoup de gens le voyant si calme au milieu de la tempête, ne purent s'empêcher de dire: