LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.

LES

VRAIS MYSTÈRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME QUATRIÈME.

colophon

BRUXELLES,

ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,

IMPRIMEURS-ÉDITEURS.

1844

LES VRAIS

Mystères de Paris

bar

I.—Mathéo.

Ainsi que nous l'avons dit, la comtesse Lucie de Neuville ne put rien apprendre du domestique que Salvador avait chargé de lui remettre le petit paquet contenant le carnet qu'elle avait perdu chez la Sans-Refus et le petit billet armorié qui l'accompagnait.

La remise de ce carnet prouvait à la comtesse que ses conjectures étaient en partie fondées. Ainsi, il était certain que l'homme qui lui avait d'abord causé tant de frayeur, était un homme du monde, et qu'elle le rencontrerait probablement au premier jour, s'il fallait croire les termes du billet qu'elle venait de recevoir.

Laure, qui jusqu'à ce moment avait cherché par tous les moyens possibles à calmer les crainte de son amie, commençait à les partager; cependant dans la crainte d'augmenter l'anxiété de la comtesse qui, depuis quelques instants, paraissait ensevelie dans de profondes et tristes réflexions, elle ne voulait rien laisser paraître.

—Il y a vraiment dans tout ceci quelque chose d'inexplicable, dit enfin Lucie qui, plusieurs fois déjà, avait commenté les termes du petit billet qu'elle tenait entre ses mains. Si ce billet, comme tout paraît l'annoncer, a été écrit par un homme de bonne compagnie, pourquoi ne l'a-t-il pas signé? pourquoi cet homme se trouvait-il dans un pareil lieu, couvert d'un costume qui n'est pas celui de sa classe? pourquoi, avant d'avoir vu quelle était la personne à laquelle il s'adressait, a-t-il employé pour me parler un langage inqualifiable?

Laure, qui avait écouté la comtesse avec beaucoup d'attention, se leva tout à coup du siége sur lequel elle était assise, et frappant ses mains l'une contre l'autre:

—Mais qui te dit, s'écria-t-elle, que cet homme qui t'a tant effrayée est bien celui qui viens de t'envoyer ton carnet? ce carnet ne peut-il pas être tombé entre les mains d'une autre personne, par exemple, entre celles de l'une des personnes que tes cris avaient attirées dans cette caverne au moment où nous nous sommes sauvées.

—Tu te trompes, ma chère Laure, répondit la comtesse, ce billet que j'ai lu plus de dix fois a été bien certainement écrit par l'homme dont je te parle; les termes dans lesquels il est conçu le prouvent de reste.

Et Lucie lut à son amie le billet en question, en accompagnant chaque ligne de commentaires qui prouvaient qu'elle ne se trompait pas.

Laure fut enfin forcée de se rendre à l'évidence.

—En effet, dit-elle, ce billet, je le crois maintenant, a été écrit par cet homme; mais, après tout, que dois-tu craindre? rien ne t'oblige à cacher les circonstances qui t'ont amenée dans cette maison. Ainsi, en admettant que cet homme ait quelques mauvais desseins, je ne crois pas que tu aies grand sujet de le craindre.

Lucie allait répondre à son amie, lorsque Paolo annonça le docteur Mathéo. La comtesse donna l'ordre de le faire entrer.

Le docteur paraissait beaucoup plus vieux qu'il ne l'était en réalité, il n'était âgé que de trente-cinq ans environ, et cependant son crâne était presque entièrement nu, et les rares cheveux noirs qui couvraient encore la partie postérieure de sa tête, étaient semés de quelques fils argentés. Les chagrins, les remords ou l'étude avaient creusé de profonds sillons sur son visage, qui presque toujours paraissait couvert de sombres nuages. Cependant au total, le docteur Mathéo n'était pas un homme disgracieux d'aspect; il s'exprimait avec élégance et facilité, et grâce à son profond savoir et à la rigidité de ses mœurs depuis cinq ans qu'il s'était fixé à Paris, où il était venu s'établir après avoir quitté le service de la marine, dans lequel il avait été employé assez longtemps et où il avait commencé sa carrière, il s'était acquis une clientèle composée des gens les plus comme il faut et qui lui était excessivement attachée.

Après avoir levé l'appareil qu'il avait posé la veille sur la blessure de la comtesse, blessure assez légère du reste et qu'il trouva en bon état, il allait se retirer après avoir échangé avec elle les banalités ordinaires, lorsque Lucie, qui tenait encore à la main le petit billet qu'elle venait de recevoir, lui demanda s'il connaissait le nom de la personne à laquelle appartenaient les armoiries du cachet.

—Je ne puis quant à présent vous satisfaire, répondit le docteur après avoir attentivement examiné le cachet; mais, si comme l'indique du reste l'aspect de ces armoiries, elles appartiennent à une ancienne famille, il ne sera pas difficile de savoir ce nom, et pour peu, madame la comtesse, que cela puisse vous faire plaisir, je me chargerais très-volontiers de vous le découvrir.

Lucie, poussé par une curiosité qu'elle ne pouvait s'expliquer à elle-même, voulait absolument découvrir ce qu'elle ignorait encore, elle répondit donc au docteur qu'il lui rendrait un important service s'il parvenait à découvrir le nom de la personne à laquelle appartenait le cachet, qu'elle enleva de la lettre sur laquelle il était apposé afin de le lui remettre; elle ajouta même que, si après l'avoir découvert, il voulait bien l'informer de ce qu'était cette personne, de sa position dans le monde, enfin de tout ce qui pouvait servir à se former une opinion sur son compte, il l'obligerait infiniment.—Ce que vous me demandez ne sera pas bien difficile, ajouta Mathéo. Je découvrirai infailliblement le nom de la personne en question en consultant soit l'Armorial de France, soit le Trésor des Chartres, soit le collége héraldique, le reste ira tout seul et je serai charmé d'avoir trouvé cette occasion de vous être agréable.

La comtesse, depuis qu'elle savait que le docteur allait s'occuper de percer l'espèce de mystère qui enveloppait l'événement qui venait de lui arriver, était beaucoup plus calme; elle songea alors à lui demander des nouvelles de la pauvre Eugénie de Mirbel, à laquelle, d'après les ordres qu'elle lui avait donnés lorsqu'il était venu poser le premier appareil sur sa blessure, il avait dû déjà rendre visite. Mathéo lui apprit que cette jeune fille avait passé une assez bonne nuit, et qu'il pouvait lui donner l'assurance qu'elle recouvrerait la santé; il croyait même qu'elle pouvait, dès ce moment, être transportée sans inconvénients dans une maison de santé.

Lucie avait d'abord eu l'intention de placer sa malheureuse amie dans un de ces établissements; mais elle se dit que, puisqu'elle voulait faire une bonne action, il fallait que cette bonne action fût complète, et qu'elle ferait beaucoup mieux de faire louer et meubler pour son amie un petit logement dans lequel elle serait transportée de suite, et où, grâce à de bons soins, elle se rétablirait bien plus promptement. Ensuite, aidée de ses secours qui ne lui manqueraient pas, car elle connaissait assez bien le noble cœur de son mari, pour être certaine d'avance qu'il approuverait tout ce qu'elle ferait, Eugénie, pourrait attendre qu'elle se fût, en utilisant les nombreux talents qu'elle possédait, créé une position indépendante.

—Je regrette beaucoup de ne pouvoir sortir, dit-elle après avoir fait connaître ses intentions au docteur qui les approuva sans réserve; je me serais occupée de suite de cette affaire, car ma pauvre amie ne peut pas rester plus longtemps dans l'affreux galetas où elle se trouve maintenant, et je ne puis charger de ces démarches aucunes des personnes que je connais, qui sont toutes du monde dans lequel a vécu mademoiselle de Mirbel, et qui presque toutes la connaissent.

—Si vous me jugez digne de votre confiance, je me chargerai bien volontiers de toutes ces démarches, que vous ne pourriez faire que dans quelques jours, répondit le docteur. Je n'ai pas l'honneur de connaître mademoiselle de Mirbel, mais je crois cependant qu'elle est tout à fait digne de ce que vous voulez faire pour elle, et je serais heureux de m'associer, autant du moins que vous voudrez bien me le permettre, à une aussi bonne action.

—Je vous reconnais bien là, docteur, dit la comtesse, vous n'êtes avare ni de votre temps, ni même à ce qu'on assure de votre bourse, lorsqu'il s'agit d'être utile à quelqu'un.

—Je fais tout ce qui m'est possible pour me faire pardonner par Dieu les fautes que j'ai pu commettre, répondit le docteur, dont le front s'était couvert d'un sombre nuage, lorsque la comtesse de Neuville lui avait adressé les quelques paroles que nous venons de rapporter.

—Savez-vous, M. Mathéo, ajouta Laure qui avait recouvré toute l'aimable gaieté de son caractère depuis que son amie paraissait plus tranquille, savez-vous, qu'à vous voir quelquefois si triste, vous que tout le monde estime et aime, et qui n'avez pas a vous plaindre de la fortune qui vous traite, à ce qu'on assure, en enfant gâté, il serait permis de croire que vous avez commis quelques grandes fautes et que vous êtes tourmenté par les remords.

Les paroles de Laure venaient, sans qu'elle s'en doutât de soulever un violent orage dans le cœur du docteur Mathéo, et l'expression d'un amer découragement passa rapide sur son visage.

—A Dieu seul, dit-il, appartient le droit de m'apprendre si quelques-unes des actions de ma vie sont ou ne sont pas de grands crimes. Mais nous nous laissons entraîner bien loin du sujet qui devrait nous occuper, ajouta-t-il, en faisant un effort pour sourire.

—Sans doute, reprit Laure, en riant de bon cœur; mais croyez-le bien, monsieur le docteur, je n'ai jamais cru que vous étiez un grand criminel; j'ai voulu seulement vous faire un peu la guerre, parce que je ne veux pas que vous soyez toujours aussi triste, et que je suis fâchée de ce que vous nous négligez pour d'autres clients.

Laure, en achevant ces mots, avait adressé à son amie un regard d'intelligence.

—Laure a raison, ajouta la comtesse de Neuville: vous nous négligez, M. le docteur.

—Je ne vous comprends pas, madame la comtesse.

—Je veux dire que, comme vous consacrez tout votre temps aux pauvres malades, il ne vous en reste pas pour ceux de vos clients qui ont le malheur d'être riches.

—J'en trouverai madame, daignez en être persuadée pour faire tout ce qui pourra vous être agréable.

Et le docteur Mathéo sortit après avoir promis aux deux dames qu'il allait de suite et activement s'occuper des missions dont elles l'avaient chargé.

Le lendemain il revint chez la comtesse, qui l'attendait avec la plus vive impatience.

—Eh bien? lui dit elle aussitôt qu'il eût été introduit dans le petit salon où elle se trouvait alors avec Eugénie?

—Votre amie, madame la comtesse, répondit le docteur Mathéo, est maintenant dans un logement petit, mais sain et commode, et j'ai laissé près d'elle, pour lui donner les soins qui lui sont encore nécessaires, une garde sur laquelle je crois pouvoir compter; car elle paraît aimer beaucoup mademoiselle de Mirbel qui, de son côté, lui est très-attachée, puisqu'elle n'a pas voulu s'en séparer: c'est cette même vieille femme, m'a-t-elle dit, qui a apporté ici la lettre qui vous a appris le sort malheureux de votre amie. J'ai dit à mademoiselle de Mirbel pourquoi vous n'alliez pas la voir, elle a paru très-affligée de l'accident qui vous était arrivé; mais lui ayant donné l'assurance que cet accident n'avait rien de grave, et que d'ici à très-peu de jours vous pourriez sortir sans inconvénient, elle s'est tranquillisée. Du reste, j'ai maintenant la conviction qu'il ne faut plus à mademoiselle de Mirbel, pour achever de se guérir, que du calme et des soins qui, grâce à vous madame la comtesse, ne lui manqueront pas.

—Ainsi, dit Laure, cette pauvre Eugénie n'est plus dans cette vilaine petite chambre si nue et si délabrée?

—Elle ne manque de rien, reprit Lucie; vous avez pourvu son logement de tout ce qui était nécessaire?

Et comme le docteur répondait que pour faire convenablement les choses, il n'avait eu besoin, que de suivre à la lettre les instructions de sa cliente:

—Oh! c'est qu'il y a une foule de choses qui sont nécessaires à une femme et auxquelles un homme ne pense jamais; ainsi je parie que vous n'avez pas pensé à un berceau pour sa petite fille.

—Vous vous trompez, madame la comtesse, à l'heure qu'il est, la petite fille de votre amie dort bien paisiblement dans le plus joli berceau qui se puisse imaginer.

—C'est bien, bon docteur, c'est bien, ajouta Laure en tendant sa jolie petite main au docteur Mathéo qui la prit dans les siennes, et dont une larme qu'il ne put parvenir à cacher, vint mouiller les paupières.

—Pourquoi, lui dit Lucie, cherchez-vous à nous cacher cette larme qui est la preuve de la sensibilité de votre cœur, les hommes sont-ils ainsi faits, que lorsqu'ils éprouvent un bon sentiment, ils craignent que l'on ne s'en aperçoive.

Le docteur ne releva pas cette observation de la comtesse de Neuville; ainsi que cela lui arrivait souvent, il demeura quelques instants enseveli dans une profonde tristesse.

—Allons, Lucie, dit Laure, ne vas-tu pas maintenant faire la guerre à ce bon docteur qui s'est donné tant de peine pour nous obliger.

—Ah! qu'à Dieu ne plaise, s'écria la comtesse, mais je suis si heureuse de savoir que notre pauvre amie est maintenant tout à fait hors de danger, et qu'elle ne manque de rien, que je ne sais plus ce que je dis.

—Je voudrais être mariée, dit tout à coup Laure d'un ton délibéré.

—Eh pourquoi! grand Dieu, s'écria la comtesse, n'est-tu pas heureuse auprès de moi, que tu es si pressée de me quitter?

—Je ne dis pas cela, mais si j'étais mariée je pourrais aller, venir, sans que cela parût extraordinaire, et je trouverais bien moi, qui ne suis pas blessée, un moment pour aller voir la pauvre Eugénie de Mirbel.

La comtesse prit dans ses deux mains la tête de son amie qu'elle embrassa au front:

—Ecoute, lui dit-elle, après cette douce étreinte, le docteur m'assure que dans deux ou trois jours, je pourrai sortir, et tu devines que ma première visite sera pour notre amie; eh! bien je te promets que tu viendras avec moi.

—Bien vrai! s'écria, Laure, oh! que tu es bonne, ma chère Lucie, et la jeune fille rendit avec usure à son amie, les caresses qu'elle venait d'en recevoir.

Ni Laure, ni la comtesse ne parlaient au docteur de la seconde commission dont il avait été chargé; ces deux charmantes femmes étaient heureuses du bien qu'elles avaient pu faire, et le plaisir qu'elles éprouvaient leur faisait oublier l'objet qui, deux jours auparavant, piquait si vivement leur curiosité.

—Croyez-vous par hasard, que j'ai négligé l'une des deux missions que vous m'aviez confiées, que vous ne me parlez pas de ceci? dit le docteur en tirant le cachet de son portefeuille.

—C'est vrai, docteur, répondit la comtesse de Neuville, mais je suis heureuse de savoir que mon amie est hors de danger est un peu moins malheureuse, que j'en oublie mes propres contrariétés; eh bien, savez-vous à quelle famille appartiennent les armoiries de ce cachet?

—Ces armoiries sont celles d'une très-noble et très-ancienne maison de la Provence, de la maison de Pourrières, et il est certain que ce cachet a été apposé par M. le marquis Alexis de Pourrières, le seul membre qui existe encore aujourd'hui.

C'est singulier, se dirent en même temps Laure et Lucie de Neuville, et elles échangèrent un regard d'intelligence, traduction fidèle de leurs pensées.

—Et sait-on quelle espèce d'homme c'est, que ce marquis de Pourrières?

—Le marquis de Pourrières, s'il faut croire plusieurs de mes clients auxquels je n'ai pas le droit de suspecter la bonne foi, est un gentilhomme aussi noble de cœur que de souche, il est venu se fixer à Paris il y a deux ans environs, et de suite, grâce aux recommandations qu'il avait apportées de sa province, il a été admis dans les meilleurs salons; il était lorsqu'il quitta la Provence, commandant de la garde nationale de son canton, membre du conseil-général de son département, chevalier de la Légion d'honneur; et venait d'être nommé auditeur au conseil d'Etat; il est riche, jeune encore, et il peut, dit-on, prétendre à tout. Pendant quelque temps, il a été très-chagrin de la perte qu'il a faite d'une dame qu'il devait épouser; à ce qu'on assure, cette dame que l'on nommait la marquise de Roselly, est disparue sans que l'on ait jamais pu savoir ce qu'elle était devenue; les démarches que le marquis de Pourrières a faites et fait faire, les recherches de la police ont été inutiles; comme je viens d'avoir l'honneur de vous le dire; le marquis pendant assez longtemps, a été très-affligé, mais maintenant il est, sinon tout à fait, du moins à peu près consolé; on ajoute qu'il a l'intention de se marier, ce qui ne lui sera pas difficile, car il n'est pas un père qui ne soit heureux d'accorder la main de sa fille à un aussi galant homme.

Tout ce que venait de dire le docteur, avait plongé Lucie et Laure dans le plus profond étonnement, ainsi; cet homme, si noble de race et de caractère, si riche, si bien posé dans le monde, la comtesse l'avait rencontré dans un des lieux les plus infâmes de la capitale; il y paraissait très à son aise, et il était vêtu d'un costume en harmonie parfaite avec le ton, les manières et le langage qui avaient été les siens pendant un certain laps de temps, c'était là un étrange mystère, mystère auquel Lucie se trouvait mêlée, et qu'il était de son intérêt, (du moins elle le croyait), de chercher à pénétrer; Laure de son côté, bien qu'elle n'attachât pas à cet événement autant d'importance que son amie, n'aurait pas non plus été fâchée de voir ce singulier marquis qui courait les rues de Paris vêtu d'un costume qui, suivant elle, devait le rendre laid à faire peur.

Les deux femmes dominées toutes deux par le même sentiment, la curiosité, et quelle est la fille d'Eve, qui, quelles que soient les qualités qu'elle possède, n'est pas quelque peu curieuse, se regardaient toutes deux en silence.

Laure fut la première qui rompit la glace.

—Je devine, dit-elle à son amie, ce que tu n'oses me dire? tu as envie de me demander s'il faut confier à notre bon docteur l'événement de la rue de la Tannerie.

Lucie fit un signe affirmatif.

—Eh! bon Dieu! je n'y vois pas d'inconvénient, cet événement pouvait arriver à tout le monde, et il n'y a rien dans tout ceci que tu doives cacher; tu feras bien, après tout, de prendre les conseils d'un homme qui nous porte assez d'intérêt pour nous rendre service si cela est nécessaire, et qui a assez d'expérience pour te dire si tu as raison de t'inquiéter, ou si tu te fais un monstre d'une chimère.

La comtesse de Neuville, sentait que son amie avait raison, cependant ce ne fut qu'après avoir hésité quelques instants, qu'elle se détermina à raconter au docteur Mathéo, ce qui lui était arrivé deux jours auparavant, dans le cabaret de la Sans-Refus, à la suite de la blessure qu'elle s'était faite en sortant de chez Eugénie de Mirbel.

Le docteur, qui avait écouté la comtesse avec beaucoup d'attention, lui répondit qu'en définitive, elle ne devait pas craindre les suites de cet événement, et il ajouta, qu'il n'était pas probable, que l'homme dont, pendant quelques instants elle avait eu à se plaindre, et le marquis de Pourrières fussent le même individu.

—Vous venez de me dire, ajouta-t-il, qu'au moment où, accompagnée de votre amie, vous vous étiez échappée de ce repaire, vos cris y avaient attirés plusieurs personnes, n'est-il pas possible que le marquis de Pourrières se soit trouvé parmi elles, et que ce soit lui qui ait ramassé votre carnet et vous l'ait envoyé?

Et comme la comtesse ayant à ce moment à défendre son opinion contre le docteur et contre son amie, qui, s'étant rangée à l'opinion de ce dernier, persistait à soutenir que l'homme au costume de marinier et le marquis de Pourrières étaient un seul et même individu, puisque c'était ce dernier qui lui avait envoyé le carnet, le docteur, ajouta:

—Ecoutez, madame la comtesse, si vraiment c'est le marquis de Pourrières que vous avez rencontré dans ce cabaret; et vous en paraissez si convaincue que je n'ai plus le droit d'en douter; il y a effectivement dans cet événement quelque chose de mystérieux, qu'il est bon d'éclaircir; puisque cet homme vous a si vivement frappée, vous devez vous rappeler ses traits, essayez de me les décrire, j'irai chez le marquis de Pourrières... sous le premier prétexte venu, car il ne faut pas que votre nom soit prononcé dans tout ceci, et je vous dirai ensuite si vos conjectures sont ou non fondées.

—Ainsi, reprit la comtesse, vous croyez que vous pouvez sans qu'il en résulte rien de désagréable, ni pour vous, ni pour moi, aller comme cela sans motif chez ce marquis de Pourrières?

—Je vous répète, madame, que votre nom ne sera pas prononcé, vous n'avez donc absolument rien à redouter; quant à ce qui me regarde, ne vous en mettez pas en peine, nous autres docteurs nous avons le privilége de pouvoir nous introduire partout sans exciter de soupçons.

La comtesse décrivit alors au docteur l'homme qu'elle croyait être le marquis de Pourrières, et dans le portrait qu'elle en fit, elle s'attacha à peindre, la régularité et la beauté des traits de son visage, le timbre flatteur de sa voix, et la parfaite élégance de ses manières lorsqu'il eut changé de ton et de langage.

Le docteur écoutait attentivement la comtesse de Neuville, qui sans s'en apercevoir se servait d'expressions qui semblaient indiquer que cette rencontre ne la préoccupait si vivement, que parce que l'homme dont elle parlait avait vivement impressionné son esprit.

Les femmes sont pour la plupart ainsi faites, douées d'une imagination à la fois plus riche et plus active que celle des hommes, elles doivent naturellement se sentir attirées vers tout ce qui sort des limites de l'ordinaire, aussi n'est-il pas rare de les voir éprouver pour des hommes placés à cent lieues du monde qu'elles habitent un sentiment vague de sympathie, qui ne tarde pas à se transformer en un sentiment plus tendre et d'une nature plus déterminée, lorsque des événements imprévus ne viennent pas se jeter à la traverse et apporter un nouvel aliment à l'activité incessante de leur imagination.

Le docteur Mathéo, ne sortit de chez la comtesse de Neuville que pour se rendre chez le marquis de Pourrières, dont il se procura facilement l'adresse.

Lorsqu'il se fit annoncer, Salvador et Roman étaient ensemble dans le cabinet que nous connaissons déjà.

Ce nom: le docteur Mathéo, prononcé par le domestique chargé d'annoncer les personnes qui demandaient à être introduites, fit faire à Salvador et à Roman un soubresaut sur les siéges qu'ils occupaient, ils se regardèrent quelques instants sans parler. Salvador fut le premier à rompre le silence.

—Le docteur Mathéo, dit-il, que penses-tu de cette visite, serait-ce par hasard, le Mathéo que nous connaissons?

—C'est probable, ce nom-là n'est pas commun.

—Ainsi tu crois que nous sommes découverts?

—Je le crains; mais après tout nous n'avons rien à redouter: si Mathéo connaît une partie de nos secrets, nous connaissons tous les siens.

—Faites entrer, dit Salvador au domestique: nous allons savoir de suite, continua-t-il en s'adressant à Roman, si nous devons craindre les résultats de cette visite.

Mathéo introduit dans le cabinet, reconnut d'abord Roman qu'il connaissait plus particulièrement et depuis beaucoup plus longtemps que Salvador, qu'il n'avait vu que pendant le séjour assez court de ce dernier au bagne de Toulon. Il éprouva d'abord un tel saisissement que pendant quelques instants il n'eut pas la force de prononcer une parole; de Roman, ses regards se portèrent sur Salvador, qu'il examina attentivement et qu'il ne tarda pas à reconnaître, malgré les changements que les années avaient apportées dans sa physionomie et la couleur de ses cheveux, qui ainsi que le lecteur le sait déjà étaient devenus noirs de blonds qu'ils étaient auparavant.

L'étonnement manifesté d'abord par le docteur, n'avait pas échappé aux deux amis; ils en conclurent naturellement que lorsqu'il s'était présenté chez le marquis de Pourrières, il ne venait pas y chercher les deux forçats dont il avait facilité l'évasion quelques années auparavant; mais maintenant ils étaient reconnus, ils n'en pouvaient plus douter, la feinte était donc inutile. Hâtons-nous de dire cependant qu'ils ne craignaient que peu les résultats de cette découverte, attendu que Mathéo, en admettant que ce fût son intention, ne pouvait les perdre sans se perdre lui-même. Ils crurent donc devoir aborder la question, et ce fut Roman qui, après avoir consulté Salvador du regard, adressa le premier la parole au docteur Mathéo.

—Eh bien, mon vieil ami, dit-il, lorsque tu te faisais annoncer chez M. le marquis de Pourrières, tu ne t'attendais pas à rencontrer chez ce noble gentilhomme d'aussi anciennes connaissances.

—Il est vrai, répondit le docteur qui n'était pas tout à fait remis de la surprise qu'il avait éprouvée, il est vrai; et cédant à un mouvement de désespoir qu'il ne put réprimer, le docteur laissa tomber sa tête entre ses mains.

—Est-ce que par hasard il serait devenu vertueux! dit Roman à voix basse, en montrant à Salvador le docteur Mathéo qui paraissait profondément accablé.

—Il faut voir, répondit celui-ci.

—Eh bien, Mathéo, reprit Roman, tu ne nous dis rien, on croirait vraiment que tu es fâché de nous avoir rencontrés?

—C'est vrai, répondit le malheureux docteur, je ne vous dis rien; mais j'avoue que j'ai été si étonné de vous rencontrer ici, que la surprise m'a d'abord privé de l'usage de la parole, et puis ce nouveau nom sous lequel Salvador est connu maintenant...

—Ce nom est le mien, s'écria Salvador.

—Oh! je ne dis pas le contraire, répondit le docteur, je crois cependant que je ne puis dire à celui que j'ai connu sous le nom de Salvador, ce qui n'était destiné qu'au marquis de Pourrières. Il ne me reste plus qu'à me retirer; Roman sait des secrets qui peuvent me perdre et que sans doute il vous a confiés... Vous êtes donc les deux seuls hommes au monde que je doive craindre; mais si ma vie est entre vos mains, votre liberté est entre les miennes; nous n'avons donc pas besoin de nous faire de mutuelles promesses, l'intérêt que nous avons à nous ménager réciproquement répond à l'un de l'autre. Nous avons, vous et moi, par les moyens qui nous ont paru les plus convenables, conquis chacun une position élevée dans le monde, allons donc chacun de notre côté sans chercher à nous rencontrer de nouveau, et que Dieu nous conduise tous dans la voie que nous avons prise.

—En achevant ces mots, Mathéo se levait pour sortir.

Je crois que tu avais raison, dit Salvador à Roman, tandis qu'il se dirigeait vers la porte, il est devenu vertueux, très-vertueux même, mais laisse-moi seul avec lui, il faut absolument que je connaisse le motif qui l'amenait ici. Restez, dit-il en élevant la voix, et en s'adressant à Mathéo qui n'avait pas entendu ce qu'il venait de dire à Roman, restez Mathéo, j'ai besoin de vous parler, et sur un signe qu'il lui fit, Roman se retira.

—Ecoutez, Mathéo, dit Salvador lorsqu'il se trouva seul avec le docteur, je ne veux pas que vous me quittiez en emportant l'idée que les leçons du passé ont été perdues pour moi: vous savez quelles sont les fautes qui m'avaient conduit au bagne de Toulon, et comment, grâce à votre concours, que vous accordâtes à Roman plutôt qu'à moi, je parviens à m'échapper. Poursuivis activement après l'événement du Beausset, nous fûmes forcés de nous réfugier dans la forêt de Cuges, et de nous affilier à la bande commandée par les frères Bisson.

Ce ne fut qu'après de nombreuses traverses que je parviens à quitter la France. Après deux années passées hors du territoire, ayant appris la mort de mon père, qui avait toujours ignoré les fautes ou plutôt les crimes que j'avais commis, car c'était heureusement sous un nom supposé que j'avais été condamné, je me hâtai d'affermer mes terres, et lorsque j'eus mis toutes mes affaires en ordre je vins me fixer à Paris, et par une conduite exemplaire, j'ose le dire, je tâchai de me faire oublier à moi-même les crimes de ma vie passée, lorsque je fis la rencontre de Roman que j'avais quitté après la mort singulière de tous les hommes qui composaient la bande des frères Bisson. Arrivé à cet endroit de son récit, Salvador s'arrêta quelques instants et regarda fixement Mathéo dont le front était inondé de sueur, et qui se troubla visiblement.

—Roman était malheureux, continua Salvador sans paraître s'apercevoir du trouble de son auditeur, je devais le craindre, et il me promettait de se bien conduire à l'avenir; toutes ces raisons me déterminèrent à le recevoir chez moi et à lui donner la place d'un majordome que je venais de perdre, mais je dois le dire, depuis qu'il vit avec moi je n'ai eu qu'à me louer de ses services. Vous voyez donc, mon cher Mathéo, par mon exemple, par celui de Roman, par le vôtre même, ajouta Salvador en baissant la voix, qu'après avoir commis de grandes fautes, il est encore possible de suivre la bonne voie.

—Je ne sais, répondit Mathéo quel est le motif qui vous a engagé à me faire cette confidence, cependant je vous crois, j'ai besoin de vous croire, mais puisque vous paraissez tenir à me convaincre, dites-moi ce que vous faisiez, il y a trois jours, vêtu d'un costume qui n'est pas le vôtre, dans un des plus infâmes bouges de la capitale?

Cette question, à laquelle il ne s'attendait pas, étonna singulièrement Salvador. Mathéo était-il au courant des événements de sa nouvelle existence, et devait-il continuer de feindre? il prit ce dernier parti, c'était le plus sûr, et il serait toujours temps de l'abandonner si cela devenait nécessaire.

—Je ne sais comment vous avez pu savoir, dit-il, qu'il y a trois jours vêtu comme vous le dites, d'un costume qui n'est pas le mien, j'étais dans un mauvais lieu de la rue de la Tannerie; quoi qu'il en soit, je ne veux pas le nier. Il y a quelques jours donc, je sortis à pied par hasard, et je fus abordé par un homme qui était en même temps que moi au bagne de Toulon, dans la salle nº 3. Cet homme m'avait reconnu, malgré toutes les précautions que j'ai prises pour rendre ma physionomie méconnaissable. Je craignais qu'il ne voulût me suivre afin de connaître mon adresse et de pouvoir me tenir à sa discrétion. Il n'en fit rien, il m'aborde au contraire humblement; il me dit qu'il était très-malheureux, et que cependant jusqu'à ce moment il n'avait pas voulu voler, mais qu'il était poussé dans ses derniers retranchements, et que le soir même, aidé de plusieurs individus qu'il devait retrouver dans un lieu qu'il me désigna, il devait commettre un vol. Je voulais arracher ce malheureux au sort funeste qui l'attendait s'il commettait ce nouveau crime, et comme je n'avais pas sur moi une somme assez forte pour le mettre à l'abri du besoin jusqu'à ce que son travail lui eût procuré des moyens d'existence honorable, je lui donnai rendez-vous pour lui remettre la somme que je lui destinais. Voilà l'explication toute simple de ma présence dans l'établissement de la rue de la Tannerie et de mon déguisement.

Mathéo était un peu plus tranquille depuis qu'il avait entendu Salvador, les explications que venait de lui donner celui-ci n'étaient pas dénuées de vraisemblance, et, moins que tout autre, du reste, il pouvait en contester la réalité.

Salvador, cependant, ne savait pas encore quelles étaient les raisons qui avaient amené le docteur Mathéo chez le marquis de Pourrières, et c'était là l'objet qui l'intéressait le plus.

—Maintenant, mon cher Mathéo, dit-il, vous me direz sans doute ce qui vous amenait chez moi.

Mathéo, poussé dans ses derniers retranchements, ne savait plus trop ce qu'il devait faire, il ne pouvait guère, après les confidences que venait de lui faire Salvador, refuser de le satisfaire, et il lui en coûtait de parler de madame de Neuville à un homme contre lequel il ne pouvait s'empêcher de conserver quelques préventions; cependant dans l'intérêt même de sa cliente, il était nécessaire qu'il sût quel était le mobile qui avait fait agir Salvador lorsqu'il avait écrit le petit billet qu'il avait envoyé à madame de Neuville, billet au moins inutile, s'il avait voulu se borner à lui envoyer ce qu'elle avait perdu, et s'il n'avait pas conservé l'intention d'entrer en relations avec elle. Il se détermina donc à parler de cette dame à Salvador.

Nous croyons que le moment de faire connaître à nos lecteurs les événements de la vie du docteur Mathéo, qui se rattachent à notre histoire, est maintenant arrivé.

Mathéo était âgé de seize ans à peine, lorsque son père, qui exerçait à la cité de La Valette, île de Malte, la profession de médecin, commit un crime, à la suite duquel il fut forcé d'abandonner cette ville pour échapper aux poursuites qui étaient dirigées contre lui. Cet homme était le plus infâme scélérat qu'il soit possible d'imaginer, et le crime qu'il avait commis avait été accompagné de circonstances si affreuses qu'il était certain d'avance que le gouvernement anglais demanderait son extradition aussitôt que le lieu où il porterait ses pas serait connu, et, qu'elle serait accordée sans la moindre difficulté.

Il était arrivé dans les environs d'Aix avec beaucoup de peine et en ne marchant que la nuit, car il n'avait pas eu le temps de se munir des papiers de sûreté, et il craignait à chaque instant de tomber entre les mains de la gendarmerie. Cependant, il ne se trouvait pas en sûreté dans cette partie de la France, il voulait gagner un des petits ports de la Méditerranée, où il chercherait les moyens de s'embarquer, ce qu'il ne croyait pas impossible, attendu qu'il ne manquait pas d'argent, lorsqu'il tomba ainsi que son fils, qu'il avait amené avec lui entre les mains de deux des bandits qui infestaient à cette époque la forêt de Cuges, qui les dépouillèrent de tout ce qu'ils possédaient et les conduisirent à leurs chefs, les frères Bisson, riches cultivateurs du département des Bouches-du-Rhône, qui cumulaient les deux professions d'agriculteurs et de voleurs de grands chemins.

Il devait la vie à son fils, qui s'était plusieurs fois jeté au devant des couteaux dirigés contre la poitrine de son père, et dont le courage et l'extrême jeunesse avaient fini par intéresser les deux voleurs, qui, ne pouvant se décider à assassiner un enfant, l'avaient amené à leurs chefs afin qu'ils décidassent de son sort. Le père avait profité de l'espèce de sursis accordé au fils, et quelques minutes après ils étaient tous deux devant les frères Bisson de Trets.

Deux scélérats se trouvaient être les arbitres du sort d'un troisième scélérat. Entre gens de même étoffe, il est facile de s'entendre. Le Maltais avait compris de suite qu'il n'y avait pour lui qu'un moyen de se tirer de ce mauvais pas, c'était de proposer aux frères Bisson de s'enrôler dans la bande qu'ils commandaient; il n'hésita pas: et pour leur donner la preuve qu'il était digne de faire partie de leurs gens, il leur fit la confidence du crime qu'il venait de commettre, crime si horrible que les frères Bisson, dont les mains plusieurs fois déjà avaient été teintes de sang humain, en furent presque épouvantés. Cependant on ne pouvait refuser un collaborateur auquel des antécédents semblables permettaient d'accorder une confiance illimitée, et que sa profession (Mathéo avait eu soin d'apprendre à ses chefs futurs qu'il était médecin), mettait à même de rendre d'importants services à la troupe, il fut donc agréé à l'unanimité.

Le fils Mathéo, trop jeune encore pour comprendre toute l'infamie du métier que venait d'adopter son père, qui lui avait fait croire qu'il n'avait quitté l'île de Malte que parce qu'il avait prit part à une conspiration qui venait d'être découverte, suivit la fortune de l'auteur de ses jours, et pendant un laps de temps assez considérable, il prit part aux expéditions de la bande des frères Bisson.

Cependant ce jeune homme n'était pas né pour l'infâme métier qu'il exerçait. Tant qu'il avait été extrêmement jeune, il avait suivi, sans trop chercher à se rendre compte des événements de sa vie, l'impulsion qu'on lui avait donnée, ne songeant pas à trouver mal ce que faisait son père, pour lequel il avait conservé un profond respect. Les frères Bisson voulant, au reste, ménager les susceptibilités du jeune homme, ne l'avaient employé que dans des entreprises de peu d'importance, de sorte que jamais le sang n'avait été répandu devant lui. Mais avec les années il lui vint l'expérience, et bientôt il ne put se dissimuler qu'il n'était rien autre chose qu'un infâme bandit.

Ce fut d'abord son père que, dans sa naïveté de jeune homme, il prit pour le confident de ses pensées. Celui-ci se moqua de lui et lui dit: qu'il avait cru jusqu'à ce moment qu'il s'était depuis longtemps débarrassé des préjugés de son enfance, qu'il voyait avec peine qu'il n'en était pas ainsi, mais qu'il ne pouvait rien y faire; que cependant si la vie qu'il menait ne lui convenait pas, il pouvait s'en aller. Mathéo voulait que son père partît avec lui; mais celui-ci lui répondit en riant qu'il se trouvait très-bien là où il était, et qu'il n'était pas convenable de chercher à dégoûter les gens d'une position qui leur plaisait.

Le jeune Mathéo vit alors que pour sortir de l'impasse dans laquelle il se trouvait engagé, il ne devait compter que sur lui-même. Cependant il ne se découragea pas, cette vie de désordre lui était devenue insupportable, aussi il prit la résolution de saisir, pour s'échapper, la première occasion favorable.

Cependant les frères Bisson et les principaux de la bande, avaient remarqué que depuis quelque temps il était triste, préoccupé et qu'il saisissait tous les prétextes afin de ne point prendre part aux expéditions. Cette conduite devait nécessairement leur inspirer des soupçons; ils interrogèrent son père, qui, tout scélérat qu'il était, commençait à se repentir d'avoir entraîné son fils dans l'abîme où il s'était jeté, et ne voulut rien leur dire des intentions de son fils.

Celui-ci était donc devenu pour toute la troupe un sujet continuel de méfiance et d'appréhensions, lorsqu'un soir, les éclaireurs vinrent annoncer que la diligence de Paris, que depuis quelque temps les autorités du pays faisaient escorter, allait bientôt passer, et que, contre toute attente, elle ne l'était pas. Les frères Bisson, voulant profiter de cette bonne occasion, donnèrent l'ordre à tout leur monde de s'armer et d'aller se mettre en embuscade. Mathéo voulut employer un moyen qui plusieurs fois déjà lui avait réussi: prétexter une indisposition afin de se dispenser de prendre part à cette expédition; mais les frères Bisson lui intimèrent d'un ton qui ne souffrait pas de réplique l'ordre de prendre sa carabine et de les suivre, et son père, qui au même moment passait devant lui, lui dit à voix basse d'obéir sans faire d'observations, s'il ne voulait pas que ses camarades lui fissent un mauvais parti.

Mathéo fut donc forcé d'obéir; et quelques minutes après, il était en embuscade avec les frères Bisson et les autres bandits de la troupe.

La diligence avançait lentement, gênée par la neige qui tombait depuis plusieurs jours, et qui avait encombré tous les chemins, elle venait de s'engager dans une partie de la route, bordée de chaque côté de hautes touffes de genets, derrière lesquelles se tenait cachée toute la bande, lorsque les frères Bisson, qui croyaient saisir une proie facile, sautèrent à la bride des chevaux, tandis que Mathéo le père, Roman, qui à cette époque faisait déjà partie de la bande, et quelques autres, ouvraient les portières et intimaient aux voyageurs l'ordre de descendre. Ils ne s'attendaient certes pas à la réception qui leur fut faite: la diligence était pleine de gendarmes déguisés, qui saluèrent les bandits d'une décharge à bout portant et s'élancèrent à la poursuite de ceux qui n'avaient pas été atteints.

Mathéo qui, dès le commencement de l'action, s'était tenu aussi en arrière autant que cela lui avait été possible, fut atteint par une balle perdue, et il était tombé sur la neige, dangereusement blessé à la tête et tout à fait privé de sentiment. Il était le seul blessé. Les balles avaient épargné tous ceux qui n'avaient pas été tués. Favorisés par leur parfaite connaissance du pays et l'obscurité de la nuit, les autres bandits purent assez facilement se soustraire aux poursuites de ceux qui les avaient si rudement accueillis.

Les gendarmes bien convaincus que toutes les recherches seraient inutiles, rejoignaient la diligence lorsque l'un d'eux heurta Mathéo du pied; il se pencha et reconnut qu'il respirait encore. C'était une précieuse capture; on pouvait espérer, s'il en réchappait, que l'on en obtiendrait des révélations, de nature à mettre sur les traces des individus qui composaient la bande de la forêt de Cuges; aussi il fut relevé avec le plus grand soin, pansé tant bien que mal par un gendarme un peu plus expert que ses camarades, et transporté avec toutes les précautions imaginables dans le coupé de la diligence, qu'il ne quitta que pour être incarcéré dans la prison d'Aix.

Il était littéralement entre la vie et la mort, mais, cependant, grâce aux soins qui lui furent prodigués (personne n'est mieux soigné que ceux qui sont destinés à l'échafaud), grâce aussi, peut-être, à sa jeunesse et à la vigueur de sa constitution il recouvra la santé. Alors commencèrent pour lui une longue série d'interrogatoires, qui en définitive devaient le conduire à l'échafaud, auquel il ne pouvait échapper qu'en se déterminant à faire des révélations, détermination qu'il aurait prise peut-être, si la crainte de compromettre son père qui, selon toute apparence, était resté avec les frères Bisson, ne l'en avait empêché.

Aussi, dès qu'il eût recouvré ses forces, son premier, son unique soin fût de chercher les moyens de s'échapper de sa prison. Il n'entre pas dans notre plan de dire comment il s'y prit pour réussir, et quels furent les événements de sa vie, jusqu'au moment où nous l'avons vu chirurgien aide-major de la marine, et attaché en cette qualité à l'hôpital du bagne de Toulon; nous dirons seulement que cette période de sa vie fut traversée par de longues et douloureuses épreuves, et que ce ne fût qu'à force de constance, d'énergie, et grâce à des efforts en quelque sorte surhumains, qu'il parvint à vaincre sa destinée et à surmonter des obstacles devant lesquels se serait brisée vingt fois une organisation moins vigoureuse que la sienne.

Le temps, et les peines qu'il avait éprouvées, avaient tellement changé sa physionomie, qu'il pouvait espérer qu'il ne serait pas reconnu par ceux des hommes de la bande des frères Bisson, qui d'aventure, et par une grâce toute spéciale, seraient amenés au bagne de Toulon. Aussi, lorsque après avoir obtenu sa nomination, il vit que tous ses efforts pour obtenir un changement de résidence étaient inutiles, il se résigna à accepter le poste qui lui était offert. Ce modeste emploi était pour lui un port après de nombreux orages, et il faut le dire, le misérable avait à peu près usé toutes ses forces dans la terrible lutte qu'il venait de soutenir. Son dos s'était voûté, ses cheveux étaient devenus presque blancs, de noirs qu'ils étaient auparavant. Le ciel, se dit-il, ne voudra pas que je sois soumis à de nouvelles épreuves! N'ai-je pas, grand Dieu! assez cruellement expié les fautes que j'ai pu commettre? Il se trompait. Il n'occupait son poste que depuis quelques mois, et déjà son zèle, son assiduité, la science profonde qu'il avait acquise lui avaient conféré l'estime de ses supérieurs, lorsque Roman, qui avait quitté la bande de la forêt de Cuges, pour courir le monde avec Salvador, fut amené au bagne avec ce dernier.

Roman reconnut de suite son ancien compagnon, et il vit aussitôt le parti qu'il en pouvait tirer. Il saisit donc la première occasion qui se présenta pour l'entretenir sans témoins, et après lui avoir appris que la bande des frères Bisson, malgré les pertes nombreuses faites sur le champ de bataille, était toujours florissante, et que son père avait été tué les armes à la main peu de temps après son arrestation; il lui fit comprendre qu'il n'avait pas l'intention de rester plus longtemps au bagne, et qu'il comptait sur lui pour favoriser son évasion.

Il fallut que Mathéo, au risque de se compromettre et de perdre une position péniblement acquise, fît tout ce qu'exigea Roman, qui tenait sans cesse suspendue sur sa tête l'épée de Damoclès. Nous avons vu comment Roman, Salvador et Servigny s'évadèrent, grâce à lui, du bagne de Toulon, et comment les deux premiers parvinrent à rejoindre, dans la forêt de Cuges, la bande des frères Bisson.

Roman, comme tous ceux qui se sont trop avancés dans la carrière du crime pour jamais retourner en arrière, ne pouvait voir sans lui vouer un vif sentiment de haine l'un de ceux qu'il avait vu suivre un instant les errements qu'il devait continuer toute sa vie, chercher à reconquérir une place dans la société.

Il y a, dit l'Evangile, plus de joie dans le ciel pour un coupable qui se repent, que pour dix justes qui meurent dans la foi. Il est permis de croire, bien que l'Evangile n'en dise rien, qu'il y dans l'enfer plus de pleurs et de grincements de dents pour un coupable qui se sauve, que pour dix justes qui se damnent. Il en est de même ici-bas. Les démons qui ne peuvent, quels que soient les efforts de leur rage insensée, franchir l'espace immense qui les sépare du royaume des élus, font sans doute tous leurs efforts pour augmenter la population de leur ténébreux séjour; de même il existe des hommes, démons doués d'une physionomie humaine, et Roman était de ceux-là, qui cherchent par tous les moyens possibles à replonger dans l'abîme, ceux qui essayent d'en sortir.

Roman ne tint donc pas la parole donnée au malheureux Mathéo; son premier soin, lorsqu'il eût rejoint la bande de la forêt de Cuges, fut d'apprendre aux frères Bisson, ce qu'était devenu leur ancien compagnon. Mathéo ne tarda pas à éprouver les effets de cette indiscrétion; il fut d'abord forcé d'aller donner des soins à un de ces misérables qui avait été blessé dans une rencontre; puis on le chargea de remettre à un forçat tout ce qui lui était nécessaire pour faciliter sa fuite; puis enfin, les exigences de ces misérables s'augmentant avec la facilité qu'ils trouvaient à les satisfaire, ils voulurent qu'il leur fournit les indications qui leur étaient nécessaires pour commettre un vol dans un château voisin de Toulon où il était reçu. La mesure était comble. Le malheureux Mathéo ne pouvait vivre plus longtemps dans une contrainte aussi cruelle, il fallait ou qu'il se déterminât à devenir franchement le complice de ces misérables, ou que, renonçant tout à coup à la position qu'il s'était faite, il prît honteusement la fuite, s'il ne voulait pas porter sa tête sur l'échafaud. Les frères Bisson ne lui avaient pas caché qu'ils le dénonceraient la première fois qu'il n'obéirait pas à leurs ordres, et ils savaient bien qu'ils étaient hommes à tenir parole. Ce fut alors qu'il se détermina à les faire tous périr, nous avons vu comment il réussit, et comment, Roman et Salvador, n'échappèrent que par hasard à cette exécution générale.

Hâtons-nous de dire que Mathéo, lorsqu'il se rendit coupable de cette action, qu'il faut bien nommer un crime, avait à peu près perdu la raison, car voilà à peu près les raisonnements qu'il s'était faits pour la justifier:

Les crimes de l'auteur de mes jours; la rencontre au coin d'un bois de deux bandits; circonstances tout à fait indépendantes de ma volonté, m'ont amené, bien jeune encore, au milieu d'une bande de scélérats. J'ai été presque élevé au milieu d'eux; j'ai été forcé d'écouter leur discours; d'être le spectateur et quelquefois le complice de leur méfaits; et cependant à un âge où l'on n'a pas encore acquis la connaissance des notions du juste et de l'injuste qui doivent servir de règle à la conduite de l'homme appelé à vivre en société, j'ai su, en partie, résister à la contagion de l'exemple. Ça n'a jamais été volontairement que j'ai pris part aux déprédations de mes compagnons. Mes mains sont vierges du sang de mes semblables, et si quelquefois il a été répandu devant moi, c'est que je n'ai pas pu l'empêcher. J'ai commis bien des fautes, je ne veux pas me le dissimuler; mais ces fautes sont-elles bien les miennes? ne doivent-elles pas plutôt être imputées à la fatalité qui n'a cessé de me poursuivre depuis que je suis né. Arrêté à la suite d'une affaire à laquelle je n'ai pris qu'une part passive, et seulement parce qu'on m'y avait forcé, je n'ai pas trahi mes infâmes compagnons. Je suis donc quitte envers eux de toutes obligations, et je ne leur ai demandé pour me soustraire au funeste sort, qui grâce à eux, m'était réservé, ni aide, ni secours, ni protection.

Ce n'est qu'après avoir passé par toutes les phases de la plus cruelle existence; après avoir supporté des épreuves devant lesquelles auraient reculé l'homme le plus intrépide, que je suis parvenu à conquérir une position plus que modeste, mais qui suffit à mes vœux. Eh bien! cette position, ils veulent me la faire perdre en me forçant de renouer avec eux des relations qui ont été rompues par la force irrésistible des événements; mais ce n'est pas seulement ma position que j'ai à défendre, c'est mon honneur, c'est ma vie qu'ils attaquent aujourd'hui, et qu'il faut que je défende. Je suis donc en guerre avec eux, et cette guerre, ce n'est pas moi qui l'ai déclarée, d'où il suit que ma position est absolument semblable à celle d'un peuple qui, attaqué injustement par un peuple dix fois plus fort que lui, se trouverait forcé d'employer, pour conserver sa nationalité, ces moyens extrêmes que la plus cruelle nécessité fait seule excuser. Je suis donc vis-à-vis d'eux en état de légitime défense.

Si j'étais vis-à-vis d'un seul homme, dans une position semblable à celle qui m'est faite en ce moment en face de plusieurs, que devrais-Je faire? La réponse à cette question n'est pas difficile à trouver; voilà ce que je devrais faire. Aller trouver cet homme, lui dire ce que j'aurais le droit de lui dire, puis le provoquer, le combattre; et si, avec l'aide de Dieu, j'en étais vainqueur, personne, j'en suis convaincu, ne songerait à me blâmer; mais je ne puis faire, dans la position où je me trouve, ce qui me serait possible si je n'avais qu'un seul ennemi devant moi; en effet, je ne puis sans folie attaquer seul une douzaine au moins d'individus, et cependant, tous ces individus sont mes ennemis. Ce sont eux qui sont venus m'attaquer au moment où je ne demandais qu'à les oublier; et s'ils ne périssent pas, il faut, ou que je commette des crimes devant lesquels ma conscience se révolte, ou que je me résolve, non-seulement à perdre ce que je n'ai acquis qu'à l'aide d'efforts surhumains et d'une conduite irréprochable, mais encore à subir une mort cruelle et ignominieuse.

La science que j'ai acquise a mis à ma disposition des armes terribles; armes peu courtoises, à la vérité; mais ce sont les seules dont je puisse me servir, et ceux contre lesquels je veux les employer, sont d'infâmes scélérats dont la tête est depuis longtems dévolue au bourreau, et qui jamais ne feront rien pour échapper au sort dont ils sont menacés. Je ne vais donc faire autre chose qu'avancer leur heure fatale de quelques jours, de quelques mois peut-être. Mais puis-je m'arroger un droit qui n'appartient qu'à Dieu, et après lui, à la société tout entière représentée par les magistrats chargés d'appliquer les lois qui la régissent? non sans doute, à Dieu seul le droit de retirer ce que lui seul a pu donner; à la société celui de punir, humainement parlant, les crimes commis par quelques-uns de ses membres. Mais je n'ai pas la prétention de jouer ici-bas le rôle de la Providence. Je n'ai point non plus celle de m'ériger en vengeur de la société outragée. Je ne veux faire qu'une seule chose, me défendre, et le droit de la défense est le plus sacré, le plus incontestable de tous les droits. Et puis d'ailleurs, en débarrassant la terre de ces misérables, je sauve la vie à une infinité de victimes.

On voit par quels pitoyables sophismes Mathéo avait cherché à justifier le crime qu'il avait commis; crime du reste commis, ainsi que nous l'avons dit, dans un moment où le malheur lui avait enlevé le libre usage de ses facultés, et dont à l'époque où nous sommes arrivés, il portait encore le remords dans le cœur.

Nous avons dit que Mathéo venait de se déterminer à parler à Salvador de ce qui était arrivé à celui-ci avec madame de Neuville.

—Une dame, lui dit-il, qui veut bien m'honorer de sa confiance, a été conduite, par suite d'un accident qui pouvait arriver à la première personne venue dans la maison où vous vous trouviez par hasard; vous vous êtes permis à l'égard de cette dame.....

—Des inconvenances que je déplore, répondit Salvador; mais nous étions tous deux plongés dans l'obscurité, je n'avais donc pu voir à qui j'avais affaire; j'ai supposé un instant que je m'adressais à une des habitantes de la maison, et je devais, pour ne pas exciter de soupçons, prendre le ton et les manières d'un des individus qu'elle devait être habituée à y rencontrer; au reste, cette dame a dû vous apprendre qu'aussitôt que je me suis aperçu de mon erreur, je me suis empressé de m'excuser.

—C'est vrai. Ainsi c'est vous qui avez renvoyé à cette dame le petit carnet contenant des cartes et deux billets de mille francs, et qui avez écrit la lettre qui accompagnait cet envoi?

—C'est moi.

—Les termes de cette lettre semblent indiquer que vous avez conservé l'espoir de rencontrer cette dame dans le monde; est-ce en effet votre intention?

—Vous me faites subir, mon cher Mathéo, un interrogatoire dont je veux bien excuser l'inconvenance en faveur du motif qui sans doute vous fait agir. Je n'ai, je vous l'assure, aucune intention sur madame la comtesse de Neuville; je lui ai envoyé le carnet, et ce qu'il contenait, parce que je n'ai pas cru devoir me l'approprier, et la lettre qui l'accompagnait n'était qu'une banale formule de politesse. Il est probable que je ne reverrai jamais cette dame, à moins que je ne la rencontre dans le monde, ce qui est douteux; mais il me restera toujours le souvenir de sa gracieuse physionomie et le regret bien sincère de lui avoir causé une aussi vive terreur.

—Terreur bien vive en effet, répondit Mathéo, et que la vue d'un cadavre caché sous une espèce de comptoir près duquel elle était blottie, est encore venue augmenter.

—Vous pouvez, pour la tranquilliser, lui donner l'assurance que ce cadavre n'était pas celui d'un homme assassiné. L'amphithéâtre, quelque bien approvisionné qu'il soit, ne fournit pas toujours aux étudiants laborieux et à quelques-unes de nos célébrités médicales, des sujets en quantité suffisante, aussi, pour s'en procurer, ils ont pris le parti de s'adresser à de certains industriels qui vont voler la nuit dans les cimetières des cadavres à la convenance de leurs clients. Quelques-uns de ces industriels se réunissent dans l'établissement en question; et c'est sans doute un des articles de leur commerce qu'ils auront déposé là pour quelques instants, n'en ayant pas trouvé le placement immédiat, qui a si fort effrayé madame la comtesse de Neuville[258].

Salvador venait d'achever ce court récit, lorsque Roman entra dans le cabinet sans se faire annoncer.

—Je vous demande bien pardon, dit-il, d'interrompre votre conversation; mais ce que j'ai à dire à Salvador, ne souffre pas de retards. Tu permets, continua-t-il, en s'adressant à Mathéo.

—Ne vous gênez pas pour moi, répondit celui-ci, je vais me retirer.

—Non, reste, j'ai besoin de te parler, ajouta Roman.

Mathéo se retira dans l'embrasure d'une fenêtre afin de laisser aux deux amis la faculté de causer librement.

—Il paraît que c'est aujourd'hui la journée aux événements, dit Roman à Salvador.

—Qu'est-il donc encore arrivé? répondit celui-ci.

—Délicat, Coco-Desbraises et Rolet le mauvais gueux, savent qui nous sommes.

—Pas possible! s'écria Salvador.

—C'est si possible que cela est.

—Mais, quel funeste hasard les a si bien instruits?

—Je vais te l'apprendre:

Depuis la scène à la suite de laquelle madame de Neuville avait été renversée par Vernier les bas bleus qui se sauvait de chez la mère Sans-Refus, cet homme n'avait pas reparu dans le bouge de la rue de la Tannerie. Comme il n'avait pas voulu s'associer aux desseins que tramaient les autres bandits contre Salvador et Roman, il craignait qu'ils ne lui fissent un mauvais parti; de sorte qu'il n'avait pu rencontrer ni l'un ni l'autre des deux amis, auxquels il avait l'intention de dévoiler le complot formé contre eux. Ce n'était que quelques minutes avant l'entrée de Roman dans le cabinet, qu'il avait rencontré ce dernier, auquel il avait appris comment Délicat et Coco-Desbraises s'étaient introduits dans le pavillon de Choisy-le-Roi; comment plus tard en les suivants ils s'étaient procurés leur adresse et leurs noms, et quel était le projet qu'ils avaient formé contre eux, projet auquel s'étaient associés tous les autres bandits; mais, avait ajouté Vernier les bas bleus, Rolet le mauvais gueux est le seul auquel ils aient fait la confidence entière de leur plan; il est le seul avec eux qui sache qui vous êtes, car ils ont fait la réflexion qu'à eux trois ils pouvaient facilement vous tuer et vous voler. Ils ont cependant promis aux autres de leur donner part au gâteau et de leur apprendre qui vous êtes. S'ils ne réussissent pas, ils ont l'intention de manger le morceau[259].

—Diable, diable, dit Salvador, après avoir écouté Roman avec beaucoup d'attention; ceci est grave. Vernier les bas bleus sait-il aussi qui nous sommes?

—Vernier ne sait rien. Il n'y a, quant à présent, que les trois individus que je viens de nommer qui soient à craindre.

—Il faut absolument qu'ils ne le soient plus, et au plus tôt. Ils sont trois aujourd'hui, ils seront peut-être quatre demain et ainsi de suite. Il n'y a pas de raison pour que cela finisse. Mais est-il bien certain que Vernier les bas bleus ne nous trompe pas?

—Quel intérêt?...

—Au fait! Du reste, j'ai remarqué sur la physionomie des hommes que j'ai rencontré à la planque[260], hier et avant-hier, un air de contrainte qui n'annonçait rien de bon.

—Ainsi?...

—C'est dans quelques jours qu'arrive la fête de la Sans-Refus, elle donne, dit-on, ce jour-là un dîner monstre à ses intimes, nous assisterons à ce dîner, et nous verrons ce que nous aurons à faire, et s'il faut en découdre, nous serons là, trois, qui en vaudront bien plusieurs.

—Qui donc avec nous?

—Eh! parbleu! le vicomte de Lussan. Puisque nous l'avons bien amené à faire le sert[261] à nos hommes, crois-tu qu'il refuse de nous donner un coup de main dans une circonstance qui l'intéresse autant que nous.

—Non, sans doute, nous pouvons même au besoin compter sur Vernier les bas bleus.

—Eh bien! c'est dit. Mais il faut empêcher que les trois individus en question ne parlent, et pour cela il faudrait si bien les occuper jusque-là, qu'ils n'aient pas le temps de prononcer une parole indiscrète.

—Comment faire?

—Tu sais où retrouver Vernier les bas bleus?

—Sans doute. Je l'ai rencontré aux Champs-Elysées où j'étais allé pour prendre l'air pendant que tu causais avec ce maudit docteur. Je l'ai mené dans un petit café de la rue de Bourgogne où je lui ai dit de m'attendre, et je suis vite accouru ici afin de te raconter tout cela.

—C'est bien; voilà maintenant ce qu'il faut faire: prends de l'argent et va retrouver Vernier, tu lui remettras deux billets de mille francs, tu lui diras d'en garder un pour lui et de dépenser l'autre avec Délicat, Coco-Desbraises et Rolet le mauvais gueux, avec lesquels il lui sera facile de se raccommoder; il leur dira qu'il vient de faire un bon chopin (vol) et qu'il a voulu manger son carle (argent) avec eux, tout ce qu'il voudra. La seule chose dont il devra s'occuper, sera de faire manger et boire ces individus, boire surtout, de manière à ce qu'ils n'aient pas un moment de raison; s'il les amène ivres au banquet de la Sans-Refus, il y aura pour lui un autre billet de mille francs.

—Bien, très-bien, je vais retrouver Vernier.

—Termine avant avec Mathéo.

—Ah! Mathéo, eh bien! qu'en penses-tu?

—Je crois que comme nous le disions tout à l'heure, il est devenu vertueux, mais j'avoue qu'après l'avoir entendu, je m'explique difficilement que tu m'aies dit de lui, lorsque nous étions là-bas, qu'il était intéressé et poltron.

—Mon cher, je te le disais pour te donner de la confiance, mais à te parler franchement, je crois qu'il n'est pas plus poltron que toi et moi. Mais je ne veux pas laisser à Vernier les bas bleus le temps de s'impatienter. Je vais sortir avec Mathéo, je veux absolument savoir pourquoi il a envoyé dans l'autre monde nos vieux amis de la forêt de Cuges.

Roman en effet sortit avec le docteur; mais malgré tous ses efforts, il ne put amener Mathéo sur le terrain où il voulait l'entraîner, et ils se quittèrent assez mécontents l'un de l'autre.

II.—Digression.

Ce n'est pas certes sans éprouver un vif sentiment de crainte que nous nous sommes déterminé à écrire les quelques lignes qui suivent, bien qu'elles trouvent ici une place toute naturelle. La matière dont nous allons nous occuper a été si souvent traitée, elle a fait si souvent l'objet des méditations des hommes du plus grand mérite, qu'on trouvera peut-être que nous sommes bien présomptueux d'oser parler après eux et de nous exposer à un parallèle qui, nous le comprenons, ne peut que nous être désavantageux; mais comme beaucoup d'autres, nous avons voulu apporter notre pierre à l'édifice que l'on bâtit en ce moment, nous avons cru que nous devions aussi à l'humanité le compte rendu des impressions que nous ont laissées un long contact avec les malfaiteurs de toutes les catégories; nous avons pensé enfin que là où la science avait avancé tous ses arguments, développé toutes ses théories, accrédité tous les systèmes, l'expérience pratique pouvait encore élever la voix et proclamer ses convictions.

Afin que les nôtres restent vierges, nous n'avons lu aucun des ouvrages écrits sur la matière et c'est un hommage que nous avons rendu aux auteurs de ces œuvres, car ce n'est que parce que nous avons craint de subir l'influence acquise à leur célébrité et à leurs talents que nous n'avons pas voulu les lire. Nous avons compris qu'après les avoir lus nous ne pourrions être autre qu'eux-mêmes, et qu'alors ce ne serait plus notre individualité que nous apporterions dans la discussion d'idées toutes pratiques. Nous n'avons cherché d'inspirations que dans notre cœur et dans de longues et consciencieuses observations.

Depuis longtemps déjà, mais particulièrement durant les quelques années qui viennent de s'écouler, les philanthropes ont cherché les moyens d'améliorer le sort et l'état moral des prisonniers; mais soit qu'ils aient mal compris la question, soit que leurs systèmes divers n'aient pu recevoir une application immédiate, toujours est-il, que si l'on a fait quelque chose pour le bien-être physique des détenus, il reste encore beaucoup à faire, si ce n'est tout, pour leur bien-être moral, nous croyons qu'on peut expliquer ainsi la nullité des résultats, des innovations récemment essayées: les uns n'ont vu chez les condamnés que les victimes d'un état social mal organisé, et, dès lors, ils ont présenté pour être appliquées à tous, certaines théories qui ne pouvaient recevoir qu'une application exceptionnelle; les autres au contraire, n'ont voulu tenir aucun compte de la faiblesse de l'humanité et des circonstances qui pouvaient exercer une certaine influence sur la destinée l'homme; ils ont creusé pour ainsi dire un abîme entre l'innocent et le coupable, et ont voulu bannir à jamais de la société, tous ceux qui avaient failli, et qui, par cela seul, suivant eux, devaient toujours en être le fléau. La trop grande indulgence de ceux qui ont cherché à expliquer tous les crimes par l'organisation actuelle de la société, les a empêché d'atteindre le but qu'ils s'étaient proposé, et la sévérité des autres le leur a fait dépasser.

Si l'on adoptait les opinions des premiers, il ne faudrait plus de lois répressives, et si au contraire on n'écoutait que les derniers, une même peine devrait frapper tous les coupables: la mort.

On a dit souvent que pour bien apprécier la juste portée de nos lois répressives, il serait à désirer que l'on pût étudier l'intérieur des établissements destinés à ceux qui les ont violées, en vivant au milieu des prisonniers qui ne devraient pas se douter de cette captivité volontaire, ce serait en effet le seul moyen d'apprécier à sa juste valeur l'efficacité des peines prononcées par nos codes. Mais il est d'autant plus facile de concevoir l'impossibilité d'une semblable expérience, qu'il faudrait que le séjour que le philanthrope se déterminerait à faire dans les bagnes et les prisons, fût assez long pour rendre complet l'examen des hautes questions qui se rattachent à notre législation criminelle.

Les événements de sa vie, ont donné à l'auteur de ce livre le triste avantage de pouvoir étudier sur les lieux mêmes les mœurs des prisonniers. Il croit donc pouvoir soumettre aux hommes éclairés et impartiaux le résultat de ses observations, et il s'estimera heureux s'il peut appeler l'intérêt des véritables philantropes sur des hommes qui en sont quelquefois plus dignes qu'on ne le suppose.

La première question à se poser avant de proposer aucune réforme pénitentiaire est celle-ci: la société, en infligeant des peines aux coupables, n'a-t-elle pour but que de les punir sans s'inquiéter de leur sort à venir, ou veut-elle les ramener au bien pour les rappeler ensuite dans son sein.

Dans la première hypothèse, hypothèse monstrueuse et qui révoltera tous les esprits sages, la société n'aurait à s'occuper que des lois préventives; tous ses efforts devraient se borner à moraliser les classes pour diminuer le nombre des coupables. Quant aux lois répressives, elles seraient toutes à supprimer, ainsi que nos prisons et nos bagnes, qui ne seraient alors que des causes de dépenses inutiles. Dès le moment en effet qu'on désespérerait de tous les coupables, tous devraient être anéantis sans miséricorde, et le code de Dracon qui condamnait à mort pour les plus légers délits, devrait être exhumé et remis en vigueur; il garantirait au moins la société si dominée par un sentiment d'égoïsme. Elle n'a d'autre but, en frappant les coupables, que d'assurer la sécurité sans se préoccuper de leur amélioration.

Si nous jetons les yeux sur le code de nos lois, nous voyons qu'on a gradué les peines, qu'on a cherché à les proportionner aux crimes et aux délits, qu'on a laissé en outre aux magistrats chargés de les appliquer, la faculté de les modérer encore, suivant que le coupable leur paraîtrait mériter, soit par ses antécédents, soit par son repentir, plus ou moins d'indulgence; nous en concluons que le législateur a pensé que l'homme qui avait mérité une peine temporaire, pouvait s'amender et reprendre dans la société la place qu'il n'avait que momentanément perdue.

Cette conviction du législateur n'est pas, et nous en remercions Dieu, une vaine illusion; un très-grand nombre de condamnés pourraient en effet se corriger, si l'autorité voulait bien prendre des mesures pour arriver à ce résultat. Mais pour qu'il en soit ainsi, il faut qu'elle se persuade bien que le prisonnier est toujours un membre de la famille et qu'elle n'a reçu de la société la mission de le punir qu'afin de le rendre meilleur.

Lorsqu'un malheureux qui ne possède plus le libre exercice de ses facultés intellectuelles, commet des actes de nature à compromettre la sécurité publique, l'autorité chargée de veiller à la conservation de tous les intérêts, ne se contente pas de le mettre dans l'impossibilité de nuire, elle charge d'habiles médecins de lui donner des soin, jusqu'à ce qu'il ait recouvré sa raison; pourquoi n'agirait-elle pas de même envers les malheureux contre lesquels elle s'est trouvée dans la nécessité de sévir?

Généralement parlant, les hommes, du moins nous aimons à le croire, naissent bons; aussi doit-on considérer comme atteints d'une maladie morale, ceux que des passions funestes poussent au crime: ils doivent être comme les insensés, mis dans l'impossibilité de nuire, et, pour qu'il en soit ainsi, elle les rejette de son sein et les relègue pendant un certain temps dans des lieux à ce destiné, d'où elle n'a plus à les redouter. Mais nous ne voyons pas pourquoi celui qui n'est autre chose, en résumé, qu'un malheureux auquel il manque quelques organes moraux, ou dont les organes sont viciés, serait plus abandonné que tous les autres malades. Nous comprendrions difficilement en effet, que l'on ne cherchât pas à le guérir aussi, c'est-à-dire à lui rendre, si nous pouvons nous exprimer ainsi, la santé morale qu'il a perdue; en d'autres termes le remettre dans la voie qu'il n'aurait jamais dû quitter, celle de la droiture et de l'honneur.

Qu'on en soit donc bien convaincu, il y a beaucoup moins d'hommes incorrigibles qu'on ne le pense généralement, et ici, ce ne sont pas de vaines théories que nous venons de jeter en avant; nous avons fait de nombreux essais, et ce sont ces essais qui nous autorisent à émettre cette assertion, non sous la forme dubitative et comme une croyance que l'événement pourrait venir démentir, mais comme une réalité dont nous avons fait l'expérience, et que nous devons proclamer hautement, puisqu'en définitive elle ne peut qu'honorer l'espèce humaine.