Pendant vingt ans et plus, que l'auteur de ce livre a passé à la tête de la police de sûreté, il n'a presque toujours employé que des forçats libérés, souvent même des forçats évadés, dont l'autorité voulait bien tolérer la position en considération des services qu'ils rendaient; il choisissait même de préférence ceux auxquels des antécédents plus fâcheux avaient acquis une certaine célébrité; eh bien! il a souvent confié à ces hommes les missions les plus délicates; ils ont eu fréquemment entre les mains des valeurs considérables pour les porter à la police et dans les greffes, ils ont pris part à des opérations à la suite desquelles ils auraient pu facilement détourner des sommes importantes, et aucun d'eux n'a forfait à l'honneur. Et chose remarquable, si parfois l'administration a dû sévir contre des agents coupables de soustractions frauduleuses, ce ne fut jamais que contre ceux qu'elle pouvait appeler les purs, c'est-à-dire contre ceux qui n'avaient jamais été frappés de condamnations.

Après sa sortie de la police, lorsque l'administration refusa d'employer ces mêmes hommes qui, durant le temps qu'ils avaient été placés sous ses ordres, avaient donné tant de preuves d'une conversion sincère, plusieurs d'entre eux, privés tout à coup de moyens d'existence, et ne voulant pas reprendre leur métier primitif, s'en allèrent travailler à la fabrique de blanc de céruse de Clichy, sans se laisser épouvanter par les longues maladies, suite, hélas! prévue de leur travail même, maladies toujours suivies d'une mort cruelle, que plusieurs subirent plutôt que de commettre de nouveaux crimes.

La fabrication du blanc de céruse et quelques autres fabrications aussi pernicieuses et fatales dans leurs résultats, sont à peu près les seules industries que puissent exercer les repris de justice. Ces industries qui tuent les ouvriers qu'elles occupent, qui ne produisent qu'un modique salaire, ne chôment cependant pas, et les hommes qu'elles emploient sont presque tous des repris de justice assez expérimentés, assez adroits, assez audacieux, pour exercer avec une certaine chance d'impunité le métier de voleur; ces hommes se sont donc sincèrement corrigés.

L'auteur de ce livre pourrait au reste citer mille exemples de conversions qui sont à la connaissance de tous, ou que du moins tout le monde peut vérifier.

Lorsque retiré de la police de sûreté, il établit à Saint-Mandé une fabrique de carton, il voulait continuer les observations qu'il avait déjà faites sur les repris de justice, et chercher encore les moyens d'être utile à cette classe de parias qu'on a trop négligés jusqu'ici, ou plutôt, dont l'autorité ne paraît s'être occupée que pour les mettre dans l'impossibilité de gagner honorablement leur vie. Il avait principalement en vue de procurer au plus grand nombre possible un métier facile et suffisamment rétribué pour qu'ils n'eussent plus besoin de chercher dans le crime des moyens d'existence. Il n'employa donc dans ses ateliers que des malheureux des deux sexes, que la surveillance et le préjugé qui la suit ordinairement, réduisaient à l'inaction, à la misère et au désespoir. Les mêmes causes reproduisirent les effets qu'il avait remarqués. Beaucoup de ces êtres, qu'une longue pratique du vice et des séjours plus ou moins prolongés dans les bagnes et dans les prisons avaient presque complétement dégradés, s'amendèrent et devinrent des ouvriers probes, sobres et laborieux; et il a vivement regretté que le gouvernement n'ait pas cru devoir encourager son œuvre, il ne craint pas de le dire, véritablement philantropique, et ne l'ait pas mis, par de légers sacrifices, a même de subvenir aux frais que nécessite tout établissement qui commence. Il aurait eu, il n'en doute pas de nombreux imitateurs, et les résultats obtenus auraient depuis longtemps, résolu aux yeux de tous comme elle l'est aux siens, la plus importante de toutes les questions actuellement à l'ordre du jour.

Si des faits généraux, nous passons aux faits particuliers, les exemples à l'appui de notre opinion ne nous manqueront pas. Parmi une foule qui se présentent à notre mémoire, nous en choisirons seulement deux qui nous paraissent les plus saillants.

Un jeune étudiant est refusé lors de son dernier examen; il prétend que l'on a été injuste à son égard; son esprit s'exalte et de suite il court chez celui de ses professeurs auquel, à tort ou à raison, il attribue sa disgrâce et il dirige sur lui le pistolet dont il s'était armé. Le professeur est assez heureux pour échapper à la mort qui lui était réservée. Quelques jours après cette tentative d'assassinat, le jeune homme fut arrêté et par suite traduit devant la cour d'assises de la Seine. Il ne chercha pas à nier la tentative criminelle dont la vindicte publique lui demandait la réparation; mais il prétendait ne pouvoir s'expliquer à lui-même comment avec le caractère dont il était doué, il avait pu se déterminer à commettre une semblable action.

L'avocat de ce jeune homme chercha à établir que son client était en démence, et qu'il ne jouissait pas du libre exercice de ses facultés lorsqu'il avait voulu assassiner son professeur. Il cita des faits de nature à prouver qu'il était doué d'un caractère qui rendait, en quelque sorte, inexplicable le crime qu'il avait voulu commettre, faits, qui du reste, furent confirmés par les déclarations de plusieurs témoins honorables.

Ce système de défense fut parfaitement accueilli. On posa cette question au Jury. L'accusé jouissait-il du libre exercice de ses facultés lorsqu'il a commis le crime qui fait l'objet de l'accusation? Une réponse négative fit acquitter le jeune homme. Les magistrats qui avaient voulu poser cette question, et les douze citoyens qui la résolurent dans un sens favorable à l'accusé, ont nécessairement admis la possibilité du fait qu'elle énonçait. Une opinion partagée par des magistrats de cour royale, par douze citoyens honorables et par une foule de légistes, de médecins et de philosophes, ne doit ce me semble, étonner personne. Au reste, dans l'espèce, l'événement à démontré que les magistrats et les jurés avaient agi sagement, car le jeune étudiant d'alors est aujourd'hui un père de famille honorablement placé dans le monde.

Deux assassins, nommés Blanchet et Henry, condamnés au supplice de la roue par la cour de justice de Paris, étaient détenus à Bicêtre lorsque éclatèrent les événements de la première révolution; grâce à ces événements, ils furent oubliés, et bientôt ils recouvrèrent leur liberté en s'évadant lors du massacre des prisons en septembre 1793, et ils la conservèrent pendant plusieurs années. Ils ne furent remis en prison que lorsque la justice eût repris un cours régulier; mais il y avait trop de temps que la sentence avait été prononcée pour qu'on pût songer à l'exécuter, on se borna donc à les laisser en prison. Durant un laps de temps de près de trente années, ils ne donnèrent pas à l'autorité le moindre sujet de plainte; leur conduite au contraire aurait pu être citée à tous les autres détenus comme un exemple à suivre; enfin on se détermina à les mettre en liberté. Ils vivent encore tous deux; l'un est maître perruquier, et l'autre fabricant de cartes géographiques et ils jouissent de l'estime et de la considération de tous ceux qui les connaissent. Ils sont tous deux la preuve qu'on peut se corriger même après avoir commis un crime énorme, et que c'est peut-être à tort que Boileau a dit quelque part:

L'honneur est comme une île escarpée et sans bords,
On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.

Nous avons suffisamment démontré, et démontré par des faits, que les plus grands criminels eux-mêmes peuvent être ramenés à récipiscence.

Nous avons précédemment esquissé les traits principaux du caractère et des mœurs des hommes que nous croyons susceptibles de s'amender; nous ne reviendrons donc pas sur cet article; cependant nous croyons en avoir dit assez pour les faire suffisamment connaître; mais notre travail ne serait pas complet, si après avoir peint les hommes tels qu'ils sont, nous ne disions pas quelles sont les causes qui produisent de semblables effets, et si nous n'indiquions pas sommairement les moyens qui nous paraissent propres à les détruire.

Un grand nombre d'écrivains philanthropes par état, ont taillé leur plume et se sont mis à écrire pour le peuple et dans l'intérêt du peuple qui jamais n'a lu leurs ouvrages, des livres, qui nous voulons bien le croire, sont pleins, d'excellentes choses. Ils ont gagné à ce métier, de beaux biens au soleil, des décorations et des inscriptions sur le grand livre de la dette publique; mais c'est en vain que nous regardons autour de nous, nous ne voyons pas ce que le peuple y a gagné; il est permis de s'étonner de ce qu'il n'a point recueilli les fruits que devait produire le travail des hommes qui se sont posés comme comprenant si bien son intérêt et sa misère.

A Dieu ne plaise, que nous attaquions ici ce petit nombre d'hommes consciencieux qu'un véritable sentiment d'humanité a poussés dans l'arène, et dont la reconnaissance publique vénère le nom; mais leurs efforts ont été étouffés par les déclamations de ces philanthropes à la face merveille, qui dorment la grasse matinée, et s'apitoient après boire sur le sort des malheureux qui jeûnent et qu'ils se sont donnés la mission de secourir: ceux-ci, et le nombre en est tel que l'on peut dire avec raison, qu'il en est de la philanthropie comme de l'esprit, qu'elle court les rues, ceux-ci, disons-nous n'ont fait que compliquer la question, en multipliant les théories et les difficultés.

En résultat, quelques grandes mesures ont-elles été prises, a-t-on fait quelques chose qui pût servir au bonheur de l'amélioration des classes infimes? nous ne le croyons pas: on a beaucoup écrit sans doute, mais on n'a rien tenté, du moins rien d'efficace.

Pour se convaincre de cette vérité, il suffit de ne pas craindre de regarder à la loupe toutes les plaies qui rongent l'ordre social, et de disséquer ensuite le corps de nos lois pénales pour y chercher le remède qu'elles appliquent à la guérison de ces mêmes plaies.

On naît poëte, on naît maçon, dit un vieux proverbe on pourrait dire en donnant à ce proverbe une certaine extension: on naît voleur, et ajouter que la loi n'a pas le droit de punir un homme seulement parce que son organisation est vicieuse; mais l'expérience a depuis longtemps prouvé, les phrénologistes eux-mêmes (si leur science est exacte), ont reconnu que l'éducation pouvait corriger les torts de la nature; il suit delà que si une société bien organisée a le droit de punir ceux qui violent ses lois, l'exercice de ce droit doit être subordonné à l'observation de quelques conditions. Avant de sévir contre le crime, elle doit tout faire pour le prévenir, et en lui infligeant des peines, elle doit avoir pour premier but de corriger son auteur; elle cesse d'être juste alors qu'elle est sévère sans avoir préalablement fait tous ses efforts pour détruire les causes qui portent d'ordinaire l'un de ses membres à commettre un premier crime.

La famille des voleurs, nous devons en convenir, est beaucoup plus nombreuse qu'on ne le croit généralement, et nous ne parlons ici que de ceux qui violent ouvertement les lois pénales du pays; il en est de même des causes qui leur donnent naissance, elles sont nombreuses aussi et leur énumération formerait sans peine un ouvrage volumineux, nous ne parlerons donc que des principales.

Le manque d'éducation.

—Presque tous les voleurs de profession sortent des rangs du peuple. Pourquoi? Il n'est pas difficile de trouver une réponse à cette question.

Les gens du peuple, sauf quelques rares exceptions quittent leur domicile le matin pour aller à leurs travaux, et n'y rentrent que le soir pour souper et se livrer au sommeil; ceux d'entr'eux qui ont des enfants les laissent courir toute la journée dans la rue, et ne peuvent savoir ce qu'ils ont fait, ni ce qu'ils ont appris et s'ils agissent ainsi, ce n'est pas par indifférence, car ils aiment leurs enfants, les gens du peuple; mais ils croient qu'il vaut mieux, pour leur santé, les laisser courir que de les tenir renfermés: ils sont d'ailleurs frappés des accidents qui arrivent à ceux qu'on a l'imprudence d'abandonner dans une chambre, et sous ce rapport, il est peut-être difficile de les blâmer.

Ainsi livrés à eux-mêmes, sans autre guide que leur libre arbitre, ces enfants envient le sort de leurs camarades, un peu plus âgés et déjà pervertis qui peuvent jouer au bouchon et acheter quelques friandises, et, pour faire comme ces derniers, ils dérobent quelques objets de mince valeur à l'étalage d'une boutique, puis ils s'aguerrissent, et finissent par devenir d'audacieux voleurs. Et que l'on ne croie pas que nous tirons une conséquence trop grave d'un fait en lui-même insignifiant, l'expérience à démontré à l'auteur de ce livre la vérité de ce que nous avançons ici: la plupart des enfants qu'il avait remarqués errants sans but sur la voie publique, sont devenus, après avoir commencé par des peccadilles, d'éhontés voleurs, qui sont enfin tombés entre ses mains.

Mais, nous répondra-t-on, tous les enfants du peuple ne sont pas élevés ainsi; il y a des salles d'asile; d'accord. Mais les salles d'asile, institutions éminemment utiles, ne sont pas assez nombreuses pour que tous les enfants puissent en obtenir l'accès; elles s'ouvrent trop tard et se ferment de trop bonne heure (le même reproche peut être adressé aux diverses écoles consacrées aux enfants du peuple), pour que les ouvriers puissent, sans perdre une portion du temps consacré à leur travail, y conduire leurs enfants et venir les y chercher.

Mais dans ces salles d'asile, dans ces écoles primaires, dont évidemment le nombre est insuffisant pour que tout le monde puisse en profiter, et même dans des écoles d'un ordre plus élevé, apprend-on aux enfants du peuple à respecter les lois du pays? Non, cette partie si essentielle de toute bonne éducation est complètement négligée. L'on peut donc, jusqu'à un certain point, croire que celui qui commet un premier crime ne pèche que par ignorance. Puisque tous les Français doivent connaître la loi, apprenez donc la loi à tous les Français.

L'ignorance est au moral ce que la petite vérole est au physique: toutes deux laissent des traces ineffaçables, et l'on doit convenir que celles qui flétrissent l'âme sont cent fois pire que celles qui enlaidissent le corps. Tous les soins possibles ont été pris pour répandre dans le peuple les bienfaits de la découverte de Jenner, des primes d'encouragement sont offertes aux mères qui font vacciner leurs enfants, et certains priviléges sont accordés à ces derniers: ainsi, ils sont seuls admis dans les écoles du gouvernement; enfin on impose aux nourrices l'obligation de faire vacciner leurs nourrissons; et, dès leur arrivée dans les régiments de notre armée, les jeunes conscrits sont soumis à cette opération. Pourquoi donc ne fait-on rien de semblable pour répandre les bienfaits autrement précieux de l'instruction? Pourquoi l'éducation des enfants, quelque chose qu'on ait faite jusqu'ici, reste-t-elle toujours une charge pour les parents pauvres? Pourquoi dans celles de nos écoles qu'on veut bien appeler gratuites, laisse-t-on supporter par ces derniers le prix des livres et du papier? et pourquoi encore les oblige-t-on à fournir à leurs enfants tel ou tel costume? Nous voulons bien admettre que ces livres, ce papier, ce costume obligé, ne nécessitent en définitive que de bien légers sacrifices; mais quelque légers qu'ils soient ils sont trop considérables, souvent, pour des malheureux qui se lèvent quelquefois sans savoir comment il se procureront le pain de la journée; tant que vous n'aurez pas intéressé la misère ou l'avarice des parents à envoyer leurs enfants aux écoles, alors assez nombreuses pour satisfaire aux exigences de la population; tant que vous ne leur aurez pas, au besoin, fait une obligation de ce devoir, vous n'aurez pas assez fait.

Mais cela fait, est-ce à dire qu'il n'y aura plus rien à faire! Non, sans doute: il faut s'occuper de tous les âges comme de toutes les classes. Et nous le demandons, y a-t-il en France des établissements dans lesquels les adolescents puissent, en apprenant un état, compléter l'éducation que, dans un pays civilisé, tous les hommes devraient posséder, et, en même temps contracter l'habitude du travail et de la sobriété? Non! c'est la réponse qu'on se trouve à regret forcé de faire à cette question: la prévoyance de l'autorité ne s'est pas étendue jusque-là.

Ainsi donc, tel homme est vicieux, parce qu'on a négligé de développer le germe des bonnes qualités que la nature avait mises en lui; tel autre meurt de faim, parce qu'on a dédaigné de lui apprendre un état ou qu'il ne trouve pas l'occasion d'exercer celui qu'il a appris par hasard:

De cet état de chose à un vol qui sera bientôt suivi de plusieurs autres, et qui, du voleur par occasion ou par nécessité fera un voleur de profession, il n'y a qu'un pas.

Mais il y a, dit-on, du travail pour tout le monde. Cependant ceux qui avaient écrit sur leurs drapeaux: Vivre en travaillant ou mourir en combattant! n'avaient pas de travail; cependant tous les jours, les tribunaux condamnent des individus qui n'ont ni domicile, ni moyens d'existence, bien qu'ils ne soient pas encore devenus des voleurs. Il est assurément bien permis de croire que si ces individus avaient trouvé l'occasion d'utiliser leurs facultés, il n'auraient pas manqué de la saisir, car leur misère même est une présomption en leur faveur. Cependant, ainsi que nous l'avons déjà dit, des individus vont mourir à la peine dans les ateliers pestilentiels de la fabrique de Clichy, c'est faute assurément de trouver de l'ouvrage dans des établissements moins insalubres.

C'est en voulant méconnaître la véritable cause de la profonde misère qui accable tant de malheureux, qu'on est arrivé à écrire dans nos codes ces lois monstrueuses sur les vagabonds, lois qui ont donné naissance à plus de crimes qu'on ne paraît le supposer.

L'article 209 du code pénal, porte que le vagabondage est un délit.

L'article 270 donne ainsi la définition du mot: Les vagabonds ou gens sans aveu sont ceux qui n'ont ni domicile certain ni moyens de subsister et qui n'exercent habituellement ni métier ni profession.

Et c'est dans le code d'une nation qui se pose devant toutes les autres comme la plus éclairée, que de semblables lois sont écrites! Personne n'élève la voix pour se plaindre de vous, mais le malheur vous a toujours poursuivi, donc vous êtes coupable: les haillons qui vous couvrent sont vos accusateurs. Par cela seul que vous êtes malheureux, vous n'avez plus le droit de respirer au grand air, et le dernier des sbires de la préfecture de police peut vous courir sus comme sur une bête fauve; c'est ce qu'il ne manque pas de faire. Vous valez un petit écu; vous êtes saisi, jeté dans une prison obscure et malsaine, et après quelques mois de captivité préventive, des gendarmes vous traînent devant les magistrats chargés de vous rendre justice; votre conscience est pure, et vous croyez qu'à la voix de vos juges les portes de la geôle vont s'ouvrir devant vous. Pauvre sot que vous êtes! la loi dicte aux magistrats, qui gémissent en vous condamnant, des arrêts impitoyables. Quoi que vous puissiez dire pour votre défense, vous serez condamné a trois on six mois de prison, et après avoir subi votre peine, vous serez mis à la disposition du gouvernement pendant le temps qu'il déterminera.

Si l'on traite avec tant de rigueur celui dont le seul tort souvent est d'être né et resté misérable, on a, en revanche, une extrême indulgence pour le criminel de noble race. Ainsi, tandis qu'on sacrifiera à l'exemple le fils d'un pauvre ouvrier, on sauvera l'accusé de bonne famille. Où est alors la justice! L'honneur d'une famille favorisée par la fortune lui paraît-il plus précieux à conserver que celui de la famille d'un prolétaire? Je ne le crois pas; cependant les faits sont là et connus de tous.

Suivant nous l'homme qui comparaît devant un tribunal après avoir reçu une éducation libérale est, à délit égal, évidemment plus coupable que celui qui a toujours vécu dans l'ignorance. Il n'est pas nécessaire, du moins nous le présumons, de déduire les raisons qui nous font penser ainsi; ce serait s'épuiser en efforts superflus pour prouver l'évidence. Pourquoi donc l'homme bien élevé est-il presque toujours traité avec une extrême indulgence, tandis que l'on se montre si sévère envers celui dont l'ignorance est le plus grand crime? pourquoi? nous n'en savons rien. Mais n'est-il pas permis de croire que cette manière d'agir blesse profondément cet instinct du juste et de l'injuste qui existe dans le cœur de tous les hommes, et qu'elle en détermine plusieurs à se révolter contre la société.

Notre législation sur les mendiants n'est ni plus morale ni moins funeste en résultats que celle qui frappe les vagabonds; si les premiers sont frères jumeaux de ceux-ci, s'ils sont tous deux nés des mêmes père et mère, il faut reconnaître que nos lois les traitent avec une même sévérité, et que sous ce rapport, elles sont au moins impartiales si elles ne sont pas souvent injustes.

Pour avoir le droit de blâmer la mendicité et celui de punir les mendiants, il faut avoir donné à tous les nécessiteux la possibilité de vivre à l'aide d'un travail quelconque (car il est un droit qui les domine tous et qui appartient à tous les hommes, c'est celui de vivre,) (en travaillant, bien entendu). Si avant de s'être acquitté de ce devoir on se montre sévère, on court le risque de punir un homme qui a préféré la mendicité au vol, et c'est précisément ce qui arrive tous les jours.

Les agents de l'autorité ne manquent pas d'arrêter tous les nécessiteux qu'ils trouvent sur leur chemin, et ceux qui sont ainsi arrêtés, sont condamnés à deux ou trois jours d'emprisonnement; ils sont ensuite mis à la disposition de l'autorité administrative qui les fait enfermer et ne leur rend la liberté que lorsqu'ils ont acquis un capital de trente à quarante francs, fruit du travail d'une année tout entière; jeté ensuite sur le pavé, que peut faire le mendiant avec une aussi faible somme? il la dissipe en cherchant ou en ne cherchant pas du travail, et se trouve bientôt aussi misérable qu'il l'était lors de son arrestation. Cela n'arriverait pas si, au lieu d'une prison, ces malheureux avaient trouvé dans un établissement ad hoc un travail convenablement rétribué.

L'autorité pour se montrer aussi sévère envers les mendiants, a-t-elle fait pour eux tout ce qu'elle devait faire? nous avons, il est vrai, des dépôts de mendicité, et l'on pourrait s'étonner que les mendiants ne s'empressent pas de s'y rendre; mais cet étonnement cesse, lorsque après examen, on reste convaincu que ces dépôts ne sont autre chose que des prisons. Eh quoi! vous voulez qu'un malheureux donne sa liberté, le seul bien qui lui reste, pour un morceau de pain bis, et un potage à la rumfort, cela n'est ni juste, ni raisonnable, eh! quel inconvénient trouveriez-vous donc à lui laisser l'ombre au moins de cette liberté et à lui accorder la faculté de sortir, au moins une fois par semaine.

Le travail de ces malheureux dans les dépôts de mendicité, pourrait aussi être plus convenablement rétribué; presque tous les pauvres peuvent être employés utilement par une administration intelligente, cela est si vrai, que la plupart de ceux qui sont bons pauvres à Bicêtre, travaillent encore, il savent se trouver à eux-mêmes quelques travaux en rapport avec leurs forces et leurs capacités, et gagnent ainsi d'assez bonnes journées, c'est une preuve incontestable, que l'administration se montre parcimonieuse envers ceux qu'elle garde dans les dépôts, ou qu'elle ne sait pas tirer un parti convenable de leur travail. Quoi qu'il en soit, on conçoit sans peine qu'un homme auquel le travail ne rapporte que cinq à six centimes par jour, s'en dégoûte facilement.

Au nombre des mendiants, il s'en trouve qui n'implorent la charité publique que parce que des infirmités réelles les mettent dans l'impossibilité de travailler; si quelques-uns méritaient l'indulgence, assurément ce seraient ceux-là, car ils souffrent doublement et de leurs maux physiques et de la violence morale qu'ils se font; pourtant c'est pour eux que sont les rigueurs, et l'autorité laisse des mendiants privilégiés, vaquer tranquillement à leur industrie.

Lorsque l'on arrête, pour les conduire dans des dépôts de mendicité, tous les mendiants que l'on rencontre dans les rues; pourquoi accorde-t-on à quelques-uns le privilége de mendier à la porte des églises, est-ce que par hasard la mendicité serait moins repoussante à la porte d'une église, qu'au coin d'une rue?

Les fruits de la charité publique destinés à secourir la misère des pauvres, sont on ne peut plus mal distribués; on inscrit sur les registres des bureaux de bienfaisance, tous ceux qui se présentent avec quelques recommandations, et l'on repousse impitoyablement celui qui n'a que sa misère pour parler pour lui, et qui ne peut s'étayer du nom de personne, aussi il y a dans Paris, des gens qui sont assistés à la fois dans cinq ou six arrondissements, tandis que de plus nécessiteux ne reçoivent dans aucun.

Celui qui est enfin parvenu à se faire inscrire dans un bureau de charité est toujours assisté, quels que soient les changements opérés dans sa position; d'un autre côté ceux que de fâcheuses circonstances plongent momentanément dans la misère, n'arrivent, quelles que soient leurs recommandations, à se faire inscrire et secourir que longtemps après que les besoins du moment ont cessé, longtemps après qu'ils ont produit leurs irréparables effets.

Ainsi, qu'un ouvrier laborieux tombe malade, sa famille privée du salaire journalier qui la faisait vivre, se trouve bientôt réduite à la plus affreuse misère et dans l'impossibilité de procurer quelque soulagement à celui qui n'attend que son retour à la santé pour redevenir son soutien. Peu quelquefois pourrait activer cette guérison si désirée, mais il meurt souvent avant qu'on ait pu obtenir quelque chose des bureaux de bienfaisance, ou s'il se relève, c'est pour entendre ses enfants lui demander du pain, sans pouvoir les satisfaire, c'est pour se trouver en proie à ce morne désespoir compagnon inséparable de la misère; et nous n'avons pas besoin de le dire, puisque tout le monde le sait, le désespoir et la misère sont de bien mauvais conseillers.

Les secours destinés aux pauvres sont insuffisants, il serait peut-être juste d'imposer en leur faveur les gens qui possèdent, proportionnellement à leurs revenus. Des gens qui possèdent cinquante et cent mille livres de rente donnent seulement quelques centaines de francs par année pour les pauvres, et cependant ils croyent faire beaucoup; ils dédaignent, ils méprisent les pauvres, c'est cependant dans leurs rangs qu'ils trouvent tout ce dont ils ont besoin, des ouvriers, des domestiques, des remplaçants qui verseront au besoin leur sang pour leur fils et quelquefois même de jeunes et jolies filles pour satisfaire leurs passions.

Les ouvriers sont presque tous ivrognes et brutaux, les domestiques volent, ce n'est peut-être que trop vrai, mais à qui la faute si ce n'est à vous messieurs qui possédez? Si vos dons étaient proportionnés à votre fortune et aux besoins des classes pauvres, les enfants du pauvre recevraient une meilleure éducation, ils connaîtraient les lois et l'histoire de leur pays et bientôt il ne resterait pas la plus légère trace des défauts, des vices mêmes que vous reprochez à ceux que la Providence a placés sur les derniers degrés de l'échelle sociale.

Tant que pour secourir les pauvres, on se bornera à leur envoyer une dame richement parée et étincelante de diamants, leur porter les bons d'un pain de quatre livres et d'une tasse de bouillon; tant qu'on se bornera à emprisonner ceux qui implorent la commisération publique, les résultats de l'état de chose actuel seront à craindre.

Nous ne nous étendrons pas davantage sur ce sujet, qui serait interminable si l'on voulait signaler tous les abus et indiquer tous les remèdes qu'il serait possible d'y apporter; il nous suffit d'avoir démontré que la société avait beaucoup à faire pour les mendiants, afin d'éviter qu'ils n'embrassent une profession beaucoup plus dangereuse pour elle, en un mot qu'ils ne se fassent voleurs.

L'honorable M. de Belleyme, qui ne put faire durant sa courte administration tout le bien qu'il méditait, eut cependant le temps de fonder un établissement qui devait servir de refuge à tous les individus des classes pauvres, et dans lequel ils devaient trouver les moyens d'employer utilement leurs facultés; les heureux effets que cet essai ne tarda pas à produire, auraient dû encourager les amis de l'humanité, mais l'institution de M. de Belleyme, fût malheureusement accueillie avec cette indifférence qui n'accompagne que trop souvent les œuvres du véritable philanthrope.

L'ivrognerie est de toutes les passions celle qui dégrade le plus l'homme, elle est aussi l'une de celles qui arment le plus souvent son bras pour le meurtre et le crime. Qui n'a senti son cœur se soulever de dégoût en rencontrant dans les carrefours et parfois dans les plus beaux quartiers de la capitale, ces hommes abrutis par la boisson, se traînant de borne en borne et courant, à chaque pas qu'ils font, le risque de se tuer? qui n'a également frémi d'horreur en lisant dans les journaux les détails des crimes que l'ivresse seule a fait commettre? Pourtant l'autorité n'a pris aucune mesure pour réprimer les tristes effets de cette inconcevable passion, et notre législation est restée désarmée pour la combattre; et assurément cette passion est mille fois plus dangereuse que le vagabondage, mille fois plus dégradante que la mendicité, contre lesquels on sévit avec une rigueur souvent bien inconsidérée.

Si nous cherchons à nous expliquer cette mansuétude pour les ivrognes, notre raison se perd en conjectures et nous arrivons toujours à cette conclusion: les ivrognes consomment des produits sur lesquels l'administration perçoit des droits énormes... serait-ce là ce qui leur vaut l'indulgence? vraiment on serait tenté de le croire, lorsqu'on voit ce nombre prodigieux d'établissements borgnes, qui infestent la capitale et les barrières, ces bouges de perdition qui ne sont fréquentés que par des malfaiteurs et des prostituées du dernier étage et les ivrognes que le bon marché des boissons qu'on y débite y attire. Tous les quartiers populeux de Paris possèdent un ou plusieurs établissements de ce genre, et sans parler de Paul Niquet, que tout le monde connaît, on pourrait citer, en ne comprenant dans l'énumération que les plus célèbres, on pourrait citer disons-nous: le Chapeau Rouge, rue de la Vannerie; l'Auvergnat, rue Planche-Mibray; l'Abattoir, quartier de l'Arsenal; le Cassis, rue du Plâtre Saint-Jacques; le Petit bal Chicard, rue Saint-Jacques; le Drapeau Tricolore, rue Galande; La Maison Muraille, rue des Marmousets; l'Hôtel de la Modestie, rue de la Tacherie et enfin le Grand Saint-Michel ou le Grand Bal Chicard, rue de Bièvre[A][262]. On débite dans ces cloaques de l'eau-de-vie, du cassis et d'autres spiritueux à raison de quatre-vingts centimes le litre, ces liqueurs falsifiées à l'aide de matières malfaisantes, sont désagréables au goût autant qu'elles sont nuisibles à la santé, mais elles procurent l'effet que les malheureux qui les prennent en attendent, elles grisent, elles leur procurent les douceurs de l'ivresse et disposent leur sang aux orgies, aux saturnales, qui suivent presque constamment de copieuses libations. Les maîtres des établissements que nous venons de nommer ont en effet, pour en doubler la puissance attractive, le soin d'y réunir des femmes le rebut de leur sexe, qui vendent leurs faveurs quelques sous ou quelques verres de mauvaise eau-de-vie, mais qui ne laissent pas échapper l'occasion de dévaliser ceux qu'elles ont su captiver, lorsque l'ivresse est arrivée chez eux à ce point d'engourdir tout leur être.

Législateurs qui n'avez pas cru devoir armer votre bras pour frapper l'ivrognerie, administrateurs qui l'encouragez en quelque sorte parce qu'elle augmente le budget des recettes, descendez dans ces sentines de la grande Lutèce, où la débauche est en permanence, où les murs suintent l'orgie, écoutez le langage des gens que vous y rencontrerez, voyez-les s'enivrer, se battre, se confondre, hommes et femmes, dans des étreintes furibondes, puis céder à ce sommeil de plomb qui a l'insensibilité de la mort sans en avoir le calme, et vous pourrez juger alors quelle source puissante de démoralisation vous laissez subsister dans le sein de votre patrie?

Mais sans descendre dans ces repaires de corruption, n'avez-vous pas été suffisamment frappés des inséparables effets de l'ivrognerie, en rencontrant sur les boulevards des jeunes gens de famille auxquels l'ivresse inspire des propos qui scandalisent vos femmes et vos filles; en heurtant, à chaque pas que vous avez fait dans nos rues ces ouvriers qui, ont dépensé aux barrières le fruit de leur travail d'une semaine, qui vous étourdissent de leurs chansons obscènes et qui ne sauront comment donner demain du pain à leurs femmes et à leurs enfants; enfin ces rixes si nombreuses et souvent si funestes, dans lesquelles l'ivresse seule porte des coups, ne vous ont-elles pas effrayées? Comptez les victimes de cette ignoble passion, et vous verrez que la cupidité n'a pas versé tant de sang, amoncelé autant de cadavres que l'ivresse, et vous resterez convaincus que votre indulgence n'a été jusqu'ici qu'une coupable faiblesse.

Les voleurs, pour la plupart du temps, n'attentent qu'à la propriété d'autrui, et les ivrognes menacent sans cesse la vie de leurs semblables; voilà peut-être la seule distinction que l'on devrait faire entre eux. Cependant, non-seulement la passion de ces derniers n'est pas rangée dans la nomenclature des crimes et des délits, mais aux yeux de nos lois, elle sert souvent d'excuse aux crimes qu'elle fait commettre; on arrive ainsi à ne sévir ni contre l'immoralité de la cause, ni contre la criminalité de ses effets. Tous les jours, en effet, nous entendons des malheureux traduits soit devant la police correctionnelle soit devant la cour d'assises n'invoquer d'autres moyens de défense que l'ivrognerie; ils étaient ivres, voilà leur justification, et presque toujours nos magistrats, prenant en considération cet état qui exclut la préméditation, appliquent le minimum de la peine, lorsqu'ils n'absolvent pas entièrement le coupable; l'ivresse est devenue un brevet d'impunité.

Il est temps, nous le pensons, de mettre fin à un pareil état de chose; il est temps de sévir contre la cause même de tant de crimes et de délits, ou de réprimer au moins avec la dernière rigueur ses déplorables excès. Quant à nous, nous ne voyons pas quel grand inconvénient il y aurait à s'en prendre à la cause elle-même et à ranger l'ivresse, l'ivresse seule, isolée de ses effets, au nombre des délits. Arrêtez et poursuivez tous les individus, de quelque classe qu'ils soient, que vous rencontrerez en état d'ivresse, soit dans les rues, soit dans les lieux publics; poursuivez également comme leurs complices tous ces chefs d'établissements qui, poussés par la plus ignoble cupidité, ne se font pas scrupule de verser à boire à des hommes déjà privés de raison, et vous aurez puissamment contribué à moraliser la société, vous aurez empêché beaucoup de crimes.

Qu'on ne nous dise pas que l'ivresse par elle-même, ne portant préjudice à personne, ne peut être rangée au nombre des délits; il ne doit pas être permis à un membre de la société de dégrader en lui l'humanité jusqu'à le priver du caractère distinctif qui sépare l'homme de la brute, c'est un suicide moral que nos lois ne doivent pas autoriser; d'ailleurs l'ivresse est un scandale, un outrage à la morale publique, que l'autorité peut certainement réprimer sans être accusée de porter atteinte à la liberté individuelle. Vous avez supprimé les maisons de jeux; vous poursuivez les maîtres d'établissements qui permettent de jouer chez eux; pourquoi ne traiteriez-vous pas avec la même sévérité les ivrognes et ceux qui les tolèrent et qui les attirent chez eux; pourquoi ne faites-vous pas aussi fermer ces établissements où l'on débite des spiritueux a des prix qui ne permettent que de verser du poison aux consommateurs; l'ivrognerie ne ruine pas moins de malheureux que le jeu, elle ne laisse pas moins d'enfants sans pain, pas moins de mères de famille dans le plus complet dénûment; elle les expose en outre plus fréquemment aux mauvais traitements, aux brutalités de leurs parents et de leurs époux, de ceux-là mêmes qui leur devaient assistance et protection; envisagées toutes deux sous ce point de vue, l'ivrognerie est des deux passions celle qui est la plus funeste, et elle doit envoyer et elle envoie en effet, de nombreuses recrues grossir les rangs des malfaiteurs. (Qu'il demeure bien entendu cependant que nous ne voulons pas faire une exception en faveur de la passion du jeu qui est plus répandue qu'on ne le pense dans les classes inférieures, puisqu'il n'est si petite tabagie qui n'ait son billard, et qui, comme toutes les autres passions mauvaises, est une cause puissante de démoralisation; nous prétendons seulement que l'ivrognerie est un vice encore plus funeste dans ses résultats que le jeu.)

Personne, nous le pensons, ne sera tenté de mettre en doute, ni la nécessité d'apporter aux maux que nous venons de signaler les remèdes convenables, ni celle, plus grande encore, de créer, en faveur des classes pauvres, des établissements dans lesquels elles pourraient toujours trouver de l'éducation, du travail, et du pain. Ces établissements, si jamais ils existent, devront être administrés par des philanthropes éclairés et non rétribués.

Si l'on veut diminuer le nombre des malfaiteurs, il faut, ce qui n'est pas impossible, rendre meilleurs et un peu plus heureux ceux qui appartiennent aux classes inférieures de la société; le point de départ qu'il ne faut jamais perdre de vue.

Dans ce but, lorsque vous aurez détruit toutes les causes qui le portent au mal, intéressez l'homme à faire le bien; l'intérêt, vous ne l'ignorez pas, est le plus puissant mobile de toutes nos actions.

Les peuples anciens savaient sans doute punir le crime, mais ils savaient aussi récompenser la vertu; une couronne de chêne, une palme, étaient décernées à celui qui avait rendu à la patrie un service éminent, ou qui s'était toujours dignement occupé de tous ses devoirs. Les peuples modernes, que l'expérience des siècles devraient cependant avoir instruits, ont, il est vrai, des juges pour appliquer les lois, des geôliers, des argousins, et des bourreaux pour les exécuter; mais ils n'ont pas, comme les anciens, des magistrats dispensateurs des récompenses publiques accordées aux belles actions. A côté de la loi qui punit de mort l'assassin, ne devrait-il pas y en avoir une pour récompenser le citoyen courageux qui, au péril de sa vie, sauve celle de son semblable; si la loi punit celui qui viole un des articles du pacte social, pourquoi ne récompense-t-elle pas celui qui les observe tous religieusement? Les hommes ont besoin de hochets, c'est là une de ces vérités qui sont malheureusement trop prouvées, c'est une vérité chez tous les peuples, c'en est une surtout chez le peuple français.

Regardez nos armées: assurément elles sont naturellement courageuses; mais oserait-on nier que les mises à l'ordre du jour, les sabres d'honneur, les croix surtout, n'aient pas contribué puissamment à leur faire enfanter des prodiges. On peut juger par là combien il en coûte peu pour donner de l'émulation aux Français; des mots souvent suffisent, pourvu qu'ils aient quelque retentissement, et lorsque Napoléon disait aux bataillons qu'il commandait: Du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent, il faisait de ses soldats autant de héros.

Les mêmes causes produiront les mêmes effets dans la carrière civile; donnez à tous les hommes, pour se bien conduire les mêmes stimulants qui ont rendu nos soldats immortels, et vous ne manquerez pas de citoyens qui s'immortaliseront aussi par leurs vertus privées.

Après avoir jeté un coup d'œil sur notre ordre social, nous nous trouvons forcé d'avouer que la réalisation de nos souhaits nous paraît encore bien éloignée; on exige tout d'une certaine classe, et cependant on ne fait rien pour elle: quel est donc l'avenir qui lui est réservé? l'homme pourra-t-il toujours résister aux influences pernicieuses qui ne manqueront pas de l'assaillir à ses débuts dans le monde? pourra-t-il traverser sans guide les nombreux écueils que peut-être il trouvera sur sa route sans y faire naufrage? le contraire est à craindre lorsque vous ne faites rien, pour qu'il en soit ainsi.

L'homme fort, c'est-à-dire celui qui n'a jamais succombé parce que peut-être il n'a jamais senti la nécessité, ou qu'il n'a eu à lutter que contre un ennemi faible, veut que l'on résiste à ses passions, aux mauvais exemples, même aux privations les plus rigoureuses; et cependant il ne prend pas la peine de servir de guide à l'homme faible, il ne lui donne pas les moyens de résister, de combattre avec avantage les nécessités humaines et les besoins impérieux qui bientôt vont l'accabler, et qui pourront le conduire au crime; et l'on s'étonne après cela que cet homme succombe et vienne augmenter la population déjà si nombreuse des bagnes et des maisons centrales! C'est jeter un homme dans une arène, au milieu des bêtes féroces, sans même armer son bras, et s'étonner ensuite qu'il se laisse dévorer par elles.

Dès l'instant qu'une institution pèche par sa base, tout ce qui se rattache ou en ressort ne peut être que vicieux, il faut en conséquence prendre l'homme tel que le forment les circonstances qui l'entourent, et ne pas exiger qu'il se montre tel qu'il serait peut-être si l'organisation sociale ne l'avait pas corrompu et ne lui avait pas fait perdre sa pureté native.

En résumé, lorsqu'il existera des écoles dans lesquelles les enfants du peuple recevront une éducation proportionnée à leurs capacités; lorsque des professeurs seront chargés de leur faire connaître et respecter les lois du pays, et de leur apprendre par leurs paroles et surtout par leur exemple à chérir la vertu; lorsqu'en sortant de ces écoles ils pourront entrer dans un établissement, pour y apprendre un état et y contracter des habitudes d'ordre et de sobriété, lorsque l'homme dénué de ressources pourra sans craindre de se voir ravir le plus précieux et le dernier de ses biens, la liberté, aller trouver le commissaire de police de son quartier, et lui demander, ce qu'alors il obtiendra, du travail et du pain; lorsque vous aurez combattu et réprimé cette honteuse passion qui assimile l'homme à la brute, en lui enlevant son caractère distinctif, la raison, lorsque enfin quelques lois préventives seront écrites à côté des lois répressives de notre code et que des récompenses seront accordées aux hommes vertueux; alors seulement il sera permis de se montrer sévère sans cesser d'être juste; car personne ne pourra jeter ces paroles au visage du magistrat qui, lorsqu'il est assis sur son siége représente la société tout entière: J'ai volé pour manger, je veux bien m'acquitter de la tâche qui m'est imposée, mais je suis homme, j'ai le droit de vivre et la société dont vous êtes le représentant, la société qui m'a laissé croupir dans l'ignorance, n'a pas celui de me laisser mourir de faim; ou toutes autres vérités semblables qui, si elles ne sont l'apologie du crime, l'expliquent au moins et peuvent, jusqu'à un certain point, le faire paraître plus excusable.

Dans l'état actuel il faut admirer ceux qui restent vertueux, plaindre ceux qui succombent, leur tendre la main lorsque après avoir expié leurs fautes, ils veulent se relever et chercher avec soin les moyens de les empêcher de succomber de nouveau.

Nous avons essayé de prouver que si les voleurs sont corrompus, ils n'étaient pas incorrigibles, et qu'à part quelques exceptions, il était possible de les ramener au bien si l'on voulait s'en donner la peine, et d'énumérer les principales causes qui augmentent sans cesse les rangs déjà si nombreux des malfaiteurs. Ce long préambule était nous le croyons, nécessaire à l'intelligence de ce qui va suivre, il est bon lorsque l'auteur met en scène des personnages qui, au premier aspect peuvent paraître quelque peu excentriques, tout réels qu'ils sont, que le lecteur sache ce que sont ces personnages, d'où ils viennent et où ils vont; ce qui suit n'est donc en quelque sorte que le commentaire en action de ce que nous venons de dire, mais cependant que l'on se garde bien de prendre pour l'expression de la pensée de l'auteur, les discours qu'il met dans la bouche de ses personnages; il a voulu seulement les faire parler comme ils parlent ordinairement; on aurait tort d'accorder à ce qu'ils disent, une portée que l'auteur lui-même est bien loin d'avoir voulu y attacher.

III.—La fête de la mère Sans-Refus

Il fut un temps, disent les Nestors du bagne et des maisons centrales, lorsque sur le préau ou dans le chauffoir de la prison où ils se trouvent ils ont rassemblé autour d'eux un essaim d'auditeurs, avides d'écouter leurs leçons en attendant qu'ils puissent marcher sur leurs traces, il fut un temps où les voleurs étaient à la fois braves et discrets, c'était le bon temps (Les vieillards toujours aiment à vanter le passé aux dépens du présent), alors, un rousse à l'arnache[263] ou un cuisinier[264], à moins d'être certain de ne pas être connu, ne se serait certes pas avisé de s'introduire dans des lieux où les grinches[265] avaient l'habitude de se réunir; il savait trop bien qu'au moindre indice de nature à déceler un macaron[266], il aurait été sacrifié à la sécurité générale. Cela du reste est arrivé plusieurs fois, même en prison, et les chats[267] se contentaient, lorsque le macaron était expédié, de tirer son cadavre par une jambe pour en débarrasser la cour, en disant: c'est bien fait; pourquoi, puisqu'il était rousse[268], ne s'est-il pas fait mettre à part[269]?

En ce temps-là les grinches, lorsqu'ils étaient pris, ne se mettaient pas à table[270], ceux qui avaient travaillé[271] avec eux pouvaient dormir sans taf[272], souvent même on pouvait aller voir son camarade d'affaires[273], terminer glorieusement sa carrière sur la placarde[274], plutôt que de donner[275] les fanandels[276]; en ce temps-là, on avait de la probité et de l'atout[277].

Maintenant, ce n'est plus de même; les railles[278] vont partout tête levée, et sitôt qu'un poisse[279] est paumé marron[280], il casse le morceau[281]; il n'y a plus de vrais tapis[282]; de sorte qu'un bon garçon ne sait plus, lorsqu'il sort du castuc[283] ou du pré[284], de quel côté porter ses pas.

Ce que disent ces Nestors du bagne, pour leur conserver le nom que nous venons de leur donner, n'est vrai que jusqu'à un certain point. Sans doute il y a maintenant moins de types caractéristiques qu'autrefois; il s'est opéré une telle fusion dans nos mœurs que plusieurs se sont effacés; malheureusement cela ne prouve rien en notre faveur; cependant il existe encore dans des coins oubliés de la vieille Lutèce, quelques lieux où se conservent toujours intactes toutes les vieilles traditions. La maison de Marie-Madeleine Comtois, dite Sans-Refus, était un de ces lieux-la. Depuis longtemps, elle était connue pour n'être autre chose qu'un repaire à voleurs. La police y faisait de fréquentes descentes, mais presque toujours ces descentes étaient infructueuses, et si quelquefois elle y faisait des captures, c'était celles de quelques novices qui n'étaient pas encore initiés aux mystères du lieu et dont on croyait devoir laisser à quelques années de collége[285] le soin de terminer l'éducation. Les mots sacramentels entolez à la plaque[286], n'étaient du reste prononcés que dans les grandes occasions et en faveur de ceux en petit nombre qui avaient donné à l'association des preuves de leur zèle, de leur capacité et de leur discrétion.

Nous avons déjà décrit, avec autant d'exactitude que cela nous a été possible, l'extérieur de la maison Sans-Refus; maison qui existe encore aujourd'hui à la place que nous avons indiquée et dans l'état où elle se trouvait à l'époque où se passèrent les événements de cette histoire. Nous devons maintenant faire pour l'intérieur de cette maison ce que nous avons fait pour l'extérieur.

La boutique, ainsi que nous l'avons déjà dit, était partagée en deux parties égales, par une cloison jadis vitrée, dont on avait remplacé les carreaux absents par du papier huilé. Dans la première partie se tenaient les odalisques attachées à l'établissement et les consommateurs vulgaires. La seconde formait une espèce de sanctuaire dans lequel n'étaient admis que les adeptes.

Une porte avait été pratiquée dans le mur du fond de cette partie de la boutique. Cette porte petite, basse et garnie de fortes pentures, donnait entrée dans une petite cour carrée entourée de hautes murailles et de laquelle on ne pouvait voir qu'un coin du ciel. Jamais un rayon de soleil ne descendait dans cette cour dans laquelle on devait avoir froid au milieu des plus chaudes journées de l'été, le pavé en était inégal, raboteux, toujours sordide et fangeux, et ses murs, sur lesquels croissaient des agarics vénéneux, avaient pris cette teinte presque verte qui n'appartient qu'aux lieux humides et malsains.

Une seconde porte avait été pratiquée dans le mur de refend de droite, contigu à la petite ruelle des Teinturiers. Après avoir passé cette porte on n'avait plus que quelques pas à faire pour arriver sur la berge du fleuve dont, à ce moment, les eaux avaient atteint une certaine hauteur; mais cette porte n'était que rarement ouverte.

A l'extrémité opposée de cette cour, il existait une pompe sous le robinet de laquelle on avait placé une auge plus longue que large, formée d'une seule pierre de taille. Cette auge, presque toujours pleine de détritus et d'eau croupissante, pouvait être facilement enlevée de la place qu'elle occupait, à l'aide d'un fort manche à balai passé entre deux trous pratiqués à ses extrémités opposées. Alors elle laissait voir un trou creusé dans le sol, qui allait s'élargissant par le bas, à la naissance duquel on avait, à l'aide de crampons et de forts pitons en fer, adapté une échelle de meunier. L'auge pouvait être replacée aussi facilement qu'elle avait été enlevée, de sorte qu'une fois qu'elle avait été remise en place et de nouveau remplie d'eau, il devenait impossible, à moins d'être initié au mystères du lieux, de découvrir la retraite dont elle cachait l'entrée.

Après avoir descendu les vingt marches de l'échelle de meunier, on se trouvait dans un grand caveau carré, distrait des caves de la maison, partagées en trois parties égales, et dont ce caveau était une, par de forts murs auxquels on avait eu le soin de donner, bien qu'ils fussent de construction nouvelle, l'apparence de vétusté et la noirceur vénérable des vieux murs.

On pouvait, au besoin, sortir de ce caveau par une porte basse et cintrée qui donnait entrée sous la voûte qui, avant les constructions du quai qui viennent d'être faites, régnait sous toute la longueur du quai de Gèvres.

Une table, formée de quelques planches de sept à huit pieds de long placés sur des tréteaux, autour de laquelle vingt-cinq ou trente personnes pouvaient prendre place sans être trop gênées, avait été dressée dans le caveau dans lequel nous venons d'introduire nos lecteurs.

Les planches avaient été couvertes, en guise de nappes, de draps de grosse toile écrue enlevés à la couche virginale des pensionnaires de la mère Sans-Refus (hâtons-nous de dire que ces draps étaient blancs de lessive) et chargées d'un nombre d'assiettes, de grossière faïence, de toutes les formes et de toutes les couleurs, égal à celui des convives qui devaient prendre part au festin. Un dindon monstre, convenablement bourré de hachis et de marrons, deux oies et un fromage d'Italie, des assiettes de charcuterie assortie, d'autres remplies jusqu'aux bords de beurre, de radis, de moutarde, de sardines et de cornichons: tels étaient les pièces de résistance et les hors-d'œuvre qui devaient l'accompagner. Le dindon était en outre flanqué de deux pâtés de lapins équivoques, et de deux salades de barbe de capucin garnie de tranches de betteraves; deux énormes bonnets de Turc ou biscuit de Savoie, surmontés chacun d'une grosse touffe d'immortelles et de l'image en pâte sucrée de la sainte dont on allait célébrer la fête, garnissaient les deux extrémités de la table qui était éclairée par une douzaine de chandelles fichées dans des chandeliers de cuivre et de plaqué, vénérables représentants de tous les siècles passés, récurés pour cette occasion solennelle et surmontés de bobèches en papier découpé de diverses couleurs; les couverts d'argent de conseiller[287] sur lesquels on pouvait encore distinguer les restes d'anciennes armoiries grossièrement effacées, comme les chandeliers, appartenaient à toutes les époques; un petit père noir[288], plein jusqu'aux bords de cet excellent vin bleu que l'on ne boit qu'à Paris, complétait chaque couvert; on n'avait pas servi de couteau, les gens de la classe à laquelle appartenaient ceux qui devaient prendre place à ce banquet, ayant l'habitude d'en porter constamment un dans leur poche.

Sur un vieux coffre, couvert comme la tapisserie d'un drap blanc de lessive, on avait disposé le dessert, qui se composait de deux fromages, un de Brie, l'autre de Gérard-Mer, vulgairement appelé Géromée; de noix et de noisettes, un plein saladier de pruneaux, de pain d'épices et de biscuits de Reims; le tout accompagné de plusieurs bouteilles ornées d'étiquette sur lesquelles on pouvait lire ces indications: cent sept ans, vanillé, parfait-amour, cognac, noms des liqueurs que chérissent les enfants de Mercure.

Le vieux fauteuil de la mère Sans-Refus, enveloppé aussi d'un drap blanc afin que les habits de gala de l'héroïne de la fête n'enlevassent rien de l'épaisse couche de graisse dont il était couvert, avait été transporté dans le caveau et placé au haut bout de la table. Sur ce siége trônait déjà la tavernière qui, pour faire honneur à ses convives, avait fait des frais de toilette vraiment extraordinaires et s'était parée de ses plus pimpants atours. Son visage, habituellement noir et crasseux, avait été nettoyé avec de la pommade au jasmin, mais malgré cette précaution, il était encore sillonné de légers filets noirs, et comme la serviette, imprégnée du précieux cosmétique n'avait été promenée que sur les parties apparentes, il se détachait en blanc sur le fond obscur des parties inférieures, assez semblable à une vitre mal nettoyée, une robe de mérinos, du rouge le plus éclatant, bordée et nervée de cordonnet vert, un tablier de soie d'un vert un peu plus clair que celui des agréments de la robe et garni de dentelles noires, une ceinture de velours de même couleur, attachée sous la poitrine par une boucle enrichie de roses et de perles fines, un bonnet monté à rubans aurores, un tour blond dont les tire-bouchons se déroulaient le long de ses joues creuses, et un fichu de belle dentelle composaient un ensemble de toilette qui ne pouvait appartenir qu'à la mère Sans-Refus ou à une femme de sa sorte.

Mais si la parure de la Sans-Refus était du plus haut mauvais goût, elle était en revanche d'une extrême richesse; le cou décharné de la vieille mégère était entouré de diamants de grosseur raisonnable et de la plus belle eau; ses doigts maigres et osseux étaient tous garnis de bagues de formes diverses; enfin, toute sa personne ressemblait assez à un de ces mannequins d'étalage sur lesquels les bijoutiers, qui courent les foires, font l'exhibition des richesses de leur magasin.

Les deux siéges placés à droite et à gauche de la mère Sans-Refus, étaient occupés, l'un par Cadet-Filoux, le doyen des grinches[289] et des escarpes[290], l'autre par Cadet-l'Artésien, beau vieillard de soixante-douze ans, encore frais et dispos, qui avait passé quarante cinq années de sa vie au bagne de Brest, d'où il s'était évadé plusieurs fois. Ces deux vénérables débris du temps passé, qui avaient été les amis de Comtois et de Marianne Lempave, et qui à ce titre, avaient obtenu les places d'honneur, avaient conservé le costume qu'ils portaient, lorsque jeunes et forts, ils étaient les sultans privilégiés des Vénus Callipiges, habitantes des bouges, qui à cette époque infestaient les rues de la Vieille-Lanterne, de la Vieille place aux Veaux, de la Mortellerie et tutti quanti; grand chapeau à cornes, cravate d'une ampleur démesurée, veste très-courte, pantalon large, bas à coins de couleur et chaussure sortant des magasins du successeur de la mère Rousselle[291].

Un autre vieux larron, Coco-Lardouche, était placé près de Cadet-Filoux ces trois messieurs causaient avec la mère Sans-Refus, en attendant l'arrivée des autres convives.

Ces derniers arrivaient à la suite l'un de l'autre, et à mesure, qu'après avoir descendu les vingt degrés de l'échelle de meunier, ils faisaient leur entrée dans le caveau, la superbe ordonnance du banquet leur arrachait des exclamations admiratives. Le grand Louis, Charles la belle Cravate, Robert, Cadet-Vincent, et plusieurs autres, étaient déjà arrivés, il ne manquait plus que Délicat, Coco-Desbraises Rolet le mauvais Gueux, Rupin, le Provençal et le grand Richard, ainsi que Vernier les Bas bleus, sur lequel, du reste, on ne comptait pas.

—Faut-y descendre? cria Cornet tappe dur, qui était resté en haut afin d'introduire les convives à mesure qu'ils arrivaient.

—Pas encore, mon garçon, lui répondit la mère Sans-Refus; Rupin, le Provençal et le grand Richard ne sont pas arrivés.

—C'est bon, c'est bon, la daronne[292], répondit Cornet tape dur, ça m'est égal d'attendre; mais n'allez pas me casser le ventre au moins.

—Eh! pourquoi donc qu'on les attendrait, les rupins, ajouta Charles la belle Cravate, qui avait encore sur le cœur certaine correction qui lui avait été administrée par Salvador et Roman, correction à laquelle Délicat et ses deux camarades, qui cherchaient par tous les moyens possibles à aigrir tous les bandits contre leurs ennemis, avaient fait allusion en diverses circonstances. Pourquoi qu'on les attendrait, sont-y donc si grands seigneurs qu'y ne puissent pas arrivera l'heure comme les fanandels[293].

—Veux-tu bien ne pas tant balancer le chiffon rouge, méchant ferlampier[294], s'écria la mère Sans-Refus, de sa voix la plus aigre; j'suis-t'y pas libre de faire morfiller ma refaite de sorgue[295] par qui me plaît? et ça m'plaît à moi qu'on attende les rupins.

—La! la! n'vous fâchez pas, la mère, dit le grand Louis, on les attendra les rupins, pisque ça vous convient; mais faut convenir tout d'même qu'vous les aimez comme vos petits boyaux, et qu'si par hasard la raille[296] découvrait la planque[297], vous seriez capable d'les cacher sous vos cotillons.

—Eh, ben! oui, j'les aime, c'est des hommes qu'a de l'ordre, de la conduite et du cœur à l'ouvrage, avec lesquels qu'on peut gagner sa pauvre vie, et qui sont toujours flambants[298], vous ne travaillez que quand vous n'avez plus de lime sur les andosses[299]; aussi vous êtes toujours ficelés comme des plongeurs[300], avec des frusques boulinés[301] aux arpions des philosophes de neuf jours[302], de sorte que vous pouvez vous couper les ongles des pieds sans vous déchausser.

—C'est ça! moquez-vous de notre misère; mais rira bien qui rira le dernier; avec ça qu'elle est bien ta refaite de sorgue[303], qu'y n'y a pas tant seulement un jambonneau.

—Ah! tu trouves que j'ai pas bien fait les choses, méchant pègre à marteau[304]! eh! bien, t'en morfilleras[305] pas, voilà tout; le pivois[306], le larton[307] et la criolle[308], te passeront devant le naze[309].

—Hé! dites donc, les autres, cria par le trou Cornet tape dur, n'jaspinez[310] donc pas tant, v'là les rupins.

En effet, Salvador, Roman et le vicomte de Lussan, vêtus d'un costume en harmonie avec le lieu où ils se trouvaient, quoique propre, descendaient les degrés de l'échelle et entraient dans le caveau.

Les trois nouveaux arrivés, après avoir légèrement salués ceux qui se trouvaient déjà dans le caveau, allèrent prendre les places qui leur avaient été réservées près de la mère Sans-Refus et du respectable triumvirat, composé comme on sait de Cadet-Filoux, de Coco-Lardouche et de Cadet l'Artésien.

—Heim! comme y font leur tête, dit le grand Louis à Charles la belle Cravate, y n'ont pas tant seulement dit bonjour aux amis.

—Patience, ça n'durera pas, lorsque Délicat, Coco-Desbraises et Rolet le mauvais Gueux, seront arrivés, faudra bien qu'y déchantent.

—Allons, allons, mauvais sujets, dit la Sans-Refus, en prenant un petit air agréable, à table.

—A table, à table, s'écrièrent presque tous les bandits.

—Et pourquoi donc qu'on s'mettrait à table avant qu'Délicat et ses amis soient arrivés, puisqu'on a bien attendu les Rupins dit le grand Louis.

—Tu verras bien si j'attends ces panés-là, répondit la mère Sans-Refus; si y sont bien ousqu'y sont, qui z'y restent.

—Pourquoi ne les attendrait-on pas? dit alors Salvador; puisque les amis ont eu la complaisance de ne pas se mettre à table sans nous, il est juste que nous attendions à notre tour; accordons-leur au moins le quart d'heure de grâce.

—Allons va, pour un quart d'heure, reprit la Sans-Refus.

—S'ils n'allaient pas venir, dit le vicomte de Lussan en s'adressant à Salvador, ce serait fort désagréable; je serais désolé d'être venu pour rien dans cette atroce caverne.

—Il n'y a pas de danger, répondit Roman; Vernier les bas Bleus, qui ne les a pas quittés depuis trois jours m'a fait dire ce matin, au petit café de la rue de Bourgogne, qu'il les amènerait.

—V'là l'restant des amis, cria Cornet tape dur.

Délicat, Coco-Desbraises et Rolet, dans un état d'ébriété qui annonçaient que Vernier les bas Bleus s'était fidèlement acquitté de sa mission, descendaient l'échelle de meunier, suivis de Vernier, qui, sitôt qu'il eut mis le pied sur le sol, s'approcha de Roman et lui dit à l'oreille:

—Les v'là; depuis trois jours que j'les pilote. Ils n'ont parlé à personne. Vous voyez que j'me suis fidèlement acquitté de ma tâche.

—Et tu vois que je tiens ma promesse, lui répondit Roman en lui remettant un billet de mille francs: chose promise, chose due.

—Merci, s'il y a d'la morasse[311] vous pouvez compter sur moi.

—Cornet! bride le boucart[312] et viens te mettre à la carrante[313], mon garçon, cria la Sans-Refus à celui des bandits qui était resté en haut.

Il ne fut pas nécessaire de lui répéter, cet ordre; il eut bien vite terminé tout ce qu'il avait à faire dans la boutique, et à son tour il fit son entrée dans le caveau mais, quelque diligence qu'il eût faite, il n'arriva pas assez tôt pour pouvoir choisir une place; il fut forcé de se contenter d'un tabouret placé à l'extrémité de la table.

Le repas fut d'abord aussi paisible que pouvait l'être une réunion composée d'éléments semblables à ceux qui étaient rassemblés dans le caveau de la mère Sans-Refus. Les bandits voulaient d'abord satisfaire le vigoureux appétit que la plupart ils avaient le bonheur de posséder. Il est inutile de dire que Salvador, et ses deux compagnons, accoutumés à une chère beaucoup plus délicate, que celle qui pour le moment était à leur disposition, ne touchaient à leurs mets que pour se donner une contenance, et ne faisaient que mouiller leurs lèvres aux rouges bords que leur versait avec une libéralité toute gracieuse la hideuse Hébé de ce banquet de dieux infernaux.

Au dessert, les convives, qui arrosaient chaque bouchée qu'ils avalaient d'une copieuse rasade de vin bleu, étaient assez animés pour laisser poindre une certaine confusion, diagnostic précurseur de l'orgie qui allait suivre.

La Sans-Refus, qui avait le vin très-sensible, versait des larmes d'attendrissement en rappelant aux vieillards placés près d'elle la triste fin de son père, gerbé à conir sur la lune à douze quartiers[314], et qui était mort sans cribler[315]. Tous les bandits, à l'exception de Salvador et de ses deux compagnons qui se bornaient au simple rôle d'observateurs, et de Vernier les bas Bleus, qui suivait l'exemple de ses patrons, buvaient à l'envi l'un de l'autre, parlaient tous à la fois, ou chantaient des refrains où la crudité de la pensée le disputait au cynisme de l'expression.

Les vieillards, auxquels la compagnie n'avait pas cessé de prodiguer les soins et les égards dus à leur âge et à leurs antécédents, commencèrent à s'animer; leurs yeux brillèrent d'un plus vif éclat qu'à l'ordinaire, et les mouvements de leur tête annoncèrent qu'ils allaient parler.