II.—Eugénie de Mirbel.

Du bon feu flambe dans la cheminée du boudoir, ou plutôt du cabinet de Lucie de Neuville, et égayé cette pièce décorée et meublée avec une rare élégance.

La comtesse et Laure de Beaumont sont diversement occupées, Lucie brode un superbe devant d'autel, destiné à la chapelle du château de Villerbanne, ancien et magnifique manoir seigneurial, qui doit un jour appartenir à son époux, Laure peint sur un écran une touffe de fleurs rares et le vase de porcelaine du Japon qui la contient.

Le boudoir de la comtesse Lucie de Neuville, n'est pas, il s'en faut, celui d'une femme à la mode.

Il y a longtemps déjà que l'on a dit pour la première fois, qu'à l'aspect seul des lieux on pouvait deviner le caractère de ceux qui les habitaient, et cela est vrai: un épicier retiré du commerce, ne se choisira pas une petite maison à volets verts, sise sur le penchant d'une jolie colline et dont la façade sera ornée seulement d'un cep de vigne et de quelques liserons aux campanules bleues; un poëte n'ira pas se loger, s'il peut faire autrement, dans la rue la plus populeuse de la moderne Babylone; un marin n'ira pas habiter les guérets de la Beauce; l'épicier voudra dans une petite ville de province, une maison à l'instar de Paris, et si ses moyens le lui permettent, il fera placer deux statues en plâtre sous son vestibule; le poëte acceptera avec plaisir la retraite dédaignée par l'épicier, le marin voudra voir la mer des fenêtres de sa chambre à coucher.

Tous ceux, quels que soient d'ailleurs leur caractère, leurs mœurs et leurs habitudes, qui mènent une existence fashionable, se ménagent dans la partie la plus reculée de leur habitation, une sorte de réduit dans lequel ils aiment à se retirer, que les femmes nomment un boudoir et les hommes un cabinet, et où ils n'admettent que leurs plus intimes amis, ou du moins ceux aux quels ils veulent bien accorder ce titre; eh bien, ceux de nos lecteurs qui ont été à même de visiter quelques-unes de ces retraites intimes des privilégiés de l'époque, ont sans doute remarqué que le boudoir d'une danseuse, cette danseuse se nomma-t-elle Fanny Elssler ou Cérito, ne ressemblait pas plus à celui d'une dévote, que celui de la femme d'un riche banquier, cette femme fût-elle madame James Rotschild, ne ressemble à celui d'une noble duchesse du faubourg Saint-Germain, que rien ne ressemble moins au cabinet d'un de ces lions (puisque c'est ainsi qu'on les nomme), qui ont conservé au dix-neuvième siècle les mœurs dissolues de la régence, que celui d'un noble descendant des Montmorency ou des La Trémouille. En effet. On aura trouvé: dans le boudoir de la danseuse à côté de la statuette en bronze de la divinité du temple, si elle a obtenu ce genre d'illustration (et il faudrait que son mérite fût bien mince pour qu'il n'en fût pas ainsi) les cartes armoriées de l'adorateur de quartier, les couronnes et les bouquets octroyés la veille par un public idolâtre à la nouvelle sylphide et peut-être même les clés de quelques cités du nouveau monde. Des gravures mystiques, des livres d'heures des magasins de Curmer et le portrait du prédicateur à la mode, éclairés par un demi-jour plus propre à inspirer des pensées voluptueuses que des pensées chrétiennes dans celui de la dévote. Dans le boudoir de la femme du Turcaret, de l'or sur les lambris, de l'or sur les panneaux, de l'or en haut, en bas, de l'or partout, de sorte que le gynécée de madame n'est autre chose qu'un reflet de la caisse de monsieur.

Le cabinet du roué (pourquoi ne pas conserver à ces messieurs un nom qu'ils méritent à tous égards) sera orné des portraits des malheureuses, blondes, brunes on châtain, qu'il aura faites ou qu'il aura voulu faire, de cigares de Manille dans d'élégantes boîtes de palissandre, et pour peu que le roué soit quelque peu expert dans l'art des Bertrand et des Daressy, il pourra bien arriver qu'une épître amoureuse écrite par la dernière femme aimée, soit appendue, richement encadrée, à la place la plus apparente de ce même cabinet; et ainsi des autres; il y aura toujours dans chacun d'eux le cachet de l'individualité de ceux auxquels ils appartiendront, mais nous croyons bien sincèrement qu'il n'y a de vraiment irréprochable, sous le double rapport de l'élégance, de la décoration et du choix convenable des objets destinés à les meubler, que ceux que nous avons cités sans en rien dire, par la raison toute simple que nous avons l'intention d'essayer de décrire celui de la comtesse Lucie de Neuville qui est un de ceux-là.

Ainsi que nous l'avons dit, le boudoir de la comtesse de Neuville ne ressemble pas à celui d'une coquette. Il est tendu d'une étoffe de soie, fond lilas clair, semée de fleurs et d'oiseaux fantastiques, relevée à chaque panneau par des torsades de soie verte, roulées autour de très-petites rosaces en cuivre argenté. Des draperies épaisses n'ont pas été disposées devant les fenêtres de cette pièce afin de n'y laisser pénétrer que ce demi-jour tant aimé des coquettes, sans doute parce qu'il dispense de rougir, (ce qui serait à peu près impossible à la plupart de ces dames), et qu'il augmente l'audace de ceux qui attaquent leur vertu. Le jour pour arriver chez Lucie de Neuville n'a, donc pas à traverser un triple rempart de gaze, de mousseline et de soie, il n'y a absolument rien devant les deux fenêtres de son gynécée, formées chacune d'une magnifique glace, seulement lorsque les rayons du soleil sont un peu trop vifs, elle peut baisser des stores sur lesquels elle a peint les deux plus gracieux paysages qui se puissent imaginer.

On le voit, le boudoir de Lucie de Neuville ressemblait un peu à la maison de verre de Socrate, on pouvait facilement, du vaste jardin sur lequel il était éclairé, voir tout ce qui s'y passait; mais qu'est-ce que cela pouvait faire à Lucie, ce n'était ni pour écrire des billets doux, ni pour recevoir les nombreux adorateurs que son irréprochable beauté, ses grâces modestes et les charmes de son esprit attiraient sans cesse sur ces traces, qu'elle s'y retirait.

Le boudoir de Lucie, ainsi du reste qu'il était facile de s'en apercevoir aussitôt qu'on y était entré, était un temple consacré à tous les arts; aussi les pièces les plus remarquables de son ameublement, étaient-elles un magnifique piano d'Erard, une harpe, un chevalet et tout ce qui était nécessaire pour peindre, des bronzes de Barye et quelques statuettes d'après l'antique, disposés avec goût sur une étagère; et rangés avec soin dans une élégante bibliothèque de bois de citronnier, les meilleurs ouvrages de notre ancienne et de notre nouvelle littérature.

Parmi tous ces objets consacrés aux arts, c'était avec plaisir que l'on remarquait une jolie table à ouvrage et un métier à broder; ces deux petits meubles semblaient n'avoir été mis à la place qu'ils occupaient, que pour indiquer que la maîtresse de ce sanctuaire n'avait pas renoncé aux occupations habituelles de son sexe, et qu'elle ne cultivait les arts et les lettres que pour se délasser et non pour en faire l'unique occupation de sa vie.

Depuis le départ de monsieur de Neuville pour l'Algérie, Lucie qui ne sortait que très-rarement et qui pour recevoir peu de visites, passait dans ce cabinet où son amie, Laure de Beaumont, lui tenait compagnie la plus grande partie de son temps; et nous pouvons donner l'assurance à celles de nos jolies lectrices qui seraient disposées à trouver l'existence qu'elle menait quelque peu monotone, qu'elle ne s'ennuyait que très-rarement.

Est-il en effet possible de s'ennuyer lorsque l'on sait demander à un travail, que l'on peut rendre attrayant en le variant à l'infini, les distractions que l'on n'est pas disposé à aller chercher dans le monde, et que l'on a près de soi une personne à laquelle on est attaché par des rapports d'esprit et de caractère.

Depuis environ une heure qu'elles travaillaient ensemble, la comtesse et Laure de Beaumont, contre leur habitude, n'avaient échangé que des monosyllabes; depuis l'aventure de la rue de la Tannerie, Lucie était triste, et Laure, qui avait plusieurs fois en vain essayé de lui faire comprendre qu'elle se débattait contre une chimère et que ses craintes étaient absolument sans fondement, avait pris le parti de ne plus lui parier de cet événement dont le souvenir paraissait lui être désagréable.

Laure s'était levée pour juger de l'effet de ce qu'elle venait de peindre, et elle fut si satisfaite de son ouvrage, qu'elle frappa ses mains l'une contre l'autre et s'écria, avec une naïveté qui n'appartenait qu'à son heureux caractère:

—Oh! que c'est joli et comme j'ai bien rendu ce beau rhododendron et les brillantes couleurs de ce magnifique Vulcain; mais regarde donc, Lucie, ajouta-t-elle en mettant sous les yeux de son amie l'écran qu'elle venait de peindre, c'est presque aussi bien qu'une aquarelle de madame Jacotot.

Lucie leva la tête pour admirer le chef-d'œuvre de son amie, celle-ci remarqua l'expression de profonde tristesse empreinte sur le visage de la comtesse.

—Vraiment, Lucie, s'écria-t-elle, je ne te comprends pas, je suis certaine que tu penses encore à ce qui nous est arrivé l'autre soir?

—Que veux-tu, ma chère Laure, un pressentiment que je ne puis vaincre, me dit que la rencontre que j'ai faite dans cette maison me sera fatale, et ce n'est pas en vain, vois-tu, que Dieu a permis que nous ayons de ces pressentiments.

—Je le crois comme toi, c'est afin sans doute que nous puissions nous tenir sur nos gardes, qu'il nous envoie ces mouvements intérieurs qui nous avertissent de l'approche d'un danger quelconque; mais s'il en est ainsi, que dois-tu craindre, le péril que l'on prévoit est beaucoup moins redoutable que celui que l'on ignore, car il est au moins possible d'en atténuer les effets, sinon de l'éviter tout à fait.

—Tu es vraiment beaucoup plus raisonnable que ta pauvre amie, ma chère Laure, et cependant tu es beaucoup plus jeune qu'elle, mais il faut m'excuser, vois-tu, je suis tellement contrariée de ce que ce maudit docteur ne soit pas encore venu m'apprendre comment se porte la pauvre Eugénie, que je me déplais à moi-même.

—Mais tu as oublié, sans doute, que tu as prié le docteur de faire pour toi une démarche qui peut-être a demandé un certain temps, et puis les nécessités de sa place peuvent l'avoir retenu. Ne te rappelles-tu plus que c'est dans son service que l'on a placé cette femme habillée en homme que l'on a tenté d'assassiner sur le pont Notre-Dame.

Lucie et Laure en étaient là de leur conversation, lorsque Paolo vint annoncer à sa maîtresse que le docteur Mathéo demandait à être introduit près d'elle.

—Faites entrer, dit Lucie.

Le docteur était plus pâle et paraissait encore plus triste qu'il ne l'était ordinairement.

—Enfin, docteur, vous voilà donc! dit Lucie, lorsque Mathéo se fut assis sur le siége que, sur un signe de sa maîtresse, Paolo s'était empressé de lui présenter; nous vous attendions avec la plus vive impatience.

—A ce point, ajouta Laure, que lorsqu'on vous a annoncé nous parlions de vous, et que je disais à Lucie que si vous nous aviez négligées si longtemps, il ne fallait pas accuser votre indifférence, mais bien vos nombreuses occupations.

—Je vous remercie beaucoup, mademoiselle, de ce que vous avez bien voulu me défendre; j'ai été en effet tellement occupé qu'il m'a été impossible jusqu'à ce moment de prendre un instant pour vous rendre visite.

—Vous ne pouviez sans doute quitter cette pauvre jeune femme si lâchement assassinée.

—Il est vrai, mademoiselle, la blessure qu'on lui a faite est grave, très-grave, et je n'ai voulu laisser à personne le soin de lever le premier appareil.

—Dites-moi, docteur, cette femme est-elle aussi belle que le disent les journaux qui ont rendu compte de ce qui lui est arrivé?

—Oui, mademoiselle. Cette femme est vraiment douée d'une merveilleuse beauté; il y a entre sa physionomie et celle de madame la comtesse de Neuville quelques points de ressemblance.

—Vous me flattez, docteur, dit Lucie en souriant.

—Du tout, madame la comtesse, répondit Mathéo; cette femme qui est admirablement belle vous ressemble un peu, il n'y a rien là qui puisse vous paraître extraordinaire.

—Et l'on ne sait encore, continua Laure, ni le nom de celui qui l'a frappée, ni pourquoi elle était vêtue d'un costume d'homme?

—Hélas! non, mademoiselle; il y a vraiment dans cet événement quelque chose de mystérieux. Les journaux vous ont appris comment l'assassin était parvenu à se sauver en se précipitant dans la rivière. On ne sait ni s'il a péri, ni s'il est parvenu à gagner le bord; le temps était si obscur et l'atmosphère si chargée de brouillards, au moment de la perpétration du crime, qu'il a échappé à tous les yeux; et par un hasard fâcheux, le saisissement ou tout autre cause a enlevé à la victime, qui est encore trop faible pour écrire, l'usage de la parole. Mais je vous parle de choses qui doivent peu vous intéresser, et j'oublie de rendre compte à madame la comtesse de la mission qu'elle a bien voulu me confier.

Le docteur prit dans son portefeuille le cachet armorié du billet écrit par Salvador à la comtesse Neuville que cette fois il remit à cette dernière.

—Je suis allé, lui dit-il, chez la personne qui vous a adressé la lettre à laquelle était adapté ce cachet.

—Eh bien! docteur, répondit la comtesse, cet homme, n'est-ce pas, est un galant homme, et ses traits qui annoncent une belle âme, ne sont pas un miroir trompeur? mais répondez-moi donc, ajouta-t-elle après une pause de quelques minutes, impatientée qu'elle était de ce que Mathéo gardait le silence.

Le docteur laissa tomber sur Lucie de Neuville un regard empreint de la plus profonde tristesse; puis, un profond soupir s'échappa de sa poitrine.

—Mais, qu'avez-vous donc, docteur? dit Laure, à laquelle n'avait pas échappé l'expression du regard qu'il avait jeté sur la comtesse; on dirait vraiment que vous avez une fâcheuse nouvelle à nous apprendre?

—Voyons, M. le docteur, ajouta Lucie, qu'est-ce que ce marquis de Pourrières? je vous avoue que je suis curieuse de savoir comment un si noble personnage se trouvait dans un lieu semblable à celui dans lequel je l'ai rencontré.

La comtesse, sans peut-être se rendre compte à elle-même du sentiment auquel elle obéissait, affectait l'air de la plus profonde indifférence pour faire une question dont elle attendait la réponse avec la plus vive impatience; Mathéo ne fut pas la dupe de cette petite ruse féminine.

—La maison de Pourrières, répondit Mathéo, est ainsi que je vous l'ai déjà dit, une des plus anciennes et des plus considérées de la Provence, celui qui vous a écrit est, à ce qu'on assure, le dernier rejeton de cette ancienne maison; du reste, sa position dans le monde paraît assurée; il est, vous le savez, auditeur au conseil d'Etat et le chevalier de la Légion d'honneur.

Ce que disait le docteur causait à la comtesse et à son amie un plaisir évident, et dont l'expression se laissait lire sur leurs charmants visages.

Lucie était satisfaite de ce que l'homme auquel elle s'intéressait sans trop savoir pourquoi, était, par sa naissance et par sa position, du même monde que celui auquel elle appartenait; elle ne désirait peut-être pas le revoir, mais elle se disait in petto que si par hasard elle le rencontrait dans un des cercles qu'elle fréquentait, et qu'il vînt lui parler, elle pourrait lui répondre sans craindre de se compromettre; elle était bien aise, en un mot, de ce que le marquis de Pourrières était de ces gens que l'on pouvait connaître.

Laure de son côté, était charmée d'acquérir la certitude que l'homme dont son amie avait fait la rencontre, appartenait à la bonne compagnie, par la raison toute simple qu'elle était persuadée qu'une fois que Lucie serait bien certaine qu'elle n'avait rien à craindre de M. le marquis de Pourrières? les vagues terreurs qu'elle n'avait cessé de manifester et les inégalités d'humeur qui en étaient la suite, disparaîtraient pour ne plus revenir.

—J'espère, dit-elle à son amie, que tu n'éprouveras plus, maintenant que tu es certaine que cet homme, dont ton imagination avait fait une espèce de croque-mitaine, est presque un grand seigneur, de ces folles terreurs qui te rendaient si malheureuse.

—J'étais folle en effet, répondit la comtesse en souriant, à son amie, j'étais véritablement folle. J'y étais bien, moi, dans cet ignoble cabaret, il n'est donc pas extraordinaire qu'il s'y soit trouvé aussi.

Mathéo, écoutait les deux femmes et ne disait rien.

—Bon! s'écria Laure, voilà maintenant que tu passes d'une extrémité à l'autre; tu étais, il est vrai, dans ce cabaret, mais c'est un accident qui t'y avait amenée; tu ne t'étais pas déguisée pour y venir, tandis que ce marquis, qui, à ce qu'il paraît, y était très à son aise, était, nous as-tu dit, vêtu d'un costume que l'on n'a pas l'habitude de porter dans les salons.

—C'est vrai, mon Dieu! répondit la comtesse, c'est vrai. Mais dites-moi donc quelque chose, docteur; avez-vous vu cet homme? que vous a-t-il dit?

—J'ai vu en effet monsieur le marquis de Pourrières, et s'il faut croire ce qu'il m'a dit, sa présence où vous l'avez rencontré et son déguisement seraient parfaitement justifiés. Mais rien n'atteste la vérité de ses paroles.

—Mais enfin, que vous a-t-il dit?

—Oh! mon Dieu! madame, de ces choses que l'on trouve toujours dans son imagination lorsque l'on veut justifier une action équivoque, en supposant que ce soit une action de cette nature que l'on ait l'intention de justifier.

—Ainsi, docteur, vous croyez que ce marquis est un homme dont il faut se méfier?

—Il est toujours bon, madame la comtesse, de n'accorder sa confiance qu'aux gens que l'on connaît parfaitement. Mais je vous fais là une recommandation inutile, vous avez trop de sagesse pour ne pas savoir ce que vous avez à faire.

—Savez-vous, dit Laure, que vous n'êtes ni l'un ni l'autre amusant. Eh! que nous fait, après tout, ma chère Lucie, ce qu'est ou ce que n'est pas ce marquis de Pourrières? Nous savons que ce n'est ni un voleur ni un assassin; cela doit nous suffire, n'est-il pas vrai?

—Je suis de votre avis, mademoiselle.

Cette réponse du docteur Mathéo mit fin à la conversation dont jusqu'à ce moment le marquis de Pourrières avait été le sujet; et la comtesse qui avait reçu, la veille une lettre d'Eugénie de Mirbel qui la remerciait de ce qu'elle avait fait pour elle et la priait de venir la voir, demanda au docteur des nouvelles de son amie. Celui-ci lui apprit que cette jeune femme, grâce aux soins qu'il avait été à même de lui faire donner, était, sinon rétablie, du moins tout à fait hors de danger, et que le plus vif de ses désirs, était celui de voir l'amie à laquelle elle devait le bien-être dont elle jouissait en ce moment. La comtesse ne souffrait plus de la blessure qu'elle s'était faite quelques jours auparavant, et le ciel annonçait une belle journée... Lucie proposa à Laure de venir avec elle chez Eugénie de Mirbel.

Laure s'empressa d'accepter la proposition, elle se faisait une fête de revoir celle qui pendant le peu de temps qu'elles avaient passé ensemble dans le pensionnat, où toutes les deux elles avaient été élevées, avait été une de ses plus chères amies. Lucie sonna et ordonna à Paolo de faire atteler.

Le docteur prit congé des dames afin de leur laisser le temps de procéder à leur toilette et sortit après avoir promis à la comtesse de Neuville de lui rendre visite le lendemain.

Moins d'une demi heure après s'être quittées, Lucie et Laure se retrouvèrent dans le salon habillées et prêtes à partir. La comtesse et son amie n'étaient pas, on le voit, de ces femmes qui passent à leur toilette la plus grande partie de leur temps, de ces femmes en un mot, qui s'habillent le matin, babillent toute la journée et se déshabillent le soir; et cependant, aimables lectrices, elles n'étaient ni moins belles, ni moins bien parées que la plus jolie et la plus pimpante d'entre vous; c'est que ce n'est ni le luxe, ni le temps qu'elle emploie à sa toilette qui ajoutent des attraits à ceux que possède déjà une jolie femme; en effet, eût-elle le port de la Diane chasseresse et les traits de la Vénus de Milo, elle ne sera après tout qu'une créature fort ordinaire si elle ne sait pas disposer avec goût ses ajustements, et si elle ne possède pas cette gracieuse coquetterie, apanage inné de nos aimables Parisiennes, coquetterie, qui se laisse deviner sans jamais se laisser apercevoir.

Mathéo avait loué pour Eugénie de Mirbel, dans une assez jolie maison bourgeoise de la rue Riboutté un petit appartement qu'il avait fait garnir de meubles très-simples, mais s'il n'avait pas cru devoir entourer la pauvre femme des mille recherches luxueuses de la vie élégante, il avait voulu, se conformant du reste aux intentions de la comtesse de Neuville, qu'il ne lui manquât rien de tout ce qui pouvait servir à lui faire oublier les cruelles épreuves qu'elle venait de supporter, aussi Eugénie de Mirbel, couchée, au sortir du galetas dans lequel nous l'avons vue, dans un bon lit garni de draps fins et blancs et de moelleuses couvertures, et placée dans un appartement égayé par un bon feu, avait éprouvé une sensation de bien-être inexprimable, et cette sensation avait plus contribué peut-être que les médicaments ordonnés par le docteur à lui faire recouvrer la vigueur et la santé.

Lorsque Lucie et Laure arrivèrent chez elle, elle était assise dans un bon fauteuil à la Voltaire qu'elle avait fait approcher du feu, et la bonne vieille femme dont elle n'avait pas voulu se séparer, la grondait de ce qu'elle avait absolument voulu se lever.

Ce n'était plus la femme qu'elle avait vue dans le galetas de la rue de la Tannerie que Lucie avait devant les yeux; Eugénie était toujours il est vrai extrêmement pâle, mais ses beaux cheveux noirs étaient arrangés avec soin, ses yeux avaient repris leur translucidité et les cercles noirs qui les entouraient précédemment commençaient à disparaître.

—Tu veux imiter Dieu, dit Eugénie de Mirbel à la comtesse de Neuville, tu fais le bien et on ne te voit pas.

Elle voulut se lever pour embrasser son amie, Lucie la força de rester assise, et après l'avoir embrassée plusieurs fois et l'avoir préparée à la visite qu'elle allait recevoir, elle fit avancer Laure qui, jusqu'à ce moment, était restée dans la pièce d'entrée.

Eugénie reconnut de suite Laure que cependant elle n'avait pas vue depuis sa sortie du pensionnat.

—Je suis bien heureuse, dit-elle, de retrouver à la fois mes deux plus chères amies.

—Nous sommes plus heureuses que toi, ma chère Eugénie, répondit la comtesse, puisque c'est à nous que le ciel a bien voulu fournir l'occasion de faire un peu de bien à une personne que nous chérissons toutes deux et de toute notre âme.

—Mes chères amies! dit Eugénie de Mirbel qui pressait avec force contre sa poitrine Lucie et Laure qui s'étaient précipitées entre ses bras, et, durant quelques minutes, ces trois charmantes femmes confondirent leurs embrassements.

Les cris d'un enfant les arrachèrent à cette douce étreinte, Eugénie courut au berceau de sa fille, qui était placé à la tête de son lit; elle prit l'enfant entre ses bras et l'apporta en rougissant à Lucie de Neuville.

—Elle te doit la vie, dit-elle, ne veux-tu pas l'embrasser.

Lucie prit l'enfant qu'elle couvrit de baisers, tandis que Laure, qui avait levé les barbes du bonnet de dentelle qui couvrait sa petite tête, ne pouvait se lasser de la regarder.

De naïves exclamations traduisaient à chaque instant sa vive admiration.

—Que tu es heureuse d'avoir une aussi jolie petite fille, dit-elle enfin.

—Asseyons-nous et causons, dit la comtesse, qui voulait éviter à Eugénie la nécessité de répondre à la naïve remarque de Laure, il y a si longtemps que nous ne nous sommes vues que nous devons avoir beaucoup de choses à nous dire.

Lucie remit à la vieille femme, pour qu'elle la replaçât dans son berceau, la petite fille qui s'était endormie entre ses bras, et les trois amies prirent place devant le bon feu qui flambait dans la cheminée.

Lucie désirait connaître afin d'y remédier, si cela était possible, les événements qui avaient précipité son amie dans l'abîme d'où elle venait de la tirer, mais elle ne voulait pas lui demander des confidences que celle-ci, par reconnaissance peut-être, se croirait obligée de lui faire; elle crut que le meilleur moyen de provoquer sa confiance était de lui accorder la sienne. Elle raconta donc à Eugénie les événements bien simples de sa vie depuis sa sortie du pensionnat, la mort de son père, suivie bientôt de son mariage avec le colonel comte de Neuville, bien qu'il fût beaucoup plus âgé qu'elle, et le départ récent de celui-ci pour l'Algérie.

—Je ne puis rien vous raconter, dit Laure lorsque Lucie eût achevé son récit, ma vie, encore moins incidentée que celle de Lucie, ne peut vraiment fournir le sujet d'une narration:

»J'ai passé mes premières années à Lagny, une jolie petite ville de la Brie, célèbre par sa fontaine et les mœurs peu courtoises de ses habitants qui jettent dans la susdite fontaine ceux qui leur demandent combien vaut l'orge sans avoir la main dans le sac. Je n'ai quitté cette ville que pour entrer au pensionnat au moment où tu en sortais, ma chère Eugénie. Mon éducation terminée, je suis allée, avec la permission d'un oncle que j'aime infiniment, bien que je ne l'aie jamais vu, demeurer avec Lucie. Je passe mon temps à lire, à dessiner, je fais de la musique, je vais au bal; je suis en un mot aussi heureuse qu'il est possible de l'être, car je ne m'ennuie que lorsque Lucie est triste, ce qui depuis quelques jours lui arrive plus souvent que je ne le voudrais.

Eugénie avait pris les mains de ses deux amies, qu'elle serrait affectueusement entre les siennes.

—Il faut, dit-elle, que je vous raconte ce qui m'est arrivé depuis que je ne vous ai vues; c'est une bien triste histoire que la mienne et dont tu connais déjà le dénoûment, continua-t-elle en s'adressant à Lucie de Neuville.

Celle-ci embrassa tendrement Eugénie, qui, après quelques instants de silence, continua en ces termes:

Je n'avais pas encore douze ans lorsque je perdis, mon père, qui avait été le plus intime ami du tien, ma chère Lucie, et ma mère qui le suivit de près dans la tombe. Mes parents, par suite de fausses spéculations commerciales et de la faillite des personnes auxquelles ils avaient confié des sommes considérables, avaient perdu leur fortune lorsqu'ils moururent, de sorte que la mort vint à point pour leur épargner les tourments, compagnons inséparables de la pauvreté. Je ne sais ce que je serais devenue si une sœur aînée de ma mère, qui avait toujours habité la province, n'était pas accourue à Paris à la nouvelle de l'affreux malheur qui venait de me frapper et ne s'était pas chargée de moi.

»J'apportais avec moi dans la maison de cette estimable femme le malheur qui, à dater de cette époque, ne devait pas cesser de me poursuivre.

»Ma tante voulant me faire donner une éducation digne de ma naissance, me plaça, deux ans environ après m'avoir recueillie, dans le pensionnat où nous avons été élevées. Je ne sais si vous vous rappelez le caractère que j'avais alors...»

—Tu étais douée, dit Lucie, du plus heureux caractère qui se puisse imaginer, tu riais sans cesse, et lorsque l'une de nous était triste c'était toujours toi qui trouvais le moyen de l'égayer; mais cela ne dura pas longtemps, peu de temps après ton arrivée au pensionnat tu changeas tout à coup de caractère.

—Vous vous rappelez sans doute, continua Eugénie de Mirbel, une de nos sous-maîtresses, une assez belle personne, dont nous admirions toutes les beaux yeux, bleus et les magnifiques cheveux noirs, tout en nous moquant quelquefois de son air rêveur et mélancolique?

—Madame Delaunay? dit Laure.

»Précisément, cette femme, qui avait, dit-on, éprouvé de grands malheurs, et qui avait perdu son mari peu de temps après son mariage, avait été admise dans notre pensionnat sur la recommandation d'une dame anglaise près de laquelle elle était restée assez longtemps, afin de commencer l'éducation d'une jeune fille que l'on venait d'envoyer dans l'Inde pour y rejoindre son père. Je fus, vous le savez, pendant un certain laps de temps, la première à me moquer des airs langoureux de madame Delaunay, qui n'ouvrait jamais la bouche que pour pousser de profonds soupirs, et qui nous disait sans cesse que sa naissance lui avait permis d'espérer un sort plus heureux que ne l'était le sien à ce moment; mais à la fin, l'inaltérable douceur de madame Delaunay, qui n'opposait à toutes nos innocentes railleries de folles jeunes filles, que le silence et cette inconcevable inertie devant laquelle s'émoussent les pointes les plus acérées me désarmèrent, et je devins, toute jeune que j'étais, sa plus intime amie.

»Madame Delaunay employait tout le temps dont elle pouvait disposer, à lire des romans qu'elle se procurait facilement et qu'elle savait, avec une adresse infinie, dérober aux regards de notre bonne maîtresse qui était, vous le savez, une ennemie déclarée de ces sortes de livres. Vous avez déjà deviné ce qui arriva: elle m'en prêta quelques-uns que je lus avec avidité; puis d'autres, puis encore d'autres.

»J'ai malheureusement reçu de la nature une imagination assez impressionnable; aussi ces lectures ne tardèrent pas à porter leurs fruits ordinaires. Je perdis une à une toutes les qualités qui m'avaient fait aimer de mes compagnes. Plus de folles saillies, plus de ces joyeuses reparties qui vous faisaient tant rire; je ne voulais plus prendre part à vos jeux; j'étais devenue, en un mot, un reflet de madame Delaunay: je vivais dans un monde créé par mon imagination, et peuplé des héros et des héroïnes des livres que j'avais lus. A l'heure qu'il est je rirais bien volontiers des folles idées qui traversaient sans cesse, à cette époque, mon imagination, si la suite ne m'avait pas appris que les idées de nos premières années, sont destinées à exercer sur les premiers événements importants de notre vie, une influence soit heureuse soit fatale.

»Ma tante possédait, au moment où elle me prit chez elle, une fortune qui, sans être considérable, lui permettait de vivre assez honorablement; mais désirant me voir occuper un jour dans le monde une position brillante, position que je ne pouvais acquérir que par un riche mariage, ma bonne tante voulut augmenter sa fortune afin d'être à même de me donner une grosse dot lorsque j'aurais atteint l'âge de me marier.

»Il lui arriva ce qui devait nécessairement arriver à une femme sans expérience aucune des affaires, lancée tout à coup sur le terrain brûlant des spéculations. Les gens auxquels elle avait accordé sa confiance la trompèrent sans éprouver le moindre scrupule: les uns lui firent acheter fort cher des actions industrielles qui n'étaient seulement pas cotées à la bourse; les autres lui firent prêter de l'argent à de grands personnages qui ne sont pairs de France ou députés qu'afin de ne pas payer leurs dettes, si bien qu'un jour la pauvre femme qui croyait avoir au moins doublé sa fortune, qui bâtissait pour moi les plus magnifiques châteaux en Espagne, et qui dormait tranquille sur un monceau d'actions de tous les formats et de toutes les couleurs, se réveilla ruinée ou à peu près: il lui restait environ deux mille francs de revenu.

»Ses moyens ne lui permettant plus de payer le prix assez élevé de ma pension, elle fut forcée de me faire quitter le pensionnat avant que mon éducation fût achevée. Ce fut avec plaisir que vous m'avez vu partir, mes chères amies, car je vous avais laissé croire que je vous quittais pour épouser je ne sais plus quel grand personnage, dont je vous avais tracé un portrait qui ressemblait plus au héros fantastique du dernier roman que j'avais lu qu'à un personnage réel.

»Etait-ce par orgueil ou seulement pour mentir que je vous faisais un semblable conte? ce n'était ni pour l'un ni pour l'autre motif; mais les romans donnent à ceux qui en lisent beaucoup, avant que l'expérience n'ait mûri leur esprit, une idée si fausse du monde et de ceux qui l'habitent, qu'ils ne peuvent que difficilement se déterminer à croire à l'amitié de ceux qui les entourent, lorsque cette amitié ne se traduit pas en transports ridicules et en démonstrations exagérées; je ne croyais donc pas à votre amitié qui cependant, et la suite l'a prouvé, était aussi réelle qu'elle était calme; c'est pour cela que je ne vous fis pas connaître l'affreux malheur qui venait de frapper ma bonne tante.

»Je ne me séparai pas sans peine de madame Delaunay, à laquelle j'avais accordé la confiance que je vous avais refusée, et ce ne fut qu'après qu'elle m'eût fait la promesse de venir souvent me voir que je pus m'arracher de ses bras pour suivre ma tante qui m'attendait dans l'appartement de notre maîtresse.

»Ma tante avait accepté sans se plaindre le coup affreux qui venait de la frapper, et de suite elle s'était résignée à la vie plus que modeste qui devait être la nôtre à l'avenir. Ce ne fut donc pas dans l'appartement assez somptueux qu'elle avait habité jusqu'à ce moment qu'elle me conduisit, mais bien dans une retraite perdue dans un des plus populeux quartiers de la capitale (lorsque l'on veut se cacher, c'est au milieu de la foule qu'il faut aller vivre), retraite excessivement simple et tout à fait conforme à l'état précaire de notre fortune, mais dans laquelle cependant rien de ce qui pouvait contribuer à me faire trouver moins monotone la vie que nous allions mener n'avait été oublié. Ma tante, qui pour augmenter le petit capital qui lui restait, s'était débarrassée de tous les objets ayant une certaine valeur, qui garnissaient l'appartement qu'elle occupait précédemment, avait précieusement conservé tout ce qui m'appartenait personnellement; ainsi je retrouvai dans notre modeste hermitage, et rangés avec soin dans une petite pièce absolument, semblable à celle qu'ailleurs j'avais pompeusement décorée du titre de boudoir, tous les objets que j'aimais: mes livres, mon chevalet, ma palette et mes pinceaux, mes albums, ma musique et un magnifique piano d'Erard aussi bon qu'il était beau, et sur le sort duquel je n'avais pas cessé de trembler.

»Ma bonne tante jouissait de ma surprise, et des larmes de joie coulaient le long de ses joues vénérables.

-»Tu le vois, mon enfant, me dit-elle, on peut, bien que l'on soit pauvre, se procurer encore quelques instants de bonheur.

»Je me précipitai entre ses bras qu'elle avait ouverts pour me recevoir, et pendant quelques instants, nous nous tînmes étroitement embrassées.

—»Ecoute, mon enfant, me dit ma tante, lorsque nous nous fûmes arrachées à cette douce étreinte, c'est parce que j'ai voulu te faire bien riche, qu'aujourd'hui nous sommes pauvres toutes les deux; il ne faut donc pas m'en vouloir; il ne me reste, ma chère Eugénie, que deux mille francs de revenu, c'est bien peu! cependant si nous avons de l'économie, mille à douze cents francs chaque année pourront nous suffire, de sorte qu'au bout d'une dixaine d'années, nous nous trouverons à la tête d'un petit capital, qui sera ta dot; tu es belle, tu as de l'esprit, tu as reçu une bonne éducation, tu seras toujours sage, je n'en doute pas; eh bien! il ne faut pas désespérer de l'avenir, tu rencontreras infailliblement, si tu conserves ces précieuses qualités, un honnête homme qui voudra posséder tout cela, qui te rendra heureuse et dont tu feras le bonheur: et que la retraite dans laquelle nous allons vivre ne t'épouvante pas; si bien cachée que soit la violette, son parfum la décèle et on finit par la découvrir. Il en est de même des femmes, on ne néglige que celles qui ne méritent pas d'être recherchées.

»Ma bonne tante ne me parlait ainsi, sans doute, que pour me donner de l'espérance et du courage; quoi qu'il en fût, j'étais tout à fait de son avis; mais ce qu'elle n'attendait que du temps, d'une conduite uniforme et peut-être bien, seulement de la bonté de Dieu. Je l'attendais moi, soit du hasard, soit de mon mérite personnel, les livres que j'avais lus m'avaient tourné la tête à ce point, j'avais l'imagination tellement remplie de rois qui avaient épousé des bergères, de grands seigneurs qui avaient sollicité à genoux la main de pauvres ouvrières, et j'accordais à ma petite personne une si haute valeur, qu'il me paraissait en effet impossible que le monde pût m'oublier dans ma retraite.

Cependant les jours se passaient, et comme je n'avais plus ni le temps ni la possibilité de me gâter à la fois le cœur et l'esprit, mon caractère ne tarda pas à reprendre son assiette ordinaire, je redevins aussi gaie que je l'étais lors de mon arrivée au pensionnat, et avec ma gaieté, je recouvrai mes brillantes couleurs de jeune fille que, si vous vous en souvenez, je commençais à perdre lorsque je vous quittai; je m'occupais des soins de notre petit ménage; je peignais; je faisais de la musique, et le soir je lisais à ma bonne tante quelques passages de nos bons auteurs. Ma vie, vous le voyez, n'était pas très-incidentée: ma tante, que son grand âge rendait valétudinaire, ne pouvait sortir que très-rarement, aussi lorsqu'elle se trouvait un peu plus vigoureuse qu'elle ne l'était habituellement et qu'une belle journée nous permettait d'aller passer quelques heures, soit aux Tuileries, soit au Luxembourg; ces deux jardins étaient situés à une distance presque égale de notre domicile; j'étais aussi joyeuse qu'une jeune mariée qui trouve dans sa corbeille un cachemire on un écrin qu'elle n'espérait pas. Cependant je n'étais pas malheureuse, tant il est vrai que la sérénité de l'esprit et la quiétude de l'âme peuvent nous tenir lieu de tous les biens qui nous manquent.

»Il y avait près de six mois que j'avais quitté le pensionnat, et je n'avais pas encore entendu parler de madame Delaunay, qui, ainsi que je l'ai appris plus tard, en avait été renvoyée peu de temps après ma sortie, sans doute parce que notre digne maîtresse avait fini par s'apercevoir qu'elle n'était pas douée d'un caractère à la hauteur de la mission qui lui avait été confiée.

»J'avais été d'abord assez cruellement blessée de l'abandon de cette femme, mais comme en définitive je n'avais pas pour elle cet attachement que les personnes vraiment dignes savent seules nous inspirer, je l'avais totalement oubliée, lorsqu'un matin elle se présenta chez nous.

»Une visite, quelle qu'elle fut, était pour ma tante que le malheur n'avait pas rendue misanthrope, et pour moi qu'elle venait distraire quelques instants, un heureux événement, événement bien rare dans notre vie, car depuis que nous étions pauvres, personne ne venait plus nous voir, nous accueillîmes donc madame Delaunay avec le plus vif empressement, elle s'excusa de ce qu'elle n'était pas venue plus tôt me voir, en me disant qu'aussitôt sa sortie du pensionnat qu'elle n'avait quitté, disait-elle, que parce que sa santé ne lui permettait plus de supporter les fatigues de la profession d'institutrice, fatigues bien légères, cependant, elle était tombée malade et avait été forcée de garder le lit pendant un laps de temps fort long.

»Nous causâmes assez longtemps; madame Delaunay nous apprit tout ce qui lui était arrivé depuis la mort de ses parents qu'elle avait perdus lorsqu'elle n'était encore qu'une enfant, c'était une bien longue et bien lamentable histoire, qui ressemblait un peu à tout ce que j'avais lu, et je crois vraiment maintenant que madame Delaunay s'appropriait les aventures de l'héroïne d'un de ces romans in-12, imprimés sur papier à sucre, édités jadis par le fameux Pigoreau, et que l'on ne rencontre plus, à l'heure qu'il est, que sur les derniers rayons d'un de ces antiques cabinets de lecture perdus dans les limbes d'un chef-lieu de canton. Cette histoire, cependant, pleine d'événements extraordinaires, de complications mystérieuses, de reconnaissances imprévues, et dont le dénoûment était encore un mystère, m'intéressa beaucoup, et grandit tellement aux yeux de ma tante, celle qui la racontait (qui comme vous le pensez bien, s'y était ménagé un rôle qui devait donner la plus haute idée de son caractère), que la pauvre femme qui ne pouvait croire qu'il existe des gens qui trouvent à mentir, un plaisir inexplicable, fit à madame Delaunay les plus vives instances, afin de l'engager à venir nous voir le plus souvent qu'elle le pourrait.

»Madame Delaunay revint plusieurs fois chez nous, et bientôt elle fut notre plus fidèle commensale; ma tante recevait ses visites avec le plus vif plaisir. Madame Delaunay, malgré les travers de son caractère, avait l'esprit cultivé et causait assez agréablement; et puis, ainsi que je vous l'ai déjà dit, ma tante étant valétudinaire ne pouvait sortir que très-rarement, de sorte que j'étais aussi forcée de rester confinée à la maison à l'âge où l'on a tant besoin de prendre un peu d'exercice et de respirer au grand air. Madame Delaunay, par la position qu'elle avait occupée et ses relations antérieures avec moi devait lui inspirer assez de confiance pour qu'elle me permît de sortir quelquefois avec elle, c'est ce qu'elle fit avec le plus vif empressement.

»J'allais donc assez souvent me promener accompagnée de madame Delaunay, soit aux Tuileries, soit au Luxembourg, soit au jardin du roi, mais plus souvent aux Tuileries qu'ailleurs; car ma compagne, malgré ses idées romanesques, aimait le monde et les lieux où on le trouve, tandis que moi je préférais les lieux silencieux et les ombrages épais.

»Lorsque le temps était beau nous prenions avec nous quelques petits ouvrages de femme et nous allions nous asseoir sous les grands marronniers des Tuileries, où souvent nous restions plusieurs heures avant de songer à nous retirer. Quelquefois, je voyais passer devant moi, couvertes de riches habits, appuyées sur le bras de l'homme qu'elles avaient pris pour mari, et suivies d'un valet, quelques-unes de mes camarades de pension, mais pas une ne s'avisa de reconnaître la jeune fille simplement vêtue qui travaillait avec tant d'activité, pas une ne lui adressa une légère inclination de tête; elles me croyaient sans doute beaucoup plus pauvre que je ne l'étais en effet.

»Un jour, madame Delaunay arriva chez nous très-richement parée, elle était coiffée d'un chapeau très-frais de la bonne faiseuse, enveloppée dans un assez beau cachemire; sa robe avait été taillée dans une étoffe de soie moirée magnifique. Nous lui fîmes nos compliments au sujet de cette brillante toilette qui nous paraissait assez insolite, car nous savions que les moyens pécuniaires de cette femme, étaient très-bornés. Je ne sais si elle devina quelles étaient nos pensées, car son premier soin fut de nous faire connaître la source d'où lui venaient toutes ces richesses. Elle nous dit qu'un de ses frères, qui avait acquis aux Indes orientales une fortune très-considérable, venait d'arriver à Paris, et qu'il voulait qu'elle partageât avec lui tout ce qu'il possédait; puis elle fit l'éloge du noble caractère de ce frère, et, à l'appui de ce qu'elle avançait, elle nous montra plusieurs billets de banque.

»Rien ne nous autorisait à douter de ce qu'elle avançait; ma tante voulut bien me permettre de sortir avec elle; elle voulait, disait-elle, faire plusieurs acquisitions, et ce serait pour moi une distraction que de parcourir les divers magasins qu'elle allait visiter.

»Nous nous mîmes en route. Ne voulant pas faire contraste, je m'étais composée des débris de mon ancienne splendeur une toilette peut-être plus simple, mais assurément de bien meilleur goût que celle de mon amie. Nous nous arrêtâmes, ainsi que cela avait été convenu, chez plusieurs marchands; mon amie acheta plusieurs petits objets, et me força d'accepter quelques bagatelles que je reçus avec plaisir, car je ne voyais pas sans éprouver une bien douce émotion, que la fortune n'avait pas changé le cœur de mon amie.

»Il n'était pas encore deux heures lorsque nous eûmes achevé de faire toutes nos emplettes, et bien que le froid fût assez vif, le temps était magnifique et animé par un beau soleil d'hiver. Madame Delaunay me dit que si je voulais l'accompagner, nous irions faire un tour aux Tuileries. Je n'avais aucune raison de m'opposer à ce désir; seulement, je lui fis observer que notre voiture était pleine des acquisitions que nous venions de faire, et qu'il fallait absolument nous en débarrasser.—Qu'à cela ne tienne, me répondit-elle, je vais envoyer tout ceci chez toi par notre cocher, qui remettra en même temps un petit mot à ta tante, afin qu'elle ne soit pas surprise de notre longue absence, et nous irons à pied jusqu'aux Tuileries. Il fut fait ainsi qu'il avait été dit.

»Nous étions arrivées à l'extrémité de l'allée des Tuileries qui longe la terrasse des Feuillants, et nous allions retourner sur nos pas, lorsque nous fûmes abordées par un monsieur déjà âgé et décoré de plusieurs ordres.

—»Ma foi, ma chère Clélie, dit-il en s'adressant à madame Delaunay après m'avoir adressé un salut parfaitement conforme aux lois de la bonne compagnie, je ne croyais pas avoir le plaisir de te rencontrer ici et en aussi charmante compagnie. Il m'adressa un nouveau salut auquel je ne répondis que par une légère inclination de tête.

—»C'est mon frère, me dit madame Delaunay. N'est-ce pas qu'il est bien?

»Je ne remarquai pas la singularité de cette question; seulement je n'étais pas de l'avis de mon amie.

»Je ne sais si vous êtes comme moi; mais rien au monde ne me paraît plus ridicule et plus affligeant en même temps que de voir un vieillard affecter le ton et les manières d'un jeune homme; je crois que de beaux cheveux blancs et les profonds sillons que le temps creuse sur un visage vénérable, sont la seule parure qui convienne à la vieillesse. L'homme qui venait de nous aborder devait donc, seulement par l'aspect de sa personne, m'inspirer une répugnance invincible.

»Cet homme avait évidemment passé son dixième lustre; et cependant il était aussi rigoureusement busqué, ganté, et éperonné que le plus farouche des lions de la loge infernale. Un camélia blanc, d'une dimension fabuleuse, ornait une des boutonnières de son habit et il maniait avec une vivacité toute juvénile un superbe jonc surmonté d'une grosse pomme d'or ciselée avec soin.

»Supposez une figurine du Journal des modes, à laquelle vous donnerez un vieux visage que n'ont pu rajeunir ni les talents de l'épileuse, ni l'usage immodéré de tous les liniments et de tous les cosmétiques imaginables, et vous aurez devant les yeux le portrait exact du frère de madame Delaunay.

»Après une promenade assez longue, durant laquelle il ne cessa de louer et ma beauté et mon esprit, bien que ma mine renfrognée et le mutisme presque complet que j'observais eussent dû lui donner une bien pauvre idée et de l'une et de l'autre, il nous proposa de nous mener dîner chez un traiteur; du reste cette proposition nous fut faite dans les termes les plus convenables.

—»Il y a si longtemps, me dit-il, que je n'ai vu ma bonne sœur, que je dois naturellement saisir toutes les occasions qui se présentent de passer quelques instants près d'elle, et vous me rendrez un véritable service en ne l'empêchant pas d'accepter la proposition que je viens de vous faire.

»Et comme par politesse, et bien certaine d'avance que madame Delaunay n'accepterait pas cette proposition, je laissai à cette dernière le soin de nous excuser.

—»Je ne vois pas pourquoi, me dit-elle, nous n'accepterions pas la gracieuse invitation de mon frère; nous nous presserons un peu, de sorte que ta tante n'aura pas le temps d'être inquiète.

»J'étais prise à un piége que je m'étais tendu moi-même; cependant j'hésitais; mais mon amie joignit ses instances à celles de son frère; je fus en un mot, pour ainsi dire forcée d'accepter; du reste les choses se passèrent très-convenablement; nous nous pressâmes un peu et notre Amphitryon, qui paraissait comprendre que je devais être impatiente de me retirer, n'essaya pas de nous retenir; je lui sus bon gré de sa discrétion ainsi que de son extrême politesse, et à la fin du repas il me paraissait un peu moins ridicule que lorsque nous nous étions mis à table.

»Nous étions alors en carnaval. Des jeunes gens placés à une table voisine de celle que nous occupions, parlaient entre eux du dernier bal masqué auquel ils avaient assisté.

—»Tu n'es jamais allée au bal masqué? me dit madame Delaunay.

—»Jamais, lui répondis-je; et il est probable que ce ne sera pas de sitôt que je pourrai y aller. J'en suis bien fâchée, continuai-je, sans attacher à mes paroles plus d'importance qu'elles n'en méritaient, j'en suis vraiment bien fâchée: j'ai souvent entendu dire que rien au monde n'était plus amusant qu'un bal masqué.

—»C'est bien vrai, me répondit madame Delaunay. J'y suis allée quelquefois, accompagnée de mon mari, et j'y ai pris beaucoup de plaisir.

»Et elle se mit à me faire du bal masqué une peinture bien capable de tourner une tête de jeune fille, elle me fit de la salle de l'Opéra, un jour de bal, une description qui la faisait ressembler à un palais des Mille et une Nuits. Ce n'était, à l'entendre, que girandoles et guirlandes de lumières, dont les feux se réfléchissaient dans d'immenses glaces et dans les dorures des panneaux et des lambris; on n'y marchait que sur les plus magnifiques tapis; et chaque marche d'escalier, chaque vestibule étaient garnis de caisses élégantes, renfermant les fleurs les plus rares et les plus odoriférantes. Et puis c'était cet immense orchestre de plusieurs centaines de musiciens distingués, qui obéissaient, comme un seul homme, à la baguette du Napoléon du quadrille, de l'illustre Musard; c'était cet orchestre qu'il fallait entendre! Celui du Conservatoire n'était absolument rien en comparaison. Et puis c'était cette immense variété de riches et brillants costumes empruntés à toutes les époques et à toutes les contrées qu'il fallait voir: la dame châtelaine du quatorzième siècle, appuyée sur le bras d'un garde française du règne de Louis XV; le chevalier du temps des croisades, courtisant une merveilleuse du Directoire, près d'un soldat de la république qui causait dans un coin avec un dominicain, tandis que des dominos blancs noirs, roses, bleus, de toutes les couleurs, mystérieux fantômes, se glissaient à travers les divers groupes et prenaient part à tous les plaisirs du bal sans que personne pût les reconnaître.

»Le frère de madame Delaunay crut devoir ajouter quelques traits au tableau déjà si brillant que venait de faire sa sœur.

—»La sainte alliance des peuples, dit-il, n'existe vraiment qu'au bal masqué. Français et Anglais, Italiens et Autrichiens, Polonais et Russes, Belges et Hollandais, Grecs et Turcs, vivent ensemble en bonne intelligence dans la salle de l'Opéra; aussi, lorsque tous ces hommes vêtus de costumes si pittoresques et d'aspects si divers se sont réunis pour le galop final, et qu'ils passent rapides comme un torrent qui a rompu ses digues, devant les dominos qui se sont réfugiés dans les loges du rez-de-chaussée, on croit voir l'Europe réconciliée courir vers un meilleur avenir.

»Vous avez remarqué, mes chères amies, que madame Delaunay et son frère avaient toujours soin de placer dans un des coins du tableau qu'ils mettaient devant mes yeux, plusieurs dominos, personnages mystérieux qui pouvaient tout voir et tout entendre sans être remarqués. Ils voulaient sans doute en me montrant la possibilité de ma présence au bal de l'Opéra, me donner l'envie d'y aller; si telle était en effet leur intention, leur réussite fut complète.

—»C'est jeudi prochain qu'aura lieu le dernier bal dit madame Delaunay, et il sera, dit-on, plus brillant que tous ceux qui l'ont précédé. Je voudrais bien pouvoir y aller...

—»Et moi aussi, dis-je à mon tour.

»Je dois le dire, lorsque j'exprimais aussi formellement ce désir, je ne pensais pas que l'accomplissement en fût possible.

»Le frère de mon amie se chargea de me prouver que je m'étais trompée.

—»Mais puisque vous désirez toutes deux assister à ce bal, rien ne vous empêche, ce me semble, de vous procurer ce plaisir, et je serais très-volontiers le cavalier de ma bonne sœur et celui de sa charmante amie.

—»Au fait? dit madame Delaunay, qui m'adressa un regard dont je compris parfaitement l'intention.

—»Ma tante ne voudra jamais me permettre de passer une nuit au bal, répondis-je.

»Et malgré tous les efforts que je fis pour le retenir, un profond soupir s'échappa de ma poitrine.

—»C'est vrai, dit mon amie, ta tante ne voudra pas te permettre d'aller à ce bal où nous nous serions tant amusées.

»Je répondis à mon amie que n'étant pas forcée de subordonner sa volonté à celle d'une autre personne, rien ne s'opposait, puisqu'elle en avait envie et que son frère voulait bien lui servir de cavalier, à ce qu'elle allât à ce bal.

—»Vous me raconterez, lui dis-je, tout ce que vous aurez vu, et ce sera absolument comme si j'y avais été.

»Madame Delaunay me répondit qu'elle m'aimait trop pour se déterminer à prendre sans moi un aussi vif plaisir, plaisir qui, du reste, n'en serait plus un pour elle si je ne le partageais pas.

»J'étais fort touchée de l'attachement et de la vive amitié que me témoignait mon amie; mais aux regrets que j'éprouvais en songeant que je ne pourrais voir les choses merveilleuses dont on venait de me faire de si ravissantes peintures, se joignirent ceux bien plus vifs, je vous l'atteste, que m'inspirait la résolution qu'elle avait prise de ne point aller sans moi au bal masqué.

»La conversation que je viens de vous rapporter avait eu lieu dans une voiture de place qui nous avait pris à la porte du traiteur chez lequel nous avions dîné et amenés près de la demeure de ma tante, le frère de mon amie nous avait quittées peu d'instants auparavant, et madame Delaunay m'avait priée de ne point parler de lui à ma tante, elle craignait, me dit-elle, que celle-ci ne nous blâmât de ce que nous étions allées dîner avec lui. J'essayai d'abord de vaincre ses scrupules qui me paraissaient exagérés, mais voyant à la fin que je ne pouvais y parvenir et ne croyant rien devoir refuser à une personne qui me témoignait tant d'amitié, je lui promis tout ce qu'elle voulut, de sorte que lorsque nous fûmes arrivées chez ma tante, je fus forcée de confirmer l'histoire qu'elle lui fit pour justifier notre longue absence, histoire qui, du reste, obtint un plein succès; ma bonne tante était si éloignée de me croire capable de lui faire un mensonge, qu'elle m'aurait cru sans difficulté si je lui avais dit à minuit que le soleil brillait d'un vif éclat.

»Lorsque madame Delaunay nous quitta après nous avoir promis sa visite pour le lendemain, je fis à ma tante sa lecture quotidienne qui se prolongea jusqu'à près de dix heures du soir; lorsque nous nous quittâmes pour aller prendre le repos dont nous avions besoin, ma tante, ainsi qu'elle en avait l'habitude, m'embrassa sur le front et me souhaita une bonne nuit; j'avais sur le cœur le mensonge que je venais de lui faire et je fus sur le point de le lui avouer, je ne sais quel démon retint sur mes lèvres l'aveu tout prêt à s'en échapper; sans doute mon mauvais ange, qui pour me récompenser de ce que je lui avais obéi, envoya les songes les plus riants colorer mon sommeil: je rêvais que j'étais au bal de l'Opéra, dans cette salle magnifique dont mon amie et son frère m'avaient fait une si pompeuse description, et que de ce formidable orchestre dirigé par l'illustre Musard, s'échappaient des torrents d'harmonie, qui mettaient en mouvement la foule diaprée des débardeurs, des titis, et des postillons de Longjumeau.

»Le lendemain, madame Delaunay vint déjeuner avec nous, le temps était trop mauvais pour que nous pussions songer à sortir, de sorte qu'il fut convenu qu'elle passerait avec nous la journée tout entière. Vers une heure, ma tante qui se sentait légèrement indisposée se retira et me laissa seule avec mon amie.

—»Eh bien! me dit-elle, as-tu pensé au bal masqué de jeudi? quant à moi j'en ai rêvé toute la nuit.

—»Moi de même, lui répondis-je.

—»Si tu le voulais, ajouta-t-elle, nous pourrions aller à ce bal.

—»Mais comment?

—»Ecoute, ma chère amie, je t'aime trop, tu le sais, pour te donner de mauvais conseils, aussi je suis persuadée que tu n'interpréteras pas mal ce que je vais te dire. Nos grands parents auxquels l'âge a donné le besoin du repos, ne veulent pas comprendre que lorsque l'on est jeune on a besoin de se remuer, de changer d'air, que l'on est avide de tout voir et de tout connaître; il ne faut pas leur en vouloir, ils subissent la loi commune que nous subirons à notre tour; mais serions-nous bien coupables, je te le demande, si sans blesser en rien les convenances, sans heurter de front leurs préjugés qui en définitive prennent leur source dans la tendresse qu'ils nous portent, puisque ce n'est que pour nous mettre à l'abri des dangers qu'ils ont courus, qu'ils veulent nous interdire une foule de jouissances innocentes, serions-nous bien coupables, dis-je, si nous nous servions un peu de notre libre arbitre?

»Je vous l'ai avoué, j'avais lu, grâce à madame Delaunay, une foule de romans dont quelques-uns n'étaient pas sans doute l'expression d'une morale bien pure. Cependant je ne compris absolument rien à l'exorde du discours entortillé qu'elle venait de commencer: des livres que j'avais lus, les faits seuls m'avaient frappée; mon esprit, grâce à Dieu, n'avait pas été assez subtil pour en déduire des conséquences.

—»Je ne vous comprends pas dis-je, à madame Delaunay.

»Elle me regarda d'un air profondément étonné, elle ne pouvait croire sans doute que les semences jetées dans mon esprit, eussent porté si peu de fruits.

—»Ma pauvre amie! me dit-elle.

»L'air de profonde commisération avec lequel elle prononça ces mots, me blessa plus que vous ne pouvez vous l'imaginer; j'avais l'amour-propre de croire que j'étais douée d'un esprit au moins égal à celui de mon ancienne sous-maîtresse et c'était elle qui me parlait avec ce ton de dédaigneuse supériorité, aussi ce fut presque avec le ton de la colère, que je l'invitai à s'expliquer catégoriquement.

—»Eh bien! j'aime mieux cela, dit-elle, veux-tu venir au bal de l'Opéra.

—»Je le voudrais, mais je ne le puis pas, ma tante ne voudra pas me le permettre.

—»Eh bien! viens-y sans la permission de ta tante.

—»Mais comment?

»J'en prends Dieu à témoin, lorsque je faisais cette question je n'avais pas l'intention qu'elle paraissait indiquer, j'obéissais seulement à un défaut dont nous sommes toutes plus ou moins affligées, à la curiosité; je voulais seulement savoir quels étaient les moyens que madame Delaunay comptait employer afin de me faire aller au bal sans que ma tante en sût rien.

»Voici ce que madame Delaunay répondit à cette question que je lui avais faite: Comment?

—»La porte de la maison que vous habitez n'est fermée qu'après minuit, et ouverte le matin à la pointe du jour, et le nombre des locataires qui y résident est si considérable, que le portier ne s'occupe ni de ceux qui entrent, ni de ceux qui sortent. Je demanderai à ta tante la permission de te conduire au spectacle, permission qu'elle ne me refusera pas, j'en suis certaine, nous irons chez moi, où tu trouveras un costume ou un domino à ton choix; mon frère nous conduira au bal, et après y avoir passé la nuit nous reviendrons chez moi; tu quitteras ton costume et tu t'en retourneras à pied chez toi, où tu pourras être rentrée et couchée avant que ta tante ne soit levée, et elle ne se sera aperçu de rien, puisqu'elle se couche invariablement à dix heures au plus tard, et qu'ainsi que tu me l'as dit plusieurs fois toi-même, elle dort d'un si profond sommeil que rien ne la réveille avant son heure habituelle.

»Les choses pouvaient, en effet, se passer ainsi, et je l'avoue à ma honte, lorsqu'une fois je fus bien persuadée qu'il était possible que j'allasse au bal sans que ma tante en sût rien, je promis à mon amie tout ce qu'elle exigea de moi.

»Je ne vous rapporterai pas les mille raisonnements que je me fis durant les quelques jours qui précédèrent ce jeudi que je ne voyais pas venir sans éprouver un certain effroi, pour justifier la faute que j'allais commettre. J'étais sur une pente fatale, je le sentais et je ne pouvais me retenir; j'obéissais à je ne sais quelle influence qui me poussait à faire une action que je blâmais tout en me préparant à la commettre et lorsque je sortis avec madame Delaunay, après que ma tante m'eût donné la permission de l'accompagner au spectacle, je me rappelai ces pauvres petits oiseaux dont les regards ont rencontré ceux du basilic, et qui vont tout pantelants et traînant de l'aile, obéissant nous ne savons à quelle puissance fascinatrice, se jeter dans la gueule du monstre qui doit les dévorer.

»J'étais à moitié folle lorsque j'arrivai chez madame Delaunay, qui occupait rue Notre-Dame-de-Lorette un assez joli petit appartement; aussi au lieu de me cacher sous un domino, ainsi que j'en avais l'intention, j'endossai, sans trop savoir ce que je faisais, un élégant costume de paysanne milanaise. Mon amie avait choisi je ne sais plus quel costume d'homme, cela me parut une inconvenance grave; je le lui dis, elle me répondit en riant: qu'en temps de carnaval tout était permis, qu'un costume d'homme était beaucoup moins gênant qu'un costume de femme, et que du reste elle n'avait adopté celui que je lui voyais, qu'afin de pouvoir me faire danser.

—»Comment, lui dis-je, est-ce que vous comptez danser?

—»Mais bien certainement, me répondit-elle, crois-tu par hasard que je vais au bal pour me croiser les jambes?

»J'étais profondément étonnée; en quittant les habits de son sexe, madame Delaunay avait totalement changé de ton et de manières, et elle essayait un pas qui devait, à ce qu'elle m'assurait, la faire proclamer la reine du bal, lorsque la sonnette violemment agitée, annonça une visite.

»Quand notre conscience n'est pas nette le moindre bruit qui nous surprend à l'improviste, impressionne désagréablement nos nerfs. Je fis un saut sur le siége que j'occupais.

—»Qui donc sonne? m'écriai-je.

—»Eh! parbleu, ce sont nos cavaliers, répondit madame Delaunay, mon frère et un de ses amis.

»Elle alla ouvrir, et son frère entra accompagné d'un autre individu dont la figure me déplut tout d'abord; mon amie saisit son frère par le milieu du corps, et malgré les efforts qu'il fit pour se dégager, il fallut qu'il se résignât à faire, en galopant, deux fois le tour de la chambre; son ami riait aux éclats.

—»C'est charmant! c'est charmant, s'écria-t-il, tandis que l'autre réparait devant une glace le désordre de sa toilette, vous êtes encore un charmant cavalier, et je suis persuadé que si vous vouliez danser, vous séduiriez les plus jolies femmes du bal.

—Vous croyez, M. le chevalier de Saint-Firmin, dit le frère de mon amie, qui évidemment était de très-mauvaise humeur, je suis donc encore suivant vous, très-capable de faire l'amour?

—»D'honneur! j'en suis persuadé.

—»Eh bien! voyez comme souvent les plus précieuses qualités sont inutiles.

—»Inutiles?

—»Sans doute, qu'ai-je en effet besoin de faire l'amour puisque j'ai à mon service des gens qui se chargent de me le procurer tout fait.

»Je ne vous rapporte ces paroles, qu'alors j'entendais sans les comprendre, que pour vous donner la mesure du caractère des gens entre les mains desquels j'étais tombée.

—Cessez, je vous prie, messieurs, dit madame Delaunay; je suis fâchée, monsieur mon frère, de vous avoir fait galoper; allons, voyons ne boudez plus, offrez votre main à mon amie et partons, il est temps.

Le frère de mon amie s'approcha de moi, et, après m'avoir adressé quelques paroles polies, il me prit la main; nous partîmes.

Quelques minutes après nous étions au bal de l'Opéra.

Je ressemblais plus à une victime que l'on conduit au supplice qu'à une jeune fille dont le plus ardent désir vient d'être réalisé; je tremblais de tous mes membres, des sueurs froides me couraient par tout le corps et mon masque me brûlait le visage. Nous n'avions pas fait trois pas dans la salle que je fus forcée de m'arrêter.

—»Qu'avez-vous donc? me dit mon cavalier.

—»Rien, rien, lui répondis-je, mais je me sentais pâlir sous mon masque, et ce n'était que grâce à des efforts suprêmes, que je parvenais à ne pas m'évanouir.

»Madame Delaunay s'approcha de moi.

—»Je souffre, lui dis-je, je voudrais bien m'en aller.

—»Ce ne sera rien, le passage subit du froid au chaud, a seul causé cette légère indisposition, nous allons nous placer dans une loge, où nous resterons jusqu'à ce que tu te sois familiarisée avec le bruit et le tumulte qui règnent ici.

»Le chevalier nous conduisit dans une loge du premier rang, qui avait été retenue pour nous.

»Le vertige qui obscurcissait mes yeux se dissipa peu à peu, et je pus jeter quelques regards sur les objets dont j'étais environnée; la salle offrait vraiment un coup d'œil féerique, et pour cette fois, il se trouva que mon imagination était restée au-dessous de la réalité. Je suivais avec intérêt les ondulations de cette foule nuancée de mille couleurs éclatantes, qui tantôt groupée dans un des coins de la salle, laissait autour d'elle un vaste espace vide; tantôt s'éparpillant sans ordre, ressemblait à un essaim d'abeilles qui vient de prendre sa volée, et lorsque les longs anneaux du galop qui terminait chaque contredanse passaient rapides devant mes yeux, j'éprouvais un vague désir de prendre une part active aux amusements de tous ces gens, dont les visages paraissaient animés par l'expression de la plus vive gaieté et du plus parfait contentement, et je me rappelais involontairement ces rondes de willis dont il est parlé dans les chroniques, auxquelles il faut nécessairement prendre part lorsque par hasard on en est spectateur.

»Mme Delaunay dansait presque dans la loge, et à chaque minute elle me demandait si je me trouvais mieux.

»Un ouf prolongé s'échappa de sa poitrine, lorsque enfin je lui répondis affirmativement:

—»Alors allons danser, me dit-elle.

»Je l'avoue à ma honte, je ne fis de résistance que ce qu'il en fallait pour ne point laisser croire que j'obéissais avec plaisir, et ce ne fut que lorsque je fus brisée, rompue, anéantie, plus peut-être par les émotions diverses que je venais d'éprouver, que par la fatigue, que je quittai la partie. Mon costume si frais, si coquet, lors de mon entrée au bal, était frippé[spelling: > fripé] et tout couvert de poussière; mes cheveux défrisés tombaient en mèches inégales le long de mes joues marbrées de légères traces rouges; une glace du foyer devant laquelle je m'étais placée pour essuyer mon visage, m'avait révélé cet affreux état de ma personne, je me fis peur à moi-même.

»Il était alors un peu plus de trois heures.

—»Ma tante verra que je suis allée au bal, m'écriai-je.

—»Que tu es enfant, me dit madame Delaunay, lorsque tu te seras baigné le visage dans l'eau fraîche, et que tu auras dormi une heure, il ne restera plus rien de ces légères traces de fatigue. Quoi qu'il en soit, allons souper, je meurs de faim, et toi?

»Je dis à mon amie que je n'avais besoin de rien, et que nous ferions bien de nous retirer à l'instant même; elle me fit observer, pour vaincre mes scrupules, que je ne pouvais rentrer chez moi, à moins d'être remarquée, avant huit heures du matin; que refuser, ce serait désobliger son frère qui était très-susceptible, et qu'elle avait le plus grand intérêt à ménager; enfin, elle me parla tant et si bien, que je me laissai conduire au café Anglais.

»Le plus délicieux souper nous fut servi dans un des cabinets de cet établissement. Je pris seulement un potage, madame Delaunay au contraire, goûta de tous les mets qui furent placés devant nous; quant aux deux hommes, ils vidaient avec une telle rapidité des flacons de vins fins, que j'en étais effrayée sans savoir pourquoi.

»Madame Delaunay était placée à table près du chevalier, j'avais à côté de moi le frère de mon amie.

»Le vin qu'ils avaient bu avait mis ces deux hommes de belle humeur, et depuis quelques instants ils échangeaient entre eux, en me regardant, des regards d'intelligence dont l'expression commençait à m'inquiéter; le chevalier avait allumé un cigare, et bien que l'odeur du tabac m'incommodât réellement, je n'osais pas me plaindre. Le frère de mon amie rapprochait son siége du mien, il vantait ma beauté et mes grâces; puis il prenait mes mains qu'il serrait entre les siennes, et qu'il couvrait de baisers. Je pâlissais, je rougissais, j'étais au supplice; et madame Delaunay, que j'implorais du regard, riait aux éclats et me disait que tout était permis pendant une nuit de carnaval.

—»A preuve, dit le chevalier, qui déposa sur les lèvres de mon amie, un vigoureux baiser.

»Je crus que madame Delaunay allait manifester d'une manière éclatante le mécontentement que suivant moi elle devait éprouver et qu'enfin nous allions pouvoir nous retirer: cette espérance ne se réalisa pas; elle invita au contraire son frère à suivre l'exemple que venait de lui donner le chevalier.

»Je ne puis trouver de termes assez énergiques pour vous peindre l'indignation que je ressentis, lorsque le visage ridé et plâtré de cette vieille caricature s'approcha du mien; je devinai tout à coup que cet homme n'était pas le frère de celle qui se disait mon amie, et quelles étaient les intentions de ces trois ignobles personnages; ce fut un éclair qui me traversa l'esprit, une révélation du ciel qui ne voulut pas permettre leur triomphe. Je me levai si brusquement, que le siége que j'occupais fut renversé, j'avais le feu au visage et mes yeux, je le sentais, devaient lancer des éclairs.

—»Vous êtes tous des infâmes! m'écriai-je d'une voix rendue tremblante par l'émotion et la colère; et profitant avec adresse de la stupeur des personnages auxquels je venais d'adresser cette virulente apostrophe, j'ouvris brusquement la porte du cabinet et je descendis rapidement un petit escalier qui se trouva devant moi et qui me conduisit sur le boulevard.