Ce n'est pas sans éprouver un bien vif plaisir que nous nous découvrons devant ce vieux représentant de siècles, qui, soit dit en passant, valaient au moins le nôtre.
Saluons donc le vieux château de Villerbanne, dont nous venons d'apercevoir les hautes murailles grises percées de fenêtres en ogives, et les deux tourelles surmontées de girouettes criardes, au bout de cette longue avenue de chênes séculaires. Après avoir admiré ce bel édifice, qui est situé sur les bords de la Seine, entre Montereau-Faut-l'Yonne et Sens, et qui domine le paysage le plus pittoresque, le plus animé qu'il soit possible d'imaginer, nous comprendrons difficilement d'abord, que la marquise préfère le séjour de son hôtel à celui de cette antique demeure de ses nobles aïeux; mais si nous voulons bien réfléchir quelques instants, l'antipathie de la vieille dame nous paraîtra toute naturelle: le château n'est plus ce qu'il était encore lorsqu'elle fut forcée de quitter la France; ses fossés ont été comblés, une grille est à la place du pont-levis, levé jadis chaque soir à la tombée de la nuit; il a fallu remplacer les vieux vitraux armoriés de la chapelle; les livres de la bibliothèque et les portraits de famille qui garnissaient la grande galerie et la salle d'armes, ont servi à alimenter un immense bûcher autour duquel ont dansé de stupides paysans; aussi la vue de son château lui rappelait-elle toujours de tristes souvenirs, et il avait fallu toute l'amitié qu'elle portait à sa nièce, pour la déterminer à venir encore une fois s'y renfermer plusieurs mois.
Lucie et Laure aimaient infiniment la campagne; aussi était-ce avec plaisir qu'elles s'étaient mises en route pour le château de Villerbanne, qu'elles habitaient depuis environ un mois, lorsque la marquise, qui cherchait tous les moyens d'être agréable à ses deux commensales, leur demanda un matin, après le déjeuner, si la vie de recluses qu'elles menaient ne commençait pas à les ennuyer un peu.
—Mais, non, chère tante, répondit Lucie: n'avons-nous pas ici tout ce qui peut charmer notre vie: de beaux ombrages, des livres, de la musique, tout ce qu'il faut pour peindre, et des sites charmants à étudier?
—Ah! voilà beaucoup de choses, sans doute; mais ne trouvez-vous pas qu'il est fort ennuyeux de faire de la musique seulement pour les échos d'alentour, et de ne pouvoir montrer à personne les jolis dessins que l'on a faits?
—Sans doute, dit Laure en soupirant; mais il faut bien savoir se passer de ce que l'on n'a pas; ce château est si éloigné de Paris, qu'il est probable que nous n'y recevrons pas de visites!
—Allons, allons, ne vous désespérez pas, dit la marquise de Villerbanne en frappant un petit coup sur les joues rosées de Laure, ne vous désespérez pas, je vous ménage une surprise dont vous ne serez pas mécontente.
La marquise malgré les instances de Lucie et de Laure dont ce qu'elle venait de dire avait éveillé la curiosité, ne voulut pas s'expliquer plus clairement; elle quitta les deux amies en les engageant à prendre patience.
—Quelle est donc cette surprise que ma tante nous ménage? dit Lucie lorsqu'elle fut seule avec Laure.
—Mais, ne le devines-tu pas? répondit celle-ci; madame de Villerbanne, malgré l'amitié qu'elle nous porte, s'ennuie d'être seule avec nous, et cela se conçoit: elle ne peut pas comme nous aller, venir, courir dans les champs, dans le parc, aller à la ferme; aussi, je parie qu'elle veut donner ici quelques fêtes brillantes, afin d'y faire venir sa société de Paris.
—Crois-tu cela? s'écria Lucie de l'air le plus alarmé qu'il soit possible d'imaginer.
Laure ne put s'empêcher de sourire.
—Eh! bon Dieu! dit-elle, tu as vraiment tort de t'alarmer; il est certain que ni M. le marquis de Pourrières, ni M. le vicomte de Lussan, ne seront invités; on ne reçoit, à la campagne, que ses amis intimes et ses voisins, et ces messieurs ne sont grâce à Dieu, que de simples connaissances de ta tante.
—C'est que je ne puis souffrir ce marquis de Pourrières, et si je savais devoir le rencontrer ici, je partirais de suite pour Paris.
Lucie, on le voit, n'avait pas confié à son amie le véritable état de son cœur; elle avait, au contraire, en affectant une aversion qu'elle était bien loin de ressentir et que Laure trouvait toute naturelle, cherché à détruire les soupçons auxquels la lettre de Mathéo et sa conduite, pendant et après la soirée chez madame de Villerbanne, avaient primitivement donné naissance.
—C'est comme moi, lui répondit Laure, je ne déteste personne au monde que ce marquis.
—Il paraît alors, dit Lucie en faisant un effort pour sourire (car ce n'était pas sans éprouver une bien vive peine qu'elle voyait sa plus chère amie manifester une telle aversion au sujet de l'homme qu'elle aimait), il paraît que M. le vicomte de Lussan a enfin conquis tes bonnes grâces?
—J'oubliais celui-là, s'écria Laure; je le déteste autant que son ami, et s'il devait venir ici, je serais la première à te prier de partir; mais il n'y a pas de danger.
Les deux amies avaient échangé les quelques phrases qui précèdent, en se promenant dans la partie la plus touffue du parc où elles s'étaient rendues après avoir quitté madame de Villerbanne. Comme pour rentrer au château elles passaient devant une petite porte qui s'ouvrait sur la route de Montereau à Sens, elles rencontrèrent Paolo, que la comtesse avait amené avec elle à Villerbanne, et qui rentrait en ce moment.
L'expression de la joie la plus vive brillait sur le visage du bon serviteur, qui se rangea respectueusement pour laisser passer les deux dames.
—Vous paraissez bien joyeux, Paolo, lui dit Lucie qui aimait beaucoup ce fidèle domestique qui avait, ainsi que nous l'avons dit, servi son père pendant plusieurs années avec autant de zèle qu'il la servait elle-même; est-il possible de savoir ce qui vous cause tant de satisfaction?
—Je suis bien reconnaissant de ce que madame la comtesse vent bien s'intéresser à moi, répondit Paolo, et son extrême bonté va me donner la hardiesse de solliciter une faveur.
—Ah! vous voulez me demander quelque chose, Paolo? eh bien! parlez, mon ami, et si je puis vous satisfaire, soyez persuadé que je ne vous refuserai pas.
—Madame la comtesse est vraiment trop bonne; mais je n'ose...
—Allons, ne craignez rien, Paolo; parlez, je vous écoute.
—Madame la comtesse me demandait tout à l'heure pourquoi je paraissais si joyeux? pour répondre à la question de madame, je lui dirai que, comme je me promenais aux environs du château, j'ai fait la rencontre d'un compatriote qui a servi dans le même régiment que moi que je n'avais pas vu depuis plusieurs années, et qui est maintenant au service du propriétaire d'un des châteaux voisins; il m'a fait la proposition d'entrer chez son maître, qui a justement besoin d'un domestique. Madame la comtesse a sans doute deviné que j'ai d'abord refusé cette proposition, on ne quitte jamais de son plein gré d'aussi bons maîtres que ceux que j'ai l'honneur de servir; mais il m'a fait observer qu'il ne me faisait cette proposition que parce que des affaires appelaient son maître en Savoie, où il devait séjourner environ une année, et que c'était, pour moi, une occasion unique de revoir le pays; de sorte, que je me suis dit que si madame la comtesse voulait bien m'accorder un congé d'une année...
—Vous seriez charmé de revoir vos montagnes et vos belles vallées?
—Eh bien! oui, madame la comtesse, c'est avec le plus vif plaisir que je ferais ce voyage si je ne devais être que provisoirement remplacé dans votre maison; mais si les choses ne pouvaient pas s'arranger ainsi, je n'irais que plus tard revoir nos montagnes et ma famille.
—Eh bien! mon bon Paolo, je vous accorde le congé que vous sollicitez, et je vous promets que vous serez le bienvenu à l'hôtel lorsque vous y reviendrez. Allez donc retrouver votre ami et faites tout à votre aise les préparatifs de votre départ.
—Ah! merci, madame la comtesse, s'écria Paolo dont des larmes de joie humectaient les paupières; mon Dieu! mon Dieu! que vous êtes bonne.
Et sans attendre une réponse à ces exclamations, le brave garçon sortit par la petite porte par laquelle il venait d'entrer et se mit à courir le long de la route de Sens.
—Je suis charmée d'avoir pu faire quelque chose pour ce digne homme, dit Lucie qui avait suivi des yeux son fidèle domestique. Je suis bien certaine que je n'ai pas obligé un ingrat.
—Je suis de ton avis, répondit Laure, Paolo est un de ces rares serviteurs qui honorent la livrée qu'ils portent.
Les sons éloignés de la cloche qui annonçait le dîner, rappelèrent aux deux amies qu'il fallait qu'elles se hâtassent de rentrer au château, si elles ne voulaient pas laisser à la marquise de Villerbanne le temps de s'impatienter.
—Mais arrivez donc! leur dit la bonne dame lorsqu'elles entrèrent dans le salon; j'ai vraiment cru un instant que nous serions forcés de dîner sans vous.
Madame de Villerbanne n'était pas seule; un homme fort âgé, mais dont les années n'avaient pu parvenir à courber sa haute taille, était assis près d'elle; il se leva pour aller au devant des deux jeunes amies, et saisissant Lucie par la taille, il déposa sur son front un vigoureux baiser.
Ce vieillard était doué d'une de ces bonnes et franches figures militaires qui inspirent tout d'abord la confiance; de sorte que Lucie, bien qu'un peu étonnée de cette brusque attaque ne songea pas à se fâcher; elle se plaignit seulement de ce que les moustaches de ce galant cavalier l'avaient quelque peu piquée.
—Elles sont en effet un peu rudes, répondit le vieillard; mais rassurez-vous, madame la comtesse, une autre fois, je n'appuierai pas aussi fort.
—Une autre fois, dit Lucie, qui devinait qu'elle avait devant les yeux une personne qu'elle devait connaître, mais dont les traits échappaient à son souvenir; vous comptez donc, monsieur, m'embrasser encore.
—Mais sans doute, et j'espère bien, morbleu! que vous ne serez pas plus cruelle qu'autrefois et que vous me rendrez mes baisers.
—Ah! par exemple! s'écria Lucie en regardant sa tante, que sa perplexité paraissait amuser beaucoup.
—Comment, Lucie, dit à la fin madame de Villerbanne, tu ne reconnais pas monsieur...
—Attendez, chère tante, attendez un instant..... monsieur le général, comte de Morengy!
—Je savais bien, moi, qu'elle me connaîtrait, s'écria le vieux général. Madame la comtesse, vous avez une mémoire meilleure que la mienne; car je crois que je ne vous aurais pas reconnue, si madame la marquise ne m'avait pas tracé votre portrait; mais il faut dire que vous n'étiez encore qu'une enfant lorsque je vins faire mes adieux à monsieur votre père, avant de me mettre en voyage. La femme a tenu ce que promettait la jeune fille, continua le général en s'adressant à madame de Villerbanne.
—N'est-ce pas, général? répondit la marquise; eh bien! elle est aussi bonne que belle, ajouta-t-elle, après avoir embrassé Lucie, que ces éloges rendaient toute confuse.
Monsieur de Morengy adressa à Laure quelques paroles gracieuses, et la compagnie passa dans la salle à manger, où grâce aux talents du Vatel de madame de Villerbanne, le plus délicieux dîner avait été servi.
Le général comte de Morengy, était, malgré son grand âge, un joyeux et spirituel convive; aussi, le dîner fut-il beaucoup plus gai qu'il ne l'était d'habitude.
—Je suis vraiment charmée, cher général, dit madame de Villerbanne, lorsque après le dîner la compagnie se trouva réunie pour prendre le café, de ce que le hasard nous a fait voisins de campagne.
—Vous êtes véritablement trop bonne, madame la marquise, répondit monsieur de Morengy, le plaisir est tout de mon côté; aussi, je regrette beaucoup que des affaires importantes me forcent à entreprendre un voyage en Savoie, qui va me tenir éloigné de vous pendant au moins une année.
—C'est donc vous, général, qui m'enlevez le plus fidèle de mes serviteurs, dit la comtesse de Neuville.
—Comment, madame, ce garçon a pu se déterminer à quitter votre service. Je lui en veux de cela, et si je ne l'avais pas envoyé en avant afin de me faire préparer mes relais, je ne l'emmènerais pas en Savoie.
—Ce serait, général, vous priver pendant votre voyage des soins affectueux d'un bon et loyal serviteur.
—Je ferai ce que vous me dites, et je suis d'avance persuadé que je m'en trouverai bien.
La soirée était déjà avancée, lorsque le comte de Morengy quitta le château de Villerbanne, après avoir promis à la vieille marquise et à ses deux charmantes compagnes qu'il viendrait les visiter tous les jours, jusqu'à son départ pour la Savoie.
Le général et la marquise avaient échangé en se quittant, un sourire et des regards d'intelligence que Lucie remarqua, et dont elle demanda l'explication à sa tante.
—Ah! voilà, répondit madame de Villerbanne, qui ne résistait qu'avec peine aux sollicitations et aux câlineries de Lucie qui voulait absolument savoir ce qui avait donné lieu aux regards d'intelligence échangés entre sa tante et le comte Morengy. On a bien raison de dire qu'il n'y a rien au monde d'aussi curieux qu'une fille d'Eve; sachez donc, ma chère nièce, puisque vous ne voulez pas me laisser le plaisir de vous surprendre, que grâce au général, qui a réuni à son château une nombreuse société, il va m'être possible de vous donner ici d'aussi belles fêtes que si nous étions à Paris.
—Je l'avais deviné! s'écria Laure en sautant de joie; et on dansera, n'est-ce pas, madame la marquise.
—Et on dansera, mon enfant.
Le lendemain, en effet, une armée d'ouvriers, dirigés par le comte de Morengy, qui avait accepté avec empressement le poste d'ordonnateur de la fête que voulait donner la marquise et qui s'acquittait de ces fonctions avec une ardeur toute juvénile, envahit le château de Villerbanne. Ils eurent bientôt fait du vieux manoir une sorte de palais enchanté.
—Eh bien! mesdames, disait le soir le vieux général, êtes-vous contentes de moi?
—Très-contentes en vérité, M. le comte, répondit la marquise. Et c'est pour après-demain?
—Oui, madame, pour après-demain; et voici mon programme que je soumets à votre appréciation: D'abord, dîner dans la salle d'armes du château, transformée pour cette fois en salle banqueter; illumination générale du jardin et du parc; ascension d'un aérostat; danse, feu d'artifice; et départ à la pointe du jour de votre très-humble serviteur, qu'une chaise de poste viendra prendre chez vous.
—C'est donc bien décidé, vous partez?
—Je ne puis remettre mon voyage; mais mon absence ne sera pas éternelle, et je compte à mon retour acheter un hôtel voisin du vôtre.
Nous n'essayerons pas de décrire la fête dont le général vient de nous faire connaître le programme; nous dirons seulement que les choses avaient été admirablement faites, et que tout s'y passa convenablement.
Cependant, ni Lucie ni Laure ne devaient prendre à cette fête, donnée uniquement pour elles, le plaisir qu'elles se promettaient.
Si nos lecteurs veulent bien nous accompagner dans la partie la plus reculée du parc du château, et suivre quelques instants la comtesse de Neuville et son amie, ils sauront quelles sont les causes qui ont amené sur leurs visages les nuages qui assombrissent leurs jolis traits.
—Eh bien! Laure, dit la comtesse, lorsque les sons de l'orchestre n'arrivèrent plus à leurs oreilles que comme un écho éloigné se confondant avec le murmure de la brise qui agitait doucement le feuillage des vieux arbres, eh bien! que dis-tu de cela?
—Mais c'est une fatalité! répondit Laure, suis-je donc condamnée à rencontrer partout cet odieux vicomte de Lussan?
—Qui traîne toujours avec lui le marquis de Pourrières, que je puis voir sans me rappeler aussitôt cet affreux cabaret de la Tannerie.
—Mais s'il en est ainsi, s'écria Laure, pourquoi donc lui parles-tu, à ce marquis, avec autant d'affabilité que tu le fais?
Il y avait dans l'accent de Laure, lorsqu'elle adressa cette question à son amie, une intention qui n'échappa pas à la comtesse; pour tout au monde, Lucie n'aurait pas voulu laisser deviner l'état secret de son cœur.
—Mais puis-je agir autrement? se hâta-t-elle de répondre, ma tante aime beaucoup M. de Pourrières; elle a été charmée de ce qu'il faisait partie de la société amenée ici par M. de Morengy, et je crois vraiment que si je ne lui faisais pas bon visage, j'indisposerais contre moi madame de Villerbanne.
—Ainsi, c'est seulement la crainte de désobliger madame Villerbanne qui t'engage à écouter cet homme, ainsi que tu viens de le faire, pendant des heures entières, à lui sourire lorsqu'il te regarde, à ne danser qu'avec lui, car ce soir tu n'as dansé qu'avec lui?
—Oh! Laure, j'ai dansé aussi avec M. Winkelmann.
—Le diplomate allemand, qui me fait la cour et qui ressemble à une ballade de Gœthe, celui-là ne compte pas.
—Mais enfin, si, ainsi que tu le supposes, je témoigne à M. de Pourrières un si vif intérêt, ce n'est pas sans motifs, et puisque tu parais disposée à douter de celui que j'avoue, quels sont ceux que tu me supposes?
—Est-ce que je sais, moi; je suis seulement certaine que tu n'as pas pour le marquis de Pourrières une haine semblable à celle que j'ai vouée au vicomte de Lussan.
—Bon Dieu! Laure, s'écria Lucie presque effrayée, tant son amie avait mis d'énergie à prononcer ces derniers mots, je ne t'ai jamais entendue parler ainsi; il y a longtemps que nous connaissons le vicomte de Lussan, et c'est aujourd'hui seulement que tu exprimes avec autant de violence la haine qu'il t'inspire; en vérité, cela est extraordinaire.
—C'est vrai, répondit Laure, je suis étonnée moi-même d'éprouver autant d'aversion pour ces deux hommes; car avant de les avoir vus, je croyais qu'il me serait impossible de haïr quelqu'un, même ceux qui m'auraient fait du mal: mais c'est en vain que je veux m'en défendre; lorsque je les vois j'éprouve ce sentiment qui nous fait reculer, bien que nous sachions que nous n'avons rien à craindre, lorsque nous rencontrons un animal immonde.
—Ainsi, pensait Lucie, qui avait écouté Laure, dont le visage, ordinairement pâle, était coloré des plus vives couleurs, je perdrais l'affection de ma plus chère amie, si elle venait à deviner que j'aime celui de ces deux hommes qu'elle déteste le plus. Mon Dieu! mon Dieu! suis-je assez malheureuse!
A ce moment, Laure qui marchait devant la comtesse, semblable à une colombe que la vue d'un oiseau de proie vient d'effrayer, se rapprocha d'elle et lui dit à voix basse:
—Ils viennent de ce côté, nous allons les rencontrer au détour de cette allée, si nous continuons à suivre ce sentier; retournons sur nos pas, je t'en supplie!
—Mais le pouvons-nous? nous aurions l'air de les craindre, et puis ce serait faire à ces messieurs une impolitesse que rien ne justifie.
—Ils penseront de moi ce qu'ils voudront, répondit Laure à ces justes observations de son amie.
Et avant que celle-ci pût s'opposer à son dessein, elle se sauva en courant et disparut bientôt sous les grands arbres du parc.
Lucie fut abordée par Salvador au moment où elle allait peut-être imiter son amie. Le marquis était seul, le vicomte de Lussan, qui avait remarqué la fuite de Laure, venait de quitter son ami afin de lui ménager un tête-à-tête avec la comtesse de Neuville.
Lucie, chaque fois qu'elle rencontrait le marquis de Pourrières, était pendant quelques instants sous le coup d'une impression pénible à laquelle donnait naissance le souvenir de l'événement fâcheux qui le lui avait fait connaître; mais cela n'avait pas plus de durée qu'un éclair; à peine avait-elle échangé avec lui quelques paroles qu'elle se laissait captiver par le timbre harmonieux de sa voix et les charmes d'un esprit qu'elle était très-capable de comprendre.
Ces nuances diverses n'avaient pas échappé à Salvador, qui était doué de cette perspicacité que possèdent presque tous ceux qu'une pratique constante du crime oblige à observer tout ce qui se passe autour d'eux; il avait donc deviné, à ces mille diagnostics qui n'ont pas de signification pour les yeux peu clairvoyants, mais qui se laissent facilement saisir par un observateur attentif, que la comtesse de Neuville l'aimait, et que tous les efforts qu'elle faisait pour arracher de son cœur la passion qui s'y était glissée à son insu seraient inutiles. Cependant, il ne lui avait pas encore fait l'aveu de ses sentiments, la crainte de perdre, en l'épouvantant, le terrain qu'il avait eu tant de peine à conquérir l'avait toujours retenu; mais au moment où nous sommes arrivés, il croyait son pouvoir assis sur des bases assez solides pour n'avoir plus à redouter une défaite s'il lui plaisait de commencer les hostilités. Il avait donc abordé la comtesse, déterminé à profiter de l'occasion qui se présentait de l'entretenir sans témoins, occasion que depuis longtemps il cherchait sans pouvoir la saisir.
Mais ses prévisions furent trompées. Après avoir employé tout les lieux communs qui précèdent ordinairement une déclaration d'amour adressée à une femme que sa position dans le monde, son esprit et son caractère ne permettent pas de traiter cavalièrement, il laissa s'échapper de ses lèvres l'aveu qui y était suspendu, il se trouva beaucoup moins avancé qu'il n'était auparavant.
—Je veux bien croire, monsieur le marquis, lui répondit Lucie, que ce n'est que parce que vous avez oublié que vous parliez à la comtesse de Neuville, que vous m'avez adressé de tels discours, aussi j'ai l'espérance que vous ne recommencerez pas de semblables tentatives; s'il en était autrement, je serais forcée d'avertir madame de Villerbanne, et je vous avoue que ce ne serait pas sans peine que je me verrais obligée de faire une semblable démarche.
Cela dit, Lucie quitta Salvador pour aller rejoindre Laure, qu'elle trouva se promenant avec de Morengy.
Salvador, qui, nous devons le dire, ne s'attendait pas à une aussi rude réception, n'avait pas trouvé une parole pour répondre à la comtesse de Neuville.
Il fut arraché à cette espèce de stupeur par de bruyants éclats de rire; c'était le vicomte de Lussan, qui, caché derrière le tronc d'un vieux chêne, avait entendu la déclaration de Salvador et la réponse qui venait d'y être faite.
—Touchez là, marquis, s'écria-t-il en présentant sa main à Salvador, nous pouvons, morbleu! nous donner la main; vous n'avez pas été mieux traité par la comtesse de Neuville que je ne l'ai été par sa jeune amie; repoussés avec perte, mon féal, il faut, si nous ne voulons imiter ces preux chevaliers qui soupiraient trente ans avant de pouvoir embrasser le bout des doigts de leur belle, que nous portions ailleurs nos hommages.
—Cela vous est bien facile à dire, à vous qui ne faites la cour à mademoiselle de Beaumont que pour vous distraire et par esprit d'imitation; mais moi, c'est bien différent: j'aime madame de Neuville, je l'aime véritablement.
—Vraiment, marquis?
—Mais c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
—Comment! vous avez encore de ces sortes de faiblesses? en vérité, vous m'étonnez énormément.
—Oh! mais, je réussirai! s'écria Salvador; je ne veux pas laisser à cette femme le droit de se moquer de moi.
—Bravo! morbleu, bravo! il n'y a que les lâches qui se laissent rebuter par les obstacles qu'ils rencontrent sur leur chemin. J'aime à vous voir cette noble résolution, et je suis prêt à reconnaître que vous êtes un digne gentilhomme; d'ailleurs, mon cher, cette femme vous aime, et ce n'est que pour l'acquit de sa conscience qu'elle vient de vous traiter si rudement.
—Le croyez-vous?
—J'en suis sûr. Oh! vous êtes plus heureux que moi! ce n'est point seulement parce qu'elle est vertueuse, que mademoiselle de Beaumont cherche par tous les moyens possibles à éviter ma présence, cette jeune fille me déteste.
—Je vous plains, cher ami.
—Je vous remercie beaucoup; je dois cependant vous avouer que les dédains de mademoiselle de Beaumont, m'affligent beaucoup moins que les infidélités de Coralie.
—Vous n'avez donc pas encore quitté cette danseuse?
—Hélas! non, j'y suis habitué. Mais laissons cela et rejoignons la compagnie, une plus longue absence pourrait être remarquée.
Salvador chercha vainement Lucie près de laquelle il voulait excuser sa conduite; la comtesse prétextant une indisposition subite, s'était retirée dans son appartement accompagnée de son amie, après avoir fait ses adieux au Comte de Morengy, qui, ainsi que nous l'avons dit, devait se mettre en route pour la Savoie à la pointe du jour.
Salvador, le vicomte de Lussan, la marquise de Villerbanne et plusieurs autres personnes, accompagnèrent le général jusqu'à sa chaise de poste.
—Je vous laisse, dit-il à la marquise en lui présentant les deux amis, deux charmants cavaliers pour charmer votre solitude. Ces messieurs, si vous voulez bien les recevoir, béniront, j'en suis certain, le hasard qui me force de les quitter si brusquement, après les avoir invités à passer chez moi toute la belle saison.
La marquise autant pour plaire à son vieil ami que pour augmenter le personnel des commensaux de son château, ayant joint ses instances à celles du général, il fut convenu que le marquis de Pourrières et le vicomte de Lussan, que le départ de M. de Morengy laissaient, ainsi qu'ils le disaient en riant, sans asile, viendraient s'installer chez elle, où ils passeraient une quinzaine de jours.
Salvador comptait mettre à profit ce laps de temps, durant lequel il lui serait possible de rencontrer souvent Lucie seule; mais ses espérances ne devaient pas encore se réaliser, car sitôt que la comtesse eût connaissance de cet arrangement, elle se détermina à quitter le château de Villerbanne, pour revenir à Paris.
Il fallait un prétexte pour justifier ce départ précipité, Lucie le trouva en disant à sa tante qu'elle craignait que l'indisposition dont elle s'était plaint la veille, ne dégénérât en une maladie sérieuse, et que les soins de son médecin ordinaire lui étaient absolument nécessaires. La marquise qui savait quelle confiance accordait Lucie au docteur Mathéo, et qui ignorait encore le départ de celui-ci, trouva son désir tout naturel et fut la première à l'engager à ne point différer son départ.
Salvador ne fut pas la dupe de cette comédie, mais il fut forcé de ronger son frein et de se résigner, ainsi que le vicomte de Lussan, à tenir compagnie à la marquise de Villerbanne. Son supplice cependant ne fut pas long; ce n'était que par politesse pour lui, que la vieille dame était restée à son château après le départ de sa nièce. Aussi dès que ses hôtes manifestèrent le désir de revenir à Paris, elle leur dit qu'elle voulait aussi retourner dans la capitale, de sorte que peu de jours après les événements que nous venons de rapporter, elle était réinstallée dans son hôtel de la place Royale qu'elle se promettait bien de ne pas quitter l'année suivante.
Sa première visite le lendemain de son retour à Paris, était destinée à sa nièce qu'elle n'avait pas fait prévenir de son arrivée et à laquelle elle voulait causer une agréable surprise. Elle, ne s'attendait pas, hélas! aux tristes nouvelles qu'elle allait apprendre à l'hôtel de Neuville.
—Madame a donné l'ordre de ne lui annoncer personne, lui dit la femme de chambre de Lucie à laquelle elle s'adressa afin d'être introduite près de sa nièce; mais cet ordre ne peut concerner madame la marquise, que madame croyait à la campagne, et à laquelle elle a écrit ce matin afin de la prier de venir de suite la trouver, aussi je vais vous annoncer. Ah! ma pauvre maîtresse elle a bien besoin de consolations, s'écria, fondant en larmes, la pauvre fille en sortant du salon.
—Ah! venez ma bonne tante, venez pleurer avec moi, s'écria Lucie en se précipitant entre les bras de madame de Villerbanne.
La comtesse était affreusement pâle, ses cheveux étaient en désordre, ses yeux étaient rouges et les larmes avaient creusé de profonds sillons le long de ses joues; elle était couverte d'habits de deuil, la plus profonde tristesse était empreinte sur le visage de Laure, qui était entrée dans le salon à la suite de son amie.
—Il est mort! dit la marquise de Villerbanne, en se laissant tomber sur un divan.
Lucie pour toute réponse lui présenta une lettre.
Voici ce qu'elle contenait:
«Madame,
»Ce n'est pas sans éprouver la plus profonde douleur, que je me vois forcé de vous annoncer que votre mari, M. le maréchal de camp comte de Neuville, est mort glorieusement pour son pays.
»Les rapports de M. le lieutenant général, commandant l'armée d'occupation d'Afrique, qui seront incessamment rendus publics vous apprendront tous les détails de ce malheureux événement.
»Vous perdez, madame, un époux qui vous est cher, la patrie et le roi perdent un fidèle et courageux serviteur. La douleur que doivent inspirer de pareils sentiments est si naturelle, que je ne veux pas essayer de vous consoler.
»Daignez, etc.,
»Pour M. le maréchal,
»ministre de la guerre.»
La marquise de Villerbanne avait lu cette lettre à haute voix. Lorsqu'elle l'eût achevée, elle laissa tomber son visage sur un des coussins du divan, Lucie et Laure qui s'étaient placées près d'elle pleuraient silencieusement, il était facile de deviner que la plus vieille de ces trois femmes, était celle qui souffrait le plus, et qu'elle n'était pas destinée à supporter le coup affreux qui venait de la frapper. En effet, le comte de Neuville, fils d'une sœur morte sur l'échafaud en 1793, était le seul parent qui restait à madame de Villerbanne, qui jamais n'avait eu le bonheur d'être mère, et qui avait vu périr sous la hache révolutionnaire et sur les champs de bataille de l'empire tous ceux qui lui étaient chers, et il lui manquait au moment où elle comptait sur lui pour fermer les yeux, et avec lui descendait dans la nuit des tombeaux, un des plus illustres noms de la vieille monarchie française; cette dernière douleur devait donc combler la mesure, la marquise de Villerbanne devait éprouver le sort de ces vieux chênes qui se rompent enfin après avoir supporté le choc de plusieurs orages.
Lorsque après être restée longtemps dans la même position, elle leva enfin la tête, il y avait sur son pâle visage une si poignante expression de profond découragement et d'amère tristesse, ses cheveux blancs en désordre et ses yeux qui n'avaient pas versé une seule larme, annonçaient une si morne douleur que les deux jeunes femmes oublièrent un instant leurs propres peines pour essayer de la consoler.
La marquise les repoussa doucement.
—Pleurez, mes enfants, leur dit-elle, pleurez; les larmes qu'on ne répand pas, retombent sur le cœur et le brûlent.
—Ma bonne tante s'écria Lucie en sanglotant, et qui avait deviné, sans que celle-ci eût eu besoin de les lui exprimer, les sombres pensées de la vieille femme, il ne faut pas que vous mouriez.
—Je voudrais vivre, mon enfant, je voudrais vivre pour toi, pauvre ange qui va rester seule sur cette terre de douleurs; mais cela ne me sera pas possible, ce n'est pas à mon âge que l'on peut supporter de semblables coups. La marquise de Villerbanne, en achevant ces mots, se leva, et après avoir embrassé Lucie et Laure, elle sortit du salon.
Le lendemain elle était morte.
Nous n'essayerons pas de peindre la douleur de la comtesse de Neuville, lorsqu'elle reçut cette triste nouvelle; nous dirons seulement qu'elle fut profonde et que ce ne fut que grâce aux soins affectueux qui lui furent prodigués par Laure et Eugénie de Mirbel, qui était accourue près d'elle à la première nouvelle de ses malheurs, qu'elle parvint à se rattacher à la vie.
Peu de temps après la mort de M. de Neuville et de madame de Villerbanne, Lucie, qui malgré les instances de Laure n'avait pas voulu mettre le pied hors de son hôtel, et qui avait refusé de recevoir tous ceux qui s'étaient présentés chez elle afin de lui faire leurs compliments de condoléance, fut prévenue, par Laure, qu'un des aides de camp de son mari, qui venait d'arriver de l'Algérie, sollicitait la faveur de lui être présenté; c'était entre ses bras, disait-il, que monsieur de Neuville avait rendu le dernier soupir, et il venait, suivant l'ordre qu'il en avait reçu de son général, rendre compte à sa veuve, de ses derniers instants.
Lucie retint Laure près d'elle et donna l'ordre d'introduire cet officier.
—Il fallait, madame, lui dit-il après l'avoir saluée avec toutes les marques du plus profond respect, que je sois poussé par un aussi puissant motif que celui qui m'amène près de vous, pour me donner l'audace de venir troubler une douleur aussi légitime que la vôtre.
—Parlez-moi de mon époux, dit Lucie d'une voix entrecoupée de sanglots; c'est entre vos bras qu'il a rendu son âme à Dieu. Que vous a-t-il dit, monsieur? parlez, parlez, je vous en supplie.
—Hélas! madame, la mort ne lui a pas laissé le temps de vous écrire ainsi qu'il en avait l'intention; il n'a pu que me charger de venir vous répéter ses dernières paroles, et mon premier soin, en arrivant à Paris, a été celui de m'acquitter de la pénible et douloureuse mission qu'il a bien voulu me confier.
—Parlez, monsieur.
—Ce sont les dernières paroles de votre époux que je vais vous répéter, madame la comtesse; je n'y ajoute rien, je vous en donne l'assurance.
Et comme l'officier remarquait l'étonnement que causait à madame de Neuville, le préambule dont il avait cru devoir faire précéder ce qu'il avait à lui dire, il ajouta:
—Mon Dieu, madame, ce n'est pas sans raison que je m'exprime ainsi, et vous le comprendrez lorsque je vous aurai répété ce que m'a dit mon général.
«Monsieur de Bourgerel, me dit-il...»
—Monsieur de Bourgerel! s'écrièrent en même temps Lucie et Laure; vous vous nommez monsieur de Bourgerel?
—Oui, mesdames, répondit l'officier qui paraissait profondément étonné; vous connaissez mon nom?
—Continuez, monsieur; je dois, avant de répondre à la question que vous venez de m'adresser, connaître les dernières paroles de monsieur de Neuville.
—Je vous obéis, madame la comtesse. Voici donc ce que me dit mon général, lorsque aidé de ses autres officiers d'ordonnance, je l'eus fait porter à l'ambulance.
«Monsieur de Bourgerel, j'aurais bien voulu écrire à ma femme, car j'ai beaucoup de choses à lui dire; mais la mort ne m'en laissera pas le temps; écoutez-moi donc, et promettez-moi qu'aussitôt votre retour à Paris, vous irez lui répéter ce que je vais vous dire.»
—Mon général savait qu'ayant donné ma démission, je devais partir sous peu de jours; je lui fis la promesse qu'il me demandait, et il continua en ces termes:
«Vous direz à ma chère Lucie, que je meurs plein de reconnaissance du bonheur que j'ai éprouvé depuis que je suis son époux, et que s'il est permis à ceux qui ne sont plus, de s'occuper encore de ceux qui restent ici-bas, je prierai sans cesse l'arbitre souverain de nos destinées d'assurer son bonheur, et j'approuve d'avance tout ce qu'elle croira devoir faire pour être heureuse. Vous lui direz encore que c'est vous que j'ai choisi pour lui porter mes dernières paroles, parce que j'ai voulu m'associer, autant que cela m'était possible, à la bonne action qu'elle veut faire en assurant votre bonheur.»
—Le général n'en put dire davantage, madame la comtesse, la mort, l'affreuse mort vint saisir sa proie, de sorte que je me trouve forcé de vous demander l'explication de ses derniers mots.
Les faits qui précèdent, pour ne point paraître extraordinaires à nos lecteurs, ont besoin d'être expliqués. C'est ce que nous allons faire le plus succinctement possible.
Lucie, aussitôt après avoir fait la rencontre d'Eugénie de Mirbel, avait écrit à son époux afin de lui apprendre ce qu'elle avait fait pour son amie; mais elle n'avait pu d'abord lui apprendre le nom du père de l'enfant d'Eugénie, qu'elle n'avait connu que lorsque celle-ci lui eût raconté son histoire. Ce ne fut qu'après avoir opéré le raccommodement de son amie et de sa tante, qu'elle écrivit une nouvelle lettre à son mari dans laquelle, après lui avoir donné tous les détails qu'il était nécessaire qu'il sût, elle le priait de faire rechercher l'officier dont elle lui disait le nom, et d'employer près de lui l'influence que devait lui donner son grade et son caractère, afin de l'engager à réparer le mal qu'il avait fait.
Cette lettre, monsieur de Neuville ne l'avait reçue que la veille du combat où il devait perdre la vie. L'officier, dont sa femme lui parlait, était justement son aide de camp; mais il l'avait chargé, deux jours auparavant, d'une mission qui devait le tenir éloigné jusqu'au lendemain matin; de sorte que le général dût remettre pour après le combat, dont on faisait déjà les préparatifs lorsqu'il arriva, l'entretien qu'il se proposait d'avoir avec lui.
La mort l'empêcha d'accomplir ce dessein; il ne put, ainsi que nous venons de le voir, que charger Edmond de Bourgerel, d'aller trouver sa femme, laissant à celle-ci le soin d'achever l'œuvre qu'elle avait si dignement commencée.
Si maintenant nous ajoutons que les lettres écrites à Edmond de Bourgerel quelques jours plus tard par Eugénie de Mirbel et madame de Saint-Preuil, arrivaient en Afrique lorsqu'il arrivait à Paris, où sa première visite avait été pour madame de Neuville, on ne sera plus étonné de ce que les paroles du général lui avaient paru assez extraordinaires.
Ce fut donc Lucie de Neuville qui apprit à ce jeune homme tout ce qui était arrivé à celle qu'il aimait, depuis qu'elle avait quitté la maison de sa tante pour s'épargner la douleur d'avouer à cette respectable femme la faute qu'elle avait commise.
Edmond ne pouvait se lasser de remercier la bonne comtesse, il pressait ses mains et celles de Laure entre les siennes; Lucie n'avait pas voulu lui laisser ignorer la part que son amie avait prise dans la bonne action dont il la félicitait.
—Ah! mesdames, disait il aux deux amies, combien je vous remercie, et que je me trouve heureux de ce que la mort, que j'ai si souvent cherchée sur les champs de bataille, n'a pas voulu de moi. Croyez-le bien, l'image d'Eugénie n'a jamais cessé d'être présente à mes yeux! je n'avais, au milieu des dangers incessants de la fatale campagne que nous venons de faire, qu'un seul désir, une seule pensée, la retrouver; et ce n'est que parce que je voulais la chercher moi-même que j'ai donné ma démission et que je suis accouru à Paris aussitôt que cela m'a été possible.
La visite d'Edmond de Bourgerel devait être pour la comtesse de Neuville un événement heureux; car elle devait, en forçant celle-ci de s'occuper de son amie, l'arracher, pour quelques instants du moins, à la sombre douleur par laquelle elle se laissait abattre. Laure comprit cela. Il fallait donc qu'elle essayât de la tirer de l'espèce de torpeur dans laquelle elle était plongée.
—Vous allez sans doute, dit la jeune fille à Edmond de Bourgerel, courir de suite chez Eugénie, car vous devez être impatient de lui faire oublier tous les maux qu'elle a soufferts.
Et comme Edmond lui répondait affirmativement.
—Mais ne craignez-vous pas, ajouta-t-elle, que la surprise et la joie ne provoquent une révolution qui pourrait lui devenir fatale?
—Vous avez raison, mademoiselle, je verrai d'abord madame de Saint-Preuil.
—Mais cette bonne dame a autant, et plus peut-être qu'Eugénie, besoin de ménagements.
—Comment faire alors? je n'ai qu'un seul parent auquel je puisse confier la mission d'aller préparer ces dames à recevoir ma visite, et je sais que maintenant il est absent de Paris.
—Si Lucie n'était pas, en ce moment, absorbée par la douleur, dit Laure en baissant la voix, mais assez haut cependant pour être entendue par son amie, je lui proposerais de venir avec moi chez Eugénie, ce serait le moyen convenable; mais elle ne voudra pas y consentir.
—Pourquoi non, mon amie? dit Lucie, touchée par le profond soupir que M. de Bourgerel venait de laisser s'échapper de sa poitrine; pourquoi non? la douleur ne m'a pas rendue égoïste, et je crois que je ne puis mieux honorer la mémoire de ceux qui ne sont plus qu'en cherchant à faire un peu de bien à ceux qui restent. Je vais accompagner chez notre amie M. de Bourgerel.
Elle sonna et donna l'ordre au domestique qui se présenta de faire atteler.
—Ah! madame, lui dit Edmond, qui avait saisi sa main pour la couvrir de baisers, vous êtes un ange du ciel! Dieu, je l'espère, vous récompensera.
Un triste sourire vint effleurer les lèvres de Lucie, elle ne doutait pas de la bonté du Créateur, mais l'espérance, cette divinité bienfaisante que nous trouvons toujours près de nous pour nous consoler lorsque nous souffrons, avait déployé ses ailes et s'était envolée loin d'elle. Devait-elle revenir? c'est ce que l'avenir nous apprendra.
Lucie ne mit pas beaucoup de temps à réparer le désordre de sa toilette; elle ne songeait plus, hélas! à sa parure; aussi lorsqu'elle redescendit au salon où étaient demeurés Laure et Edmond de Bourgerel, le valet de chambre n'était pas encore venu annoncer que la voiture était prête. Elle prit alors une part active à la conversation, qui pendant sa courte absence, s'était établie entre Edmond et Laure. Laure avait voulu que le jeune officier lui fît connaître toutes les circonstances qui avaient accompagné la mort de M. de Neuville. Edmond confirma tout ce que les bulletins de l'armée d'Afrique avaient déjà appris à Lucie. M. de Neuville était mort glorieusement sur la brèche, et c'était en voulant lui faire un rempart de son corps, qu'Edmond de Bourgerel avait reçu la légère blessure qui le forçait de porter un de ses bras en écharpe. Lucie paya à la mémoire de son époux un nouveau tribut de larmes; et les chevaux étant attelés, on partit.
Lucie et Laure montèrent d'abord chez Eugénie, qu'elles trouvèrent occupée à peindre des fleurs sur un écran; la jeune femme n'avait pas eu de peine à trouver les moyens de se créer une industrie capable de lui procurer une existence à peu près honorable; car, ainsi que nous croyons l'avoir déjà dit, elle possédait un remarquable talent de peintre de fleurs, et sa jolie figure, ses grâces modestes et touchantes avaient intéressé tous ceux auxquels elle s'était adressée, et chacun à l'envi s'était empressé de lui donner du travail. Hâtons-nous cependant d'ajouter, afin que nos lecteurs ne nous accusent pas de manquer de vraisemblance, que les dignes marchands de brillantes bagatelles, au service desquels elle avait mis son gracieux talent, s'étaient bientôt aperçus de son inexpérience, et qu'ils n'avaient pas négligé l'occasion de se procurer des œuvres d'artiste au prix qu'ils payaient ordinairement pour des enluminures: le commerce avant tout.
Eugénie, lorsque Lucie et Laure entrèrent dans son modeste logement, jeta loin d'elle sa palette et ses pinceaux, et courut au-devant de ses deux amies, qu'elle serra tour à tour entre ses bras.
—Merci d'être venues me voir, leur dit-elle, merci! la juste douleur que tu éprouves, ma chère Lucie, ne t'a pas fait oublier que tu avais ici une sincère amie qui y compatit, et qui, elle aussi, est bien malheureuse.
—Hélas! ma chère Eugénie, si je ne savais que bientôt tu seras aussi heureuse que tu es malheureuse maintenant, je croirais que nous n'avons été mises ici bas que pour souffrir, car mes malheurs, hélas! sont irréparables.
—Je n'espère plus, répondit d'une voix sombre Eugénie de Mirbel; il n'a pas répondu aux lettres que nous lui avons adressées; il est mort ou il m'a oubliée. Ah! si l'innocente créature à laquelle j'ai donné le jour ne m'attachait à la vie, je me verrais sans peine descendre dans la tombe.
—Eugénie! Eugénie! il ne faut pas te désespérer, dit Laure, nous avons vu ce matin un officier de l'armée d'Afrique, qui nous a annoncé la prochaine arrivée à Paris de M. de Bourgerel; il ne le précédait, nous a-t-il dit, que de quelques postes, de sorte qu'il est possible que demain, aujourd'hui peut-être, il se présente devant toi; car nous savons qu'il ne t'a pas oubliée, et que c'est à toi qu'est destinée sa première visite.
—Laure, au nom du ciel! tu ne me trompes point, n'est-ce pas? oh! ce serait affreux! Mais qui donc vous appris tout ce que tu viens de me dire? il n'est pas probable qu'Edmond ait confié à un étranger des secrets....
—Nous avons amenée avec nous la personne dont Laure vient de te parler, répondit Lucie, elle est en bas dans notre voiture; veux-tu que nous lui fassions dire de monter?
—Oh! oui! un ami d'Edmond; qui sans doute est chargé de m'annoncer son retour!... puisque vous l'avez amené avec vous, c'est avec plaisir que je le recevrai.
Eugénie allait donner à sa vieille bonne l'ordre de descendre, Laure l'arrêta:
—Eugénie, lui dit-elle, rassemble toutes tes forces tu vas en avoir besoin pour recevoir cette personne; tu la connais!
—Eugénie, ajouta la comtesse qui avait remarqué que son amie, commençant à se douter que la personne dont on lui parlait n'était autre qu'Edmond de Bourgerel, était devenue affreusement pâle, ma bonne Eugénie, sois aussi calme pour être heureuse que je le suis après les affreux malheurs qui viennent de m'assaillir.
—Ah! qu'il vienne! qu'il vienne! s'écria Eugénie, les yeux baignés de larmes, il n'y a plus de danger! je pleure!...
La bonne vieille, que nos lecteurs connaissent déjà, n'avait pas attendu, pour descendre, les ordres de sa maîtresse, et quelques minutes après, Edmond serrait entre ses bras la fidèle amante dont un concours de fatales circonstances l'avait tenu éloigné si longtemps.
Edmond ne pouvait se lasser d'embrasser tour à tour son amante et sa fille, qu'Eugénie avait mise entre ses bras.
Lucie et Laure attendaient patiemment que les premiers transports de ces deux tendres amants étant passés, ils trouvassent le temps de leur adresser quelques paroles; le spectacle de leur bonheur leur faisait du bien; la pensée d'y avoir contribué était un baume réparateur qui contribuait à cicatriser les plaies saignantes du cœur de Lucie.
Edmond, plus fort qu'Eugénie, se rapprocha le premier de la comtesse de Neuville.
—Croyez, madame, lui dit-il, que je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour elle; je me souviendrai toujours que vous vous êtes arraché aux justes préoccupations de votre douleur pour vous occuper de nous. Ah! madame, madame! vous êtes bien la digne femme de mon brave général.
—Ne me remerciez pas, répondit Lucie, depuis que j'ai la certitude que les peines de ma bonne Eugénie sont arrivées à leur terme, je me trouve un peu moins malheureuse; mais n'oubliez pas, M. de Bourgerel, qu'il est une autre personne qui attend votre retour avec la plus vive impatience et chez laquelle je veux aussi vous conduire.
—La bonne madame de Saint-Preuil: ah! je regrette de l'avoir oubliée aussi longtemps, dit Edmond de Bourgerel, mais ne suis-je pas excusable? ajouta-t-il en regardant Eugénie avec des yeux pleins de tendresse.
Celle-ci qui avait jeté un châle sur ses épaules, était déjà prête à partir, et quelques instants après ils étaient tous arrivés chez madame de Saint-Preuil.
—Je ne viens pas, madame, dit Edmond en pliant les genoux devant la vieille dame que les trois jeunes femme avaient précédemment préparée, implorer un pardon que déjà vous avez eu la bonté de m'accorder, je viens seulement vous prier d'embrasser l'époux de votre nièce et vous donner l'assurance que tous mes jours seront consacrés à vous faire oublier les peines que j'ai pu vous causer.
Une scène à peu près semblable à celle qui venait de se passer chez Eugénie de Mirbel, se passa alors chez madame de Saint-Preuil, où Lucie et Laure laissèrent monsieur de Bourgerel.
Nos lecteurs ont deviné qu'Edmond après avoir régularisé sa position d'officier démissionnaire épousa Eugénie de Mirbel. La position particulière de ces deux jeunes gens, leur imposait la loi de donner à leur union le moins de publicité possible: ils se marièrent donc sans éclat, accompagnés seulement des témoins indispensables et d'un petit nombre d'amis dont ils n'avaient pas à redouter les commentaires disgracieux et les malignes épigrammes. Après la cérémonie religieuse, les jeunes époux s'approchèrent de Lucie et de Laure.
—Nous allons, leur dit Edmond de Bourgerel, nous retirer dans une petite propriété que je possède à Saint-Léonard, joli petit village des environs de Senlis; notre fortune ne nous permet pas de vivre convenablement à Paris, et madame de Saint-Preuil consent pour nous suivre à quitter le chalet suisse qu'elle habite. Pouvons-nous espérer, mesdames, que vous voudrez bien quelquefois venir visiter notre modeste ermitage? vous n'y trouverez pas sans doute le luxe et le confort auxquels vous êtes habituées, mais vous y rencontrerez toujours des cœurs francs et dévoués.
—Et cela vaut mieux que tout le reste, répondit Lucie en tendant sa main à Edmond qui la serra affectueusement dans les siennes après l'avoir baisée plusieurs fois, je ne refuse pas la proposition que vous me faites, M. de Bourgerel, aussitôt que je le pourrai, j'irai vous retrouver et je resterai longtemps près de vous, je vous en donne l'assurance: le spectacle du bonheur dont vous allez jouir, me fera quelquefois oublier mes peines.
Edmond, avant son mariage, avait mis fin à toutes les affaires qui auraient pu le retenir à Paris, aussi une voiture de voyage attendait à la porte de l'église madame de Saint-Preuil et les deux jeunes époux; madame de Neuville voulut absolument les voir partir.
—Soyez heureux, leur dit-elle lorsque les chevaux s'ébranlèrent, soyez heureux! et pensez quelquefois aux amies que vous laissez à Paris.
—Toujours, toujours! répondit Eugénie de Mirbel en agitant son mouchoir, adieu Lucie, adieu Laure, ou plutôt au revoir.
La voiture avait disparu sous le nuage de poussière qu'elle soulevait derrière elle.
—Ah! ma chère Laure, dit Lucie qui se jeta entre les bras de son amie dès qu'elles furent remontées en voiture, maintenant que tous ceux qui m'aimaient sont morts ou partis, que deviendrais-je si tu allais me quitter?
La comtesse de Neuville trouva en rentrant à son hôtel, une lettre qui portait le cachet armorié du marquis de Pourrières, elle la montra à Laure.
—Que peut me vouloir cet homme, dit-elle en décachetant la lettre, aurait-il par hasard l'audace de me parler d'amour dans un pareil moment?
—Je ne le pense pas, répondit Laure, le marquis de Pourrières, je ne puis lui refuser cette qualité, est homme de bonne compagnie, et je ne crois pas qu'il ose parler d'amour à une veuve sur les cendres encore chaudes de son mari.
—Lis, dit Lucie après avoir parcouru la courte missive de Salvador, qui était conçue en ces termes: