«M. le marquis.
»Venez de suite, j'ai besoin de vous parler, et si vous pouvez répondre d'une manière satisfaisante aux questions que je veux vous adresser, je ne vous défendrai plus d'espérer. Je vous attends à 10 heures.
»LUCIE DE NEUVILLE.»
—Enfin! se dit Salvador après avoir lu ces quelques mots; enfin ce n'est pas sans peine qu'elle s'est décidée, mais quelles sont ces questions qu'elle veut m'adresser et auxquelles il faut que je réponde d'une manière satisfaisante pour qu'il me soit permis d'espérer? Que le diable m'emporte si je le sais; mais qu'importe, on tâchera, belle comtesse, de vous satisfaire.
A l'heure indiquée, Salvador se faisait annoncer chez la comtesse de Neuville et il était introduit dans le salon on Lucie l'attendait.
—Je me suis empressé, lui dit-il, après l'avoir saluée avec toutes les marques du plus profond respect, de me rendre à vos ordres.
—Je vous remercie, M. le marquis, répondit la comtesse, veuillez vous asseoir et daignez m'écouter avec la plus sérieuse attention.
—Nous allons à ce qu'il paraît, entamer une question capitale, pensa Salvador, que l'air presque solennel de la comtesse de Neuville étonnait singulièrement: attention, et quoi qu'il arrive, ne laissons pas un seul des muscles de notre visage trahir les émotions que nous pourrions éprouver.
—Je vais, M. le marquis, continua Lucie après s'être recueillie quelques instants, vous parler avec une extrême franchise. Puis-je espérer et voulez-vous me promettre que vous voudrez bien suivre l'exemple que je vais vous donner.
Salvador fit à Lucie la promesse qu'elle lui demandait, promesse qu'il accompagna de toutes les protestations imaginables.
—Je ne veux pas, dit la comtesse, vous rappeler l'événement qui a amené notre connaissance. J'ai dû croire, après vous avoir rencontré chez madame la marquise de Villerbanne, à l'explication que vous m'avez donnée de votre présence dans cette taverne de la rue de la Tannerie, que j'aurais dénoncée à la police, si je n'avais pas craint d'être forcée d'y justifier ma présence; je n'avais donc d'autres raisons lorsque je repoussais l'aveu que vous me fîtes, de vos sentiments, (aveu que je dois croire sincère, puisque vous le renouvelez aujourd'hui en l'accompagnant de la demande de ma main), que celles qui m'étaient dictées par les devoirs qui m'étaient imposés. Ce que je viens de vous dire, M. le marquis, vous permet de supposer que je ne suis pas éloignée de vous accorder ce que vous voulez bien considérer comme une faveur.
—Ah! madame la comtesse, s'écria Salvador; (et à ce moment, tout scélérat qu'il était, il ne jouait pas la comédie; car il est de ces instants durant lesquels toutes les natures, même les plus perverties, se laissent amollir) que de bontés dont je ne suis pas digne, et par quels témoignages d'affection et de reconnaissance pourrai-je reconnaître la grâce insigne que vous voulez bien m'accorder?
—Je ne vous demande rien autre que ce que vous venez de me promettre.
—Alors il me sera facile de vous satisfaire.
—Je le désire, M. le marquis, je le désire bien sincèrement:—vous vous rappelez sans doute que désirant savoir quelle était la personne qui m'avait renvoyé le carnet que j'avais perdu dans la rue de la Tannerie, j'envoyai chez vous.
Salvador devinant de suite qu'il avait été desservi dans l'esprit de Lucie par le docteur Mathéo, ne lui laissa pas le temps d'achever la phrase qu'elle avait commencée.
—Le docteur Mathéo, dit-il, je me rappelle parfaitement cette circonstance, j'ai même été assez étonné de ce que vous aviez chargé un pareil homme d'une mission aussi délicate.
Lucie regarda Salvador, sa physionomie était calme, il ne paraissait pas redouter les suites d'un entretien dont le commencement aurait dû l'inquiéter s'il avait eu quelque chose à redouter, elle continua:
—Quelques jours après la visite qu'il vous rendit afin de m'obliger, le docteur Mathéo quittait la France, abandonnant une belle clientèle, la position presque brillante qu'il avait acquise et voici la lettre qu'il m'écrivait avant de se mettre en route.
Lucie remit à Salvador la lettre du docteur Mathéo, que le lecteur connaît déjà et elle l'invita à la lire.
Il fit ce que désirait la comtesse et celle-ci, qui l'examinait très-attentivement, ne remarqua pas sur son visage la plus légère trace d'émotion.
—Je ne vous aurais jamais parlé de cette lettre, dit Lucie lorsque Salvador en eut achevé la lecture, si le docteur Mathéo m'avait adressé celle qu'il me promettait lorsqu'il m'écrivait celle-ci et qui probablement aurait renfermé, s'il y a lieu, l'énonciation de quelques faits précis; mais il n'en a pas été ainsi, de sorte qu'aujourd'hui je me trouve, à moins que je ne me détermine à rompre avec vous, forcée de vous demander une explication que vous devez, si je ne me trompe, être impatient de me donner.
—Vous ne vous trompez pas, madame la comtesse, je ne dois ni ne veux, lorsque je sollicite l'insigne bonheur de vous nommer mon épouse et que vous voulez bien me laisser concevoir l'espérance que mes vœux seront exaucés, laisser subsister le moindre nuage dans votre esprit. Je vais donc vous donner de cette lettre une explication qui, je le crois, ne vous laissera rien à désirer.
—Parlez, M. le marquis, je désire bien sincèrement qu'il en soit ainsi, et je suis prête à vous écouter avec la plus sérieuse attention.
—Je ne veux pas chercher à vous le dissimuler, dit Salvador après s'être recueilli quelques instants, je connais depuis longtemps le docteur Mathéo et je ne suis pas étonné de ce qu'il vous a adressé une lettre semblable à celle-ci; mais il est un fait, madame la comtesse, qui n'aurait pas manqué de vous frapper, si vous aviez bien voulu prendre la peine de réfléchir quelques instants.
—Et lequel?
—La fuite précipitée du docteur, dès que par suite d'un événement qu'il ne pouvait prévoir, je me suis trouvé instruit de son séjour à Paris, ce fait seul ne devait-il pas vous prouver que cet homme avait des raisons pour me craindre et qu'il pouvait être intéressé à me nuire et de cette réflexion, à la pensée qu'on ne doit pas accorder une grande confiance à des calomnies intéressées, il n'y a pas loin.
Après ce petit préambule, qui ne laissa pas de faire sur l'esprit de Lucie une certaine impression, Salvador, après lui avoir fait observer que le docteur était si bien convaincu d'avance du peu de confiance que l'on devait accorder à ses allégations, qu'il avait cru devoir lui promettre, pour leur donner plus de poids, une lettre qui devait, suivant lui, les corroborer, lettre qu'elle n'avait pas reçue et qu'elle ne recevrait point, par la raison toute simple que le docteur Mathéo savait fort bien que lui, le marquis de Pourrières pourrait facilement réduire à néant toutes les calomnies qu'il lui plaisait d'inventer, et qu'il aimait mieux la laisser sous le coup de vagues imputations qui permettaient à son imagination de lui prêter tous les crimes imaginables, lui raconta une histoire dans laquelle il eut le soin de se réserver le plus beau rôle qu'il soit possible d'imaginer, et de présenter le docteur Mathéo sous les couleurs les plus odieuses, le hasard, lui dit-il, l'avait rendu le témoin d'un crime commis par ce dernier à l'étranger plusieurs années auparavant, et dont il avait dû provoquer la punition; mais le docteur avait su échapper par la fuite au châtiment qui lui était réservé et il n'avait pas entendu parler de lui jusqu'au moment où il s'était présenté à son hôtel chargé de la mission qui lui avait été confiée par la comtesse de Neuville. Je dois vous dire, madame la comtesse, ajouta Salvador, qu'à l'époque dont je vous parle, voulant cacher à ma famille, avec laquelle quelques escapades de jeunesse que j'ai cruellement expiées, puisque mon pauvre père est mort sans que je sois auprès de lui pour recevoir ses derniers embrassements (ici Salvador, pour donner plus de force à son discours, fit une courte pause durant laquelle il porta son mouchoir à ses yeux); les divers lieux que j'habitais, je voyageais sous un nom qui n'était pas le mien, vous comprendriez difficilement sans cela que le docteur se fût présenté à l'hôtel du marquis de Pourrières, sachant que c'était moi qu'il devait y rencontrer.
Lorsque cet homme, qui ne me reconnut pas d'abord, m'eut apprit l'objet de sa visite, je fus, ainsi que je viens de vous le dire énormément étonné de ce qu'il paraissait posséder toute la confiance d'une femme dont tout le monde parlait dans les termes les plus favorables; mais mon étonnement cessa lorsque je me rappelai que ce sont les plus scélérats qui savent le mieux conserver toutes les apparences de la plus austère vertu. Alors, madame, je l'avoue, je tremblai pour vous; et, comme déjà vous m'inspiriez le plus vif intérêt, je me fis connaître à Mathéo qui, grâce à l'obscurité de la pièce où je l'avais reçu ou à tout autre cause, ne m'avait pas encore reconnu, et je lui dis que s'il ne cessait à l'instant même toutes relations avec vous si même il ne quittait promptement la France, je le ferais connaître à l'autorité: ce misérable alors me dit qu'il avait expié par ses remords le crime qu'il avait commis, et il me supplia à genoux de ne point le perdre; je fus assez faible pour lui promettre de ne rien dire, et j'aurais tenu cette promesse si je ne m'étais trouvé aujourd'hui forcé de rompre le silence afin de me défendre.
Le docteur Mathéo, jugeant sans doute les autres d'après lui-même, a cru que je lui manquerais de parole, et c'est à cette crainte qu'il faut attribuer sa fuite, qui ressemble assez à celle des Parthes, car c'est en fuyant qu'il a cherché à faire à son ennemi une blessure, qui grâce à Dieu, n'est pas très-dangereuse.
Salvador avait débité tout ce qui précède d'un ton si naturel, d'une voix si calme, il avait su donner tant de vraisemblance à l'histoire qu'il avait fabriquée pour justifier ses relations antérieures avec le docteur Mathéo, et puis d'ailleurs nous sommes tous, hommes ou femmes, si disposés à croire les paroles qui sortent des lèvres de ceux que nous aimons, qu'après l'avoir écouté, il ne resta plus à la comtesse de Neuville, qui lui avait accordé la plus bienveillante attention, le moindre doute dans l'esprit; elle était seulement affligée de ce qu'elle avait pendant assez longtemps accordé toute sa confiance à un homme qui en était aussi peu digne que le docteur Mathéo.
—Eh, mon Dieu! madame la comtesse, lui répondit Salvador à qui elle venait de faire part de ce qu'elle pensait, après lui avoir donné l'assurance qu'elle ne conservait pas contre lui la moindre prévention, je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, personne ne sait mieux que les plus profonds scélérats conserver toutes les apparences de la vertu; celui dont la conscience est pure ne calcule pas ordinairement la portée de ses actions, il ne croit pas, ce qui cependant arrive quelquefois, qu'il soit possible d'interpréter défavorablement les démarches en réalité les plus innocentes; croyez-vous par hasard que si j'avais deviné (ce que n'aurait pas manqué de faire un homme de la trempe de celui dont nous parlons) toutes les suppositions fâcheuses auxquelles pouvait donner naissance le désir de satisfaire une vaine curiosité, vous m'auriez rencontré dans le bouge infâme de la rue de la Tannerie?
—Oh! ne me parlez pas de cela, je vous prie, dit Lucie: je crois encore vous voir couvert de cet ignoble costume qui, je vous l'assure, ne vous allait pas aussi bien que celui que vous portez habituellement; je crois encore entendre les affreuses paroles que vous avez prononcées lorsque vous vous êtes approché de moi.
—Ce jour, dont vous voulez effacer le souvenir de votre mémoire, sera cependant, madame la comtesse, le plus beau jour de ma vie, si vous voulez bien ne pas m'enlever l'espoir que vous m'avez permis de concevoir?
—Je ne veux rien vous promettre, dit Lucie en accompagnant ces paroles du plus gracieux sourire, mais si cela peut vous faire plaisir, je vous répéterai ce que j'ai eu ce matin l'honneur de vous écrire, je ne vous défends pas d'espérer.
En achevant ces mots, elle tendit à Salvador sa jolie petite main que le bandit porta à ses lèvres.
—Je ne veux pas, madame la comtesse, dit-il, en prolongeant indéfiniment cette visite abuser de la faveur que vous avez bien voulu m'accorder, je vais donc me retirer; mais ne me sera-t-il pas permis de venir quelquefois vous présenter mes hommages?
—M. le marquis, vous faites en ce moment de la diplomatie, et vraiment cela n'est pas bien.
—Je ne comprends pas, madame la comtesse.
—Dites que vous ne voulez pas comprendre et je vous croirai: n'êtes vous pas venu hier me faire une visite que j'ai reçue avec infiniment de plaisir?
Salvador embrassa, avec plus d'ardeur encore qu'il venait de le faire, la main de Lucie, car la réponse qu'elle venait de lui faire équivalait à une autorisation expresse de se présenter quand il le jugerait convenable à l'hôtel de Neuville.
Salvador, lorsqu'il rentra à son hôtel, y trouva le vicomte de Lussan qui venait d'engager avec Roman une discussion qui, sans être orageuse, paraissait cependant très-animée.
—Vous arrivez fort à propos, lui dit le vicomte, pour m'accorder ce que me refuse absolument notre digne ami, que je ne croyais pas capable d'un pareil procédé à mon égard.
—Mais qu'est-ce donc, répondit Salvador, qui avait cru remarquer sur le visage de Roman la trace d'un certain embarras dont il était bien aise d'avoir l'explication.
—Voici le fait, cher marquis, ajouta de Lussan: J'ai absolument besoin de cinq mille francs, et comme ma caisse est malheureusement veuve de mon dernier écu, je suis venu tout naturellement vous prier de me prêter cette bagatelle; ne vous trouvant pas, je me suis adressé à notre ami, eh bien! le croiriez-vous? il m'a refusé.
—Mais je vous dis, morbleu! que je n'ai plus d'argent, s'écria Roman.
—Est-ce que vraiment, dit Salvador, tu aurais déjà perdu tout ce que t'ont rapporté les dernières affaires que nous avons faites?
—Eh! qu'y a-t-il donc là de si étonnant? monsieur de Lussan, qui a touché presque autant que moi, se trouve bien aujourd'hui sans le sou; ses chevaux, ses chiens et sa danseuse lui ont enlevé une somme au moins égale à celle que j'ai perdue, grâce aux refaits de trente et un et aux zéros rouges et noirs; chacun prend son plaisir où il le trouve.
—Triste plaisir, dit Salvador, que celui qui ne laisse pas à l'insensé qui veut absolument se le procurer, la satisfaction d'obliger un ami; mais ne vous mettez pas en peine, monsieur le vicomte, je vais vous remettre la petite somme dont vous avez besoin.
Roman, qui depuis quelques instants se promenait dans l'appartement en sifflant l'air devenu populaire: Tu n'auras pas ma rose, sortit de l'appartement.
Salvador prit dans sa poche une petite clé et ouvrit le tiroir d'un meuble dans lequel il avait l'habitude de renfermer son argent.
Le tiroir était vide.
Nous n'essayerons pas de décrire la stupéfaction qui se peignit sur sa physionomie.
—Volé! dit-il, volé! moi!
Le vicomte, voyant le marquis rester immobile devant le tiroir dont ses yeux interrogeaient machinalement la profondeur, s'approcha de lui:
—Mais qu'avez-vous donc, cher marquis? lui dit-il, car l'exclamation de Salvador n'était pas arrivée jusqu'à lui.
Personne n'est plus sensible à un vol qu'un voleur; on en a vu plus d'une fois ne pas craindre de se faire arrêter, afin de se procurer la douce satisfaction de faire punir judiciairement celui de leurs complices qui s'était rendu coupable à leur égard d'une soustraction frauduleuse. Nous prions donc nos lecteurs de ne pas être étonnés de l'indignation à laquelle va se livrer le malheureux Salvador.
—Je suis volé, répondit-il à la question du vicomte de Lussan, volé comme dans un bois. J'avais dans ce tiroir dix-sept mille francs en billets de banque et cinquante napoléons doubles; eh bien! ils ne m'ont rien laissé, les brigands!...
—Et vous pouvez ajouter que le vol a été commis par des gens qui s'y connaissaient, s'écria le vicomte de Lussan, qui avait enlevé la serrure et l'avait examinée avec l'œil exercé d'un connaisseur. Les fausses clés dont on s'est servi ont été fabriquées de main de maître, car elles n'ont laissé sur les garnitures que des traces à peine visibles.
—Mais c'est une infamie! s'écria Salvador lorsqu'il fut enfin sorti de l'état de torpeur dans lequel il avait été plongé par la découverte du vol dont il venait d'être la victime; c'est une véritable infamie! mais je vais de suite aller déposer ma plainte chez le commissaire de police de mon quartier, et, s'il plaît à Dieu, les audacieux auteurs de ce crime seront punis comme ils le méritent.
—Mais qui accuserez-vous? my dear, dit le vicomte de Lussan, que la déconvenue de Salvador amusait singulièrement.
—Mais si je savais qui je dois accuser, croyez-vous par hasard que j'aurais besoin, pour punir le coupable, d'aller mettre la police dans la confidence de mes affaires?
—Est-ce que vraiment vous avez l'intention de vous plaindre?
—Allons donc, vous êtes fou, cher marquis.
—Je suis fou! je suis fou! parce que je ne veux pas me laisser voler sans me plaindre.
—Mais, cher marquis, il ne vous arrive aujourd'hui que ce qui, grâce à vous, est arrivé déjà à plusieurs autres.
—Oh! c'est bien différent.
—Je ne savais pas cela; mais puisque vous êtes bien décidé à faire arrêter le coupable, je vais de suite aller prévenir Roman de se sauver.
—Comment? que voulez-vous dire? est-ce que vous supposez que Roman?...
—Sans doute, c'est lui et non pas un autre qui a fait le coup. M'avez-vous pas remarqué son air embarrassé et sa disparition subite lorsque vous avez déclaré vouloir me prêter la somme dont j'avais besoin?
—Le misérable! voyez, cher vicomte, quelles actions coupables peut nous faire commettre une passion aussi impérieuse que celle du jeu, voler un camarade!
—Un complice, c'est vraiment abominable! mais puisque le fait est accompli, il faut en prendre votre parti.
—Oh! je ne lui pardonnerai jamais cela! voler un ami!
—Un complice! est-ce que l'on a des amis lorsque l'on exerce une profession semblable à la nôtre? mais laissons cela et parlons d'autre chose. Comment vont vos affaires avec madame de Neuville?
Cette question fit oublier à Salvador le malheur qui venait de lui arriver.
—Au fait, se dit-il, je puis bien supporter sans me plaindre une perte qui, en réalité, n'est rien pour moi, puisque je suis certain d'épouser une femme que j'aime et dont la fortune est considérable.
Mais se rappelant ce que venait de lui dire le vicomte de Lussan, il lui répondit qu'il n'était guère plus heureux près de madame de Neuville, que lui-même ne l'avait été près de Laure de Beaumont.
—Ah! répondit le vicomte de l'air le plus indifférent, je ne vous adressais cette question que parce que je vous ai vu sortir hier de l'hôtel de cette dame.
—Il paraît, pensa Salvador, que ce diable d'homme est partout; mais que m'importe, ce n'est pas lui qui pourra empêcher la réussite de mes projets; il n'a du reste aucun intérêt à me nuire.
—Je vais aller demander de l'argent au père Juste, dit le vicomte, il faudra bien que ce vieil Arabe consente à m'obliger. Venez-vous avec moi, marquis?
—Je le veux bien; si vous pouvez me faire prêter quelques billets de mille francs par cet usurier, vous m'aurez rendu un véritable service. Je vais écrire à mon notaire de Pourrières de m'envoyer de l'argent; mais il faut attendre qu'il arrive, et je suis littéralement sans le sou, ce misérable Roman m'a enlevé tout ce que je possédais.
—Il vous reste de belles et bonnes propriétés; vous avez, comme on dit, des racines dans le sol. Ah! vous êtes beaucoup plus heureux que moi; je n'ai qu'une liasse de vieux parchemins, et ce que peut me rapporter une industrie qui ne trouve que rarement l'occasion de s'exercer.
—Ferai-je mettre les chevaux? dit Salvador.
—Non, répondit le vicomte, le temps est superbe, nous ferons, si vous le voulez, cette course à pied, et nous irons ensuite dîner au café Anglais. Le chagrin, je le présume, ne vous a pas enlevé l'appétit?
—Non, certes, je suis au contraire disposé à faire honneur à un excellent repas.
Salvador et le vicomte de Lussan sortirent ensemble: comme ils traversaient la place de la Concorde, pour se rendre sur le quai, ils se trouvèrent en face de Roman, qui causait près la grille de l'obélisque, avec un individu dont ils ne purent voir la physionomie, attendu qu'il leur tournait le dos. Le vicomte de Lussan remarqua seulement qu'il était doué d'une taille au moins égale à la sienne et d'une carrure qui annonçait une vigueur peu commune.
—Voilà un gaillard solidement bâti, dit-il à Salvador en lui faisant remarquer le compagnon de Roman, qui à ce moment quittait ce dernier qui demeurait immobile à la même place, semblable à la femme de Loth, lorsqu'elle eût été changée en statue de sel.
—Ah! double traître! s'écria Salvador qui avait quitté le bras du vicomte pour arriver plus vite près de Roman, si tu ne me rends pas mon argent, je te fais un mauvais parti.
—Allons, allons, répondit Roman sans paraître beaucoup ému de la colère de Salvador, calme-toi, mon ami, tu me retiendras ces dix-sept mille francs lorsque nous toucherons notre revenu.
Salvador fit la grimace, la nécessité de partager avec Roman le revenu des terres de Pourrières, commençait à lui paraître dure; cependant il ne dit plus rien.
—Débarrasse-toi du vicomte de Lussan! continua Roman, il faut que je te parle au sujet de la rencontre que je viens de faire de l'homme avec lequel je causais tout à l'heure.
—Est-ce important?
—Très-important.
Salvador alla vers le vicomte de Lussan qui, par discrétion, s'était arrêté à quelques pas de distance:
—Roman, lui dit-il, vient de m'expliquer de la manière la plus satisfaisante, la disparition de mes dix-sept mille francs qu'il va du reste me remettre à l'instant même. Allez donc sans moi chez le père Juste, vous me retrouverez au café Anglais; si vous ne faites pas affaire avec l'usurier, je vous prêterai ce soir la somme dont vous avez besoin.
Le vicomte continua seul son chemin, et Salvador vint retrouver Roman, qui était toujours près la grille de l'obélisque.
—Es-ce que tu as l'intention de prendre racine à cette place? lui dit Salvador.
—Je suis si étonné, que j'en ai presque perdu l'usage de mes jambes.
—Voyons, de quoi s'agit-il? quelle est la cause de ce prodigieux étonnement?
—Tu n'as pas reconnu l'homme avec lequel je causais tout à l'heure?
—Mais, butor, je n'ai pu voir sa physionomie, puisqu'il me tournait le dos; j'ai seulement remarqué qu'il était assez bien bâti.
—Eh bien! cet homme est le même qui a donné une si belle floppée[571] au vieux Lartifaille, pendant que nous étions au bagne de Toulon.
—Tu me parles d'un fait dont je n'ai point conservé le moindre souvenir.
—Mais c'est que celui qui a rossé le vieux Lartifaille, n'est autre que le compagnon de notre cavale.
—Servigny!
—Lui-même; nous nous sommes trouvés nez à nez en traversant la place de la Concorde.
—Comment diable est-il parvenu à se tirer d'affaire? Si mes souvenirs sont fidèles, nous l'avons laissé sur la route, à quelques lieues seulement de Toulon, sans le sou et couvert du costume de forçat.
—C'est ce qu'il n'a pas voulu me dire.
—Il a parbleu bien fait. Lui aurais-tu raconté, s'il t'en avait demandé le récit, les événements qui ont fait de nous ce que nous sommes aujourd'hui?
—Non, sans doute, mais je ne l'aurais pas reçu avec autant de rudesse qu'il m'en a témoignée.
—Somme toute, devons-nous craindre les résultats de cette rencontre?
—Je n'en sais vraiment rien, voici du reste, comment les choses se sont passées:—Comme je viens de te le dire, nous nous sommes trouvés nez à nez en traversant cette place et je crois que nous avons été aussi prompts l'un que l'autre à nous reconnaître; j'ai cependant été le premier à lui souhaiter le bonjour, en l'appelant par son nom.
—Tu as eu tort, il était beaucoup plus simple, puisqu'il ne te parlait pas, de continuer ton chemin.
—Sans doute, mais je me suis rappelé que ce fagot[572] n'était qu'un homme de lettres[573], et comme ces nierts[574] ne brillent pas par l'atout[575], j'ai voulu me procurer un instant de rigolade[576], j'ai cru qu'en se voyant reconnobré[577], il allait avoir le traque[578]; eh bien! pas du tout, je vais te répéter mot à mot le petit discours qu'il m'a adressé:—Bonjour, monsieur Duchemin, m'a-t-il dit, je suis charmé de ce que vous n'êtes pas retourné là-bas et j'aime à croire, qu'ainsi que moi, vous êtes devenu un honnête homme. Si vous étiez malheureux, je m'empresserais de vous offrir quelques secours; mais l'élégance de votre costume, les bijoux qui vous couvrent, et plus que tout cela, l'air de parfait contentement dont est empreinte votre physionomie, me disent que vous n'avez besoin de rien; je voudrais qu'il me fût possible de vous voir souvent; vous êtes, je ne l'ai pas oublié, un homme de très-bonne compagnie et vous avez infiniment d'esprit, mais vous devez comprendre que votre présence me rappellerait des souvenirs que je veux absolument effacer de ma mémoire. Ainsi donc, quels que soient les lieux dans lesquels nous nous rencontrions, à l'avenir, nous ne devons pas nous connaître. Votre nom ne sortira jamais de ma bouche, tâchez également de ne jamais prononcer le mien. Si je m'adressais à un homme moins raisonnable que vous, je lui dirais que je suis déterminé à tout risquer pour conserver la position que je me suis faite, et que j'ai, Dieu merci, bec et ongles pour me défendre; mais il est inutile, avec vous, de se servir d'un pareil langage. Adieu donc, monsieur Duchemin, je vous souhaite toutes sortes de prospérités.
—En achevant ce petit discours, auquel je dois l'avouer, je ne m'attendais pas, il m'a quitté sans attendre ma réponse et sans seulement prendre la peine de me saluer.
—Ce Servigny me paraît un homme résolu et que nous ferons bien de ménager, si par hasard nous le rencontrons dans le monde, il ne t'a rien demandé que de raisonnable.
—Ainsi, tu crois que nous n'avons rien à craindre?
—Je le crois.
—C'est qu'il me parlait d'un ton si calme, il paraissait si sûr de lui, que j'ai cru un instant qu'il était de la boutique[579].
—Mon pauvre Roman, je vois avec plus de peine que tu ne peux te l'imaginer, que tes facultés baissent considérablement. Depuis quelques temps tu vois partout des agents de police, tu ne rêves que gendarmes, arrestations, condamnations et exécutions; et lorsque tu es en proie à ces hallucinations, ta physionomie, autrefois si joyeuse et si placide, pourrait seule indiquer, à l'observateur le moins exercé, que tu as sur la conscience plus d'un gros péché; il faut prendre garde à cela, mon ami.
—Mais tu rêves, je crois?
—Non, je ne rêve pas, malheureusement.
—Ainsi, tu crois que j'ai des remords, moi, Roman?
—Je ne dis pas cela, mais voici ce qui arrive: lorsque tu as perdu, et tu perds malheureusement plus souvent que tu ne gagnes, tu fais monter dans ton appartement une bouteille de rhum, que tu bois quelquefois tout entière afin de t'étourdir; ce n'est jamais impunément que l'on se livre à de semblables excès, et tu subis aujourd'hui les conséquences de ta conduite.
—C'est vrai, mille diables, c'est vrai, que faire?
—Il faudrait ne plus jouer et t'abstenir de boire; mais cela ne te sera plus possible, maintenant l'étoffe a pris son pli.
—Ecoute, Salvador, décidément je veux me corriger; si je n'avais pas d'argent, je ne jouerais pas; et je ne bois, ainsi que tu viens de me le dire, qu'afin de m'étourdir. Eh bien! ne me donne plus rien lorsque tu toucheras nos revenus.
—Mais, malheureux, si je ne te donne pas d'argent, tu m'en voleras? Ah! quelle plaie, quelle plaie, qu'un homme comme toi. Roman, il faut absolument que nous nous séparions?
—Jamais! nous avons vécu ensemble, c'est ensemble que nous avons commis les crimes qui nous ont fait ce que nous sommes; nous mourrons ensemble, à moins cependant que l'un de nous deux ne soit, avant l'autre, emporté par une bonne maladie.
—Que le diable t'en envoie une, qui me débarrasse de toi! pensa Salvador, qui répondit assez brusquement à son ami, qu'il faudrait cependant bien qu'ils se séparassent, s'il ne voulait pas changer de conduite.
Roman et Salvador, tout en causant, étaient arrivés sur le boulevard. Ce dernier qui voulait, dans le cas on le vicomte de Lussan n'aurait pu obtenir de l'usurier Juste ce qu'il était allé lui demander, être en mesure de lui remettre la somme qu'il lui avait promise, entra chez un marchand de jouets d'enfants, qui avait joint au commerce des poupées et toupies d'Allemagne, les professions beaucoup plus lucratives, d'escompteur et d'usurier. C'est à ce marchand de jouets d'enfants que l'on attribue le trait suivant:
Ce digne industriel venait de prêter mille francs à un jeune homme de famille, qui ne devait les lui rendre que dans deux ans; il s'était montré assez raisonnable, c'est-à-dire qu'il s'était contenté de l'intérêt qu'il prenait ordinairement à ses meilleures pratiques, vingt-cinq pour cent par an, l'intérêt en dedans suivant la coutume de ces messieurs, et qu'il avait bien voulu ne point forcer le malheureux jeune homme à faire l'acquisition de quelques douzaines de poupées et de polichinelles.
Il venait donc de remettre au jeune homme qui était parti charmé d'avoir rencontré un aussi honnête homme, cinq belles piles d'écus composée chacune de vingt pièces de cinq francs toutes neuves, lorsque sa femme, qui avait été témoin de la négociation qu'il venait de terminer, lui dit de sa voix la plus douce:
—Tu viens de faire, je crois, une assez bonne affaire?
—Mais oui, mais oui, répondit le marchand de jouets, le jeune homme est bon, malheureusement le billet sera payé à échéance, de sorte qu'il n'y aura rien à gagner sur les frais; mais c'est égal, c'est de l'argent bien placé.
—Il me semble pourtant, reprit la femme, que si tu l'avais voulu, cette affaire aurait pu te rapporter davantage.
—Mais en prêtant ces mille francs pour quatre ans au lieu de les prêter pour deux; comme tu retiens l'intérêt, tu n'aurais eu rien à donner.
Le marchand de jouets prit sa femme entre ses bras et la tint longtemps serrée contre son cœur.
Touchante union de deux cœurs faits pour s'entendre.
Salvador obtint sans peine ce qu'il désirait de ce vertueux industriel, qui savait très-bien que le marquis de Pourrières était un des plus riches propriétaires du département du Var et que ce n'était que parce qu'il ne voulait pas prendre la peine de chercher ailleurs ce dont il avait besoin, qu'il s'adressait à lui. Hâtons-nous de dire, pour rendre hommage à sa probité, qu'il accordait à ce noble client des conditions toutes spéciales, il ne lui prenait que six pour cent... par trimestre!
Lorsque Salvador sortit de chez le marchand de jouets, vainement il chercha Roman sur le boulevard; celui-ci, qui avait retrouvé dans la poche de son gilet quelques pièces d'or qu'il croyait avoir perdues la veille, avait suivi dans un tripot le comte palatin du saint-empire romain, qu'il venait de rencontrer par hasard.
—Puisse-t-il ne jamais revenir, se disait Salvador en traversant le boulevard pour se rendre au café Anglais, il faut absolument que je trouve un moyen de me débarrasser de cet homme qui me ruinera si je n'y prends garde, il le faut absolument.
Nous laisserons, si nos lecteurs veulent bien nous le permettre, Salvador et le vicomte de Lussan fêter au café Anglais des filets de perdrix rouges sautés aux truffes, arrosés d'excellent vin de Chambertin et nous irons retrouver Paul Féval ou plutôt Servigny qui se promène dans la plus sombre allée du jardin des Tuileries.
La rencontre qu'il vient de faire, l'a sans doute vivement impressionné, car sa physionomie est triste, il se promène à grands pas, il laisse s'échapper de sa poitrine de sourdes exclamations et quelquefois il s'arrête et paraît réfléchir profondément.
—Que faire, grand Dieu! se dit-il, et comment sortir de l'impasse dans laquelle je suis engagé, dois-je laisser ignorer à mon généreux protecteur les événements de ma vie passée et associer à mon sort une femme que ses attraits, sa fortune appellent à la plus heureuse destinée. Oh! non, la rencontre que je viens de faire est un avertissement du ciel, qui a voulu me prouver que le plus léger souffle pouvait renverser un édifice bâti sur le sable. Puis il recommence sa promenade à pas précipités, puis il s'arrête pour réfléchir de nouveau. Tout à coup il se frappe le front, et les nuages qui le couvraient se dissipent.
—Ah! c'est le ciel qui m'inspire, dit-il presque à haute voix, je vais aller trouver l'homme généreux qui m'a tendu la main lorsque j'étais plongé dans un abîme dont je n'espérais plus sortir, le digne pasteur qui pratique si bien les maximes de son divin maître, il me dira ce que je dois faire; quels que soient les conseils qu'il me donne, je les suivrai, quelque soient les sacrifices qu'il m'impose, je les accomplirai, j'en prends Dieu à témoin.
Cette résolution une fois prise, Servigny beaucoup plus calme qu'il ne l'était quelques instants auparavant, sortit du jardin des Tuileries et franchit rapidement l'espace qui sépare le palais de nos rois de la rue de la Sourdière, où il entra dans une maison de modeste, mais d'honnête apparence.
Voici quels étaient les événements qui amenaient Servigny chez le vénérable ecclésiastique qui habitait cette petite maison.
Après avoir employé toute la matinée de ce jour à visiter en détail sa nouvelle habitation, et lorsque Laure fut sortie pour se rendre chez madame de Neuville, (si nos lecteurs veulent bien se rappeler que sir Lambton était Anglais, et que les mœurs de son pays laissent aux jeunes filles la faculté de sortir seules quand elles le désirent, il ne seront pas étonnés de ce que le digne gentilhomme, qui voulait du reste ne rien laisser désirer à sa nièce, n'avait pas attendu pour l'inviter à aller chez son amie, qu'elle lui en demandât la permission), sir Lambton avait invité Servigny à le suivre dans son cabinet, il voulait lui dit-il, lui parler de choses très importantes.
Servigny prit un siége et se disposa à écouter son protecteur, qui, après s'être recueilli quelques instants, commença ainsi:
—Vous m'avez, mon cher Féval, rendu une multitude de services; après m'avoir sauvé la vie au péril de la vôtre, vous m'avez consacré plusieurs des belles années de votre jeunesse durant lesquelles, grâce à votre activité, à votre intelligence, à votre probité surtout, ma fortune s'est considérablement augmentée; vous voudriez, sans doute me répondre, car je sais combien vous êtes désintéressé, que je vous ai généreusement payé et que par conséquent je ne vous dois rien, vous seriez dans l'erreur; il est de ces choses que tous les trésors de l'Inde ne suffiraient pas à payer, d'abord parce qu'elles sont d'un prix inappréciable, et ensuite parce qu'elles se donnent et ne se vendent pas, c'est l'amitié, le dévouement et vous m'avez donné des preuves de l'un et de l'autre, puisque vous avez refusé pour me suivre, l'établissement que je voulais vous donner, qui constituait à lui seul une fortune déjà considérable, qu'il vous eût été très-facile, d'augmenter encore en peu de temps.
—Je veux vous récompenser cependant, que dois-je donc faire pour cela?
—Vous ne me devez aucune récompense, sir Lambton, répondit Servigny, et rien je vous assure ne manque à mon bonheur. J'ai trouvé près de vous une position honorable et qui suffit à me vœux, mon seul désir est de m'en montrer toujours digne et de la conserver.
—Mais cela ne se peut, quels que soient les égards que je vous témoigne, le monde que je vais être forcé de fréquenter, car je ne veux pas condamner ma nièce à la vie d'une recluse, ne voudra jamais voir en vous que mon secrétaire, et cela ne peut ni ne doit me convenir; l'homme qui m'a sauvé la vie, qui, par son travail a augmenté ma fortune, aux yeux de tout le monde comme aux miens, doit être mon égal, mon ami.
—Vous vous exagérez beaucoup, sir Lambton, la valeur des services que j'ai été assez heureux pour vous rendre; en vous sauvant la vie, lorsqu'au surplus la mienne était aussi bien exposée que la votre, et qu'en combattant pour vous je combattais pour moi, je n'ai fait que ce que vous auriez fait vous même à ma place; si j'ai pu pendant le temps que j'ai été placé à la tête de vos établissements contribuer à la prospérité, je ne faisais que m'acquitter du devoir qui m'était imposé par la nature du contrat qui me liait à vous; vous m'aviez pris sans me connaître, lorsque mon état d'extrême misère devait vous inspirer des soupçons que personne n'aurait jamais songé à blâmer, pas même moi qui en aurais été la victime, car il est malheureusement dans la vie de ces positions qu'il faut avoir traversées pour les concevoir. Je devais donc, autant par reconnaissance que pour ne pas vous dégoûter de l'envie d'obliger, m'appliquer à vous prouver que vous aviez eu raison de me bien juger.
—Féval, vous êtes un noble jeune homme, et ce que vous venez de me dire, me prouve que j'ai raison de vouloir vous attacher à moi par des liens indissolubles.
—Ah! sir Lambton, s'écria Servigny d'une voix brisée par l'émotion, ne me laissez pas entrevoir un bonheur auquel je ne puis prétendre; en vous vouant toute mon amitié, en vous servant avec zèle, je n'ai fait que mon devoir, vous ne me devez rien, rien absolument, laissez-moi donc comme je suis, ou plutôt laissez-moi partir.
—Vous êtes fou, mon cher ami, répondit sir Lambton en souriant, car il croyait que Servigny ne manifestait le désir de retourner dans l'Inde, qu'afin d'aller y acquérir une fortune, qui lui permît, au retour, d'aspirer à la main de Laure; vous êtes fou, on n'acquiert pas en quelques années une fortune semblable à celle que vous souhaitez en ce moment, mais on peut fort bien s'en passer, lorsqu'un brave gentilhomme comme moi, vous dit en vous serrant la main: vous voulez n'avoir fait que votre devoir, eh bien! soit, mais les hommes qui s'acquittent ainsi que vous, de tous les devoirs qui leur sont imposés, sont si rares à l'époque où nous vivons, qu'il est de toute justice qu'en attendant la récompense que le ciel leur réserve, ils aient un peu de bonheur ici-bas. Pour qu'il en soit ainsi, j'ai une nièce, jeune, aimable, jolie et assez riche pour que vous n'ayez pas besoin de l'être, que vous aimez j'en suis sûr, que vous rendrez heureuse, car vous possédez toutes les qualités qu'il faut pour cela, et dont, si je ne me trompe, il ne vous sera pas difficile de vous faire aimer; eh bien! je vous offre la main de cette aimable enfant.
Sir Lambton s'arrêta afin d'attendre la réponse de Servigny; celui-ci était si troublé, qu'il ne sut d'abord que répondre à son généreux protecteur, un nuage couvrait ses yeux, son cœur battait à rompre sa poitrine, il parvint cependant à rassembler ses idées.
—Sir Lambton, dit-il après avoir porté à ses lèvres la main du bon gentilhomme, mon généreux protecteur, je ne veux pas chercher à vous le dissimuler, j'aime mademoiselle de Beaumont; mais dois-je accepter une proposition qui ne vous est inspirée que par un sentiment de reconnaissance exagérée. Mademoiselle de Beaumont est riche, je suis pauvre, je ne possède au monde que l'amitié que vous voulez bien me témoigner, elle est noble, je ne puis lui offrir qu'un nom obscur.
—Mon cher Féval, l'établissement que je voulais vous donner et que vous avez refusé pour ne point me quitter, vaut douze mille livres sterling; vous allez de suite, si vous ne voulez pas me laisser croire que l'orgueil vous domine, accepter cette somme en bons billets de la banque de France, un homme qui possède un peu plus de dix mille francs de rente, est assez riche pour prétendre à la main d'une princesse russe ou de la fille d'un nabab; voilà donc vos objections levées du côté de la fortune, quant à ce qui regarde la noblesse, vous possédez celle du cœur et des sentiments, et celle-là vaut bien l'autre.
Et comme Servigny, ne sachant ce qu'il devait répondre aux arguments serrés de sir Lambton, gardait le silence, sir Lambton se leva et ajouta après lui avoir serré la main:
—Je vous laisse, mon cher Féval; rappelez-vous qu'en me disant que vous aimiez ma nièce, et je ne vous aurais pas cru si vous m'aviez dit le contraire, vous vous êtes enlevé le seul motif raisonnable que vous pouviez alléguer pour éviter de faire ce que je désire; vous me rendrez réponse demain et nous nous occuperons de suite des démarches nécessaires. J'aime que les choses se terminent aussitôt qu'elles ont été décidées.
Servigny se trouvait dans une position singulière; il fallait ou qu'il acceptât la proposition de sir Lambton, car il s'était, en convenant de l'amour qu'il éprouvait pour Laure, enlevé, ainsi du reste que l'avait fort bien remarqué son protecteur, le seul motif raisonnable de refuser sa main; ou qu'il se résignât à faire l'aveu de sa position de forçat évadé, et cet aveu, il est facile de le concevoir, lui coûtait infiniment; peut-être lui ferait-il perdre l'estime de sir Lambton. Et Laure, Laure, que penserait-elle de lui? il voulait bien, pour ne pas associer cette heureuse jeune fille à sa destinée dont l'événement le plus insignifiant en apparence pouvait brusquement changer le cours, renoncer à l'espoir de la posséder, il voulait bien la fuir; mais il ne pouvait se faire à l'idée de devenir pour elle un objet de mépris et de dégoût; et serait-il autre chose, lorsqu'elle saurait qu'il avait partagé la couche et le pain de ces êtres hideux? qu'elle devait se représenter plus dégradés encore qu'ils ne le sont en réalité, qu'il avait été accouplé à un de ces êtres ignobles; pourrait-elle croire qu'il ne s'était pas souillé à leur contact, qu'il n'avait pas gagné quelques-uns de leurs vices?
Pour échapper à la cruelle perplexité à laquelle il était en proie, il était sorti de l'hôtel de sir Lambton, pour aller se promener dans l'allée du jardin des Tuileries, où nous l'avons retrouvé.
Comme il traversait la place de la Concorde, il avait rencontré Roman, (qu'il ne connaissait que sous le nom de Duchemin.) Le lecteur sait comment il avait reçu son ancien camarade de chaîne; il se serait peut-être montré un peu moins sévère envers un homme dont il ne connaissait pas les antécédents et auquel, après tout, il devait peut-être de la reconnaissance; (car c'était à lui, nos lecteurs sans doute ne l'ont pas oublié, qu'il devait sa liberté), s'il l'avait rencontré dans un autre moment; mais tout ce qui pouvait lui rappeler cette époque fatale de sa vie, devait alors lui être si importun, qu'il ne faut pas trop s'étonner de la rudesse qu'il témoigna au compagnon de Salvador.
Un vieux domestique lui avait ouvert la porte de la petite maison, dans laquelle nous venons de le voir entrer, et l'avait introduit dans une petite pièce du rez-de-chaussée qui servait à la fois d'antichambre et de salle à manger.
Cette pièce, plus que simplement meublée, n'était remarquable que par son extrême propreté.
—Ainsi, dit Servigny après avoir accepté le siége que le vieux domestique venait de lui offrir, vous êtes certain que M. l'abbé Reuzet va rentrer dans quelques instants?
—Très-certain, monsieur, M. l'abbé ne dîne jamais en ville et cinq heures vont sonner dans quelques minutes.
—En ce cas, j'attendrai; j'ai absolument besoin de parler à votre maître, que je connais depuis longtemps et que je n'ai pas encore eu le bonheur de rencontrer depuis que je suis à Paris, bien que je sois venu plusieurs fois.
—Nous avons été passer quelques jours à la campagne, à la suite d'une maladie assez grave que vient de faire monsieur l'abbé; c'est sans doute pendant notre absence que monsieur sera venu?
—C'est probable, brave Silvain; mais monsieur l'abbé Reuzet, je l'espère, est maintenant tout à fait rétabli?
—Oh! oui, monsieur, répondit le domestique d'un air effaré, mon maître est maintenant tout à fait rétabli; mais je crois que monsieur vient de prononcer mon nom?
—Eh bien! est-ce que cela vous étonne?
—Mais, sans doute, monsieur, cela m'étonne beaucoup; vous me connaissez, tandis, que moi je n'ai pas celui de vous connaître.
—Vous n'êtes pas doué, brave Silvain, d'une excellente mémoire.
—Pardonnez-moi, monsieur, je possède une excellente mémoire; mais c'est en vain que je cherche à me rappeler vos traits...
—Comment! Silvain, vous avez oublié le malheureux voyageur qui, il y a quelques années, vint blessé, mourant de faim, frapper pendant une nuit d'orage à la porte du presbytère de Saint-Marsault, et auquel votre respectable maître prodigua les soins les plus empressés, soins auxquels vous avez bien voulu joindre les vôtres, ce que le voyageur n'a pas oublié.
Servigny mit dans la main de Silvain une dizaine de napoléons; le brave domestique, qui jamais n'avait osé rêver seulement la possession d'une somme aussi considérable, ne savait quels termes employer pour lui témoigner sa reconnaissance.
—Ah! monsieur! disait-il, c'est trop, c'est beaucoup trop; je ne sais si je dois, sans en avoir obtenu la permission de monsieur l'abbé, accepter une aussi forte somme.
—Ne craignez rien, brave Silvain, acceptez ce petit présent, je parlerai à votre maître, si cela peut vous faire plaisir, car ce n'est pas à cette bagatelle que je veux borner les témoignages de ma reconnaissance.
—Vous êtes trop bon, monsieur, et je suis bien aise de vous revoir aujourd'hui aussi heureux que vous étiez malheureux lorsque vous êtes venu chez nous pour la première fois. Mais c'est monsieur l'abbé qui va être content de vous voir! il ne vous a pas oublié, allez; chaque fois que vous lui envoyez une somme pour ses pauvres, il nous lisait, à la bonne Madeleine (elle n'est plus, la pauvre femme!) et à moi, quelques passages de vos lettres qui venaient de bien loin, à ce qu'il paraît, car il fallait payer près de cinq francs pour les recevoir; et il nous disait qu'il ne fallait jamais laisser s'échapper l'occasion d'obliger son semblable, attendu qu'un bienfait n'est jamais perdu.
Les tintements de la sonnette placée à la porte d'entrée ne laissèrent pas au vieux domestique le temps d'en dire davantage:
—Voilà monsieur l'abbé, s'écria-t-il.
Et il s'empressa d'aller ouvrir.
C'était en effet l'abbé Reuzet.
Ce digne prêtre était jeune encore, mais l'étude et les méditations avaient blanchi presque tous ses cheveux, l'austérité de sa physionomie, du reste remarquablement belle, indiquait un homme qui était sorti vainqueur des combats qu'il avait livrés à ses passions, mais non sans avoir reçu quelques blessures; cependant à la placidité de ses regards qui semblaient caresser tous ceux sur lesquels ils s'arrêtaient, on devinait que c'était un cœur d'or qui battait dans sa poitrine, et qu'il saurait, le cas échéant, trouver des paroles pour calmer toutes les souffrances, du courage pour en donner aux faibles, une marche assurée pour soutenir les pas chancelants de ceux qui auraient été prêts à succomber.
Il reconnut de suite Servigny, auquel il tendit une main que notre héros serra affectueusement dans les siennes.
—Je suis charmé de vous revoir, lui dit-il, vos lettres m'ont appris que Dieu avait bien voulu accueillir favorablement les prières que je n'ai cessé de lui adresser pour votre bonheur; recevez donc mes félicitations en même temps que mes remercîments pour les nombreuses aumônes que vous avez bien voulu m'adresser, elles ont servi, suivant votre intention, à soulager des infortunes imméritées.
—Merci, merci, répondit Servigny, mon premier soin en arrivant à Paris a été de me présenter chez vous, mais vous étiez absent.
—Dieu, pour éprouver son serviteur, lui avait envoyé une maladie cruelle; mais aujourd'hui je suis parfaitement guéri, je crois même que je vais, ce qui ne m'est pas arrivé depuis bien longtemps, faire honneur au modeste repas que le bon Silvain va nous servir à l'instant même, si vous voulez bien le partager.
Servigny, qui voulait causer longuement avec l'abbé Reuzet, s'empressa d'accepter la gracieuse invitation qu'il venait de lui faire.
Après le repas, qui, bien que simple, n'était pas cependant celui d'un père du désert ou d'un trappiste, car le digne abbé Reuzet croyait, et nous sommes tout disposés à penser qu'il n'avait pas tort, que si Dieu a couvert la terre d'aliments sains et agréables, c'est pour que ses serviteurs en fassent usage, et que la mise en pratique de la morale de son divin Fils lui est infiniment plus agréable que les jeûnes exagérés et les macérations, l'abbé et son hôte passèrent dans un petit salon aussi simplement meublé, mais aussi propre que la salle à manger, pour y prendre le café.
L'abbé Reuzet, qui à quelques mots que lui avait dit Servigny pendant le dîner, avait deviné que son hôte désirait l'entretenir en particulier congédia Silvain.
—Les lettres que vous avez reçues, dit Servigny à l'abbé Reuzet, vous ont appris tout ce qui m'était arrivé jusqu'au moment où sir Lambton, complètement guéri des blessures reçues en combattant le féroce animal qui avait mis en danger ses jours et les miens, voulut bien me confier un poste qui me mît à même de lui être utile et de lui prouver que j'étais digne de son estime. Si les services imposent des devoirs d'obligation à ceux qui les reçoivent, ils en exigent de délicatesse chez ceux qui les ont rendus; aussi, je tâchais de m'acquitter de tous les devoirs qui m'étaient imposés, de manière à ne point faire regretter à sir Lambton la confiance qu'il avait bien voulu me témoigner, et il faut croire que je réussis complètement, puisque, peu de temps après, il me chargea de la direction de son principal établissement, l'un des plus considérables de ces riches contrées.
Voici, en substance, ce que Servigny raconta à l'abbé Reuzet, qui l'écoutait avec une attention soutenue:
Après quelques temps de gestion, sir Lambton remarqua que des économies considérables avaient été faites, et qu'à l'aide de méthodes abréviatives, introduites par Servigny, les produits de la fabrique étaient plus abondants et plus soignés. D'un autre côté, les ouvriers, mieux guidés dans l'emploi de leur temps, avaient éprouvé une grande amélioration dans leur position, tant par l'accroissement des salaires, que par les soins affectueux et vraiment paternels que Servigny avait pour eux.
Il avait compris, tout d'abord, que les bons maîtres font les bons ouvriers, et sans autre système, il avait obtenu les plus heureux résultats. En un mot, il avait su se concilier l'amitié et le bon vouloir de tous; aussi; était-il chéri du maître, qui se reposait de tout sur lui, et le considérait comme un autre lui-même.
Le retour de Servigny à une meilleure fortune, ne lui avait pas fait oublier la pauvre vieille qui lui avait donné asile dans ses jours d'adversité: Il allait souvent la voir, et ne manquait jamais de lui porter des consolations et des secours. C'était une malheureuse Irlandaise, dont le mari avait été massacré et dépouillé dans une expédition des troupes Anglaises contre les Afghans. Restée seule, sans fortune, sans appui, elle vivait du faible produit de son travail, dont une stricte économie lui permettait de consacrer une part au soulagement des malheureux; conduite pieuse dans laquelle Servigny l'aidait de sa bourse, autant qu'il pouvait le faire, sans blesser sa délicatesse.
Il y avait déjà longtemps que cet état de choses durait, lorsque sir Lambton prit la résolution de quitter l'Inde et d'aller en France, vivre heureux au milieu d'un peuple qu'il n'avait jamais cessé d'aimer, et dont la gloire, quoique travestie par la haine anglaise, avait fait souvent battre son cœur!
Dans ces circonstances, il se décida à vendre ses propriétés. Toutefois, avant d'en venir là, il proposa à Servigny de lui laisser la suite de ses affaires. Touché jusqu'aux larmes, d'un si généreux procédé, Servigny le remercia en ces termes:
—J'étais profondément malheureux. Une circonstance, que je ne veux point rappeler, vous a déterminé à m'accorder votre confiance; plus tard, vous m'avez comblé de vos bienfaits. Que pourrais-je désirer autre chose que de rester toute ma vie près de vous, à moins cependant que vous n'ayez quelque motif d'agir autrement! Dans le cas contraire, permettez-moi de continuer à vous consacrer ce qui me reste de jeunesse et de forces pour m'acquitter de la reconnaissance que je vous dois, et qui durera autant que ma vie.
Sir Lambton ne put résister à cette dernière preuve d'attachement: Il se précipita dans les bras de Servigny, le tint longtemps pressé sur son cœur, et, à compter de ce moment, il fut convenu qu'on ne se quitterait plus, et que le retour en France ne séparerait pas les deux amis.
Servigny ne voulut pas quitter le pays sans revoir la bonne vieille que nous connaissons déjà et qu'il avait trouvée si secourable à une autre époque; il voulait lui laisser un dernier gage de souvenir et de reconnaissance.
Un matin qu'il s'y était rendu dans ce dessein, il la trouva l'air triste et fatigué; il lui en demanda la cause. Mais, au lieu de lui répondre, elle posa mystérieusement le doigt sur la bouche, tout en lui indiquant d'un geste sa chambre à coucher.
—Que voulez-vous dire? lui dit-il à voix basse.
—Une femme, une Française, encore jeune et belle, lui répondu la vieille, repose dans cet appartement; chut!
Puis, l'attirant au dehors de la maison et l'ayant invité à s'asseoir sur un banc qui était près de la porte; elle lui raconta en ces termes les circonstances qui avaient amené l'inconnue chez elle:
—«Avant-hier, vers la brune, dit-elle, je revenais de chez ce vieil Anglais que vous connaissez. Je traversais le petit bois qui domine la montagne, lorsque parvenue à l'extrémité la plus rapprochée de la ville, je crus entendre des gémissements partir de l'épaisseur du fourré. Je m'arrête, j'écoute: le silence le plus absolu régnait autour de moi. Je crus d'abord m'être trompée; mais à peine avais-je fait quelques pas que le même bruit frappe de nouveau mes oreilles. M'étant arrêtée une seconde fois, une voix plaintive se fit entendre distinctement à quelques pas de moi. Je m'approche: Qui que vous soyez, m'écriai-je à haute voix, indiquez-moi où vous êtes, je vous porterai secours.» Point de réponse. Je renouvelle mon interpellation, je prête l'oreille, je ne tarde pas à acquérir la preuve qu'une créature humaine gisait près de moi, et que l'état de souffrance où elle se trouvait, lui avait seul fait pousser les gémissements que j'avais entendus.
»La nuit devenait fort obscure. Malgré cela, je cherche, j'appelle. Je ne reçois aucune réponse, aucun mouvement n'indique la direction dans laquelle je dois m'engager pour arriver à l'infortunée qui déjà m'inspire tant d'intérêt. Pour surcroît de tourment, le ciel couvert d'épais nuages, l'air absorbant de l'atmosphère, menacent d'un violent orage. N'entendant plus rien, j'allais abandonner mes recherches et continuer mon chemin, lorsque tout à coup les éclairs sillonnent la nue, le tonnerre gronde avec furie, la pluie tombe à torrents. Je m'arrête de nouveau, dominée par l'idée de secourir, s'il est possible, l'être malheureux qui gît à quelques pas de moi; mais je n'entends rien, absolument rien. Forcée alors par le mauvais temps, et aussi peut-être un peu par la crainte, je quitte cette scène d'horreur pour rentrer chez moi. Il était minuit lorsque j'y arrivai, fatiguée, harassée, trempée jusqu'aux os. Je me jetai à la hâte sur mon lit; mais impossible de fermer l'œil, tant j'étais agitée! Il me semblait encore entendre les accents plaintifs de cette voix vibrant à peine à travers le feuillage, le vent et la pluie. Que de reproches ne m'adressai-je pas sur ma pusillanimité, mon peu de persévérance? Je l'aurais sauvé, me disais-je! Si je reste, c'en est fait, je serai cause de sa mort!...
»Cependant l'orage avait cessé; mais le jour ne venait pas au gré de mon impatience. Enfin, exténué de fatigue, l'impérieuse nature l'emporte, je cède au sommeil. Mais un songe affreux ne tarde pas à m'éveiller en sursaut, haletante et couverte de sueur. J'avais vu, dans ce songe d'énormes serpents dévorer un corps humain, dont les cris déchirants faisaient tressaillir mon âme! Je me lève à la hâte décidée à retourner sur les lieux, espérant cette fois parvenir, s'il en était temps encore, à sauver le malheureux que je me reprochais d'avoir si lâchement abandonné.
»Toutefois, pour ne manquer le but de cette nouvelle excursion, je crus devoir éveiller mon voisin, le père William, en le priant de m'accompagner jusqu'à l'endroit où gisait la malheureuse victime que je voulais à tout prix secourir. Il s'y prêta de bonne grâce. Arrivés au bosquet, nous nous mîmes en recherches pendant assez longtemps, lorsque tout à coup le père William s'écria d'une voix altérée:
—»Par ici, venez, venez vite!
»Je cours de son côté: quel triste spectacle s'offre alors à mes yeux! Une femme, jeune encore, d'une figure belle, mais pâle comme la mort, gisait sans mouvement au fond d'un trou assez profond.
—»Elle est morte! m'écriai-je.
—»Je ne le crains que trop, répond le père William; mais nous ne pouvons pas à nous deux la sortir de là. Je vais chercher du monde et je reviens.
»A peine un quart d'heure s'était-il écoulé que William reparut avec quelques hommes de bonne volonté, qui avaient bien voulu l'aider dans cette bonne œuvre; d'autres étaient allés chercher un médecin qui ne tarda pas à arriver sur les lieux.
»On descend dans le trou, et on en tire avec soin et précaution la malheureuse jeune femme qui paraissait exister encore. On la dépose sur un brancard de branches d'arbres fait à la hâte; le médecin l'examina avec la plus scrupuleuse attention; elle était glacée!... Il ordonna de faire du feu et de la réchauffer; mais elle était toujours dans le même état. C'est à peine si quelques rares et lentes pulsations la distinguaient d'un cadavre! Le docteur paraissait même croire que tout secours était inutile. Mais je le suppliai de redoubler d'attention et de soins; il me semblait que les parties inférieures était moins rigides, moins froides; il ne tarda pas à être de mon avis. Il ordonna alors de la porter de suite chez moi, où elle fut placée dans mon lit, réchauffée par degrés, puis enfin saignée. Ces premiers soins une fois remplis, il lui administra deux cuillerées d'une potion qui parut la ranimer. Enfin, elle ouvre les yeux; mais trop faible pour soutenir, l'éclat de la lumière, elle les referme aussitôt. Le docteur prescrivit alors de la tenir chaudement, et de redoubler le cordial dont l'emploi avait déjà produit de si heureux résultats; puis il se retira en promettant de venir la revoir dans le jour.
»Elle a passé la journée et la nuit dans mon lit. Pendant ce temps-là le docteur est venu la voir cinq ou six fois. A ses dernières visites il me donna l'espoir de la sauver; mais jusqu'ici, elle n'a ni ouvert les yeux, ni poussé la moindre plainte: elle est entièrement immobile. Cependant, une douce chaleur parcourt son corps, son sang est rappelé à la circulation; enfin, la vie matérielle lui est rendue, et tout annonce que les prévisions du docteur se réaliseront. Voici ses habits, je les ai fait sécher, et quoiqu'en mauvais état, la finesse des tissus, celle de son linge, tout en elle semble annoncer une personne qui a connu des jours plus heureux.»
Lorsque la bonne vieille eut terminé son récit, dans lequel il semblait qu'elle voulût atténuer tout ce qui la concernait, Servigny lui adressa les plus vives félicitations sur sa belle conduite; il prit une bourse remplie de guinées, l'offrit à la bonne vieille, et la força de l'accepter afin de subvenir aux soins et aux dépenses que sa généreuse sensibilité lui avaient imposés. Après quoi, il se retira, promettant de ne pas partir sans la revoir et lui dire un dernier adieu.
Rentré chez sir Lambton, il continua de régler toutes les affaires; et quand enfin tout fut prêt pour le voyage de France, il se rendit près de la bonne vieille, ainsi qu'il le lui avait promis quinze jours auparavant. Il la trouva occupée de quelques travaux domestiques; près d'elle était assise une jeune femme d'une pâleur extrême que faisait encore ressortir ses longs cheveux noirs et ses beaux yeux de la même couleur. Elle paraissait avoir été d'une beauté remarquable; mais elle était si faible, si abattue, qu'à peine pouvait-elle se soutenir sur le siége où elle était assise, contrairement aux ordres du docteur qui avait prescrit de la laisser couchée sur une chaise longue. Après l'avoir saluée, Servigny continua de converser avec la vieille Irlandaise, à laquelle lui aussi devait la vie. Celle-ci le questionna sur le pays où il allait habiter. Il lui répondit que le bâtiment sur lequel il allait s'embarquer avec sir Lambton et sa suite devait les ramener en France, et les débarquer au Havre; que de là il irait à Marseille...
—Marseille! s'écria la malade: Marseille, c'est ma patrie! puis elle retomba accablée sur sa chaise.
Lorsqu'elle eut repris l'usage de ses sens, elle s'écria de nouveau:
—Marseille! Marseille, c'est mon pays! c'est dans cette ville que doit être ma famille, si elle existe encore, malgré tous les tourments que je lui ai causés; de grâce, monsieur, si vous allez dans la ville qui m'a va naître, soyez assez bon pour voir ma famille et lui dire la position où je me trouve en ce moment, c'est-à-dire bourrelée de remords et un pied dans la tombe!... Je mourrai heureuse si vous me promettez de voir mes parents et de remettre cet anneau au marquis de Pourrières, dont ma famille vous donnera l'adresse. Attendez! voici quelque chose de plus précieux encore:
Elle tira alors de son sein une petite boîte en écaille garnie en or, en disant:
—C'est tout ce qui me reste de ma prospérité passée! Cette boîteccontient l'acte de naissance de mon fils. Hélas! je l'ai lâchement abandonné ainsi que son malheureux père!...
En ce moment un torrent de larmes inondait son visage, elle ne put continuer, tant ces souvenirs lui causaient d'émotion.
Servigny et la vieille dame la voyant près de défaillir, s'empressèrent par leurs soins et leurs consolations à la calmer, à la ranimer. Servigny lui assura qu'il verrait sa famille, ainsi que son fils et le père de cet enfant; qu'elle pouvait compter sur lui pour ce dont elle le chargerait. Elle parut se remettre un peu et remercia ses deux bienfaiteurs du tendre intérêt qu'ils lui portaient. Elle ajouta que trop fatiguée en ce moment, elle priait Servigny de revenir plus tard, qu'elle préparait pour le jour de son départ les notes qu'elle lui destinait.
A quelques jours de là, Servigny retourna voir cette infortunée: il la trouva un peu mieux. Elle lui remit toutes les notes dont il pouvait avoir besoin pour faire les démarches qu'elle avait réclamées de lui, et le pria instamment de vouloir bien l'instruire de tout ce qu'il apprendrait dans ses intérêts:
—J'aurai la force de vivre, ajouta-t-elle, jusqu'à ce que je sache si j'ai encore des parents, des amis, et surtout si mon fils existe encore. Cette certitude me ferait oublier tous mes malheurs, toutes mes souffrances.
Servigny lui assura de nouveau qu'elle pouvait compter sur lui, et, au risque d'être indiscret, il se permit de l'interroger sur son sort, sur les circonstances qui l'avaient réduit à l'état de dénûment dans lequel elle se trouvait.
Ces questions lui firent répandre un torrent de larmes.
—Hélas! dit-elle à Servigny, quand vous connaîtrez mes aventures, je serai l'objet de votre mépris, ainsi que de cette bonne dame dont le généreux dévouement m'a sauvé la vie. Mais je n'ai rien à vous refuser.
Alors elle raconta ce que nous savons déjà de son histoire; sa fuite avec un Anglais qui, à son tour, l'avait abandonnée presque sans ressources après l'avoir amenée dans l'Inde.
—«Depuis lors, ajouta-t-elle, j'ai ouvert les yeux sur ma position, mes fautes, mon infâme conduite. Combien je me repens en ce moment d'avoir quitté l'homme qui m'aimait, qui m'avait comblée de bienfaits, pour le trahir par la plus noire ingratitude! Et mon fils, quel remords n'éprouvé-je point de l'avoir laissé à des mains étrangères, sans m'être jamais préoccupée de son sort! Tout cela m'avait inspiré un profond dégoût de la vie, il me semblait qu'une voix puissante, mais intérieure, me criait sans cesse: «Tu es une mauvaise mère!» A la suite de ces diverses circonstances, poursuivie par d'affreux pressentiments, mon courage m'a abandonnée, je suis tombée malade, tout ce que je possédais, argent, effets, bijoux, tout a été sacrifié au rétablissement de ma santé. A peine convalescente, les personnes qui m'avaient recueillie sachant qu'il ne me restait aucune ressource, me signifièrent de choisir un autre asile; deux jours plus tard elles m'auraient impitoyablement jetée à la porte.
»En proie au plus violent désespoir, j'avais dirigé mes pas au hasard, décidée à marcher jusqu'au moment où trahie par mes forces je tomberais d'inanition. C'est du reste ce qui ne tarda pas à arriver. Je marchai tant et si loin, que je m'égarai dans le petit bois qui est auprès de la ville; je ne m'arrêtai qu'à la nuit close, et enfin m'étant assise au pied d'un arbre je m'y endormis. Mon sommeil fut assez paisible jusqu'au lendemain, et lorsque je m'éveillai le soleil était déjà assez avancé dans sa carrière; mais quoique j'eusse passé la nuit tout entière dans un repos que je n'avais pas goûté depuis longtemps, je n'en étais pas moins en proie aux plus affreux tourments. La faiblesse où j'étais, l'absence d'aliments réparateurs, tout contribuait à me plonger dans les plus sombres idées; il me semblait être poursuivie par ces bizarres fantômes que crée l'imagination en délire. En un mot, tout contribuait à me faire persister dans la résolution de mourir.
»Toutefois, l'idée de la mort, l'idée de mettre un terme aux angoisses du cœur, et à cette foule de plaies et de douleurs, à cette masse de chair qui est nous, fait de nous tous des poltrons; tout s'arrête et se décolore devant la pâle lueur de cette pensée[580]. Je me soulevai donc et retrouvai en moi de nouvelles forces; mais bien décidée à mourir de faim, si j'envisageai encore la vie, ce fut pour me réjouir de la fin de mes maux. Enfin parvenue au dernier terme de la faiblesse et du délire, je sentais, je voyais la nuit approcher; mais indifférente à tout, que m'importait la nuit quand j'aspirais le néant!... Tout à coup ma paupière s'appesantit, se ferme, je tombe épuisée sur le gazon!...
»Si j'en juge par l'agitation de mon sommeil, je demeurai longtemps en cet état, car je fus assaillie par cette foule de songes terribles et bizarres qu'enfante un cerveau débilité. Tantôt il me semblait tomber dans d'affreux précipices et rouler au sein d'eaux noires et infectes qui m'entraînaient au centre de la terre; tantôt que de hideux serpents me déchiraient de leur dent envenimée!...
»Enfin, que vous dirai-je? depuis ce moment, jusqu'à celui où je me suis trouvée chez la bonne Irlandaise, je n'ai eu d'autre sentiment de mon existence que par la perception de tous les tourments de l'enfer!... C'est à Dieu et à vous, bonne et respectable dame, que je dois la vie; puissé-je en faire un meilleur usage que par le passé!»