Tenez, dit-elle en s'adressant à Servigny: voici les papiers qui vous mettront à même d'avoir des nouvelles de mon malheureux fils. Daignez encore une fois me promettre de vous occuper de lui à votre arrivée en France et de m'informer du résultat de vos démarches.

—Vous pouvez compter sur moi, répondit Servigny; je vous jure que je verrai le fils et le père.

—Le père que j'ai si indignement trahi, dit la dame; il aura peut-être abandonné le fils pour se venger de la perfidie de la mère!

—Cela n'est pas probable, répliqua Servigny; un homme tel que le marquis de Pourrières ne pourrait commettre une telle injustice.

—Alexis était si jeune, il m'aimait tant, dit la dame, que ma fuite a dû le désespérer, il aura maudit la mère et l'enfant!

—De grâce, calmez-vous, madame! celui qui se repent de bonne foi est plus loin du mal que celui qui ne le connut jamais. Du reste, j'ai meilleure opinion de M. de Pourrières; je me réserve de le voir et de rallumer dans son âme tous les sentiments d'un père, si contre toute attente, il avait pu jamais les oublier.

—Que d'obligations je vous aurai, cher monsieur; si je désire vivre encore c'est pour avoir le temps de vous bénir.

Le moment de se séparer étant venu, Servigny embrassa ces deux dames et les quitta en promettant de leur écrire. Jamais séparation ne fut plus touchante; la jeune femme versait des larmes en abondance; quant à la vieille Irlandaise, il semblait qu'on lui arrachât un fils tendre et chéri, tant elle était inconsolable de prendre en Servigny un ami, un protecteur aussi généreux que délicat. Enfin, il fallut se quitter.

Peu de jours après, Servigny apprit que la pauvre femme était morte en le bénissant.

FIN DU SIXIÈME VOLUME.

LES VRAIS MYSTÈRES DE PARIS.

LES

VRAIS MYSTÈRES

DE PARIS,

PAR VIDOCQ.

TOME SEPTIÈME.

colophon

BRUXELLES,

ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,

IMPRIMEURS-ÉDITEURS.

1844

LES VRAIS

Mystères de Paris

bar

I.—Le départ.

Sir Lambton, possesseur de richesses considérables honorablement acquises, s'embarqua avec Servigny. Pendant la traversée qui fut on ne peut plus heureuse, il ne cessait de parler de sa nièce, qu'il n'avait vue que dans son enfance. Les lettres qu'il avait reçues de cette jeune fille avaient captivé toutes ses affections; il brûlait d'impatience de la revoir, sans cesse il relisait sa correspondance avec une nouvelle satisfaction, et il la faisait lire à Servigny qui la trouvait charmante. La naïveté du style, la pureté des sentiments qui y étaient exprimés, tout était empreint de ce cachet qui révèle les âmes d'élite. Enfin après soixante-seize jours d'une navigation qu'aucun accident n'était venu interrompre, ils débarquèrent heureusement au Havre.

Sir Lambton, qui avait des affaires importantes à régler en ce port et ensuite dans celui de Marseille, chargea Servigny de se rendre à Paris pour préparer tout ce qui était nécessaire à son installation. Il lui laissa carte blanche pour l'achat d'un hôtel dans un quartier élégant et tranquille, ainsi que d'une jolie maison de campagne dans les environs. Il devait, en arrivant à Paris, trouver prêt tout ce dont il avait besoin, et s'en rapportait entièrement au fidèle, à l'intelligent Servigny, qu'il regardait, avec raison, comme son meilleur ami.

Après avoir reçu les ordres et les diverses commissions de sir Lambton, et muni de lettres de crédit sur les premiers banquiers de la capitale pour des sommes considérables, le départ de Servigny fut fixé au lendemain; toutefois, avant de se rendre à Paris, il demanda à son protecteur la permission d'aller voir une vieille tante qui habitait Mantes; c'était la seule parente qui lui restât.

—«Faites comme vous voudrez, lui dit sir Lambton, pourvu que d'ici deux mois je trouve tout disposé pour me recevoir, je suis content.»

Les choses ainsi arrêtées, Servigny se dirigea sur le village de Saint-Marsault pour aller se jeter aux pieds du bon curé qui l'avait si généreusement sauvé, ainsi que nous l'avons vu au commencement de cette histoire. Là, il apprit que ce digne ecclésiastique était depuis quelques temps à Paris, vicaire d'une des paroisses de la capitale. Il alla rendre visite au successeur de l'homme de Dieu et sans lui rien confier des faits que nous connaissons, il le chargea de dire quelques messes et de distribuer d'abondantes aumônes aux pauvres du village; il était heureux de pouvoir faire un peu de bien là où il avait été si malheureux, puis il se remit en route pour Paris.

Arrivé à Sens et logé à l'hôtel de l'Ecu, il acheta un excellent cabriolet et un très-beau cheval que l'on vendait par autorité de justice; il profita avec empressement de cette occasion, sachant qu'il aurait très-prochainement besoin de l'un et de l'autre pour faire ses courses à Paris et dans les environs.

Rendu à Mantes, il descendit à l'hôtel du Cheval blanc, et de suite il s'informa de sa tante. Il apprit qu'elle était morte depuis quelques mois seulement, après avoir fait un testament en faveur d'un parent éloigné. Servigny ne voulut rien changer aux dernières volontés de sa bonne tante; il quitta Mantes le lendemain, à la pointe du jour, pour revenir à Paris; il lui tardait de voir son sauveur, l'ancien curé de Saint-Marsault. Le temps était pluvieux, mais vers midi il fut assez beau, en sorte qu'il fit cette route assez agréablement, après avoir dîné à Poissy. En passant à Saint-Germain, il crut devoir s'arrêter quelques instants chez un notaire, afin de prendre des renseignements sur les propriétés à vendre dans les environs. On lui en indiqua plusieurs, mais, informations prises, elles ne pouvaient convenir; alors il se dirigea sur Nanterre, et il était presque nuit lorsqu'il arriva; mais de là à Paris, la route n'est pas longue, et il crut pouvoir prendre son temps. Il fit donc rafraîchir son cheval chez Gillet, et après avoir donné quelques sous à cet aveugle, qui vient jouer un air de flûte aux voyageurs, et qui, dit-on, a gagné à ce métier de bons biens au soleil, il sauta dans son cabriolet, se proposant de monter au pas la côte qui se trouve en sortant du pays; lorsque tout à coup il s'aperçoit que le ciel se couvre et que les éclairs sillonnent la nue à de longs intervalles. Il continue son chemin, espérant que cet orage se dissipera; mais au même instant le tonnerre gronde avec furie, les éclairs se croisent et forment mille gerbes dans l'air, les détonations que répètent et multiplient les échos de la vallée deviennent effrayantes; malgré cela, Servigny continue intrépidement sa route: il était même arrivé à mi chemin de Nanterre à Neuilly, lorsqu'un éclair suivi d'un coup de tonnerre épouvantable, fait cabrer et ruer le cheval; il s'abat, comme frappé de la foudre, il se relève, mais épouvanté par la terreur qu'il vient d'éprouver; il recule et se précipite avec le cabriolet dans une cuvette assez profonde qui borde la route, et d'où il ne peut sortir!...

Les brancards étaient cassés, le cheval sous le cabriolet, et Servigny, enseveli sous la capote brisée et aplatie, faisait de vains efforts pour sortir de cette position!

La lecture du premier chapitre de ce volume a appris à nos lecteurs ce qui, à partir de ce moment, est arrivé à notre héros.

—Voilà, dit Servigny lorsqu'il eût achevé le récit que l'on vient de lire, tous les événements de ma vie que je n'avais pu encore vous faire connaître; je n'ai passé sous silence qu'une seule circonstance dont je vous parlerai lorsque vous m'aurez dit ce que je dois faire; quant à la malheureuse femme dont je viens de vous raconter l'histoire, je m'acquitterai de la mission qu'elle a bien voulu me confier, et, pour cela, je n'attendrai pas que le hasard m'en fournisse l'occasion. J'écrirai à Genève, afin de savoir où est maintenant le jeune Fortuné, et sitôt que je connaîtrai le lieu de sa résidence, je lui porterai les paroles dernières de son infortunée mère et la boucle de cheveux qu'elle m'a remise pour lui.

—C'est bien, mon fils, c'est bien, répondit l'abbé Reuzet, je n'en attendais pas moins de vous; vous devez, en effet, vous acquitter de la mission qui vous a été confiée par cette malheureuse femme; en accomplissant le dernier vœu d'une pécheresse qui s'est repenti, à ses derniers moments, d'une mère qui regrettait de ne s'être pas acquitté de ses devoirs, vous vous rendrez agréable à Dieu, car le bien que l'on fait sans espoir de récompense, il le voit, et il s'en rappellera au jour du jugement, lorsque nos fautes et nos bonnes actions seront pesées dans une balance.

Servigny, après avoir de nouveau donné à l'abbé Reuzet l'assurance qu'il s'acquitterait de la mission qui lui avait été confiée par Jazetta, lui demanda ce qu'il devait faire, relativement à ce qui lui était arrivé à l'auberge isolée du Bienvenu.

—Je voudrais, dit-il, faire connaître à l'autorité ce qui se passe dans cette infâme maison et quels sont les gens qui la tiennent; mais le puis-je sans me compromettre? L'un des hommes que j'ai vus, et qui serait infailliblement arrêté par suite de sa dénonciation, était en même temps que moi au bagne de Toulon et il ne manquerait pas de me dénoncer; et vous devinez quelles seraient les conséquences de cette reconnaissance?

—Vous ne pouvez cependant, mon ami, laisser subsister ce repaire d'assassins; ce n'est pas sans dessein que la Providence, qui vous y a conduite, a permis que vous puissiez vous en échapper: il faut absolument que l'autorité en soit avertie et de suite, car chaque jour de retard, coûte peut-être la vie à un infortuné voyageur. Mais, cependant, il faut éviter que vous puissiez devenir la victime de la bonne action que vous allez faire.

—Quels moyens employer pour qu'il en soit ainsi? Je serais nécessairement mis en présence de tous les individus qui fréquentent l'auberge du Bienvenu; eh bien! n'est-il pas possible que parmi eux, il s'en trouve quelques-uns qui aient été mes compagnons pendant mon séjour au bagne de Toulon, et que mes traits soient restés gravés dans leur mémoire.

—Il me semble, dit l'abbé Reuzet après avoir réfléchi quelques instants, qu'une dénonciation anonyme, bien détaillée, adressée à la préfecture de police, remplirait suffisamment notre but, car elle amènerait nécessairement une visite dans cette auberge, dans laquelle il est impossible que l'on ne trouve pas quelque chose qui puisse fixer les doutes de la justice. Mais non, nous ne pouvons même pas employer ce moyen; votre cabriolet et votre cheval, qui sont restés à l'auberge du Bienvenu, pourraient servir à vous faire reconnaître, s'ils tombaient entre les mains de la police.

—Oh! je ne crains pas cela, le cabriolet n'est pas de fabrique française et le cheval a été acheté avec plusieurs autres; ces objets ne peuvent donc mettre sur mes traces; aussi, vais-je de suite suivre votre conseil et adresser à l'autorité une dénonciation, dans laquelle je donnerai des détails si précis, qu'il faudra bien que l'on y ajoute foi.

—Il faut maintenant, ajouta Servigny, que vous me serviez de guide dans une circonstance grave et dont dépend le bonheur de ma vie; voici ce dont il s'agit.

Servigny alors, raconta à l'abbé Reuzet tout ce qui venait de se passer entre lui et sir Lambton et l'offre que celui-ci venait de lui faire, de la main de sa nièce.

—Et sans doute, dit le bon prêtre, vous aimez cette jeune fille?

—Oh! oui, répondit Servigny, je l'aime; et cet amour, daignez en être convaincu, ne ressemble pas à la passion qu'avait su m'inspirer cette cantatrice du théâtre de Marseille dont je vous ai parlé, passion dont les suites ont été si fatales. J'ai voué à mademoiselle de Beaumont, une affection aussi pure qu'elle est désintéressée, je sens qu'il me sera facile de la rendre heureuse si elle devient mon épouse; mais cependant, si vous me dites que je ne dois pas associer ma vie à la vie si pure de cette charmante enfant, je serai assez fort pour renoncer à l'avenir heureux qui m'est offert et que j'ai mérité. Je ne crains pas de vous dire cela, mon digne ami, car vous connaissez toute ma vie, vous savez tout ce qu'il m'a fallu d'efforts pour conquérir la position que je possède aujourd'hui.

—Ecoutez, mon ami, dit l'abbé Reuzet, vous êtes bien déterminé, n'est-ce pas, à ne point vous arrêter dans la route que vous avez choisie? Vous voulez, quoi qu'il puisse arriver, conserver l'estime de l'homme généreux qui veut vous confier le soin d'assurer le bonheur de sa nièce?

Servigny fit un signe affirmatif, et l'abbé continua en ces termes:

—Eh bien! mon ami, il faut lui faire connaître tous les événements de votre vie, que vous lui avez cachés jusqu'à ce jour; si après que vous lui aurez fait cette confidence, il ne renonce pas à ses desseins, et il n'est pas impossible qu'il en soit ainsi; car, si le châtiment que les hommes vous ont infligé était sévère, la faute que vous avez commise n'est en réalité qu'une étourderie de jeunesse; vous pourrez alors accepter sans crainte la main de la femme que vous aimez, après, toutefois, que vous lui aurez fait la même confidence que vous aurez faite à son oncle.

—A elle! mon ami, il faudra que je lui dise que j'ai traîné et porté l'ignoble livrée du bagne?

—Il le faudra! Croyez-moi, si vous devez devenir l'époux de cette jeune fille, ne laissez pas à un hasard, qui probablement ne se présentera pas, mais qui cependant est possible, le soin de lui apprendre un fait qui lui paraîtra beaucoup moins énorme, si c'est par vous qu'elle l'apprend.

—Oh! jamais, jamais je ne pourrais me résoudre à donner à Laure le droit de me mépriser; j'aime mieux fuir sans rien dire, lui laisser ignorer, ainsi qu'à sir Lambton, ce que je serai devenu.

—Vous ne devez pas vous conduire ainsi, et vous ne le ferez pas; car vous vous rappelez que sir Lambton vous est attaché et que votre fuite, en l'affligeant, pourrait lui permettre de croire que vous êtes un ingrat.

Servigny concevait bien que dans la position singulière où il se trouvait placé, il n'avait d'autre parti à prendre que celui qui lui était indiqué par l'abbé Reuzet; il ne pouvait cependant se résoudre à l'adopter; il voulait bien, ainsi que nous l'avons déjà dit, renoncer à Laure, fuir loin, d'elle, s'il le fallait il voulait bien instruire sir Lambton, non pas seulement parce que quelque chose lui disait qu'il trouverait en lui un juge indulgent, mais encore, parce que l'honneur lui faisait un devoir de cette nécessité; mais c'était tout ce qu'il se sentait capable de faire, à moins d'efforts surhumains. Il le dit à l'abbé Reuzet.

—Eh bien! lui dit le prêtre, ces efforts surhumains, il faut les faire, et croyez-moi, vous en serez récompensé; on gagne toujours quelque chose à faire son devoir. Que pourriez-vous dire à votre femme, si le hasard venant à lui apprendre ce que vous lui auriez caché, elle vous reprochait de l'avoir trompée? Auriez-vous le droit de vous plaindre si, s'autorisant de votre exemple, elle vous trompait à son tour? Dites-moi, votre bonheur ne serait-il pas beaucoup plus grand si, après avoir écouté la confidence que vous allez lui faire, Laure vous tendait la main et vous disait que malgré vos malheurs, elle consent à devenir votre épouse?

—Oh! certes, car ce serait là une véritable preuve d'amour et de dévouement, que je saurais reconnaître en la rendant aussi heureuse qu'il est possible de l'être ici-bas; mais cela ne peut arriver; cette pure jeune fille ne consentira jamais à unir sa destinée à celle d'un forçat évadé.

—Les femmes sont capables, lorsqu'elles aiment, de tous les dévouements. Ne désespérez donc pas de votre destinée; Dieu, qui jusqu'à ce jour vous a si manifestement protégé, ne vous abandonnera pas tant que vous marcherez dans ses voies. Fais ce que tu dois, avienne que pourra; vous devez, mon ami, puisque vous voulez faire oublier la faute que vous avez commise, avoir sans cesse cette maxime présente à la mémoire.

—Je ferai ce que vous me dites de faire, dit Servigny après quelques instants de réflexion,

—J'étais sûr, s'écria le bon abbé Reuzet, que vous possédiez toutes les vertus d'un galant homme, mais puisque maintenant vous êtes bien décidé, je veux vous rendre moins rude que vous ne la supposez, la tâche qui vous est imposée; il est de ces aveux, je le sais, qui sont pénibles à faire, et ceux que vous devez à sir Lambton sont de cette nature; je crois que l'indulgence de cet excellent homme, vous les rendra aussi faciles que possible; je ne veux pas cependant que vous soyez le témoin de l'étonnement que nécessairement il manifestera lorsqu'il apprendra ce que, jusqu'à ce jour, il a ignoré. Voici donc quelle sera votre conduite: demain matin sir Lambton, qui me paraît passablement impatient, ne manquera pas de vous demander une réponse, vous lui répondrez que l'offre qu'il a faite comble tous vos vœux, mais que vous ne pouvez l'accepter avant qu'il ne m'ait vu et vous le prierez de venir de suite chez moi; si, comme je le présume, ce que je lui apprendrai ne le fait pas changer de résolution, je lui demanderai la permission de voir mademoiselle de Beaumont, qui, j'en suis convaincu, vous conservera son estime, si après m'avoir entendu, elle vous enlève son amour. Croyez-vous mon ami que nous puissions mieux faire? et veuillez me charger du soin d'être votre interprète.

Servigny prit la main de l'abbé Reuzet et la serra avec force entre les siennes.

—Vous êtes un digne serviteur de Dieu, lui dit-il, j'approuve d'avance ce que vous ferez, et si je dois renoncer à l'amitié de sir Lambton et à l'amour de Laure c'est près de vous, mon digne ami, que je viendrai chercher des consolations que vous ne me refuserez pas.

La conversation entre l'abbé Reuzet et Servigny se serait sans doute prolongée beaucoup plus longtemps, si le vieux Silvain, après avoir discrètement frappé à la porte du salon, n'était pas entré afin de prévenir son maître que M. le vicomte de Lussan désirait lui parler.

—Je suis forcé, dit l'abbé, de vous congédier pour recevoir ce gentilhomme, au revoir, mon cher Servigny, ayez bon espoir, je vous le répète, Dieu n'abandonne pas ceux qui marchent dans ses voies.

—Que sa volonté soit faite, répondit Servigny, acceptez ceci pour vos pauvres, ajouta-t-il en glissant un billet de banque dans la main de l'abbé Reuzet, je regrette beaucoup de ne pouvoir faire plus en ce moment, mais l'envoi que je viens de faire au procureur du roi d'Aix, pour indemniser le juif Josué de l'argent qu'involontairement je lui ai fait perdre, m'a tout à fait mis à sec, une autre fois je serai plus généreux.

—Merci, mon ami, merci pour moi, à qui vous procurez le plaisir de faire un peu de bien, et merci pour mes pauvres, dont les prières vous porteront bonheur.

—A propos, j'ai remis à votre bon Silvain une légère marque de ma reconnaissance qu'il n'a voulu accepter qu'à la condition que vous lui permettriez de la conserver.

L'abbé Reuzet donna un petit soufflet sur la joue du vieux domestique qui attendait près de la porte du salon l'ordre de faire entrer le vicomte de Lussan.

—Vous le voyez, mon ami, lui dit-il, un bienfait n'est jamais perdu, puisque vous recevez aujourd'hui la récompense des soins que vous avez donnés il y a déjà longtemps, à un pauvre blessé, gardez cet argent et faites-en bon usage... Faites entrer maintenant M. le vicomte de Lussan.

Silvain s'empressa d'obéir.

—Veuillez prendre un siége, M. le comte, dit l'abbé Reuzet, qui voulut absolument conduire Servigny jusqu'à la porte de son modeste logement, je suis à vous à l'instant même.

—Ne vous gênez pas, M. l'abbé répondit le vicomte, ne vous gênez pas, rien ne me presse.

—Que diable peut venir faire ici, se dit-il, lorsqu'il fut seul dans le salon, cet homme que j'ai vu causer ce matin avec le digne intendant de mon noble ami, le marquis de Pourrières.

II.—Deux unions.

Si nos lecteurs ne sont pas las de nous suivre, nous les prierons d'entrer avec nous dans la petite église de Guermantes, petit village du département de Seine-et-Marne, situé à quelques portées de fusil de Lagny, et remarquable seulement par les belles maisons de campagne, dont les jardins ont été, pour la plupart, dessinés par Lenôtre.

Il n'est pas encore huit heures du matin, les pâles rayons du soleil d'hiver ne sont pas encore parvenus à percer les nuages épais qui chargent l'atmosphère; le froid est vif, la neige couvre les champs d'alentour et les rameaux dépouillés des quelques vieux arbres plantés devant le portail de l'église, qui cependant est ouverte et ornée comme pour un jour de fête. Nous saurons, si nous voulons bien prendre la peine d'écouter les paroles qu'échangent entre eux les quelques paysans rassemblés devant le maître-autel, pour quelle cérémonie la petite église de Guermantes déploie à une heure aussi inusitée toutes les richesses de sa sacristie.

—En v'là une drôle d'idée, dit à sa voisine une grosse villageoise à la physionomie réjouie, qui s'est levée à la pointe du jour afin d'arriver la première à l'église, choisir pour se marier une méchante église de rien de tout, lorsque l'on pourrait sans se gêner, avoir le maître-autel de c'te église de Paris, que j'sommes allés voir avec mon homme, une église superbe, ma chère, toute dorée, avec des peintures presque aussi belles que celles du jardin Turc, et ousque ça sent bon comme tout.

—C'est une nouvelle mode, les bourgeois venions comme ça se marier dans les églises des villages, soit disant pour échapper aux opportunités, mais j' crois pas que c'est pour ça moi, c'est ben plutôt parce que ça leur zy coûte meilleur marché, c'est si cancres ces riches.

Le nez pointu, les lèvres minces et les yeux de chauve-souris de la femme qui venait de s'exprimer ainsi, annonçaient un de ces êtres malheureusement organisés dont le plus vif plaisir est celui de médire de leur prochain. Ceux de nos lecteurs qui sont assez naïfs pour croire que les villageois sont tels que les a peints ce bon capitaine de dragons, qui se nommait M. de Florian, lorsque nous leur aurons appris que ceux qui avaient choisi pour se marier la petite église du village de Guermantes avaient remis au maire du susdit village une somme assez forte pour les pauvres de la commune, croiront sans doute que les méchancetés de la femme aux yeux de chauve-souris, vont être désapprouvées par ses auditeurs: erreur! profonde erreur; elles seront au contraire accueillies par un murmure approbateur qui l'engagera à ne pas s'arrêter en aussi beau chemin; et cependant les plus médisants seront les premiers à se rendre sous le porche lorsque les jeunes mariés sortiront de l'église, afin de les saluer et d'attrapper une étrenne, c'est-à-dire une pièce de monnaie quelconque. Il est bon d'apprendre à ceux de nos lecteurs qui ne le savent pas, que des villageois, quelquefois fort à leur aise, reçoivent sans scrupule une aumône lorsqu'on veut bien la leur donner.

Ainsi que nous venons de le dire, l'auditoire de la femme aux yeux de chauve-souris était disposé à bien accueillir toutes les méchancetés qu'elle voudrait bien débiter.

—Après, continua-t-elle, charmée de la bienveillante attention que ses auditeurs voulaient bien lui accorder, vous me direz que l'on a quelquefois des raisons pour ne point vouloir se marier au vu et au su de ses pareils; par exemple, quand une demoiselle a eu des malheurs, et que le mari ne l'épouse que pour sa dot.

—A-t-elle de l'esprit cette mère Pitroux, dit un gros joufflu, le coq du village, en riant bêtement, elle sait tout ce qui se passe, que j'vous dis.

—Un peu que j'sais ben des choses, et que si j'voulions parler j'pourrions vous en apprendre de belles sur le compte de c'te belle mariée, de son épouseur et d'ce rougeau d'Anglais, qu'est soi-disant son oncle; mais je m'tais, j'n'ai pas oublié qu'à son dernier prône monsieur le curé nous a dit qu'il ne fallait pas médire de son prochain.

La vieille sorcière ne se taisait que parce qu'elle ne savait absolument rien, et que son instinct de méchante femme lui disait qu'elle en avait assez dit pour donner matière à toutes les conjectures.

—M'est avis, dit le gros joufflu, que l'Anglais n'est pas plus l'oncle de la mariée que je n'suis le neveu de M. le curé, et que c'est pour se débarrasser d'elle qu'il la repasse avec une bonne dot au jeune homme qui va l'épouser.

—Un bel homme tout d'même, répondit la femme qui avait parlé la première, et qui, comparée aux autres villageoises, était une excellente femme; et qui va épouser un beau brin de jeune fille! On peut dire d'eux tout ce qu'on voudra, ça ne les empêchera pas de faire un joli couple.

—C'est-à-dire, reprit le gros joufflu, très-vexé sans doute de ce qu'une femme se permettait de trouver bien un autre homme que lui, l'homme n'est pas déjà si bien, il est trop grand.

—Tu dis ça parce que tu es petit, mon garçon.

—On est ce qu'on est, mame Catois, ça n'empêche pas qu'on ne changerait pas de figure avec tous ces farauds de Paris, qui ne viennent dans nos villages que pour nous humilier.

—Vous me faites suer avec toutes vos médisances, s'écria la bonne madame Catois; tenez, puisqu'il faut que j'vous le dise, vous n'avez pas plus de reconnaissance que des crocodrilles. Lorsqu'il n'y avait personne au château, vous disiez tous les jours: Ah! y faudrait pour le bien du village que c'te propriété fusse habitée par des gens riches. Eh ben! il est venu des riches, et des bons, qui ont fait du bien à tous les pauvres de la commune, et qui viennent encore, à l'occasion de leur mariage, de remettre pour eux, à not' maire, une bonne grosse somme; eh ben! parce qu'ils veulent se marier ici, v'là que vous vous mettez à les déchirer ni pu ni moins que s'il vous devaient queque chose. Fi! fi, vous devriez être honteux.

Nous devons, historien fidèle, dire à nos lecteurs que la verte admonition de madame Catois fut beaucoup moins bien accueillie que les médisances de la mère Pitroux, et qu'elle eût été probablement forcée de changer de place pour se soustraire aux bourrades si l'entrée dans l'église des jeunes mariés et de leurs amis n'était venu distraire l'attention générale.

—Est-ce que je me trompais, dit la Pitroux, c'est-y pas un mariage secret, pisqu'i n'ont invité personne à la cérémonie et qui n'ont avec eux que leurs témoins, ces deux Anglais qui viennent on ne sait d'où, le père Robertin, le notaire de Lagny, et son gendre, l'huissier, qui ont l'air tout fiers de ce que le rougeaud a bien voulu les choisir pour répondre de sa nièce; et ce curé de Paris, qui doit officier à la place de not' bon pasteur, qui n'ont probablement pas trouvé assez bon pour eux.

On a sans doute déjà deviné que le mariage qui mettait ainsi en émoi toutes les mauvaises langues de Guermantes, était celui de notre héros, qui épousait la charmante Laure de Beaumont. Après la cérémonie, que le digne abbé Reuzet avait voulu célébrer lui-même, les deux jeunes époux, accompagnés de sir Lambton, devaient monter dans une chaise de poste qui les attendait à la porte de l'église, et aller passer à Florence, sous le beau ciel du grand-duché de Toscane, le restant de l'hiver avant de se fixer définitivement à Paris.

—Adieu, mes enfants, dit l'abbé Reuzet à Servigny et à Laure, au moment où ils allaient monter en voiture, adieu! vous serez heureux, car vous avez fait chacun votre devoir; mais si quelques malheurs imprévus venaient vous frapper, si Dieu voulait encore vous éprouver, priez avec confiance notre divin Rédempteur, vous puiserez dans la prière des forces pour surmonter les obstacles, et de la résignation pour supporter les maux que vous ne pourriez éviter.

Tandis que l'abbé Reuzet parlait ainsi aux deux jeunes gens qui lui prêtaient toute l'attention que méritait son noble caractère, sir Lambton, entouré d'un cercle infranchissable, vidait sa bourse entre les mains du bedeau, du sacristain, des enfants de chœur et des pauvres de la commune. Lorsqu'il n'eut plus rien à leur donner, tous ces solliciteurs s'écartèrent, et il rejoignit la voiture dans laquelle Servigny et Laure avaient déjà pris place.

—Nous nous verrons, monsieur, dit-il à l'abbé Reuzet en lui secouant la main d'une manière qui fit faire une légère grimace au bon prêtre, je ne suis pas de votre religion, mais cela, vous l'avez pu voir, ne m'empêche pas d'être un assez bon diable, et je suis prêt à reconnaître que c'est une excellente religion que celle qui est prêchée par des ministres tels que vous. Adieu, monsieur l'abbé, venez souvent à notre hôtel lorsque nous serons de retour à Paris, tout le monde y gagnera, nous d'abord et les pauvres ensuite, car à chacune de vos visites je vous remettrai de quoi continuer l'œuvre si généreusement commencée par ce brave garçon-là.

En achevant ces derniers mots, sir Lambton avait frappé sur l'épaule de Servigny qui ne put s'empêcher de rougir.

—Ah! ah! mon cher ami, ajouta sir Lambton qui remarqua l'air embarrassé et la rougeur qui couvrait le visage de notre héros, est-ce que par hasard vous êtes fâché de ce que monsieur l'abbé Reuzet m'a mis dans la confidence de vos secrets; cela ne serait pas bien, maintenant que nous sommes de la même famille, nous ne devons rien avoir de caché l'un pour l'autre.

—Un secret, dit Laure, je veux le connaître.

—Monsieur votre mari vous le fera sans doute connaître, répondit l'abbé Reuzet.

—Oui, ma fille, ajouta sir Lambton, tu le connaîtras ce secret, et tu gronderas fort ton mari de ce qu'il nous l'a caché si longtemps.

Après quelques paroles obligeantes adressées au curé de Guermantes, qui était venu rejoindre l'abbé Reuzet, sir Lambton, Laure et Servigny partirent, emportant les bénédictions des deux vénérables ecclésiastiques auxquels se joignirent les acclamations de tous ceux entre les mains desquels sir Lambton avait vidé sa bourse.

—C'est d'braves gens tout d'même, dit le gros Joufflu à la Pitroux; ils ont donné gros à nos pauvres.

—Beau mérite, répondit la vieille, que d'donner queuques écus lorsqu'on est riche comme des crésus; c'est une frime pour nous jeter de la poudre aux yeux, pour qu'on s'aperçoive pas de c'qui s'en sauvent comme ça aussitôt après leux mariage.

—Hé! dites donc la Pitroux, dit une commère en frappant sur l'épaule de la vieille aux yeux de chauve-souris, v'nez-vous à la maison commune? on dit comme ça que not'maire va faire le partage de c'qu'ont donné ces bourgeois qui veniont de se marier, et qui reviendra au moins vingt francs à chaque nécessiteux.

—V'là que j'y vas, mon enfant, dit la Pitroux, v'là que j'y vas.

Et la vieille sorcière sortit de l'église.

—Eh ben! Claude, qué tu dis d'ça, dit la Catois au paysan joufflu, crois-tu que c'est brave d'aller prendre l'argent des gens qu'on vient de déchirer?

—Eh ben! s'ils l'ont donné c'te argent, c'est que ça leur convenait; faudrait-t'y pas pour avoir le droit d'en prendre sa part, s'priver du plaisir de rire un tantinet aux dépens de tous ces riches.

O mœurs pures des champs! aimable candeur villageoise, que vous êtes donc séduisantes dans les idylles, les romans de M. de Florian, et les opéras-comiques.

Trois mois environ après le mariage de Servigny et de Laure, une cérémonie semblable rassemblait, dans l'église dorée sur tranche de Notre-Dame de Lorette, une compagnie beaucoup plus nombreuse que cette que nous venons de laisser dans la petite église du village de Guermantes. Cette compagnie habillée de velours et de soie, parfumée de patchouli et d'eau de Portugal, s'exprimait avec infiniment plus d'élégance que ceux que nous venons d'entendre parler. Faut-il en conclure qu'elle valait mieux? Nous n'en savons vraiment rien. Les villageois de Guermantes assommaient tout simplement ceux dont ils s'occupaient; les gens comme il faut, rassemblés dans l'église Notre-Dame de Lorette, pour nous servir d'une expression empruntée au joyeux curé de Meudon, «égorgillaient bien doulcettement les gens avec de gentils petits coustelets.» Nous laissons à nos lecteurs le soin de décider quelle est la meilleure de ces deux manières de tuer les gens; nous les prierons seulement de remarquer que les gens comme il faut se déchirent les uns les autres, tandis que les villageois ne calomnient que ceux que le hasard de la naissance ou la fortune a placés au-dessus d'eux, ce qui tendrait à prouver que les premiers ne médisent que pour tuer le temps; tandis que les seconds, véritables loups qui ne se mangent pas entre eux, calomnient parce qu'ils sont grossiers, envieux et méchants.

Le révérend père Lemoine, de la compagnie de Jésus, qui a écrit un petit traité[581] destiné à rendre facile aux gens du monde l'exercice de toutes les pratiques de la religion; s'il revenait ici-bas et qu'on le conduisit dans l'église Notre-Dame de Lorette, il pourrait facilement croire, en voyant un semblable temple, que les maximes de son livre sont généralement adoptées. Nous ne sommes, pour notre part, jamais entré dans une de nos vieilles basiliques sans nous sentir disposé à élever notre âme vers notre Créateur; nous ne restons pas froids dans les modestes temples de nos villages; mois lorsque nous nous trouvons à Notre-Dame de Lorette, ce qui nous arrive toutes les fois qu'Alexis Dupont veut bien quitter l'Académie royale de musique pour venir y faire entendre sa belle voix aux fidèles, nous écoutons très-volontiers le prédicateur à la mode, nous applaudissons chaleureusement l'artiste distingué qui chante si bien les hymnes sacrés; mais nous avons beau nous battre les flancs pour rallumer dans notre cœur quelques étincelles de ferveur religieuse, cela nous est impossible; c'est qu'en effet, l'église Notre-Dame de Lorette ressemble plus aux boudoirs des jolies pécheresses qui habitent le quartier dans lequel elle est située, qu'à un temple consacré au culte de celui qui est mort sur la croix pour nous sauver. Rien de mieux peint que cette jolie bonbonnière; mais rien assurément de moins grandiose, de moins mystérieux, qui parle moins au cœur et à l'imagination de la grandeur et des mérites du Créateur.

C'est sans doute pour cela que les diverses personnes que la cérémonie qu'on allait y célébrer y avait attirées, s'abordaient, se saluaient et causaient avec autant d'abandon que si elles s'étaient rencontrées dans un salon.

—Eh! bonjour donc, mon cher de Lussan, je suis vraiment charmé de vous rencontrer.

—Croyez, mon cher de Préval, que j'ai infiniment de plaisir à vous voir.

Et le vicomte serra affectueusement la main parfaitement gantée que lui tendit de Préval.

—Je veux bien vous croire, cher vicomte, permettez-moi cependant de vous faire observer que vous devenez excessivement rare.

—Que voulez-vous, je me range, j'ai envie de faire une fin, d'imiter mon ami de Pourrières; de me marier.

—Vraiment! eh mais! si vous trouviez ainsi que lui chaussure à votre pied, vous n'auriez peut-être pas tort.

—J'avais jeté les yeux sur l'aimable amie de la jolie comtesse de Neuville, et il est probable que je serais parvenu à m'en faire aimer, si son oncle n'avait pas amené avec lui, des Indes orientales, je ne sais quel aventurier qui m'a coupé l'herbe sous le pied.

—Voilà qui est fâcheux,

—Oh! je suis, je vous l'assure, parfaitement consolé; une occasion perdue peut facilement se retrouver.

—Surtout, lorsque comme vous, on possède une foule d'aimables qualités, une grande fortune et un nom illustre.

—Flatteur, vous savez bien que je ne possède de plus que vous qu'une seule chose, le nom que m'ont transmis mes aïeux.

—C'est peu de chose.

—Quel blasphème, M. de Préval; mais si vous prisez si peu la noblesse, pourquoi donc avez-vous accolé au vôtre une particule nobiliaire?

—Eh! que sais-je; pour jeter de la poudre aux yeux des sots.

—Brisons, je vous prie.

—Vous n'avez pas cru, cher vicomte, que je voulais vous offenser?

Le vicomte, visiblement contrarié, fit quelques pas dans l'église avant de répondre à Préval, qui marchait à ses côtés et qui paraissait désolé d'avoir pu déplaire à celui qu'il avait pris l'habitude de considérer comme son maître.

—Les nouveaux mariés se font bien attendre, dit timidement de Préval, pour donner un autre tour à la conversation.

Le vicomte de Lussan, touché du repentir manifesté par l'humble contenance de Préval, voulut bien lui répondre:

—C'est bon genre, dit-il, il n'y a que les rois et les porteurs d'eau qui arrivent à l'heure.

—Il paraît que monsieur le marquis de Pourrières a tout à fait oublié la jolie marquise de Roselly?

—Je n'en répondrais pas; Silvia est une de ces femmes qui ne s'oublient pas facilement, n'est-il pas vrai, monsieur de Préval?

—Je vous donne ma parole, que je n'y pense que pour me rappeler que c'est une femme très-dangereuse.

—Je vous crois. Il paraît que le gaillard qu'elle avait choisi pour se débarrasser de vous, n'y allait pas de main morte; j'ai raconté cette histoire au marquis de Pourrières, elle l'a fait beaucoup rire.

—Je suis charmé d'avoir prêté à rire à ce noble personnage; je ne souhaite pas cependant qu'il retrouve Céleste Comtois.

—Eh! pourquoi donc?

—Parce que je suis persuadé que cette femme doit être funeste à tous ceux qui se trouvent en relations avec elle.

—Vous pourriez bien avoir raison; le père Juste m'a raconté certaine histoire dont je la suppose l'héroïne!...

—Quelle est donc cette histoire?...

—Vous êtes beaucoup trop curieux, mon cher; allez, si vous désirez la connaître, prier le père Juste de vous la raconter, peut-être qu'il voudra bien vous faire ce plaisir.

Le vicomte de Lussan et de Préval, furent à ce moment abordés par un assez laid vieillard qui portait à sa boutonnière le ruban de la Légion d'honneur.

—Eh! bonjour, M. de Préval, dit-il au compagnon du vicomte de Lussan, vous allez, puisque je vous rencontre ici, me dire de qui l'on va célébrer l'union.

—Quel est ce monsieur? dit à voix basse le vicomte de Lussan à M. de Préval.

—Monsieur le chevalier Fontaine, le père nominal de la belle marquise de Roselly, lui répondit son ami.

Et comme le chevalier Fontaine attendait une réponse à la question qu'il venait de lui adresser:

—Ne savez-vous pas, continua-t-il, que monsieur le marquis de Pourrières épouse la veuve du général comte de Neuville?

—Une union bien assortie, répondit le chevalier Fontaine, les deux conjoints sont riches.

Les personnes invitées à la cérémonie, arrivaient à la suite les unes des autres, de sorte que lorsque les époux et leur amis arrivèrent à leur tour, l'église était déjà remplie. Le vieux chevalier de Saint-Louis que nous avons vu déjà chez madame de Villerbanne, donnait la main à Lucie.

La physionomie de Salvador était resplendissante d'orgueil; il adressa au vicomte de Lussan, en passant devant lui, un léger signe de tête protecteur, qui pouvait se traduire ainsi: Vous voyez, mon cher ami, que je sais surmonter tous les obstacles, et que ce que je veux je l'obtiens.

—Ouais! se dit le vicomte, est-ce que par hasard mon excellent ami oublierait déjà que c'est presque à moi qu'il doit ce qu'il obtient aujourd'hui! Il faudra voir, morbleu! il faudra voir...

Lucie n'était pas triste; et cependant une certaine appréhension pouvait se lire sur sa jolie figure. Mais, lorsqu'elle jetait ses regards sur son mari, elle croyait lire tant d'amour dans ses yeux, que les légers nuages qui couvraient son front se dissipaient aussitôt.

Nous ne rapporterons pas tous les détails de la cérémonie qui consacra devant Dieu une union déjà contractée devant les hommes. Nos lecteurs savent ce qu'est une messe de mariage; nous leur dirons seulement que, comme le marquis de Pourrières avait remis une somme assez considérable à la fabrique, l'église avait revêtu pour lui ses plus beaux atours; elle avait étalé au grand jour tous les trésors de la sacristie: les carreaux de velours à franges d'or, le poêle de satin à franges d'argent, les chandeliers les plus lourds et les mieux ciselés; elle avait paré ses chantres de leurs plus belles chapes, son suisse de son uniforme le plus resplendissant, débarbouillé ses enfants de chœur et convié le meilleur de ses organistes.

Après la cérémonie, les amis de Lucie et du marquis de Pourrières, parmi lesquels on pouvait remarquer une foule de personnages distingués, vinrent adresser leurs félicitations aux jeunes époux et les prier d'agréer les vœux qu'ils faisaient pour leur bonheur, vœux stériles, hélas! et qui ne devaient pas être exaucés.

Salvador se conformant à la mode anglaise, adoptée maintenant par presque tous les gens de bonne compagnie, avait manifesté à sa femme le désir d'aller aussitôt après son mariage, passer la belle saison dans ses terres. Lucie n'avait pas cru devoir s'opposer à ce désir qu'elle avait trouvé tout naturel; de sorte qu'il avait été convenu qu'aussitôt après la cérémonie religieuse, on partirait pour le château de Pourrières, où on passerait la lune de miel.

La cérémonie religieuse était terminée et les nouveaux époux allaient bientôt sortir de la sacristie, lorsqu'une femme d'une beauté remarquable, mais affreusement pâle et plus que pauvrement vêtue, entra dans l'église; elle se plaça au premier rang, en ayant soin de se tenir parmi les personnes qui attendaient, rangées en haie, le long des deux côtés de la nef, la sortie des nouveaux époux qu'elles voulaient voir monter en voiture. Lorsque Salvador, qui donnait la main à Lucie, passa triomphalement près d'elle; elle poussa un léger cri qui lui fit tourner la tête de son côté, de sorte que ses regards, qui brillaient d'un feu sombre, rencontrèrent les siens.

Les traits du marquis, lorsqu'il eût vu cette femme, se couvrirent d'une mortelle pâleur, et vraiment il y avait bien de quoi; elle lui apparaissait comme le spectre de Banco au Festin de Macbeth; et son trouble fut si évident que Lucie le remarqua et lui demanda ce qu'il avait? il attribua son trouble et sa pâleur à une indisposition subite causée par l'émotion et la chaleur, et que le grand air suffirait pour dissiper; et il se hâta de regagner sa voiture répondant à peine aux compliments et aux félicitations des nombreux amis qui se pressaient autour de lui; seulement, lorsque le vicomte de Lussan s'approcha à son tour, il lui dit quelques mots à voix basse.

Le vicomte de Lussan parut très-étonné, il salua la comtesse et rentra dans l'église.

Il avait à peine fait quelques pas lorsqu'il fut abordé par de Préval.

—Devinez qui je viens de rencontrer ici? lui dit son ami.

—Eh! le sais-je, répondit le vicomte.

—Eh bien! je viens de me trouver face à face avec la belle Céleste Comtois, Silvia, marquise de Roselly, comme vous voudrez l'appeler. Oh! je l'ai bien reconnue, malgré l'extrême pâleur qui couvre son visage et qui semble annoncer qu'elle vient de supporter une longue maladie, et les pauvres vêtements dont elle est couverte.

—Où est-elle? dit le vicomte, il faut que je lui parle, il le faut absolument.

—Ma foi, mon cher ami, je ne puis vous satisfaire, je me suis sauvé aussitôt que je l'ai vue. Je me suis imaginé qu'elle n'était ici que pour jouer un mauvais tour à quelqu'un comme ce quelqu'un pourrait être moi aussi bien qu'un autre, ma foi!... Je puis cependant vous assurer qu'elle est encore dans l'église.

Le vicomte de Lussan, outré de la poltronnerie de son ami de Préval, le quitta sans lui répondre, et se mit à explorer l'église en tous sens. L'église de Notre-Dame de Lorette n'est pas bien grande, et l'œil peut sans peine en embrasser toutes les parties; il n'eut donc pas beaucoup de peine à trouver celle qu'il cherchait.

—Comme je ne me souciais pas de m'exposer à rencontrer quelqu'un dans ce misérable équipage, lui dit Silvia, je suis restée dans ce coin où je savais bien que vous finiriez par me découvrir.

—Mais par quel fâcheux hasard, madame la marquise, vous trouvez-vous en un si pitoyable état, et qu'êtes-vous devenue depuis plus d'une année?

—Oh! c'est toute une histoire qu'il serait beaucoup trop long pour vous raconter ici; il vous a sans doute prié de vous occuper un peu de moi.

—Sans nul doute; ah! que n'êtes-vous venue quelques jours plus tôt...

—Je suis venue aussitôt que je l'ai pu: ainsi le marquis de Pourrières est marié?

—Il vous croyait morte, madame la marquise.

—Et il était impatient de se consoler; c'est très-bien, c'est très-bien en vérité, la femme qu'il vient d'épouser est véritablement fort jolie?

—Eh! madame, si vous aviez été là, il est probable qu'il aurait refusé Vénus en personne.

—Le croyez-vous?

—J'en suis persuadé; mais vous connaissez le vieux proverbe: les absents ont tort.

—Le proverbe dit vrai, mais les absents reviennent quelquefois et alors ils ont raison.

—Je ne vous comprends pas, mais je suis à vos ordres, venez-vous?

—Nous attendrons si vous voulez bien le permettre, quelques instants, je vois encore dans l'église beaucoup de personnes que je connais.

Le ton sec et tranchant de Silvia avait légèrement indisposé le vicomte de Lussan; cependant il lui obéit et resta près d'elle, bravant les regards des curieux qui ne pouvaient concevoir qu'un aussi élégant personnage se tint ainsi en public avec une femme si misérablement vêtue, il subissait sans s'en douter l'influence que cette singulière femme exerçait sur tous ceux qui la connaissaient, cependant il ne lui parlait pas.

—Vous ne me dites rien, M. le vicomte, dit Silvia après quelques instants d'un silence qui paraissait l'ennuyer infiniment.

—Je n'ai rien à vous dire, madame, répondit le vicomte, si ce n'est que maintenant l'église est presque déserte et que nous ferions bien de profiter de ce moment pour nous retirer.

—Partons donc, M. le vicomte, je suis prête à vous suivre.

Silvia passa son bras sous celui du vicomte qui rougit jusqu'aux yeux, mais qui n'osa la refuser. Puis il la fit monter dans son cabriolet, se plaça à côté d'elle et fouetta vigoureusement son cheval, impatient d'échapper aux regards des quelques curieux retardataires rassemblés à l'entrée de l'église.

Nous profiterons du temps que doivent passer à Florence Servigny, Laure et sir Lambton, et à Pourrières, Salvador et Lucie, à laquelle, à notre regret, il ne nous est plus permis de donner le nom de comtesse de Neuville, pour apprendre à nos lecteurs les événements qui avaient précédé les deux unions qu'ils viennent de voir se conclure.

Servigny après avoir quitté l'abbé Reuzet, rentra à l'hôtel de sir Lambton beaucoup plus calme qu'il ne l'était lorsqu'il en était sorti, la résolution qu'il venait de prendre avait mis fin à la cruelle perplexité à laquelle il était en proie, et comme, ainsi qu'il a été facile de s'en apercevoir par le récit des événements qui précèdent, il était doué d'une force de caractère remarquable, il en attendait le résultat avec calme, bien déterminé du reste à l'accepter quel qu'il fût.

Le lendemain matin après le déjeuner, sir Lambton, ainsi qu'il s'y attendait, le pria de le suivre dans son cabinet, et lorsqu'ils y furent seuls, il lui demanda une réponse à la proposition qu'il lui avait faite la veille.

—Vous avez dû penser, mon généreux protecteur, lui répondit Servigny, après s'être recueilli quelques instants, que si je n'avais pas accepté de suite, et avec le plus vif empressement, une proposition aussi honorable que celle que vous avez bien voulu me faire, mon hésitation était provoquée par de bien puissants motifs; car je n'ai pas cherché à vous dissimuler que j'aimais votre nièce de toutes les puissances de mon âme, et je crois vous avoir donné assez de preuves de l'attachement que je vous ai voué, pour que vous ne puissiez douter du prix infini que je dois mettre à votre alliance.

—Mais ces motifs, mon cher Féval, vous devez, si vous avez en moi quelque confiance, me les faire connaître.

—Je le sais, sir Lambton, mais j'ai pensé que vous voudriez bien m'épargner la triste nécessité de vous faire des aveux qui vont peut-être me faire perdre, sinon votre amitié, du moins votre estime. Un vénérable ecclésiastique attaché à l'église Saint-Roch, M. l'abbé Reuzet, connaît tous les secrets de ma vie, allez le trouver, mon digne protecteur, il vous dira tout ce que je regrette de ne pas avoir la force de vous dire moi-même, et si, ce que je n'ose espérer, après l'avoir écouté vous daignez seulement me conserver auprès de vous, je m'estimerai encore trop heureux.

—Je vais aller voir cet ecclésiastique, répondit sir Lambton, que l'air profondément ému de Servigny avait touché autant qu'il est possible de l'être, je ne sais ce qu'il va m'apprendre, peut-être attachez-vous beaucoup trop d'importance à un événement en réalité insignifiant. Le secret qu'il va me confier est-il donc de nature à empêcher la réalisation d'un projet auquel j'attache un prix infini? quoi qu'il en soit, mon cher Féval, soyez persuadé que je n'oublierai jamais les services importants que vous m'avez rendus.

—Je le sais, sir Lambton, je le sais, dit Servigny, mais allez de suite trouver l'abbé Reuzet. Je suis maintenant impatient de vous savoir instruit de tout ce qui me regarde.

Sir Lambton serra la main de Servigny sans lui répondre, et sortit à pied pour se rendre chez l'abbé Reuzet, dont notre héros lui avait indiqué la demeure.

L'abbé Reuzet, ainsi qu'il l'avait promis la veille à Servigny, attendait la visite du gentilhomme Anglais, qui fut introduit de suite près de lui.

Sir Lambton remarqua d'abord l'extrême simplicité et la grande propreté de l'ameublement du logement occupé par l'abbé Reuzet; cela le prévint en sa faveur et le disposa à l'écouter favorablement. Il se dit, que si ce prêtre qui possédait, il le savait, une fortune raisonnable à laquelle il pouvait joindre les émoluments attribués à ses fonctions et le produit de plusieurs ouvrages remarquables dont il était l'auteur, savait se contenter d'un intérieur aussi modeste; c'est qu'il trouvait plus de plaisir à répandre des bienfaits sur ceux de ses semblables qui, lorsqu'ils souffraient, venaient s'adresser à lui, qu'à s'entourer des mille recherches du luxe et du confortable.

L'abbé Reuzet congédia Silvain qui avait introduit sir Lambton dans son cabinet, et après avoir fait accepter un siége au bon gentilhomme il lui parla ainsi:

—Je sais, monsieur, quel est le motif qui vous amène près de moi; vous désirez connaître les raisons qui ont fait, en quelque sorte, refuser par M. Paul Féval, une offre qui l'eût comblé de joie, s'il lui eût été permis de l'accepter. Ces motifs, monsieur, sont de telle nature, que ce jeune homme, plutôt que de vous les faire connaître, voulait vous fuir; et cependant je dois me hâter d'ajouter, pour ne pas vous laisser plus longtemps sous le coup d'une impression fâcheuse, que dans mon âme et conscience, mon ami, je suis fier de pouvoir donner ce titre à M. Paul Féval, est en réalité plus malheureux que coupable.

—Continuez, M. l'abbé, continuez, je vous en prie, s'écria sir Lambton. Je suis plus heureux que vous ne pouvez vous l'imaginer, de vous entendre parler ainsi. Je ne suis pas, ainsi que vous, revêtu d'un caractère qui m'oblige à l'indulgence; mais je crois que votre cœur et le mien sont dignes de se comprendre!...

Et sir Lambton, avec une franchise toute britannique, saisit la main de l'abbé Reuzet qu'il serra avec force dans la sienne.

—La personne dont nous nous entretenons, continua l'abbé, ne se nomme pas Féval, son véritable nom est celui de Servigny; mais elle pouvait, sans nuire à personne, prendre celui sous lequel vous l'avez connu jusqu'à ce jour, car ce nom de Féval, est celui de sa mère qui est morte depuis longtemps.

Le nom de Servigny, sir Lambton, a été flétri devant les hommes; mais je ne crains pas de le dire, il a, depuis longtemps, reconquis devant Dieu sa pureté primitive!...

L'abbé Reuzet, après s'être recueilli quelques instants, raconta à sir Lambton, tous les événements de la vie de Servigny, que nos lecteurs connaissent déjà.

Lorsqu'il eût achevé, sir Lambton, qui l'avait écouté avec la plus sérieuse attention et sans l'interrompre une seule fois, lui serra de nouveau la main, et lui dit d'une voix émue:

—Si les faits sont tels que vous venez de me les raconter, et je n'en doute pas, puisque vous en êtes le garant, Servigny est véritablement plus malheureux que coupable. Il a cependant, un tort grave à mes yeux, celui de ne pas m'avoir accordé une confiance dont j'étais digne; mais je lui pardonne bien volontiers, et ce que vous venez de m'apprendre ne change rien à mes projets.

—C'est bien! monsieur! c'est bien, répondit l'abbé au bon gentilhomme, je n'en attendais pas moins de votre noble caractère; mais je dois, autant pour remplir complétement la mission dont je suis chargé que pour m'acquitter des devoirs que mon caractère m'impose, vous faire quelques observations que vous voudrez bien, je l'espère, accueillir avec indulgence.

—Parlez, M. l'abbé, parlez, je suis prêt à vous écouter.

—Vous ne devez pas vous dissimuler, sir Lambton, la position de Servigny; il n'est, après tout, qu'un évadé du bagne de Toulon, que l'événement le plus insignifiant en apparence peut trahir, dont la destinée peut être brisée au premier moment. Irez-vous associer l'existence de votre nièce à une existence aussi précaire? Et si telle est, en effet, votre intention, ne croyez-vous pas qu'il est de votre devoir de lui apprendre les événements de la vie passée de celui que vous lui destinez pour époux:

Sir Lambton, après avoir réfléchi quelques instants, répondit ainsi?...

—J'apprécie, M. l'abbé, le motif qui vous engage à me faire ces observations, auxquelles je vais tâcher de vous répondre: Servigny n'a été conduit au bagne que par suite d'un événement unique dans sa vie; il est entré sans antécédents, et du reste, il est resté peu de temps; il n'est donc pas connu des gens dont le métier est de chercher ceux qui se trouvent dans une position semblable à la sienne; vous me direz qu'il peut être reconnu par quelques-uns de ses compagnons d'infortune; mais il n'est pas probable qu'il en rencontre dans le monde où nous allons vivre. Je pourrais facilement, grâce aux nombreuses influences que je puis faire agir en sa faveur obtenir sa grâce s'il survenait quelque fâcheuse aventure; mais jusque là, je crois que nous ferons bien de rester dans la position où nous sommes, n'êtes-vous pas de mon avis?

—Sans doute; si vos intentions sont toujours les mêmes; il faut mieux éviter de fournir au monde, qui n'est pas comme vous exempt de préjugés, l'occasion de juger des faits, que bien certainement, il n'apprécierait pas à leur juste valeur.

—Je crois, comme vous, que ma nièce doit savoir tout ce qui regarde celui qui doit être son époux; c'est vous, M. l'abbé, que je charge de l'instruire. Dites-lui que je verrais avec plaisir son union avec Servigny, parce que je suis convaincu que ce jeune homme est très-capable de la rendre heureuse; mais que cependant je la laisse entièrement libre de ses volontés.

—Je verrai, aujourd'hui même, mademoiselle de Beaumont, dit l'abbé Reuzet; et maintenant, monsieur, que vous savez à peu près tout ce qui concerne mon ami, je ne crains pas de vous le dire, je souhaite bien vivement que votre nièce ne s'oppose pas à l'union que vous projetez; union qui, je l'espère, sera aussi heureuse que possible.

—Oui, monsieur l'abbé, cette union sera heureuse; c'est parce que j'en suis persuadé, que je désire qu'elle s'accomplisse.

La conversation, entre l'abbé Reuzet et sir Lambton, se prolongea longtemps encore. Ce dernier écoutait avec intérêt tout ce que lui disait le digne prêtre, qui de son côté, éprouvait un vif plaisir à prouver par des faits, que celui auquel il avait tendu la main au moment où il était abandonné de tout le monde, s'était montré digne de ses bienfaits, et que ce n'était que grâce à ses vertus et à son courage, qu'il était parvenu à reconquérir sa place dans la société.

—Oui, sir Lambton, disait-il au bon gentilhomme; oui, Servigny ou plutôt Paul Féval, car nous conserverons, si vous le voulez bien, ce nom à notre ami, est tout à fait digne de ce que vous voulez faire pour lui, et pour vous en donner une preuve nouvelle, je vais vous apprendre un secret que sa modestie, sans doute, vous a toujours caché. Vous avez, depuis qu'il est attaché à votre personne, généreusement rémunéré les services qu'il a pu vous rendre. Eh bien! savez-vous à quoi il a employé la plus grande partie des magnifiques appointements que vous lui accordez?

Sir Lambton ayant fait un signe négatif, l'abbé Reuzet ouvrit un des tiroirs du bureau devant lequel il était placé pour y prendre un paquet de lettres, il en tira quelques-unes qu'il remit à sir Lambton.

Ce ne fut pas sans éprouver une bien vive émotion, que le bon gentilhomme en acheva la lecture.

—Bon jeune homme, dit-il; et quelquefois je me suis demandé, ne le voyant prendre part à aucune de ces spéculations qui se présentent si souvent dans les contrées que nous habitons, et grâces auxquelles tant de gens parviennent à s'enrichir en peu de temps, ce qu'il pouvait faire de son argent.

—Oui, sir Lambton, voilà ce que faisait, ce que fait encore votre protégé. «Quels que soient les motifs qui puissent me servir d'excuse, me disait-il dans la première des lettres que vous venez de lire, je ne puis accuser les hommes de m'avoir injustement condamné, je dois donc, autant pour être à même de leur prouver, le cas échéant, que je ne suis pas tout à fait indigne d'indulgence, que pour remercier Dieu de la bienveillante protection qu'il a bien voulu m'accorder, consacrer à de bonnes œuvres, la plus grande partie de ce que je possède. Qui sait ce que je serais devenu, à quelles fâcheuses extrémités le désespoir et la misère m'auraient poussé, si vous ne m'aviez tendu une main secourable, fourni les moyens de passer dans l'Inde et si, plus tard, je n'avais pas rencontré le généreux sir Lambton! Employez-donc, mon digne ami, la somme que je vous envoie et toutes celles que par la suite j'espère pouvoir vous faire parvenir, à secourir des infortunes analogues à la mienne; ce que vous avez fait pour moi, m'est un sûr garant que vous comprendrez mes intentions, que je n'ai pas besoin de vous expliquer davantage.»

—Je me suis, je le crois, continua l'abbé Reuzet, dignement acquitté de la mission dont mon ami a bien voulu me charger. Je n'ai pas toujours attendu pour le servir, que les infortunés, qu'il voulait secourir, s'adressassent à moi; souvent je les ai cherchés, et aujourd'hui s'il ne possède par les biens de ce monde, il est riche de ses bonnes actions dont, quoi qu'il arrive, Dieu lui tiendra compte. Grâce à lui, des infortunés que la misère avait poussés au désespoir, se sont arrêtés sur la route qui les conduisait à leur perte; des larmes amères, que l'injustice ou l'erreur des hommes faisaient couler, ont été séchées. Ah! sir Lambton, malgré les observations que je vous faisais il n'y a qu'un instant, vous n'avez pas cru devoir renoncer à vos projets; c'est Dieu, sans doute, qui, touché des prières qui lui sont journellement adressées par tant d'infortunés, en faveur d'un bienfaiteur inconnu, vous a affermi dans votre résolution.

—Je veux, monsieur l'abbé Reuzet, m'associer aux bonnes œuvres de notre ami; c'est vous dire qu'il sera toujours de ma famille.

Sir Lambton se leva; et après avoir recommandé à l'abbé Reuzet de voir sa nièce ce jour même, ainsi du reste que cela avait été convenu, il prit congé du digne prêtre qu'il considérait déjà comme un ami, bien qu'il ne le connût que depuis quelques instants; mais avant de le quitter, il remarqua Silvain qui marchait devant lui afin de lui ouvrir la porte. «C'est sans doute, dit-il à l'abbé Reuzet, le bon serviteur dont vous venez de me parler, et auquel notre ami Féval a fait une si furieuse peur lorsqu'il se présenta chez vous en si pitoyable état.» L'abbé ayant fait un signe affirmatif: «Permettez-moi, ajouta-t-il, de lui offrir une gratification que sans doute il voudra bien accepter.» Et, sans attendre une réponse, sir Lambton glissa, dans la main du bon domestique, plusieurs pièces d'or en lui disant d'aller boire à sa santé.

L'abbé Reuzet, fidèle à la promesse qu'il avait faite à sir Lambton, se présenta, dans l'après-dînée de ce même jour, à l'hôtel du riche gentilhomme Anglais, et fit demander mademoiselle Laure de Beaumont, qu'il voulait, disait-il, entretenir en particulier. La jeune fille était seule avec son oncle lorsqu'on lui annonça cette visite.

—Je ne connais pas cet ecclésiastique, lui dit-elle, et je ne sais si je dois?...

—Je crois que tu peux recevoir ce digne prêtre, lui répondit sir Lambton; je vais, du reste, vous laisser le champ libre, j'ai quelques lettres à écrire. Si après l'entretien que tu vas avoir avec monsieur l'abbé Reuzet, tu veux me parler, tu me trouveras dans mon cabinet.

Sir Lambton quitta le salon et quelques minutes après l'abbé y entra.

Nous ne rapporterons pas l'entretien de Laure de Beaumont et de l'abbé Reuzet, qui fut à peu près semblable à celui qui avait eu lieu quelques heures auparavant chez le digne serviteur de Dieu dont nos lecteurs doivent apprécier le noble caractère.

L'abbé Reuzet raconta à la jeune fille tout ce qu'il avait raconté à sir Lambton, il lui cacha cependant le motif qui avait fait commettre à Servigny la faute si sévèrement punie, il crut qu'il était au moins inutile d'apprendre à cette jeune fille que le cœur de celui qui peut-être serait son époux, avait jadis battu pour une autre femme; personne, nous le croyons, ne songera à blâmer le bon abbé de cette petite restriction qu'il ne se permettait du reste que dans une excellente intention, et parce qu'il savait, quelque peu expert qu'il fût en ces matières, que les femmes, lorsqu'elles aiment, sont jalouses, même du passé de celui auquel elles ont donné leur cœur.

—Monsieur l'abbé, dit Laure lorsque le prêtre eut achevé la confidence qu'il était venu lui faire, je dois rapporter à mon oncle tout ce que vous venez de me dire.

Et sans attendre une réponse, elle sortit du salon pour aller retrouver sir Lambton, qui, ainsi qu'il le lui avait promis, l'attendait dans son cabinet.

Elle se jeta dans les bras de son oncle, et ses larmes, qu'elle avait contenues à grand'peine tant qu'avait duré le récit qu'elle venait d'entendre, se frayèrent un passage et coulèrent avec abondance.

—Calme-toi, lui dit sir Lambton, calme-toi chère enfant, je ne veux pas, sois en convaincue, te contraindre à épouser mon protégé.

L'abbé Reuzet, afin de laisser à la jeune fille son libre arbitre, ne lui avait pas dit que la démarche qu'il faisait près d'elle était autorisée par sir Lambton.

Laure laissa tomber sur son oncle des regards étonnés, et un sourire semblable à ces rayons de soleil qui brillent quelquefois au milieu de l'orage, vint éclairer sa physionomie.

—Mais mon oncle, répondit-elle, je ne pleurais que parce que je croyais qu'après ce que je venais d'apprendre, mon mariage avec monsieur Paul Féval était devenu impossible.

—Dieu soit loué, il n'en est rien, s'écria sir Lambton qui embrassa sa nièce avec effusion, Servigny, malgré les malheurs de sa vie, est digne de moi, digne de toi; tu l'épouseras puisque tu ne crains pas d'associer ta vie à la sienne, et si Dieu est juste, nous serons tous heureux, car nous aurons tous fait notre devoir. Essuie tes yeux maintenant, et allons retrouver au salon le bon abbé Reuzet que tu as, je crois, quitté bien brusquement.

Tandis que Laure était dans le cabinet de son oncle, Servigny, absent depuis le matin, était entré dans le salon; en y trouvant son ami, il avait de suite deviné qu'en ce moment on s'occupait de sa destinée. L'air soucieux du bon abbé, quelque peu étonné de la brusque disparition de Laure, ne lui présageait rien de bon.

—Eh bien? dit-il à son ami.

—Ils savent tout, répondit l'abbé Reuzet, sir Lambton a accueilli, aussi bien qu'il était possible de l'espérer, la confidence que je lui ai faite...

—Et Laure, s'écria Servigny, vous ne me parlez pas de Laure?...

—Mon ami, rassemblez tout votre courage, je crois, sans cependant en être sûr, que vous allez en avoir besoin.

Une affreuse pâleur couvrit tout à coup le visage de Servigny, cependant il répondit d'une voix calme:

—Cela devait être, elle devait me repousser. Oh! je souhaite que celui qui sera son époux la rende aussi heureuse que j'aurais pu le faire.

L'entrée dans le salon de sir Lambton et de sa nièce, l'empêcha d'en dire davantage; le gentilhomme alla vers lui et lui prit la main.

—Je sais tout, lui dit-il..... Servigny, embrassez votre femme, ma nièce veut bien vous accorder sa main.

Servigny croyait rêver, il fallut, pour qu'il se déterminât à embrasser les joues fraîches et rosées de celle qu'il aimait, que sir Lambton le poussât vers elle.

Il voulut ensuite se jeter aux genoux de son généreux protecteur et de la jeune fille, qu'à partir de ce moment il pouvait considérer comme sa fiancée; mais sir Lambton ne lui en laissa pas le temps:

—Sur mon cœur! sur mon cœur, lui dit-il.

Et comme Servigny ouvrait la bouche pour lui témoigner sa reconnaissance:

—Le passé est un songe que nous devons tous oublier, continua-t-il, et le parti le plus sage que nous puissions prendre pour qu'il en soit ainsi, c'est de ne jamais en parler, entendez-vous, monsieur Paul Féval?

Sir Lambton, ainsi du reste que l'on a pu s'en apercevoir, aimait assez que ses projets fussent exécutés aussitôt que conçus; aussi dès le lendemain du jour où se passèrent les événements que nous venons de rapporter, il fallut que Servigny s'occupât de se procurer toutes les pièces sans lesquelles il ne pouvait se marier, ce qui ne lui fut pas très-difficile, malgré l'extrême réserve qu'en raison de sa position il était forcé de s'imposer.

Des renseignements pris préalablement à Lagny par un homme adroit, et sur la fidélité duquel il était permis de compter, lui ayant appris que le bruit de sa condamnation, qui du reste n'avait pas eu de retentissement, malgré les circonstances assez singulières qui l'avaient accompagnée, n'était pas venu jusqu'à sa ville natale; il prit son courage à deux mains et se transporta à Lagny, et après qu'il se fut fait reconnaître, il obtint sans difficulté toutes les pièces qui lui étaient nécessaires, c'est-à-dire son acte de naissance, ceux de ses père et mère, etc., etc.

Dès que Servigny se fut procuré ces diverses pièces, sir Lambton, Servigny et Laure allèrent à....., où ils devaient rester jusqu'à la conclusion du mariage.

Sir Lambton avait voulu que le mariage se fît à la campagne, afin d'éviter les commentaires de la société parisienne, promptement, secrètement, sans prévenir personne, et ce n'avait été qu'à force d'instances que Laure avait obtenu la permission de prévenir son amie, qui lui répondit qu'elle faisait les vœux les plus ardents pour son bonheur, et qu'elle espérait, de son côté, lui apprendre sous peu de temps une nouvelle qui l'étonnerait beaucoup.

Laure se doutait bien de ce que serait la nouvelle que son amie comptait lui apprendre plus tard; elle avait plusieurs fois rencontré chez elle le marquis de Pourrières, et déjà l'on disait dans le monde que la comtesse de Neuville attendait avec une certaine impatience la fin de l'année consacrée. Pressée qu'elle était de serrer de nouveau les liens de l'hyménée, cela du reste n'étonnait personne, on trouvait tout naturel que Lucie, mariée fort jeune à un homme beaucoup plus âgé qu'elle, et auquel elle n'avait pu par conséquent accorder qu'une affection en quelque sorte filiale, épousât, puisque le sort avait voulu qu'elle redevînt libre, un homme qu'elle pourrait aimer d'amour, et qui, du reste, paraissait à tout le monde tout à fait digne de la posséder.

Laure était la seule qui ne partageât pas l'avis de tout le monde; elle n'avait pu vaincre l'antipathie que lui inspirait le marquis de Pourrières; c'était en vain qu'elle se disait que cet homme, très-joli cavalier du reste, possédait, en réalité, toutes les qualités qui pouvaient assurer le bonheur de la femme qui le choisissait pour époux; elle ne voyait pas, sans éprouver un vif sentiment de peine, son amie déterminée à lui accorder sa main; elle était gênée, contrainte, lorsqu'elle se trouvait près de lui, aussi n'allait-elle chez Lucie que beaucoup moins souvent qu'elle ne l'aurait fait si elle n'avait pas eu la crainte de l'y rencontrer.