Aucuns événements qui méritent la peine d'être rapportés ne précédèrent le mariage de Laure et de Servigny, qui, ainsi que nous l'avons vu, fut célébré à....., et consacré par le bon abbé Reuzet, qui avait voulu donner aux jeunes époux cette preuve de la vive amitié qu'il leur portait. Personne n'avait été invité à assister à la cérémonie religieuse, on s'était borné à envoyer la veille des lettres de faire part.
Trois mois plus tard, celui de Lucie de Neuville et du marquis de Pourrières fut, ainsi que nous le savons déjà, célébré avec pompe à l'église Notre-Dame de Lorette. Toute l'élite de la société parisienne avait été conviée à cette cérémonie. Lucie, qui regrettait beaucoup que son amie, en ce moment à Florence, ne fût pas près d'elle à cet instant solennel, fut conduite à l'autel par le vieux chevalier de Saint-Louis, que nous avons rencontré chez la marquise de Villerbanne; ce digne homme, qui pendant l'émigration avait été l'ami intime du vieux marquis de Pourrières, voyait avec plaisir son fils épouser une femme à laquelle, parce qu'il savait apprécier les brillantes qualités de son cœur et de son esprit, il avait voué une affection vraiment paternelle.
—Où me conduisez-vous, dit Silvia lorsque le cheval eut fait quelques pas.
—Oh! parbleu, chez moi, répondit le vicomte de Lussan, où vous resterez jusqu'à ce que je vous aie trouvé un logement convenable.
Silvia ne répondit pas de suite, ce ne fut qu'après avoir réfléchi quelques instants, qu'elle dit au vicomte qu'elle préférait être menée dans un hôtel garni.
—Mais vous ne pouvez vous présenter nulle part faite comme vous l'êtes en ce moment, s'écria de Lussan.
—Je le sais bien, dit Silvia, mais il y a moyen de s'arranger; vous allez d'abord me conduire dans un hôtel garni modeste, où vous arrêterez et payerez pour moi une petite chambre, un cabinet même, cela sera plus conforme à l'état présent de ma toilette, vous irez ensuite m'acheter tout ce qui m'est nécessaire et lorsque je serai convenablement vêtue, vous me conduirez soit à l'hôtel de Londres, soit à celui des Princes, où je resterai jusqu'à ce que ma maison soit remontée.
Le vicomte de Lussan se conforma aux désirs de Silvia; et comme à Paris il est facile de se procurer tout ce qu'on désire lorsque l'on ne ménage pas l'argent, quelques jours après, la marquise de Roselly, complétement équipée, était installée dans un des plus luxueux appartements de l'hôtel des Princes et recevait les hommages des princes russes, des lords anglais et des barons allemands, locataires ordinaires de cet hôtel.
Le lendemain matin, le vicomte de Lussan vint rendre visite à la marquise de Roselly, Silvia pria l'ami de Salvador de déjeuner avec elle, mais elle eut l'air de ne pas comprendre les questions détournées du vicomte de Lussan qui, nous devons le dire, aurait été bien aise de savoir ce qui lui était arrivé depuis sa disparition et qui cependant fut forcé de se retirer aussi ignorant qu'il l'était lorsqu'il était venu.
Quelques lignes nous suffiront pour apprendre à nos lecteurs ce qui était arrivé à Silvia du moment où elle fut frappée par Beppo sur le pont au Change, jusqu'à celui où nous sommes arrivés.
La blessure qui lui avait été faite, était excessivement grave, et après l'avoir examinée, les médecins entre les mains desquels elle fut d'abord remise, déclarèrent qu'elle était mortelle et que rien ne pouvait la sauver; mais le docteur Mathéo chef du service dans lequel elle avait été placée, et qui l'examina à son tour le lendemain matin, ne fut pas de cet avis, et ne craignit pas d'assurer qu'il était encore possible de la guérir; il prescrivit en conséquence tout ce que suivant lui il y avait à faire, et comme tous ceux qui étaient placés sous ses ordres respectaient autant sa science que son caractère, ses prescriptions furent si ponctuellement exécutées, qu'au bout de quelques jours l'état de la malade s'était sensiblement amélioré et qu'enfin il fut notoire pour tout le monde qu'elle ne perdrait pas la vie.
Mais si Silvia ne devait pas perdre la vie, elle était menacée de conserver jusqu'à la fin de ses jours une infirmité qui devait la lui rendre bien cruelle. La frayeur qu'elle avait éprouvée au moment où elle avait rencontré Beppo, les souffrances qu'elle venait de supporter, la cruelle incertitude dans laquelle elle se trouvait plongée, toutes ces causes réunies avaient si fortement agi sur son système nerveux, tellement ébranlé son organisme qu'elle avait perdu l'usage de la parole.
De semblables phénomènes, quelque extraordinaires qu'ils puissent paraître, sont beaucoup moins rares qu'on ne le pense généralement dans des cas pareils, et malheureusement la science est encore forcée de se borner à les constater, impuissante qu'elle est à y apporter quelque remède; on a seulement remarqué que des causes ayant quelque analogie avec celles qui les avaient fait naître, pouvaient les faire disparaître.
Silvia avait donc perdu l'usage de la parole, et les médecins qu'elle ne pouvait interroger que par signes, et que sa merveilleuse beauté intéressait vivement, ne pouvaient que l'engager à se résigner.
Elle avait été pendant près de trois mois entre la vie et la mort, dans un état complet de prostration, en un mot tout à fait hors d'état de répondre aux nombreuses questions qu'on lui avait adressées. Voyant qu'il était impossible de lui arracher des renseignements de nature à mettre sur les traces de son assassin, qui, jusqu'à ce moment avait su échapper à toutes les recherches; la police, forcée d'obéir à la médecine, avait consenti d'abord à la laisser en repos; mais lorsqu'elle fut convalescente, elle revint s'installer à son chevet et recommença ses interrogations.
La médecine avait prévenu la police que celle qu'elle voulait interroger était muette; mais cela ne découragea pas la noble dame, qui demanda à Silvia si elle savait écrire.
Celle-ci qui s'était tracé une règle de conduite dont elle ne voulait pas se départir, répondit par signes qu'elle ne comprenait pas.
—Vous ne comprenez pas le français? lui dit l'espèce de magistrat chargé de l'interroger, de quel pays êtes-vous?
Silvia regarda celui qui parlait ainsi, puis elle lui tourna le dos.
Elle regretta beaucoup en ce moment de ne pouvoir dire à ce brave homme qu'elle le priait de faire venir un interprète, attendu qu'elle était muette et qu'elle ne comprenait que l'italien, ce que probablement il aurait fait sans y entendre malice.
L'irrévérence de Silvia le choqua, bien qu'il ne sût à quoi l'attribuer. Cependant après s'être gratté le front pendant quelques minutes, il se dit que c'était peut-être parce qu'elle ne comprenait point le français qu'elle ne lui répondait pas, et comme il était le plus fort polyglotte de la rue de Jérusalem, il lui adressa la parole en allemand.
Silvia ne fit pas le plus léger mouvement.
En anglais.
En espagnol.
En patois flamand.
Le pauvre homme était au bout de son rouleau, il se rappela heureusement quelques mots italiens, qu'il se hâta de prononcer.
Silvia se retourna et lui fit entendre par signes qu'elle comprenait parfaitement.
—Elle parle italien! s'écria le brave homme enthousiasmé, elle parle italien! J'étais bien sûr que nous finirions par nous comprendre, continua-t-il en s'adressant à ceux qui entouraient le lit de la malade.
—Vous voulez dire, lui fit observer un de ses estafiers, qu'elle comprend l'italien? Vous n'avez sans doute pas oublié qu'elle est muette?
—C'est vrai, elle est muette, je l'avais oublié. Mais c'est égal, il y a encore moyen de s'entendre. Savez-vous écrire? dit-il à Silvia.
La malade fit un signe négatif.
—Elle ne sait pas écrire; c'est désagréable. Connaissez-vous l'homme qui vous a frappé?
Nouveau signe négatif.
—Ah!...
—Si signora Italiana?
Signe affirmatif.
—Di Roma?
Signe négatif.
—Di Firenze?
Signe négatif.
—Di Livorno?
Signe affirmatif.
—Savez-vous lire?
Signe négatif.
—Elle ne sait ni lire ni écrire, et elle est muette! s'écrie le magistrat d'un air à la fois désespéré et découragé, nous ne pourrons jamais savoir ni son nom, ni ce qu'elle était venue faire en France, ni pourquoi elle était vêtue d'un costume d'homme... C'est à en perdre la tête!
Le magistrat aurait peut-être prolongé plus longtemps cet interrogatoire qui ne lui apprenait rien de ce qu'il voulait savoir; mais le médecin lui ayant fait observer que la malade paraissait très-fatiguée, il voulut bien se retirer.
Des scènes à peu près semblables à celle que nous venons de rapporter se renouvelèrent à divers intervalles. Silvia continua d'affirmer qu'elle était de Livourne, qu'elle ne connaissait pas l'homme qui l'avait frappée. Ce furent du reste les seules choses qu'il fut possible de lui arracher à toutes les demandes conjecturales qu'on lui adressait sur les causes de son voyage en France et de son déguisement en homme; elle se bornait à répondre par des signes négatifs, qui désespéraient ses interrogateurs.
Les motifs qui la faisaient agir ne sont pas difficiles à deviner.
Elle aurait bien voulu pouvoir se venger de Beppo; mais pouvait-elle sans se compromettre elle-même, dénoncer l'ex-pêcheur? Ne devait-elle pas craindre que cet homme, dont elle venait d'être mise à même d'apprécier la sauvage énergie, une fois arrêté, ne cherchât à l'entraîner avec lui dans l'abîme? ce qui lui serait facile, s'il se déterminait à raconter aux magistrats ce qu'il savait de sa vie, et puis une fois que dame justice, excessivement curieuse de sa nature, aurait mis le nez dans ses affaires, il était presque certain qu'elle découvrirait une foule de choses qu'elle voulait absolument laisser ignorer; ainsi, on pouvait savoir que la noble marquise de Roselly, ex-première chanteuse du grand théâtre de Marseille, n'était autre que Désirée-Céleste Comtois, élevée sous un faux nom, à l'institution de la Légion d'honneur; alors il faudrait dire adieu (et c'était le moindre des malheurs qu'elle devait craindre), à la position qu'elle avait occupée dans le monde et qu'elle espérait bien reconquérir. On pouvait savoir qu'elle avait beaucoup connu à Marseille le juif Josué, si misérablement assassiné à Paris, et de conjectures en conjectures, d'investigations en investigations, découvrir que c'était en sortant de chez elle qu'il avait été assassiné; et de cette découverte, à celle de la vérité, il n'y avait pas loin; tandis qu'avec le système qu'elle avait adopté, elle n'avait absolument rien à craindre. Lorsque après l'avoir bien interrogée, on serait enfin convaincu qu'il était impossible de percer le voile dont le hasard et non sa volonté paraissait vouloir envelopper sa destinée, comme en définitive on n'avait rien à lui reprocher, comme on ne pouvait lui faire un crime du coup de poignard qu'elle avait reçu, il était probable qu'on la laisserait libre de porter ses pas où elle le désirerait. Il ne s'agissait donc que de prendre patience, et Silvia était une de ces créatures qui, bien persuadées que le temps est un grand maître, savent se dire à propos: que tout vient à point à qui sait attendre et qui agissent en conséquence.
Ce que nous venons de dire, nous dispense d'expliquer à nos lecteurs les raisons à peu près semblables qui l'empêchèrent d'écrire à Salvador ce qui lui était arrivé.
Lorsque Silvia fut tout à fait rétablie, l'autorité, qui n'avait pas encore perdu l'espoir d'en obtenir quelques curieuses révélations, la fit enlever de l'hospice où elle avait été consignée et transporter dans une prison. Comme elle avait compris que le meilleur moyen, d'intéresser à elle ceux de qui dépendait son sort, était de se soumettre sans murmurer à toutes leurs volontés; elle se borna, lorsqu'on lui annonça cette nouvelle, à croiser ses mains sur sa poitrine et à lever les yeux vers le ciel, en signe de résignation.
Pendant près de cinq mois, qu'elle passa en prison avant d'être rendue à la liberté, elle ne se démentit pas un seul instant; elle travaillait avec ardeur et sa douceur était inaltérable. Enfin, elle manœuvra si bien, qu'elle intéressa l'aumônier de la prison, qui fit d'actives démarches afin de lui faire rendre la liberté.
Ces démarches allaient être couronnées de succès et Silvia attendait chaque jour l'ordre de sa mise en liberté, lorsqu'il lui arriva un événement heureux pour elle, bien qu'il prolongeât sa captivité de quelques jours et qu'il mit ses jours en danger.
Elle était à la fois si belle et si douce; il y avait tant de distinction dans ses manières, que le directeur de la prison n'avait pas voulu qu'elle fût confondue avec les autres prisonnières. A cet effet, il lui avait assigné une cellule isolée qui faisait partie d'un petit bâtiment dans lequel on serrait le bois destiné au chauffage de la prison; elle était chaque soir enfermée dans cette cellule que l'on ouvrait le matin afin de lui laisser la faculté de se promener par toute la maison, tant que durait la journée.
Silvia avait reçu le matin la visite du bon ecclésiastique qui s'intéressait à elle, et elle s'était endormie heureuse de savoir que bientôt elle serait mise en liberté, lorsque vers le milieu de la nuit, elle fut réveillée par les cris de ses compagnes de captivité, et les exclamations des employés de la prison qui couraient à travers les cours et les corridors de la prison; une fumée épaisse remplissait sa cellule, et à travers les barreaux de sa fenêtre, elle put voir les flammes dévorer la partie du bâtiment où était renfermé le bois.
Encore quelques minutes, et ces flammes allaient l'atteindre, et personne ne venait à son secours; les gardiens, occupés à contenir les prisonnières qu'ils avaient été forcés de faire sortir de leurs dortoirs et qui poussaient des cris effroyables, bien qu'elles fussent à l'abri de tout danger, paraissaient l'avoir tout à fait oubliée. Sa frayeur fut si vive, qu'une révolution subite s'opéra dans tout son être et qu'elle pût pousser des cris perçants, suivis bientôt de cette exclamation: Au secours! au secours!...
Elle avait recouvré la parole!
Les cris de Silvia ne furent pas, heureusement pour elle, entendus des employés de la prison, qui se trouvaient dans la cour; mais ils attirèrent l'attention d'un pompier, qui, debout, la hache à la main, sur une solive embrasée, travaillait avec ardeur à isoler l'incendie; ce brave militaire, sans penser aux nombreux dangers qu'il allait affronter, s'élance sur le toit du bâtiment dont faisait partie la cellule habitée par Silvia; les flammes, la fumée, rien ne l'arrête, il arrive près de la cellule; Silvia, presque étouffée par la fumée, était tombée évanouie sur sa modeste couchette. Le brave pompier, qui voit derrière lui l'incendie faire de rapides progrès, n'hésite pas: il frappe à coups redoublés sur les barreaux qui garnissent la fenêtre de la cellule; il en descelle un, puis deux; enfin, il parvient à entrer dans la cellule de la malheureuse prisonnière, qu'il prend entre ses bras, et malgré les flammes et la fumée, qui ont redoublé d'intensité pendant les quelques minutes qui viennent de s'écouler, il reprend le chemin qu'il vient de parcourir, et à l'aide d'une échelle que lui tendent ses camarades, il arrive enfin dans la cour, où il dépose la femme qu'il vient de sauver au moment où le toit du bâtiment incendié s'affaisse et tombe.
Tout cela avait demandé pour se passer, moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour le raconter. Le pompier avait déposé Silvia dans un coin isolé de la cour, et pressé de retourner où son devoir l'appelait, il l'avait quittée sans plus s'occuper d'elle, de sorte qu'elle était seule lorsqu'elle reprit l'usage de ses sens.
Nous laissons à nos lecteurs le soin d'apprécier combien fut grande la joie qu'elle éprouva lorsqu'elle fut tout à fait revenue à elle! elle venait d'échapper à un effroyable danger, à la mort la plus cruelle, et elle avait recouvré l'usage de la parole!
Mais qu'allait-elle faire de cette précieuse faculté? devait-elle s'en servir ou la cacher avec soin? Après avoir réfléchi quelques instants, elle prit ce dernier parti, et c'était en effet le plus sage; on avait perdu l'espoir d'en obtenir quelque chose, puisque l'on était presque décidé à lui rendre la liberté, et quelque confiance qu'elle eût dans la finesse de son esprit, elle n'était pas bien certaine de répondre d'une manière satisfaisante aux nouvelles questions qu'on ne manquerait pas de lui adresser, si l'on venait à apprendre qu'elle n'était plus muette.
Mais, tout à coup, elle se rappela qu'avant de tomber évanouie sur le lit, elle avait poussé des cris perçants et demandé du secours; ou ces cris avaient été entendus, puisque l'on était venu l'arracher à la mort ou elle ne devait sa délivrance qu'au hasard, qui avait rappelé à l'un des employés de la prison qu'il y avait dans une cellule isolée une malheureuse prisonnière qu'il ne fallait pas laisser périr. Dans le premier cas, elle devait parler avant même que l'on songeât à l'interroger, afin de ne point laisser soupçonner qu'elle avait intérêt à cacher quelque chose; dans le second, son intérêt bien entendu, exigeait qu'elle continuât de garder le silence, sa perplexité était grande, et elle ne savait à quoi se résoudre; mais le hasard vint à son secours.
Les pompiers, aidés des employés de la prison, étaient enfin parvenus à se rendre maîtres du feu, qu'ils avaient complètement isolé, et ils se disposaient à faire jouer les pompes afin d'éteindre le foyer de l'incendie. Le pompier qui avait sauvé Silvia vint par hasard dans le coin isolé de la cour où il l'avait déposée, et dont elle n'avait pas songé à bouger, à la pâle lueur de l'incendie, il remarqua l'extrême beauté de la femme qui lui devait la vie.
Il fut intérieurement flatté d'avoir sauvé une aussi belle créature, et il s'arrêta près d'elle.
—Vous devez, lui dit-il, une fameuse chandelle au bon Dieu, qui a bien voulu permettre à vos cris d'arriver jusqu'à moi; si je ne m'étais pas trouvé par hasard à quelques pas de la fenêtre de votre donjon, à l'heure qu'il est, vous ne seriez plus de ce monde; car, du diable si tous ceux qui se trouvaient dans la cour vous auraient entendus.
Silvia promena ses regards autour d'elle, et ne se détermina à répondre à son libérateur qu'après avoir acquis la certitude que personne ne pouvait l'entendre, et que tout le monde était trop occupé pour que l'on songeât à la remarquer.
—Comment; lui dit-elle, vous avez été le seul à m'entendre! mes cris ne sont arrivés qu'à vous!
—Oh! mon Dieu oui, répondit le pompier, et j'en suis maintenant bien aise; je suis charmé, en vérité, de n'avoir eu besoin de personne pour sauver une femme aussi jolie que vous.
—Je regrette de ne pouvoir vous témoigner ma reconnaissance autrement que par des remercîments.
—Mais c'est tout ce qu'il faut, s'écria le brave pompier; sauver les gens qui se brûlent, mais c'est une des obligations de l'état.
—Noble état que celui qui oblige ceux qui l'exercent à sacrifier à chaque instant leur vie pour sauver celle de leur semblable.
Il y avait tant de dignité dans la voix et dans l'aspect de Silvia, lorsqu'elle prononça ces quelques paroles, que le brave pompier demeura tout interdit devant elle.
—Excusez, madame, dit-il enfin... excusez, je ne savais pas... Mais je reste là à causer avec vous et l'ouvrage n'est pas terminé.
—Allez, répondit Silvia, allez où le devoir vous appelle, je ne vous oublierai pas.
Le soldat alla se réunir aux travailleurs. Silvia, du coin où elle était blottie, le vit manœuvrer une pompe avec ardeur, et se retirer avec ses camarades lorsque l'incendie fut éteint.
Il n'avait parlé à aucun des employés de la prison, personne ne savait donc ce qui lui était arrivé.
Il lui fallait bien du courage pour jouer le rôle qu'elle venait de s'imposer; ce courage, elle l'eut: continuellement sur ses gardes, elle ne laissa pas soupçonner un seul instant qu'elle pouvait à l'heure qu'il était répondre, si elle le voulait, aux questions que quelquefois on lui adressait.
Sa persévérance fut enfin récompensée, les démarches du bon ecclésiastique furent couronnées de succès, et un beau matin les portes de la prison furent ouvertes devant Silvia. Le bon prêtre lui avait remis une petite somme qu'il avait recueillie pour elle parmi plusieurs personnes charitables, et qui était destinée à subvenir aux frais du long voyage qu'elle allait soi-disant entreprendre, car elle avait fait comprendre que son intention était de retourner à Livourne, et le directeur de la prison, voulant contribuer à la bonne action de l'aumônier, lui avait fait présent du pauvre costume qu'elle portait lorsque nous l'avons vu apparaître dans l'église Notre-Dame de Lorette.
Elle aurait pu, si elle l'avait voulu, se procurer un costume un peu moins pauvre, car la somme que lui avait remise le digne aumônier de la prison, sans être considérable, était suffisante; mais elle avait préféré garder celui-ci, qui la rendait presque méconnaissable.
Elle alla directement de la prison à l'avenue Châteaubriand, où, comme nous le savons, était situé le petit hôtel qu'elle habitait lorsqu'elle avait été enlevée par Beppo; elle voulait savoir, en prenant des renseignements chez les voisins, ce qu'étaient devenus sa maison, ses gens. Hâtons-nous de dire qu'elle ne craignait pas d'être reconnue, attendu que pendant le temps de sa prospérité, elle ne sortait que rarement à pied, et que les souffrances physiques et les peines morales qu'elle venait d'éprouver avaient notablement changé sa physionomie.
Les personnes auxquelles elle s'adressa, sous le prétexte d'obtenir l'adresse de la marquise de Roselly, lui apprirent ce que nos lecteurs savent déjà, qu'après l'avoir attendu plusieurs jours, ses gens avaient été prévenir la police de cette bizarre disparition, qu'on l'avait activement cherchée, mais que toutes les recherches ayant été inutiles, les scellés avaient été mis sur tout ce qu'elle possédait, et qu'après un certain temps, ses meubles, chevaux, équipages avaient été vendus par les soins de l'administration, et que le produit de la vente avait été déposé à la caisse des consignations pour lui être remis, dans le cas peu probable où elle viendrait le réclamer; du reste, on croyait généralement qu'elle avait été assassinée, et on ne savait ce qu'étaient devenus ses gens, qui s'étaient dispersés peu de temps après sa disparition.
—Je n'ai rien à craindre de ce côté, se dit Silvia après avoir quitté la bavarde épicière qui venait de lui donner ces renseignements qu'elle avait, du reste, accompagnés de commentaires assez peu bienveillants pour la marquise de Roselly, qu'elle détestait, par la raison toute simple que ce n'était pas chez elle que se fournissait cette dame; je n'ai absolument rien à craindre. Allons maintenant chez le marquis de Pourrières.
La demeure de Salvador n'était pas éloignée de l'hôtel naguère habité par Silvia; aussi, malgré sa faiblesse, il ne lui fallait que peu de temps pour s'y rendre, il était alors environ onze heure du matin.
La porte cochère de l'hôtel était ouverte à deux battants et la cour était remplie de brillants équipages. Silvia, tenant son mouchoir devant sa figure, dans la crainte d'être reconnue par quelques-uns des gens du marquis, s'approcha de la cour; elle remarqua alors devant le péristyle une voiture toute neuve, attelée de deux superbes chevaux blancs. Les armes qui ornaient les panneaux de cette voiture lui apprirent qu'elle appartenait au marquis de Pourrières, le cocher, le chasseur et les laquais avaient revêtu des livrées toutes neuves; ils avaient des gants blancs et d'énormes bouquets à leurs boutonnières.
—C'est singulier, se dit Silvia; est-ce que par hasard il se marie?
Elle demeura quelques instants ensevelie dans de profondes et tristes réflexions, qui toutes se terminaient ainsi: Comment faire et quels moyens employer pour empêcher ce mariage?
Elle fut arrachée à ses réflexions, par des cris de gare! vingt fois répétés, et elle fut obligée de se ranger précipitamment contre la muraille, pour éviter d'être renversée par la voiture du marquis de Pourrières qui passa rapide devant elle, suivie de toutes celles qui, deux minutes auparavant, emplissaient la cour de l'hôtel.
Silvia, après avoir essuyé son front sur lequel roulaient de grosses gouttes de sueur, s'approcha du suisse de l'hôtel, nouveau serviteur qu'elle ne connaissait pas, occupé en ce moment à fermer la porte cochère.
—Votre maître va donc se marier? lui dit-elle de sa plus douce voix, car elle craignait que cet important personnage fier de sa livrée toute neuve et resplendissante d'or, ne voulut pas condescendre à causer quelques instants avec une femme jolie, à la vérité, mais plus que pauvrement vêtue.
Le nouveau suisse du marquis de Pourrières, soit parce qu'il était un peu moins brutal que ses confrères, soit parce qu'il se laissa attendrir par l'éclat des beaux yeux de la femme qui venait de lui adresser la parole, voulut bien lui répondre:
—Oh! le mariage est déjà fait, dit-il d'une voix presque douce. M. le maire, pour faire honneur aux nouveaux époux, a bien voulu se déranger pour eux...
Une nuage passa devant les yeux de Silvia.
—A quoi bon se désoler, se dit-elle après un instant de silence, c'est un fait accompli; mais je me vengerai.
—Dites donc, dit avec un accent provençal très-prononcé, le suisse, qui avait remarqué le trouble subit de Silvia; on dirait vraiment que vous êtes fâchée de ce que vous venez d'apprendre?
—Moi! répondit Silvia qui avait recouvré tout son sang-froid, je suis au contraire charmée de ce que M. le marquis de Pourrières, qui à ce que l'on dit est un très-charitable gentilhomme, épouse aujourd'hui une aussi aimable et aussi jolie femme que... Tiens j'ai oublié le nom de son épouse.
—Madame la comtesse de Neuville, la veuve du fameux général; rien que ça, dit le suisse en se frottant les mains d'un air de profonde satisfaction.
—Et savez-vous où doit se faire la cérémonie religieuse?
—A Notre-Dame de Lorette. Oh! ce sera superbe; et si je n'étais pas forcé de garder l'hôtel où il n'y a personne, j'irais voir cela.
—Eh bien! je vais aller à Notre-Dame de Lorette, et si vous voulez me promettre de donner à M. Lebrun aussitôt qu'il sera rentré, une lettre que j'écrirai après la cérémonie, je viendrai vous raconter tout ce qui se sera passé à l'église.
—Je vous verrais revenir avec infiniment de plaisir ma jolie dame; mais je ne pourrais, malgré l'envie que j'ai de vous être agréable, vous rendre le petit service que vous me demandez. M. Lebrun est parti depuis plus de huit jours pour la terre de M. le marquis, où les nouveaux mariés doivent aller passer la belle saison; ils partiront aussitôt après la cérémonie, sans même rentrer à l'hôtel; une mode anglaise.
Silvia ayant obtenu du suisse tout ce qu'elle désirait en obtenir, le quitta après lui avoir promis de revenir. Le brave homme rentra dans son logement en se frottant les mains, croyant que l'éclat de sa livrée neuve avait séduit la jolie femme avec laquelle il venait de s'entretenir.
A quelques pas de l'hôtel de Pourrières, Silvia monta dans un cabriolet de place qui la mena à l'église Notre-Dame de Lorette.
—Je tâcherai, se dit-elle plus d'une fois durant le trajet, de faire une lune rousse de leur lune de miel; et s'il plaît au diable, je réussirai.
Nos lecteurs savent le reste.
Le soleil vient de se lever, la rosée brille encore en perles étincelantes sur les feuilles des arbres séculaires du parc de Pourrières. Roman se promène en sifflotant le long de la barrière naturelle, que forme au parc du château de Pourrières le ravin dans lequel le malheureux Ambroise a trouvé la mort.
Roman n'a plus cette physionomie pleine et colorée que nous lui connaissons. Les lignes jadis pures de son visage, sont tourmentées; ses joues pendantes, sont pâles; de nombreuses rides sillonnent son front; ce ne sont pas les remords qui ont causé de tels ravages; mais bien le jeu et l'ivrognerie; car ses yeux ont conservé leur expression ordinaire d'insouciance, et ses lèvres, qui se relèvent un peu à chaque commissure, n'ont pas perdu leur expression sardonique.
Roman se promenait depuis quelques minutes seulement, lorsqu'il vit Salvador s'avancer vers lui.
Leur conversation nous apprendra quel motif les réunissait de si grand matin dans cette partie reculée du parc.
Roman fit quelques pas au-devant de son ami, il lui présenta sa main que Salvador refusa de serrer dans les siennes.
—A ton aise, dit-il, à ton aise.
Et il recommença sa promenade.
Les yeux bleus de Salvador lançaient des éclairs, sa démarche était brusque et saccadée; il était facile de voir qu'il était en proie à une violente colère, colère longtemps contenue et qui allait enfin éclater.
—Voyons, lui dit Roman, est-ce seulement pour me faire assister au lever de l'aurore, spectacle chéri de tous les hommes vertueux, s'il faut en croire la chanson de défunt M. Bouilly, que tu m'as prié de me trouver ce matin dans cette partie isolée du parc?
—Le moment est mal choisi pour plaisanter, répondit Salvador; ainsi, fais-moi grâce, je t'en prie, de tes sottes citations, que je ne suis pas d'humeur à écouter.
—Ah! diable! eh bien! puisqu'il en est ainsi, parlons sérieusement! Que me veux-tu?
—Je veux que tu me donnes l'explication de la scène scandaleuse qui s'est passée ici pendant mon absence.
—Et que veux-tu que je te dise! j'avais bu, il faut le croire, quelques verres de jurançon de trop; je riais dans le salon, avec une des femmes de ta noble épouse, qui à ce moment est entrée et m'a donné l'ordre de sortir, d'un ton auquel je n'ai pas été habitué depuis que je suis au service du marquis de Pourrières. (Roman, pour prononcer ces derniers mots, donna à sa voix une inflexion sardonique qui n'échappa pas à Salvador.) Je me suis emporté, et j'ai envoyé madame la marquise à la promenade, peut-être un peu moins poliment que je ne l'aurais dû, voilà tout.
—Voilà tout! voilà tout! en vérité je t'admire. Et sais-tu quels sont les résultats de ta conduite? Ma femme exige, et je vais être forcé de lui obéir, que je te renvoie à l'instant même.
—Tu diras à ta femme que ce qu'elle exige est impossible; elle criera peut-être un peu, mais lorsqu'elle sera bien convaincue que ses cris sont inutiles, elle prendra son parti et ne pensera plus à rien.
Salvador ne répondit pas à ce petit discours que son ami avait prononcé du ton le plus leste et le plus dégagé qu'il soit possible d'imaginer; il continua à se promener à grands pas. Roman, que son obésité empêchait de le suivre, s'était assis sur un tronc d'arbre et attendait patiemment qu'il voulût bien revenir près de lui.
—Il le faut, se disait Salvador en continuant sa promenade à pas précipités; il le faut absolument; car, maintenant, il ne changera pas; mais quels moyens employer!
Il revint près de Roman:
—Ecoute, lui dit-il, tu dois comprendre qu'après ce qui s'est passé, il faut absolument que tu quittes le château?
—Mais je ne demande pas mieux, répondit Roman; donne-moi un peu d'argent, et je pars aujourd'hui même pour Paris, où tu me retrouveras, je te le promets, tout à fait corrigé.
—Je le désire; mais je n'y compte pas, reprit Salvador, qui prit dans son portefeuille trois billets de mille francs qu'il remit à son ami. Ne les joue pas, ajouta-t-il; car, je te donne ma parole, que je ne t'en donnerai pas d'autres, d'ici à trois mois au moins; tu as maintenant dissipé plus que la moitié de ce qui te revenait; ainsi, tu n'as plus rien à exiger.
—C'est bon, c'est bon, sermonneur; je sais que tu es un excellent garçon, incapable de laisser dans l'embarras ton plus cher ami, si par hasard il s'y trouvait. Je vais de suite te débarrasser de ma présence qui, je le vois, t'importune en ce moment. Tu es encore sous l'influence de la lune de miel, mais cela se passera, mon très-cher, cela se passera.
Roman, après avoir serré la main de Salvador, se dirigea vers l'avenue du parc qui conduisait au château, en sifflant l'air de la marche des Tatares, que selon toute apparence, il affectionnait beaucoup.
Nos lecteurs, nous en sommes à peu près certains, ont déjà deviné quelles étaient les idées qui germaient dans la tête de Salvador, que Roman vient de laisser seul près le ravin du parc, et qui n'a pas interrompu l'exercice assez fatigant auquel il se livre depuis déjà longtemps.
Ils ont deviné que cet homme qui a conquis, grâce à ses crimes et au hasard qui a toujours favorisé toutes ses entreprises, un nom honorable, parmi les plus honorables, une position élevée, une fortune considérable, que cet homme, qui vient d'épouser une femme que les plus riches et les plus nobles lui envient, veut conserver tout cela; et que, comme il a vu que s'il laissait vivre auprès de lui un homme dont le jeu et l'ivrognerie avaient presque annihilé les facultés, cela ne lui était pas possible; il a pris la résolution de se débarrasser de son complice.
Mais comment se débarrasserait-il de cet homme, que tant de liens mystérieux attachaient à lui? Voudrait-il consentir à s'expatrier et, en supposant même qu'il le voulût, son absence assurerait-elle sa tranquillité? Ne pouvait-il pas, de loin comme de près lui imposer des lois auxquelles il serait forcé de se soumettre.
De près, Roman était moins à craindre pour Salvador, que de loin; car, il y avait entre eux une effroyable solidarité; de la sûreté de l'un, dépendait celle de l'autre; mais l'éloignement rompait cette solidarité, seule garantie des scélérats entre eux.
Il ne fallait donc pas que Roman s'éloignât; et cependant, Salvador, bien convaincu que les vices de son ami ou plutôt de son complice, ne feraient qu'augmenter avec l'âge, était bien déterminé à ne point en supporter plus longtemps les conséquences.
Salvador s'était déjà dit tout ce qui précède, lorsque sa femme lui raconta l'odieuse scène qui avait provoquée l'entrevue dans le parc, à laquelle nous venons d'assister.
Alors, mais seulement alors, Salvador osa envisager la conclusion nécessaire des pensées dont nous venons d'analyser la substance.
Il se dit, en termes positifs, que la mort de Roman pouvait seule assurer son bonheur et sa tranquillité, et la mort de Roman fut à l'instant résolue.
Il n'était resté dans la partie solitaire du parc, où l'avait laissé celui dont il venait de jurer la mort, que pour chercher à son aise les moyens de lui arracher la vie sans courir le risque de se compromettre.
Ainsi, cet homme, qui depuis plus de vingt ans était son compagnon de tous les instants; cet homme, auquel il venait de serrer la main; cet homme, en un mot, qui lui avait donné et auquel à son tour il avait donné de nombreuses preuves de dévouement, il l'allait tuer sans éprouver plus de pitié que l'on en a pour l'animal immonde que l'on est forcé d'écraser du pied. Il ne faut pas, cher lecteur, que cela vous étonne; Salvador se disposait à agir comme aurait agi, ou tout au moins comme aurait désiré agir, tout autre individu placé dans les mêmes conditions; comme aurait agi Roman lui-même, s'il se fût trouvé à sa place; tant il est vrai que les sentiments affectueux ne sont véritables; n'ont de valeur et de durée qu'autant qu'ils sont basés sur l'estime réciproque de ceux qui les éprouvent.
Nous savons fort bien que cette opinion, que nous émettons comme un fait positif, pourrait être démentie par une grande quantité d'exemples, et qu'il serait facile, à ceux de nos lecteurs qui ont compulsé les annales judiciaires, de nous citer une foule de criminels qui ont donné à leurs complices de nombreuses preuves d'amitié, qui ont de même sacrifié leur vie pour sauver la leur; mais quelque nombreux que soient les faits, ils le sont beaucoup moins, heureusement (c'est à dessein que nous disons heureusement), que les faits contraires.
Et puis, si l'on veut bien se donner la peine d'examiner avec attention le caractère des individus qui ont fourni ou qui fourniront à l'avenir ces exemples, on sera bientôt convaincu qu'au lieu de combattre l'opinion que nous venons d'émettre, les faits auxquels nous faisons allusion ne peuvent servir, au contraire, qu'à lui donner une nouvelle force.
En effet, ou a vu souvent des criminels sacrifier tout, leur liberté, leur vie même, à un complice pour lequel ils paraissaient éprouver une vive amitié; mais on a pu, en même temps, remarquer que les individus qui donnaient ces preuves de dévouement; étaient presque toujours des hommes tout à fait dépourvus d'intelligence, n'ayant d'une créature humaine, que l'enveloppe; tandis qu'au contraire, ceux en faveur desquels ils se sacrifiaient, se faisaient remarquer, soit par la finesse, soit par la culture de leur esprit.
Si nos lecteurs veulent bien se rappeler que nous leur avons dit déjà que les malfaiteurs se laissaient très-facilement dominer par ceux d'entre eux qui possèdent une certaine dose d'intelligence, ils n'accorderont plus, sans doute, le nom d'amitié au sentiment qui fait agir les individus dont nous parlons, sentiment irréfléchi, assez semblable à celui qu'éprouvent les chiens pour leurs maîtres, les bêtes féroces pour ceux qui sont parvenus à les dompter.
Une certaine communauté d'intérêts, peut donc bien, pendant un laps de temps, plus au moins attacher l'un à l'autre, des individus doués, ainsi que l'étaient Salvador et Roman, d'une intelligence à peu près égale; mais lorsque ces intérêts cessent d'être semblables, il y a lutte aussitôt, et cette lutte n'est ordinairement terminée que par la perte totale de l'un des deux, quelquefois même par celle des deux à la fois.
Dans la lutte qui venait de s'engager entre Salvador et Roman, ce dernier, entièrement dominé par la passion du jeu, aveuglé par l'insouciance ordinaire de son caractère et auquel l'âge et les liqueurs fortes dont, pour se consoler de ses pertes journalières, il faisait un usage immodéré, devait nécessairement succomber.
Salvador n'avait pas de plan arrêté, lorsqu'il avait engagé son complice à retourner à Paris; il ne voulait qu'éloigner du château la victime qu'il était bien déterminé à sacrifier à sa tranquillité; il pensait, avec raison, qu'il trouverait là, plus facilement que partout ailleurs, l'occasion de commettre avec sécurité, et de couvrir d'un voile épais, le nouveau crime qu'il méditait.
Nous ne voulons certes pas justifier Salvador, dont l'odieux caractère n'est que trop connu de nos lecteurs, nous devons cependant dire que ce n'était qu'après s'être livré de nombreux combats et avoir hésité longtemps, qu'il s'était déterminé à sacrifier son complice, nous ajouterons même (car cela prouvera qu'une fois que dans la carrière du crime on a dépassé certaines limites, il n'est plus possible de s'arrêter), qu'il ne se résolvait à commettre un nouveau crime, que parce qu'il avait acquis la certitude que tant que son complice serait près de lui il serait forcé de marcher en avant sur la route qu'il avait suivie jusqu'à ce jour et qu'il voulait absolument quitter.
Disons encore que le mariage qu'il venait de faire avait exalté son orgueil, et que les manières sans façon de Roman, qu'il avait pris l'habitude de ne considérer que comme le premier de ses serviteurs, le blessaient horriblement.
Roman n'avait accepté avec empressement la proposition de quitter le château de Pourrières que parce que la vie que l'on y menait l'ennuyait passablement, car blessé plus qu'il ne le laissait paraître, par les manières hautaines et la morgue de son complice, il ne lui aurait pas fait cette concession, si sa volonté avait le moins du monde contrarié ses désirs: quoiqu'il en soit, il partit ainsi qu'il l'avait dit, le jour même, et grâce à la merveilleuse célérité des chaises de l'administration des postes, cinq jours après l'entretien que nous venons de rapporter, il était installé à l'hôtel de Pourrières.
Le jour même où Roman arrivait à Paris, Salvador recevait au château de Pourrières la lettre suivante:
«Monsieur le marquis de Pourrières,
»Si jamais je vous trompe, m'avez-vous dit un jour à la suite d'une assez violente querelle, durant laquelle j'avais manifesté le désir de vous quitter, désir auquel vous avez cru devoir vous opposer, si jamais je vous trompe, vous aurez acquis le droit de vous venger! Je ne sais encore si vous m'avez trompé, mais je sais fort bien que vous venez d'épouser madame la comtesse Lucie de Neuville, que vous aimez beaucoup à ce qu'on assure: que vous ayez épousé cette femme pour donner à votre position dans le monde un nouveau relief, pour que sa dot vînt augmenter votre fortune, je le conçois facilement, et je ne songe pas à m'en plaindre; mais que vous l'aimiez lorsque je suis là, lorsque je n'ai pas cessé de vous aimer, lorsque c'est en quelque sorte à cause de vous que j'ai supporté pendant plus d'une année des souffrances sous le poids desquelles une femme moins forte que je ne le suis, aurait cent fois succombé, voilà ce que je ne souffrirais pas, voilà ce que je regarderais comme une tromperie, c'est de cela croyez-moi bien que je me vengerai; je sais fort bien que votre perte entraînerait la mienne, mais je crois que vous avez assez de perspicacité, et que par conséquent vous connaissez trop bien mon caractère, pour ne pas croire que cette considération pourrait me faire hésiter seulement une minute.
»Je veux donc (entendez-vous bien, je veux) que vous me disiez quelles sont les raisons qui vous ont déterminé à épouser la comtesse de Neuville, je veux que vous me donniez l'assurance que je n'ai pas perdu la place que je dois occuper éternellement dans votre cœur, je veux que vos actions me prouvent la sincérité de vos paroles.
»Je sais que je vous dois le récit de ce qui m'est arrivé depuis que nous avons été séparés; ce récit je vous le ferai lorsque vous aurez répondu à cette lettre, et il vous prouvera, je l'espère, que j'ai le droit de vous parler comme je le fais maintenant.
»Répondez-moi de suite à l'hôtel des Princes, où je suis logée maintenant; grâce à votre ami, le vicomte de Lussan, dont je suis très-contente; de suite entendez-vous, car je suis très-peu patiente, vous le savez, et quelquefois l'impatience fait commettre une foule d'imprudences dont on se repent lorsqu'il n'est plus temps de les réparer.
»Toute à vous,
»SILVIA.»
Salvador s'attendait à recevoir de Silvia une lettre à peu près semblable à celle que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, celle-ci ne l'étonna donc pas, mais comme il savait sa maîtresse très-capable de mettre à exécution les menaces qu'elle ne craignait pas de lui faire, il crut qu'il devait lui écrire de suite et de manière à la contenter.