—Morts! ils sont tous morts! que veut dire ceci.

—Cela veut dire, répondit Duchemin, qui avait à son tour examiné les cadavres, que notre ami Mathéo vient de faire la besogne du Taule[206].

—Salvador et Duchemin ne pouvaient plus rester dans ce pays: après avoir pris le peu d'argent qu'ils trouvèrent dans la ferme, ils dirent adieu à la Provence et se dirigèrent vers Paris où nous allons les retrouver.

Nous dirons plus tard ce qui arriva à Servigny.

VIII.—Un tapis de la Grande Bohême.

Les lieux où se dessinent d'une manière plus franche et plus décidée que partout ailleurs les innombrables variétés des mœurs nationales, sont sans contredit les cafés. Chacun de ces établissements, à part cette masse d'individus qui n'ont point de physionomie et que l'on rencontre partout, a ses habitués, ses mœurs et ses usages. Un Anglais qui voyageait en France en véritable gentleman, fut un jour forcé, par suite d'un accident arrivé à sa chaise de poste, de s'arrêter dans la plus mauvaise auberge d'un pauvre village des Pyrénées; une ignoble maritorne lui servit un détestable dîner et il fut injurié par un hôte à moitié ivre en remontant dans sa voiture. Cet Anglais écrivit ces mots sur ses tablettes: On ne sait pas faire la cuisine en France, toutes les femmes y sont laides et sales, tous les hommes ivrognes et grossiers; cet Anglais, comme beaucoup d'autres hommes qu'il est facile de rencontrer, sans être forcé de traverser le détroit qui nous sépare du Royaume-Uni, jugeait sur l'étiquette du sac. Eh bien! conduisez le même jour un homme de ce caractère, au café Tortoni, à l'estaminet Hollandais, au café de la Régence, et il vous dira gravement: que la population parisienne est composée de spéculateurs, de militaires en retraite qui rêvent la venue d'un autre Napoléon et de joueurs d'échecs.

Nous avons à Paris le café des Variétés, rendez-vous ordinaire des gens qui font, qui vendent ou qui achètent des vaudevilles ou des drames entiers, des moitiés, des quarts de vaudevilles ou de drames; le café du Cirque, où l'on peut être sûr de rencontrer, à toute heure, de petits auteurs, de petits comédiens ou de petits musiciens; le café Desmares, qui ouvre chaque jour ses portes à nos modernes Solons, le café des Epiciers, celui des Comédiens, même celui des... Nous n'osons pas imprimer le mot, qui sert de titre à un roman de M. Paul de Kock.

Il existe encore dans ce vaste pandémonium que l'on nomme Paris, des établissements décorés avec autant et plus de luxe que ceux que nous venons de nommer, qui sont situés dans les quartiers les plus brillants de la capitale, et qui ne sont guère fréquentés que par la grande bohême parisienne: si nous n'avions pas la crainte de nous voir faire un procès en diffamation, rien ne nous serait plus facile que de nommer ces établissements.

La bohême parisienne (faisons observer en passant que cette dénomination, ainsi que celle de lorette, que nous devons au spirituel auteur des nouvelles à la main, est de création toute récente), est naturellement divisée en grande et en petite Bohême; nous ne parlerons, quant à présent, que de la grande Bohême.

Il existe à Paris une foule de gens qui habitent de magnifiques appartements, qui ont de beaux chevaux, et qui entretiennent des danseuses, et auxquels cependant on ne connaît ni rentes, ni propriétés; ces gens-là, escrocs, grecs[207], ou chevaliers d'industrie, composent cette société dans la société à laquelle on a donné, depuis quelque temps, le nom de grande bohême. Ces gens-là, cependant, sont moins mal vus dans le monde que ceux qui se bornent à être franchement et ouvertement voleurs. On reçoit dans son salon, on admet à sa table, on salue dans la rue, tel ou tel individu dont la profession n'est peut-être un secret pour personne, et qui ne doit ni à son travail ni à sa fortune, l'or qui brille à travers les réseaux de sa bourse, et l'on honnit, l'on conspue, l'on vilipende celui qui a dérobé à l'étalage d'une boutique un objet de peu de valeur, un petit pain, par exemple. Est-ce parce que messieurs les membres de la grande bohême ont des manières plus douces, un langage plus fleuri, un costume plus élégant que le commun des martyrs que l'on agit ainsi? non sans doute; c'est parce que, égoïstes que nous sommes, nous croyons tous être doués d'assez d'esprit et de perspicacité pour pouvoir facilement défendre notre bourse contre ceux dont nous n'avons pas à redouter les violences.

Les chevaliers d'industrie, les grecs, les escrocs, quelque soit le nom que l'on donne aux membres de le grande bohême parisienne, sont, nous le croyons, plus dangereux et plus coupables que les autre exploiteurs de la société, plus dangereux parce qu'ils échappent presque toujours aux lois répressives du pays; plus coupables, parce que la plupart d'entre eux, hommes instruits et doués d'une certaine capacité, pourraient certainement ne devoir qu'au travail ce qu'ils demandent à la fraude et à l'indélicatesse.

C'est presque toujours la nécessité (si l'on excepte quelque individualités semblables à celles dont nous essayons dans ce livre de tracer les portraits), c'est presque toujours la nécessité, disons-nous, qui conduit la main du voleur à ses débuts dans la carrière du crime, et souvent, lorsque cette nécessité n'est plus flagrante, il se corrige et revient à la vertu. Les bohémiens, au contraire, sont presque tous des jeunes gens de bonne famille qui après avoir follement dissipé une fortune péniblement acquise par leurs pères n'ont pas voulu renoncer aux aisances de la vie fashionnable et aux habitudes de luxe qu'ils avaient contractées. Ils ne s'amendent jamais, par la raison toute simple qu'ils peuvent facilement et presque toujours impunément exercer leur pitoyable industrie.

Quelles que soient au reste les qualités qui distinguent les bohémiens du dix-neuvième siècle, ils n'atteignent pas à la cheville de leurs devanciers. Les Cagliostro, les Casanova, les chevaliers de Saint-Georges et de la Morlière, les comtes de Saint-Germain, et cent autres dont les noms échappent n'ont pas laissé après eux de dignes successeurs.

Le bohémien qui veut marcher de loin seulement sur les traces de ces grands hommes de la corporation, doit posséder un esprit vif et cultivé, une bravoure à toute épreuve, une présence d'esprit inaltérable, une physionomie à la fois agréable et imposante, une taille élevée et bien prise.

Le bohémien qui possède toutes ces qualités n'est encore qu'un pauvre sire, s'il ne sait pas les faire valoir. Ainsi il devra, avant de se lancer sur la scène, s'être pourvu d'un nom convenable; un bohémien ne peut se nommer ni Pierre Lelong, ni Eustache Lecourt.

Sa carrière sera manquée s'il est assez sot pour se donner un nom de saint, le saint de nos jours est usé jusqu'à la corde.

Pourvu d'un nom, il doit, s'il ne l'est déjà, se pourvoir d'un tailleur à la mode, ses habits, coupés dans le dernier goût, sortiront des ateliers de Roolf ou de Chevreuil, il prendra ses gants chez Boivin, son chapeau chez Gausseran, ses bottes chez Clerx, sa canne chez Thomassin; il ne se servira que de mouchoirs sortis de chez Chapron, il conservera ses cigares dans un étui de paille de manille.

Il se logera dans une des rues nouvelles de la chaussée d'Antin; des meubles de palissandre, des draperies élégantes, des bronzes, des glaces magnifiques, des tapis de Sallandrouze garniront ses appartements.

Ses chevaux seront anglais, son tilbury du carrossier à la mode.

Son domestique ne sera ni trop jeune, ni trop vieux; perspicace, prévoyant, audacieux et fluet, il saura à propos parler des propriétés de monsieur et de ses riches et vieux parents.

Un portier complaisant est la première nécessité du bohémien de la haute, aussi le sien sera choyé, adulé et surtout généreusement payé.

Ce qui précède n'est qu'une légère esquisse des traits généraux qui constituent la physionomie du bohémien de la haute, quels que soient les moyens qu'il emploie pour se procurer de l'argent qui doit servir à entretenir le luxe dont il est entouré et à payer les plaisirs qui ne s'achètent qu'au comptant.

Les bohémiens n'ont pas d'âge, il y a parmi eux de très-jeunes gens, des hommes mûrs et des vieillards à cheveux blancs; beaucoup ont été dupes avant de devenir fripons, et ceux-là sont les plus dangereux, ceux qu'il est le moins facile de reconnaître, car ils ont conservé les manières et le langage des hommes du monde, quant aux autres, quels que soient les titres qu'ils se donnent, et malgré le costume, et les décorations dont ils se parent, il y a toujours dans leurs manières, dans leurs habitudes, quelque chose qui rappelle le fameux baron de Wormspire; quelquefois, des liaisons dangereuses se glisseront dans leurs discours, et souvent, bien qu'ils se tiennent sur la défensive, ils emploieront des expressions qui ne sont pas empruntées au vocabulaire de la bonne compagnie: au reste, si les diagnostics propres à les faire reconnaître ne sont pas aussi faciles à saisir que ceux qui sont propres aux diverses catégories de voleurs, ils n'en sont pas moins visibles, et il devient très-facile de les apercevoir, si l'on veut bien observer ces hommes avec quelque attention.

Il y a beaucoup d'anciens militaires dans la grande bohême, seulement celui qui, sous les drapeaux n'était que sous-officier, se fait appeler capitaine, le capitaine est au moins colonel, le colonel est toujours général divisionnaire, il serait maréchal de France si le gouvernement lui avait rendu justice.

Ce serait tenter une entreprise à peu près inexécutable que de vouloir dévoiler toutes les ruses, ou seulement essayer l'esquisse des principaux traits de la physionomie des bohémiens des diverses catégories, car alors il faudrait parler...

Des journalistes qui exploitent les artistes dramatiques auxquels ils accordent ou refusent des talents, suivant que le chiffre de leurs abonnements est plus ou moins élevé, de ceux qui vous menacent, si vous ne leur donnez pas une certaine somme, d'imprimer dans leur feuille, une notice biographique sur vous, votre père, votre mère ou votre sœur, ou qui vous offrent à un prix raisonnable, l'oraison funèbre de celui de vos grands parents qui vient de rendre l'âme: bohémiens?

Du vaudevilliste qui a des flons-flons pour tous les baptêmes: Bohémien?

Du poëte qui a des dithyrambes pour toutes les naissances, et des élégies pour toutes les morts: Bohémien!

Des chanteurs[208] par métier ou par occasion, qui vendent leur silence ou leur témoignage; l'honneur de la femme qu'ils ont séduite; une lettre tombée par hasard entre leurs mains et de mille autres encore: Bohémiens!

De cet homme qui, lorsqu'il se dispose à jouer, choisit d'abord la chaise la plus haute afin de dominer son adversaire; qui approche toujours les cartes le plus près possible de la personne contre laquelle il joue lorsqu'il donne à couper, afin qu'elle ne remarque pas le pont qu'il vient de faire, et qui file la carte avec une si merveilleuse adresse: Bohémien!

De ces directeurs de compagnies en commandites et par actions, dont la caisse, semblable à celle de Robert Macaire, est toujours ouverte pour recevoir les fonds des nouveaux actionnaires, et toujours fermée lorsqu'il s'agit de payer les dividendes échus: Bohémiens!

De ces directeurs d'agences d'affaires ténébreuses, de mariages, de placement ou d'enterrement, oui d'enterrement, il ne faut pas que cela vous étonne: bohémiens ou plutôt fripons; mais fripons musqués, gantés, éperonnés, décorés, tirés à quatre épingles, auxquels le procureur du roi donne la main et qui sont salués par le commissaire de police.

Dans un des passages ouverts sur le boulevard, au centre d'un des plus riches et des plus brillants quartiers de la bonne ville de Paris, tout près d'un théâtre où les rôles de père nobles, de jeunes amoureux, et de grandes coquettes, sont remplis par des bambins de huit à dix ans, est un établissement dans lequel, à toutes les heures du jour et de la soirée, on peut être certain de rencontrer quelques-uns des membres de la grande bohême parisienne: cet établissement, situé dans la partie la plus obscure du passage en question, échappe aux regards des passants. L'honnête homme, qui par hasard, entre là pour y prendre sa demi-tasse ou sa canette de bière, s'y trouve dépaysé; il y est gêné sans savoir pourquoi. Il prend pour des diplomates, tous ces gens si superbement vêtus; les rubans rouges qui brillent à toutes les boutonnières l'éblouissent, et lorsqu'il sort, il est tout prêt de demander à la dame du comptoir pardon de la liberté grande.

L'établissement dont nous venons de parler, ne ressemble pas, on le voit de reste, à celui de la rue de la Tannerie. D'élégants guéridons de marbre blanc, remplacent les tables couvertes de toile cirée; des divans tiennent la place des mauvais tabourets; le comptoir est resplendissant de dorures, et derrière, sur un siége qui ressemble beaucoup à un trône, se carre une jeune et jolie femme. Le maître de céans ne ressemble pas à un limonadier ordinaire. Il ne porte pas le gilet piqué blanc, et la cravate de mousseline que ses confrères paraissent avoir adopté. Il n'a jamais sous le bras l'indispensable serviette; sa tournure, toutes les habitudes de son corps, ses moustaches grisonnantes taillée en brosse, le font ressembler plutôt à un ex-officier de grosse cavalerie. Il donne des poignées de main à ceux de ses habitués dont la bourse paraît pour le moment bien garnie; sa voix est brève, rude même, lorsqu'il s'adresse à ceux d'entre eux qui paraissent éprouver une gêne momentanée.

Le débit des canettes de bière, des demi-tasses et des verres d'absinthe est la moindre branche du commerce de ce limonadier. Si un jeune homme de famille, disposé à manger son bien en herbe, est conduit dans son guêpier, il y sera adulé, choyé, fêté de toutes les manières: Monsieur lui racontera les campagnes qu'il n'a pas faites; madame qui ne veut pas oublier qu'elle a été jolie, lui octroiera ses plus gracieux sourires, si le jeune homme a besoin d'argent, eh bon Dieu, monsieur, lui dira-t-on, pourquoi n'avez-vous pas parlé plus tôt, je vous aurais prêté sans intérêt la somme dont vous avez besoin, mais adressez-vous à monsieur un tel, si vous voulez je vous conduirai chez lui, et le jeune homme est circonvenu de tous les côtés, on ne lui laisse pas le temps de réfléchir, il souscrit enfin des lettres de change à l'usurier qui lui donne en échange une faible somme d'argent et une collection de tableaux apocryphes; le limonadier partage le profit et le jeune homme est dépouillé du reste par les compères.

—Monsieur *** est de première force au billard, monsieur *** joue supérieurement bien à l'écarté; et il a toujours sous la main des compères prêts à le servir de toutes les manières, pourvu qu'ils aient leur part du gâteau, aussi est-il toujours prêt à jouer tout ce qu'on désire.

Monsieur *** avance de l'argent à ceux de ses habitués qui en ont besoin pour terminer une affaire, et partage avec eux les bénéfices; il donne ou fait donner sur leur compte de bons renseignements moyennant finance, etc. Enfin, il a plusieurs cordes à son arc et ces cordes sont constamment tendues.

Il était un peu plus de six heures du soir, les garçons allumaient le gaz dans l'établissement en question, et les habitués venaient de sortir pour aller dîner; il ne restait dans la salle que ceux qui étaient intéressés dans une partie engagée entre le maître de la maison et un très-beau jeune homme, et deux étrangers, placés à une table voisine de celle occupée par les joueurs, qui suivaient avec beaucoup d'intérêt toutes les phases de la partie.

La présence de ces deux hommes paraissait importuner les joueurs, qui auraient probablement manifesté le mécontentement qu'ils éprouvaient si la mine résolue et la tournure tout à fait dégagée de ces profanes, ne leur avait pas imposé une certaine retenue.

—Nous sommes dans un étouffe[209], dit à voix basse à son compagnon celui des deux qui paraissait le plus âgé, et le plus jeune des deux joueurs est un pigeon que les autres sont en train de plumer.

—Cela me fait cet effet-là.

—Il n'y a pas de doute, ce petit qu'ils ont nommé de Préval, fait le sert[210] à celui qui tient les cartes.

La partie était terminée, le jeune homme avait perdu, il tira pour payer son adversaire un portefeuille gonflé de billets de banque.

—Le sinve a le sac[211], dit le plus jeune des deux étrangers, si nous pouvions lui hisser le gandin[212], cela nous remettrait à flot.

—Laisse-moi faire et tout ira bien, répondit l'autre, puis il s'approcha du limonadier à moustaches grises et lui dit quelques mots à l'oreille, celui-ci le regarda d'un air courroucé.

—C'est comme cela, lui dit à voix basse l'étranger, sans paraître beaucoup ému de ses regards menaçants; c'est comme cela, encore cette partie, mais qu'elle soit la dernière, je ne veux pas laisser dépouiller devant moi un compatriote.

Monsieur veut peut-être le dépouiller lui-même? dit Préval, qui avait entendu les quelques paroles que nous venons de rapporter.

—Peut-être bien, mon jeune monsieur!... répondit Duchemin... Nos lecteurs, sans doute, l'ont déjà reconnu, ainsi que son compagnon Salvador. Est-ce que cela vous déplairait?

De Préval ne releva pas cette provocation indirecte et le jeune homme ayant perdu la partie avec autant de bonne grâce que la première fois. Le combat finit faute de combattants.

Quelques instants après, le jeune homme, Salvador et Duchemin, étaient à peu près seuls dans le café.

—Je crois, dit ce dernier, que nous sommes compatriotes.

—Nous sommes, au moins, de la même province! répondit gracieusement le jeune homme... Je suis du village de Pourrières en Provence.

—Et moi je suis de Trets, à moins de deux lieues de chez vous; mais vous connaissez peut-être ma famille, je me nomme Roman.

Salvador poussa le coude de son ami.

—Quelle imprudence! lui dit-il.

—Laisse donc, répondit Roman; mon centre d'altèque n'est pas plus mouchique que mon centre à l'estorgue[213].

—J'ai quitté fort jeune le pays, répondit le jeune homme; cependant je crois me rappeler qu'un notaire de ce nom habitait Pourrières.

—C'était mon oncle et mon tuteur.

Roman disait vrai.

—Je me nomme de Courtivon! dit à son tour le jeune homme qui ne pouvait, sans manquer aux convenances, cacher plus longtemps son nom à son compatriote.

—Ce jeune homme nous cache son véritable nom! dit Roman à son ami... Personne à Pourrières ne porte le nom de Courtivon.

—Qu'il se nomme Pierre, Paul ou Jean, lui répondit Salvador, l'important pour nous est de nous emparer du portefeuille.

—Tout vient à point à qui sait attendre, reprit Roman, qui continua de causer avec le jeune homme qui s'était donné le nom de Courtivon: il lui parlait des beaux sites de leur pays, de son beau ciel des jolies filles d'Arles et des beaux garçons de Tarascon. Salvador prit part à la conversation; de Courtivon charmé d'avoir rencontré d'aussi aimables compatriotes les pria de venir dîner avec lui. Salvador et Roman firent quelques façons pour la forme, mais de Courtivon ayant renouvelé ses instances, ils le suivirent au café Anglais.

De Courtivon fit très-honorablement les choses. Il fit servir à ses convives les mets les plus succulents et les vins les plus généreux, de sorte qu'au dessert la plus parfaite harmonie régnait entre ces trois personnages. Salvador et Roman, qui voulaient provoquer la confiance de leur Amphytrion, lui avaient chacun raconté une histoire, qu'ils avaient inventée pour les besoins du moment. De Courtivon ne voulant pas se montrer moins communicatif que ses nouveaux amis, prit à son tour la parole.

IX.—Le marquis de Pourrières.

—Je me nomme Alexis de Pourrières, dit le jeune homme.

—J'avais deviné que de Courtivon n'était pas votre nom, dit Roman.

—C'est par habitude que je vous ai donné ce nom que je porte déjà depuis longtemps; je n'ai plus, aujourd'hui, hélas! de raisons pour cacher celui de ma famille. Pourrières, vous le savez aussi bien que moi, est un village assez considérable du département du Var, entre Brignoles et Saint-Maximin, on remarque aux environs de ce village les ruines d'un monument élevé par Marius pour perpétuer le souvenir de la grande victoire qu'il remporta sur plus de trois cents mille barbares qui étaient sortis des sombres forêts de la Germanie, pour entreprendre la conquête de l'Espagne, et le vieux château des anciens seigneurs du village, les réparations qu'il a fallu faire à cette ancienne demeure ont beaucoup altéré sa physionomie primitive, les fossés ont été comblés, le pont-levis a été remplacé par une grille qui est surmontée de l'écusson de la famille, et dont le style rococo rappelle le règne de Louis XV, des fenêtres tiennent la place des meurtrières; les vieux portraits de famille, les trophées qui garnissaient la salle d'armes, qui n'est plus aujourd'hui qu'une vaste antichambre, ont été dispersés pendant la période révolutionnaire; cependant, tel qu'il est aujourd'hui, le château de Pourrières n'est pas indigne de l'attention des touristes; on peut encore admirer les gracieuses tourelles qui flanquent les grosses tours, les sveltes colonnettes, l'architecture denticulée et les magnifiques vitraux coloriés de la chapelle du vieux manoir féodal.

Ce vieux château, échappé par miracle au marteau démolisseur de la bande noire, fut rendu à ma famille avec tous ceux de ses biens qui n'avaient pas été vendus pendant la première révolution, lors de la première rentrée des émigrés en France; quoiqu'il eût perdu la plus grande partie de sa fortune, mon père, le marquis de Pourrières, possédait encore au moins 80,000 francs de rente lorsque je vins au monde. Cette fortune était plus que suffisante pour lui permettre de tenir à la cour un rang distingué, et les services qu'il avait rendus aux princes de la branche aînée pendant l'émigration, lui donnaient le droit de solliciter un emploi honorable. Mon père était un de ces gentilshommes que leurs princes rencontrent sur les champs de bataille et qu'ils cherchent en vain au milieu de la foule de leurs courtisans lorsque des jours sereins ont remplacé les jours d'orage; il fit cependant un voyage à Paris en 1816, mais ses manières étaient peut-être un peu rudes, il ne savait pas arrondir ses discours en périodes élégantes, en un mot il faisait une assez triste figure parmi les courtisans du nouvel Œil-de-Bœuf. Il revint chez lui sans avoir obtenu l'emploi qu'il avait sollicité, et se détermina, sans éprouver beaucoup de peine, à mener la vie de gentilhomme campagnard.

Mon père avait confié le soin de faire mon éducation à un prêtre sécularisé qui lui avait été recommandé par un de ses frères d'armes de l'armée de Condé; c'était un excellent homme; ses mœurs étaient pures, et il avait acquis une vaste érudition; en un mot, il possédait toutes les qualités hormis celles que doit posséder un instituteur. Il ne savait du monde que ce qu'il en avait appris dans ses livres, la timidité de son caractère était si grande qu'il n'osait me faire les réprimandes ou m'infliger les punitions que je méritais trop souvent, et la crainte que lui inspirait mon père était telle, qu'il ne pouvait se résoudre à solliciter son intervention.

Les enfants, comme tous les êtres faibles, sont toujours disposés à abuser de l'indulgence que l'on a pour eux. Comme vous devez bien le penser, je faisais très-peu de cas des exhortations et des réprimandes de mon digne précepteur dont je connaissais la faiblesse; au lieu d'étudier, je passais toutes mes journées à parcourir, avec les jeunes garçons de mon âge, les vastes dépendances du château. Aussi, à l'âge de douze ans, si j'étais aussi fort qu'il est possible de l'être à cet âge et doué d'une santé très-florissante, j'étais en revanche le plus ignorant polisson qu'il fût possible de rencontrer. Je savais lire, un peu écrire; j'avais retenu quelques bribes de latin, c'était tout. Mon père, qui savait mieux manier une épée qu'une plume, et qui connaissait mieux La curne de Sainte Palaye, le Miroir du vrai Gentilhomme français et le parfait Ecuyer, que le de Viris illustribus, ayant remarqué que je pratiquais avec assez de succès tous les exercices du corps, avait félicité plusieurs fois mon précepteur qui, je dois le croire, s'était à la fin persuadé que, grâce à ses bons conseils, j'étais devenu un jeune gentilhomme très-distingué.

J'avais un peu plus de dix-huit ans, lorsque mon père et mon professeur (ma mère était morte peu d'années après ma naissance), persuadés que ce n'est qu'après avoir voyagé que l'on devient un gentilhomme accompli, résolurent de me faire visiter les principales contrées de l'Europe. Mon père se serait fait volontiers mon compagnon de voyage, mais les fatigues qu'il avait supportées pendant l'émigration, l'avaient rendu valétudinaire et les blessures qu'il avait reçues l'enchaînaient au seuil du foyer patrimonial. Il fut donc décidé entre mon père et mon précepteur que ce dernier continuerait auprès de moi ses fonctions de Mentor. Mentor bien incapable, hélas! et qui avait formé un pauvre Télémaque.

Lorsque mon père, m'ayant fait appeler dans son cabinet, me fit connaître la décision qui venait d'être prise, j'éprouvai tout d'abord, je dois en convenir, un vif sentiment de joie; j'étais charmé de quitter pour quelque temps le vieux château de mes pères, que je savais par cœur, les bois que j'avais parcouru en tous sens, les collines si souvent gravies par moi. Les rêves de ma jeune imagination allaient enfin se réaliser; j'allais visiter des contrées qui devaient selon moi renfermer plus de merveilles que celles parcourues par Sinbad, le marin. J'allais voir le monde!

Cependant quelque grande que fût la joie que j'éprouvais, lorsque mon père, après m'avoir tenu longtemps serré sur sa poitrine, m'eût enfin dit adieu; je sentis mes yeux se mouiller de larmes, je ne pouvais me résoudre à le quitter. Etait-ce une voix intérieure que j'entendais sans pouvoir la comprendre, qui me disait que je ne devais plus le revoir?

Avant de commencer ma tournée en Europe, je devais habiter quelques mois Marseille, chez des parents de ma mère, qui devaient guider mes premiers pas dans le monde; ces bons parents me reçurent à merveille, et l'amitié qu'ils me portaient les ayant sans doute aveuglés sur mon compte, ils eurent l'extrême bonté de me trouver charmant, tout en convenant toutefois que les voyages que j'allais entreprendre devaient me faire gagner beaucoup.

Ma mère appartenait à une ancienne famille parlementaire, dont tous les membres avaient conservé les mœurs sévères, les manières dignes et froides des anciens conseillers au parlement de Provence; mon grand-oncle et mon oncle, les seuls parents qui me restassent (je ne compte pas une foule de cousins des deux sexes et à divers degrés que je ne fis qu'entrevoir), m'aimaient beaucoup, sans doute; ils m'inspiraient infiniment de respect, mais je ne me plaisais pas chez eux, j'avais froid dans leur salon; lorsque je les voyais marcher ou parler avec une gravité composée, je me figurais avoir devant les yeux deux portraits famille, auxquels la baguette d'une fée aurait donné l'existence.

Je ne trouvais donc pas chez mes grands parents des distractions en harmonie avec mon âge et la manière dont j'avais été élevé.

J'étais possédé d'un extrême besoin de mouvement, d'une soif de voir des choses nouvelles qui ne trouvaient pas chez eux, de quoi se satisfaire; j'allai donc chercher ailleurs les distractions qui me manquaient.

Lorsque mon précepteur voulut me faire des remontrances, je lui dis, avec beaucoup de tranquillité, que je ne faisais rien que ne fissent tous les jeunes gens de mon âge et de ma condition, qu'il ne devait pas se montrer plus sévère que ne le serait mon père en pareille occasion; que je savais assez ce que je devais à la dignité de mon nom pour ne jamais le compromettre; que, du reste, j'étais assez âgé pour ne plus avoir besoin de mentor. Le brave homme se le tint pour dit; ce qu'il craignait par-dessus tout, c'étaient les discussions et pour n'en plus avoir avec moi, il me mit la bride sur le cou. Me voilà donc à dix-huit ans maître absolu ou à peu près de mes actions (mes oncles, qui comptaient sur mon précepteur, ne s'occupaient de moi que pour me donner des conseils que j'écoutais avec toutes les apparences du plus parfait recueillement).

Voulant profiter de cette douce liberté, je me mis à fréquenter les cafés et le théâtre. Je me liai avec tous les jeunes habitués de ces lieux de plaisir. Mon nom, très-estimé dans toute la Provence, la fortune que je devais posséder un jour, me donnaient une certaine autorité sur mes jeunes compagnons de plaisir, qui formaient autour de moi une petite cour toujours prête à me flatter. J'étais de toutes les parties, de toutes les fêtes et comme je ne me montrais pas très-sévère sur le choix de mes compagnons, on trouvait généralement que j'étais un très-bon garçon. Je crois vous avoir dit déjà que j'étais assez adroit à tous les exercices du corps; celui que j'affectionnais particulièrement était l'escrime; mes compagnons me parlaient sans cesse d'un maître, nommé Louiset dit Belle-Pointe, dont la salle était fréquentée par tout ce que la ville renfermait de jeunes gens riches et désœuvrés, et auquel on accordait beaucoup de talent. Je n'eus pas plutôt manifesté le désir de le connaître que mes amis me menèrent chez lui.

Louiset Belle-Pointe était maître d'armes dans toute l'acception du terme, il ne parlait que de tierces, de quartes, de coups fourrés. Il était bavard et il aimait à boire, ce qui ne l'empêchait pas d'être aussi rusé qu'un singe, d'aimer passionnément l'argent (il ne buvait que le vin qu'on lui payait), et de trouver bons tous les moyens qui pouvaient lui en procurer. Louiset reçut très-bien le jeune comte de Pourrières; il m'apprit toutes les finesses de son art, et quelques semaines ne s'étaient pas écoulées que j'étais devenu le commensal le plus assidu, l'ami le plus intime du maître d'armes.

Ce n'étaient, je vous l'assure, ni ma passion pour l'escrime, ni l'envie d'écouter les discours un peu décolletés du maître d'armes qui m'attiraient chez lui.

J'avais remarqué sa fille, et j'en étais devenu passionnément amoureux.

C'était véritablement une très-jolie fille que mademoiselle Jazetta Louiset; elle avait une de ces physionomies spirituelles et piquantes qui plaisent au premier coup d'œil, et de beaux yeux noirs admirables, des cheveux de la même couleur; ses pieds et ses mains étaient d'une forme tout à fait aristocratique; c'était, en un mot, la plus délicieuse créature qui se puisse imaginer, gaie, vive, toujours prête à chanter les plus jolis airs de notre joyeuse Provence, et dix-sept ans à peine.

Jazetta avait été élevée par une sœur de sa mère, aussi laide et disgracieuse que sa nièce était aimable et jolie, cette femme était Italienne; les amis de Louiset disaient tout bas: (le maître d'armes avait la main malheureuse), qu'elle avait exercé à Gênes, sa patrie, le plus ignoble métier, et que c'était pour se soustraire aux poursuites de la justice qu'elle s'était réfugiée à Marseille. Que ce fut ou non calomnie, toujours est-il que cette femme était la plus immorale de toutes les créatures; elle avait inculqué à sa nièce les plus détestables principes; grâce à ses leçons, Jazetta était aussi rouée à dix-sept ans que l'est ordinairement à trente une femme qui a beaucoup vécu. Ce que je vous dis là, je ne l'ai su que plus tard; je ne voyais alors les choses de la vie qu'à travers le prisme que nous avons tous devant les yeux lorsque nous avons vingt ans. J'aimais Jazetta comme on n'aime qu'une fois dans la vie, je l'aimais pauvre, je l'eusse aimée riche; je croyais qu'elle était comme moi, et vraiment il était difficile de croire que des promesses menteuses pouvaient sortir de cette bouche si rose et si fraîche, et qu'il n'y avait dans cette jeune poitrine qu'une vieille éponge raccornie à la place du cœur.

Louiset, sa fille et la vieille Génoise m'exploitaient de concert; Jazetta désirait qu'une brillante toilette ajoutât de nouveau charmes à tous ceux qu'elle possédait déjà; elle voulait, disait-elle, être toujours belle pour me plaire toujours. Je trouvais cela tout naturel, et je la mettais à même de choisir, parmi les plus-riches tissus et les bijoux les plus élégants, les objets, de sa parure. Je prêtais de l'argent à Louiset, dont je voulais conserver les bonnes grâces, et la tante, qui favorisait mes entrevues avec sa nièce, et qui me paraissait alors une très-estimable femme, trouvait tous les jours un moyen nouveau de faire de rudes saignées à ma bourse.

Ma pauvre bourse, elle était devenue étique à force d'être pressurée; j'avais emprunté à mes nouveaux amis tout ce qu'ils avaient voulu me prêter; mon précepteur, qui n'avait plus d'argent, n'osait pas en demander à mon père; il était en effet assez difficile de justifier à ses yeux la dissipation totale de la somme assez forte qu'il nous avait remise lors de notre départ de Pourrières. Jazetta, qui me demandait depuis plusieurs jours un objet d'une valeur assez considérable que je n'avais pu lui donner, me faisait la moue; Louiset, à qui l'on réclamait, (il me l'avait dit du moins), le payement d'un billet, me rudoyait; la tante avait des scrupules, j'étais désespéré.

Un certain matin, à la suite d'une légère altercation avec Jazetta, j'étais plus morose encore que d'habitude; Louiset, qui paraissait avoir bu quelques verres de vin de trop, s'approcha de moi. «Ne soyez donc pas aussi triste, me dit-il; il faut bien souffrir ce qu'on ne peut empêcher; faites comme moi, au premier jour, je vais être jeté en prison...»

—Mon pauvre Louiset, dis-je à mon tour au maître d'armes qui venait de me porter une botte secrète sans lui laisser le temps d'achever sa phrase, si j'étais le maître de ma fortune, vous n'iriez pas en prison.

—Je sais bien, je sais bien, répondit Louiset; mais si c'est que vous n'avez pas d'argent que vous êtes aussi triste, pourquoi ne cherchez-vous pas à vous en procurer?

—Et quels moyens voulez-vous que j'emploie? En demander à mon père, il ne m'en donnera pas; j'en ai emprunté à tous mes amis...

—Si j'étais le comte de Pourrières, je mettrais ma signature au bas d'une feuille de papier timbré, et j'irais trouver Josué qui m'obligerait avec infiniment de plaisir.

—Est-ce que vraiment vous croyez que ce juif...

—Le métier de Josué est d'obliger les jeunes gens de famille qui se trouvent momentanément gênés.

Les paroles de Louiset n'étaient pas tombées dans l'oreille d'un sourd; aussi le même jour il me conduisait chez le juif Josué qui voulut bien me prêter une assez forte somme à raison de 5 pour 100 d'intérêt... par mois.

Lorsque cette somme fut dans ma poche, Jazetta redevint aimable, Louiset, dont je payais les dettes réelles ou prétendues, me démontra un coup de seconde qu'il n'avait encore démontré à personne, la tante n'eut plus de scrupules. Tout alla donc au gré de mes désirs pendant un certain temps. Lorsque ma bourse fut de nouveau vide, les visages redevinrent sombres autour de moi. Je fis une nouvelle visite au juif.

Comme vous devez bien le penser, tout entier à l'amour que j'éprouvais, je négligeais beaucoup mes grands parents, j'étais plus souvent dans la salle d'armes de Louiset que dans le salon de mes oncles; ils interrogèrent mon précepteur qui ne sut que leur répondre, par l'excellente raison qu'il ne savait rien; ils me firent des remontrances, et je leur promis pour avoir la paix, de faire tout ce qu'ils exigeraient de moi.

Le meilleur moyen de me faire oublier Jazetta était de me faire quitter Marseille, ce fut aussi celui que l'on adopta, mais lorsque vint l'instant de me mettre en route pour commencer mes voyages en Europe, je refusai positivement de partir, mes oncles ne s'attendaient pas à une pareille résistance, ils s'emportèrent, je les envoyai se promener, et n'ayant plus dès-lors de ménagements à garder, je me livrai sans scrupules à tous les débordements. Les amis de Louiset devinrent mes amis les plus intimes, on me voyait partout avec eux dans les cafés, au théâtre, à la promenade; ma liaison avec Jazetta était devenue un scandale public. Tous les honnêtes gens étaient indignés de rencontrer à la fois l'amant, la fille et le père; un pareil état de choses ne pouvait être toléré plus longtemps; mon père qui avait été averti et qu'une maladie grave tenait cloué sur son lit, sollicita un ordre pour me faire enfermer quelque temps dans une maison de correction; cet ordre aurait été sans doute exécuté, mais Josué qui avait appris, je ne sais par quelle voie, ce que l'on projetait contre moi, me fit prévenir et me fournit les moyens de passer en Italie.

Louiset, à qui je comptai une somme assez ronde, voulût bien me laisser emmener sa fille dont je ne voulais pas absolument me séparer. Il est vrai qu'il me fit promettre de la lui ramener et de l'épouser aussitôt que mon père serait mort.

Jazetta, qui n'était pas fâchée de parcourir le monde, me suivit avec plaisir, l'argent ne me manquait pas; nous parcourûmes successivement l'Italie et la Suisse.

Nous courions le monde depuis environ deux ans, nous arrêtant dans tous les lieux qui nous plaisaient, nous remettant en route lorsque nous éprouvions les premières atteintes de l'ennui, lorsque Jazetta m'annonça qu'elle était enceinte.

Cette nouvelle me causa le plus vif plaisir, j'aimais si sincèrement ma maîtresse, que si je n'avais pas connu le caractère inflexible de mon père, je serais allé avec elle me jeter à ses genoux pour le prier de me la laisser prendre pour épouse.

Lorsque Jazetta m'avait annoncée qu'elle était enceinte, nous étions à Bâle, nous voyageâmes quelques mois encore; lorsqu'elle fut près de son terme, nous nous arrêtâmes à Genève, où elle accoucha très-heureusement d'un garçon, que je reconnus et auquel je donnai le nom de Fortuné.

Je confiai cet enfant à une femme estimable qui me fut indiquée par des personnes dignes de confiance. Cette femme se chargea de l'élever avec le plus grand soin et de le placer dans un pensionnat aussitôt qu'il aurait atteint l'âge de quatre ans.

Je n'ai pas cessé depuis cette époque de m'occuper de mon fils qui est maintenant âgé de quinze ans, et la personne à laquelle j'ai confié son éducation m'informe à la fin de chaque année de tout ce qui le concerne.

Josué connaissait mieux que personne l'état de la fortune qui devait me revenir après la mort de mon père, aussi il fournissait abondamment à tous mes besoins, mais l'expérience m'étant venue avec les années, j'avais établi sur de nouvelles bases mes relations avec lui; je ne lui empruntais plus à raison de 1 pour 100 par mois, il avait été convenu qu'il me fournirait 12,000 fr. par an et que je m'engagerais pour 15,000, qui devaient produire intérêt à 5 et qui seraient remboursés aussitôt après la mort de mon père.

Je m'étais lié pendant l'indisposition qui avait suivi les couches de Jazetta avec un jeune Anglais qui habitait le même hôtel que nous; cet homme m'enleva ma maîtresse qu'il emmena, je crois, à Calcutta ou à Madras.

On n'aime bien qu'une fois dans la vie, voyez-vous, et lorsque c'est à vingt ans, que nous rencontrons la femme qui doit nous inspirer ce sentiment dont nous devons toujours conserver le souvenir, les déceptions qui suivent tous les événements de la vie doivent nous paraître beaucoup plus cruelles. J'aurais dû sans doute lorsque j'appris la fuite de Jazetta me dire que sa conduite la rendait indigne de l'amour que j'avais pour elle, et chercher à l'oublier; mais fait-on toujours ce que l'on devrait faire? Je dois en convenir, je n'éprouvais qu'un regret, celui de l'avoir perdue, et au moment où je vous parle, je crois que si elle était là et qu'elle me priât de lui pardonner, je crois que j'oublierais tout ce qui s'est passé.

—Je ne sais si je dois, dit à ce moment de Pourrières en interrompant le récit qu'il faisait à Salvador et à Roman, vous raconter les événements de ma vie jusqu'au moment où nous sommes arrivés.

—Et pourquoi vous arrêteriez-vous en aussi beau chemin, répondit Roman en accompagnant ces mots d'un juron provençal, qui fit naître un sourire sur les lèvres du comte, votre récit nous intéresse beaucoup, n'est-ce pas Salvador?

Salvador fit un signe d'assentiment.

—C'est que je crains que le récit de ce qui me reste à vous raconter, ne me fasse perdre l'estime que vous êtes naturellement disposé à accorder à un compatriote.

—Ne craignez rien, dit Salvador, nous sommes indulgents.

—Et nous buvons à votre santé, monsieur le comte, ajouta Roman.

—Le chagrin que j'éprouvai en me voyant abandonné de Jazetta, me causa une maladie très-grave qui dura plusieurs mois; pendant longtemps je fus à deux doigts de la mort, que je voyais, je vous l'assure, s'approcher de moi sans éprouver beaucoup de regret; mais enfin la jeunesse fut plus forte que le mal, je recouvrai la santé.

—Pour me distraire de mes chagrins, je me rendis aux eaux de Bade; je me liai dans cette ville avec un homme qui se faisait appeler le duc de Modène.

—Je connais cet homme, s'écria Roman, son véritable nom est Ronquetti.

—C'est bien cela, répondit de Pourrières.

—Le duc de Modène possédait entre autres talents celui de se rendre la fortune favorable, après m'avoir gagné tout ce que j'avais d'argent comptant, il crut ne pouvoir mieux me témoigner l'amitié qu'il me portait, qu'en me montrant tout ce qu'il savait.

Il n'eut pas à se plaindre de son élève, qui après quelques leçons se trouva de force à lutter contre son maître: je ne voulais pas cependant faire usage des talents que je possédais, je le dis au duc de Modène:

—Laissez faire, me répondit-il, si jamais vous vous trouvez sur le point d'être vaincu, vous ne vous laisserez pas jeter à terre sans vous servir des armes que vous avez en votre possession: Ronquetti avait raison.

—Mais dit Roman en interrompant encore de Pourrières, vous vous laissiez tout à l'heure plumer bel et bien par ce limonadier à moustaches grises.

—Je voulais lui donner le courage de jouer contre moi une somme considérable, afin de le punir par où il a péché.

—Je vois maintenant que je suis venu déranger vos combinaisons.

—J'apprécie, soyez-en convaincu, mon cher compatriote, l'intention qui vous faisait agir.

Quinze années s'étaient écoulées depuis que j'avais quitté le château de Pourrières, et je n'avais pas une seule fois écrit à mon père. Ronquetti, qui avait été longtemps mon compagnon de voyage, venait de me quitter. Lassé à la fin de la vie désordonnée que je menais, je me disposais à écrire à mon père, afin de solliciter de son indulgence le pardon de mes fautes et l'oubli du passé, lorsque je reçus à Bruxelles, que j'habitais depuis quelque temps, une lettre de Josué qui m'apprit qu'il venait de mourir, et qu'il fallait absolument que je revinsse pour me faire mettre en possession de l'héritage que j'étais appelé a recueillir; le Juif m'envoyait 20,000 francs pour faire mon voyage et me mettre à même de faire une figure honorable en arrivant dans mon pays; il me disait aussi que le choléra avait enlevé mes oncles, et que j'étais le seul et le dernier rejeton de l'ancienne famille des Pourrières.

Je quittai de suite Bruxelles et je m'arrêtai à Paris, j'avais l'intention de séjourner quelques mois dans cette ville, que je n'avais pas encore vue, avant de me retirer du monde; je suis à Paris depuis moins de deux mois et dans quelques jours je quitterai cette ville sans éprouver le moindre regret, si jamais vous retournez à Trets, arrêtez-vous en passant au château de Pourrières, vous m'y trouverez menant la vie d'un gentilhomme campagnard, et m'occupant de l'éducation de mon fils, que je vais faire venir auprès de moi et qui sera, j'ose l'espérer, plus raisonnable et plus heureux que son père.

Je suis las de courir le monde: j'ai vu l'Angleterre, la Suisse, l'Italie, la Hollande, l'Espagne et le Portugal, et j'ai rencontré partout les mêmes vices et les mêmes travers. Au ciel brumeux de la vieille Angleterre, à ses vaisseaux, ses docks et son tunnel, aux glaciers de la Suisse, à l'hospitalité si vantée, et aux vertus champêtres des paysans helvétiques, aux lazzarone de Naples, aux palais de marbre de Florence, aux gondoles et aux barcarolles vénitiennes, aux brigands de la campagne de Rome et aux merveilles de la cité éternelle, aux canaux et aux tulipes de la Hollande, aux révolutions de l'Espagne et aux oranges du Portugal, je préfère maintenant le ciel bleu et les oliviers de notre belle Provence.

Je donne dans quelques jours un grand dîner d'adieux à toutes les personnes dont j'ai fait la connaissance depuis que j'habite Paris; si vous voulez y assister, vous me ferez plaisir; et si vous êtes observateurs, vous pourrez y étudier des physionomies assez curieuses.

Salvador et Roman acceptèrent avec empressement l'invitation du marquis.

La soirée était déjà avancée lorsqu'ils quittèrent le cabinet dans lequel ils avaient dîné. Le marquis, ayant manifesté l'intention de rentrer de suite chez lui, ses nouveaux amis l'accompagnèrent jusque dans l'appartement qu'il occupait seul dans une assez jolie maison de la rue Joubert, et ne le quittèrent que lorsqu'il se fut mis au lit, et après avoir pris rendez-vous pour le lendemain.

—Ceci peut nous être utile, dit Salvador à Roman lorsqu'ils furent dans la rue, en lui présentant un morceau de cire jaune.

—Ah! tu as pris l'empreinte, c'est fort bien; mais nous n'aurons pas besoin, je crois, de nous en servir, j'ai une idée que je te ferai connaître tout à l'heure.

Roman et Salvador venaient d'arriver dans la chambre garnie du modeste hôtel que le mauvais état de leur bourse les avait forcé de choisir. Salvador avait pris un siége pour se reposer quelques instants en fumant un cigare; Roman qui était resté debout, se découvrit, et fit plusieurs profondes et respectueuses révérences à son compagnon, qui le regardait avec étonnement.

—J'ai bien l'honneur, lui dit-il, de présenter mes civilités à monsieur le marquis de Pourrières, et je le prie de vouloir bien agréer mes très-sincères compliments de condoléance.

Un éclair brilla dans les yeux de Salvador; il avait compris son maître.

—A quand l'exécution de ton plan? lui dit-il.

—Il faut que je le mûrisse et que je fasse naître une occasion favorable; mais ce sera facile.

Salvador se jeta au cou de son digne camarade, qu'il tint longtemps embrassé.—C'est charmant, ajouta-t-il, c'est charmant, mon ami Roman; vous êtes un grand homme.

X.—Quelques portraits.

Si des députés patriotes veulent chercher à table les moyens de rendre à la France son influence en Europe, si des hommes de lettres veulent se brûler de l'encens sous le nez entre la poire et le fromage, si des barbistes[214] désirent, lorsque commence une nouvelle année, causer en trinquant des beaux jours de leur jeunesse, si des philanthropes veulent aviser aux moyens de soulager les misères du peuple, c'est chez le restaurateur Lemardelay qu'ils se réuniront; ce digne successeur des Baleine et des Lejay possède en effet le monopole des banquets qui doivent réunir autour de la même table un grand nombre de convives.

Le festin offert par le marquis Alexis de Pourrières à tous ceux qu'il connaissait à Paris, et auquel devaient assister Salvador et Roman, avait été commandé, plusieurs jours à l'avance, à cet aimable artiste culinaire, et ne devait, dit-on, rien laisser à désirer.

Au jour et à l'heure indiqués, le couvert était mis dans un salon élégamment décoré et éclairé par une quantité raisonnable de bougies parfumées. Brillat-Savarin, Grimod, de la Reynière, Berchoux, d'Aigrefeuille, tous les doctes en gastronomie, prétendent, et nous sommes de cet avis, qu'un excellent repas ne doit être savouré qu'aux lumières.

La table était couverte de linge damassé d'une blancheur éblouissante; de magnifiques cristaux, d'admirables porcelaines réfléchissaient mille jets lumineux; des surtouts de bronze doré, véritables chefs-d'œuvre artistiques sortis des ateliers de Denière, étaient chargés de fleurs exotiques les plus rares; les vins rafraîchissaient dans des seaux en maillechort remplis de glace; le chef et ses aides, le sommelier et les garçons de service étaient à leur poste, les convives pouvaient arriver, tout était disposé pour les recevoir.

De Pourrières, qui ne voulait pas laisser à Lemardelay le soin de recevoir ses convives, arriva le premier; Salvador et Roman le suivaient de près; il s'empressa d'aller au-devant de ses nouveaux amis, dont il serra les mains dans les siennes.

De Pourrières n'avait voulu d'abord réunir autour de lui qu'un petit nombre d'amis; mais chacun d'eux, lorsque l'on avait su qu'il ne donnait ce festin que pour adresser des adieux solennels au monde dans lequel il avait vécu jusqu'alors, avait voulu amener un ami; puis on s'était dit ensuite qu'il n'y a point de fête complète si elle n'est embellie par la présence de quelques jolies femmes; de sorte que le nombre des convives s'était insensiblement augmenté, et que la table qui, primitivement, devait être dressée dans un salon de médiocre grandeur, se carrait majestueusement dans le plus vaste et le plus orné des salons de Lemardelay.

Salvador et Roman admiraient le luxe et la parfaite ordonnance du couvert, et adressaient à l'Amphytrion des félicitations qui paraissaient le flatter, lorsque les convives les plus pressés arrivèrent; il y en avait de jeunes et de vieux; beaucoup portaient à leur boutonnière le signe révéré de l'honneur. Salvador remarqua parmi eux un beau jeune homme, doué d'une taille beaucoup au-dessus de la moyenne, et d'une physionomie gracieuse, sur laquelle cependant on pouvait remarquer l'expression d'une fierté dédaigneuse. Quel est, dit-il au marquis, ce jeune homme qui ne vous a adressé qu'un très-léger salut, et auquel tous ceux qui sont ici paraissent adresser des hommages?

—Ce monsieur, répondit de Pourrières avec un léger sourire, est une des plus curieuses physionomies de la société parisienne; on ne lui connaît ni rentes, ni propriétés de ville ou de campagne, ni places, ni pensions; il n'est ni artiste, ni commerçant, ni homme de lettres; cependant il donne le ton aux lions les plus distingués de la capitale, il a sa place dans la loge infernale, il renouvelle souvent ses équipages et ses attelages, il joue et perd, sans froncer le sourcil, des sommes considérables; il habite un des hôtels les plus confortables du nouveau quartier de l'Europe; et lorsqu'il sort de chez lui il demande à son valet de chambre, qui lui répond toujours oui, s'il a mis de l'or dans ses poches. Aussi, monsieur le vicomte Achille de Lussan voit-il s'ouvrir devant lui les portes des plus nobles demeures; il est de tous les clubs de la bonne compagnie, de toutes les sociétés philanthropiques; les plus jeunes et les plus jolies duchesses en raffolent; et, si elles l'osaient, elles se disputeraient son cœur à la danseuse qu'il entretient, une très-jolie créature qui nous fera peut-être l'honneur d'assister à ce banquet.

—Ce monsieur de Lussan, dit Roman, me paraît un solide gaillard.

—Vous ne vous trompez pas, répondit de Pourrières; il se sert des armes qu'il a reçues de la nature avec autant d'adresse que de l'épée que lui ont léguée ses nobles aïeux; il a déjà tué quelques curieux qui avaient cherché à connaître les sources de sa fortune. Aussi a-t-on pour lui maintenant infiniment de respect.

Pendant le temps qu'avait duré la courte conversation que nous venons de rapporter, plusieurs nouveaux convives étaient arrivés, et après avoir salué l'Amphytrion, s'étaient mêlés aux divers groupes qui attendaient en causant l'heure à laquelle on devait se mettre à table.

De Pourrières continuait la conversation commencée avec Salvador et Roman.

—Si tous ces gens-là, disait-il, voulaient être sincères et raconter leur histoire, vous entendriez de singuliers aveux, et en une heure vous apprendriez plus de choses que ne peuvent vous en apprendre en dix ans tous les romans intimes que l'on a fabriqués depuis quelque temps; il y a, voyez-vous, dans les replis du cœur humain des passions mauvaises, des vices ignobles que l'œil de Dieu peut seul apercevoir, et qui ne seront jamais mis en œuvre par les romanciers.

—Oh! oh! monsieur le marquis, savez-vous que vous prêchez à ravir, dit Salvador, qui n'était que médiocrement prévenu en faveur du discours que de Pourrières venait de commencer.

—Vous avez raison, le moment est mal choisi pour faire de la morale; puisque nous sommes ici pour nous amuser, amusons-nous; mais évitez surtout de me donner mon nom; tous ceux qui sont ici ne me connaissent que sous celui de Courtivon.

Roman lança à Salvador un coup d'œil significatif.

—En attendant qu'il nous soit permis de faire honneur au festin, dit-il en s'adressant au marquis, continuez, autant du moins que cela vous sera possible, de nous faire connaître les convives.

—Avec plaisir. Ce petit monsieur qui se fait appeler de Préval, est un satellite qui gravite autour de l'astre que l'on nomme de Lussan; mais comme on connaît à peu près les moyens qu'il emploie pour soutenir le luxe qu'il affiche, on ne lui accorde pas la considération qu'on n'ose refuser au vicomte de Lussan. Les femmes qui se laissent séduire par la jolie figure, les gracieuses manières et les tirades sentimentales de M. de Préval, qu'elles soient duchesses, actrices ou femmes entretenues, sont la mine qu'il exploite; une vieille princesse russe fait les frais de son tilbury, une actrice ceux de son appartement, une fille entretenue lui fournit son argent de poche. M. de Préval, pour parer aux éventualités de sa position, a une seconde corde à son arc; il est, dit-on, plus qu'heureux au jeu...

»Cet homme qui paraît âgé d'environ soixante ans, qui est doué d'une si respectable physionomie, et qui porte à sa boutonnière la croix de la Légion d'honneur, est un des aigles du barreau et un des puritains de la chambre élective. Le bienheureux saint Yves advocatus et non latro res miranda, fut canonisé, quoique avocat; c'est peut-être jusqu'ici le seul de sa robe qui ait été admis dans le royaume des cieux, et c'est pour cela sans doute que la béatitude y est si grande; car s'il y en avait un second, le père Eternel ne serait pas sûr de finir tranquillement son bail.

»Quoi qu'il en soit, je vais vous raconter une petite anecdote très-édifiante, à l'endroit de cet avocat député qui pourrait bien, tôt ou tard, prendre place à côté de saint Yves, son digne patron, et lui enlever une partie de sa clientèle céleste.

»Voici ce que c'est. Pour me rendre plus intelligible j'adopterai, si vous voulez bien me le permettre, la forme du dialogue. Remarquez, je vous prie, que la scène se passe dans le cabinet de l'avocat en question, cabinet meublé avec tout le luxe possible. L'avocat est assis devant un bureau à cylindre; il est enveloppé dans une magnifique robe de chambre à ramages, et ses pieds sont fourrés dans des babouches orientales de maroquin rouge; une dame déjà sur le retour, mais dont la toilette est très-élégante, vient d'entrer et lui dit:

—Eh! bonjour, cher maître; comment se portent les cinq codes et leurs honorables commentaires?

Puis elle s'assied.

—Ah! belle dame, répondit l'avocat, toute ma jurisprudence est à vos genoux. D'honneur, vous êtes plus belle tous les jours.

—Toujours galant, cher maître; mais trêve d'aimables propos aujourd'hui, c'est une affaire sérieuse qui me conduit chez vous.

—De quoi s'agit-il? je suis tout oreilles.

—J'ai besoin de reprendre les choses d'un peu loin; excusez-moi si vous me trouvez prolixe, c'est un peu le défaut de mon sexe.

Vous vous rappelez, cher maître, cette époque à jamais déplorable de 1814, où une nuée de barbares vint fondre sur la France accablée; ils ramenaient dans leurs bagages ce roi fameux qui, grâce à une figure de rhétorique qui n'est pas encore bien définie, nous persuada un beau jour que nos ennemis étaient nos meilleurs amis.

—Ah! madame, dit ici l'avocat en soupirant, quels souvenirs vous évoquez, il suffit de me rappeler les maux de ma patrie pour me voir fondre en larmes.

—Cela se conçoit, pensa la dame, c'est un si grand patriote, j'aurais bien dû ne pas mettre sa sensibilité à une aussi rude épreuve; permettez-moi de continuer, dit-elle après avoir fait cette réflexion.

Parmi cette foule de barbares dont je viens de vous parler, se trouvait un grand seigneur, véritable ours mal léché, mais qui rachetait ce petit désagrément par une foule de millions de roubles. Dès les premiers jours de son arrivée à Paris, il voulut s'initier aux mœurs françaises, et pour cela il eut besoin de dépouiller le vieil homme; après avoir pourvu aux nécessités de sa toilette, il songea à ces aimables riens dont les philosophes font si peu de cas, mais dont les jolies femmes sont folles; je veux parler des bijoux.

C'est ici, cher maître, qu'à mon tour je vais mettre ma sensibilité à une bien rude épreuve, rien que le souvenir de ces malheurs me fait fondre en larmes... j'aimais tant mon mari.

Vous vous rappelez sans doute que j'étais bijoutière au Palais-Royal; le barbare vint, il me vit et vainquit. Quelques mois plus tard j'étais à l'étranger; au moyen d'un pacte fait entre mon mari et le barbare, j'étais devenue la propriété de ce dernier. Hélas! il usa de sa propriété comme de chose à lui appartenant.

Or on sait ce que l'usage produit en pareil cas; vous avez deviné que je devins mère.

Le barbare avait des sentiments, il voulut récompenser dignement ma fidélité; à ses derniers moments il fit appeler un notaire, et, dans un testament en bonne forme, il légua au fruit de nos amours une somme considérable à prendre sur les millions en question.

Peu de temps après, le bonhomme mourut! Dieu veuille avoir son âme.

Amen. Ah! belle dame, combien ce récit m'a ému et combien je suis sensible à vos peines.

—Baste! il faut penser à autre chose! il s'agit maintenant de recueillir la succession laissée à mon fils par le vieux magot; mais cette succession est en Russie, et l'empereur Nicolas n'aime pas que les millions passent les frontières de ses Etats; il ne faut donc pas moins qu'un avocat de votre mérite pour lever toutes les difficultés qui vont surgir. Pouvez-vous vous charger de cette mission.

—Quoi! aller en Russie?

—Oui en Russie.

—Hum! c'est bien loin... et pendant ce temps, que deviendront la patrie et mon cabinet.

—Oh! ce n'est pas mon affaire, mais si je vous donne des honoraires équivalents a ceux que votre cabinet vous aurait procurés, ne voudrez-vous pas à ce prix me rendre service.

—Vous savez bien, belle dame, que je ne puis rien vous refuser.

—Eh bien! voyons, qu'exigez-vous pour vous charger de cette affaire et du voyage qu'elle nécessite.

—Ah! madame, que me demandez-vous là? Est-ce que je tiens à l'argent! mais que deviendra la France pendant mon absence! ô mon pays!...

La dame pensa quelle devait tenir compte, à un aussi grand patriote, du sacrifice qu'il allait faire en s'exilant pour elle.

—Eh bien, cher maître, dit-elle, vingt-cinq mille francs, est-ce assez?

—Que me dites-vous là? oh! France, que vas-tu devenir.

—Mais il me semble que vingt-cinq mille francs...

Bref, l'avocat accepta et la dame lui apportait le lendemain matin, les vingt-cinq mille francs en beaux billets de banque; après les avoir palpés, l'avocat reconduisit poliment sa cliente, en lui assurant que sous huit jours il serait parti.

Mais un mois s'était écoulé que notre avocat n'avait pas encore songé à prendre son passe-port; la dame, informée de cette circonstance, va le trouver et lui témoigne son étonnement; mais, en homme qui n'est jamais court, il lui donne mille raisons pour justifier son retard; la dame accorde un nouveau délai à l'expiration duquel, nouvelle visite, nouveau moyen dilatoire de la part de l'avocat.

La dame, à la fin mécontente, consulta; on lui dit que si l'avocat ne se met pas en route, c'est que sans doute des besoins d'argent le forcent à rester.

Eclairée par ce trait de lumière, elle retourne près de son cher conseil, elle lui demande si, par hasard, ce ne seraient pas quelques besoins d'argent qui l'empêchent de partir. A ce mot d'argent, la physionomie de l'avocat s'illumine.

—Oui, dit-il, c'est cela. J'ai des signatures dehors, et je ne puis m'absenter avant d'y avoir fait honneur.

—Combien vous faut-il? Lâchez le mot franchement.

—Franchement, soixante-quinze mille francs; mais à titre de prêt.

—Vous les aurez.

Le lendemain, la dame apporta les soixante-quinze bien heureux mille francs. L'avocat fait deux billets, l'un de quarante-deux mille francs, et l'autre de trente-trois mille francs. Il faut lui rendre cette justice, il faisait parfaitement les billets.

Ainsi payé, nettoyé, allégé, vous allez croire que notre avocat va se mettre en quatre pour satisfaire sa cliente?...

Erreur!

Notre avocat est député, c'est un des meilleurs orateurs de la chambre; il ne peut donc voyager comme un pékin d'avocat.

Il commence donc sa tournée par Goritz; il se fait présenter au roi de France (l'excellent roi! il est, quant à présent, d'un très-facile accès...), le roi lui demande s'il veut manger un morceau. Notre avocat quitte alors son rôle et devient homme politique, il accepte le déjeuner du roi Henri V, puis il prend sa volée vers Saint-Pétersbourg. A peine arrivé, une réclame adroitement lancée dans les journaux russes, annonça l'arrivée de l'illustre personnage. L'empereur Nicolas informé du déjeuner de Goritz, lui permit de se présenter à la cour. Voilà donc notre homme admis aux soirées, aux cavalcades, aux revues, aux parades, aux parties d'eau, aux déjeuners, aux dîners, aux petits soupers, aux concerts de l'empereur Nicolas. Un avocat dans de semblables circonstances, pouvait-il trouver le temps de s'occuper des affaires de sa cliente, lorsque l'empereur, à lui seul, dérobait tous ses instants, lui donnait tant et de si agréables occupations? C'était bien là chose impossible! Aussi, après avoir passé deux ou trois mois à Saint-Pétersbourg, et y avoir dissipé et les honoraires destinés à éclaircir l'affaire de la succession, et les soixante-quinze mille francs que l'on n'a pas oubliés, notre héros reprit le chemin de sa chère patrie.

Vous devinez qu'il ne s'empressa pas de faire appeler sa cliente pour lui rendre compte de sa mission: il voulait éviter le quart d'heure de Rabelais. La dame fut cependant informée de son retour et prit l'initiative des visites.

—Eh quoi! de retour! et vous n'êtes pas venu me voir?

—Ah! madame quel voyage, quel pays! Je suis abîmé, brisé, rompu.

—Cependant vous n'aviez pas, il me semble, cette mine fraîche et ce vernis de santé avant votre départ.

—Ah! madame, c'est l'effet des climats froids, cependant vous pouvez affirmer que je suis ruiné... de santé.

—Allons, allons, du courage! trois mois de notre excellent air français, et il n'y paraîtra plus.

—Ouf! l'affreux rhumatisme!!!

—Parlons un peu d'autre chose. Et l'affaire de mon fils?

—Oh! la, la! au diable soient les douleurs d'intestins!

—Remettez-vous; je reviendrai causer de cela une autre fois. Buvez frais et tenez-vous chaudement.

La dame revint vingt fois afin de savoir ce qu'elle devait espérer du voyage en Russie; mais vingt fois la même scène fut répétée: «Oh! la, la, mes nerfs! aïe! mon rhumatisme! ouf! mes douleurs d'intestins!»

Cependant l'échéance des billets allait arriver, l'impitoyable calendrier allait marquer la date fatale...

La dame se présenta!... Personne. Son débiteur qui faisait depuis longtemps des châteaux en Espagne, était allé faire ses dévotions en Galice, puis ensuite à Notre-Dame d'Atocha.

Revenu de ce dernier pays, le pauvre cher homme oublie et les billets faits à sa cliente et une foule d'autres engagements du même genre, le moyen, en effet, qu'un aussi bon patriote pense à payer ses dettes[215].

Ce petit homme rabougri, qui cause en ce moment avec le vicomte de Lussan, à la tournure grotesque, aux jambes torses, au gros ventre dont la tête est encaissée dans des épaules d'une largeur peu commune, dont les bras sont d'une longueur démesurée, au visage couvert d'une barbe épaisse et noire, dont toute la personne enfin rappelle l'illustre Sancho Pança fut jadis le curé d'un village des environs de Paris. Dieu, il est vrai,