—Parce que je veux que tu sois forte, si, ce qu'à Dieu ne plaise, tu dois être éprouvée par de nouvelles souffrances; parce que je veux qu'au moment du danger, s'il arrive, tu sois capable d'envisager sans frémir, toute la profondeur du précipice alors ouvert sous tes pas; parce que je veux, quoiqu'il avienne, conserver mon amie. Notre vie, ma pauvre amie, est un vaste océan parsemé d'écueils, nous devons à chaque instant nous attendre à faire naufrage.

—Laure, tu sais quelque chose que tu ne veux pas m'apprendre.

—Je ne sais rien.

—Ton mari ne t'a rien dit?

—Paul ne connaît pas M. de Pourrières, qu'il a vu ici pour la première fois.

—Oh! merci, mon Dieu! s'écria Lucie en levant ses mains vers le ciel, merci; je serais morte si ce que je croyais avait été vrai.

Nous laisserons Lucie achever de passer paisiblement la belle saison à la campagne de sir Lambton, et nous suivrons Salvador à Paris, où de grands événements doivent s'accomplir.

Ainsi que cela arrive presque toujours à la veille de toutes les grandes catastrophes, la fortune semblait se plaire à favoriser toutes les entreprises de Salvador et du vicomte de Lussan; aussi, ces deux personnages roulaient-ils sur l'or et les billets de banque.

Le vicomte de Lussan, ne sachant que faire de ses capitaux, avaient renouvelé l'ameublement et les équipages de la danseuse Coralie, à laquelle il avait pardonné sa fugue avec le général rencontré par Silvia chez l'usurier Juste.

Salvador, malgré les dépenses énormes de sa maison et de celle de Silvia, avait acquitté les lettres de change, souscrites pour couvrir la dernière faute de Roman, et payé le restant de ce qu'il devait à divers créanciers.

Il avait le soin d'écrire souvent à Lucie, afin de la tenir au courant de ce que, soi-disant, il faisait pour mettre de l'ordre dans ses affaires, et comme toutes les nouvelles qu'il lui transmettait étaient satisfaisantes, la pauvre Lucie, qui dans la profonde retraite où elle vivait, ignorait ce qui se passait à Paris, recouvrait peu à peu la paix de l'âme, le plus précieux de tous les biens. Ses lettres, cependant, demandaient souvent à Salvador si bientôt il se déterminerait à l'emmener à Pourrières, car elle ne pouvait s'empêcher de trembler lorsqu'elle se disait que dans une ville comme Paris, son mari devait à chaque pas qu'il faisait, trouver une occasion nouvelle de se livrer à la funeste passion qui l'avait conduit sur le bord d'un abîme; mais Salvador ne faisait que des réponses évasives, lorsqu'elle lui rappelait la promesse qu'il lui avait faite, il ne pouvait, disait-il, quitter Paris en ce moment; il voulait, avant d'aller s'ensevelir dans la retraite, avoir regagné les trois cents mille francs qu'elle lui avait prêtés; mais cela serait beaucoup moins long qu'elle ne le supposait; il ne s'agissait que d'avoir un peu de patience.

Salvador consacrait à Silvia tout le temps qu'il ne passait pas avec le vicomte de Lussan; il ne voulait pas laisser au prince Russe, qui était devenu éperdument amoureux de l'ex-cantatrice, la faculté d'approcher d'elle.

Silvia, du reste, savait exploiter adroitement la jalousie de son amant, lorsqu'elle voulait qu'il lui accordât quelque chose; elle le menaçait, bien qu'intérieurement elle n'eût aucune envie de réaliser ses menaces, d'écouter le Kalmouk, (c'est ainsi qu'elle appelait le sujet de l'autocrate de toute les Russies), dont elle savait à propos mettre en relief les immenses richesses et les brillantes qualités; et Salvador se trouvait alors trop heureux d'obéir.

Salvador et Silvia, accompagnés souvent du vicomte de Lussan, allaient presque chaque jour, traînés dans un magnifique équipage qui appartenait à la marquise de Roselly, parcourir les allées du bois de Boulogne, qui sont habituellement fréquentées par la fashion parisienne.

Salvador était glorieux de mener partout avec lui, l'orgueilleuse beauté qui excitait l'admiration générale, et Silvia, de son côté, n'était pas fâchée d'étaler à tous les yeux, le luxe dont elle était entourée.

Elle dit cependant un jour à son amant, que les poudreuses allées du bois de Boulogne commençaient a lui paraître monotones et qu'elle ne serait pas fâchée de varier quelque peu ses promenades quotidiennes.

—Mais rien n'est plus facile, lui dit Salvador, notre bonne ville, grâce à Dieu, est entourée de promenades beaucoup plus agréables que le bois de Boulogne, que la mode, je ne sais pourquoi, a pris sous sa protection; si vous le voulez bien, nous nous ferons conduire, aujourd'hui, au bois de Vincennes.

—Va pour le bois de Vincennes, répondit Silvia, si cette promenade ne me convient pas, nous verrons les autres ensuite.

Silvia, Salvador et le vicomte de Lussan, montèrent en calèche et se firent conduire. Le ciel était magnifique et de nombreux promeneurs sillonnaient en tous sens les sombres allées du bois.

—Mais c'est charmant, disait à chaque instant, Silvia, à ses deux compagnons, c'est charmant; en vérité, il y a ici au moins des arbres et de l'ombre; nous y reviendrons.

Au détour d'une allée assez obscure, dans laquelle il s'était engagé pour obéir à sa maîtresse, le cocher de Silvia fut obligé de s'arrêter afin de ne point écraser un homme qui marchait lentement devant la voiture et qui paraissait enseveli dans de profondes réflexions.

Les cris répétés du cocher, arrachèrent enfin cet homme à ses réflexions; il se rangea précipitamment sur un des côtés de l'allée, et ses yeux se portèrent par hasard sur les personnes qui étaient dans la calèche, à laquelle il venait de livrer passage.

—Silvia! s'écria-t-il assez haut pour être entendu de la marquise de Roselly et de ses deux compagnons, Silvia!

—Qu'est-ce, dit Salvador, et que vous veut cet homme; le connaissez-vous?

—Brûlez le pavé, dit Silvia à son cocher avant de répondre à Salvador, brûlez le pavé.

La marquise de Roselly venait de reconnaître Beppo.

Le cocher, jaloux d'obéir à sa maîtresse, avait vigoureusement fouetté ses chevaux, et la calèche roulait rapide comme l'éclair le long d'une des grandes allées du bois.

Salvador et le vicomte de Lussan ne savaient à quoi attribuer la terreur évidente et la singulière conduite de leur compagne; elle les instruisit en peu de mots.

Salvador tourna la tête et vit courir derrière la calèche l'homme que Silvia paraissait si fort redouter; il était éloigné de vingt pas environ, sa conduite indiquait suffisamment quelle était son intention; il voulait suivre la voiture, afin de connaître le nom et le domicile de ceux qu'il venait de rencontrer.

Le vicomte de Lussan avait imité le mouvement de Salvador.

—Mais je connais cet homme là, dit-il à voix basse à son compagnon.

—Je le crois parbleu bien! répondit Salvador; cet homme est celui que nous avons fait entrer chez la Sans-Refus, lorsqu'il venait d'assassiner la marquise.

—Diable! diable! mais il ne faut pas que cet individu, qui me paraît un gaillard résolu, sache qui nous sommes.

La calèche roulait toujours avec la même rapidité, mais l'homme qui courait derrière paraissait la suivre sans trop de difficulté; il en était toujours à la même distance.

—Le drôle a des jarrets d'acier, dit le vicomte de Lussan.

—Mais ne me débarrasserez-vous pas de cet homme? s'écria Silvia en proie à la plus violente exaspération. Ah! si j'avais autant de force que je me sens de courage.

—Nous ferions très-volontiers ce que vous paraissez si vivement désirer, belle marquise, répondit le vicomte, mais le lieu n'est guère propice, et votre cocher est un témoin incommode.

—Il y a un moyen, s'écria Salvador. Tu es adroit, continua-t-il en s'adressant au cocher de Silvia, robuste gaillard, que son teint coloré et sa chevelure du plus beau rouge carotte qu'il fût possible de voir, faisait de suite reconnaître pour un naturel des îles Britanniques.

—Très-adroit, M. le marquis répondit le cocher.

—Tu sais te servir de ton fouet?

—Aussi bien que vous de votre épée.

—Eh bien! il y a vingt-cinq napoléons pour toi, si tu t'en sers de manière à ôter l'envie, à ce malotru, de suivre plus longtemps notre voiture; tu sais ce que tu as à faire?

—Parfaitement, M. le marquis; vous allez être content de moi.

—Que diable va-t-il faire? dit le vicomte de Lussan à Salvador.

—Oh! de la bonne besogne, j'en suis convaincu, répondit celui-ci; un fouet, entre les mains d'un cocher anglais, est une arme formidable.

Le cocher ralentit insensiblement le pas de ses chevaux, de sorte que Beppo se trouva bientôt à sa portée. L'ex-pêcheur ne dit rien à ceux qui étaient dans la calèche; mais il continua de courir près de la voiture, réglant sa course sur le pas des chevaux et lançant à Silvia, chaque fois que ses yeux rencontraient les siens, des regards empreints d'une sombre jalousie.

Le cocher saisit un moment favorable et lui lança un coup de fouet qui, tombant en pleine figure, traça sur son visage, un sillon bleuâtre et sanguinolent.

Beppo, transporté de fureur, voulut se jeter à la tête des chevaux et les saisir par le mors, afin de les forcer de s'arrêter; mais le cocher ne lui laissa pas le temps d'accomplir son dessein; il redoubla ses coups, dont le dernier enleva un œil au malheureux pêcheur.

Vaincu par la douleur, Beppo tomba en hurlant sur le gazon.

—Faut-il lui passer sur le corps? dit le cocher.

—Non, répondit Salvador, c'est inutile.

Les cris de Beppo avaient rassemblé autour de lui quelques promeneurs, et Salvador était impatient d'échapper à l'attention qui, du blessé, devait infailliblement se porter sur la cause de la blessure.

Aiguillonnés par de nombreux coups de fouet, les chevaux emportèrent la calèche qui disparut derrière un nuage de poussière au moment où ceux qui d'abord s'étaient occupés de Beppo, se disposaient à la poursuivre.

Beppo, qui souffrait horriblement, fut d'abord porté dans un cabaret voisin du lieu où il avait été blessé; puis, lorsqu'un médecin de Vincennes eut posé sur les nombreuses blessures qui sillonnaient son visage, un premier appareil, il se trouva assez fort pour se faire conduire au logement de la rue Contrescarpe-Saint-Marcel, qu'il habitait toujours avec sa mère.

—Je me vengerai, dit-il lorsque la voiture qui l'avait pris au cabaret dans lequel il avait été pansé, passa près du lieu où il avait été blessé, pour le reconduire à son domicile; je me vengerai, et ma vengeance sera terrible; j'en fais ici un serment solennel!...

III. Chez la mère Sans-Refus.

La pauvre mère de Beppo, (point n'est besoin de le dire), fut de suite en proie à la plus violente douleur, lorsque son fils fut apporté près d'elle, le visage couvert d'affreuses blessures, les vêtements en désordre, couverts de sang et de poussière.

—Que t'est-il donc arrivé, mon cher enfant? lui dit-elle en patois provençal, car son instinct maternel lui faisait deviner que le piteux état dans lequel se trouvait Beppo, était le résultat d'une cause mystérieuse.

—Je vous le dirai plus tard, répondit l'ex-pêcheur. Quand à présent, j'ai plus besoin de repos que de faire la conversation.

La pauvre mère récompensa généreusement ceux qui avaient aidé son fils à gravir les sept étages qui conduisaient à son logement; puis, après avoir aidé Beppo à se mettre au lit, elle le laissa seul dans sa chambre et alla pleurer dans la sienne.

Soigné par un médecin habile, Beppo recouvra bientôt la santé, et moins de quinze jours après l'événement que nous venons de rapporter, ses blessures étaient complétement cicatrisées et il se trouva en état de sortir. Il avait seulement à regretter la perte d'un de ses yeux, que la mèche du fouet du cocher Anglais de Silvia, avait enlevé de son orbite.

Il n'avait pas dit à sa mère qu'il avait rencontré la marquise de Roselly et que c'était à la suite de cette rencontre qu'il avait été mis dans cet état. Ne voulant pas donner à cette brave femme de nouveaux sujets d'alarmes, il avait mieux aimé lui donner l'assurance que ses blessures étaient le résultat d'une querelle à laquelle il s'était trouvé mêlé contre son gré.

—Quittons Paris, lui avait dit la bonne femme, retournons dans, notre belle Provence; je ne serai heureuse que lorsque nous aurons revu, tous deux, notre modeste demeure, au bord de la mer.

—Nous partirons bientôt! lui répondit Beppo, laissez-moi seulement le temps de terminer quelques affaires et votre désir sera satisfait.

La pauvre mère, charmée de ce que son fils lui renouvelait une promesse déjà faite plusieurs fois, l'avait embrassé et s'était trouvée plus tranquille.

Beppo, un matin, prit les vêtements qu'il avait achetés chez Bonnard et qu'il n'avait encore mis que pour se rendre chez Silvia, et après s'en être couvert, il pria sa mère d'aller lui chercher une voiture.

—Où vas-tu? lui dit la Catalane profondément étonnée de cette toilette inusitée? encore chez cette marquise, peut-être?

—Non, ma mère, non, répondit-il, je vais faire une démarche après laquelle, je l'espère, nous pourrons nous mettre en route pour notre Provence.

—Tu ne me parles pas bien clairement, cruel enfant; mais je te crois; ce n'est pas ta mère, ta mère qui t'aime tant, que tu voudrais tromper?

—Pauvre femme, dit Beppo, en jetant un triste regard sur sa mère, qui quittait l'appartement afin de faire ce qu'il désirait.

—Dent pour dent, œil pour œil, disait-il en se regardant dans la glace qui ornait la cheminée, lorsque sa mère vint lui dire que la voiture qu'il avait demandée l'attendait dans la rue.

Il embrassa la bonne femme et sortit.

Il donna l'ordre, à son cocher, de le conduire à la préfecture de police.

Avant de faire connaître à nos lecteurs ce que l'ex-pêcheur Catalan allait faire à la préfecture de police, nous leur apprendrons, en peu de mots, ce qui était arrivé à Beppo, du moment où nous l'avons quitté dans la chambre d'une des pensionnaires de la mère Sans-Refus, jusqu'à celui où nous venons de le voir rencontrer, au bois de Vincennes, la calèche de Silvia.

On n'a pas oublié qu'il pouvait à peine se soutenir lorsqu'il quitta la chambre de Georgette; aussi son premier soin, en arrivant chez lui, fut-il de se mettre au lit, où il resta plusieurs jours à peu près privé de sentiment, et soigné seulement par sa mère dont le dévouement ne se ralentit pas un seul instant.

La pauvre mère attendit pour interroger son fils que l'état pitoyable dans lequel il se trouvait se fût un peu amélioré; Beppo ne voulant pas lui apprendre qu'il venait de se rendre coupable d'un crime, lui dit qu'il avait, au moment où il sortait de chez Kretz, rencontré la marquise de Roselly dans un brillant équipage, encore couverte des vêtements d'homme qu'elle portait chez lui, que désespéré de ce que cette femme, sans laquelle il ne pouvait vivre, s'était soustraite à son pouvoir, il s'était de suite jeté à la rivière, si bien déterminé à mettre fin à ses jours, qu'il avait emprisonné ses bras dans la ceinture de son pantalon; mais que l'instinct de la conservation ayant été plus fort que sa volonté, il avait, avec beaucoup de peine, gagné le bord, en se servant, pour nager, seulement de ses jambes. Qu'il avait été ensuite recueilli par des personnes charitables qui s'étaient trouvées là fort à propos pour le secourir, ce qui expliquait ses deux jours d'absence, et que sa maladie ne devait être attribuée qu'au violent chagrin qu'il avait éprouvé et qu'il éprouvait encore, et peut-être aussi à la brusque révolution opérée dans son organisme par le froid glacial de l'eau.

Sa mère s'était contentée de cette explication toute invraisemblable qu'elle était.

Beppo en proie aux plus violents remords, car la nature de cet homme, malgré les deux crimes qu'il avait commis, n'était pas tout à fait corrompue, fut fidèle à la résolution qu'il avait prise. Dès qu'il eut recouvré l'usage de ses sens, il ne fit rien pour échapper aux poursuites dont il pouvait être l'objet. Je subirai mon sort, se disait-il sans cesse, je ne puis échapper à la punition que j'ai méritée. L'œil de Dieu voit les crimes qui échappent aux regards des hommes, et s'il permet qu'ils demeurent impunis ici-bas, c'est qu'il leur réserve dans un autre monde une punition plus terrible; que sa volonté soit faite, ce n'est point moi qui chercherai à la combattre.

La maladie de Beppo avait été longue; mais grâce à la vigueur de sa constitution et aux soins affectueux que lui prodigua sa mère, il recouvra la santé et put reprendre le cours de ses occupations habituelles.

Il avait pris la résolution d'oublier Silvia, et il avait eu assez de force pour ne point chercher à savoir ce qu'elle était devenue (on n'a pas oublié qu'il avait appris par Georgette que la blessure qu'il lui avait faite, laissait aux médecins, quoiqu'elle fût grave, l'espoir de la sauver); mais cette résolution était au-dessus de ses forces: le gracieux visage de la marquise de Roselly venait sans cesse troubler tous ses rêves, et souvent, (tandis que pour chasser au loin les tristes pensées qui troublaient sans cesse son esprit, il travaillait avec ardeur aux filets de dames qu'il fabriquait pour Kretz); il venait se placer sous ses yeux, tantôt riant et gracieux, tantôt sombre et terrible.

Beppo alors jetait loin de lui son ouvrage, et allait se promener dans la campagne; la vue des arbres, de l'eau, des fleurs, les chants joyeux des oiseaux, soulageaient quelque peu ses souffrances, et, après une longue course, il rentrait dans sa demeure, non pas gai, mais du moins beaucoup moins triste qu'il n'en était sorti.

Sa mère, avait remarqué cela, aussi dès qu'elle voyait quelques nuages assombrir le visage de son fils, elle l'invitait à prendre le plaisir de la promenade; de sorte que, ce qui n'arrivait d'abord que par hasard, devint une habitude de tous les jours.

Beppo se promenait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre; mais il affectionnait particulièrement le bois de Vincennes, beaucoup moins fréquenté que les autres promenades des environs de Paris et dans lequel il trouvait ce qui manque à peu près partout, l'ombre et la possibilité de rêver.

La vue de Silvia, resplendissante de beauté et de parure, avait en un instant changé toutes ses résolutions, et il s'était mis à courir après la calèche, afin de la retrouver lorsqu'il le voudrait. La perte d'un œil et des blessures dont il devait conserver les traces toute sa vie avaient été le résultat de cette folle équipée.

Beppo quitta la voiture qui l'avait amené à l'entrée d'une des rues étroites et obscures qui avoisinent la préfecture de police; après avoir parcouru en tout sens une foule de ruelles sans noms, il se trouva sur le quai de l'Horloge. Une des portes du lieu dans lequel il se rendait était devant lui... Il entra dans une cour fermée par de hautes murailles; à gauche, un bâtiment d'un sinistre aspect, aux croisées garnies de barreaux de fer, qui indiquent une prison dans laquelle le soleil n'a jamais pénétré; il suivit cette cour, il arriva dans une autre où se trouvaient réunis plusieurs individus parmi lesquels s'en trouvaient quelques-uns porteurs de figures qu'on ne voit que sur les épaules des mouchards, des geôliers ou des infirmiers, il demanda à l'un de ces hommes à qui il devait s'adresser pour faire une révélation; on lui indiqua du doigt l'entrée d'un bureau situé sous une voûte assez sombre. Comme il se dirigeait vers ce bureau, il entendit plusieurs voix répéter: c'est un coqueur. Il entra et demanda à parler au chef; après quelques pourparlers, il fut introduit dans une grande pièce mal éclairée, meublée seulement de quelques bancs recouverts d'une basane crasseuse, sur lesquels étaient assis plusieurs individus d'assez mauvaise mine; d'une petite table surmontée d'un pupitre, devant laquelle était placé un homme déjà âgé. Les murs de cette pièce étaient garnis de rayons sur lesquels reposaient une grande quantité de cartons pleins de cartes, sur chacune desquelles était écrit le nom d'un individu ayant en maille à partir avec la justice.

Beppo était dans l'antichambre de cette mystérieuse puissance nommée la police, déesse aux cent yeux, aux cent bras, qui doit tout voir, tout entendre, tout prévoir, tout réprimer, qui doit, à toutes les heures du jour et de la nuit, pénétrer dans les plus impures sentines, dans les cloaques les plus immondes; qui doit écouter tout ce qu'on vient lui dire, et ne doit croire que ce qui est vrai; qui rend service à tout le monde et dont tout le monde se plaint, et à laquelle pourtant on ne saurait accorder trop de louanges lorsqu'elle s'acquitte consciencieusement de la moitié seulement de la tâche immense qui lui est confiée.

Beppo, après quelques minutes d'attente, fut introduit dans le cabinet de l'homme chargé, à l'époque où se passèrent les événements que nous racontons à nos lecteurs, de la direction de cette branche importante de l'édilité parisienne.

—Vous voulez, dit-il à l'ex-pêcheur, rendre des services à l'administration, et vous nous promettez de nous mettre sur la trace des chefs de la bande de malfaiteurs qui, depuis longtemps déjà, désole la capitale et les environs?

Beppo répondit affirmativement.

—Quels sont vos nom, âge, lieu de naissance, profession et domicile?

Beppo répondit à ces diverses demandes, et mit entre les mains de celui qui l'interrogeait les papiers dont il avait eu soin de se munir, et qui établissaient d'une manière irréfragable la vérité de ses réponses.

—Quel est le motif qui vous fait agir? dit le chef de la police, après avoir attentivement examiné les papiers de Beppo.

—La vengeance.

—Vous avez sans doute pris part aux méfaits de ces bandits, et c'est parce qu'aujourd'hui vous croyez avoir à vous plaindre d'eux que vous voulez les livrer.

—Vous vous trompez. J'ai commis bien des fautes, peut-être, mais je suis un honnête homme.

Le chef sonna, et dit quelques mots à l'oreille de l'homme qui répondit à cet appel. Cet homme sortit aussitôt, et quelques minutes après il apporta à son maître un des petits cartons placés sur les rayons qui garnissaient la salle d'attente.

Le chef chercha vainement, à son ordre alphabétique, une carte sur laquelle le nom de Beppo se trouvât inscrit.

—Qui me dit, ajouta-t-il après cette recherche infructueuse, que si votre offre est agréée vous nous servirez fidèlement?

—Vous pouvez, si vous ne vous en rapportez pas à moi, me faire surveiller, je n'ai pas d'ailleurs intérêt à vous tromper, puisque c'est gratuitement que je vous offre mes services. Si je réussis, je serai assez récompensé par le plaisir d'avoir, tout en me vengeant, rendu un important service à la société.

—Voilà, se dit le chef qui avait accordé aux paroles de Beppo la plus sérieuse attention, un indicateur comme on n'en rencontre guère.

—C'est bien! continua-t-il en élevant la voix; j'accepte les offres que vous venez de me faire. Si vous le voulez, et si vous nous servez avec fidélité, vous serez généreusement récompensé, mais si votre démarche cache un piège, malheur à vous, car c'est à vous qu'il sera fatal.

—Je ne crains rien, et la suite, je l'espère, vous apprendra que l'on peut se fier à Beppo lorsqu'il a donné sa parole.

—Allez donc, et puisse le ciel favoriser votre entreprise; il est beau, quoiqu'on dise, de mettre dans l'impossibilité de nuire, ceux qui se font un jeu de braver toutes les lois qui régissent la société.

Beppo sortit du cabinet du chef, après lui avoir fait la promesse de venir souvent lui rendre compte du résultat des démarches qu'immédiatement il allait faire. Il rejoignit au coin de la rue où il lui avait ordonné de l'attendre, le cabriolet qui l'avait amené, et se fit conduire chez lui.

Un homme vêtu d'une longue redingote bleue, boutonnée jusqu'au menton, le cou emprisonné dans un col de crinoline noire, coiffé d'un chapeau à larges bords qui lui cachait les yeux, et armé d'un jonc plombé qu'il accrochait souvent à un des boutons de sa redingote, suivait tous les pas de Beppo, celui-ci le remarqua, mais ne s'en inquiéta guère, il n'avait pas l'intention de cacher quelque chose à ceux qu'il voulait servir.

Rentré chez lui, il quitta les habits élégants qu'il avait mis pour aller à la préfecture de police, et se livra au travail ainsi qu'il avait l'habitude de le faire après toutes ses promenades; il travailla avec ardeur jusqu'au moment du dîner, qui fut servi par sa mère à l'heure ordinaire.

—Ma mère, dit-il à la Catalane, à l'issue de ce modeste repas, de tous les proverbes qui ont cours chez nous, quel est celui qu'un bon Catalan ne doit jamais oublier?

—Mais je ne sais, répondit la pauvre femme, qui tremblait de se souvenir.

—Je vais vous le rappeler, reprit Beppo en montrant à sa mère les coutures bleuâtres qui sillonnaient son visage et la pièce carrée de taffetas noir qui couvrait le trou sanglant où avait été son œil: dent pour dent, œil pour œil.

—Tu veux te venger malheureux! s'écria la pauvre mère, ah! mon fils est perdu!

—Je veux me venger, dit Beppo d'une voix sombre, c'est un parti pris; ceux qui ont donné l'ordre à leur laquais de me traiter comme un chien, périront comme des chiens, leur sang répandu sur l'échafaud, lavera la cruelle injure qu'ils m'ont faite; mais rassurez-vous, bonne mère, quant à présent je ne cours aucuns risques, je puis marcher sans crainte vers le but que je veux atteindre; laissez-moi donc agir à ma guise, ne vous opposez point à mes allées et venues continuelles, à moins que vous ne vouliez que je me résolve à vous quitter.

Et Beppo, sans attendre la réponse de sa mère, qui du reste, connaissant le caractère indomptable de son fils et effrayée par la menace qu'il venait de lui faire, n'était pas disposée à hasarder la plus légère objection, prit son bonnet de laine brune et son caban, et sortit de l'appartement.

Il descendit rapidement la rue Saint-Jacques, traversa les deux ponts qui conduisent sur la rive droite de la Seine et s'engagea dans le sombre dédale formé par les petites rues fangeuses qui avoisinent l'hôtel de Ville.

L'homme à la redingote bleue et au chapeau à larges bords, marchait toujours derrière lui.

Beppo ne trouva pas sans peine la maison dans laquelle il voulait entrer, ce ne fut qu'après avoir parcouru en tous sens les rues Jean-Pain-Mollet, de la Vennerie et plusieurs autres, qu'il arriva rue de la Tannerie et s'arrêta devant la maison occupée par la mère Sans-Refus.

Il ne faisait pas encore nuit, une des odalisques de cet ignoble harem, montrait son œil à travers l'espace circulaire ménagé sur une des vitres enduites de blanc d'Espagne, qui garnissaient les châssis de la boutique.

Elle adressa à Beppo un signe provocateur.

Il entra.

La mère Sans-Refus dormait dans le vieux fauteuil placé derrière son comptoir; ses pensionnaires, diversement groupées, buvaient, fumaient ou jouaient aux cartes; l'une d'elles, seule à une table, sa tête, renversée en arrière, était appuyée contre la muraille, sa bouche entr'ouverte.

C'était celle que Beppo cherchait, il se plaça près de la table, et dit à une femme qui avait quitté ses compagnes lorsqu'il était entré et qui depuis lors marchait presque sur ses talons, de lui servir deux verres d'eau-de-vie.

—Deux glacis d'lance d'aff[588] à monsieur: voilà, répondit la fille, intérieurement très-vexée de ce que ce n'était pas à elle que cet étranger plus proprement vêtu que ceux qui fréquentaient habituellement l'établissement de la mère Sans-Refus, avait jeté le mouchoir.

Elle apporta cependant les deux verres d'eau-de-vie demandés, et retourna ensuite près de ses compagnes.

—Georgette? dit Beppo en secouant légèrement la fille près de laquelle il s'était placé et qu'il croyait endormie, Georgette?

Elle ne répondit que par un sourd grognement assez semblable à celui de l'animal immonde dont l'Alcoran interdit la chair à ses sectateurs, et le mouvement qu'elle fit, ayant dérangé son peigne, ses longs cheveux noirs se déroulèrent sur ses épaules et sur son cou.

La malheureuse femme était ivre-morte.

—Elle est casquette[589], mon poulet; dit une des odalisques en riant aux éclats.

—J'attendrai qu'elle ne le soit plus, répondit Beppo.

Il s'approcha de la mère Sans-Refus, que les éclats de rire de sa pensionnaire venaient d'éveiller, et lui mit deux pièces de cinq francs dans la main après lui avoir dit quelques mots à l'oreille.

Le son de l'argent tira la vieille mégère de l'espèce de torpeur dans laquelle elle paraissait plongée; elle se leva précipitamment de son fauteuil, après avoir adressé à Beppo une grimace que celui-ci fut libre de prendre pour un sourire et donna l'ordre à ses pensionnaires de conduire Georgette dans sa chambre.

—Vous n'allez pas la rejoindre? dit-elle lorsque l'ordre qu'elle venait de donner fut exécuté.

—Je resterai ici quelques instants, si vous voulez bien le permettre, répondit l'ex-pêcheur.

—Comment donc, mais c'est beaucoup d'honneur pour moi et pour ces dames.

—Vous ne me reconnaissez pas? dit Beppo à la mère Sans-Refus après un silence de quelques instants.

—Quand nous nous serons vus encore une fois, ça fera deux, répondit la tavernière.

—Ça fera trois, si vous voulez bien le permettre.

—Impossible, mon bichon, je n'oublie jamais les balles[590] que j'ai déjà remouchées[591] une fois.

—Il paraît que ce morceau de taffetas noir et les blessures qui sillonnent mon visage me rendent méconnaissable; tant mieux, ma foi, je puis alors passer sans crainte devant les gendarmes et les mouchards.

—Ah ça! mais, qui êtes-vous donc?

—Comment, vous ne vous rappelez pas un pauvre diable que de braves gens firent entrer ici il y a un peu plus d'une année, au moment où il allait être pris par ceux qui le poursuivaient, qui tomba malade, auquel Georgette prodigua des soins si empressés?.....

—Et qui venait d'escarper une largue camouflée en chêne[592] sur le pont au Change?

Beppo, qui n'était pas initié aux mystères du jargon dont se servait habituellement la mère Sans-Refus, fut obligé de lui faire observer qu'il ne savait ce qu'elle voulait dire.

—Ah! vous ne dévidez pas le jars[593]; tant pis, vous ne pourrez pas alors causer agréablement avec les amis. Je vous disais donc que le jeune homme qui fut soigné par Georgette à l'époque dont vous parlez, venait de tuer, sur le pont au Change, une femme déguisée en homme.

—C'était moi.

—Dites donc? il paraît que vous avez fait des progrès depuis un an et demi; Georgette n'a cessé de me soutenir qu'au moment de l'escarpe[594] vous étiez un honnête homme.

Beppo regarda en riant la hideuse Sans-Refus.

—J'étais bête, lui dit-il à voix basse.

Pantre[595]; c'est pantre qu'il faut dire.

Pantre si vous voulez.

—Et maintenant?

—Oh! maintenant, je suis bien changé; j'ai quitté Paris après la chose en question, et j'ai rencontré en province des braves gens auxquels j'ai été très-utile et qui m'ont fait gagner beaucoup d'argent (Beppo, en achevant ces mots, frappa sur ses poches dont le son métallique charma les oreilles de la mère Sans-Refus); mais j'ai été forcé de quitter, ces pauvres gens, continua Beppo en donnant à sa voix une expression lamentable, ils ont eu des malheurs!...

—Je comprends, enflaqués[596].

—Vous dites?

—Arrêtés.

Beppo fit un signe affirmatif.

—Mais comment se fait-il donc que vous n'entraviez pas bigorne..... que, vous ne compreniez pas l'argot?

—Que voulez-vous, je n'ai vécu jusqu'à présent qu'avec de braves gens de campagne, mais j'ai bonne envie d'apprendre.

—Je n'en doute pas, mon garçon, je n'en doute pas, mais, dites-moi, qu'êtes-vous donc venu faire à Paris?

—Lorsque mes compagnons ont été... comment avez-vous dit ça?

Enflaqués[597].

Enflaqués, je me suis dit que puisque mon visage était devenu méconnaissable, par suite d'un événement que je vous raconterai plus tard, je pouvais sans crainte revenir à Paris où il me serait peut-être facile de faire quelques connaissances utiles; et comme j'avais déjà très-souvent pensé à votre maison...

—C'est très-bien, mon garçon, c'est très-bien, il ne faut jamais oublier les gens qui nous ont rendu service; vous trouverez ici, soyez-en sûr, tout ce que vous pouvez désirer.

Beppo, pour achever de gagner les bonnes grâces de la mère Sans-Refus, lui offrit ainsi qu'à ses pensionnaires, une tournée de petits verres d'eau-de-vie qui fut acceptée avec le plus vif enthousiasme.

Pendant la longue conversation que nous venons de rapporter, plusieurs individus que nous connaissons déjà, Charles la belle Cravate, le grand Louis, Cornet tape-dur et plusieurs autres étaient entrés dans le bouge de la mère Sans-Refus, et après avoir échangé quelques paroles à voix basse avec la tavernière et jeté sur Beppo des regards soupçonneux, ils s'étaient retirés dans la pièce du fond.

—Voulez-vous que je vous présente aux amis, dit la Sans-Refus, vous en serez quitte pour leur payer quelques doubles cholettes de lance d'aff[598].

—Vous me ferez plaisir et je payerai tout ce qu'il faudra, répondit Beppo qui commençait à deviner le langage ordinaire du lieu dans lequel il se trouvait.

La mère Sans-Refus prit la main de Beppo et le fit entrer dans l'arrière-salle que nous connaissons.

—Quéque c'est encore que celui-là, dit le grand Louis queuque macaron[599].

—As-tu fini, mauvais ferlampier[600]? répondit la Sans-Refus, c'est moi, n'est-ce pas? moi, Marie-Madeleine-Colette Comtois, qui suis capable d'introduire des macarons parmi vous?

—Il faut bien rigoler[601] un peu, reprit le grand Louis.

—Il faudrait mieux travailler[602] un peu plus et rigoler un peu moins; mais c'est égal, vous pouvez à c'te plombe[603] pitancher[604] tant qu'vous voudrez, c'garçon qui vous doit à tous une fière camouffle[605] va casquer[606] de quatre doubles cholettes de lance d'aff[607].

Après cet exorde, qui disposa les bandits à favorablement accueillir celui qu'elle leur présentait, la Sans-Refus rappela aux habitués de son repaire, l'événement qui avait conduit chez elle Beppo pour la première fois, et leur raconta en peu de mots, l'histoire fabriquée par l'ex-pêcheur pour capter sa confiance.

Lorsque les bandits surent que l'homme qui était devant eux, s'était rendu coupable d'un assassinat, et qu'il ne venait se fixer à Paris, que parce que la bande avec laquelle il avait exploité la province, venait d'être dispersée, ils s'empressèrent tous autour de lui, chacun d'eux fut jaloux de lui serrer la main, et les quatre litres d'eau-de-vie annoncés ayant été apportés par la Sans-Refus et par Cornet tape-dur, qui avait conservé chez la tavernière ses fonctions de maître Jacques, l'enthousiasme atteignit bientôt son apogée, et Beppo fut tout d'une voix proclamé membre de l'association, qui se réunissait chez Marie-Madeleine-Colette Comtois dite Sans-Refus.

La nuit était déjà avancée lorsqu'il quitta ses nouveaux amis pour aller rejoindre Georgette, les fumées alcooliques qui quelques heures auparavant obscurcissaient le cerveau de la malheureuse fille, venaient de se dissiper, de sorte qu'elle se fit toute gracieuse pour recevoir Beppo. L'ex-pêcheur plaça sur la cheminée le chandelier qu'il avait apporté, il tira de la poche de son caban un cigare qu'il alluma, puis il s'assit dans un mauvais fauteuil, placé à la tête du lit dans lequel était couchée Georgette. Cette conduite quelque peu extraordinaire étonna considérablement la fille, mais elle n'osa rien dire.

Beppo, pour se faire reconnaître, fut obligé de rappeler à Georgette toutes les circonstances qui avaient accompagnées la première entrevue qu'il avait eue avec elle.

—Ainsi, dit Georgette, (lorsqu'elle fut bien convaincue que l'homme qu'elle avait devant les yeux, était bien le même que celui qu'elle avait soigné dix-huit mois auparavant), vous êtes aujourd'hui forcé de venir chercher un refuge dans cette maison? cela ne m'étonne pas, une fois que l'on a mis un pied dans le sentier du crime, il faut le suivre jusqu'au bout.

—Le croyez-vous? répondit Beppo.

—Hélas! ajouta Georgette, je suis moi-même une preuve évidente de la vérité de ce que j'avance.

—Vous vous trompez peut-être; je crois au contraire, qu'il n'est jamais trop tard pour revenir au bien, et c'est autant pour vous fournir les moyens de sortir de l'affreuse position dans laquelle vous êtes placée, que pour accomplir un dessein que je vous ferai connaître si vous voulez me promettre de ne point me trahir, que je suis revenu ici.

Beppo, disait vrai, au moment d'entrer chez la Sans-Refus, il s'était rappelé la femme qui lui avait prodigué des soins à la fois si affectueux et si désintéressés, et il avait de suite pris la résolution de l'arracher, si cela était possible, au sort funeste qui paraissait devoir être le sien.

Georgette, on le sait, portait à Beppo un très-vif intérêt, elle lui fit donc sans difficultés toutes les promesses qu'il exigea, elle lui offrit même de le servir.

Beppo, pour mettre sa bonne volonté à l'épreuve, la chargea d'épier tout ce qui se passerait dans la maison de la mère Sans-Refus, pendant son absence, et de lui en rendre compte, il voulait, disait-il, savoir ce que pensaient de lui ses nouveaux camarades.

—Il est inutile de chercher à me tromper, lui répondit Georgette, j'ai deviné quel est votre projet, vous voulez livrer à la police tous ceux qui fréquentent cette maison?

Beppo regretta alors de s'être exprimé avec assez peu de prudence pour laisser deviner à cette fille la nature de son projet, mais Georgette ne le laissa pas longtemps dans l'inquiétude.

Si tel est, en effet, votre projet, continua-t-elle les yeux étincelants de colère, oh! je vous servirai de tout mon pouvoir. Je serais heureuse de rendre à tous ces hommes, que j'ai été forcée de subir, un peu du mal qu'ils m'ont fait.

Il y avait dans la voix de Georgette, lorsqu'elle prononça ces mots, un tel accent de vérité, que Beppo fut convaincu qu'il pouvait dès ce moment compter sur un auxiliaire dévoué.

Il est temps de dire à nos lecteurs comment il se faisait que Beppo venait chercher chez la mère Sans-Refus les moyens de se venger des deux hommes qui étaient dans la calèche de la marquise de Roselly, lors de l'événement à la suite duquel il avait été si affreusement défiguré.

On n'a peut-être pas oublié que Salvador accompagnait Silvia, lorsque Beppo qui s'était établi chez le restaurateur Graziano, afin d'attendre sa voiture au passage, était parvenu à découvrir sa première demeure. Lors de la rencontre au bois de Vincennes, il reconnut de suite cet homme, dont la physionomie, du reste, était assez remarquable, pour rester gravée dans une mémoire moins fidèle que la sienne.

Transporté chez lui à la suite de l'événement dont nous avons rapporté les détails, il demeura, ainsi que nous l'avons dit, plus de quinze jours cloué sur son lit et en proie à des souffrances si vives, qu'il ne pouvait seulement un instant se livrer au sommeil. Tant que durèrent ces cruelles insomnies, l'image de l'un des deux hommes qui accompagnaient la marquise de Roselly lors de la rencontre au bois de Vincennes, fut sans cesse devant ses regards, son imagination le lui représentait, non pas tel qu'il l'avait vu dans la calèche de l'ex-cantatrice, pimpant, frisé, musqué, éperonné et décoré, mais vêtu d'un costume et parlant un langage qui indiquaient des habitudes qui n'étaient pas celles des hommes de bonne compagnie; Beppo chassait vainement cette image qui se reproduisait sans cesse, avec les mêmes contours et les mêmes couleurs; sa mémoire, enfin, fit un suprême effort; alors un éclair vint illuminer son esprit, et il se rappela que les deux compagnons de Silvia n'étaient autres que deux des hommes qui l'avaient fait entrer dans un bouge au moment où il allait être saisi par la foule qui le poursuivait, et dont il avait pu remarquer la physionomie avant de se trouver mal.

De là à conclure que ces deux hommes, qu'il venait de rencontrer dans un brillant équipage, étaient les chefs de la bande de malfaiteurs qui, ainsi que le lui avait appris Georgette, se réunissaient chez la Sans-Refus, il n'y avait pas beaucoup de chemin à faire.

Voici quel était le projet de Beppo lorsqu'il était allé faire des offres de service à la police:

Il avait deviné que pour acquérir la confiance des bandits, il n'aurait qu'à leur rappeler et le crime qu'il avait commis et le service qu'ils lui avaient rendu; et comme il supposait que plusieurs de ces bandits, si ce n'était pas tous, savaient quels étaient leurs chefs, il espérait que bientôt l'un d'eux les lui ferait connaître. La perte de deux hommes auxquels Beppo, excité à la fois par la jalousie et la soif de la vengeance, avait voué une haine égale, (il ne savait pas lequel des deux était l'amant de Silvia, et il leur attribuait une même part dans sa dernière mésaventure), serait le résultat des révélations que ne manqueraient pas de faire ceux des bandits qui seraient préalablement arrêtés.

Tel était le plan conçu par l'ex-pêcheur, communiqué par lui au chef de la police, et approuvé par celui-ci. Ce plan ne devait réussir qu'en partie: le hasard seul, bien plus grand maître que toutes les prévisions humaines, devait fournir à Beppo le moyen de parvenir au but qu'il voulait atteindre.

Quoi qu'il en soit, il conduisit sa barque avec tant de prudence et tant d'adresse, que peu de jours après son introduction parmi les commensaux ordinaires de la mère Sans-Refus, il était devenu l'oracle de tous les scélérats au milieu desquels il vivait. Ces misérables lui avaient fait la confidence de tous les crimes qu'ils méditaient, et plus d'une fois ils lui avait fait la proposition de l'intéresser à celles de leurs périlleuses expéditions qui devaient être les plus fructueuses. Mais Beppo avait su refuser, sans cependant éveiller leurs soupçons; il leur avait dit qu'il ne se mettrait à travailler[608] (il parlait alors l'argot aussi bien que le plus madré de la bande), que lorsqu'il ne lui resterait plus d'argent; qu'il voulait, avant de risquer sa peau, jouir un peu des agréments de la vie parisienne; les bandits avaient trouvé cette envie d'autant plus naturelle, que, depuis quelque temps, ils n'étaient pas heureux dans leurs entreprises. Plusieurs d'entre eux avaient été arrêtés en flagrant délit et au moment où ils se croyaient tout à fait hors de danger.

On a deviné que c'est aux avis que Beppo (puissamment secondé par Georgette, qui le servait avec un zèle qui ne se démentait pas) faisait parvenir à la police, qu'ils devaient leur arrestation.

—Tu as bien raison de ne pas vouloir mettre la main à la pâte[609] dit un jour le grand Louis à l'ex-pêcheur, nous sommes malheureux en ce moment.

—En effet, je suis tout prêt à croire que le métier commence à ne plus rien valoir.

—Ne m'en parle pas, les plus belles affaires nous glissent entre les arguemines[610]. Et ce n'est pas tout, nos meilleurs fanandels[611] sont presque toujours paumés marons[612]. Il y a, j'en suis sûr, un macaron[613] parmi nous.

—Il faut le buter[614].

—Si on le connaissait, ça serait déjà fait, s'écria le grand Louis en grinçant des dents; mais le brigand ne viendra pas nous dire, c'est moi qui vous fais tous enflaquer[615].

—Qui sait! il arrive quelquefois de si drôles de choses.

—Laisse donc, les railles[616], les friquets[617], les cuisiniers[618], les macarons[619], c'est tous des taffeurs[620].

Beppo se trouvait seul en ce moment avec le grand Louis, car la conversation que nous rapportons avait lieu dans la petite cour de la maison Sans-Refus (nous dirons tout à l'heure pour quel motif le grand Louis avait amené Beppo en cet endroit); il lui vint l'envie de prouver au bandit à l'instant même qu'il se trompait, et qu'il était très-possible d'être à la fois agent de police et courageux, mais il se contint.

—Les affaires allaient bien mieux lorsque le grand Richard, Rupin et le Provençal venaient ici; c'étaient des hommes, ceux-là! mais on se plaignait d'eux, parce qu'ils se réservaient la plus grosse part dans toutes les affaires qu'ils nous faisaient faire; c'était juste cependant, mais on n'est jamais content, ce n'est que lorsqu'on a perdu ce qu'on avait entre les mains qu'on le regrette.

Ce n'était pas la première fois que Beppo entendait prononcer les noms du grand Richard, de Rupin et du Provençal, et quelque chose lui disait que deux de ces noms appartenaient aux hommes dont il voulait se venger. Il n'avait pas voulu, cependant, dans la crainte d'inspirer des soupçons à ses compagnons, leur parler de ces trois hommes, et Georgette, à laquelle, ainsi du reste qu'à ses autres pensionnaires, la mère Sans-Refus ne laissait rien voir de ce qui pouvait la compromettre, n'avait rien pu lui apprendre. Aussi le grand Louis lui fournissait-il en ce moment une occasion qu'il était bien résolu à ne point laisser échapper.

—Mais puisque ces hommes vous étaient si utiles, répondit-il au grand Louis, pourquoi n'allez-vous pas les prier de revenir parmi vous? vous en serez quittes pour convenir de vos torts, si vous en avez.

—C'est bien plus facile à dire qu'à faire, personne de nous ne sait où trouver les rupins?

—Bath!

—C'est comme je t'le dis; oh! ce sont des marlous[621] finis, ils nous regardaient pour ainsi dire comme leurs larbins[622]; mais c'est égal, ils nous faisaient gagner de la pièce[623].

Ce que le grand Louis venait de lui dire, prouvait à Beppo, jusqu'à l'évidence, que les deux individus qu'il voulait perdre avaient cessé d'être en relation avec les habitués du bouge de la mère Sans-Refus, et que par conséquent il lui serait très-difficile d'atteindre le but qu'il se proposait, car il ne suffisait pas de dire à ceux qu'il servait, que ces hommes étaient les complices de ceux dont déjà il avait procuré l'arrestation, il fallait encore le prouver; cependant, il ne désespéra pas de réussir.

—Ecoute, lui dit le grand Louis après un silence de quelques minutes, tu es un brave garçon, n'est-ce pas?

—Je ne t'ai pas donné, je crois, le droit de penser le contraire.

—Eh bien! si tu veux, nous ferons, toi, Charles la belle Cravate et moi une affaire magnifique, et qui nous rapportera gros, sans qu'il soit nécessaire de courir le moindre danger.

—Qu'est-ce que c'est?

—Voilà! La daronne[624] est une fourgate rupine[625]; il y a, icigo[626], de quoi faire un chopin[627] magnifique; eh bien, je me suis dit que ce serait pain bénit que de lui pesciller son auber[628].

—Sans doute; mais comment faire? La Sans-Refus doit être continuellement sur ses gardes.

—J'ai pensé à tout.

Le grand Louis s'approcha de l'auge placée à l'extrémité de la petite cour et, aidé de Beppo, il la déplaça après avoir expliqué à son compagnon à quoi servait le caveau dont il venait de lui révéler l'existence; il lui dit que lui et Charles la belle Cravate, munis de tous les instruments nécessaires, s'y cacheraient le surlendemain, dès que la nuit serait venue, (le grand Louis retardait de deux jours l'exécution du projet qu'il avait conçu, parce qu'il savait qu'on devait apporter le surlendemain, à la mère Sans-Refus, une grande quantité d'argenterie et de bijoux volés, dont il voulait s'emparer avec le reste), et que lorsque les autres habitués de la maison se seraient retirés, lui Beppo, qui pouvait rester dans la maison sans éveiller les soupçons de la mère Sans-Refus, puisqu'il avait pris l'habitude de passer presque toutes les nuits près de Georgette, viendrait les aider à en sortir, après avoir enfermé les femmes dans leurs chambres. Maîtres alors, tous trois, de la maison, il leur serait facile de faire main basse sur l'or et les bijoux de la mère Sans-Refus qui, se voyant prise au trébuchet ne songerait pas à opposer la moindre résistance et s'estimerait fort heureuse si on voulait bien lui laisser seulement la vie.

Beppo ne pouvait refuser de prendre part à une expédition dont le succès était pour ainsi dire certain; il accepta donc la proposition que venait de lui faire le grand Louis.

Après avoir quitté ce bandit, qui sortit de la maison afin d'aller prévenir Charles la belle Cravate, Beppo monta dans la chambre de Georgette. Il donna l'ordre à cette fille, à laquelle il s'intéressait beaucoup et dont il voulait récompenser le dévouement, de s'habiller et d'aller l'attendre chez lui, lui promettant d'aller la rejoindre sous deux on trois jours.

Cette fille était habituée déjà à faire sans se permettre une seule observation, tout ce qu'exigeait Beppo: elle obéit.

Dès que Georgette fut partie, Beppo sortit de la maison Sans-Refus, et prit, sur le quai de Gèvres, un cabriolet qui le conduisit au domicile du chef de la police.

—C'est très-bien! lui dit celui-ci, je suis content de vous. Les mesures que vous indiquez seront prises, et si elles réussissent, comme je n'en doute pas, nous prendrons d'un seul coup de filet tout ce qui reste de la bande; mais les chefs! les chefs! ce grand Richard, ce Rupin, ce Provençal, qui roulent, dites-vous, équipage à Paris; ce sont ceux-là qu'il faudrait tenir.

—Je les découvrirai, soyez-en convaincu, répondit Beppo; je les découvrirai, ou j'y perdrai mon nom!

—Je l'espère; mais je crois que ce sera difficile, si vous n'êtes pas servi par le hasard. Oh! ce sont de rusés compères; ceux que nous tenons déjà, ne demandent pas mieux que de faire des révélations; mais ils ne savent que ce que déjà vous nous avez appris.

—Prenons d'abord tous les soldats, nous nous occuperons ensuite des chefs, je vous promets que dès que je me serai mis à leurs trousses, il ne se passera pas beaucoup de temps avant qu'ils ne tombent dans nos filets.

Beppo pouvait, sans craindre de trop s'avancer, faire une semblable promesse, car il était persuadé qu'une fois qu'il se serait procuré la nouvelle adresse de la marquise de Roselly, ce qui ne devait pas être très-difficile, il lui serait aisé de découvrir celle des deux individus dont il avait juré la perte.

Durant la nuit du lendemain, lorsque la première heure sonna à l'horloge de l'hôtel de ville, la rue de la Tannerie, depuis longtemps déjà, obscure et silencieuse, fut tout à coup envahie par de nombreuses escouades d'agents de police, de sergents de ville et de gardes municipaux, des sentinelles auxquelles on avait recommandé la plus grande vigilance, furent placées à toutes les issues, sans en excepter une seule, de la maison Sans-Refus. Ces précautions prises, un homme que l'écharpe tricolore qui ceignait ses reins faisait reconnaître pour un commissaire de police, s'approcha de la porte, et après avoir frappé assez fort pour réveiller tous les habitants de la rue, il articula ces mots que tous ceux qui n'ont pas la conscience très-nette n'entendent jamais prononcer sans éprouver un certain effroi.

—Au nom de la loi! ouvrez.

La maison Sans-Refus demeura sombre et silencieuse; ce ne fut qu'après une seconde sommation, accompagnée cette fois de la menace de faire enfoncer la porte, que l'on entendit crier les verrous.

La porte fut ouverte, la mère Sans-Refus en toilette de nuit, et tenant à la main un sale chandelier de fonte, surmonté d'un brûle-tout de fer-blanc, parut sur le seuil.

—Est-il Dieu possible! s'écria la vieille, réveiller ainsi de braves gens au milieu de leur premier sommeil, vous devriez pourtant bien savoir, depuis le temps que vous faites ici des visites de nuit, que la maison de Colette Comtois n'est pas un lieu suspect.

—Assurez-vous de cette femme, dit le commissaire de police à un des agents de police, et sans daigner répondre à la tavernière, il traversa la boutique et entra dans l'arrière-salle suivi de tout son monde.

Deux gardes municipaux seulement restèrent dans la rue.

—Eh bien, la daronne[629], dit à la tavernière l'agent chargé de veiller sur elle, vous ne vous attendiez pas à celle-là n'est-ce pas? enflaquée[630], c'est dur.

Au son de cette voix qui ne lui était pas inconnue, la Sans-Refus prit vivement le chandelier qu'elle venait de poser sur son comptoir, et approcha la lumière du visage de l'agent de police.

—Comment, c'est toi Fanfan la Grenouille tu es donc de la boutique[631] à c'te heure.

—Que voulez-vous, il faut bien faire quelque chose pour gagner sa pauvre vie, j'suis seulement fâché que ça soit vous la première personne que je sois forcé de ligotter[632].

—Ecoute, Fanfan, avant d'avoir gagné dix mille balles[633], il faudra que t'en mette plus d'un à l'ombre, des pègres[634].

—C'est vrai!

—Eh bien, laisse-moi me cavaler[635], et je te les coque[636] en chouettes tailbins d'altèque[637].

—Pas possible!

—Voilà les tailbins[638].

La Sans-Refus tira de son sein un petit paquet de billets de banque, qu'elle mit entre les mains de l'agent de police.

—Eh bien, dit-elle?

La tentation était trop forte, Fanfan la Grenouille mit les billets de banque dans sa poche après les avoir comptés et bien examinés.

—C'est convenu, répondit-il.

La Sans-Refus jeta sur ses épaules une vieille pelisse restée par hasard sur son fauteuil, Fanfan la Grenouille ouvrit doucement la porte de la boutique, devant laquelle se promenaient les deux gardes municipaux restés dans la rue, et il n'eut besoin pour obtenir la permission de sortir avec la Sans-Refus, que de leur montrer la carte triangulaire ornée d'un œil entouré de rayons, marque distinctive de ses fonctions.

Fanfan la Grenouille et la Sans-Refus, coururent assez longtemps ensemble, mais, lorsqu'ils se crurent assez éloignés de la rue de la Tannerie pour n'avoir plus rien à craindre, ils s'arrêtèrent pour reprendre haleine, et se séparèrent après s'être mutuellement souhaité toutes sortes de prospérités.

Pendant que tout ceci se passait, le commissaire de police, suivi de tout son monde, était entré dans l'arrière-salle dans laquelle, ainsi du reste qu'il s'y attendait, il n'avait trouvé personne; il l'avait traversée, puis, il était arrivé dans la petite cour, et il avait donné l'ordre à deux de ses hommes de déplacer l'auge.

—Sortez, cria-t-il, lorsque l'ouverture du caveau fut visible à tous les yeux, sortez si vous ne voulez pas être enfumés comme des jambons.

Les bandits qui s'étaient réfugiés dans cette retraite, jusqu'alors impénétrable, dès qu'ils avaient entendu les premiers coups frappés à la porte, étaient pris au piège, toute résistance devenait inutile, il fallut bien qu'ils se résignassent.

Aussi honteux que des renards pris par une escouade de poules, ils gravirent l'un après l'autre l'échelle de meunier. A mesure qu'ils arrivaient dans la petite cour, ils étaient liés et remis à un fort détachement de gardes municipaux, qui stationnaient dans la petite rue des Teinturiers.

Robert, Cadet-Vincent, le grand Louis, Cornet tape-dur, Charles la belle Cravate, dit le commissaire de police, lorsque l'agent qu'il avait envoyé visiter le caveau lui eût dit qu'il ne renfermait plus personne, la capture n'est pas mauvaise; quel est celui-là, ajouta-t-il, en désignant Beppo à un de ses agents.

—Celui-là, s'écria le grand Louis, que l'on n'avait pas encore lié, celui-là c'est un macaron[639], j'en suis sûr.

Et, prompt comme l'éclair, il s'élança sur l'ex-pêcheur, et lui porta entre les deux épaules un furieux coup de son couteau-poignard.

Beppo tomba sur le sol; le sang sortait à gros bouillons de la profonde blessure que le grand Louis venait de lui faire.

—Bravo! grand Louis, bravo! s'écrièrent tous les bandits; mort aux macarons!

Quelques gourmades accompagnées de quelques légers coups de crosse imposèrent silence à ces misérables.

Le commissaire de police fit transporter Beppo dans une des chambres de la maison et envoya un des agents chercher un médecin.

Ce ne fut qu'après cet événement que l'on s'aperçut de la disparition de la mère Sans-Refus et de Fanfan la Grenouille. Malgré l'absence de la recéleuse, une perquisition minutieuse fut faite dans toutes les parties de la maison, et elle fit découvrir une grande quantité d'objets volés qui furent saisis pour servir plus tard de pièces à conviction.

Les pensionnaires de la mère Sans-Refus, dont la police voulait examiner à son aise la conduite, furent dirigées vers l'hôtellerie que l'administration tient constamment ouverte pour toutes celles qui leur ressemblent, rue du faubourg Saint-Denis, 117; il ne resta dans la maison de la rue de la Tannerie que Beppo et deux agents, chargés à la fois de le soigner et de veiller sur lui.

Le médecin mandé par le commissaire de police avait déclaré que sa blessure, sans être dangereuse, le mettait pour le moment hors d'état d'être transporté.