IV.—La conciergerie

L'aspect extérieur de la Conciergerie, maison de justice du département de la Seine, est à peu près semblable à celui de toutes les prisons: ce sont, comme toujours, ces murailles formées d'énormes pierres de taille, auxquelles le temps a donné une couleur sombre et verdâtre, de petites fenêtres défendues par de forts barreaux, des portes basses et cintrées, garnies de toutes sortes de ferrures, et fermées par de lourds verrous et d'énormes serrures.

L'entrée principale, ouverte sur une petite cour dans laquelle sont remisés les ignobles véhicules, auxquels on a donné le nom de paniers à salade[640], est défendue par une porte, ferrée, en chêne, et une forte grille. Entre cette porte et cette grille se tient constamment un surveillant qui ne permet l'entrée aux visiteurs qu'après avoir attentivement examiné la permission dont ils doivent être porteurs, et qu'ils déposent au greffe, où ils la reprennent en sortant. Malgré ces précautions minutieuses, précautions dont l'impérieuse nécessité ne saurait être mise en doute, des prisonniers sont quelquefois parvenus à tromper tous les regards et à reconquérir leur liberté. Personne n'a oublié la merveilleuse évasion de M. de La Valette, qui, grâce au généreux dévouement de sa noble épouse, parvint à quitter son cachot la veille même du jour fixé pour son exécution.

Après avoir descendu douze marches, on se trouve dans une vaste pièce octogone, voûtée en plein cintre, et d'une hauteur prodigieuse, où se tiennent ceux des gardiens que leur service n'appelle pas dans l'intérieur de la maison.

Malgré l'excellent feu que ces messieurs entretiennent en toutes saisons dans un énorme poêle (seul meuble qui, avec quelques bancs de bois de chêne, sur lesquels viennent s'asseoir les prisonniers privilégiés qui ont obtenu l'unique faveur de causer librement avec leurs parents et leurs amis, se trouve garnir cette pièce), un froid pénétrant, semblable à un lourd manteau de glace, tombe sur le dos du visiteur dès qu'il a mis le pied dans cette vaste salle.

Il faut ensuite parcourir un long et sombre corridor dont l'aspect sinistre est très-capable d'impressionner désagréablement l'homme le moins susceptible d'éprouver de ces vagues terreurs dont l'on est saisi quelquefois sans que l'on puisse se rendre compte des causes qui les ont fait naître.

Ce corridor pratiqué (ainsi du reste que beaucoup d'autres parties de la Conciergerie), à quinze pieds environ au-dessous du sol, conduit au guichet intermédiaire; à droite, un autre corridor un peu mieux éclairé que celui dont nous venons de parler, conduit au grand préau des hommes; à gauche, une grille défend l'entrée du quartier des femmes.

La surveillance de ce quartier est confiée aux dames Painparé et Yvose, il serait à désirer que toutes les personnes qui occupent des emplois de la nature de celui qui est confié à ces dames, comprissent aussi bien qu'elles les devoirs qu'ils imposent.

Du reste, le personnel assez nombreux de la conciergerie, est aussi satisfaisant que peut l'être le personnel d'une prison, et cela ne doit pas étonner: il subit l'influence, il se modèle sur l'homme qui est placé à sa tête. M. le directeur de la conciergerie joint, à toutes les qualités aimables d'un homme du monde, une bonté de cœur appréciée par tous ceux qui le connaissent, et à laquelle rendent justice ceux mêmes contre lesquels il est quelquefois obligé de sévir.

La cour des femmes forme un carré long, au milieu duquel est un parterre cultivé avec beaucoup de soin, et garni de fleurs et d'arbustes; ces pauvres plantes, malgré les soins continuels dont on les entoure, laissent négligemment tomber sur leurs tiges leurs fleurs décolorées. On dirait que ce n'est qu'à regret qu'elles se résolvent à s'épanouir dans ce vaste pandémonium de toutes les misères et de tous les crimes; qu'elles regrettent les joyeux rayons de leur beau soleil qui ne leur arrivent que brisés par les hautes constructions qui dominent de tous côtés la Conciergerie.

A gauche de cette cour est un ouvroir ou chauffoir, dans lequel les prisonnières travaillent sous l'inspection continuelle d'une gardienne; puis une voûte sombre, formant arcade, sous laquelle elles peuvent se promener lorsque le temps est pluvieux; des cellules tristes et humides, mais qui ne sont habitées que lorsqu'il y a plénitude dans la prison, ont leurs croisées sous ces arcades.

A droite, au fond de la cour est située la chapelle qui n'offre aux regards rien de bien merveilleux, mais devant laquelle cependant on ne peut passer sans éprouver la plus vive émotion, car de bien tristes souvenirs s'y rattachent; la sacristie de cette chapelle servit naguère de chambre à coucher à l'infortunée Marie-Antoinette; elle fut plus tard habitée par la veuve du général Beauharnais, mais celle-ci fut plus heureuse que sa devancière, elle quitta sa prison pour épouser le grand capitaine qui la fit s'asseoir sur le premier trône du monde.

Proche de la chapelle est la salle des bains; cette pièce, qui faisait partie du dernier appartement octroyé à la malheureuse reine de France par les Brutus de 1793, lui servait à la fois d'antichambre et de salle à manger.

Le premier étage du bâtiment éclairé sur la cour des femmes, auquel on arrive par un large escalier en pierre de taille, éclairé seulement par la lueur pâle et tremblottante d'une lampe fumeuse et qui semble avoir été taillée dans le roc, est composée à droite de quelques chambres destinées aux prisonniers privilégiés. (Ces chambres sont assez commodes, quelques-unes ont été décorées par leurs hôtes avec infiniment de goût. L'une d'elles a été habitée par le prince Louis Napoléon.) A gauche des chambres dortoirs destinées au commun des martyrs. Ces chambres, garnies les unes de trois, les autres de quatre lits, sont tenues constamment dans un état parfait de propreté; les couchers sont composés d'une paillasse de paille ordinaire, d'un matelas d'assez bonne laine, d'un traversin, de deux belles et bonnes couvertures, de draps de toile de bonne qualité, changés tous les mois. Ce coucher est celui de toutes les maisons d'arrêt du département de la Seine (la préfecture de police exceptée, où on ne l'obtient qu'en payant assez cher); où l'on se trouve le mieux, c'est, dit-on, à la duchesse de Berri que les prévenus du département de la Seine doivent cet adoucissement à leur sort, adoucissement qui est refusé à tous ceux des autres départements qui n'ont pas le moyen de le payer.

Il fait beau; les dortoirs viennent d'être ouverts; les femmes détenues à la conciergerie sont toutes rassemblées dans la cour que nous avons essayé de décrire; les unes vieilles et presque infirmes se sont assises sur un banc de bois qu'elles ont placé devant la voûte sous laquelle elles se promènent lorsque le temps est mauvais; elles veulent profiter de quelques rayons de soleil qui sont venus visiter leur prison; d'autres, un peu plus ingambes, se promènent lentement en savourant quelques prises de tabac; cette consolation du prisonnier, que nos modernes philanthropes, promoteurs enthousiastes de systèmes empruntés aux Anglais et aux Américains, veulent supprimer, nous ne savons pour quel motif; d'autres encore toutes jeunes, quelques-unes jolies, jouent à ce que l'on est convenu de nommer les jeux innocents, à la main chaude, au colin-maillard, lisent des romans, travaillent ou se livrent au plaisir de la conversation; si ce n'était la bigarrure des costumes presque tous sordides et dépenaillés, les quelques physionomies hâves et terreuses sur lesquelles le vice a imprimé son ignoble cachet, il serait presque permis de se croire dans la cour d'un pensionnat lorsque les jeunes pensionnaires se livrent, sous les yeux sévères de leurs surveillantes, à des distractions qui conviennent à leur âge; car, ainsi que nous venons de le dire, la plus grande partie des prisonnières sont jeunes, et plusieurs joignent à la jeunesse une irréprochable beauté ou une gracieuse gentillesse; mais, pour qu'il en fût ainsi, il faudrait se boucher les oreilles afin de ne point entendre les paroles qui sortent de la bouche de ces femmes qui toutes, jeunes et vieilles, ont à se reprocher quelques crimes.

C'est à dessein que nous disons crimes; nos lecteurs savent sans doute que la conciergerie n'est l'antichambre que de la cour d'assises; c'est ailleurs que sont les antichambres des tribunaux de police correctionnelle.

Nous ne rapporterons pas les discours de ces malheureuses femmes; assez d'ignobles tableaux ont passé sous les yeux de nos lecteurs et nous ne craignons pas de le dire, nous ne pouvons nous déterminer à écrire quelque chose qui pourrait enlever à la femme quelques-uns des fleurons de la couronne dont, grande dame ou grisette, nous nous plaisons à la parer. Et puis d'ailleurs, avons-nous bien le droit de crier si fort que nous le faisons contre des crimes que, presque toujours, nous faisons commettre? contre des vices dont ne seraient pas affligées les pauvres faibles créatures qui composent la moitié du genre humain, si nous leur accordions toujours la protection désintéressée à laquelle elles ont droit et si notre organisation sociale ne forçait pas la fille du pauvre à se prostituer pour vivre; si beaucoup d'entre nous enfin ne s'étaient pas insensiblement habitués à regarder comme des choses destinées de toute éternité à servir à leurs plaisirs et qu'ils peuvent briser sans remords lorsqu'il en sont las, celles parmi lesquelles se trouvent leurs mères et leurs sœurs.

La voix retentissante du surveillant préposé à la garde du guichet intermédiaire, vint tout à coup interrompre la conversation et les jeux des prisonnières rassemblées dans la cour de la conciergerie.

—Adélaïde Moulin, à l'instruction!

A l'audition de ce nom, une femme assez proprement vêtue, que les maladies plus que l'âge encore avaient rendue faible et valétudinaire, se leva du banc sur lequel elle était assise, et s'avança péniblement en s'appuyant contre la muraille, vers la sortie de la cour qui conduit directement au guichet intermédiaire.

Une de ses jeunes compagnes d'infortune, touchée des efforts qu'elle était obligée de faire, courut à elle et la soutint jusqu'à ce qu'elle fût sortie de la cour.

La jeunesse est presque toujours compatissante.

Le guichetier remit la femme Adélaïde Moulin à un gendarme qui lui fit parcourir les mille passages souterrains qui unissent ensemble la conciergerie, la préfecture de police et le palais de justice, pour la conduire dans l'antichambre d'un juge d'instruction.

Un autre gendarme avait pris, au même moment, dans une des souricières[641] du palais de justice, un jeune homme âgé à peine de vingt ans, qu'il avait amené dans la pièce où se trouvait déjà la femme Adélaïde Moulin.

Ce jeune homme, doué d'une physionomie intéressante et empreinte d'une remarquable expression de douceur, était extrêmement pâle; son abondante chevelure noire, belle encore quoique très-négligée, le cercle bistré qui entourait ses yeux, de la même couleur que ses cheveux, ses membres amaigris et ses lèvres décolorées révélaient une victime de cette extrême misère des grandes villes, qui saisit les enfants du peuple à leur sortie du berceau pour ne les quitter que lorsqu'ils sont descendus dans la tombe.

Ce jeune homme et la femme Adélaïde Moulin furent placés par hasard, sur le même banc, à côté l'un de l'autre.

Cette femme que la misère et la maladie avait considérablement vieillie, et qui cherchait à deviner les questions qui allaient lui être adressées par le magistrat instructeur afin de se préparer des réponses de nature à la faire paraître moins coupable qu'elle ne l'était, ne remarqua pas d'abord son jeune compagnon d'infortune, mais son attention fut à la fin attirée par une petite toux sèche qui s'échappa de la poitrine du jeune homme, et qui fut suivie d'un léger crachement de sang.

—Vous souffrez, lui dit-elle.

—Oh! ce n'est rien, répondit le malheureux jeune homme, une légère irritation de poitrine, je suis habitué à cela.

La température était humide, et le jeune homme, couvert seulement du vêtement de toile alloué aux prisonniers nécessiteux par la munificence administrative, tremblait de tous ses membres.

—Vous avez froid? ajouta la vieille femme.

—En effet, répondit le jeune homme, ce vêtement est un peu léger pour le temps qu'il fait, et la salle où je viens de passer plus de trois heures avant d'être amené ici est vaste et humide; mais qu'y faire, il faut bien endurer ce qu'on ne peut empêcher, je suis d'ailleurs habitué à toutes les souffrances.

—Un nouvel accès de toux l'empêcha d'en dire davantage.

Les efforts qu'il venait de faire avaient légèrement coloré ses joues pâles, cette couleur fugace donna à sa physionomie une expression toute nouvelle; la vieille femme, qui depuis quelques instants l'examinait attentivement, laissa à la fin une sourde exclamation s'échapper de sa poitrine.

—Je ne me trompe pas, dit-elle, c'est bien lui! Ah! béni soit Dieu qui veut bien me fournir l'occasion de réparer aujourd'hui le mal que j'ai fait autrefois.

—Qu'avez-vous donc, madame? dit à son tour le jeune homme, auquel les traits flétris de sa voisine rappelaient confusément ceux d'une personne qu'il avait beaucoup connue autrefois.

—Vous vous nommez Fortuné, n'est-ce pas? répondit la vieille femme.

—Oui, madame.

—Vous avez été élevé à Genève?

—Il est vrai; mais pourquoi ces questions?

—Comment, vous ne me reconnaissez pas?

—Si fait! si fait! s'écria le jeune homme, qui était enfin parvenu à rassembler ses souvenirs, vous êtes madame Moulin, c'est vous qui avez pris soin de mon enfance, vous êtes ma tante.

Le pauvre jeune homme, qui ne savait pas quels justes reproches il avait le droit d'adresser à la femme Adélaïde Moulin, ne lui laissa pas le temps de lui répondre, il la prit entre ses bras et la tint longtemps serrée contre sa poitrine.

Nous devons maintenant apprendre à nos lecteurs ce qui arriva à Fortuné, à partir du moment où, voyant que malgré son innocence qui venait d'être reconnue par un jugement solennel, il était repoussé de tout le monde, il quitta Genève presque nu et mourant de faim, jusqu'à celui où nous le retrouvons dans l'antichambre d'un juge d'instruction.

Une fois hors de la ville, il prit la première route qui se trouva devant lui; il marchait depuis environ un quart d'heure, et les édifices de la ville dans laquelle il avait passé toute sa vie, et qu'il quittait pour aller il ne savait où, allaient disparaître à l'horizon, lorsqu'il fit la rencontre d'une troupe de bateleurs dont l'équipage était si comique que, malgré la profonde tristesse à laquelle il était en proie, il ne put s'empêcher de sourire.

Ce cortège d'artistes ambulants était composé d'une voiture ou plutôt d'une petite charrette recouverte d'une toile, dont le tissu était si usé qu'elle ressemblait à un crible posé sur des moitiés de cerceaux. Sur chacun des côtés de l'espèce de voûte formée par cette vieille toile ainsi posée, un émule de Davignon[642] avait écrit, avec force fautes d'orthographe, ces mots en lettres noires et rouges, longues au moins d'un pied: L'incomparable de Riberpré et sa famille, premiers acrobates des souverains des quatre parties du monde connu et inconnu.

Cette charrette, dans laquelle se faisait voiturer M. de Riberpré, son épouse, ses deux jeunes demoiselles et toute la troupe qu'il dirigeait, composée de seize acteurs et actrices, était traîné par un âne, modeste et patient animal, mais si minable, si pelé, si vieux surtout, qu'il devait être contemporain de celui sur lequel Notre-Seigneur Jésus-Christ fit son entrée dans Jérusalem; il avait pour auxiliaire un dogue et un fort danois qui, semblables aux coursiers d'Hippolyte, marchaient l'œil morne et la tête baissée.

M. de Riberpré, sa famille et sa troupe qui venaient de donner quelques représentations dans les villages qui environnent Genève, rentraient en France, où ils espéraient faire une ample moisson de lauriers et de gros sous.

Fortuné suivait machinalement, depuis une heure environ, ce grotesque équipage, lorsque M. de Riberpré descendit de sa voiture qu'il avait fait arrêter sur la lisière d'une belle prairie bordée d'arbres vieux et touffus; il présenta la main à sa gracieuse épouse et à ses deux demoiselles; les artistes mâles et femelles qui composaient sa troupe n'eurent besoin de l'aide de personne pour suivre le mouvement, ils sautèrent lestement à terre et, après s'être modestement écartés, ils vinrent s'asseoir en rond près de leur directeur qui, après avoir donné à l'âne et à ses deux compagnons leur pitance quotidienne, leur servit un modeste repas, que l'appétit, cet assaisonnement qui donnait de la saveur à la sauce noire des Lacédémoniens, leur fit trouver délicieux.

Ce devoir accompli, et laissant à ses pensionnaires la liberté de s'ébattre dans la prairie, M. de Riberpré s'assit ainsi que sa femme et ses deux filles sur un petit monticule; madame de Riberpré étala un vieux torchon sur la verte pelouse, et l'une des demoiselles tira d'un cabas quelques provisions et deux bouteilles qui devaient servir au déjeuner de la famille.

Fortuné, dont l'estomac depuis la veille criait miséricorde, ressemblait beaucoup en ce moment au gastronome sans argent; ses regards suivaient les morceaux, et lorsqu'il les voyait disparaître, malgré lui un soupir s'échappait de sa poitrine.

M. de Riberpré remarqua enfin le pauvre diable, dont la mise délabrée et la mine piteuse indiquaient suffisamment l'état de complet dénûment.

Il donna l'ordre à une de ses demoiselles d'aller l'inviter à venir partager le dîner de la famille.

Cette jeune fille s'avança vers le pauvre Fortuné, non pas d'un air timide et tendre, mais d'un pas grave et majestueux.

Cette gracieuse créature, était ainsi que sa sœur, vêtue d'une robe de soie abricot, pailletée et ornée de galons rouges, et coiffée d'un turban de gaze verte.

—Voulez-vous, dit-elle, déjeuner avec nous; c'est de bon cœur que nous vous faisons cette offre, si elle ne vous déplaît pas, acceptez sans faire de façons.

Fortuné, après avoir remercié la jeune fille, se plaça près de madame de Riberpré, qui lui donna un énorme morceau de pain sur lequel elle avait étendu une espèce de hachis, qu'il trouva délicieux, quelques noix et deux verres de vin complétèrent ce repas, après lequel il se trouva un peu moins triste qu'il ne n'était lorsqu'il était à jeun.

M. de Riberpré était un homme de cinquante ans environ, que sa taille exiguë faisait paraître plus gros qu'il ne l'était en réalité. (Il n'avait pas plus de quatre pieds six pouces), ses cheveux et ses moustaches plus noirs que l'ébène, étaient aussi luisants qu'une botte vernie, toutes les couleurs de l'arc en ciel étaient représentées sur son visage dont l'expression, cependant, n'était pas désagréable, car elle annonçait une de ces bonnes et joyeuses créatures qui vivent au jour le jour, et qui se disent lorsque surviennent quelques événements fâcheux: cent écus de chagrin ne payent pas six francs de dettes[643].

Il était vêtu d'un habit vert à larges basques, d'une veste et d'une culotte de drap écarlate couvert de taches de diverses natures, ses bas, jadis blancs, étaient ornés de coins jaunes; il y avait à ses souliers de larges boucles de cuivre doré, il n'avait d'autre coiffure qu'une perruque à la conseillère, pour le moment accrochée à un des brancards de la charrette.

La physionomie et le costume de sa digne épouse, n'étaient ni moins originaux, ni moins luxueux. Si M. de Riberpré, gros et court, ressemblait à une outre, madame de Riberpré, en revanche, ressemblait à un manche à balais: les cheveux de cette dame étaient du plus beau rouge qui se puisse imaginer; sa peau peut-être avait été jadis de la plus éclatante blancheur, mais, à l'heure qu'il était, les nombreuses taches de son, dont elle était couverte, lui donnaient une teinte café au lait, qui désolait la bonne madame de Riberpré; du reste tous les contours de sa physionomie, ainsi que ceux de son corps, étaient roides et anguleux; elle était coiffée d'un feutre à la Henri IV, surmonté de deux plumes: l'une blanche, l'autre rouge, et vêtue d'une robe bleu de ciel, ornée de galons de cuivre argenté.

Nous ne dirons rien des deux demoiselles dont nous avons déjà décrit le costume, si ce n'est qu'elles étaient aussi jolies que peuvent l'être des jeunes filles qui passent presque toute leur vie sur les grandes routes, à la pluie, au soleil, et qui ne savent à quoi peuvent servir l'huile antique, le cold cream, la bandoline, la pâte d'amande et tous les autres cosmétiques dont nos jolies Parisiennes font une si prodigieuse consommation.

Lorsque Fortuné fut à peu près rassasié, il raconta sa triste histoire à M. de Riberpré.

Le digne saltimbanque l'écouta avec beaucoup d'attention et toute la famille versa des larmes au récit de ses malheurs.

—Et que comptez-vous faire maintenant? dit-il au pauvre diable après avoir interrogé du regard sa femme et ses deux filles, qui répondirent par un signe affirmatif.

—Je n'en sais vraiment rien, répondit Fortuné, j'espère trouver de l'ouvrage dans quelque ferme.

—Ecoutez, mon jeune ami, vous êtes, je le suppose, un honnête et laborieux garçon et je suis sûr que vous êtes aussi malheureux qu'il est possible de l'être; puisque vous ne savez ni où vous souperez ni où vous coucherez ce soir, et bien! restez avec nous: vous serez mon contrôleur, mon directeur de la scène et le régisseur général de ma troupe, vous ferez la manche[644], etc, etc... du reste quand il y en a pour vingt-trois, il y en a pour vingt-quatre.

M. de Riberpré, on le voit, ne ressemblait pas à la plupart des directeurs de théâtre; il ne séparait point ses intérêts de ceux de ses artistes, il rangeait sur la même ligne sa femme, ses deux filles, l'âne et les deux mâtins qui traînaient la charrette, et les seize chiens savants qui composaient le personnel de sa troupe.

Fortuné se garda bien de refuser une proposition aussi avantageuse que celle qui venait de lui être faite par M. de Riberpré; il répondit qu'il était excessivement flatté de la confiance qu'on voulait bien lui témoigner, et que M. le directeur pouvait compter sur son zèle et sur son empressement à le servir.

—C'est très-bien, jeune homme, lui dit avec beaucoup de majesté le digne saltimbanque; c'est très-bien, vous êtes, à partir de ce moment, un des membres de ma nombreuse famille; lorsque nous ferons bonne chère, vous ferez comme nous, lorsque nous serons forcés de danser devant le buffet, ce qui nous arrive quelquefois, il ne faut pas être trop triste; les mauvais jours sont presque toujours suivis de jours plus heureux.

En achevant ces mots, M. de Riberpré prit dans la petite charrette une bouteille de taille raisonnable, revêtue d'une chemise d'osier.

—Nous viderons, continua-t-il, cette vieille rouillarde[645], pour célébrer votre admission parmi nous.

Il donna à la bouteille une accolade fraternelle; puis il la remit à son épouse qui suivit son exemple.

La bouteille n'arriva à Fortuné qu'après avoir fait le tour du cercle; elle était presque vide.

L'eau-de-vie qu'elle contenait ayant mis les convives en belle humeur, le père, la mère et les deux filles, entonnèrent en chœur ce refrain d'une des plus jolies chansons de Béranger:

Les gueux, les gueux,
Sont des gens heureux.
Ils s'aiment entre eux;
Vivent les gueux.

Fortuné, auquel un excellent repas et quelques gorgées d'eau-de-vie avaient rendu toute sa gaieté, fit chorus avec eux.

Après quelques instants donnés à la gaieté, M. de Riberpré, ayant fait observer à sa famille qu'il était temps de se mettre en route si l'on voulait arriver avant la nuit au lieu où l'on devait la passer, chacun se leva, et au signal de leur directeur, les artistes épars dans la prairie, ayant sauté l'un après l'autre dans la charrette, la petite caravane se remit en route.

Fortuné resta assez longtemps avec M. de Riberpré, qui le traitait aussi bien que ses filles.

Le pauvre jeune homme s'acquittait avec intelligence de ses fonctions de contrôleur, de directeur de la scène et de régisseur général. Il prodiguait aux artistes qui composaient la troupe, des soins si affectueux que, tous, lui témoignaient la plus vive amitié.

La famille de M. de Riberpré avait parcouru le Dauphiné et presque toutes les contrées méridionales de la France; elle s'était même arrêtée plusieurs jours à Pourrières, pour donner quelques représentations au château, habité en ce moment par Salvador et Roman, (le malheureux fils d'Alexis de Pourrières, était bien loin de se douter que c'était devant la porte de la demeure de ses ancêtres qu'il faisait le métier de saltimbanque), et elle se disposait à quitter la Provence pour entrer dans le Lyonnais, lorsque la mort, qui n'épargne personne, frappa tout à coup son digne chef. Madame de Riberpré qui, quoique laide, sale et ridicule, était une excellente femme, et aimait infiniment l'homme avec lequel elle courait le monde depuis un si grand nombre d'années, tomba malade et mourut à l'hôpital de Montélimart.

Privés de leurs chefs, Fortuné et les deux jeunes filles, furent forcés de se séparer; la charrette, le vieil âne et les deux mâtins, furent donnés pour dix écus à un paysan Provençal, et après avoir fraternellement partagé, cette petite somme et donné aux artistes mâles et femelles, la liberté de chercher un nouvel engagement, les trois jeunes gens, qui avaient trouvé de l'emploi, se séparèrent après s'être mutuellement souhaité toute sorte de prospérités.

Malaga, l'aînée et la plus jolie des filles de M. de Riberpré, celle des deux qui avait témoigné à Fortuné la plus vive amitié, s'engagea en qualité d'écuyère équilibriste, dans la troupe des Bouthor, émules forains des frères Franconi.

Un vieux marchand de complaintes, d'Agnus Dei et d'images de sainteté, voulut bien se charger de Brigantine, la cadette.

Fortuné, moins heureux que ses deux compagnes, fut forcé d'entrer au service du propriétaire d'une ménagerie d'animaux féroces.

Cet homme avait pris le caractère des bêtes qu'il faisait voir pour de l'argent; il était encore plus grossier que ne le sont ordinairement les gens de sa profession; brutal, parce qu'il se savait doué d'une force physique prodigieuse, lorsqu'il était ivre, et il s'enivrait tous les jours, il frappait indifféremment ses serviteurs et ses bêtes, et il se servait pour corriger les uns et les autres du même instrument, une tringle de fer, un peu plus grosse que le petit doigt et terminée en pointe.

Fortuné qui, malgré sa vie aventureuse et les haillons dont il était couvert, avait conservé un extérieur et des formes distinguées, déplaisait particulièrement à cet homme averti, sans doute, par son instinct grossier, que son valet appartenait à une espèce supérieure à la sienne. Il saisissait donc, avec le plus vif empressement, toutes les occasions de le maltraiter; il ne lui payait pas ses gages et ne lui donnait de nourriture que ce qu'il lui en fallait pour l'empêcher de mourir de faim.

Fortuné, maltraité tous les jours et forcé, pour ainsi dire, de disputer sa maigre pitance aux lions, aux tigres et aux boas constrictors, resta cependant près d'une année au service du propriétaire de la ménagerie; mais las, à la fin, de souffrir, il signifia à son maître qu'il avait l'intention de le quitter et lui demanda le payement de ses gages.

Il lui était dû un peu plus d'une soixantaine de francs, et il s'était dit que dès qu'il toucherait cette petite somme il se procurerait un costume un peu plus propre que celui dont il était couvert, et qu'il se rendrait à Paris: il espérait trouver, dans une aussi grande ville, les moyens d'utiliser ses facultés et son bon vouloir.

Son maître, pour toute réponse à ses réclamations, saisit la tringle de fer dont nous venons de parler, et lui en assena sur les épaules un si furieux coup qu'il l'envoya rouler à dix pas devant lui.

Lorsqu'un vase est trop plein, il déborde; le chien le plus doux, si on le tourmente trop longtemps, se retourne et mord son persécuteur; il en est de même de certains hommes, douées d'une douceur inaltérable; on pourra bien, pendant un certain laps de temps, les rendre impunément victimes de toutes les méchancetés imaginables, mais il arrivera nécessairement, un moment où lassés de souffrir injustement, ils se révolteront, et alors malheur aux persécuteurs, leur colère sera terrible.

Fortuné, aussi prompt que l'éclair, se releva; il prit un large coutelas qui servait à découper les viandes destinées aux bêtes féroces, puis il saisit son maître par le cou et il lui appuya sur la poitrine l'arme dangereuse qu'il avait entre les mains.

—Payez-moi, lui dit-il d'une voix étranglée par la colère, payez-moi tout de suite, si vous ne voulez pas que je vous enfonce ce couteau dans le cœur.

Les yeux noirs de Fortuné lançaient des éclairs, son visage était aussi pâle que celui d'un cadavre.

Le montreur de bêtes féroces était aussi lâche qu'il était cruel; il tremblait de tous ses membres et n'essayait même pas d'échapper à la furieuse étreinte de son jeune domestique.

—Je vais te payer, mon garçon, dit-il enfin en bégayant, je vais te payer.

—Tout de suite, tout de suite; je ne veux pas attendre plus longtemps.

Le montreur de bêtes prit quatorze pièces de cinq francs qu'il remit à Fortuné.

—Est-ce ton compte? lui dit-il.

—Je ne vous en demande pas davantage, répondit le jeune homme. Il mit les quatorze pièces de cinq francs dans sa poche et sortit précipitamment de la baraque couverte en toile, dans laquelle s'était passée la scène que nous venons de rapporter.

Quinze jours après avoir quitté le montreur de bêtes, Fortuné, qui s'était procuré à Lyon un costume assez propre, entrait à Paris par la barrière d'Italie, riche seulement de trois pièces de cinq francs et de beaucoup d'espérance.

Il alla se loger dans le plus modeste hôtel garni du quartier Saint-Marcel, et après une journée consacrée au repos (il venait de faire à pied environ deux cents lieues), il se mit à chercher de l'occupation.

C'était, pour nous servir d'une expression populaire, chercher une aiguille dans une botte de foin. Qui voudrait se charger d'un jeune homme dont les membres grêles n'annonçait pas une grande force, qui ne savait rien ou presque rien et qui ne pouvait se recommander de personne; ce fut donc en vain que le pauvre garçon alla de porte en porte, offrant de donner tout son temps en échange du plus modique salaire; on l'avait repoussé à Genève parce qu'on ne le connaissait pas.

Fortuné ne voyait pas, sans éprouver un certain effroi, diminuer sensiblement son petit pécule; que ferait-il lorsqu'il ne lui resterait plus rien? volerait-il, demanderait-il l'aumône? ces deux actions lui inspiraient une répugnance presque égale.

Un des commensaux du misérable hôtel garni dans lequel il logeait, auquel il avait fait la confidence de sa triste position, lui avait donné le conseil de se faire soldat; Fortuné alla trouver le capitaine de recrutement de la Seine.

M. Gibassier fut forcé de le refuser; les médecins l'avaient trouvé beaucoup trop faible de complexion, et puis, d'ailleurs, il n'était pas porteur des pièces nécessaires; mais le digne militaire, touché de son extrême misère et de son désespoir, lui donna une pièce de cinq francs.

—Il y a de bonnes âmes ici-bas, se dit Fortuné après avoir reçu cette aumône qui arrivait fort à propos (il avait dépensé la veille ses derniers sous), ne perdons pas courage, Dieu ne veut pas que je meure de faim.

Il se remit à chercher de l'occupation.

Un coutelier voulut bien l'occuper trois jours de la semaine, à raison de deux francs par jour, pour tourner la roue de sa machine à repasser.

Il resta près de six mois chez ce coutelier, qui, faute d'ouvrage, fut à la fin forcé de le renvoyer.

Fortuné, pendant les six mois qui venaient de s'écouler, avait acquis une certaine expérience; son patron lui avait appris, que, dans une ville comme Paris, un homme intelligent et qui sait se contenter de peu, peut trouver mille moyens honnêtes de gagner sa vie; ramasser dans les rues les vieux bouchons pour les vendre aux fabricants de veilleuses; suivre les lions à la piste et ramasser les cigares qu'ils jettent à moitié consumés, pour en faire des cigarettes qui seront vendues à des lions d'un ordre inférieur; ouvrir les portières à la porte des spectacles et des bals; poser, en temps de pluie, une planche sur les ruisseaux; savonner les chiens; vendre des allumettes chimiques allemandes, des cahiers de papier à lettre à deux sous; petits métiers dont les bénéfices, il est vrai, ne sont pas considérables, mais qui, cependant, nourrissent ceux qui les exercent.

Fortuné, sans doute, se serait déterminé à adopter l'une ou l'autre de ces industries, si, peu de jours après sa sortie de chez le coutelier, il n'était pas tombé malade.

Le maître de l'hôtel garni dans lequel il logeait le fit transporter à l'Hôtel-Dieu.

Sa maladie fut longue, mais enfin il guérit, et, par une sombre et froide matinée d'automne, on le mit à la porte de l'hospice; le médecin, qui la veille avait signé son billet de sortie lui avait recommandé de se vêtir bien chaudement, tant que durerait sa convalescence, de boire un peu de vin de Bordeaux et de ne manger que des aliments sains et nourrissants, Fortuné avait, en effet, bien besoin de tout cela; les mille privations qu'il supportait depuis si longtemps, l'avaient tellement affaibli, que, pour marcher, il était forcé de s'appuyer contre les murailles.

Il mit plus de deux heures à franchir le court espace qui sépare l'Hôtel-Dieu du modeste hôtel garni qu'il habitait avant son entrée à l'hôpital; il croyait, le pauvre garçon, que son hôte ne refuserait pas de le recevoir; son attente fut trompée.

—Votre chambre est louée, mon garçon, lui répondit l'hôtelier après avoir patiemment écouté sa très-humble supplique, et il ne m'en reste pas une en ce moment dont je puisse disposer; allez, mon ami, allez, et que Dieu vous bénisse.

Fortuné sortit la mort dans l'âme; après avoir longtemps marché au hasard, épuisé de fatigue et de besoin, il tomba sur le trottoir.

Des sergents de ville passèrent qui le conduisirent au corps de garde le plus voisin.

Les soldats partagèrent avec lui leur maigre pitance, et le couvrirent de la capote de bure du factionnaire.

Le lendemain matin, Fortuné fut conduit devant un commissaire de police, auquel il raconta toute son histoire.

Ce commissaire de police l'écouta très-patiemment, et comme de ce qu'il venait d'entendre il résultait la preuve que le pauvre diable n'exerçait habituellement ni métier, ni profession, qu'il n'avait ni domicile, ni moyens assurés d'existence et que par conséquent l'art. 270 du code pénal ainsi conçu: «Les vagabonds ou gens sans aveu sont ceux qui n'ont ni domicile certain, ni moyens de subsistance, et qui n'exercent habituellement ni métier, ni profession,» pouvait lui être appliqué, il chargea deux soldats de le conduire à la préfecture de police. Il était depuis deux jours dans cette prison, confondu avec la tourbe infâme des habitués du dépôt, lorsqu'il fit la rencontre de la femme Adélaïde Moulin dans l'antichambre d'un juge d'instruction.

Nous avons vu qu'il la prit entre ses bras et qu'il la serra longtemps contre sa poitrine.

—Vous ne m'en voulez donc pas? lui dit-elle.

—Eh! pourquoi vous en voudrais-je? vous ne m'avez abandonné que parce que vous avez été forcée de quitter Genève pour éviter d'être mise en prison, et peut-être que vous n'étiez pas plus coupable que je ne l'étais lorsqu'on m'emprisonna pour la première fois, que je ne le suis maintenant.

Fortuné raconta alors à la femme Moulin tout ce qui lui était arrivé depuis le jour où il fut recueilli par le bon père Humbert, dont il ne pouvait parler sans verser des larmes amères, jusqu'à celui où il était arrivé.

—Pauvre enfant! lui dit la vieille femme, après l'avoir écouté, vous avez bien souffert, et c'est moi qui suis la cause première de tous les malheurs qui sont venus vous affliger, mais je vais tâcher de réparer le mal que je vous ai fait, et je réussirai, je l'espère; ce n'est pas en vain que Dieu aura permis que nous nous rencontrassions ici.

Un gendarme qui venait chercher Fortuné pour le conduire dans le cabinet de son juge, interrompit cet entretien.

—Prenez ceci, dit la femme Moulin, en mettant deux pièces de vingt sous dans la main du jeune homme, faites-vous donner quelques bouillons, un peu de bon vin, soignez-vous et espérez.

—Adieu, adieu, ma bonne tante, répondit Fortuné, qui ne comprenait pas grand'chose aux discours de la femme Moulin; hélas! peut-être qu'il ne me sera plus permis de vous revoir.

—Espérez, répéta la femme Moulin.

Fortuné fut forcé de suivre dans le sombre couloir qui conduit aux cabinets de messieurs les juges d'instruction le gendarme chargé de le conduire.

Peu de temps après, un autre gendarme vint chercher la femme Moulin, qui fut à son tour conduite dans le cabinet d'un magistrat instructeur.

V.—Un coin du voile se déchire.

Salvador venait d'achever sa toilette, et il allait sortir pour se rendre chez Silvia, lorsque son valet de chambre lui apporta une lettre qui venait d'être déposée chez le concierge de l'hôtel, auquel on avait fait la recommandation de la remettre à l'instant même à M. le marquis de Pourrières.

Comme cette lettre était ornée du cachet d'un de messieurs les juges d'instruction de la Seine, Salvador s'empressa de l'ouvrir. Voici ce qu'elle contenait:

«Monsieur le marquis,

Veuillez prendre la peine de passer de suite à mon cabinet; j'ai à vous faire une communication qui, je dois le croire, vous comblera de joie.

J'ai l'honneur, etc.»

Ceci, se dit Salvador après avoir lu, ne ressemble pas à un mandat de comparution; je crois que je puis sans me compromettre me rendre à l'invitation de cet estimable juge... La communication me comblera peut-être de joie... Je n'y comprends rien; si c'était un piège?... Ce n'est pas probable; et puis, après tout, au bout le bout.

Salvador sonna.

—La voiture! dit-il au valet qui se présenta à cet appel.

—Les chevaux sont attelés, répondit le domestique.

Salvador descendit et donna l'ordre au cocher anglais de Silvia, qu'il avait pris à son service depuis l'aventure du bois de Vincennes, de le conduire au palais de justice.

Il fut de suite introduit dans le cabinet du juge d'instruction qui l'avait fait demander; ce magistrat se leva pour le recevoir et lui présenta un fauteuil.

—Décidément, se dit Salvador après avoir répondu comme il le devait aux politesses du digne magistrat, décidément je n'ai rien à craindre.

Il y avait dans le cabinet, outre le juge et Salvador, une vieille femme, assise sur une modeste chaise de paille et un grand et robuste gendarme chargé de veiller sur elle.

—Connaissez-vous monsieur? dit le juge à la vieille femme, lorsque Salvador se fut assis.

—Je n'ai jamais vu monsieur, répondit la vieille femme, je ne puis donc avoir l'honneur de le connaître.

Le juge, évidemment, ne s'attendait pas à cette réponse, qui parut l'étonner beaucoup.

—Et vous, monsieur, dit-il à Salvador, connaissez-vous cette femme?

Salvador regarda attentivement la vieille femme qui paraissait aussi étonnée que le juge.

—Je ne l'ai jamais vue, répondit-il.

—C'est singulier, dit le juge en se grattant le front. Monsieur est le marquis Alexis de Pourrières; continua-t-il en s'adressant à la vieille.

La femme Moulin se leva de sa chaise avec tant de précipitation, que le gendarme, croyant sans doute qu'elle voulait s'évader, alla se placer devant la porte.

Elle s'approcha de Salvador, qu'elle examina avec beaucoup d'attention.

—Monsieur n'est pas le marquis Alexis de Pourrières! dit-elle, lorsque cet examen fut terminé. Il y a, entre les traits de monsieur et ceux du marquis Alexis de Pourrières, une certaine analogie, qui peut tromper au premier coup d'œil; mais c'est tout; monsieur est plus grand et plus fortement constitué, ses yeux sont bleus, ceux du marquis sont noirs.

Ces dernières paroles, de la femme Moulin, firent naître une légère pâleur sur le visage de Salvador. Cette pâleur, le juge pouvait l'avoir remarquée. Salvador, qui croyait la position dans laquelle il se trouvait, beaucoup plus périlleuse qu'elle ne l'était en réalité, voulut qu'il fût possible de l'attribuer à la colère.

—Que signifie cette ridicule comédie? s'écria-t-il en s'adressant au juge, et que me veut cette femme que je ne connais pas et que je n'ai pas l'envie de connaître?

—Calmez-vous, M. le marquis, répondit le magistrat, calmez-vous, je vous en prie; je vais vous donner l'explication de ce qui vient de se passer. Voudrez-vous bien répondre à quelques questions que je vais avoir l'honneur de vous adresser?

—Je suis prêt à vous obéir.

—Vous avez confié, pour l'élever, à une femme Adélaïde Moulin, de Genève, un fils naturel, reconnu par vous, que vous aviez eu de la demoiselle Jazetta Louiset, née à Marseille, et fille d'un maître d'armes de cette ville?

Salvador n'eut pas besoin d'en entendre davantage pour deviner que la vieille femme, qui venait de refuser de le reconnaître, n'était autre que la femme Moulin, de Genève, et que c'était parce qu'on avait retrouvé le jeune Fortuné, que le juge d'instruction l'avait fait demander; les termes de la lettre qu'il lui avait écrite, ne lui laissaient aucun doute à cet égard.

—Ah! si j'avais su, se dit-il, j'aurais de suite reconnu cette femme; j'aurais serré contre mon cœur le jeune Fortuné, qui attend sans doute, dans une pièce voisine, le moment d'entrer en scène, et tout aurait été dit; mais je me suis trop avancé pour retourner en arrière.

—Il est vrai, monsieur, dit-il au juge, lorsque je revins en France, après de nombreux voyages, j'appris que la femme à laquelle j'avais accordé ma confiance, s'en était montrée indigne, qu'elle n'avait pas fait donner à mon fils l'éducation qu'il devait recevoir, que contrairement à mes ordres elle lui avait laissé ignorer le nom qu'il devait porter un jour, et qu'enfin, forcée de quitter la ville de Genève, pour se soustraire aux justes poursuites des magistrats, elle avait abandonné mon malheureux fils. Ce sont les magistrats municipaux de la ville de Genève qui m'ont appris tout ce que je viens de vous dire.

Vous savez sans doute le reste: comment mon fils, ayant été injustement accusé du meurtre de l'homme bienfaisant qui avait pris soin de son enfance, fut forcé de quitter Genève.

Le magistrat fit un signe affirmatif.

—Je n'ai pas cessé, continua Salvador, de faire, pour découvrir les traces du pauvre Fortuné, tout ce qu'il était possible de faire. Dernièrement encore, une personne de mes amis était à Genève, et je la priai de tenter encore quelques démarches; voici ce qu'elle me répondit:

Salvador avait justement sur lui une des lettres que Servigny lui avait adressées de Genève; c'était celle par laquelle le mari de Laure lui apprenait que Fortuné, a sa sortie de Genève, s'était joint à la troupe d'acrobates et de chiens savants de M. de Riberpé; il la remit au magistrat, qui la lut avec beaucoup d'attention.

—C'est singulier, dit ce digne homme, s'il était permis d'ajouter foi aux discours de cette femme, je croirais que le jeune homme qui, d'après ce qu'elle lui a dit, prétend être votre fils, l'est en réalité; car, ils paraissent tous deux parfaitement instruits des particularités qui concernent la femme Moulin de Genève et le jeune Fortuné.

—Monsieur! n'est pas le marquis Alexis de Pourrières, répéta la femme Moulin.

—Taisez-vous, malheureuse, s'écria le juge; n'augmentez pas vos torts en soutenant avec acharnement une pareille absurdité, songez qu'une punition sévère!

—Monsieur! Monsieur! reprit la femme Moulin, ne me condamnez pas sans m'entendre; tout ceci est couvert d'un voile mystérieux, que vous parviendrez à déchirer avec l'aide de Dieu. Voici une lettre du marquis de Pourrières, que j'ai conservée par hasard, c'est déjà un commencement de preuve.

Le juge prit la lettre, qu'il remit, après l'avoir examinée, entre les mains de Salvador.

—C'est effectivement moi qui ait écrit cette lettre, dit celui-ci.

—Eh bien, monsieur, s'écria Adélaïde Moulin, écrivez quelques lignes que vous soumettrez à M. le juge, il verra si je lui en impose, lorsque je lui dis que vous n'êtes pas le marquis Alexis de Pourrières.

Salvador, sans attendre que le juge joignît un ordre à la demande de la femme Moulin, prit une plume et du papier, et transcrivit les premières lignes et la signature de la lettre qu'on venait de lui remettre.

Il y avait entre l'écriture et la signature des deux pièces une telle identité, que tous ceux qui ne savaient pas que Salvador était, ainsi que nous l'avons déjà dit, un très-habile faussaire et qu'il s'était appliqué à contrefaire l'écriture d'Alexis de Pourrières, devaient nécessairement croire qu'elles avaient été tracées par la même main.

—Reconduisez cette femme, dit le juge au gendarme, après avoir examiné la pièce de comparaison.

—Monsieur, dit la malheureuse femme, vous n'avez pas fait encore tout ce qu'il faut faire, songez que dans cette affaire, ce n'est point de moi qu'il s'agit, mais de l'avenir d'un malheureux jeune homme qui a déjà beaucoup souffert.

—C'est bien, madame, c'est bien, répondit le juge. Je sais quels sont mes devoirs.

La femme Moulin, forcée de suivre son conducteur, sortit du cabinet et laissa seuls Salvador et le juge.

—Ce qui vient de se passer m'étonne au dernier point, quel peut être le but de cette femme en cherchant à se faire passer pour celle dont, par un hasard singulier, elle porte le nom?

—Mais celui d'extorquer une récompense, en faisant passer un imposteur pour le fils que je n'ai pas cessé de regretter.

—Détrompez-vous, monsieur le marquis, le jeune homme, j'en suis certain, n'est point un imposteur. J'ai interrogé ce malheureux, toutes ses réponses m'ont paru être l'expression de la vérité.

—Ah! monsieur, si l'espérance que vos discours me permettent de concevoir, se réalise, je serai le plus heureux des mortels.

—Elle se réalisera, monsieur le marquis, quelque chose me dit que vous avez retrouvé le fils que vous regrettez si vivement.

—Ne négligez rien, monsieur, n'épargnez ni les soins, ni l'argent, s'il devient nécessaire d'en dépenser.

—Soyez tranquille, monsieur le marquis, je sais quelle est la tâche qui m'est imposée, et je saurai m'en montrer digne, j'écrirai à Genève, je ferai même, si cela devient nécessaire, venir à Paris des personnes qui ont été à même de connaître le jeune Fortuné et la femme Moulin et je suis persuadé d'avance, que le résultat des investigations auxquelles je vais me livrer sera celui que nous espérons, vous et moi; vous pourrez alors en toute sûreté serrer entre vos bras le fils que, jusqu'à ce jour, vous avez cru perdu à jamais, et la femme que vous venez de voir, et dont je vous l'avoue, la conduite me paraît inexplicable, sera ou justifiée ou démasquée.

—Je souhaite bien vivement, monsieur, que vos prévisions se réalisent.

—Elles se réaliseront, monsieur le marquis, elles se réaliseront, gardez-vous d'en douter.

—Puisqu'il en est ainsi, monsieur, permettez-moi de déposer entre vos mains cette petite somme (Salvador prit dans son portefeuille un billet de cinq cents francs, qu'il posa sur le bureau du juge). Je désire que le jeune homme dont vous venez de me parler, et qui peut être est mon fils, ne manque de rien.

—Votre désir est trop naturel, pour qu'il ne soit pas exaucé, je donnerai des ordres en conséquence.

—Ce sera, monsieur, me rendre un important service; mais vous ne m'avez pas dit quelle était la faute pour laquelle on retenait ce malheureux en prison, se serait-il, hélas! rendu indigne du nom, qu'il est, selon toute apparence, destiné à porter.

—Rassurez-vous, monsieur le marquis, ce jeune homme, quel qu'il soit, est tout à fait digne de vous appartenir.

—Ah! vous me rendez la vie, je craignais, je l'avoue, de me voir forcé de regretter d'avoir retrouvé un fils que je pleure depuis si longtemps.

Après avoir échangé encore quelques paroles avec le juge d'instruction, Salvador sortit du cabinet de ce brave et digne magistrat. Sa voiture l'attendait au pied du grand escalier du palais.

Le cocher était absent, il avait confié la garde de ses chevaux au chasseur, de sorte que Salvador fut obligé de l'attendre quelques minutes.

Il le vit sortir en courant, d'un cabaret situé sur la place du palais de justice, en face de l'escalier qui conduit à la salle des Pas-Perdus.

—Que signifie ceci! dit-il au cocher, qui paraissait avoir bu le contenu de plus d'une bouteille, vous me mettez dans la nécessité de vous attendre.

—Ne me grondez pas, monsieur le marquis, répondit le cocher d'un ton qui annonçait qu'il était sûr de lui-même, je viens de vous rendre, sans que cela paraisse, un fameux service.

—Oh! ça c'est vrai, ajouta le chasseur, jaloux de venir en aide à son camarade qu'il avait, sans doute, et à plusieurs reprises, remplacé au cabaret.

—C'est bien, messieurs les drôles, dit Salvador que ce petit événement, après ce qui venait de lui arriver, intriguait passablement, vous me donnerez l'explication de votre conduite lorsque nous serons rentrés à l'hôtel.

Nous dirons ce qui s'était passé dans la cour du palais de justice pendant le temps que Salvador était dans le cabinet du juge d'instruction.

Le cocher anglais était descendu de son siége, et il se promenait avec son camarade le chasseur près de la voiture confiée à sa garde, lorsqu'il fut abordé par un homme proprement vêtu, dont l'œil droit était caché sous un bandeau de taffetas noir; cet homme le saisit par le bras, et la pression fut tellement forte, que le cocher, bien qu'il fût vigoureux, ne se formalisa pas de cette manière assez cavalière d'aborder les gens; il avait deviné qu'il avait rencontré un gaillard très-capable de lui tenir tête.

—Vous ne me reconnaissez pas! dit cet homme à l'automédon du marquis de Pourrières.

—Je ne vous connais pas, répondit le cocher.

Il mentait, il avait parfaitement reconnu l'homme qui venait de l'aborder, c'était celui auquel, quelques mois auparavant il avait, pour gagner une prime de vingt-cinq louis, enlevé un œil à l'aide de son fouet.

—C'est possible, dit Beppo; vous allez cependant me suivre chez le commissaire de police.

La blessure de Beppo, que nous avons laissé sous la garde de deux agents de police dans la maison de la mère Sans-Refus, après l'évasion de cette femme et l'arrestation des bandits qui fréquentaient habituellement son bouge, s'étant trouvée beaucoup moins dangereuse qu'on ne l'avait cru d'abord, il avait pu, après quelques jours, être transporté dans un hospice, il n'avait pas voulu, craignant d'inquiéter sa mère, qu'on le menât chez lui; il avait écrit à cette brave femme qu'il venait de commencer un voyage qui le retiendrait hors de Paris quelques mois; il lui recommandait en même temps de prendre le plus grand soin de Georgette, à laquelle, disait-il, il s'intéressait vivement.

La bonne femme devait d'autant plus volontiers se conformer à ses intentions relativement à cette fille, que la bonté de son cœur la portait naturellement à faire tout ce qui était bien; et qu'elle croyait (à tort), que son fils éprouvait pour cette fille un amour qui lui ferait oublier celui que lui avait inspiré la marquise de Roselly.

Grâce aux soins qui lui furent prodigués par les célèbres médecins chargés du service de l'hôpital dans lequel il avait été transporté, il fut guéri en moins de temps qu'il ne l'espérait lui-même. Le couteau du grand Louis avait glissé sur l'épine dorsale, et avait seulement profondément entamé l'une des deux omoplates.

Lorsqu'il eut recouvré la santé, il fut conduit devant son patron, auquel il crut devoir se plaindre de l'espèce d'arrestation qu'il avait été obligé de subir. Celui-ci lui fit observer que ce n'était que dans son intérêt et afin de ne pas le brûler[646] que l'on avait pris la mesure dont il se plaignait, et il lui demanda si malgré ce qui s'était passé, il avait conservé l'espoir de mettre entre les mains de la justice les chefs de la bande dont, grâce à lui, on avait pu prendre presque tous les soldats. Beppo répondit qu'il accomplirait la tâche qu'il s'était imposée, et son patron, après lui avoir donné les louanges que méritaient son zèle et son dévouement, et offert une récompense pécuniaire qu'il refusa, lui permit de se retirer.

Son premier soin, dès qu'il fut libre, fut de se rendre chez sa mère; la bonne femme, grâce à la lettre qu'il lui avait écrite, n'avait pas trop souffert pendant son absence, qui n'avait pas, du reste, été aussi longue qu'il l'avait annoncée; elle lui prodigua les témoignages de la plus vive tendresse et lui présenta Georgette, dont Beppo, à son grand étonnement, ne lui parlait pas.

Il n'y avait pas plus de deux mois que cette malheureuse fille avait quitté l'atmosphère empestée dans laquelle elle avait presque toujours vécu, et cependant elle n'était déjà plus la même que celle que nous avons vue, ivre d'eau-de-vie, dans le bouge de la rue de la Tannerie.

Elle était simplement, mais proprement vêtue; ses beaux cheveux noirs étaient arrangés avec soin, ses yeux, qui n'étaient plus entourés de ce cercle bistre, indice certain d'une vie désordonnée, avaient en partie perdu leur expression hardie; ses joues, naguère pâles, commençaient à se colorer.

Beppo l'embrassa sur le front.

—Je vous remercie, lui dit-il à voix basse, de tous les services que vous m'avez rendus, et surtout d'avoir été discrète. C'est bien, continua-t-il en élevant la voix c'est bien, je suis content de vous, restez toujours près de ma mère, ma chère Georgette; vous êtes jeune, l'avenir vous réserve, je l'espère, des jours heureux, et si je meurs avant elle, ce qui, après tout, est possible, vous la consolerez, n'est-ce pas?

—Quelle idée! s'écria la Catalane; toi, mourir? mais tu n'y penses pas, tu es jeune, tu es fort.

Georgette, qui avait à peu près deviné quelles étaient en ce moment les pensées de Beppo, ne dit rien. Ce n'était pas sans peine qu'elle parvenait à retenir les larmes qui roulaient sous ses paupières.

—Il faut s'attendre à tout, ma pauvre mère, répondit Beppo, il arrive ici-bas de si singuliers événements.

—Beppo! mon cher fils! tu me caches quelque chose; tu ne m'as pas encore fait connaître les raisons pour lesquelles tu t'absentais si souvent...

—Rassurez-vous, ma mère, dit Beppo après s'être passé la main sur le front, rassurez-vous, j'aurai bientôt, je l'espère, accompli la tâche que je me suis imposée, et alors nous retournerons en Provence; je ne puis, quant à présent, vous en dire davantage, évitez donc de m'interroger; car, pour m'épargner la peine de répondre à vos questions, je me verrais forcé de ne reparaître ici que lorsque je serai disposé à tout vous dire.

—Hélas! mon Dieu! s'écria la pauvre mère en levant ses deux mains vers le ciel, protégez mon pauvre enfant, s'il est encore digne de votre divine miséricorde.

—Oh! vous pouvez prier pour moi, ma mère, ce que je veux faire est bien.

—Tu ne me trompes pas!

—Non, ma mère, non, je vous en donne l'assurance.

—Alors, mon fils, que la volonté de Dieu soit faite; viens ici aussi souvent que cela te sera possible, je te promets de ne jamais t'interroger.

Beppo embrassa de nouveau sa mère et Georgette, qu'il quitta après leur avoir fait la promesse de revenir bientôt leur rendre visite. Ce fut en sortant de chez lui qu'il fit la rencontre du cocher de Salvador qu'il voulut conduire chez un commissaire de police.

—Allons, dit Beppo, laissez à votre camarade le soin de garder votre voiture, et suivez-moi de bonne volonté; vous devez être convaincu que je suis assez fort pour vous traîner si vous ne m'obéissez pas.

Ce misérable commença à trembler de tous ses membres à l'audition de cette menace; il devinait qu'une fois qu'il serait entre les mains de la justice, son maître l'abandonnerait si le crime qu'il avait commis venait à être prouvé, et il était forcé de reconnaître qu'il méritait une punition rigoureuse.

—Voyons, répondit-il, car il voulait absolument se retirer de la fâcheuse position dans laquelle il se trouvait placé, voyons, il y a peut-être moyen de s'arranger; vous me paraissez un brave jeune homme, vous ne devez pas vouloir la mort du pécheur, entrons chez le marchand de vins, nous causerons, et si nous ne nous arrangeons pas, eh bien! je vous suivrai où vous voudrez.

—Au fait, se dit Beppo, ce n'est pas à ce pauvre diable, qui n'a fait après tout qu'obéir aux ordres de son maître, que j'en veux.

Il entra donc dans le cabaret dont nous avons vu sortir l'automédon.

Il n'avait d'autre but, on l'a déjà deviné, que d'apprendre le nom de la personne à laquelle appartenait le cocher qui l'avait si rudement traité, et qui n'était autre, il en était persuadé, que l'un des trois hommes, dont il avait entendu parler si souvent chez la mère Sans-Refus, sous les noms du grand Richard, de Rupin et du Provençal. On nous fera peut-être observer que Beppo, qui savait le nom de Silvia, pouvait facilement découvrir sa demeure, et, par suite, celle des individus dont il voulait se venger. A cette juste observation, nous répondrons que la demeure de Silvia, nouvellement réinstallée à Paris, n'étant connue ni à la poste, ni ailleurs, toutes les démarches faites par Beppo, jusqu'à l'époque à laquelle nous sommes arrivés avaient été inutiles. Il aurait pu, sans doute, en se faisant aider par les mille limiers de la police, que l'on aurait mis volontiers à sa disposition, arriver sûrement à son but; mais c'était là justement ce qu'il voulait éviter, nous n'avons pas besoin de dire pour quelles raisons.

—Qu'avez-vous à me dire? demanda-t-il au cocher, lorsqu'ils furent tous deux installés dans un cabinet particulier ayant entre eux une bouteille de vin cacheté que ce dernier avait fait demander. Le cocher de Salvador était un rusé compère qui avait deviné de suite que ce n'était pas seulement pour empêcher un homme de courir après sa voiture que son maître lui avait donné l'ordre de s'en débarrasser à quelque prix que ce fût, et au risque de ce qui pourrait en arriver.

—Ecoutez, dit-il à Beppo, je veux bien, puisque nous sommes seuls, vous avouer que c'est moi qui vous ai fait, quoique sans intention, la blessure qui vous a privé d'un de vos yeux.

—Que vous avouiez ou que vous niez, peu m'importe! J'ai eu le soin de prendre l'adresse des personnes que le hasard a rendu témoins de l'accident, et ces personnes, j'en suis certain, vous reconnaîtront.

—C'est possible; mais ce n'est pas, quand à présent, de cela qu'il s'agit; vous devez bien penser que ce n'est pas de mon propre mouvement que je vous ai si bien arrangé. Si j'avais été le maître, je vous aurais laissé courir derrière ma voiture tant que vous auriez voulu sans seulement y prendre garde; mais il n'en était pas ainsi, je ne vous ai frappé que pour obéir aux ordres de mon maître, et, soit dit entre nous, pour gagner vingt-cinq napoléons qu'il m'a bel et bien comptés lorsque nous sommes rentrés à l'hôtel.

—Misérable! s'écria Beppo, à la fin révolté par tant d'impudence.

—Eh! bon Dieu, je ne suis pas aussi coupable que vous le pensez, répondit le cocher, nous devons, nous autres, domestiques de bonne maison, faire tout ce qu'exigent nos maîtres si nous voulons conserver nos places.

Vous devez, s'il y en a, connaître les raisons qui ont engagé mon maître à agir ainsi qu'il l'a fait, et en tout état de cause je crois qu'il vous serait plus avantageux de vous adresser à lui qu'à moi; voyez-le, exigez de lui une somme proportionnée au dommage qu'il vous a causé; il ne vous la refusera pas, car je suis certain qu'il ne serait pas flatté de voir cette affaire aller devant les tribunaux, auxquels, pour me disculper, je serais bien forcé de dire la vérité tout entière.

—Croyez-vous, en effet, votre maître capable de me donner une bonne somme? Est-il riche?

—S'il est riche! on roule chez lui sur l'or et sur l'argent.

—Ah! ah!

—Croyez-moi, suivez le conseil que je vous donne, vous vous en trouverez bien. Si, par hasard, vous n'étiez pas content de lui, vous pourrez faire plus tard ce que vous voulez faire aujourd'hui.

—Qui me dit que si je vous laisse aller, il me sera possible de vous retrouver plus tard, vous pouvez quitter le service de votre maître, la France même.

Cette objection, à laquelle cependant il devait s'attendre, embarrassa quelque peu le cocher, il ne trouva plus que des prières dans son imagination.

—Ne me perdez pas, dit-il à Beppo, je suis certain, vous dis-je, que vous n'aurez pas à vous plaindre de la générosité de mon maître; voyons, laissez-moi aller, et je vais vous remettre les cinq cents francs que j'ai reçus.

—Ecoutez, répondit Beppo, je vous laisserai la liberté et de plus votre argent si vous me promettez de répondre avec sincérité aux questions que je vais vous adresser.

Le cocher, on l'a déjà deviné, fit toutes les promesses qu'exigea Beppo.

—Quel est le nom de votre maître? demanda ce dernier.

—De Pourrières, répondit le cocher, et pour prouver à celui qui l'interrogeait qu'il ne mentait pas, il exhiba son livret.

—Où demeure-t-il?

—Rue de Courcelle, faubourg Saint-Honoré.

—Quelles étaient les personnes qui étaient avec lui, dans la voiture, le jour de l'accident?

—Madame la marquise de Roselly et M. le vicomte de Lussan.

—Où demeure la marquise de Roselly?

—Allée des Veuves, Champs-Elysées.

—Et le vicomte de Lussan?

—Rue de Varennes.

Beppo venait d'apprendre à peu près tout ce qu'il désirait savoir.

—Je ne vous retiens plus, dit-il au cocher, mais rappelez-vous que si ce que je désire ne m'est pas accordé, je saurai vous retrouver.

—Je n'en doute pas, répondit le cocher, mais je ne crains rien, M. le marquis est excessivement riche et très-généreux.

Beppo aurait dû recommander au cocher, qui probablement lui aurait obéi, de ne parler à son maître ni de la rencontre qu'il venait de faire, ni de ce qui s'était passé entre eux; mais il ne prit point cette précaution, (on ne s'avise jamais de tout); cette négligence, jointe à quelques autres circonstances dont une est déjà connue de nos lecteurs, devait retarder la réussite de ses projets.