VI—Fuite.

La calèche de Salvador roulait rapide le long de la grande avenue des Champs-Elysées, et pour seulement la suivre de loin, le cocher d'un cabriolet de régie était forcé de fouetter vigoureusement le cheval, assez bon cependant, attelé à son véhicule, ce que du reste il faisait sans peine, désireux qu'il était de gagner la récompense promise par celui qu'il conduisait.

Il est presque inutile de dire que ce cabriolet de régie avait été loué par Beppo qui avait voulu acquérir la certitude que les renseignements qu'il venait de se procurer étaient exacts.

Salvador, étendu sur les coussins moelleux de sa calèche, fumait un cigare dont la fumée se perdait dans l'air en flocons bleuâtres.

—Mon édifice tremble sur sa base, se disait-il, il serait peut-être sage de mettre entre moi et ceux qui veulent absolument s'occuper de mes affaires, un espace difficile à franchir.

La calèche s'arrêta devant une élégante maison de l'allée des Veuves; Beppo, bien certain alors que le cocher du marquis de Pourrières ne l'avait pas trompé, donna l'ordre au sien de le conduire à la Préfecture de police.

Toute la maison habitée par Silvia (c'était chez elle que s'était fait conduire Salvador, qui voulait oublier quelques instants la vive inquiétude à laquelle avait donné naissance ce qui venait de se passer chez le juge d'instruction), était sens dessus dessous; le concierge avait abandonné son logement, les autres domestiques couraient çà et là comme des gens privés de sens.

—Ah! monsieur, dit une camériste à Salvador lorsqu'elle le vit entrer dans l'antichambre, quel affreux malheur! madame la marquise...

—Qu'est-il donc arrivé à madame la marquise? s'écria Salvador.

—Entrez, M. le marquis répondit la camériste, madame sera bien aise de vous voir; elle a déjà envoyé deux fois chez vous.

La camériste précéda Salvador qui entra dans la chambre de Silvia.

La marquise de Roselly était étendue sur une chaise longue, ses vêtements étaient en désordre, ses cheveux, ses sourcils et ses cils avaient été brûlés; le feu avait tracé sur son visage, sur son cou, sur ses bras des sillons profonds et sanglants. Lorsque Salvador entra, un chirurgien était occupé à poser des bandelettes sur ses nombreuses plaies.

—J'ai du courage, monsieur, lui disait Silvia d'une voix rude et saccadée; j'ai du courage, vous dis-je! répondez-moi donc avec sincérité: je resterai, n'est-il pas vrai, horriblement défigurée?

—Je n'ai que l'espoir de vous empêcher de perdre la vue, répondit le chirurgien, les traces du cruel événement dont vous avez été la victime, doivent rester gravées sur votre visage.

—Malédiction! s'écria Silvia qui se leva de sa chaise malgré les efforts du chirurgien, et s'approcha d'une glace. Malédiction! plus de cheveux plus de sourcils, le visage couvert d'abominables cicatrices; ah! je suis horrible.

—Qu'est-il donc arrivé? dit Salvador au chirurgien.

—Un de ces événements malheureusement trop communs, répondit celui-ci; madame la marquise qui venait de cacheter une lettre, avait laissé près d'elle la bougie dont elle venait de se servir, les fenêtres étaient ouvertes, le vent fait voltiger près de la flamme, une des pattes du bonnet de tulle dont elle était coiffée, elle s'enflamme, le feu se propage, madame la marquise perd la tête, vous devinez le reste. Elle aurait probablement perdu la vie, si ses gens, attirés par ses cris, n'étaient pas venus à son secours.

Silvia qui dans son trouble n'avait pas remarqué Salvador, s'était rejetée dans sa chaise longue; elle demeura quelques instants immobile, et ne sortit de cette espèce de torpeur, que pour demander si le marquis de Pourrières était enfin arrivé.

—Je suis ici, madame la marquise, lui dit Salvador.

—Que ne le disiez-vous? s'écria Silvia d'une voix altérée et qui annonçait qu'une violente colère grondait dans son sein.

—Retirez-vous tous, laissez-moi seule avec monsieur, dit-elle après quelques instants de silence.

Les domestiques et le chirurgien s'empressèrent d'obéir à cet ordre. Le chirurgien sortit de l'appartement en haussant les épaules; cette femme qui ne trouvait dans son cœur au moment où elle venait d'être la victime d'un effroyable malheur, que des malédictions, ne lui inspirait pas la moindre pitié.

—Eh bien! dit Silvia lorsqu'elle se trouva seule avec Salvador.

—C'est un bien grand malheur que celui qui vient de vous arriver, mais soyez-en sûre, il ne changera rien aux sentiments que vous m'avez inspirés.

—Je ne vous crois pas, vous ne voudrez pas traîner partout avec vous une femme horriblement défigurée, vous ne m'aimiez que parce que j'étais belle.

—La douleur vous rend injuste, ma chère Silvia, mais je crois que le moment est mal choisi pour nous quereller; des affaires pressantes m'appellent chez moi, je reviendrai près de vous lorsque vous serez un peu plus calme.

—Vous voudriez déjà être bien loin de moi, n'est-ce pas? allez, M. le marquis, allez, je ne veux pas vous retenir plus longtemps, lorsque j'aurai besoin de vous voir, je saurai bien vous faire venir.

—Ecoutez-moi, Silvia, je suis las à la fin, de ne vous voir ouvrir la bouche que pour entendre des menaces...

—Que je réaliserai, soyez en sûr, si vous me donnez le droit de me plaindre de vous, je n'ai plus rien à perdre maintenant.

—Je vous le répète, le moment est mal choisi pour nous quereller; je vous laisse donc; demain, dans quelques jours, vous souffrirez un peu moins, je l'espère, et il est probable que vous serez plus raisonnable; si vous désirez me voir, vous pouvez me faire demander.

Salvador n'attendit pas la réponse de Silvia pour sortir de chez elle.

—Voilà, se dit-il lorsqu'il fut installé dans la calèche, un concours de fâcheuses circonstances, et ce drôle qui vient, à ce qu'il prétend, de me rendre un important service. Qu'est-ce encore que cela?

La calèche était arrivée à la hauteur de l'arc de triomphe de l'Etoile; Salvador donna à son cocher l'ordre de s'arrêter: descendez de votre siége, lui dit-il, et venez me donner l'explication de ce que vous m'avez dit dans la cour du palais de justice, surtout soyez bref.

Le cocher s'empressa d'obéir, il s'approcha d'une portière et raconta à son maître ce qui s'était passé entre lui et Beppo.

—C'est bien, répondit Salvador après l'avoir écouté avec beaucoup d'attention, vous avez bien fait de promettre à ce drôle, qu'on lui payerait son œil plus même qu'il ne valait. Je n'aurais pas cru, se dit-il lorsque le cocher fut remonté sur son siége, que cet homme se serait contenté d'un peu d'argent, il faut croire qu'il ne nous a pas reconnus.

Après quelques tours dans la grande allée des Champs-Elysées, Salvador rentra chez lui.

—Madame la marquise vient d'arriver de la campagne, lui dit son valet de chambre qui était venu l'aider à descendre de voiture, et elle prie monsieur, de vouloir bien prendre la peine de passer chez elle.

—Ma chère épouse arrive bien mal à propos, se dit Salvador; et préoccupé de tout ce qui venait de lui arriver, il mit dans sa poche, sans la lire, une lettre que son valet de chambre venait de lui remettre.

Il passa de suite dans l'appartement de Lucie.

—Je n'espérais pas, lui dit-il, le bonheur qui m'arrive aujourd'hui. Vous avez donc bien voulu, madame, vous rappeler que votre époux devait éprouver le désir de vous revoir.

Le reproche indirect que ces paroles paraissaient renfermer étonna singulièrement la pauvre Lucie.

—Je ne vous comprends pas, répondit-elle: je suis il est vrai, restée assez longtemps près de mon amie, mais ça n'a été que parce que je voulais vous laisser la liberté de terminer les affaires qui vous retiennent encore à Paris; si j'avais prévu que vous éprouviez le désir de m'avoir près de vous, depuis longtemps déjà je serais revenue.

—Pardonnez-moi, madame, je suis tellement contrarié que je suis peut-être injuste.

—Oh! oui, bien injuste; demeurer près d'un mois sans m'écrire; j'étais inquiète; je pouvais croire qu'il vous était arrivé quelque chose; mais vous venez de me dire que vous étiez vivement contrarié; qu'est-ce encore?

—Oh! rien, ou du moins peu de chose; quelques affaires que je ne puis arranger aussi vite que je le voudrais, de sorte que nous ne pourrons partir pour Pourrières que dans quelque temps.

—Il faut bien souffrir ce que l'on ne peut empêcher; du reste, le retard dont vous vous plaignez n'en est pas un dans ce moment; je ne pourrais, en l'état où je suis, supporter les fatigues d'un long voyage, car celui que je viens de faire m'a pour ainsi dire brisée.

—C'est vrai, mon Dieu, vous êtes pâle, vos traits sont fatigués et moi qui vous retiens; reposez-vous, ma chère Lucie, demain, je l'espère, vous serez beaucoup mieux, et alors je vous dirai quel a été l'emploi de mon temps pendant votre longue absence.

—Je suis fatiguée, il est vrai, mais je ne suis pas malade; je suis, je vous l'assure, très en état de vous écouter.

—Non, non, j'ai à vous parler de chiffres, de mille choses arides qui en ce moment vous rompraient la tête; demain... Je vais vous envoyer vos femmes.

Salvador, bien aise de remettre au lendemain une explication à laquelle il n'était pas préparé, s'empressa de sortir de l'appartement de sa femme.

—Il est bon, se disait Lucie, qui le voyant marcher sur la pointe de ses pieds afin de ne pas faire de bruit, était singulièrement touchée de cette extrême prévenance, il est bon!

Pauvre créature abusée!

Lorsqu'il fut dans son appartement, Salvador se rappela la lettre qui lui avait été remise par son valet de chambre lorsqu'il était descendu de voiture; il la prit dans sa proche, alors seulement il remarqua la forme insolite de son enveloppe, la grossièreté du papier sur lequel elle était écrite et la mauvaise orthographe de sa suscription.

—Je ne reçois pas souvent de pareilles missives, dit-il après l'avoir décachetée; est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle que celle-ci va m'apprendre?

Voici ce que contenait cette lettre:

«Mon cher Rupin,

»Le dabe[647] Juste à qui je coque[648] cette babillarde[649], me fait la promesse qu'il te la fera tenir.

»Tu m'as tant fait affurer d'auber[650], et tu t'es toujours si chouettement[651] conduit envers mézigue[652], que je ne veux pas négliger l'occasion de te rendre un important service.

»Tu as sans doute appris que par une chouette sorgue[653] la rousse[654] est aboulée[655] à la taule[656], et que comme un macaron[657] avait mangé le morceau sur nouzailles[658] et bonni[659] le truc[660] de la planque[661], tous les fanandels[662] avaient été servis[663]. Grâce à l'obligeance d'un vieux fagot[664] qui s'était fait raille[665] pour morfiller[666] et auquel j'ai collé dix mille balles[667] dans l'arguemine[668], j'ai pu me cavaler[669], et, à c'te plombe[670], je suis si bien planquée[671], que je ne crains ni cognes[672], ni griviers[673], ni railles[674], ni quart-d'œil[675], ni gerbiers[676].

»Je voudrais bien que tous les chouettes zigues[677] qui m'ont fait affurer du pèze[678] puissent en dire autant; malheureusement il n'en est pas ainsi, et j'ai bien le taffetas[679] d'entendre dire bientôt que tous ceux qui rigolent[680] encore à Pantin[681] viennent d'être fourrés dans l'tas de pierres[682], car il est probable que ceux qui viennent d'être servis[683] vont se mettre à table[684] et manger sur l'orgue de leurs fanandels[685]. Les pègres[686] à c'te heure n'ont plus de probité.

»C'est pourtant toi, mon pauvre Rupin, qui est la cause de tout ça. Voici comment:

»Tu n'as pas oublié c't'escarpe[687] qui, après avoir voulu buter[688] une largue[689] sur le pont au Change, se jeta à la lance[690] pour échapper à la poursuite de l'abadis[691] et que tu fis enquiller[692] chez mézigue[693] au moment où il allait être paumé[694]; eh bien! mon garçon, c'est à ce gueux-là que nous devons tous nos malheurs. Il y a quelque temps qu'il vint me trouver, il me conta un tas de boniments[695]; il me dit qu'il venait de travailler[696] en cambrouze[697] avec des ouvriers[698] qui venaient de tomber malades[699], qu'il était parvenu à se cavaler[700] et qu'il voulait goupiner[701] à Pantin[702]; il fit si bien que je lui accordai toute ma confiance, je le présentai aux amis, enfin, je le traitai comme s'il avait été mon môme[703].

Eh bien! sainte daronne du mec des mecs[704], c'était un raille[705].

»C'est un fanandel[706] de Fanfan la Grenouille, Poil-aux-Lèvres, un vieux pègre[707] qui est de la boutique[708], qui m'a appris tout cela; il a même ajouté que l'on disait à la cicogne[709] que Beppo (c'est le nom du macaron[710]) avait juré qu'il ne se résiderait que lorsqu'il serait parvenu à mettre entre les mains des gerbiers[711] le grand Richard, le Provençal, et toi.

»Tu feras mon garçon, de l'avis que je viens de te donner, l'usage que tu voudras, si tu es aussi bien caché que je le suis, tu peux rester à Pantin[712], mais s'il n'en est pas ainsi, je te conseille de filer au plus vite, car il paraît que ce Beppo, tout rousse[713] qu'il est, est un solide luron, et que c'est plutôt parce qu'il t'en veut, que pour gagner de l'argent qu'il s'est mis à faire servir[714] les amis.

»Adieu, mon cher Rupin, tu n'entendras probablement plus parler de moi, car je vis toute seule comme un vieux loup, et pour mieux cacher mon jeu, je me suis fait dévote, je vais même à confesse. C'est drôle, n'est-ce pas? Eh bien, tu ne me croiras pas, et pour tant c'est vrai, mon confesseur est un si brave homme, il parle si bien de toutes les loffitudes[715] de la religion, que j'ai quelquefois l'envie de prendre au sérieux tout ce qu'il me dit, et de lui faire une vraie confession, afin d'obtenir une bonne absolution. Du reste, j'ai rengracié[716], je n'ai pas envie de finir mes jours au collége[717], ce qui pourrait bien m'arriver, si je me laissais prendre.

»Ah! si j'avais tant seulement auprès de moi ma pauvre petite Nichon.

»Adieu encore une fois, mon cher Rupin! rappelle-toi quelquefois,

»Marie-Madeleine-Colette Comtois, dite

»Sans-Refus.»

Vieille folle! se dit Salvador, après avoir achevé la lecture de cette lettre qu'il déchira en mille petits morceaux qui furent jetés au vent; vieille folle! si je savais où te trouver, je te porterais l'adresse de ta fille, car je serais à l'heure qu'il est bien aise d'être débarrassé d'elle.

La lettre qu'il venait de recevoir fit faire à Salvador des réflexions sérieuses et dont nos lecteurs ont déjà sans doute prévu le résultat.

Si le marquis de Pourrières ne quitte pas aujourd'hui son hôtel, se disait-il, il est probable que demain matin il sera arrêté, puis on le confrontera avec tous ceux qui sont déjà en prison, et de ces confrontations, et de mille autres circonstances qu'il est impossible de prévoir, il est à peu près certain qu'il résultera la preuve que le susdit marquis est tout simplement un pègre de la haute[718]. Mais, supposons un instant que j'échappe à ce premier danger, l'affaire du jeune Fortuné n'est-elle pas grosse d'une foule d'orages? je ne puis décidément tenir tête aux dangers qui me menacent, il ne me reste qu'un seul parti à prendre, celui de fuir pendant qu'il en est temps encore, et de laisser s'arranger comme ils l'entendront, les gens qui vont rester derrière moi...

Mais Silvia, elle est bien laide maintenant... puis-je me charger d'une femme dont le visage, couvert d'horribles plaies, attirerait sur moi tous les regards? oh non! Je vais l'avertir de se tenir sur ses gardes, c'est tout ce que je puis faire pour elle.

Salvador écrivit ces quelques mots qu'il fit de suite porter à la marquise de Roselly.

«Ma chère Silvia,

»Un grand danger me menace, je suis forcé de fuir, tâchez d'en faire autant; nous nous retrouverons probablement plus tard. Adieu.

»A. DE P.»

...Oh! destin voilà de tes coups, quitter un si bel hôtel, de si bonnes terres, de si magnifiques chevaux, c'est dur, mais qu'y faire?... La France, après tout, n'est pas le seul pays dans lequel il soit possible de vivre et de se procurer tout ce que je vais perdre, lorsque, comme moi, on possède tout ce qu'il faut pour réussir dans le monde, les dehors d'un homme distingué, de l'audace et une conscience peu scrupuleuse.

Salvador était un de ces hommes qui, dès qu'ils ont pris une détermination l'exécutent, qualité précieuse et qui n'est malheureusement possédée que par un très-petit nombre d'individus. Il sonna; son valet de chambre répondit de suite à cet appel.

—Vous allez de suite, dit-il, conduire Cerbère à mon pavillon de Choisy-le-Roi, ne le fatiguez pas surtout, je veux que demain, à la naissance du jour, il soit en état de se mettre en route.

Salvador, après avoir successivement donné à tous ceux de ses domestiques, dont la présence pouvait le gêner, des ordres qui devaient les tenir éloignés de l'hôtel pendant plus de temps qu'il ne lui en fallait pour l'exécution de ses projets, prit dans sa garde-robe un portemanteau de voyage, qui avait appartenu à Roman, dans lequel il put faire entrer toute l'argenterie de la maison et tous ses bijoux; ce soin pris, il passa chez sa femme.

Lucie, que le petit voyage qu'elle venait de faire avait extrêmement fatiguée, s'était mise au lit dès que Salvador était sorti de son appartement. Elle dormait profondément. Les derniers rayons du soleil, amortis par les rideaux de soie pourpre qui garnissaient les fenêtres de sa chambre à coucher, tombaient d'aplomb sur son joli visage, qu'il fallait chercher au milieu d'un flot de dentelles, ravissant tableau auquel Salvador ne daigna seulement pas accorder un regard, pressé qu'il était d'accomplir le dessein qui l'avait amené chez Lucie.

Il traversa la chambre à coucher, en marchant sur la pointe de ses pieds, et entra dans la petite pièce décorée et meublée comme celle qui existait naguère à l'hôtel de Neuville, et qui servait à Lucie de boudoir et de cabinet de travail.

Il s'arrêta devant un petit meuble dans lequel sa malheureuse femme avait l'habitude de renfermer ce qu'elle possédait de plus précieux, il était fermé, mais ce léger obstacle n'arrêta pas Salvador, qui avait eu le soin de se munir d'un petit trousseau de fausses clés.

Le petit meuble fut ouvert, il renfermait tous les bijoux de Lucie, une parure de rubis et d'opales, présent de madame de Villerbanne, une autre de perles, offerte par M. de Neuville, peu de temps avant son départ pour l'Algérie, un collier d'assez beaux diamants qui avait appartenu à sa mère, quelques belles émeraudes, un saphir monté en broche, deux beaux camées antiques formant bracelet, une petite montre, chef-d'œuvre inappréciable de Breguet, entourée de pierres précieuses de diverses couleurs.

Tous ces bijoux étaient renfermés dans plusieurs petites boîtes de maroquin. Salvador les mit pêle-mêle dans les diverses poches de son habit, puis il remit avec soin chaque boîte à sa place, et referma le meuble.

Lucie venait de s'éveiller lorsqu'il sortit de la pièce dans laquelle il venait de commettre ce vol, le plus infâme peut-être de tous ceux qu'il avait commis jusqu'à ce jour.

—Comment? dit-elle à son mari, vous étiez dans ma chambre.

—Je voulais vous demander si vous vous trouviez un peu mieux; mais lorsque je suis entré, vous dormiez d'un si bon cœur que je n'ai pas eu le courage de vous éveiller; je suis alors entré dans votre boudoir, où je suis resté à lire jusqu'à présent.

Lucie était bien loin de prévoir que son mari, au moment où il lui prodiguait les témoignages de la plus vive tendresse, se disposait à l'abandonner et qu'il venait de commettre un crime dont elle était la victime; elle crut donc devoir le remercier de sa sollicitude, et comme il était déjà tard et qu'elle voulait se lever pour dîner, elle le pria de la laisser seule un instant.

—Je suis désolé de ne pouvoir vous tenir compagnie, lui répondit Salvador; mais, ne sachant pas que j'aurais aujourd'hui le bonheur de vous posséder, j'ai pris un engagement auquel je ne puis manquer.

—A ce soir, en ce cas, dit Lucie en présentant sa main à son mari.

Salvador prit la main de la femme qu'il venait de dépouiller et la serra affectueusement entre les siennes.

—A ce soir, dit-il à Lucie, à ce soir.

Laure, on le voit, se conformant à la détermination qu'elle avait prise de concert avec son mari, n'avait pas appris à son amie ce qu'elle savait sur le compte de Salvador.

Celui-ci, dès qu'il fut sorti de l'appartement de sa femme, envoya un domestique chercher une voiture de place, dans laquelle il fit porter son portemanteau. Il quitta cette voiture, rue Saint-Dominique-d'Enfer, à la porte de l'usurier Juste, auquel il vendit tout ce qu'il avait apporté avec lui.

Le vieil arabe, sachant que son client était forcé de s'expatrier, se montra un peu plus raisonnable qu'il ne l'était ordinairement; il voulut bien se contenter d'un bénéfice probable de vingt-cinq pour cent. Il remit donc à Salvador une somme de trente mille francs en billets de banque; cette somme, avec ce qu'il possédait déjà d'argent comptant, formait un total d'environ cinquante mille francs.

Il faisait tout à fait nuit lorsque Salvador sortit de la maison de l'usurier; un cabriolet de place, qu'il prit près la grille du Luxembourg, le conduisit a l'embarcadère du chemin de fer de Paris à Orléans.

Quelques minutes, après, il arrivait à Choisy-le-Roi, et s'enfermait dans le pavillon des Gardes; il envoya à l'auberge le domestique qui avait amené le cheval, en lui donnant ordre de l'y attendre jusqu'au lendemain midi; il voulait qu'il ne retournât à Paris que lorsque lui-même aurait depuis longtemps déjà quitté Choisy-le-Roi.

Salvador, dans la prévision d'un malheur possible, faisait déposer entre ses mains, par ses domestiques, les divers papiers dont ils étaient porteurs; il passa une partie de la nuit à préparer pour son usage tous ceux qui lui étaient nécessaires; il lava un passe-port, un acte de naissance, un certificat de libération, il remplit ensuite ces actes d'indications applicables à sa personne; nous devons ajouter que ces diverses opérations furent faites avec un tel soin et une si merveilleuse adresse, que les pièces falsifiées auraient supporté victorieusement l'examen de l'œil le plus exercé.

A la naissance du jour, il renferma dans son portemanteau ce qu'il trouva au pavillon de linge et d'habits; il sella son cheval et glissa dans ses fontes une paire d'excellents pistolets; il avait coupé sa barbe, ses moustaches et ses favoris, et s'était couvert d'habillements beaucoup plus simples que ceux qu'il portait la veille.

Il se mit en route.

—Le marquis de Pourrières n'existe plus, se dit-il lorsqu'il eut laissé derrière lui le pavillon qu'il venait de quitter, le diable protégera sans doute Louis Rousseau, commis voyageur de la maison Biot et compagnie, de Marseille; il doit bien cela à un de ses futurs hôtes.

VII.—Péripétie.

Il fait nuit, le ciel est sombre, un brouillard épais enveloppe l'atmosphère, une pluie fine et pénétrante tombe depuis plusieurs heures, le vent déjà froid, se fraye un passage à travers les rameaux presque dépouillés des grands arbres du bois de Bougeaux.

Dans un fourré de ce bois, voisin de la grande route, sont rassemblés quatre individus de mauvaise mine, ils sont assis ou couchés sur un amas de feuilles sèches, et parfaitement à l'abri de la pluie; car les branches des arbres qui composent le fourré, entrelacées les unes dans les autres, forment au-dessus de leurs têtes, une sorte de toit qu'ils ont rendu impénétrable, en étalant dessus, plusieurs de ces limousines dont se servent les rouliers et les marchands colporteurs.

Nous engagerons ceux de nos lecteurs qui désireraient connaître la physionomie et le costume de ces quatre individus, à relire le premier chapitre du cinquième volume de cet ouvrage. Ces individus sont, en effet, les habitants mâles de la maison des voleurs; leur conversation que, par suite de cet heureux privilége que possèdent tous les romanciers, (nous ne voulons pas faire une exception, même en faveur de M. Émile Marco de Saint-Hilaire, qui raconte si bien à ses lecteurs ce que Napoléon disait lorsqu'il était tout seul), nous pouvons écouter, sans courir le moindre risque, nous apprendra une foule de choses qu'il est nécessaire que nous sachions.

—Il commence à faire vert[719], dit Jean-Louis, le fils de Blaise le Petit-Christ, dit Sans-Pitié.

—C'est vrai, tout de même, répondit le jeune homme imberbe, qui portait un costume de garçon meunier lorsque nous le rencontrâmes pour la première fois, dans la maison des voleurs; si vous le voulez, nous allons nous la donner[720]. Nous serions mieux, je crois, devant un chouette rifle[721], que dans ce sabri[722] où il fait plus noir que dans la taule du raboin[723].

—Va comme il est dit, ajouta en se levant le grand Bas-Normand.

—Voilà comme vous êtes tous, tas de propres à rien, s'écria l'affreux chaudronnier ambulant, vous n'avez point tant seulement la patience d'attendre un brin, il vous faut de la besogne toute mâchée n'est-ce pas?

—Si encore on avait l'espoir de faire queuque chose, répondit le meunier, on attendrait sans renauder[724].

—Nous ne rencontrerons pas seulement un ferlampier[725] sur la trime[726], reprit le Bas-Normand, il fait un temps à ne pas mettre un cogne[727] dehors.

Jean-Louis, dont l'observation intempestive avait provoqué toutes ces observations, s'était étendu sur le tas de feuilles sèches qui lui servait de siége et avait pris le parti de s'endormir.

—Faites comme Jean-Louis, dit le chaudronnier, pioncez[728] si vous vous ennuyez; mais puisque le mec[729] nous a donné l'ordre de l'attendre ici, nous devons lui obéir.

—Eh ben! on lui obéira, v'là tout, nous verrons ce que ça nous rapportera, répondit le Bas-Normand.

—Peut-être plus que vous ne pensez, mes enfants, dit en entrant dans le fourré qui servait de retraite aux quatre bandits, un homme dont les vêtements ruisselants d'eau et le visage coloré annonçaient qu'il venait de faire une longue course.

—C'était Blaise le Petit-Christ, dit Sans-Pitié.

—Il va passer tout à l'heure par ici, continua-t-il, un pilier de paquetin[730], qui trimarde à gaye[731], qu'il ne faut pas manquer. J'étais avec lui à la dînée au tapis[732] de la Grange-la-Prévôte, lorsque les cognes[733] sont venus lui demander ses escraches[734], et j'ai remarqué que son ployant[735] était plein de tailbins d'altèque[736]. J'ai pris les devants pendant qu'il faisait ferrer son gré[737], il ne peut tarder.

—Eh ben! s'écria d'un air triomphant le chaudronnier, si le chopin[738] est chouette[739], à qui le devrez-vous?

—A toi, parbleu! répondit Jean-Louis qui mettait de nouvelles capsules à des pistolets qu'il venait de sortir de sa poche.

—Pour peu que le pilier de pacquelin ne nous fasse pas faux bond, ajouta le meunier.

—Il n'y a pas de danger, reprit Blaise le Petit-Christ, il veut absolument arriver ce soir à Melun, et pour se rendre dans cette ville il n'y a pas d'autre chemin que celui-ci.

—Bravo! mec[740], bravo! s'écria le Bas-Normand, faisons-lui son affaire et renquillons à la taule, je cane la pégrenne[741] et j'ai hâte de me trouver devant un chouette rifle[742].

—Hélas! mes pauvres enfants, répondit Blaise le Petit-Christ d'un air profondément affligé, lorsque nous aurons maquillé[743] cette affaire et partagé le chopin[744], il faudra que nous nous séparions peut-être pour un bout de temps; le condé[745] de Nanterre et un quart-d'œil[746], suivis d'un trèpe[747] de cuisiniers[748], sont aboulés[749] ce matois[750] à la taule[751]; ma pauvre largue[752], Pacifique et la Vierge-Noire, ont été servies[753] et conduites dans le castuc de versigot[754], l'on a établi une souricière[755] au tapis[756] du Bienvenu; avez-vous envie d'aller vous fourrer dedans?

—Non parbleu! dirent à la fois les quatre bandits.

—En v'là un de malheur, ajouta Jean-Louis, si la daronne[757] et les frangines[758] allaient se mettre à table[759].

—Il n'y a pas de danger, ma largue m'a trop à la bonne[760], et mes gozelines[761] ont été trop bien élevées, pour qu'une pareille infamie soit à redouter; du reste nous ne sommes pas encore si malades[762] que nous ne puissions en revenir; on n'aura rien trouvé à la taule[763] qui soit de nature à nous compromettre, et pour peu que des parrains[764] ne viennent pas leur coquer un redoublement de fièvre[765], ma largue[766] et mes gozelines se tireront de ce mauvais pas.

—En ce cas elles sont de la fête[767], dit Jean-Louis, il n'y aura pas de parrains[768], puisque nous avons pris la louable habitude de refroidir[769] tous ceux que nous grinchissons[770].

—Il ne faut jurer de rien; je crois que nous avons été donnés[771] par le chêne[772] qui s'est esgaré[773] de chez nouzailles[774] avec mes frusquins[775] et qui nous a laissé le pot[776] et le gaye[777], dont nous avons eu tant de peine à nous débarrasser.

Blaise le Petit-Christ ne se trompait pas, c'était, en effet, à Servigny qu'était due l'arrestation de la femme et des deux filles de ce scélérat. Peu de temps après l'entretien qu'il avait eu avec l'abbé Reuzet, il avait adressé à la police une relation détaillée de tout ce qui lui était arrivé dans l'auberge du Bienvenu; qu'il terminait en disant, que bien qu'il ne la signât pas, on ne devait pas moins la prendre en considération, attendu qu'il n'omettait cette formalité que parce qu'il était sur le point de faire un voyage qu'il ne pouvait remettre, que du reste une perquisition dans cette auberge amènerait probablement la découverte du cheval et du cabriolet qu'il avait été forcé d'y abandonner (il en donnait une description exacte et minutieuse), ce qui prouverait qu'il n'alléguait que des faits vrais. Cette dénonciation provoqua une première descente de la police à l'auberge du Bienvenu, mais, comme ainsi qu'on l'a vu, le premier soin de Blaise le Petit-Christ lorsqu'il s'était aperçu que celui qu'il prenait pour un agent de police était parvenu à se sauver, avait été celui de faire disparaître le cheval et le cabriolet; on n'avait pas trouvé dans cette auberge, signalée comme un repaire de malfaiteurs, un seul objet qui fût de nature à compromettre ses habitants qui jouissaient d'ailleurs d'une si bonne réputation que l'on n'avait pas osé les arrêter, n'ayant après tout contre eux qu'une dénonciation anonyme qui pouvait être attribuée à la haine cachée d'un ennemi.

Un fait cependant enlevait à cette conjecture la plus grande partie de ses probabilités; les habitants de l'auberge du Bienvenu pouvaient, il est vrai, avoir un ou plusieurs ennemis (qui n'en a pas), mais ces ennemis devaient, comme eux, appartenir aux classes populaires et la dénonciation qui les concernait était écrite avec tant de soin et en de si bons termes, elle était accompagnée de considérations d'un ordre si élevé, qu'elle était évidemment l'œuvre d'une personne ayant reçu une brillante éducation; de là à conclure que cette personne appartenait à la meilleure compagnie, il n'y avait pas loin, c'est ce que l'on fit; et pour ménager à la fois tous les intérêts il fut décidé que l'auberge du Bienvenu serait surveillée avec le plus grand soin, et que l'on n'agirait que si quelques faits nouveaux survenaient.

Cette détermination était sage, malheureusement un accident qui ne pouvait être prévu empêcha d'abord les bons résultats qu'elle devait produire.

On ne trouve, en France, que très-peu d'honnêtes gens qui se résolvent à servir la police; (c'est pourtant, suivant nous, une belle mission lorsqu'elle est consciencieusement exécutée, que celle qui consiste à mettre dans l'impossibilité de nuire à leurs concitoyens les hommes qui bravent ouvertement les lois primordiales qui régissent toutes les sociétés civilisées); elle est donc forcée d'accorder sa confiance à des gens pour la plupart très-peu scrupuleux (il est bien entendu que nous ne parlons ici que des individus qui occupent les derniers degrés de l'échelle); ces gens-là servent bien tant qu'ils y trouvent leur compte, mais comme grâce aux sots préjugés auxquels nous obéissons tous sans nous en douter, leur métier ne leur rapporte ni considération, ni grand profit, ils ne lui sont pas attachés, et lorsque l'occasion de faire ce qu'ils nomment une bonne affaire, se présente, ils ne la laissent pas s'échapper; aussi des transactions semblables à celle survenue entre Fanfan la Grenouille et la mère Sans-Refus, sont beaucoup moins rares qu'on ne le suppose; on a donc presque toujours tort lorsque l'on accuse la police d'impéritie ou de négligence; il serait beaucoup plus juste peut-être de dire qu'elle a été trompée par les agents auxquels elle avait accordé sa confiance.

Blaise le Petit-Christ traversait le village de Nanterre pour se rendre chez lui, lorsqu'il fut abordé par un individu, porteur d'une de ces physionomies caractéristiques qui indiquent de suite à l'œil de l'observateur la profession de celui auquel elles appartiennent.

—Vous ne me remettez pas? dit cet individu au Petit-Christ.

—Si fait, parbleu! répondit Blaise qui venait de reconnaître un des hommes avec lesquels il avait travaillé lorsqu'il ne s'occupait encore que de contrebande, qu'es-tu donc venu chercher par ici?

—Vous.

—Moi?

—Vous-même. Ecoutez, père Blaise, collez[778] moi cinquante balles[779], et je vous coque[780] une médecine flambante[781].

Coque la médecine, et si elle est si chouette[782], eh bien! on verra.

—Pas d'ça Lisette, casquez[783] d'abord. Je vous connais, vous êtes marlou[784], mais je suis passé singe[785].

Le Petit-Christ tira de dessous sa blouse un sac de peau attaché à son cou par une forte lanière, dans lequel il prit dix pièces de cinq francs, qu'il remit à l'homme qui venait de l'aborder.

—Je suis de la cuisine[786], lui dit cet homme après avoir empoché les cinquante francs; et sans doute pour donner plus de poids à ses paroles, il tira de sa poche une carte coupée triangulairement et sur laquelle était imprimé un œil entouré de rayons.

—Est-ce cela que tu voulais m'apprendre? je le savais.

—C'est possible; mais ce que vous ne savez pas, c'est que je ne suis ici, avec plusieurs de mes camarades, qu'afin de voir tout ce qui se passera aujourd'hui et les jours suivants dans une certaine auberge, à l'enseigne du Bienvenu, dans laquelle, à ce qu'on dit là-bas, vous maquillez[787] un tas d'trucs[788] assez drôles.

—Il y a de si méchantes gens... mon pauvre vieux.

—Que vous soyez ou non calomnié, je m'en bats l'œil; vous êtes averti, je suis payé, le reste vous regarde. Adieu, père Blaise.

—Adieu, mon garçon.

Le Petit-Christ fit son profit de l'avis qu'il venait de recevoir; aussi, pendant un laps de temps assez long, l'auberge du Bienvenu fut, de toutes celles du pays, la plus sûre et la mieux tenue. On a deviné que Blaise, moyennant quelques écus, achetait chaque jour à son ancien camarade la communication des rapports qui le concernaient, et que, lorsque la surveillance cessa, il fut de suite averti.

Il recommença alors ses abominables pratiques.

Servigny, bien certain que, grâce à la révélation adressée par lui à la police, les assassins avaient été mis dans l'impossibilité de nuire, ne s'occupa plus de cette affaire. Ce ne fut que peu de jours avant les événements que nous venons de rapporter, que passant par hasard en calèche devant la maison des voleurs, il reconnut, assises devant la porte principale, la mère et ses deux filles, Pacifique et la Vierge-Noire.

—Ou ma lettre n'a pas été reçue, ou on n'en a pas fait de cas parce qu'elle était anonyme, et peut-être que ces scélérats, encouragés par l'impunité, sacrifient tous les jours à leur cupidité de nouvelles victimes; il faut absolument qu'un pareil état de choses cesse, et cesse à l'instant même.

Il alla trouver l'abbé Reuzet, afin de lui demander conseil.

—Je ne serai tranquille, lui dit-il, que lorsque ces scélérats auront été mis dans l'impossibilité de sacrifier de nouvelles victimes; il me semble que je suis le complice de tous les crimes qu'ils commettent, cela est si vrai que, si vous ne pouvez m'indiquer un autre moyen, je suis bien déterminé quoi qu'il puisse m'arriver à me présenter moi-même à la police qui alors sera bien forcée d'agir.

Le prêtre qui avait attentivement écouté Servigny, lui serra la main, et se leva du siége sur lequel il était assis.

—J'ai trouvé un moyen, dit-il, un excellent moyen, je suis même étonné de ne pas y avoir pensé plus tôt.

Il ne voulut pas en dire davantage à Servigny, qu'il quitta de suite, pour se rendre à la préfecture de police.

L'abbé Reuzet, était un de ces dignes prêtres comme il en existe encore un nombre beaucoup plus considérable qu'on ne le croit généralement, dont la réputation est basée sur une vie si pure, sur une si grande quantité de nobles actions que les plus incrédules les croient, lorsqu'ils veulent bien se donner la peine d'affirmer un fait quel qu'il soit.

Dame police n'est pas très-crédule de sa nature, et vraiment cela est fort heureux pour elle, on lui raconte bénévolement tant et de si singulières histoires. Cependant dès que l'abbé Reuzet lui eut donné l'assurance que la dénonciation qu'elle avait dû recevoir peu de temps auparavant, dénonciation dont l'auteur, forçat évadé, ne pouvait se faire connaître, ne contenait que des faits vrais, elle ouvrit les yeux et les oreilles, et il fut résolu que l'auberge du Bienvenu, serait de nouveau mise à l'index.

Il s'agissait d'être enfin fixé sur la valeur morale des habitans mâles et femelles de l'auberge du Bienvenu, de savoir d'où ils venaient, ce qu'ils faisaient, de remarquer tout ce qui se passait chez eux et de veiller s'il y avait lieu sur la vie des voyageurs qu'ils hébergeraient. Cette mission difficile fut confiée à un homme adroit et résolu, aux yeux duquel on fit luire l'espoir d'obtenir une très-belle récompense, c'était le meilleur moyen de l'engager à ne rien négliger de ce qui pouvait assurer la réussite de son entreprise.

Cet homme qui avait blanchi sous le harnais, ressemblait assez à ce brave rat, dont parle quelque part le bon La Fontaine: nous ne savons s'il avait perdu quelque chose à la bataille, mais nous pouvons assurer qu'il avait en réserve plus d'un tour dans son bissac. Il choisit quelques auxiliaires vertueux puis il se procura un costume demi-bourgeois, demi-paysan, et à la tombée de la nuit, il entra à l'auberge du Bienvenu, et, après avoir déposé sur une table le bâton de cornouiller orné d'une lanière de cuir dont il était armé et une sacoche qui rendit un son métallique, qui fit tressaillir tous les nerfs auditifs de la femme et des deux filles de Blaise le Petit-Christ, il demanda si on pouvait disposer en sa faveur, d'un bon souper et surtout d'un bon lit; madame Blaise, toujours affable et prévenante, lui répondit, ainsi du reste qu'il s'y attendait, que tout ce que renfermait la maison était à ses ordres.

—Vous me rendez un important service, ma chère Dame, répondit l'agent de police, je craignais d'être forcé d'aller jusqu'à Nanterre, ce qui m'aurait infiniment contrarié, car j'ai fait aujourd'hui une assez longue route, et je vous avoue que je suis très-fatigué.

—Il y a de plus belles auberges que la nôtre dans le pays, répondit madame Blaise, mais il n'y en a pas de plus propres et où les voyageurs soient plus en sûreté et mieux traités.

—Je n'en doute pas, madame, aussi, je vous prierai de vouloir bien me serrer cette sacoche qui renferme deux mille francs que j'ai apportés avec moi pour payer partie du prix d'une petite propriété dont je viens de faire l'acquisition ici près.

Madame Blaise prit la sacoche et la renferma dans le bas d'une armoire dont elle offrit la clé au voyageur.

—Gardez cette clé, madame, répondit-il, elle est aussi bien entre vos mains que dans les miennes.

Après ce petit incident, le voyageur ayant manifesté l'intention de se retirer quelques instants dans la chambre qui lui était destinée, madame Blaise, qui s'occupait des préparatifs du souper, donna l'ordre à l'une de ses filles de l'y conduire; celle-ci, après l'avoir installé et lui avoir dit que l'on viendrait le prévenir lorsque le souper serait prêt, descendit l'échelle de meunier qui, de la salle commune de l'auberge du Bienvenu, conduisait aux chambres destinées aux voyageurs, et vint rejoindre sa mère et sa sœur.

—Je crois, leur dit-elle, que nous tenons le bon, le flacul[789] est plein de bille[790]: deux mille balles[791], ça ne se trouve pas tous les luisants[792] sous les arpions[793] d'un gaye[794] n'est-ce pas?

—Malheureusement, répondit la mère; mais il faudra les rendre, ces deux milles balles.

—Les rendre, ajouta Pacifique, eh! pourquoi ça, s'il vous plaît?

—Tu as donc oublié que le dabe[795] qui est allé balader[796] sur la trime[797] avec les fanandels[798], ne renquillera[799] pas cette sorgue[800], et qu'en décarant[801] il nous a recommandé la plus grande prudence, et puis d'ailleurs ce niert[802] paraît avoir de l'atout[803], et c'est tout au plus si à nous trois nous pourrions lui faire son affaire.

Laissez-donc, dit la Vierge-Noire, nous le ferons picter[804] à la refaite de sorgue[805], et lorsqu'il pioncera chenument[806], nous en ferons ce que nous voudrons.

—C'est possible, répondit la mère, mais la falourde engourdie[807]?

—Eh bien, nous la garderons à la taule[808] jusqu'à l'arrivée du dabe[809]. Hein? Il serait un peu content, ce pauvre birbe[810], si à son retour nous pouvions lui coller les deux mille balles dans l'arguemine[811].

—Certes, ajouta Pacifique, d'autant plus que nous avons perdu pas mal de temps, et que depuis que nous nous sommes remis à escarper les mézières[812], il ne nous en est pas tombé sous la poigne[813] un aussi chouette[814] que celui-ci.

—Voyons daronne[815], laissez-vous tenter, dit la Vierge-Noire d'une voix câline, l'occasion est bonne et puis voyez-vous il ne faut pas jeter à ses paturons[816] le bien que le mec des mecs[817] nous envoie.

—Il faut bien faire ce que vous voulez, mes momignardes[818], répondit madame Blaise, allons, c'est dit, on rebâtira[819] le sinve[820]; il faut espérer que la daronne du grand Aure[821] nous protégera; mais la refaite[822] est prête, il faut mettre la carante[823] et aller dire au pantre[824] de descendre.

Tandis que la conversation que nous venons de rapporter avait eu lieu dans la salle à manger, entre madame Blaise et ses filles, l'agent de police renfermé dans sa chambre, n'avait pas perdu son temps; il avait d'abord examiné avec soin les deux issues par lesquelles des assassins pouvaient s'introduire dans la pièce qu'il occupait, la porte et les deux fenêtres; la porte, garnie de deux forts verrous pouvait être fermée en dedans; les fenêtres, assez élevées au-dessus du sol, étaient toutes les deux garnies de forts barreaux.

—Jusqu'à présent, je ne vois ici rien de bien suspect, s'était-il dit après cet examen préalable, le voyageur enfermé dans cette chambre peut se croire avec raison parfaitement en sûreté; ils n'entrent pas cependant par la serrure, ce n'est que dans l'Evangile que l'on voit des chameaux passer par le trou d'une aiguille.

Cette judicieuse réflexion engagea l'agent à poursuivre le cours de ses recherches, il prit un pistolet dans une des poches de son pantalon, et il se servit de la crosse pour sonder les murailles.

Il eut bientôt découvert le secret du dossier mobile du lit, alors tout lui fut expliqué.

—Eh! eh! se dit-il, mais ceci me paraît fort ingénieux, et surtout très-philanthropique, le voyageur à l'aide de ce procédé, doit passer sans trop souffrir, du sommeil à la mort, l'industrie fait vraiment tous les jours de nouveaux progrès.