L'agent avait à peine achevé son examen et replacé chaque chose à sa place, que la Vierge-Noire vint le prévenir que le souper était prêt.
—Je vais alors y faire honneur, répondit-il, si surtout vous voulez-bien me faire le plaisir de le partager avec moi.
L'agent trouva dans la salle à manger une table couverte d'une nappe bien blanche, sur laquelle on avait déjà déposé un plat, dont le fumet annonçait un ragoût délicieux.
—C'est très-charitable, se dit encore l'agent, ces braves gens ne veulent pas que l'on commence le grand voyage avant d'être parfaitement lesté. Mais ne nous laissons pas amollir par les délices de Capoue, et surtout prions cette digne femme et ses deux aimables filles de m'aider à expédier ce souper, dont je ne prendrai ma part, que si elles veulent bien le partager avec moi, il faut être prudent.
L'invitation de l'agent fut acceptée avec empressement, de sorte qu'il but et mangea sans éprouver la crainte qu'un soporifique se trouvât mêlé aux mets qu'il allait savourer.
Pendant le souper, les aimables hôtesses de Trotignon (ainsi se nommait l'agent de police), lui versaient du vin à plein verre, il vit de suite quel était le but qu'elles voulaient atteindre, mais comme il se savait capable de boire le contenu d'un tonneau, sans en être plus ému, il n'eut pas besoin de se tenir sur ses gardes, seulement, après avoir fait honneur à quelques petits verres d'excellente eau-de-vie, il crut devoir simuler une sorte de demi-ivresse; enfin, il joua si bien son rôle, que les trois femmes, lorsqu'il quitta la table, regardaient l'affaire comme aux trois quarts faite.
Après le souper, il alluma une pipe qu'il alla fumer sur le pas de la porte, des gens qu'il connaissait bien se promenaient de long en large sur la route, il leur fit quelques signes auxquels ils répondirent d'une manière satisfaisante, bien certain alors qu'il serait secouru au moment du danger, l'agent rentra à l'auberge du Bienvenu, et manifesta le désir d'aller se coucher, désir qu'on s'empressa de le mettre à même de satisfaire.
Dès qu'il fut dans sa chambre, il fit avec ses draps et une des couvertures, un mannequin qu'il mit dans le lit à la place qu'il devait occuper, puis il ôta sa redingote et son gilet qu'il posa avec soin sur une chaise, de manière à ce qu'ils fussent vus des assassins s'il leur prenait la fantaisie de regarder par le trou de la serrure, et conservant seulement son pantalon et sa chaussure, et chaque main armée d'un pistolet, il se plaça dans la ruelle du lit, et attendit les yeux fixés sur le panneau mobile destiné à retomber sur lui.
Madame Blaise, Pacifique et la Vierge-Noire, lorsqu'elles supposèrent que le voyageur était profondément endormi, vinrent se placer derrière le dossier mobile du lit dans lequel elles croyaient qu'il était couché depuis longtemps, des ronflements aussi retentissants que les sons d'une contre-basse, leur apprirent bientôt que leurs prévisions ne les avaient pas trompées.
—Il pionce[825], dit la Vierge-Noire, il est temps.
Pacifique lâcha le ressort retenant le dossier mobile qui s'abaissa rapidement sur le lit.
—Il est à nous, s'écria la Vierge-Noire.
—Pas encore! escarpes[826], s'écria l'agent, qui, ne pouvant supposer qu'il était assailli seulement par les trois femmes, déchargea un de ses pistolets sur le groupe, que l'obscurité ne lui permettait que d'entrevoir.
La balle atteignit Pacifique, et lui brisa le bras droit, la malheureuse tomba dans le corridor en poussant des cris épouvantables.
Au même instant des clameurs se firent entendre du dehors, la porte extérieure céda sous les efforts redoublés de plusieurs hommes qui envahirent la maison.
—Ce sont des friquets[827]! s'écria madame Blaise, lorsque le lieu de la scène fut éclairé par une torche qu'un des agents venait d'allumer, nous sommes servies[828].
—Vous l'avez dit, mes mignonnes, répondit l'agent, mais où sont donc les mâles? continua-t-il, étonné de ne trouver que les trois femmes devant lui.
—Vous ne les tenez pas encore, mauvais railles[829], répondit Pacifique, qu'un des agents avait relevée et placée sur une chaise.
Les trois femmes furent liées avec soin, et les agents commencèrent dans toute la maison une perquisition qui n'amena aucun résultat, par la raison toute simple que Blaise le Petit-Christ et ses quatre compagnons étaient en ce moment en campagne.
A la naissance du jour, le commissaire de police de Nanterre, qui avait été prévenu la veille, arriva à l'auberge du Bienvenu, et fit conduire madame Blaise et ses deux filles dans les prisons de Versailles.
La nouvelle de cette arrestation se répandit avec la rapidité de l'éclair, Blaise le Petit-Christ l'apprit à son tour, pendant qu'il se trouvait à l'auberge dans laquelle il avait rencontré le voyageur qu'il se disposait à attaquer, au moment où nous avons interrompu notre récit, pour raconter à nos lecteurs les faits qui précèdent; mais, comme il ne connaissait pas les circonstances qui avaient accompagnées la capture de sa femme et de ses deux filles, il pouvait croire que ses résultats ne seraient pas aussi fâcheux pour elles qu'ils devaient l'être.
Retournons maintenant près de lui et de ses compagnons.
Les assassins, malgré la pluie qui n'a pas cessé de tomber, ont quitté le fourré dans lequel ils étaient à l'abri, et se sont mis en embuscade sur la lisière de la route qui est bordée de grands arbres, derrière lesquels ils se tiennent cachés. La nuit est noire le vent souffle avec violence.
—Quel temps, quel fichu temps, dit à voix basse le Chaudronnier, le pilier de pacquelin[830] ne viendra pas.
—Il viendra, j'en suis sûr, répondit Blaise le Petit-Christ, puisque je vous dis que lorsque j'ai quitté le tapis[831] il allait achever sa refaite de sorgue[832], et qu'il venait de donner l'ordre de seller son gaye[833], mais silence, j'entends je crois quelque chose.
En effet, après avoir prêté l'oreille quelques minutes, les assassins entendirent distinctement, dans le lointain, le bruit des pas d'un cheval.
—C'est lui! dit Blaise le Petit-Christ, c'est lui: du maigre[834]!
Quelques instants après, un voyageur passait devant les bandits; il était enveloppé dans un large manteau à manches, qui couvrait la croupe de son cheval; mais il l'avait disposé de telle manière que tous ses mouvements étaient libres.
Blaise le Petit-Christ, qui n'avait pas oublié qu'il devait donner l'exemple à ses hommes, s'élança le premier à la tête de son cheval; il fut immédiatement suivi de tous les autres.
—Ta bourse ou ta peau, dit-il au voyageur.
—Mes amis, répondit celui-ci, si mes compagnons n'étaient pas restés en arrière, je vous aurais probablement fait la même demande; ainsi rien à faire avec moi, je suis un garçon.
—Garçon ou non, exécute-toi de bonne grâce; tu as de l'or, il nous le faut.
—Rengraciez alors[835], mauvais escarpes de grand trime[836]; ma filoche[837] vous passera devant le naze[838].
—Ah! tu dévides le jars[839] pour nous faire croire que tu es un pègre[840]; ça aurait peut-être pris autrefois, reprit Blaise; mais aujourd'hui, pas moyen; les plus rupins[841], depuis qu'on a imprimé des dictionnaires d'argot, entravent bigorne[842] comme nouzailles[843]. Allons, allons, la filoche[844] et le ployant[845].
Le voyageur avait pu prendre un pistolet dans ses fontes; il le dirigea sur Blaise le Petit-Christ, qui tenait toujours son cheval par le mors; mais un mouvement de l'animal en changea la direction et la balle alla frapper le Chaudronnier qui tomba sur le sol.
—Ah! c'est comme cela! s'écria Blaise le Petit-Christ, à mort, alors, Jean-Louis, dit-il à voix basse à son fils qui se trouvait près de lui; fauche les guibes du gaye[846].
Le voyageur, qui avait déjà essuyé plusieurs coups de feu dont il n'avait pas été atteint, s'était armé d'un second pistolet; mais le cheval, tenu par le mors, ne cessait pas de caracoler, de sorte qu'il n'était pas maître de diriger ses coups, cependant, comme il voulait absolument se débarrasser de son plus dangereux ennemi, il se pencha sur le cou de sa monture et déchargea son pistolet. Blaise le Petit-Christ fit un brusque mouvement de côté, mais la balle l'ayant atteint au bras, il fut forcé de lâcher prise; au même instant le cheval tomba et entraîna son maître dans sa chute.
Jean-Louis, pour obéir aux ordres de son père, s'était glissé derrière le noble animal et saisissant un moment favorable, il lui avait, à l'aide d'un couteau serpette, coupé deux des jarrets.
Le voyageur, désarmé et presque étouffé sous le poids de son cheval, ne pouvait faire un seul mouvement. Le meunier s'approcha et lui déchargea ses deux pistolets dans la poitrine, tandis que Blaise, qui n'était que très-légèrement blessé, prenait dans ses poches son portefeuille et tout l'argent qu'elles contenaient.
—Il y a gras[847], mes enfants, dit-il, il y a gras; allons, en trime[848], nous faderons[849] au plus prochain tapis[850].
—Et le Chaudronnier, est-ce que nous allons le laisser là? fit observer le Bas-Normand.
Blaise le Petit-Christ s'approcha du Chaudronnier étendu sur la route à côté du voyageur.
—Il est mort, dit-il en le poussant du pied.
—Mais non, répondit le Meunier, qui à son tour s'était approché du misérable et avait posé une de ses mains sur la poitrine, son palpitant fait encore tictac[851].
—Il doit être mort, ajouta Blaise.
Et il déchargea un de ses pistolets, dont il n'avait pas trouvé l'occasion de faire usage, dans la tête du malheureux Chaudronnier.
—Ah! dabe[852]! s'écria Jean-Louis, tandis que les deux autres assassins se regardaient d'un air consterné, ne sachant trop ce qu'ils devaient penser de ce qui venait de se passer.
Loffes[853], leur dit Blaise le Petit-Christ, s'il n'était pas mort, il n'en valait guère mieux; pouvions-nous nous charger de lui et fallait-il le laisser sur le trime[854]? Ne savez-vous donc pas qu'il n'y a personne de plus bavard qu'un chêne affranchi[855] qui voit la carline[856] en face.
—C'est vrai tout d'même, dit le Bas-Normand, j'approuve le mec[857].
—Je le crois bien, répondit Blaise le Petit-Christ, je le crois parbleu bien; et puis notre fade[858] à chacun se trouve augmenté d'un cinquième.
—Tiens, tiens, tiens, ajouta le Meunier je n'avais pas pensé à cela.
—Allons, mômes[859], assez jaspiné[860]; en trime[861].
Les quatre assassins se couvrirent des limousines qu'ils avaient laissées dans le fourré, et s'enfoncèrent dans la partie la plus épaisse du bois, laissant sur la route le cadavre du voyageur et celui de leur compagnon.
Quelques heures après, des gendarmes qui faisaient patrouille passèrent sur la route où les faits que nous venons de raconter s'étaient accomplis; le jour commençait à poindre; ils remarquèrent les deux cadavres, descendirent de cheval et s'en approchèrent.
Le Chaudronnier était mort, mais le voyageur respirait encore.
L'aspect des lieux, les costumes si différents des deux hommes étendus devant eux, les nombreuses traces de pas imprimées sur le sol, la nature de la blessure du cheval, apprirent aux gendarmes ce qui venait de se passer; ils devinèrent sans peine que l'homme qui respirait encore était un malheureux voyageur qui avait été attaqué par des malfaiteurs, et qui avait succombé après s'être vigoureusement défendu et avoir mis hors de combat un de ses adversaires; ils le relevèrent avec soin et le portèrent jusqu'à la première maison qu'ils trouvèrent sur la route; arrivés là, ils se firent donner une charrette, et le voyageur, étendu sur quelques bottes de foin et couvert de plusieurs manteaux, fut transporté à leur résidence. Le cadavre du Chaudronnier avait été placé en travers sur le derrière de la voiture, afin qu'il ne frappât pas les yeux du voyageur, si par hasard ce dernier reprenait ses sens avant d'être arrivé à destination.
L'entrée de ce lugubre cortége à Melun, mit cette petite ville en révolution; tous les habitants devant lesquels il fut obligé de passer pour se rendre à la caserne de la gendarmerie, interrogeaient les gendarmes qui furent obligés de répéter au moins cent fois le même récit; la cour de la caserne était envahie par la foule des curieux lorsque la charrette y entra, et ce ne fut qu'à grande peine que les gendarmes (qui en province sont beaucoup plus polis et infiniment moins sévères que leurs confrères du département de la Seine, nous ne parlons pas de messieurs les gardes municipaux), parvinrent enfin à ménager un espace libre autour de la charrette; le substitut du procureur du Roi et le commissaire de police, avertis par la clameur publique, étaient déjà à la caserne, accompagnés d'un médecin. Ce dernier donna l'ordre de transporter le blessé dans une des chambres de la caserne, où il avait préparé tout ce qu'il fallait pour panser ses blessures.
—Sainte mère de Dieu! s'écria un vieillard à cheveux blancs, lorsque les gendarmes qui portaient le voyageur passèrent devant lui, sainte mère de Dieu, c'est-t'y bien possible!
—Qu'y a-t-il donc, père Coquardon, dit une jeune fille, est-ce que vous connaissez ce malheureux voyageur?
—Certainement que je le connais. Ah quel affreux malheur; un si brave homme!
—Mais, qui est-ce donc?
—Un riche seigneur de Paris, qui vient souvent, pendant l'été, passer quelques jours dans notre pays.
—Vous savez son nom, dit le commissaire de police, qui avait entendu une bonne partie des exclamations arrachées par la surprise au bon père Coquardon.
—Oui, mon procureur, répondit le brave homme, c'est M. le marquis de Pourrières.
Le commissaire de police invita le père Coquardon à entrer dans la pièce où l'on avait transporté le blessé; le bon homme ne se fit pas répéter cet ordre, charmé qu'il était d'apprendre de première main à la suite de quel événement M. le marquis de Pourrières se trouvait dans un aussi déplorable état.
Dès que l'on eut appris que le blessé était un homme riche et de qualité, le substitut donna des ordres en conséquence; aussi Salvador fut-il transporté dans la plus belle chambre de la caserne, celle du maréchal des logis; et couché dans un lit que l'on eut soin de garnir des matelas les plus mollets et des draps les plus fins qu'il fut possible de se procurer.
Les blessures de Salvador étaient beaucoup moins dangereuses que leur aspect ne permettait de le supposer; par un heureux hasard, les balles, au lieu de traverser la poitrine, avaient glissé le long des côtes, de sorte que les chairs seulement se trouvaient attaquées; son long évanouissement, provoqué seulement par l'énorme quantité de sang qu'il avait perdu, devait donc cesser dès que les soins nécessaires lui seraient prodigués, c'est ce qui arriva.
Lorsqu'il reprit ses sens et qu'il se vit entouré de plusieurs personnes, parmi lesquelles il y en avait quelques-unes vêtues de l'uniforme de la gendarmerie royale, il éprouva, il n'est pas difficile de le concevoir, une sensation fort pénible; mais il se remit bientôt, et après avoir demandé à boire, il attendit patiemment pour y répondre, les questions que l'on n'allait pas manquer de lui adresser.
Le médecin s'était empressé de satisfaire le besoin qu'il avait exprimé, et le commissaire de police, reconnaissable à son écharpe tricolore, lui avait soulevé la tête afin de l'aider; ces soins rassurèrent un peu Salvador.
—Allons, se dit-il, tout n'est point désespéré, je me tirerai je crois de ce mauvais pas.
Le substitut lui ayant demandé s'il se sentait assez de force pour répondre à quelques questions, il fit un signe affirmatif; on lui apprit alors comment il avait été ramassé sur la grande route et apporté dans le lieu où il se trouvait, et on lui demanda le récit de ce qui s'était préalablement passé.
Salvador n'avait pas de raisons pour raconter les faits autrement qu'ils s'étaient passés, il fit donc un récit exact et circonstancié de ce qui venait de lui arriver. Lorsqu'il eut achevé, le substitut le pria de vouloir bien signer sa déclaration, ce qu'il fit sans difficulté.
—Louis Rousseau! s'écria le substitut stupéfait d'étonnement.
—Oui, monsieur, répondit Salvador, il n'y a rien là, je crois, de fort extraordinaire. Louis Rousseau, commis voyageur de la maison Biot et compagnie, de Marseille.
—C'est singulier, dit le substitut, approchez, brave homme, continua-t-il en s'adressant au père Coquardon qui était resté à l'entrée de la pièce avec les autres spectateurs de cette scène, approchez.
Le père Coquardon s'empressa d'obéir à cette invitation.
—Vous connaissez monsieur, lui dit le substitut.
—Si je le connais, mon procureur, répondit Coquardon, un brave seigneur du bon Dieu, aussi riche que le roi (ici, le père Coquardon, fidèle à son habitude de profond respect pour la royauté, ôta le bonnet de laine qui couvrait ses cheveux blancs), mais qui fait le meilleur usage de ses richesses; certainement que je le connais, et je suis bien marri, soyez en sûr, de le voir dans cet état.
—Je ne connais pas cet homme, dit Salvador qui, effectivement, n'avait jamais remarqué le père Coquardon.
—C'est bien possible, M. le marquis, vous autres grands seigneurs, vous n'avez pas le temps de faire attention à des petites gens comme nous autres; mais ça n'empêche pas que j'sois prêt à dire à ces messieurs que vous êtes ben le plus humain et le plus charitable de tous les gros de Choisy-le-Roi.
—Dites-nous le nom de monsieur, s'écria le substitut que les circonlocutions du père Coquardon commençaient à ennuyer, cela vaudra beaucoup mieux.
—Eh! pardine, j'vous l'on déjà dit, c'est M. le marquis de Pourrières, répondit le bonhomme.
—C'est singulier, répéta le substitut.
—Très-singulier, en effet, ajouta le commissaire de police.
—Il y a là-dessous un mystère qu'il serait peut-être bon de pénétrer, dit à voix basse le médecin.
—Je me suis fourré dans une impasse, se dit Salvador qui avait entendu les quelques paroles échangées entre les deux fonctionnaires publics et le docteur, comment en sortir?... Que le diable emporte ce vieux belître!...
Il se retourna dans son lit, et lorsque le substitut revint près de lui pour l'interroger encore, il lui dit qu'il ne se sentait pas assez de forces pour lui répondre, et qu'il le priait de vouloir bien donner des ordres afin qu'il restât seul quelques heures. Demain, ajouta-t-il, je vous expliquerai ce qui vous paraît extraordinaire.
Il voulait se procurer le temps de réfléchir.
Le substitut ne crut pas devoir refuser de satisfaire le désir exprimé par le blessé, que rien, du reste, n'accusait encore positivement, et puis M. le marquis de Pourrières était un de ces hommes qu'il ne fallait pas s'exposer à mécontenter, à moins que ce ne fût à bon escient.
Il se retire donc suivi de tous ceux qui étaient entrés avec lui dans l'appartement.
Nous avons laissé Beppo se faisant conduire à la préfecture de police; nous le retrouverons dans le cabinet de son patron, auquel il raconte les événements qui viennent de se passer.
—Ainsi, lui dit le chef de la police après l'avoir écouté, vous êtes bien certain que le marquis de Pourrières et le vicomte de Lussan ne sont autres que ceux auxquels les révélations donnent les noms de Rupin, du grand Richard ou du Provençal?...
—Aussi certain qu'il est possible de l'être.
—Songez que vous prenez la responsabilité d'un fait grave; le marquis de Pourrières et le vicomte de Lussan sont des personnages considérables que l'on ne peut arrêter sans être bien certain de ne point se tromper.
—Je comprends parfaitement cela; mais il y a, je crois, un moyen de vous faire partager ma conviction.
—Et ce moyen, quel est-il?
—Très-simple, en vérité. Que l'un des révélateurs, accompagné d'un nombre d'agents suffisant pour que son évasion ne soit pas à craindre, attende aux environs de sa demeure, soit du marquis de Pourrières, soit du vicomte de Lussan, la sortie ou l'entrée de l'un de ces deux personnages. Si, ainsi que j'en suis certain, je ne me trompe pas, ils seront l'un et l'autre infailliblement reconnus.
—Je crois, en effet, que cette mesure préalable est absolument nécessaire, et je vais donner des ordres pour que demain matin le grand Louis soit tenu à votre disposition.
—Comment, le grand Louis est un des révélateurs?
—Eh! bon Dieu, oui; cet homme, qui criait si fort contre ceux que les gens de sa sorte nomment des macarons[862], s'est un des premiers mis à table[863]: c'est toujours comme cela. Mais vous ne voudrez peut-être pas vous trouver avec lui.
—J'ai pardonné de bon cœur à ce misérable le coup de couteau qu'il m'a donné: ainsi je me trouverai avec lui si cela est nécessaire.
Le lendemain matin, à la naissance du jour, Beppo et le grand Louis, accompagnés d'un certain nombre d'agents commandés par le chef de la police, qui avait trouvé l'affaire assez importante pour n'en confier à personne la direction, étaient à la porte de la maison habitée par le vicomte de Lussan. Leur faction dura plusieurs heures. Le noble personnage qu'ils attendaient n'avait pas l'habitude de se lever matin. Ce ne fut que lorsque sonna une heure que le vicomte de Lussan sortit de sa demeure. Comme toujours, sa toilette était irréprochable; et le large camélia blanc qui ornait la boutonnière de son habit, témoignait de ses opinions politiques.
—C'est le grand Richard! s'écria le grand Louis: excusez, quel genre! faut qu'il nous aie fait un peu l'esgard[864] pour être si flambant[865].
Le chef de la police se tourna vers Beppo.
—C'est le vicomte de Lussan, lui dit à voix basse l'ex-pêcheur.
Le chef de la police descendit de la voiture dans laquelle il était avec Beppo et le grand Louis, il laissa ce dernier sous la garde de deux robustes agents; et, suivi du premier, il s'avança vers le vicomte de Lussan, qui marchait en chantonnant sur le trottoir de la rue de Varennes. Les agents suivaient à distance, prêts à prêter main-forte à leur chef, s'il en était besoin.
Celui-ci aborda le vicomte de Lussan avec beaucoup de politesse; il tenait son chapeau à la main; sa contenance était humble.
—J'ai l'honneur, dit-il, de parler à M. le vicomte de Lussan?
—Oui, mon ami, répondit le vicomte, quelque peu étonné. Que puis-je pour votre service?
—Me suivre à la préfecture de police, M. le vicomte. M. le procureur du roi vient de décerner contre vous un mandat d'amener que je suis chargé d'exécuter. J'aime à croire, ajouta-t-il, que vous ne me forcerez pas à employer la violence; vous allez vous exécuter de bonne grâce.
—Comment donc! répondit le vicomte; je suis, en vérité, trop heureux de pouvoir faire, quelque chose qui vous soit agréable. Menez-moi, puisque M. le procureur du roi le désire, à la préfecture de police.
Le chef de la police fit un signe, et ses agents, qui s'étaient insensiblement approchés, s'avancèrent vers le vicomte.
—N'approchez pas, manants! s'écria-t-il, en faisant un saut en arrière; le premier qui fait un pas vers moi, je le brûle.
Et il présentait aux agents stupéfaits les canons de ses kukenreiters, qu'il avait tirés de sa poche.
Les agents n'osaient s'approcher du vicomte, qui paraissait très-déterminé à réaliser la menace qu'il venait de faire, et qui probablement serait parvenu à s'échapper, si Beppo ne s'était pas élancé sur lui.
—Vous l'avez voulu, mon cher ami, dit tranquillement de Lussan.
Et il dirigea sur Beppo, qui lui tenait le bras gauche et qui appelait vainement les agents à son aide, le canon du pistolet qu'il tenait à la main droite.
Le malheureux tomba sur le pavé, le cervelle horriblement fracassée.
Cette affreuse scène avait rassemblé une foule immense dans la rue de Varennes. Les agents, semblables à une meute qui tient acculé dans sa bauge un redoutable sanglier, entouraient tous le vicomte de Lussan; mais la triste fin de Beppo les avait tellement effrayés, qu'ils n'osaient faire un pas en avant.
Le vicomte de Lussan les tint quelques instants en respect; et après avoir jeté un coup d'œil sur le cercle infranchissable qui s'était insensiblement formé autour de lui:
—Je pourrais en tuer encore un, dit-il, mais cela ne me servirait à rien. Allons, mes chers amis, continua-t-il, après avoir jeté à terre le second des pistolets dont il s'était armé, faites votre métier; je n'ai pas voulu qu'il fût dit qu'un gentilhomme breton s'était rendu sans combattre, voilà tout.
Les agents se jetèrent tous à la fois sur le vicomte, qui, en moins de temps qu'il ne nous en faut pour le dire, fut garrotté et jeté dans une voiture de place qui le conduisit à la préfecture de police.
Ce qui venait de se passer avait donné la certitude au chef de police que le marquis de Pourrières était bien certainement un individu de la même trempe que celui qui venait d'être arrêté: il crut donc devoir se diriger de suite vers l'hôtel de la rue de Courcelles. La clameur publique pouvait en peu d'instants porter à la connaissance du marquis la nouvelle de l'arrestation de son complice; et si cela arrivait, il ne manquerait pas de se mettre à l'abri: il n'y avait donc pas de temps à perdre.
Le chef de la police fit prévenir un commissaire de police; et, accompagné de ce magistrat, il se rendit à l'hôtel de Pourrières.
—Madame la marquise! madame la marquise! s'écria une des caméristes de Lucie, en entrant dans la chambre à coucher de la malheureuse femme, l'hôtel vient d'être envahi par une foule d'agents et de gardes conduits par un commissaire de police; ils viennent à ce qu'ils disent, pour arrêter M. le marquis.
—Que me dites-vous là? s'écria Lucie; des agents de police, un commissaire! qu'est-ce que cela veut dire, grand Dieu!
Et sans attendre la réponse de sa femme de chambre, elle se jeta à bas de son lit. Elle avait eu à peine le temps de passer un peignoir et de couvrir ses épaules d'un grand châle que sa camériste venait de lui donner, lorsque le commissaire de police, suivi de plusieurs hommes dont les physionomies communes et quelque peu rébarbatives lui causèrent une frayeur mortelle, entra dans sa chambre.
Ce magistrat ainsi que le chef de la police étaient de ces hommes qui savent allier la juste sévérité que commandent souvent des fonctions pénibles aux égards dus à la faiblesse et au malheur. Le commissaire de police savait que Lucie, lorsqu'elle avait épousé le marquis de Pourrières, était la veuve d'un général estimé, et, du reste, la réputation de cette aimable femme était si bien établie dans le monde que la pensée de la rendre solidaire des crimes imputés à son mari ne serait même pas venue à un sauvage; ce ne fut donc qu'après avoir employé tous les ménagements possibles qu'il apprit à la pauvre Lucie quelle était la mission dont il était chargé.
—Vos gens, madame, viennent de m'apprendre que M. le marquis de Pourrières était en ce moment absent de Paris: je regrette beaucoup qu'il en soit ainsi, car je suis certain qu'il se serait facilement justifié, mais malgré son absence je suis forcé de faire ici une perquisition rigoureuse, à laquelle vous allez être contrainte d'assister.
—Faites votre devoir, monsieur, répondit Lucie; je n'ai ni le droit ni la volonté de m'y opposer. Oh! mon Dieu! mon Dieu! continua-t-elle en cachant son visage entre ses mains, étais-je donc destinée à supporter un si effroyable malheur!
—Calmez-vous, madame, ajouta le commissaire de police, que les larmes et l'extrême pâleur de la pauvre Lucie touchaient infiniment; si M. le marquis de Pourrières est coupable, ce qu'à Dieu ne plaise, la veuve du général comte de Neuville trouvera dans le monde des amis qui lui feront oublier un époux indigne d'elle.
Le commissaire de police, doué d'une délicatesse que Lucie sut apprécier malgré l'extrême douleur à laquelle elle était en proie, ne visita son appartement que très-superficiellement; il saisit cependant quelques papiers, puis après avoir prié la pauvre femme d'agréer l'expression de ses regrets, il la quitta en recommandant à ses femmes de chambre de veiller sur elle avec le plus grand soin.
Tous les papiers du marquis de Pourrières, lettres, quittances, comptes furent saisis pour être examinés ultérieurement. Cette opération faite, le commissaire de police allait se retirer, lorsqu'un des agents amena dans le salon où il se trouvait un individu qui venait d'entrer à l'hôtel et qui demandait à parler à madame la marquise de Pourrières.
Cet individu était couvert d'un costume de voyage, et ses bottes poudreuses annonçaient qu'il descendait de cheval. Les agents, présumant qu'il pourrait peut-être donner des nouvelles du marquis de Pourrières, avaient absolument voulu l'amener devant leur chef.
—Mais je vous dis, répétait cet individu, que je ne connais pas M. le marquis de Pourrières, que je ne l'ai jamais vu, que je ne connais et ne veux parler qu'à madame la marquise.
—Voyons, mon ami, dit le commissaire de police, répondez à mes questions. Comment vous nommez-vous?
—Paolo.
—Vous êtes au service de M. de Pourrières?
—J'ai longtemps servi M. le général comte de Neuville, et j'ai quitté le service de sa veuve pour entrer à celui de M. le général comte de Morengy qui vient d'arriver à Paris, et qui m'a chargé de remettre une lettre à madame la marquise de Pourrières.
Le commissaire de police, pour interroger Paolo, s'était assis devant un petit guéridon que les agents avaient approché du mur; au-dessus de ce guéridon était un portrait en pied de Salvador.
Paolo, tout en répondant aux questions du commissaire de police, ne pouvait détacher ses yeux de ce portrait. Le magistrat s'aperçut de cette circonstance.
—Vous connaissez la personne dont voici le portrait? dit-il à Paolo.
—Je le crois, M. le commissaire, répondit le vieux serviteur de la pauvre Lucie; ce portrait, si je ne me trompe, est celui de M. le vicomte de Létang.
—C'est singulier, dit le commissaire au chef de la police.
Celui-ci fit un signe qui indiquait qu'en effet cette circonstance lui paraissait extraordinaire.
—Parlez-nous un peu du vicomte de Létang, continua le commissaire de police, et soyez vrai surtout; vous ne devez rien cacher à la justice.
—Je ne demande pas mieux que de vous dire tout ce que je sais de relatif à ce personnage, s'écria Paolo, en montrant le poing au portrait, si surtout cela peut contribuer à le faire pendre.
Paolo raconta alors que, tandis qu'il était au service de monsieur Carmagnola, riche banquier de Turin, une tentative de vol avait été commise dans la maison de son maître, et qu'en voulant s'opposer à la fuite d'un des voleurs qui n'était autre que le vicomte de Létang, jeune seigneur français, il avait reçu une blessure qui avait mis ses jours en danger.
Le commissaire prit bonne note de ce que venait de lui apprendre Paolo, et comme rien ne le retenait plus à l'hôtel, il partit laissant à ce fidèle serviteur la faculté d'aller présenter ses hommages à son ancienne maîtresse.
Les domestiques de l'hôtel avaient entendu l'histoire racontée par Paolo au commissaire de police, et comme ils savaient fort bien que le portrait qui l'avait provoquée était celui de leur maître, l'un d'eux s'était empressé d'aller la raconter à l'une des femmes qui étaient restées près de Lucie; celle-ci n'avait pas manqué de la répéter à sa maîtresse, de sorte que la malheureuse femme savait déjà que son mari était probablement un voleur et un assassin lorsque Paolo fut admis devant elle.
Paolo, ainsi qu'il l'avait dit au commissaire de police, était chargé de remettre à Lucie, une lettre du général comte de Morengy qui, ayant appris en rentrant en France, le mariage de la veuve du général de Neuville, avec le marquis de Pourrières, avait voulu dès le premier jour de son arrivée à Paris, lui adresser ses félicitations.
—Dites à votre maître, dit Lucie à Paolo, après avoir pris connaissance de la lettre du comte de Morengy, que je suis sensible à l'intérêt qu'il me témoigne, et que j'aurai l'honneur de lui répondre; et comme elle faisait un signe pour congédier l'honnête serviteur.
—Madame la marquise, dit-il, n'a pas oublié, sans doute, qu'elle m'a fait la promesse de me reprendre à son service?
—Mon pauvre Paolo, répondit Lucie, je n'ai plus besoin, hélas! de serviteurs, je suis pauvre maintenant.
—Cela ne fait rien, madame, c'est justement lorsque l'on est en proie au malheur, que l'on a besoin de serviteurs dévoués, et j'ose dire que madame la marquise n'en trouvera pas qui le soient plus que moi.
—C'est bien, bon Paolo, c'est bien, je suis heureuse d'acquérir aujourd'hui la certitude d'un dévouement que cependant je ne puis accepter; retournez près de votre nouveau maître, mon cher Paolo; je ne puis emmener personne dans la profonde retraite où je vais m'ensevelir, mais soyez certain que si la règle que je viens de m'imposer pouvait souffrir une seule exception ce serait en votre faveur qu'elle serait faite.
Paolo se retira après avoir obtenu de son ancienne maîtresse, la faveur de lui baiser la main.
Lorsqu'elle fut seule, Lucie entra dans la pièce qui lui servait de cabinet de travail, elle se plaça devant le petit meuble dans lequel elle avait l'habitude de serrer ses bijoux, et écrivit les trois lettres qui suivent:
Lucie au général comte de Morengy.
Paris.
«Paolo vient de me remettre la lettre que vous avez bien voulu m'adresser, mon respectable ami; et c'est le cœur gros et les yeux baignés de larmes, que je m'empresse de vous répondre. Les journaux vous apprendront probablement demain la cause du violent chagrin auquel je suis en proie, et vous plaindrez la pauvre Lucie, qui méritait peut-être un meilleur sort.
»Je suis bien sensible à l'intérêt que vous voulez bien me témoigner, et charmée de ce que les résultats du voyage que vous venez d'achever ont été tels que vous les espériez.
»Adieu, mon respectable ami, vous ne verrez probablement plus la pauvre Lucie, mais soyez certain qu'elle conservera toujours le souvenir de vos bontés et qu'elle ne vous oubliera pas dans ses prières.»
Lucie à Laure Féval.
Paris.
«J'ai été ce matin réveillée par un commissaire de police, qui est entré dans ma chambre à coucher, suivi de plusieurs exempts; il venait pour arrêter mon mari, que l'on accuse d'être l'un des chefs de la bande de malfaiteurs qui depuis longtemps déjà désole la capitale; il m'a dit que le vicomte de Lussan venait à l'instant même d'être arrêté et conduit à la préfecture de police; la même accusation pèse sur lui. Le vicomte de Lussan ne s'est laissé prendre qu'après avoir tué un des hommes chargés de l'arrêter; on n'a pu saisir mon mari qui a quitté l'hôtel hier soir et qui, à ce que vient de m'apprendre un de nos domestiques, a passé la nuit à Choisy-le Roi, dans le pavillon des gardes, qu'il a dû quitter ce matin même pour se mettre en voyage. Je dois supposer qu'un avis secret l'avait averti du danger qui le menaçait.
»Ce n'est pas tout encore, au moment où le commissaire de police, qui avait saisi tous les papiers de M. de Pourrières, allait se retirer, mon ancien domestique, Paolo, s'est présenté à l'hôtel; il était chargé de me remettre une lettre de son nouveau maître M. le général comte de Morengy; le commissaire de police crut devoir l'interroger...» (Lucie ici racontait à Laure, l'événement auquel avait donné lieu le portrait de Salvador.)
«Tu le vois, ma chère Laure, la mesure de mes malheurs est comble; mais sois tranquille, tu conserveras ton amie. Je n'ai pas oublié que je vais être mère, et que je dois vivre pour l'innocente créature que je porte dans mon sein. J'ai l'intention de quitter Paris; je ne puis habiter une ville dans laquelle le nom que je porte sera demain publiquement déshonoré; j'irai près de notre amie Eugénie, je suis certaine qu'elle et son mari me recevront avec empressement, ce sont de nobles cœurs.
»Nous nous reverrons, ma chère Laure, nous nous reverrons, sois-en convaincue, je ne mourrai pas; je suis beaucoup plus calme depuis que je suis à même de mesurer toute l'étendue de mon malheur, que je ne l'étais lorsque je te quittai; je veux maintenant tâcher d'oublier que ma destinée est liée à celle d'un homme qui s'est, s'il faut croire la clameur publique, rendu coupable de tous les crimes; je veux, dis-je, tâcher d'oublier que cet homme je l'ai aimé, que peut-être, hélas! je l'aime encore.
»Adieu, ma chère Laure, adieu, ma bonne et fidèle amie, je quitterai Paris dès demain. Je t'écrirai de nouveau lorsque je serai installée près d'Eugénie, adieu.
»Ton amie,
»LUCIE.»