Lucie à madame de Bourgerel.
Paris.
«Ma chère Eugénie,
»Si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, l'une de vous se trouve malheureuse, qu'elle vienne frapper à ma porte, et pour me trouver prête à l'obliger, elle n'aura pas besoin de me rappeler ce qu'aujourd'hui elle vient de faire pour moi. Voilà, si j'ai bonne mémoire, ce que tu nous dis, à Laure et à moi, lorsque nous fûmes assez heureuses pour venir à ton aide. Je ne croyais pas alors que je serais bientôt obligée de te rappeler ta promesse.» (Lucie racontait ici ce qui venait de lui arriver, puis elle continuait en ces termes:)
«Maintenant que tu sais quels sont mes malheurs, il faut que je t'apprenne de quelle nature est le service que je réclame de ton amitié. Je vais quitter Paris pour n'y plus jamais revenir; je ne puis ni ne veux habiter une ville dans laquelle le nom que je porte sera dès demain publiquement déshonoré, et c'est près de toi que je me suis déterminée à me fixer. Je ne te demande pas si tu voudras bien me recevoir, je suis si sûre de ta réponse, que ma lettre ne me précédera que de quelques heures.
»A bientôt, ma chère Eugénie, je ne te dis rien pour M. de Bourgerel, que je verrai après-demain, et qui, j'en suis sûre, recevra avec empressement une malheureuse femme, qui n'aura d'autre tort à ses yeux que celui d'avoir quitté le nom de son ancien général pour prendre celui de:
»LUCIE DE POURRIÈRES.»
Lucie, après avoir écrit ces trois lettres, ouvrit le petit meuble devant lequel elle s'était placée, qui renfermait tout ce qui était nécessaire pour les cacheter, elle voulait se servir d'un cachet en malachite, garni d'or, qui portait seulement les initiales de sa famille, car le nom de Pourrières lui inspirait une horreur insurmontable; la boîte dans laquelle elle croyait trouver ce cachet, et qui devait contenir en outre plusieurs autres bijoux était vide; elle en ouvrit précipitamment plusieurs autres, vides de même! elle devina de suite que c'était son mari qui, pressé de se dérober par la fuite au danger qui le menaçait, et voulant sans doute augmenter ses ressources, avait enlevé tous ses bijoux.
Le rouge lui monta au visage.
—C'est infâme! s'écria-t-elle, et il me serrait la main au moment où il venait de commettre une aussi lâche action. Ah! que Dieu soit loué, continua-t-elle après quelques instants de réflexion, maintenant je méprise cet homme, je ne l'aimerai pas longtemps.
Elle ouvrit la lettre destinée à Laure et y ajouta le post-scriptum suivant:
«Je suis, ma chère Laure, un peu plus pauvre que je ne le croyais tout à l'heure: je viens de m'apercevoir que mon mari, avant de fuir, m'avait volé tous mes bijoux. Je les regrette sans doute, mes pauvres bijoux, et surtout un collier que je tenais de ma mère; mais ces regrets, si vifs qu'ils soient, ne m'empêchent pas de bénir le ciel qui vient de me donner la certitude que mon mari était un homme encore plus méprisable que la plupart des gens qui lui ressemblent, et qu'il jouait une infâme comédie, lorsqu'il cherchait à me faire croire qu'il m'aimait. Tu le sais, nous sommes toujours disposées à excuser les fautes, les crimes même de ceux qui nous aiment, tandis que c'est à peine si ceux que nous méprisons nous inspirait de la pitié.»
Après avoir cacheté les trois lettres que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, Lucie prépara plusieurs caisses qu'elle envoya à la voiture de Senlis, ces caisses contenaient tout ce qu'elle désirait emporter avec elle à la campagne, ses habits, son linge, sa musique, ses livres et ses pinceaux, elle n'oublia pas un magnifique piano d'Erard, présent de monsieur de Neuville, qu'elle confia à un habile emballeur qui se chargea de le lui faire parvenir. Cela fait, elle congédia les domestiques qu'elle paya généreusement. (Pour remplir cette obligation, elle avait été forcée d'envoyer chercher de l'argent chez son notaire, maître Chardon, car Salvador n'avait pas laissé dans l'hôtel une seule pièce de cinq francs.) Elle garda seulement la plus jeune de ses femmes, qui paraissait l'aimer infiniment, et qui consentit avec joie à suivre sa bonne maîtresse dans la retraite isolée qu'elle venait de choisir pour résidence.
Le lendemain matin, Lucie, suivie de la femme de chambre qu'elle avait gardée, sortit de l'hôtel de Pourrières dans lequel elle ne voulait plus rentrer, pour se rendre chez maître Chardon, auquel elle laissa une procuration, avec la mission de défendre ses intérêts, mission dont cet estimable officier ministériel se chargea avec plaisir, et qu'il était tout à fait digne de remplir; après cette démarche, elle monta dans le coupé de la voiture de Senlis, et le même jour à la tombée de la nuit, elle arrivait à Saint-Léonard, village où était située la propriété habitée par Eugénie, madame de Saint-Preuil et Edmond de Bourgerel.
Eugénie et son mari avaient préparé, pour la recevoir, le logement le plus agréable de leur maison, dans ce logement, meublé avec une élégante simplicité, Eugénie avait disposé avec la plus touchante sollicitude, tous les objets que Lucie aimait, de belles et rares fleurs dans de magnifiques vases du Japon, de jolies aquarelles, quelques chinoiseries. Accompagnée d'Edmond, elle conduisit son amie dans cette charmante retraite.
—Tu ne seras pas trop mal ici, lui dit-elle, nous avons, du reste, arrangé tout aussi bien que cela nous a été possible.
—Et vous trouverez près de nous, madame, ajouta Edmond de Bourgerel, de bons et véritables amis qui chercheront sans cesse les moyens de vous faire oublier que c'est le malheur qui vous a conduite près d'eux.
—Mes bons amis, dit Lucie, qui prit à la fois les mains d'Eugénie et celles d'Edmond, qu'elle serra entre les siennes, mes bons amis, je suis vraiment touchée des preuves d'amitié que vous voulez bien me témoigner, mais ce n'est pas assez, il faut que vous ajoutiez encore un nouveau service à tous ceux que vous venez de me rendre.
—Parle, ma chère Lucie, parle, répondit Eugénie, sois sûre que nous ne sommes pas disposés à te refuser quelque chose.
Edmond joignit ses protestations à celles de sa femme.
—Ce qui vient de m'arriver, ajouta Lucie, est un rêve pénible que je veux tâcher d'oublier; car je veux vivre pour la malheureuse créature à laquelle je vais donner le jour, et qui n'aura, hélas, ici-bas, d'autre soutien que sa mère, mais cela me serait impossible, si je me rappelais sans cesse que ma destinée est unie à celle de l'homme dont je suis condamnée à porter le nom; voici donc ce que je réclame plus de la bonté de votre cœur que de votre obligeance, Laure, sa famille, et mon notaire, maître Chardon, sont les seules personnes au monde, qui connaissent quel est le lieu que j'ai choisi pour retraite, c'est à eux que seront remises toutes les lettres qui me seront adressées. M. Chardon a bien voulu se charger de me les envoyer ici. Eh bien! ces lettres, je veux que vous les lisiez avant de me les remettre, et que vous reteniez toutes celles dans lesquelles il serait question des derniers événements de ma vie, à moins qu'il ne soit absolument nécessaire de faire le contraire; si des événements nouveaux surgissent, M. de Bourgerel voudra bien, je l'espère, m'aider de ses conseils.
Eugénie et Edmond de Bourgerel, firent à Lucie la promesse qu'elle exigeait.
La soirée était déjà avancée, lorsque Lucie se retira dans son appartement. Point n'est besoin de dire que son sommeil fut agité et tourmenté par des rêves pénibles qui retraçaient à son imagination tous les tristes événements qui venaient de s'accomplir. Il lui semblait que son mari était entraîné par une foule de fantômes vers un échafaud dont les formes confuses se perdaient à l'horizon; il faisait de vains efforts pour se soustraire à l'étreinte furibonde de ces fantômes qui formaient autour de lui un cercle infranchissable, et à mesure qu'il s'approchait de l'échafaud, les formes du funeste instrument devenaient plus distinctes, et Lucie reconnaissait en frémissant l'horrible guillotine, puis tout disparaissait et elle se trouvait dans un salon où elle rencontrait toutes les personnes qu'elle connaissait; elles ne lui parlaient pas, seulement lorsqu'elles passaient devant elle, elle était désignée à ceux qu'elle ne connaissait pas, et des voix qui ressemblaient à des éclats de rire criaient à ses oreilles; c'est la femme du marquis de Pourrières, elle a aimé cet homme, un voleur, un assassin de profession!
—Un voleur, un assassin de profession, s'écria Lucie en se réveillant, est-il bien possible? Mais, hélas! la révélation faite par Paolo permet d'accorder une certaine créance à cette dernière supposition. Faites, grand Dieu! que cet homme me devienne bientôt aussi indifférent que le premier venu des individus de sa sorte.
Dieu devait exaucer les prières de la pauvre Lucie; pendant longtemps elle conserva dans son sein le germe d'une douleur qui l'aurait infailliblement entraînée dans la tombe, si ses amis inquiets de la voir toujours triste et silencieuse ne lui avaient pas sans cesse rappelé qu'elle se devait à ceux qui l'aimaient. Mais enfin, et après de longues souffrances, et grâce aux soins empressés d'Eugénie et d'Edmond, qui pendant fort longtemps lui cachèrent tous les événements qui se passèrent hors du cercle restreint dans lequel elle vivait, elle recouvra un peu de calme.
Quelque temps après son installation chez madame de Bourgerel, Edmond qui se conformait rigoureusement au désir qu'elle avait exprimé lui remit décachetée une nouvelle lettre de Laure qui déjà lui avait écrit plusieurs fois.
Cette lettre était conçue en ces termes:
Laure Féval à Lucie.
Guermantes, près Lagny.
«Ma chère Lucie,
»Je viens de recevoir une lettre d'Eugénie, ce qu'elle m'apprend, m'a comblé de joie, car je craignais, je te l'avoue, que tu ne te laissasses abattre par la douleur; béni soit donc Dieu, qui t'a donné la force de supporter avec courage de bien cruelles blessures, mon mari et surtout sir Lambton (qui t'aime autant que si tu étais sa fille, et auquel il n'a pas été possible de cacher les cruels événements qui viennent de se passer), partagent ma joie, et ils espèrent, ainsi que moi, que la divine Providence ne t'a si cruellement éprouvée, que parce qu'elle te réserve un avenir exempt d'orages.
»Je devine quels sont les motifs qui t'ont déterminée à accorder à Eugénie une préférence dont j'ai bien envie de me montrer jalouse; ces motifs, ma chère Lucie, je ne les approuve pas, mais je les respecte, je n'ai donc pas la force de t'adresser des reproches que tu ne mériteras que si Eugénie et son mari ne te rendent pas aussi heureuse que tu mérites de l'être; mais cela n'est pas à craindre, M. et madame de Bourgerel, sont de ces gens que l'on est heureux de pouvoir compter parmi ses amis, et avec ces gens-là les déceptions ne sont pas à craindre.
»J'ai manifesté le désir de passer l'hiver à Guermantes, et comme tout ce qui peut me faire plaisir est adopté avec transport par mon mari et par mon oncle, il a de suite été convenu que nous ne quitterions notre habitation que l'année prochaine. Ne crois pas, ma bonne Lucie, que c'est seulement parce que j'aime passionnément la campagne que j'ai voulu que nous restassions à Guermantes, mais je ne veux rien te dire de plus quant à présent, qu'il te suffise de savoir que je te ménage une surprise agréable.
»Il existe malheureusement des gens qui, lorsqu'ils souffrent, voudraient voir tous ceux qui les entourent souffrir encore plus qu'eux, ils prétendent que le spectacle des peines d'autrui, les aide à supporter leurs chagrins. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que ces gens-là sont très-malheureusement organisés, car pour ma part, je crois que si j'étais plongée dans l'affliction, le meilleur moyen que l'on pourrait employer pour me consoler, serait de m'apprendre qu'il vient d'arriver quelque chose d'heureux à l'une des personnes que j'aime. C'est parce que je crois que tu es comme moi, que je vais t'apprendre une nouvelle qui, j'en suis certaine, va te causer infiniment de plaisir.
»Le plus intime ami de mon mari, est un vénérable ecclésiastique attaché à la paroisse Saint-Roch, dont, sans doute, on a vanté plus d'une fois, devant toi, les talents et le noble caractère; car chacun se plaît à rendre à M. l'abbé Reuzet la justice qui lui est due. Des événements qu'il serait trop long de te raconter, avaient appris à ce digne prêtre quelle était la position de mon mari, et plus d'une fois il avait dû calmer mes alarmes, qui malgré ses efforts se renouvelaient sans cesse.
»L'abbé Reuzet avait deviné, malgré les efforts que je faisais pour cacher à ceux que j'aime les peines que j'éprouvais, que j'étais malheureuse, et, en effet, il ne se trompait pas. Je ne vivais point lorsque mon mari n'était pas près de moi, lorsqu'il était à la maison, chaque fois que l'on frappait à notre porte, je me disais que peut-être le retentissement du marteau m'annonçait la visite des gens chargés de l'arrêter. L'abbé Reuzet ne me dit rien, il ne voulait pas me laisser concevoir une espérance qui peut-être ne se réaliserait pas, mais il alla voir toutes les personnes qui estiment son caractère et ses talents (et le nombre de ces personnes est considérable, et parmi elles, il s'en trouve plusieurs qui sont placées très-haut dans la hiérarchie sociale), il arracha à leur indifférence la promesse d'appuyer chaleureusement une demande qu'il voulait adresser au roi; cet homme qui ne ferait peut-être pas une démarche pour obtenir le chapeau de cardinal, traîna sa soutane dans les antichambres de tous les ministères; enfin, il réussit, et hier il accourait tout joyeux nous apprendre que le roi venait d'accorder à mon mari grâce pleine et entière. Te dire ce qu'il a fallu à ce bon prêtre de patience et d'ardeur, pour obtenir une faveur aussi grande que celle qu'il sollicitait pour une personne dont il ne voulait faire connaître le nom qu'après avoir obtenu une promesse formelle, me serait impossible; l'abbé Reuzet qui est doué d'une modestie égale à ses autres vertus, n'a point voulu nous donner de détails.
»A l'heure qu'il est, ma chère Lucie, mon mari est libre, je ne souffre plus lorsque je le vois sortir; s'il est absent quelques heures de plus que je ne le croyais, j'attends son retour avec patience, si par hasard un étranger le regarde, je ne suis plus alarmée, je le vois passer sans trembler devant les gendarmes de notre résidence. Je suis enfin aussi heureuse qu'il est possible de l'être, lorsque l'on sait que sa meilleure amie souffre des peines cruelles.
»Adieu, ma chère Lucie, n'oublie pas ta fidèle amie, n'oublie pas surtout qu'elle te ménage une surprise agréable.
»LAURE FÉVAL.»
—Singulières destinées! dit Lucie après avoir achevé la lecture de cette lettre, mon mari et celui de mon amie partent ensemble du même lieu et en suivant chacun des chemins différents, ils arrivent au même but; mais celui qui a toujours suivi les voies droites garde ce qu'il a conquis, tandis que l'autre... quelle chute affreuse... Ah! je tremble d'y penser... Dieu est juste!...
La grossesse de Lucie était déjà assez avancée, lorsqu'elle quitta Paris, pour venir près d'Eugénie, aussi, peu de temps après son arrivée à Saint-Léonard, et tandis que des événements que nous rapporterons dans les chapitres suivants, se passaient à Paris, elle fut prise par les premières douleurs de l'enfantement.
L'amitié que portaient Eugénie et son mari à leur malheureuse amie ne se démentit pas dans cette pénible circonstance; ils lui prodiguèrent à l'envi, l'un et l'autre, les soins les plus empressés. La couche de Lucie fut laborieuse; le meilleur médecin de Senlis que l'on avait fait venir près d'elle, craignit plus d'une fois qu'elle ne perdît la vie, mais elle fut enfin délivrée.
Lorsqu'elle reprit ses sens, elle chercha près d'elle l'innocente créature qui venait de naître sous de bien tristes auspices, étonnée de ne point l'y trouver, elle jeta les yeux sur le berceau, que par prévision on avait placé près de son lit, il était vide.
—Mon enfant, dit-elle, d'une voix faible, donnez-moi mon enfant, ne me sera-t-il pas permis de l'embrasser?
Eugénie qui était assise à la tête de son lit se pencha vers elle et l'embrassa sur le front.
—Du courage, mon amie, dit-elle, du courage.
—Mon Dieu! s'écria Lucie, qu'est-il donc arrivé?
—Ton enfant.
—Eh bien?
—Du courage ma pauvre amie, tu vas en avoir besoin, hélas!
—Il est mort.
—Il est vrai!
Lucie ne répondit rien, elle laissa retomber sa tête sur l'oreiller, et des larmes amères coulèrent le long de ses joues décolorées.
—Je suis bien malheureuse, dit-elle, après quelques instants de silence, et comme Eugénie cherchait à la consoler. Ah! ma pauvre amie, continua-t-elle d'une voix brisée, tu ne peux comprendre tout ce qu'il y a de douleurs dans le cœur d'une mère qui est forcée de regarder comme un événement heureux la mort de son premier né.
FIN DU HUITIÈME VOLUME.
LES
VRAIS MYSTÈRES
DE PARIS,
PAR VIDOCQ.
TOME NEUVIÈME.
colophon
BRUXELLES,
ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS,
IMPRIMEURS-ÉDITEURS.
1844
Salvador était depuis deux jours à Melun. Il maudissait le hasard qui avait amené près de lui le paysan qui l'avait reconnu, et comme malgré tous les efforts de sa fertile imagination, il n'était pas encore parvenu à fabriquer une histoire de nature à justifier la position dans laquelle il se trouvait placé, lorsque le substitut revint près de lui, il refusa de répondre à ses questions, alléguant qu'il était encore beaucoup trop faible pour supporter les fatigues d'un interrogatoire.
Le substitut enveloppé dans une robe de chambre à ramages, les pieds dans des babouches brodées qu'il devait à l'amitié de la femme du sous-préfet, cherchait en savourant une tasse de chocolat le motif qui avait pu déterminer un aussi noble personnage que M. le marquis de Pourrières à prendre un nom roturier et la qualité de commis-voyageur, lorsque sa servante lui apporta son journal; le premier article qui lui tomba sous les yeux était intitulé: «Une bande de voleurs.—Arrestation d'un noble personnage soupçonné d'en être le chef.—Circonstances extraordinaires.»
Nous rapporterons en entier cet article, qui lorsqu'il parut, produisit une sensation telle, qu'elle fit, pour un moment, diversion aux graves préoccupations politiques de l'époque; voici en quels termes il était rédigé:
«Il s'est passé tant de choses extraordinaires depuis le commencement de ce siècle, que rien de ce qui arrive maintenant n'a le privilége de nous étonner; nous croyons cependant que le récit des événements que nous allons raconter à nos lecteurs les fera sortir pour un moment de leur indifférence habituelle, et qu'après nous avoir lus, ils n'attendront pas, sans éprouver une certaine impatience, le procès auquel ces événements ne peuvent manquer de donner naissance.
»Depuis longtemps déjà, des vols, des assassinats même, commis avec une audace et une adresse pour ainsi dire inconcevables, venaient à chaque instant épouvanter la population parisienne; de plus, les circonstances qui souvent accompagnaient la perpétration de ces crimes, la qualité des personnes qui en étaient les victimes, faisaient conjecturer que ceux qui les commettaient étaient nombreux et qu'ils avaient conservé des relations dans la meilleure compagnie.
»La police cependant ne restait pas oisive; elle visitait souvent les lieux suspects de la capitale; ses plus adroits agents étaient constamment en campagne; mais elle n'obtenait que des résultats insignifiants, ceux qu'elle désirait tant rencontrer, Protées insaisissables, savaient se soustraire à toutes les recherches; chaque fois que la police croyait tenir un fil de nature à la guider, ce fil se rompait avant qu'il eût été possible de s'en servir; ainsi, par exemple, les pierres précieuses volées au comte italien Colorédo, et celles volées au joaillier Loiseau, furent retrouvées les premières, chez un juif d'Amsterdam, les secondes chez un de ces brocanteurs de la cité de Londres, auxquels les Anglais ont donné le nom de lombards; mais ces individus, sur lesquels l'autorité française n'avait pas d'action, ne purent ou plutôt ne voulurent pas faire connaître les personnes auxquelles ils les avaient achetées.
»On avait presque perdu l'espoir de mettre la main sur ces audacieux malfaiteurs, lorsque dernièrement un individu se présenta devant le chef de la police de sûreté, et lui offrit ses services, promettant, s'il les acceptait de mettre bientôt entre les mains de la justice les chefs et les bandits qui composaient la bande dont les déprédations désolaient la capitale; les offres de cet homme, qui s'exprimait convenablement, qui paraissait à la fois intelligent, résolu, et ce qui est plus extraordinaire, qui fit de suite, et sans hésitation, connaître son nom et son domicile, furent acceptées avec le plus vif empressement.
»Peu de temps après, et grâce aux indications fournies par cet homme, on arrêtait dans une cachette pratiquée dans la partie la plus reculée d'une maison suspecte de la rue de la Tannerie, plusieurs individus connus pour des voleurs et des assassins de profession que l'on cherchait depuis longtemps sans pouvoir les découvrir. Quelques-uns d'entre eux voulurent bien faire des révélations, desquelles on pouvait conclure ceci, que pendant fort longtemps les individus arrêtés rue de la Tannerie avaient été dirigés par trois hommes qu'ils ne connaissaient que sous les noms de Rupin, du grand Richard, et du Provençal; qu'ils n'étaient, pour ainsi dire, que les valets de ces trois individus mystérieux qui leur donnaient en argent une partie de la valeur des objets volés, vendus ensuite à un riche recéleur, que les révélateurs ne pouvaient faire connaître, attendu qu'il n'était connu que de la nommée Marie-Madeleine-Colette Comtois, dite Sans-Refus, maîtresse de la maison dans laquelle ils avaient été arrêtés.
»Cette femme s'était échappée, grâce à la coupable complaisance d'un des agents qui accompagnaient le commissaire de police chargé de l'opération qui avait amené l'arrestation de tous ces malfaiteurs; la police perdait donc encore une fois le fil conducteur qui pouvait la mettre sur la trace des hommes dangereux qu'elle voulait absolument découvrir.
»L'individu auquel on devait la capture que l'on venait de faire, avait été blessé assez grièvement par un des bandits furieux sans doute d'avoir été pris pour dupe; lorsqu'il eût recouvré la santé, il vint annoncer au chef de la police de sûreté qu'il avait enfin découvert quels étaient les individus qui se faisaient appeler Rupin, le grand Richard et le Provençal.»
(Le journaliste racontait ici les diverses circonstances qui avaient accompagné l'arrestation du vicomte de Lussan, la mort de Beppo, la visite faite à l'hôtel de Pourrières, la circonstance relative au portrait, puis il continuait ainsi):
«Ainsi, la déclaration de ce domestique, dont la bonne foi ne pouvait être mise en doute, venait d'apprendre que le marquis de Pourrières avait, à une époque où il se faisait nommer le vicomte de Létang, commis à Turin, une tentative de vol suivie d'une tentative d'assassinat sur la personne du nommé Paolo, domestique du banquier Carmagnola, et rapprochée de nouvelles lumières que le hasard fit arriver à la justice, elle permettait de supposer que le nommé Rupin (ne sachant quel nom donner à cet individu, nous lui conserverons celui sous lequel il est connu de ses complices), n'avait pas plus le droit aujourd'hui de porter le nom du marquis de Pourrières, qu'il ne l'avait eu jadis de se parer de celui de vicomte de Létang.»
(Ici, le récit de ce qui s'était passé précédemment, relativement à Fortuné et à la femme Adélaïde Moulin.)
«La femme Adélaïde Moulin, continuait le journaliste après avoir fait le récit de ces événements que nos lecteurs connaissent déjà, n'était pas digne d'inspirer une grande confiance; cette femme qui a déjà subi plusieurs condamnations Correctionnelles, est en ce moment détenue à la conciergerie, comme accusée de faux en écriture de commerce; aussi, entre ses allégations et celles du marquis de Pourrières, il n'y avait pas à hésiter; aussi, ce ne fut que parce qu'il portait un vif intérêt au jeune homme, que la femme Adélaïde Moulin prétend être le fils du marquis Alexis de Pourrières, que le juge d'instruction auquel elle a fait les révélations qui concernent ce jeune homme, s'était déterminé à écrire à Genève afin d'obtenir des magistrats municipaux de cette ville des renseignements de nature à éclairer sa conscience; mais les événements qui viennent de surgir ont totalement changé sa manière de voir; il est maintenant bien convaincu que la femme Adélaïde Moulin, en ce moment détenue à la Conciergerie, est bien la même que celle à qui fut confiée la mission de prendre soin du fils du marquis Alexis de Pourrières, et que l'homme qui porte actuellement ce nom n'est qu'un imposteur qui s'est emparé, probablement à l'aide d'un crime, d'un nom et d'une fortune qui ne lui appartiennent pas.
»Nous ne craignons pas de dire que nous partageons l'avis de cet honorable magistrat, et que nous faisons des vœux sincères pour que les efforts que sans doute il va faire pour arriver à la découverte de la vérité, soient couronnés du plus heureux succès.
»Les papiers saisis chez le marquis de Pourrières ou plutôt chez l'homme qui porte ce nom, ont été examinés avec le plus grand soin; cet examen a révélé des faits graves, que nous ferions connaître à nos lecteurs si nous n'avions pas la crainte de nuire à l'action de la justice.
»Le vicomte de Lussan (on ne peut du moins contester sa noblesse à cet homme qui est en réalité le dernier rejeton d'une des plus illustres familles de la Bretagne), est fort tranquille; il paraît ne point redouter les résultats de la position dans laquelle il se trouve placé; il traite ses gardiens avec une morgue tout à fait aristocratique, et se plaint à chaque instant de ce qu'on n'a pas pour lui les égards qui sont dus à un homme de sa qualité.»
Le substitut, après avoir lu cet article, écrivit à Paris, afin de prévenir la justice de cette ville que le hasard ayant mis entre ses mains l'homme qui se faisait appeler le marquis de Pourrières, il tenait cet homme à sa disposition.
Il reçut immédiatement l'ordre de faire transporter de suite à Paris, sous bonne escorte, son prisonnier, si toutefois il était en état de supporter les fatigues du voyage.
Les blessures de Salvador étaient, ainsi que nous l'avons déjà dit, beaucoup moins dangereuses qu'on ne l'avait cru d'abord; aussi les médecins déclarèrent-ils qu'il était très-transportable si l'on voulait bien prendre certaines précautions.
—Je suis perdu! se dit Salvador, lorsqu'un huissier après lui avoir remis la copie d'un mandat d'amener décerné par un des juges d'instruction de la Seine, lui signifia que le lendemain matin il serait conduit à Paris; je suis perdu ou à peu près! Ah! bah! continua-t-il après quelques instants de réflexion, on ne peut, après tout, me reprocher que quelques peccadilles qui sont encore bien loin d'être prouvées; allons, allons, si le vicomte de Lussan, si Silvia qui doivent être arrêtés, se montrent aussi discrets que je le serai, je pourrai peut-être me tirer, ainsi qu'eux, de ce mauvais pas.
Des ordres avaient été donnés au directeur de la Conciergerie pour que Salvador fût mis au secret le plus rigoureux; il fut en conséquence déposé, dès son arrivée à Paris, dans une des cellules du bâtiment des femmes.
Il passa près de deux mois dans cette cellule avant d'être complétement guéri. Il n'avait reçu pendant ce long espace de temps, d'autres visites que celles des gardiens qui lui apportaient sa pitance quotidienne, et du médecin qui pansait ses blessures. Aussi, lorsque l'on vint le chercher pour le conduire devant le magistrat instructeur, il éprouva un vif sentiment de plaisir.
Nous avons négligé de dire que les bandits commandés par Blaise le Petit-Christ, s'étaient contentés de lui enlever son portefeuille et sa bourse, qui contenait une somme assez forte en or, et qu'ils lui avaient laissé son portemanteau qui renfermait, outre une quantité raisonnable de linge et d'habits, environ cinq cents francs en argent destinés à subvenir aux premiers frais de la route. Comme on n'avait pas cru devoir saisir ce portemanteau, tout ce qu'il contenait avait été déposé au greffe; il n'avait donc manqué de rien depuis qu'il était en prison. Aussi, il fit pour se rendre devant le magistrat instructeur, une toilette soignée et il suivit gaiement le gendarme chargé de le conduire.
L'instruction avait été confiée au juge qui l'avait fait demander peu de temps auparavant, relativement à Fortuné. Ce magistrat était un de ces hommes froids, qui ne laissent jamais paraître sur leur visage la trace des émotions qu'ils éprouvent, qui saisissent au premier coup d'œil tous les détails d'une affaire, qui ne laissent rien échapper, dont la mémoire est prodigieuse, et qui savent tirer un parti avantageux de la circonstance en apparence la plus indifférente; il était en un mot doué de toutes les qualités qu'il fallait posséder pour être en état de tenir tête à un homme aussi rusé que Salvador.
Nous rapporterons assez longuement les phases diverses de cette instruction qui devait successivement amener la découverte de tous les crimes commis par Salvador.
—Votre nom? demanda le juge lorsque Salvador se fut assis sur le siége qui lui était destiné.
—Alexis, marquis de Pourrières, né au château de Pourrières, département du Var, arrondissement de Brignoles.
—Vous êtes, à ce que vous assurez, le marquis Alexis de Pourrières? Je dois vous prévenir que vous serez forcé de prouver que ces noms et ce titre, que l'on a l'intention de vous contester, vous appartiennent réellement; si vous n'êtes pas ce que vous paraissez être, un aveu sincère disposerait peut-être la justice à vous traiter avec une indulgence dont en ce cas, vous auriez probablement extrêmement besoin.
—Je ne sais, monsieur, dans quel but vous me faites cette observation; mais je suis, grâce à Dieu, en état de prouver, lorsque cela sera nécessaire, que je suis bien le fils unique de M. le marquis Hector de Pourrières, capitaine à l'armée des princes...
—C'est bien. Je vous devais l'avertissement que je viens de vous donner. Répondez maintenant aux questions que je vais vous adresser:
—Vous avez été arrêté dans le bois de Bougeaux par des bandits qui vous ont dépouillé de tout ce que vous possédiez, et laissé pour mort sur la route?
—Il est vrai.
—Vous avez été relevé par une patrouille de gendarmerie et porté à Melun?
—C'est encore vrai.
—Lorsque, grâce aux soins qui vous ont été donnés, vous avez eu recouvré l'usage de vos facultés, vous avez été interrogé par M. le substitut du procureur du roi de cette ville; vous avez rapporté à ce magistrat les diverses circonstances de l'attentat dont vous avez été la victime, circonstances, je dois le dire, dont des faits ultérieurs sont venus démontrer la rigoureuse exactitude; cependant, lorsqu'il a fallu signer votre déclaration, vous avez pris le nom de Louis Rousseau, commis voyageur de la maison Biot et compagnie, de Marseille. Pourquoi cela?
—Je ne voulais pas, dans la crainte de causer de trop vives inquiétudes à ma femme et à mes amis, qu'ils apprissent par d'autres que par moi, l'événement dont je venais d'être la victime; j'avais l'intention d'apprendre plus tard à M. le substitut du procureur du roi quel était mon véritable nom.
—N'était-ce pas plutôt, parce qu'ayant été averti que des poursuites allaient être dirigées contre vous, vous vouliez cacher le nom sous lequel vous êtes connu, que vous preniez celui de Louis Rousseau?
—Il vous est loisible, monsieur, de me supposer une intention à la convenance de l'accusation.
—Mais, si telle n'était pas votre intention, pourquoi étiez-vous porteur d'un passe-port au nom de Louis Rousseau?
—Je ne me suis pas servi d'un passe-port au nom de Louis Rousseau! dit Salvador, qui savait fort bien que ceux qui l'avaient dépouillé avaient enlevé son portefeuille et tout ce qu'il contenait.
—Le voici, répondit le juge d'instruction, et il montrait à Salvador le passe-port qu'il avait préparé à Choisy-le-Roi pendant la nuit qui précéda son départ. Le reconnaissez-vous?
Salvador refusa de répondre.
—Vous auriez tort de nier l'évidence, reprit le juge. Ce passe-port a été saisi sur un homme récemment arrêté à Compiègne, au moment où il tentait de s'introduire dans une église dont il voulait voler les vases sacrés. Cet homme est convenu qu'il faisait partie de la bande du nommé Blaise, dit le Petit-Christ, par laquelle vous avez été attaqué, et que c'était à un voyageur dont il a donné le signalement qui s'applique parfaitement à votre personne, qu'il avait volé ce passe-port. Qu'avez-vous à répondre?
—Rien, quant à présent.
—C'est bien. Vous savez sans doute quels sont les crimes dont on vous accuse?
—On peut, monsieur, m'accuser d'être l'auteur d'une infinité de crimes; mais comme je ne me rappelle pas en avoir commis un seul, je me vois forcé de confesser mon ignorance.
—Je vais vous l'apprendre: Depuis longtemps une bande de malfaiteurs désolait la capitale; tous les jours un nouveau crime venait épouvanter la population parisienne. Eh bien! l'on prétend que les chefs de cette bande n'étaient autres que vous, le vicomte de Lussan, et un troisième individu connu seulement sous le nom du Provençal.
—Ah! on prétend cela? Eh bien monsieur, c'est ce qu'il faudra prouver, et je crois que ce sera très-difficile.
—Moins peut-être que vous ne le pensez. Connaissez-vous le vicomte de Lussan?
—Beaucoup; M. de Lussan est un de mes meilleurs amis.
—Connaissez-vous la nommée Marie-Madeleine-Colette Comtois, dite Sans-Refus?
—Je n'ai jamais entendu parler de cette femme.
—Vous n'êtes jamais allé dans une maison suspecte de la rue de la Tannerie, n. 31?
—Jamais.
—C'était cependant chez cette femme que se réunissait la bande dont on vous accuse d'être ou d'avoir été un des chefs?
—Je ne connais pas plus les hommes qui composaient cette bande, que je ne connais le lieu où ils se réunissaient.
—Connaissez-vous l'individu connu sous le nom du Provençal?
—Je ne sais de qui vous voulez parler.
—Cet individu ne serait-il pas le même que le nommé Lebrun, votre intendant?
—Je ne le pense pas; je ne puis cependant nier absolument un fait que j'ignore; mon intendant était à peu près maître de tout son temps; je ne sais à quoi il l'employait lorsqu'il n'était pas à l'hôtel, et après tout, en admettant comme possible qu'il se soit lié avec une bande de malfaiteurs, suis-je responsable de ses actes?
—Aviez-vous sujet de vous plaindre du nommé Lebrun?
—Non, M. Lebrun était un excellent serviteur.
—Il sera cependant établi que cet homme qui était, à ce que vous assurez, un excellent serviteur, était joueur, qu'il passait toutes ses soirées dans un tripot clandestin de la rue Richelieu.
—Vous m'apprenez un fait que j'ai ignoré jusqu'à ce jour.
—Peut-être!
Le juge prit dans une volumineuse collection de pièces placée devant lui, une lettre que Salvador reconnut de suite pour une de celles que Silvia lui avait adressées pendant le temps qu'il habitait le château de Pourrières avec sa femme. Il avait l'habitude de brûler toutes celles des lettres qu'il recevait qui étaient de nature à le compromettre, mais il avait fait une exception en faveur de celle que le juge tenait entre ses mains, qui pouvait, dans le cas où il aurait eu à se plaindre de Silvia, lui servir à la perdre.
—Vous connaissez, dit le juge, la marquise de Roselly?
—Tout Paris sait que depuis longtemps je suis lié avec cette dame.
—Voici une lettre écrite par la marquise et qui vous est adressée, lettre que vous avez reçue, puisque c'est chez vous qu'elle a été trouvée, et qui prouve surabondamment que vous saviez fort bien que le nommé Lebrun jouait et perdait souvent des sommes considérables.
—Eh! mon Dieu, monsieur, je n'avais pas cru qu'il fût bien nécessaire de vous apprendre que ce malheureux était en effet un joueur effréné.
—Cet homme a été assassiné dans la nuit du 10 au 11 septembre dernier, ainsi que le constate le procès-verbal du commissaire de police qui a relevé le cadavre, et votre propre déclaration faite le surlendemain devant le même commissaire de police.
—D'accord.
—On prétend que c'est vous qui, pour vous débarrasser de cet homme, qui, ainsi que je viens de vous le dire, jouait et perdait des sommes considérables qu'il ne pouvait prendre que dans votre caisse, l'avez assassiné.
—Je ferai à cette nouvelle accusation la réponse que j'ai faite à celle que vous formuliez tout à l'heure: il faudra prouver.
—C'est ce que nous allons tenter de faire; reconnaissez-vous ces objets?
Le juge montrait à Salvador un petit carnet en écaille orné d'incrustations en or, qui avait appartenu à Roman, et une tabatière de platine; Salvador reconnut parfaitement ces deux objets, mais ne sachant quel parti on en pouvait tirer contre lui, il crut ne pas devoir en convenir.
—Je ne les ai jamais vus, répondit-il.
—Ces objets appartenaient à votre intendant.
—C'est possible.
—Ils ont été saisis chez vous.
—Qu'est-ce que cela prouve?
Le juge ouvrit le carnet et il en tira une de ces cartes partagées en colonnes horizontales surmontées de lettres rouges et noires, sur lesquelles les joueurs marquent, à l'aide d'une épingle, les phases diverses du jeu; cette carte, sur laquelle était indiquée une série de vingt et une noires suivie d'intermittences, ainsi du reste que plusieurs autres renfermées dans le carnet, portait écrite de la main de Roman la date du jour où elle avait servi, 10 septembre.
—Ce carnet, continua le juge, était, ainsi que cette tabatière, entre les mains de la victime peu d'heures avant sa mort, des témoins l'ont déclaré, et cette date écrite de la main de Lebrun, vient donner une force singulière à leurs déclarations; qu'avez-vous à répondre?
—Rien.
—Mais vous oubliez, sans doute, que c'est chez vous, dans votre appartement, que ces objets ont été saisis et qu'ils ne peuvent y avoir été apportés que par l'assassin.
—C'est possible; mais je ne suis arrivé à Paris que dans la journée qui suivit la nuit durant laquelle l'assassinat fut commis; cela sera attesté au besoin par tous mes domestiques.
—A mon tour, je vous dirai c'est possible, mais des renseignements ont été pris et voici ce qu'ils ont appris: Vous êtes parti de Pourrières pour vous rendre à Paris, mais au lieu de vous y rendre directement, vous vous êtes arrêté à Melun où vous êtes descendu à l'hôtel de la Galère; vous avez quitté cette ville le 10 septembre, après un séjour de quelques heures, et le lendemain, 11, vous y êtes revenu afin de prendre votre chaise de poste que vous aviez laissée à l'hôtel; c'est effectivement dans la journée du 11 que vous êtes arrivé chez vous; mais il reste une nuit, celle du 10 au 11, pendant laquelle on ne sait ce que vous êtes devenu, et c'est pendant cette nuit que le nommé Lebrun a été assassiné; ces diverses circonstances sont graves.
—Très-graves, en effet, mais pas assez cependant pour qu'il soit permis de me croire l'auteur d'un crime que je n'avais aucun intérêt à commettre.
—Mais vous aviez, au contraire, un immense intérêt à le commettre ce crime, si, comme on le prétend, votre intendant vous volait pour se procurer les moyens de satisfaire sa fatale passion.
—En vérité, monsieur, vous tirez de faits, en réalité insignifiants, des conséquences bien rigoureuses; ne pouvais-je, si j'avais eu à me plaindre de mon intendant, le renvoyer, le livrer même à la justice?
—Mais si, comme on le prétend, ce Lebrun n'était autre que l'individu connu sous le nom du Provençal, vous ne pouviez, puisqu'il était votre complice, ni le renvoyer ni le livrer à la justice.
—Mais il n'est pas plus prouvé, je crois, que ce malheureux était celui que vous désignez sous le nom du Provençal, qu'il ne sera prouvé que je ne suis pas le marquis Alexis de Pourrières.
Le juge tira le cordon de sonnette placé près de lui et dit quelques mots à l'oreille du garçon de bureau qui se présenta à cet appel; cet homme sortit, et, quelques minutes après, il apporta dans le cabinet du juge une petite caisse en bois blanc qu'il déposa sur une table; des gendarmes faisaient, en même temps entrer deux individus bien connus de Salvador.
C'étaient le grand Louis et Charles la belle Cravate.
—Connaissez-vous ces deux hommes? dit le juge à Salvador lorsque les deux bandits furent placés.
—Je les vois aujourd'hui pour la première fois, répondit-il.
—Ah! Rupin, s'écria le grand Louis, tu renies les amis, ce n'est pas bien.
—Puisque j'te dis, ajouta Charles la belle Cravate, qu'il fera le fier jusqu'à la guillotine.
—Ainsi, dit le juge en s'adressant au grand Louis auquel il désigna Salvador, vous connaissez monsieur?
—Parfaitement, monsieur, c'est Rupin.
Charles la belle Cravate, interrogé à son tour, fit une réponse semblable.
—Vous ne le connaissez que sous le nom de Rupin?
—Seulement sous ce nom, M. le juge, répondit le grand Louis, mais je sais que Rupin est un gros personnage, un malin, qu'il est riche; ah! s'il n'avait pas, aidé de ses deux amis, le grand Richard et le Provençal, envoyé dans l'autre monde Délicat, Coco-Desbraises et Rolet le mauvais gueux, c'est ceux-là qui vous en auraient appris de belles; ils avaient découvert le pot aux roses de ces messieurs, mais ça leur z'y a coûté la vie à ces pauvres diables.
—Nous parlerons plus tard de cette affaire, dit le juge, qui donna l'ordre à son greffier d'ouvrir la caisse de bois blanc que le garçon de bureau venait d'apporter.
Le greffier obéit, il ouvrit la caisse et en tira un masque en cire, qu'il remit au juge.
Le juge enleva les papiers de soie dont il était enveloppé et le montra à Salvador.
—Roman! s'écria celui-ci, en jetant sa tête en arrière, le masque était si ressemblant qu'il avait cru d'abord que c'était la tête de son complice que l'on venait de placer devant lui, et la frayeur qu'il avait éprouvée, lui avait arraché une exclamation dont il comprit toute l'imprudence, lorsqu'il entendit le juge dire à son greffier:
—Ecrivez, qu'ayant montré à l'accusé le masque en cire de l'homme assassiné rue de Courcelles, dans la nuit du 10 au 11 septembre dernier, il a éprouvé un violent mouvement de surprise, et qu'il s'est écrié: Roman! ce qui permet de supposer que ce nom est celui de l'individu connu jusqu'à présent sous celui de Lebrun.
Le masque fut ensuite montré au grand Louis et à Charles la belle Cravate.
C'est le portrait du Provençal! s'écrièrent-ils tous deux, il est bien ressemblant.
Après cet incident, le juge recommença à interroger Salvador.
—Vous le voyez, lui dit-il, ces deux individus qui ne sont autre chose, ils en conviennent, que des voleurs de profession, vous reconnaissent parfaitement.
—Mais, moi, je ne les connais pas, et comme la profession qu'ils exercent, n'est pas, je le suppose, un titre à la confiance, je crois qu'entre leur affirmation et ma négation, il ne doit pas être permis d'hésiter.
—Si vraiment vous n'êtes pas celui qu'ils nomment Rupin, si vraiment vous n'êtes jamais allé dans la maison Sans-Refus, à quel motif attribuez-vous la reconnaissance formelle de ces deux hommes.
—Eh! que sais-je, à l'envie de se rendre importants peut-être; si vous voulez me permettre d'adresser quelques questions à l'un ou à l'autre de ces deux misérables, je crois qu'il me sera possible de vous prouver qu'ils ne sont que des imposteurs.
Ayant obtenu du juge la permission qu'il demandait, Salvador s'adressa au grand Louis.
—Vous me connaissez? dit-il à ce bandit.
—Pardine, répondit grand Louis, je suis payé pour ça, je sens encore sur mes épaules les coups de canne que vous m'avez donnés.
—J'étais avec le grand Richard, le Provençal l'un des chefs de la bande qui se réunissait chez cette femme, à laquelle vous avez donné le nom de la Sans-Refus?
—Mais, certainement, même que si vous n'aviez pas cessé de venir chez nous, nous ne serions peut-être pas dans l'embarras ousque nous sommes.
—Ainsi, j'étais un de vos chefs, j'allais à une époque plus ou moins éloignée, vous visiter dans votre tanière, je volais avec vous?
—Pardi, c'est prouvé n'est-ce pas la belle Cravate?
—C'est prouvé répondit Charles, il faudra qu'il paye, le Rupin, et plus cher qu'au marché encore.
—Puisqu'il en est ainsi, ajouta Salvador, parmi la multitude de vols dont vous êtes accusés, il en est au moins un auquel vous pourrez prouver que j'ai coopéré. Lorsque vous aurez fait cette preuve, je confesserai que je suis votre complice, mais jusque-là, continua-t-il, en s'adressant au juge, il me sera permis de m'étonner que le témoignage de semblables misérables puisse atteindre un homme comme moi.
A cette sortie, sur l'effet de laquelle Salvador comptait beaucoup, le juge répondit que l'on ne pouvait encore formuler contre lui une accusation de vol, qu'il n'y avait contre lui que des présomptions à ce sujet, mais que comme il était prouvé jusqu'à l'évidence, qu'il était allé plusieurs fois déguisé chez la Sans-Refus, il était permis de supposer qu'il avait pris une part active aux déprédations commises par les bandits qui l'accusaient, soit en les aidant de sa personne ou de ses conseils, soit en leur faisant acheter les objets volés par la mère Sans-Refus.
—Mais, monsieur, s'écria Salvador, vivement contrarié de ce que sa sortie n'avait pas produit l'effet qu'il en attendait, lorsque j'affirme que je ne suis jamais allé dans cette maison, et que je n'ai contre moi que le témoignage de misérables semblables à ceux-ci, je dois être cru!
—Malheureusement pour vous, des preuves écrites, que vous ne songerez pas à contester puisque c'est de vous qu'elles émanent, viennent se joindre au témoignage de ces misérables.
—Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit Salvador.
Le juge prit dans la liasse de papiers une lettre qu'il remit à Salvador, qui pâlit en la reconnaissant.
Cette lettre était celle qu'il avait écrite à Lucie en lui renvoyant le carnet qu'elle avait perdu chez la mère Sans-Refus.
—Madame de Pourrières a été interrogée, dit le juge, et malgré le désir bien naturel qu'elle avait de ne pas vous compromettre, elle a été forcée de faire connaître à la justice les événements qui ont précédé votre mariage avec elle; c'est dans la maison de la Sans-Refus où elle se trouvait par suite d'un événement dont elle nous a rapporté tous les détails, qu'elle vous rencontra pour la première fois; nous direz-vous, comme à cette malheureuse femme, que vous n'étiez allé dans cette maison que pour étudier les mœurs excentriques de la capitale?
—Monsieur, répondit Salvador, l'interrogatoire que vous me faites subir dure depuis déjà fort longtemps; je suis et vous-même vous devez être très-fatigué; l'état de faiblesse dans lequel je me trouve par suite de mes blessures, me force de vous prier de remettre la suite de cet interrogatoire à demain ou au jour qui vous paraîtra le plus convenable.
Le juge ne crut pas devoir refuser Salvador qui, en effet, paraissait très-fatigué; il donna, en conséquence, aux gendarmes qui l'avaient amené, l'ordre de le reconduire en prison, après l'avoir averti de se tenir prêt pour le surlendemain, et lui avoir dit que son premier interrogatoire roulerait sur ce triple assassinat qu'on l'accusait d'avoir commis de complicité avec le vicomte de Lussan et le Provençal sur la personne des nommés Délicat, Desbraises, dit Coco, et Rolet, dit le mauvais gueux.
—Je suis beaucoup plus malade que je ne le croyais, se dit Salvador lorsqu'il se trouva seul dans la cellule qu'il occupait à la Conciergerie, et il se jeta sur son lit où il demeura assez longtemps la tête cachée entre ses mains; en effet, il n'avait encore subi qu'une seule épreuve, et il ne pouvait se dissimuler que la justice tenait entre ses mains le fil qui devait la conduire à la découverte de tous les crimes qu'il avait commis: il était déjà à peu près prouvé qu'il était l'auteur de l'assassinat dont Roman avait été la victime, et sa présence chez la mère Sans-Refus qu'il ne pouvait songer à nier plus longtemps et qu'il ne pourrait expliquer, devait permettre d'ajouter une foi entière aux déclarations des bandits qui prétendaient qu'il avait coopéré aux méfaits dont ils s'étaient rendus coupables.
—Ma tête vacille sur mes épaules, continua-t-il lorsqu'il se releva, tombera-t-elle? Ma foi, je n'en sais rien; il s'agit, quant à présent, de la défendre avec adresse et courage. Ce n'est que lorsque je serai dans la fatale charrette qu'il me sera permis de me désoler.
Salvador en était là de son monologue, lorsque le gardien, qui lui apportait habituellement la maigre pitance allouée par la munificence administrative à chaque prisonnier, entra dans sa cellule.
—Je suis si content du résultat de mon premier interrogatoire, lui dit-il, que je veux le célébrer par une petite fête; ayez donc la bonté de m'apporter quelques mets délicats, une bouteille de bon vin et du café, si cela est possible; vous demanderez de l'argent au greffe.
Le gardien, auquel la bonne mine et le costume élégant que Salvador conservait dans sa prison en imposaient, se hâta d'exécuter l'ordre qu'il venait de recevoir; Salvador, charmé de varier un peu l'uniformité de son ordinaire, mangea avec appétit une aile de chapon et quelques côtelettes à la Soubise; il but une bouteille de vieux mâcon et une demi-tasse d'excellent café, et la nuit étant venue, il se coucha et dormit paisiblement jusqu'au lendemain matin.
Le surlendemain, il fut de nouveau conduit dans le cabinet du juge d'instruction; le grand Louis et Charles la belle Cravate étaient déjà dans le cabinet du magistrat instructeur.
—Vos relations avec les individus qui fréquentaient la maison de la nommée Marie-Madeleine-Colette Comtois, dite Sans-Refus, dit le juge après la lecture de la formule d'ouverture du procès-verbal d'interrogatoire, sont maintenant un fait établi; non-seulement par le témoignage de madame de Pourrières, auquel nous accordons la plus grande confiance, mais encore par des preuves écrites que vous ne pouvez révoquer en doute, puisque c'est de vous qu'elles émanent.
Salvador fit une réponse affirmative dont le juge fit prendre note.
—Ainsi, vous convenez que, plusieurs fois, vous vous êtes rendu déguisé dans cette maison, et que vous avez pris part aux vols nombreux commis par ces hommes.
—Distinguons, monsieur. Je conviens, en effet, que je suis allé plusieurs fois déguisé dans la maison de la Sans-Refus, mais je nie positivement avoir jamais pris part aux méfaits dont sont accusés ces individus; des motifs que je ne puis, quant à présent, faire connaître à la justice, mais qui n'ont rien que d'honorables, exigeaient impérieusement ma présence dans cette maison; mais, je le répète, je n'ai pris part à aucun vol, je n'ai commis aucune mauvaise action, et je ne crains pas de le dire, il sera impossible de prouver le contraire de ce que j'avance.
—On aura, pour la déclaration que vous venez de faire, tels égards que de droit. Je dois cependant vous faire observer, que pour qu'il fût permis d'y ajouter foi, il faudrait que vous vous déterminassiez à faire connaître les motifs qui, à ce que vous prétendez, exigeaient votre présence dans la maison de la Sans-Refus.
—Ce que vous me demandez est impossible.
Le juge, après cet incident, interrogea Salvador sur les faits qui avaient précédé, accompagné et suivi la mort de Délicat, de Coco Desbraises et de Rolet le mauvais gueux; nos lecteurs se rappellent que les cadavres de ces trois misérables, après avoir été défigurés par le grand Louis, qui exerçait la profession de boucher avant d'avoir adopté celle de voleur, avaient été mis dans des futailles vides, lesquelles avaient été jetées dans la Seine; ils n'ont pas oublié non plus que Coco-Desbraises et Délicat, n'ayant rien trouvé à voler dans le pavillon de Choisy-le-Roi, où ils s'étaient introduits, ce dernier, malgré les représentations de son camarade qui lui faisait observer que ces objets pourraient les faire connaître, voulut absolument s'emparer d'une redingote et d'un pantalon oubliés dans une remise; ces vêtements appartenaient à un domestique de Salvador qui, lorsqu'il ne les retrouva plus à la place où il se rappelait les avoir laissés, alla faire au maire de Choisy-le-Roi la déclaration du vol commis à son préjudice; ce vol était d'une importance trop minime pour que l'on s'occupât d'en rechercher les auteurs; on se borna donc à prendre note de la déclaration.
Quelque temps après, les tonneaux qui contenaient les trois cadavres furent retirés de l'eau; la vue de ces cadavres couverts de nombreuses blessures et horriblement mutilés, excita une horreur générale, et la police fit tout ce qu'elle put d'abord pour savoir quelles étaient les victimes et ensuite pour découvrir les assassins.
Les vêtements des victimes furent examinés avec le plus grand soin; il fut reconnu que ceux dont étaient couverts deux des cadavres étaient de ces objets de confection qui se vendent chez tous les fripiers et qui ont le même cachet, de sorte qu'il est à peu près impossible de deviner le lieu d'où ils sortent; on remarqua seulement le pantalon et la redingote que portaient le troisième; ces vêtements encore en assez bon état, étaient assez bien faits; et les boutons du pantalon portaient l'adresse du tailleur qui l'avait fourni; on fit venir cet homme, auquel on présenta ce vêtement qu'il reconnut de suite, et il indiqua la personne à laquelle il l'avait vendu; cette personne était le domestique de Salvador, qui avait, peu de temps auparavant, fait à la mairie de Choisy-le-Roi la déclaration du vol commis à son préjudice; comme la redingote et le pantalon étaient beaucoup trop grands pour Délicat, il était probable qu'ils ne les avait pas achetés; de là à conclure que l'homme dont on venait de trouver le cadavre était l'auteur du vol commis à Choisy-le-Roi, il n'y avait pas loin: c'est ce que l'on fit. Cette affaire, à part cette découverte qui n'apprenait rien de ce qu'il eût été nécessaire de savoir, resta pour la police une énigme dont les révélations du grand Louis et de Charles la belle Cravate lui donnèrent plus tard le mot.
—Ce que je viens de vous apprendre, dit le juge à Salvador après lui avoir fait connaître les faits que nous venons de rapporter, explique l'intérêt que vous aviez à vous défaire de ces trois hommes; vous ne pouviez laisser vivre des individus qui avaient découvert quelle était la position que vous occupiez dans le monde, qui voulaient vous mettre à contribution, et qui, s'il faut en croire les déclarations des révélateurs, manifestaient hautement l'intention de vous faire connaître à la justice si vous refusiez de satisfaire à leurs exigences.
Salvador, aux interpellations si précises du juge, ne pouvait opposer que des dénégations qui, il ne le sentait que trop bien, ne pouvaient pas détruire des présomptions aussi fortes que celles qui s'élevaient contre lui; il était effrayé de la multitude de circonstances imprévues dont la Providence paraissait n'avoir permis la réunion que pour le perdre.
—Vous avez déclaré dans votre précédent interrogatoire, continua le juge, après avoir accordé à Salvador, qui les avait demandés, quelques instants pour se remettre, que vous connaissiez très-particulièrement la marquise de Roselly, vous avez même ajouté que tout Paris savait que vous étiez lié avec cette dame.
—Où veut-il en venir? se dit Salvador; est-ce que par hasard Silvia, négligeant l'avis que je lui ai fait remettre, se serait laissé arrêter, et, s'il en est ainsi, est-elle assez niaise pour s'être déterminée à faire des révélations; ou bien est-ce le vicomte de Lussan?... allons donc! ni Silvia ni de Lussan ne sont capables de cela.
—Répondez à la question que je viens de vous adresser, dit le juge; connaissez-vous la marquise de Roselly?
—Oui, monsieur.
—A quelle époque et en quel lieu avez-vous fait la connaissance de cette dame?
—Je connais depuis plus de trois ans madame la marquise de Roselly; c'est à Lyon que je la vis pour la première fois.
—Très-bien; madame de Roselly, lorsqu'elle était première chanteuse au grand théâtre de Marseille, recevait très-souvent chez elle un usurier juif nommé Josué?
—Je l'ignore.
—C'est possible; mais vous connaissiez ce juif?
—En effet; je me trouvai, peu de temps après ma sortie de la maison paternelle, mis en rapport avec le juif Josué de Marseille; cet homme me prêta, en diverses fois, des sommes qui formèrent avec les intérêts un total très-considérable; lorsque je rentrai en France, après la mort de mon père, je le payai et tout fut dit; ce ne fut même pas moi qui réglai et soldai mes comptes avec le juif Josué, je chargeai de ce soin mon intendant.
—M. Lebrun?
—Lui-même, et je dois ajouter que je fus très-satisfait de la manière dont il s'acquitta de cette mission. Puisque mes papiers ont été saisis, vous devez avoir entre les mains les quittances de Josué?
—Les voici; avez-vous vu le juif Josué depuis votre retour en France?
—Vous ne l'avez jamais rencontré chez la marquise de Roselly?
—Jamais.
—Saviez-vous, avant que je ne vous l'apprisse, que cette dame recevait souvent Josué chez elle?
—Je l'ignorais.
—Vous en êtes bien sûr.
—Très-sûr, en vérité.
—Vous êtes cependant accusé d'avoir, de complicité avec la nommée Catherine Fontaine, dite Silvia, veuve du marquis de Roselly, ex-première chanteuse au grand théâtre de Marseille, commis un assassinat suivi de vol sur la personne du nommé Josué; qu'avez-vous à répondre?
Les premières questions avaient préparé Salvador à l'accusation que l'on venait de formuler contre lui, il put donc répondre, avec assez de tranquillité, au juge qui répétait sa dernière question:
—Qu'avez-vous à répondre?
—Que je ne suis pas plus coupable de ce crime que de tout ceux dont on m'accuse.
Nous devons à nos lecteurs le récit des faits qui mirent la justice sur les traces des assassins du malheureux Josué. Pour qu'ils les comprennent facilement, il est nécessaire que nous leur rappelions les principales circonstances qui accompagnèrent la perpétration de ce crime, qu'ils n'ont peut-être pas présentes à la mémoire.
Lorsque Josué, sorti à moitié ivre de chez Silvia, qui l'avait fait souper avec elle, eut dépassé de quelques mètres le pont de la Concorde, Roman s'élança sur lui et lui jeta autour du cou, pour l'étrangler, un foulard roulé en corde. Salvador, pendant ce temps, arrachait le scapulaire suspendu au cou de la victime, qui contenait les billets de banque dont ils voulaient s'emparer. La victime morte et dépouillée, ils jetèrent son cadavre dans la Seine, puis il firent à la hâte un paquet des blouses, des larges pantalons de toile qu'ils portaient par-dessus leurs vêtements, et le jetèrent de même à la rivière, après avoir pris le soin d'y introduire quelques pierres, afin de le faire aller au fond; mais leur précipitation avait été telle, que le paquet se défit avant d'avoir touché l'eau, et que les effets qu'il contenait suivirent le cours du fleuve. Une des blouses, celle que portait Salvador, s'arrêta en même temps que le cadavre du malheureux Josué, contre un des îlots du Roi, et le hasard voulut qu'elle s'entortillât tellement après le cadavre, que les mariniers qui le relevèrent crurent qu'elle avait appartenu à la victime. Les questions adressées à Salvador feront connaître à nos lecteurs les faits qui devaient résulter de cet événement en apparence insignifiant.
—La mort du juif Josué, dit le juge, après avoir patiemment écouté les protestations d'innocence de Salvador, fut d'abord attribuée à un suicide; mais l'examen de son cadavre fit découvrir autour de son cou des marques évidentes de strangulation. On dut alors faire des recherches pour découvrir les assassins: ces recherches ne produisirent rien; le cadavre fut rendu à la famille, qui le fit inhumer, et la justice des hommes, impuissante pour le moment, dut remettre à celle de Dieu le soin de l'éclairer: elle ne lui fit pas défaut.
—Je vous avoue, monsieur, que je suis curieux de savoir quels sont les moyens employés par la justice de Dieu pour me faire paraître coupable d'un crime que je n'ai pas commis?
—Vous allez les connaître.
Le juge fit un signe à son greffier, qui dit quelques mots à voix basse au garçon de bureau, qui apporta au bout de quelques instants un porte manteau dans le cabinet.
—Vous connaissez ce porte manteau? dit le juge.
—Sans doute, c'est le mien, répondit Salvador.
—Tout ce qu'il renferme vous appartient?
—Voyons, se dit Salvador, qu'ai-je mis dans ce porte manteau? puis-je sans inconvénient reconnaître tout ce qu'il renferme?
Le garçon de bureau avait étalé sur une table tout les objets que renfermait le porte manteau, des habits, du linge, un nécessaire de toilette.
—Je puis sans crainte reconnaître tout cela, se dit-il encore.
Et comme le juge répétait la question qu'il venait de lui adresser, il répondit:
—Oui, monsieur, je reconnais ces objets; je pourrais, si vous l'exigez, en prouver la légitime possession.
—Même celle de ces mouchoirs?
Le juge montrait à Salvador plusieurs mouchoirs de toile blanche de fabrique anglaise, marqués des lettres A. P., surmontés d'une couronne de marquis, portant chacun un numéro, et entourés de petits filets rouges et bleus.
—Cela ne me sera pas plus difficile que pour le reste, répondit en riant Salvador. Je les ai achetés chez Chapron, à la Sublime Porte, peu de temps après mon premier séjour à Pourrières; mais je ne pense pas que l'on m'accuse de les avoir volés: cela serait vraiment trop comique.
—Combien en avez-vous acheté?
—Douze.
—Il en manque deux.
—En voici un.
Salvador tira machinalement son mouchoir de sa poche; le garçon de bureau le prit et le remit au juge.
—Il manque encore le numéro 7: dit celui-ci, qu'en avez-vous fait?
—Et le sais-je? s'écria Salvador, impatienté de ne pas pouvoir, malgré tous les efforts de son imagination, deviner le but que voulait atteindre le magistrat instructeur; je l'ai perdu probablement.
—En quel lieu? Répondez à cette question; elle est peut-être beaucoup plus importante que vous ne le pensez.
—Je ne le puis, monsieur. S'il manque un de ces mouchoirs, c'est que je l'ai perdu ou qu'on me l'a volé: je ne puis vous en dire plus.
Le juge tira d'un des tiroirs de son bureau un mouchoir absolument semblable aux autres, mais souillé de boue.
—Voilà, je crois, dit-il, celui qui manque à votre collection: vous le voyez, la marque est la même, et il porte le numéro 7; eh bien! savez-vous où il a été trouvé? dans la poche de côté de la blouse entortillée après le cadavre du malheureux Josué, ce qui permet de croire que cette blouse appartenait à son assassin.
—Eh! bon Dieu! monsieur, cela prouve tout au plus que celui qui a trouvé ou qui m'a volé ce mouchoir, est peut-être l'auteur du crime dont on m'accuse aujourd'hui; et si l'on n'a point d'autres preuves contre moi...
—Malheureusement pour vous il en existe d'autres. Les journaux ont rendu compte de votre arrestation, et ont fait connaître, à leurs lecteurs les divers crimes dont vous étiez accusé: un de ces journaux est allé trouver à Metz, où elle s'est retirée, la sœur du juif Josué, au moment même où elle cherchait un renseignement sur un livre qui servait à son frère, pour prendre note des courses qu'il avait à faire; et sur ce livre, qu'elle nous a envoyé après l'avoir fait légaliser par les autorités de la ville qu'elle habite, on lit cette mention: «13 mai chez madame de Roselly, où je dois rencontrer le marquis de Pourrières, et porter avec moi les deux cent mille francs que je dois lui prêter.» Et c'est le 14 mai que l'on a retrouvé dans la Seine le cadavre du juif. Depuis que l'on a ce registre, on a fait des recherches: on a retrouvé deux des anciens domestiques de la marquise de Roselly; et il résulte de leurs déclarations que, le 13 mai, le juif Josué s'est en effet rendu chez cette dame, qu'il y a soupé, et qu'il n'en est sorti qu'à onze heures et demie du soir. C'est donc en sortant de chez elle qu'il a été assassiné? qu'avez-vous à répondre?
—Il est possible, monsieur, que le malheureux Josué ait été assassiné en sortant de chez la marquise de Roselly, si en effet il se rendait chez cette dame, qui demeurait à l'époque à laquelle se rapporte ce malheur, dans un des quartiers les plus déserts de la capitale; mais accuser d'un aussi horrible crime cette femme, dont tout le monde vante la douceur et l'amabilité, m'accuser d'être son complice, et étayer une semblable accusation seulement sur des présomptions, c'est, permettez-moi de le dire, bâtir sur le sable un bien vaste édifice.
—Vous pouvez ne pas accorder aux présomptions qui se réunissent contre vous une grande valeur; quoi qu'il en soit, vous aurez à rendre compte de l'emploi de votre temps, pendant la nuit du 13 au 14 mai.
Le juge donna l'ordre aux gendarmes de reconduire Salvador en prison. Dans un des couloirs souterrains, qui du palais de justice conduisent à la Conciergerie. Salvador et ses compagnons furent rencontrés par le chef de la police, qui accompagnait un prisonnier que deux gendarmes conduisaient devant un juge d'instruction.
Le chef de la police, doué à ce qu'il paraît d'un excellent coup d'œil, reconnut de suite Salvador. Nos lecteurs se rappellent que lors de la disparition de Silvia, qui venait d'être enlevée par Beppo, il avait rendu une visite à ce fonctionnaire.
—Eh bien! monsieur le marquis de Pourrières, dit le chef de la police à Salvador; vous le voyez, nous avons découvert les assassins du juif Josué; mais je dois le dire, je ne me doutais pas, lorsque vous êtes venu à mon bureau, que j'avais devant moi un de ceux que je faisais chercher si inutilement.
—Alexis de Pourrières accusé d'un assassinat, s'écria le prisonnier qu'accompagnait le chef de la police; allons donc, ce n'est pas possible.
Cette exclamation donna l'éveil au chef de la police, qui ordonna aux gendarmes de laisser le prisonnier s'approcher de Salvador.
—C'est si possible, que cela est, dit le chef de la police au prisonnier. Présentez vos hommages à M. le marquis de Pourrières, puisque vous le connaissez.
Le prisonnier s'approcha de Salvador, qu'il regarda attentivement.
—Je ne me trompe pas, s'écria-t-il; c'est Aymard, c'est le Vicomte de Létang, c'est Salvador.
—Bravo! Ronquetti, s'écria le chef de la police transporté de joie; bravo! digne duc de Modène; vous venez de faire une découverte dont il vous sera tenu compte en bon lieu. Puis il continua son chemin, suivi du prisonnier.
Salvador rentra accablé dans sa cellule.
La rencontre qu'il venait de faire devait singulièrement abréger la tâche de ceux qui tenaient à prouver qu'il n'était pas le marquis Alexis de Pourrières. Comme il avait été prévenu que l'on avait l'intention de lui contester cette qualité, il avait réservé toutes les ressources de son imagination pour le moment du combat; et comme il était parfaitement instruit de toutes les particularités de la vie de celui dont il avait pris le nom après lui avoir arraché la vie, comme à toutes les questions qui lui seraient adressées, il pouvait opposer cette réponse: mais qui suis-je donc si je ne suis pas le marquis de Pourrières? Comme il imitait à s'y méprendre l'écriture d'Alexis, il ne désespérait pas de sortir victorieux de la lutte qui s'engagerait à ce sujet; mais la rencontre de Ronquetti, disposé ainsi qu'il venait d'en donner la preuve à faire des révélations, de Ronquetti qui avait particulièrement connu Alexis de Pourrières, dont il avait été pendant longtemps le compagnon, qui connaissait Silvia, qui avait connu Roman, était un de ces événements imprévus auxquels on ne sait rien opposer, et qui, semblables à des coups de foudre, renversent l'édifice le plus solidement établi.