—C'est parce que j'ai l'intention de vous faire jouer ce soir un rôle important, dans une comédie nouvelle, que je vous permets de vous faire aussi beau que vous le serez, lorsque vous aurez endossé ces habits, dit-il à son complice.

—Je devine quel est votre projet, vous voulez reprendre en gros à Coralie ce que vous lui avez donné en détail.

—Vous l'avez dit.

—Ça se trouve bien, j'ai justement pris l'empreinte de la serrure, dit Vernier, et il montra aux deux amis une carte sur laquelle l'entrée de la serrure de Coralie était parfaitement imprimée[886].

—C'est très-bien vu, mais de quelle manière nous y prendrons-nous pour réussir.

—Laisse-moi faire, tout ira bien, et ce soir, je vous en réponds, nous aurons de l'or, beaucoup d'or, et notre ami Vernier qui nous donnera un coup de main en aura une bonne part.

—Sont-ils adroits ces rupins! s'écria Vernier les bas bleus, qui croyait déjà tenir les pièces d'or dont le vicomte de Lussan promettait une si ample moisson.

Ce dernier s'était placé devant la table et dessinait avec beaucoup de soin le fac-simile d'une clé.

—Vous êtes, dit-il à Salvador, expert en l'art du serrurier, pouvez-vous faire une clé absolument semblable à celle dont voici le portrait, je me suis déjà assuré qu'il y avait ici tout ce qu'il fallait pour cela.

—Parfaitement, répondit Salvador.

—En ce cas à l'œuvre, je vous expliquerai mon plan pendant que vous travaillerez.

Salvador, doué d'une dextérité sans égale n'eut besoin que de quelques heures de travail pour fabriquer une clé, dont le vicomte de Lussan se montra très-satisfait.

Les trois bandits passèrent à deviser joyeusement, à boire et à manger (Vernier les bas bleus avait un compte ouvert chez le marchand de vin et le charcutier), le reste de la journée.

Lorsque le soir fut venu, ils s'armèrent chacun d'un couteau-poignard (ils étaient tous les trois bien déterminés à ne point, en cas de malheur, se laisser prendre vivants), et se mirent en route pour la rue Tronchet.

Salvador et Vernier les bas bleus entrèrent chez un marchand de vin, de Lussan alla se mettre en observation vis-à-vis la porte cochère de la maison habitée par Coralie.

Il était à son poste depuis environ une demi-heure, lorsqu'il vit sortir la danseuse, il la suivit de loin et la vit entrer à l'Opéra. Bien certain alors qu'elle ne rentrerait pas chez elle de la soirée, il revint trouver ses camarades.

—Elle est sortie, leur dit-il; il ne s'agit plus maintenant que d'éloigner la servante. A vous, Vernier, songez que si vous ne réussissez pas, nous serons forcés d'employer les grands moyens, et j'en serais vraiment fâché, cette servante est une fort bonne et fort jolie fille.

Vernier, suivant les instructions qu'il avait préalablement reçues, prit sa course, et donna l'ordre à un cocher de fiacre qu'il prit sur la place la plus voisine de l'Opéra, de se rendre au domicile de Coralie, et de remettre au concierge de la maison un billet que celui-ci ferait tenir à la personne à laquelle il était destiné.

Il n'était pas à craindre que la femme de chambre s'aperçût que le billet n'avait pas été écrit par sa maîtresse. Coralie dont l'éducation avait été quelque peu négligée, se servait habituellement de secrétaires.

Le cocher, généreusement payé d'avance, s'acquitta de la mission qui venait de lui être confiée; il remit le billet au concierge et attendit.

Le concierge, suivant la louable habitude de ses confrères, n'avait pas manqué de lire le billet, qui, du reste n'était pas cacheté.

—Vite, vite, mademoiselle Hélène, dit-il à la femme de chambre de Coralie, mademoiselle Desrivières vient de se fouler le pied en entrant en scène, elle vous demande avec son châle orange; il y a en bas un fiacre pour vous emmener et v'là un billet qu'elle a donné au cocher pour vous le remettre.

—Je vous remercie bien, M. Fouché, répondit la femme de chambre après avoir lu le billet, qui ne renfermait autre chose que ce que le portier venait de lui apprendre; je vais de suite aller trouver ma maîtresse. Et comme le concierge était monté par l'escalier de service, elle descendit un étage afin de l'éclairer.

Quelques minutes après, la servante portant sous son bras le châle orange de sa maîtresse, montait dans le fiacre qui l'attendait à la porte.

—Aller d'ici à l'Opéra, expliquer sa venue à sa maîtresse, puis revenir, dit de Lussan, nous avons au moins trois quarts d'heure devant nous; c'est plus qu'il ne faut. A vous, marquis. Il y a de la lumière chez le docteur Delamarre, qui demeure au-dessous de Coralie, dites au concierge que vous allez chez lui? N'oubliez pas de jeter un coup d'œil sur les deux coupes d'agate placées sur la cheminée de la chambre à coucher. Coralie y laisse souvent des bijoux précieux. L'argent est dans une armoire à glace placée dans la chambre à coucher, qu'il vous sera facile d'ouvrir: vous avez ce qu'il faut pour cela?

—J'ai remis mes halènes[887] à Rupin, dit Vernier les bas bleus.

Salvador entra dans la maison; il y resta plus longtemps que ses complices ne s'y attendaient.

—Il lui est peut-être arrivé quelque chose, disait Vernier les bas bleus à de Lussan.

—Cela n'est pas probable, répondit celui-ci, s'il en était ainsi, nous aurions entendu du bruit.

L'arrivée de Salvador vint à point pour mettre fin à l'anxiété de ses complices.

—Eh bien! lui dit de Lussan.

—L'affaire n'est pas mauvaise, répondit-il, mais hâtons-nous de fuir. Je crois que j'ai été remarqué par le concierge.

Les trois complices franchirent rapidement l'espace qui sépare la rue Tronchet de celle du Four-Saint-Hilaire. Lorsqu'ils furent arrivés dans le galetas de Vernier les bas bleus, Salvador déposa sur la table tout ce qu'il avait volé chez Coralie.

—Quatre mille balles[888] en or, trois mille balles de bijoux à vendre au fourgat[889], s'écria Vernier les bas bleus, nous allons joliment faire pallas[890].

—As-tu un recéleur à ta disposition? lui demanda de Lussan.

—Je crois bien, Louis l'Aventurier, qui demeure à la Sorbonne; il m'achètera tout ce que je voudrai.

—Garde alors les bijoux pour ta part, et laisse-nous l'argent, cela te va-t-il?

—Très-bien! Vous êtes plus généreux que je ne le pensais.

—Soupons alors et couchons-nous; nous nous séparerons demain matin.

Les trois bandits firent honneur à un excellent poulet et à quelques autres comestibles qu'ils avaient achetés rue Dauphine, puis après ils s'endormirent.

Le lendemain matin, ainsi que cela avait été convenu la veille, ils se séparèrent.

III.—La dame au voile vert.

Le récit des faits qui précèdent a appris à nos lecteurs que c'était principalement parmi ses connaissances que le vicomte de Lussan, auquel un nom recommandable faisait ouvrir les portes des salons de la meilleure compagnie, choisissait ses victimes. On a vu que d'abord il se borna à donner à Salvador et à Roman des instructions de nature à faciliter l'exécution des vols que ceux-ci se chargeaient d'exécuter ou de faire exécuter, et que ce n'est que plus tard, peu de temps après la mort du dernier, et lorsque Salvador eut pris la résolution de ne plus retourner chez la Sans-Refus, qu'il se détermina à payer de sa personne.

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, nous devons prier nos lecteurs de faire avec nous quelques pas en arrière.

Nous disions tout à l'heure que le vicomte de Lussan s'était fait inscrire au rang des nouveaux catholiques les plus prononcés, ce n'était pas seulement parce que la dévotion trouve pour faire de mauvaises actions des raisons qu'un simple honnête homme ne saurait trouver, qu'il avait pris ce parti; il savait que l'on est généralement disposé à accorder une grande confiance à ceux qui, tout en vivant dans le monde, s'acquittent avec exactitude de leurs devoirs religieux, et la dévotion était un masque dont il savait à propos se servir, et qui lui avait facilité l'accès des salons de plusieurs nobles douairières qui ne surent que lorsqu'un jugement solennel eut appris à tout le monde que le vicomte de Lussan, malgré l'ancienneté de son blason, n'était rien autre chose qu'un insigne bandit, qu'il ne faut pas toujours se fier aux apparence.

Quoi qu'il en soit, le vicomte avait pour confesseur un vénérable prêtre, attaché à l'église de Saint-Roch, et il avait tellement eu l'art de s'insinuer dans sa confiance, que très-souvent ce digne ecclésiastique l'invitait à dîner.

Lorsqu'il fut arrêté, rue de Varennes, à quelques pas de son domicile, le vicomte était sorti de chez lui pour se rendre chez ce prêtre que, depuis quelque temps, il visitait très-souvent.

Le récit des faits qui suivent apprendra à nos lecteurs quel était le but de ces visites.

Un jour, tandis que le vicomte et le bon prêtre étaient à table, tête à tête, on annonça à M. l'abbé la visite d'une vieille femme presque aveugle, dont la figure était cachée par un ample voile vert. Elle venait remettre, à ce dernier, une petite somme d'argent pour faire dire des messes et un anniversaire pour les trépassés. L'abbé voulait se lever pour aller recevoir la pieuse bonne femme dans une autre pièce; mais Lussan lui dit de ne pas se gêner pour lui et, même, le pria de la faire entrer. Le domestique l'ayant introduite, elle remit au vicaire une somme de quatre-vingts francs. Lussan, en observateur curieux et avide de tirer parti de tout, remarqua que cette femme était fort âgée, couverte de vêtements sordides et dégoûtants; elle portait un de ces chapeaux ballons d'une forme tout à fait mirobolante, de couleur jadis noire, mais aujourd'hui fauve et rougeâtre, qui, accompagné d'un immense garde-vue en taffetas vert, produisait cet ensemble drôlatique qui caractérise les tireuses de cartes de bas étage. Enfin, toute la mise de la vieille dévote annonçait la plus grande misère; et, pour comble, elle avait bien de la peine à se conduire, tant sa vue paraissait faible et obtuse.

Lorsqu'elle fut sortie, le vicomte fit part au bon vicaire de toutes ses remarques, et lui témoigna l'étonnement où il était de voir donner quatre-vingts francs par une femme dont le costume accusait un si complet dénûment. Celui-ci lui répondit qu'il ne fallait pas toujours s'en rapporter aux apparences, et que loin que cette bonne femme fût dans la misère, elle était au contraire riche et même fort riche; qu'elle faisait beaucoup de bien aux pauvres de la paroisse; en un mot, qu'il était à regretter que les gens de sa sorte fussent en aussi petit nombre.

—S'il en est ainsi, dit de Lussan, vous conviendrez, mon cher abbé, que c'est bien le cas de dire où la fortune va-t-elle se nicher! car la bonne femme est d'un aspect bien dégoûtant. Pour moi, il me semble que l'amour de Dieu et du prochain, la dévotion, la charité même, n'excluent pas la propreté; et, je vous l'avoue franchement, j'ai peine à croire à la fortune de cette femme, cela me paraît inconciliable avec l'état de délabrement où elle est. Je crois plutôt qu'elle n'est que l'instrument de personnes pieuses qui veulent rester inconnues, et qui, en récompense des petits services qu'elle leur rend, lui procurent des moyens d'existence.

—Vous êtes dans l'erreur M. le vicomte, répondit le vicaire; elle est riche, et quand je parle ainsi, c'est que je le sais. Je puis même d'autant mieux vous l'assurer que j'ai vu, ce qui s'appelle de mes propres yeux, vu, tout ce qui compose sa fortune, dans les circonstances que je vais vous citer:

Il n'y a pas plus de deux mois que cette femme vint pour la première fois me charger de dire quelques messes pour le repos de l'âme de ses père et mère, décédés il y a longtemps; elle me remit, en outre, quarante francs pour les indigents et autant pour l'église. Ses visites se renouvelèrent plusieurs fois et toujours elle se montrait aussi généreuse. Je ne pouvais comprendre d'où, ni comment, lui venaient les sommes dont elle disposait, tant sa misère apparente faisait contraste avec ses œuvres de charité; mais je ne tardai pas à être au fait de cette espèce de mystère.

Il y a de cela quinze jours au plus, elle vint me prier de vouloir bien passer chez elle pour me faire une confidence importante, confidence que, disait-elle, elle ne pouvait me faire ailleurs que dans son appartement. Je vous avoue que cette invitation me parut si extraordinaire de sa part, que pendant trois ou quatre jours j'hésitai à m'y rendre; mais enfin, après y avoir bien réfléchi, je crus devoir lui donner cette satisfaction.

Arrivé à sa demeure, l'aspect ridicule du concierge, ses questions insolites, et ensuite celles non moins extraordinaires de son épouse, firent naître en moi de singulières idées. Quoi qu'il en soit, après avoir subi un interrogatoire en règle, je fus conduit par le cerbère femelle, chez la dame au voile vert. Après avoir frappé d'une certaine manière, un guichet s'ouvrit, je déclinai mon nom:

—Ah! c'est vous, M. le vicaire, me dit la vieille, entrez, je vous prie.

Alors elle ouvrit deux serrures fermées à plusieurs tours; puis, lorsque je fus entré, elle les refermera avec un soin et une précaution qui piquèrent vivement ma curiosité, sans toutefois que j'en éprouvasse la moindre crainte. Je fus alors introduit dans un rez-de-chaussée, composé de plusieurs pièces en désordre, et aussi malpropres que la maîtresse de la maison. La dame, après s'être excusée sur son grand âge et ses infirmités, de me recevoir si peu convenablement, prit la parole en ces termes:

—M. le vicaire, vous êtes un homme en qui j'ai la plus grande confiance, et je vais immédiatement vous en donner la preuve: Je suis vieille et assez riche; je possède en or, argent, billets de banque et bijoux, environ deux cent mille francs; j'ai, en outre, une rente de cinq mille francs au porteur, inscrite sur le grand livre. Je n'ai sur la terre qu'une seule personne qui me touche par les liens du sang, c'est ma fille; mais depuis longtemps je n'ai entendu parler d'elle, j'ignore absolument sa destinée. Elle exceptée, je n'ai ni parents, et il faut bien le dire, ni amis. Dieu peut d'un instant à l'autre me rappeler à lui, et toutes mes richesses seraient à peu près perdues si je venais à mourir sans indiquer l'endroit où elles sont renfermées. Je ne puis mieux m'adresser qu'à vous, M. le vicaire, pour révéler un secret de cette nature. Je vais donc indiquer où tous ces objets sont cachés, et je vous autorise, après ma mort, à en disposer du mieux que vous l'entendrez, sauf la réserve que je vous ferai connaître tout à l'heure. Voici un écrit cacheté qui renferme à cet égard mes volontés formelles; veuillez vous en constituer le dépositaire pour ne l'ouvrir qu'après ma mort.

Surpris de ce langage, et n'ayant jamais voulu m'immiscer dans les affaires mondaines, que je connais fort peu, je voulus en décliner un si rare témoignage de confiance; la vieille dame ne voulut accepter aucune excuse; elle pria, pressa avec tant d'instances, qu'enfin j'acceptai. Alors elle m'engagea à passer dans sa chambre à coucher, et, après avoir tiré son lit hors de l'alcôve, elle leva une tapisserie et me fit voir une petite porte artistement pratiquée dans le mur. Elle l'ouvrit, et retira de cette cachette une jolie boîte en ébène, garnie en argent ciselé, portant des armoiries et une couronne ducale. Cette boîte contenait de l'or en grande quantité, des billets de banque, des diamants, et des inscriptions de rentes au porteur. Bref, je pus me convaincre qu'elle renfermait au moins trois cents mille francs en valeurs réelles.

—Voilà tout ce que je possède, dit la vieille. Si la personne nommée dans mon testament existe encore, poursuivit-elle, et que par sa conduite elle soit digne de mes bienfaits, vous partagerez ma succession avec elle. Dans le cas contraire, tout est à vous pour en faire de bonnes œuvres. Telle est, ô digne et respectable ministre du Seigneur, ma dernière volonté; que celle de Dieu soit faite en toutes choses!

Quelques observations que je fisse de nouveau pour la détourner du dessein où elle était à mon égard, elle ne voulut rien entendre, et, après avoir replacé la cassette dans l'armoire pratiquée dans le mur, elle en referma la porte, et exigea encore une fois que je lui promisse d'exécuter ponctuellement ses intentions. En considération du bien qui pouvait en résulter pour les pauvres, je crus devoir m'y engager non-seulement sans restriction, mais encore de manière à mériter l'approbation du monde et de mes supérieurs. Du reste, vous me connaissez assez, M. le vicomte, pour être convaincu que je m'acquitterai avec zèle et exactitude de ce mandat important.

Maintenant, s'il m'est permis de vous dire mon opinion sur cette femme, je pense que son intention est de réparer après sa mort les torts d'une vie passée dans le désordre et peut-être même dans le crime. Ce qui me le fait croire, c'est que son langage, qui n'est pas très-pur, est celui d'une femme du peuple, que le manque d'éducation n'a pas dû rendre difficile sur les moyens de faire fortune.

Il est encore une autre raison qui donne à l'opinion que je viens d'exprimer une certaine force, et cette raison la voici:

Je dois croire sincère la dévotion de cette femme, ses bonnes œuvres en sont un témoignage suffisant; eh bien! quoiqu'elle écoute avec beaucoup de recueillement les exhortations religieuses que j'ai cru devoir lui adresser, bien qu'elle assiste à tous les offices, elle n'a pas encore voulu se confesser.

—Je ne suis pas encore prête, a-t-elle dit lorsque je l'ai engagée à s'approcher du tribunal de la pénitence; plus tard, monsieur l'abbé, je n'ose pas encore vous révéler les fautes nombreuses, les crimes mêmes de ma vie passée, mais je me repens, soyez-en sûr.

Je n'ai pas cru devoir insister, les choses en sont là.

Pendant ce récit, le vicomte était tout yeux et tout oreilles, il avait peine à contenir la joie intérieure qu'il éprouvait, et déjà même il combinait les moyens de s'emparer du trésor de la vieille. A la vérité, l'abbé n'avait pas indiqué l'adresse de la dame au voile vert, mais dans tout le reste, il s'était montré d'une indiscrétion que le nom seul du vicomte et la piété sincère qu'il lui supposait, peuvent seuls faire excuser. Quoi qu'il en soit, avec des hommes de la trempe de Lussan, l'absence d'un renseignement de cette nature n'était pas un grand obstacle; il savait que le service commandé par la vieille devait avoir lieu le lendemain, et qu'elle devait y assister; cela lui suffisait. En effet, il se rendit à Saint-Roch, et même il était tellement pressé d'y arriver, qu'il se trouva à l'église une heure trop tôt. Enfin, la vieille qu'il attendait avec tant d'impatience arriva. Elle n'avait pas ce jour-là son inséparable voile vert, mais un voile noir fort épais, qui donnait à sa figure et à tout le reste de sa personne une teinte des plus lugubres: elle s'agenouilla et pria longtemps avec une ferveur telle que le service était fini depuis plus d'une heure qu'absorbée dans sa prière, elle ne songeait pas à quitter l'église. Le vicomte qui avait l'intention de la suivre à sa sortie, afin de découvrir sa demeure, enrageait de toute son âme d'être forcé de l'imiter et de simuler une dévotion qui était loin de son cœur; car Dieu sait les sinistres projets qu'il méditait en ce moment. Enfin, après avoir été faire de nombreuses révérences et génuflexions devant toutes les chapelles, la vieille dame prit de l'eau bénite et sortit. Tout cela fut encore fort long à cause de la difficulté qu'elle éprouvait à se conduire, et qui la faisait presque trébucher à chaque pas dans les chaises; mais enfin une fois sortie, et suivant les murs avec précaution, elle ne tarda pas à rentrer chez elle, rue Thérèse, numéro 25.

De Lussan, adroit et intelligent, comme nous le connaissons, s'assura que c'était bien là qu'elle demeurait; puis il se retira, et remit à un autre jour les investigations dont il pouvait avoir besoin pour mettre ses projets à exécution. Il ne dormit pas de toute la nuit tant l'impatience, le désir de s'emparer du trésor de la vieille femme au voile vert avaient exalté ses esprits. A peine fit-il jour le lendemain, qu'il se mit en course pour prendre des renseignements dans le quartier de la vieille dame; il apprit qu'elle y était connue sous le nom de la dame au voile vert, ou de l'aveugle. Du reste, on ne savait rien de précis sur son compte, chacun faisait une histoire à sa manière: les uns disaient qu'elle tirait les cartes, les autres, que c'était quelque vieille pécheresse qui, par esprit de pénitence, se livrait aux brocards de la multitude. Enfin, d'autres ajoutaient que s'il voulait connaître plus particulièrement cette femme, qui était une énigme pour tout le monde, il fallait qu'il s'adressât au père Fleurus et à son épouse, concierges du numéro 25, qui paraissaient les seuls qui fussent dans la confidence mystérieuse; que toutefois il serait aussi possible que l'épicier en face lui donnât également quelques renseignements utiles.

L'épicier, adroitement interpellé par le vicomte, répondit que cette dame n'était pas sa pratique, et qu'il ne savait absolument rien sur son compte; mais il ajouta que sa voisine la mère Grignac, la fruitière, pourrait le satisfaire: C'est la plus fameuse bavarde de Paris, dit-il, il ne faudra pas de grands efforts pour que vous obteniez d'elle tout ce que vous désirez savoir. De Lussan remercia l'épicier fait homme, et en deux pas il fut chez la mère Grignac.

Il lui fallut tout son sang-froid pour ne pas éclater de rire au nez de l'énorme fruitière! Imaginez-vous une masse de chair informe, des membres aussi mal taillés que mal attachés, une taille aussi haute que large; une figure joufflue, carrée, diaprée de rouge, de blanc, de bleu, etc., çà et là recouverte d'une couche épaisse de poussière de charbon; un nez en pied de marmite, c'est-à-dire gros, court, bourgeonné et véritable succursale de l'entrepôt des tabacs; des yeux horriblement louches, éraillés et cireux; une bouche ornée de trente-deux dents incontestablement blanches, mais appartenant plutôt à l'ordre des ruminants qu'à l'espèce humaine; des lèvres épaisses et retroussées; enfin une véritable caricature. Mais ce qui complétait cet être, idéal du grotesque et des bizarreries de la nature, c'était des vêtements en drap grossier, luisants de graisse, et dont la façon était en harmonie avec la matière; sa coiffure était composée d'un foulard jaune orange, mais si sale que la couleur en était devenue tout à fait problématique. Somme toute, un Sancho Pança femelle, dont l'ensemble était aussi repoussant que hideux à voir.

De Lussan, avec cette exquise politesse qu'il apportait en toute chose, principalement avec les petits afin de leur en imposer plus facilement, s'adressa, le chapeau à la main, à la futaille organisée dont nous venons d'esquisser le véridique portrait.

—Est-ce à madame de Grignac, lui dit-il, que j'ai l'honneur de parler?

—Ou..... oui, mossieu, lui répondit-elle, avec un accent charabias très-prononcé, tout en avalant le reste de son café et s'essuyant la bouche avec le bas d'un tablier sale et crotté: oui, mossieu, pour vous servir.

—Mon Dieu, madame de Grignac, pardonnez si je vous dérange pour un objet étranger à votre commerce. Je voudrais avoir, mais sous le sceau du secret, quelques renseignements sur l'une de vos voisines qui est aussi, je crois, l'une de vos pratiques.

—Une de mes praquites, que vous dites? mais j'en ai guiablement des praquites, et des bonnes encore! De laquelle que vous voulez parler, mon bon mossieu?

—Avant de vous la nommer je veux savoir si vous garderez le secret?

—Le checret... fich'tra! la mèrre Grrignac est connue dans le quartier pour la discrétion même, fich'tra! et il n'y a pas une âme au monde qui puisse dire que je suis une mauvaise langue, allez! Moi, bavarde, à quoi bon, s'il vous plaît? A quoi me servirait de vous dire que la merchière est entretenue par le boulanger du coin, qui vend son pain à faux poids pour lui donner des robes de choie, et qu'à son tour la merchière elle donne des culottes et des cravates au fils du père Gublin, concierge du nº 13. Puis, que le traiteur va faire banqueroute parce que son banquetier, qu'est brouillé avec madame la traiteuse, ne veut plus lui donner d'argent. Et puis, que l'épicier de vis-jà-vis n'a rien dans sa boutique; que les pains de sucre sont en carton, ainsi que les paquets de bougies et de chandelles; que les boîtes sont vides et les bocaux pleins d'eaux de toutes les couleurs pour éblouir la praquite et les passants. Eh! mon doux Jésus! à quoi bon parler de chela, est-ce que chela me regarde et vous aussi? pour moi je déteste la médisance; allez, mon bon mossieu, vous devez voir que je ne suis pas une mauvaise langue, et que je n'aime pas de m'occuper des affaires de mes voigins...

Pendant que la fruitière débitait cette infernale kirielle, le vicomte avait peine à se contenir; vingt fois il lui prit envie d'envoyer à tous les diables ce vieux magot qui, tout en disant qu'elle ne voulait pas se mêler des affaires de ses voisins, les déchirait tous sans pitié; mais l'intérêt qu'il avait de connaître la femme au voile vert, lui fit prendre son mal en patience.

—Enfin, reprit l'imperturbable fruitière, quoi donc que vous me demandiez tout à l'heure? je ne m'en rappelle déjà plus.

—Je vous demandais, madame de Grignac, si vous connaissiez, ici après, au nº 25, une respectable dame qui porte habituellement un voile vert et qui paraît presque aveugle?

—Ah! ah! j'y suis, j'y suis! répliqua la Grignac: c'hest c'te vieille maligne qui fait l'aveugle pour tromper Dieu et le diable! si je la connais, je le crois bien fich'tra! c'hest une vieille chorchière qui a autant de vices que d'écus!

—Pourriez-vous, ma bonne madame de Grignac, me dire son nom, d'où elle vient, ce qu'elle fait, enfin me donner quelques détails précis sur ses habitudes?

—Son nom, je ne le sais pas, ni personne. D'où qu'alle vient? elle vient certainement du sabbat! d'où voulez-vous donc que cha vienne un vieux loup-garou pareil?

—Pardon, ma bonne dame, mais on m'a dit qu'elle était compatissante, charitable!...

—Oui, cha c'hest vrai qu'on dit tout chela, mais personne ne le sait au juste; m'est avis à moi que c'hest une vieille chorchière, une vieille donneuse de sort, qui ne fait rien sans consulter Luchifer avec qui qu'elle est enfermée du matin au soir; aussi personne n'entre jamais chez elle, c'est pire que dans une prison. Allez, mossieu, il y a quelque chose là-dessous, et bien sûr qu'elle a fait un pacte avec le malin et qu'elle lui à vendu son âme, car un soir que je lui portais un demi-quarteron de beurre, j'ai vu le diable comme je vous vois.

—Vraiment, ma bonne madame de Grignac, vous en êtes bien digne, et je vous crois. Mais tâchez donc de me mettre un peu au courant de l'histoire de cette vieille sorcière, j'y suis plus intéressé que vous ne pensez.

—Je veux bien vous chatisfaire, mais surtout n'allez pas lui répéter ce que je vais vous dire, car elle me jetterait un chort, et que deviendrait la mèrrre Grrignac si on lui jetait un chort, vous me le promettez n'est-ce pas? alors écoutez-moi bien:

Il n'y a pas plus de trois mois que la vieille elle est tombée ichi à côté comme une bombe, sans que l'on sache si elle venait du chiel ou de l'enfer. En arrivant dans le quartier, elle loua l'appartement où elle est, au rez-de-chaussée, toutes les fenêtres en étaient grillées, mais non contente de cela elle en fit doubler les volets en fer, ainsi que la porte principale, dans laquelle elle fit pratiquer un guichet; cette porte est fermée de trois ou quatre cherrures de chureté, et elle ne l'ouvre jamais à personne. Quand elle sort pour aller à la messe ou au salut, le père Fleurus, son concierge, garde la porte à vue; notre saint-père le pape lui-même ne pourrait pas y entrer. Allez, mossieu, je suis bien chure de ce que je dis, c'hest une vieille chorchière qui fait de la fausse monnaie pendant la nuit: il y en a même qui disent qu'elle a la poule noire!!! Mais, mon doux Jésus, je tremble en vous disant tout cela; surtout qu'elle ne sache jamais que je vous ai parlé d'elle, car elle serait capable de me changer en chien ou en chèvre, et, qui sait? peut-être même en poulet d'Inde!

—Soyez tranquille, madame de Grignac, je suis homme discret, et d'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai plus d'intérêt que vous à me taire. Maintenant, s'il m'est permis de vous faire une observation, je vous dirai que vos craintes me paraissent par trop exagérées, et que loin que cette femme ait autant de pouvoir que vous lui en supposez, elle me paraît au contraire fort malheureuse et avoir bien de la peine à vivre.

—De la peine à vivre, quand on a la poule noire, et qui gnia qu'à faire tourner le tamis pour avoir de l'argent? on voit bien que vous n'entendez pas ces choses-là comme moi, mossieu, et puis d'ailleurs c'hest qu'alle a encore des rentes voyagères.

—Oui, on dit tout cela, mais on n'en sait rien, répliqua le vicomte: pour moi, je crois qu'elle est dans la misère jusque par-dessus la tête!

—Si elle était si pauvre, reprit la mère Grignac avec sécheresse, pourquoi prendrait-elle tant de précautions pour empêcher le monde d'entrer chez elle? Allez, mossieu, bien chur elle a un trésor, et un fameux encore! Le père Fleurus et sa femme ils chavent tout chela, mais ce sont de fins matois, vous auriez beau les questionner, ils ne vous diraient rien.

—Ainsi, bonne madame Grignac, vous croyez qu'elle a de l'argent et même beaucoup?

—Tiens, c'hte malice! c'hest-y donc si difficile d'avoir un trésor quand on est chorchière: J'suis chure qu'elle a des milards!!!

—D'après les détails que vous venez de me donner, ma chère bonne dame, je ne pense pas que cette dame soit celle que ma famille recherche et dont la tête est dérangée. Au surplus, je vais m'informer auprès du père Fleurus et de sa femme, si cette dame est la comtesse de Gipavas, dont malheureusement le cerveau est détraqué depuis quelque temps.

—Ah! ah! ah! ah! une comtesse! merci, j'chors d'en prendre! c'hest une drôle de comtesse celle-là, qui va au chabbat toutes les nuits avec Luchifer!

—Adieu, madame Grignac, jusqu'au revoir dit Lussan, en poussant avec affectation une pièce d'or sur son comptoir.

—Adieu, adieu, mossieu. Mais, me fait-il rire avec sa comtesse! c'est la comtesse Progerpine sans doute, et elle est noble de la fabrique du diable!—C'hest égal, il est bien comme il faut ce mossieu, et je n'ai pas trop perdu mon temps à jacasser avec lui, ajouta-t-elle, en ramassant la pièce d'or: voilà un petit chou comme on les aime dans mon pays?

Pendant que la mère Grignac continuait à marronner entre ses dents, Lussan était allé droit à la maison nº 25; il en examine avec soin, mais rapidement l'extérieur, car plus il approche du but, et plus il apporte de circonspection dans ses démarches. Il entre d'abord dans la cour, revient sur ses pas, et entre dans la loge du concierge, située sous la porte à gauche, et où par hasard il ne se trouvait personne en ce moment. Il est bon de dire que la porte de la loge est surmontée de cette inscription en lettres de six pouces de haut: «Adressez-vous à monsieur le concierge S. V. P.» et qu'à côté on lit, sur une ardoise attachée près de la croisée, cette autre inscription tracée en plus petits caractères:

SÉCURITÉ. DISCRÉTION.

«Le citoyen Fleurus et madame son épouse font les ménages dans la maison seulement.»

Diable, dit Lussan, voici des républicains qui ne se prodiguent pas! Enfin, maître pour un instant de la loge, il la parcourt rapidement des yeux, et fait ses petites remarques. Il la trouve d'une propreté irréprochable et passablement meublée: une pendule à colonnes en bois de citronnier, avec vases assortis garnis de fleurs; quelques gravures, dont une représentant la bataille de Fontenoy, et pour pendant, celle de Fleurus qui avait eu l'honneur de donner son nom à l'intrépide gardien de la maison. Une paire de fleurets en croix, des gants de buffle et un plastron, le tout formant trophée, témoignent de son culte pour les jeux de Mars et de Bellone. Au-dessous de ces instruments de mort, est un petit cadre en bois noir, renfermant le congé de réforme du nommé Jean-Chrysostôme Gringilliard, natif de Gaudiempré en Artois, maître en fait d'armes. En ce moment le vicomte est interrompu dans sa lecture par l'arrivée d'un homme d'environ soixante-huit ans, d'une taille de cinq pieds huit pouces environ, maigre, mais d'une constitution athlétique, coiffé d'un bonnet de police orné d'une grenade, qu'il porte crânement sur l'oreille droite, cravaté militairement; au total, propre et ce qu'on appelle tiré à quatre épingles; mais le vieux brave, à la suite d'une blessure, avait en la main gauche amputée. En voyant le vicomte, il saisit son bonnet de police, le lève, étend le bras, et d'un geste gracieusement calqué sur ceux du télégraphe, il salue en trois temps avec gravité.

—Pardon et excuse, mon coronel, dit-il au vicomte; quoique vous désirez? Ce disant, il replaça son bonnet de police avec ces mouvements automatiques qui caractérisent le vieux grognard.

—C'est moi, mon brave, dit le vicomte, qui vous demande pardon d'être entré chez vous en votre absence. Je suis d'autant plus charmé de vous rencontrer que je désire causer avec vous.

—J'en suis t'enchanté, répond l'intrépide Janitor; vous n'avez sans doute pas l'honneur de me connaître, mais c'est z'égal: un ancien curassier, c'est solide z'au poste. Parlez mon coronel!

—Il s'agit, citoyen Fleurus...

—Tiens! vous savez donc mon nom, interrompt le citoyen? D'où donc q'vous venez pour savoir que j'suis le citoyen Fleurus?

—Vous le saurez plus tard, dit le vicomte. Il s'agit pour l'instant, citoyen Fleurus de me rendre un service: c'est de me donner quelques renseignements sur la dame qui demeure chez vous et qui porte presque toujours un voile vert.

—Ah! vous voulez dire madame l'alolyme, madame l'incomito, comme qui l'appelle dans la maison: je suis à vos ordres; mais si vous voulez me permettre d'appeler Philippine Craperel, ou pour mieux dire, mon épouse, madame Fleurus, c'est z'elle qui peut z'avoir celui de vous satisfaire; elle a t'une langue dorée, et parle comme les aristocrates de Colblance, enfin c'est une frilosophe!

—Ne dérangez pas madame, je vous en prie, dit le vicomte.

Mais sans s'arrêter à cette prière, notre homme donne un coup de sifflet, et deux minutes après, entre dans la loge une femme de belle taille, droite et roide comme un échalas, âgée de soixante à soixante-cinq ans environ. Sa mise, qui paraît dater de la fin du règne de Louis XV, est d'une propreté peu commune: sa tête est encaissée dans une coiffure en dentelle à carcasse plissée, elle porte un caraco à manches courtes et dos froncé, le jupon de dessus est retroussé avec grâce dans les fentes des poches, et laisse voir celui de dessous, qui est en belle calmande à grandes rayes; elle est chaussée de mules en maroquin vert à hauts talons, et sa jambe que rehausse l'éclat d'un bas fin et d'une irréprochable blancheur, laisse apercevoir des contours qui ne sont pas sans charme. Enfin, l'ensemble de son costume, et son maintien, avaient ce genre d'élégance que nos pères admiraient chez les soubrettes de bonne maison, il y a trois quarts de siècle. Du reste, madame Fleurus avait dû être belle, car ses traits quoiqu'un peu flétris par l'âge, étaient encore fort bien.

En voyant le vicomte dans la loge, elle lui fit une profonde et gracieuse révérence; puis après l'avoir prié de l'excuser de ce qu'elle l'avait fait attendre, elle lui offrit une chaise, en réclamant son indulgence pour son mari, qui avait eu l'impolitesse de le laisser debout.

—Je suis confus de vos bontés, madame, dit le vicomte, et je vous...

—Dis donc, madame, interrompit maître Gringilliard, ce mossieur a t'un service à te demander une confinence à te faire.

M. Fleurus, dit aigrement madame son épouse, il me semble que vous n'auriez pas dû vous permettre d'interrompre monsieur. Ensuite, est-ce qu'il ne vous serait pas possible de vous défaire de cette manière de parler, de ces liaisons dangereuses qui sont l'écueil de votre langue à chaque instant? On voit bien, mon ami, que vous avez servi dans les cuirassiers!...

—Un peu, mon neveu, j'm'en flatte, répliqua vivement le père Fleurus, en se redressant et en posant devant sa femme. J'ai servi avec honneur et gloire, j'ai t'été blessé en servant la république une invisible et intarissable, à preuve qu'en v'là les marques, ajouta-t-il en montrant son moignon.

—C'est vrai, dit le vicomte, cela vous honore et je vous en félicite de tout mon cœur. Vous êtes un bon Français!

—Y a gros à parier, qu'j'en suis t'un de bon Français; mais gnia pas de quoi faire tant de bruit quand on a fait son devoir! J'avais juré de vivre libre ou de mourir en franc républicain, ce n'est pas ma faute si la république s'est périe avant moi!...

—Oui, reprit madame Gringilliard, dont les opinions ne sympathisaient pas avec celles de son mari, la république vous a joliment récompensé; elle vous a laissé la liberté..... de tirer toute votre vie le cordon d'une main.

—Et vous donc, madame la ci-devant? quéqu'ça vous a donc rapporté d'avoir zété à Colblance avec Pitt et Cobourg, et avec tous vos aristocrates? Vous y avez appris à faire la révérence, à parler du français qu'est un tas de blagues où je ne comprends rien; faut-y pas faire tant d'embarras pour ça!

—Taisez-vous, vieille croûte! sachez que j'ai appris à vivre dans le grand monde, moi, et que je ne serais pas déplacée dans un salon; tandis que vous, vous vous en feriez chasser par la grossièreté de votre langage et de vos manières populacières!

—J'suis du peuple! c'est vrai, mais du peuple souverain, madame Fleurus! Tâchez à l'avenir d'en parler avec respect du peuple souverain, entendez-vous? Un soldat républicain n'a que faire de science pour se battre, et je soutiens qu'entre ses mains un bancal vaut mieux que toutes vos grand'mères et toutes vos rhitouriques, qui sont autant d'inventions d'un tas de faignants! Du fer et du pain, mille cartouches, c'est assez pour aller à la gloire! Je parle sans illusions, moi; et qu'importe que vous saviez vous tirer d'affaire dans un salon, lorsque votre position vous force de rester à la porte avec votre digne époux?

—Le savoir aura toujours son prix, dit madame Fleurus, avec son air pincé, et je vois avec peine, mon cher mari, que vous ne soyez pas compétent pour trancher la question. Quant à votre république, je l'ai en horreur à cause de tout le mal qu'elle a fait: elle a tout détruit, religion, morale, royauté légitime!... Hélas! prions et craignons Dieu, car tout bon et miséricordieux qu'il est il se lassera, et peut-être le jour n'est pas loin où il punira les hommes d'avoir porté une main parricide et sacrilége sur le trône et l'autel!

—Pardon, continua madame Fleurus, en s'adressant au vicomte, pardon d'avoir poussé si loin cette discussion en votre présence; mais mon mari a beau dire et beau faire, je n'oublierai jamais tout ce que je dois à la noblesse!

—Respect à l'opinion de chacun, madame Fleurus, dit le vicomte, même à celle de votre mari, quoique par le privilége de ma naissance je doive me ranger à la vôtre. En effet, et quoiqu'il n'entre pas dans mes habitudes de tirer vanité de ce qui n'est qu'un jeu de la destinée, je vous apprendrai avec bonheur que je suis né gentilhomme!

—Je l'aurais deviné, monsieur, dit madame Fleurus, en prenant son ton le plus aimable, je l'aurais deviné à vos manières polies, qui sont l'apanage des gens de qualité.—Enfin, ajouta-t-elle, veuillez me dire en quoi je puis vous servir?

—Voici, madame, le motif qui m'amène chez vous:

Je suis originaire de la Flandre française; ma famille réside à Saint-Sylvestre-Cappel, et je me nomme le marquis de Woolblek. Lors de la dernière révolution, ma grand'mère a perdu la tête, et, il y a environ un an qu'elle s'est enfuie du château, emportant une somme de quatre à cinq mille francs. Je suis à sa recherche, et, d'après des renseignements précis que l'on m'a fournis récemment, j'ai lieu de croire que c'est dans cette maison qu'elle s'est retirée, et où elle est connue sous le nom de la dame au voile vert.

—Je regrette d'avoir à détruire vos espérances, M. le marquis, dit madame Fleurus, mais la dame dont vous parlez habite ici depuis deux ans, elle ne peut donc être votre parente.

Madame Fleurus mentait lorsqu'elle disait que la dame au voile vert habitait depuis deux ans la maison confiée à la garde de son époux. De Lussan le savait bien, mais il ne pouvait lui laisser voir qu'il était instruit de ce qu'il paraissait vouloir apprendre; la portière, d'ailleurs, ne faisait, suivant toutes les probabilités, qu'obéir aux instructions qu'elle avait reçues.

—En effet, répliqua de Lussan, un peu déconcerté, s'il est vrai qu'il y ait deux ans que cette dame est votre locataire, elle ne peut être celle que je cherche. Vous excuserez donc, madame, une démarche qui, comme vous le voyez, était fondée sur une curiosité fort naturelle. Toutefois, ce qui avait le plus contribué à me faire ajouter foi aux renseignements que l'on m'avait donnés, c'est que la dame que vous avez chez vous passe, dans le voisinage, pour folle, ce qui lui donne un grand air de ressemblance avec ma malheureuse grand'mère.

—Hélas! M. le marquis, répondit madame Fleurus, le monde est bien sot, bien méchant! on traite cette dame de folle parce qu'elle ne voit personne et qu'elle est assidue à l'église; mais la vérité est qu'elle n'est pas folle du tout, je puis vous l'attester.

—Ah! bah! dit maître Fleurus, si elle n'est pas folle, c'est bien d'hasard. Quoi donc qu'elle va faire tous les jours du matin jusqu'au soir avec ses calotins, si elle n'est pas folle?

—M. Fleurus, lui répondit sa femme, il me semble que vous devriez parler avec plus de politesse, d'une dame qui vous fait vivre, et d'une classe d'individus qui ont droit au respect de tous.

—De quoi qui m'fait vivre? Si je l'y garde son magot, n'est-y pas juste qué m'paye? Et quant à tous vos églisiers, quoi que je tiens d'eux, donc moi? Je ne connais que les curés de la république, les théophilou-en-troupe!...

—Elle a donc de la fortune, la dame au voile vert? ajouta de Lussan.

—A cet égard, je n'ai point de réponse à faire à M. le marquis, dit madame Fleurus. Je ne me suis jamais permis d'adresser à cette dame la moindre question sur sa position, parce que les affaires de nos locataires ne me regardent pas, et M. le marquis est trop bien élevé pour provoquer une indiscrétion.

—Vous vous méprenez sur le but de ma question, répondit le vicomte un peu piqué; je n'ai nul motif d'être curieux de ces sortes de choses, et si je vous ai demandé si cette dame avait de la fortune, c'est tout machinalement, et surtout sans l'intention de vous faire manquer à vos devoirs.

Le vicomte vit bien qu'il n'y avait rien à espérer, ni de cette vieille caricature, ni de son imbécile de mari: d'ailleurs il suffisait de les voir un instant pour être persuadé que, pour que la vieille eût conservé son bon sens, jamais elle n'aurait choisi de pareils confidents. Il prit donc le parti de laisser croire qu'il n'avait éprouvé aucune contrariété de la manière dont la précieuse concierge lui avait fermé la bouche, et, quoique peu satisfait du résultat de son enquête, il en savait du moins assez pour dresser d'autres batteries qui le missent à même de venir à bout de ses desseins. Il se retira donc en comblant les Fleurus de politesses et de salutations.

Nous connaissons trop de Lussan comme homme de résolution pour croire qu'il se rebute devant les obstacles, et qu'il se tienne pour battu par la puissance d'inertie des Fleurus. Il éprouva bien quelques regrets d'avoir si mal réussi d'abord auprès de ces cerbères; mais l'espoir d'être plus heureux une autre fois releva son courage. Deux cent mille francs en or, argent, diamants, en billets de banque, cent mille francs, en rentes au porteur. Quelle immense proie! se disait-il; la laisserai-je donc échapper? Vrai supplice de Tantale, j'y touche, je ne puis... mais non, dussé-je y périr, il faut absolument que j'en vienne à bout!

On pense bien que dès le jour même de l'entretien qu'il avait eu avec le vicaire de Saint-Roch, et par suite duquel il avait été instruit de tout ce qui se rattachait à la dame au voile vert, de Lussan n'avait pas manqué d'en rendre compte à son ami Salvador. Tous deux s'étaient ingéniés à qui mieux mieux pour mettre la vigilance des Fleurus en défaut; mais la bêtise du mari, plus redoutable encore que l'esprit et l'astuce de la femme, avait déconcerté tous leurs projets. Vainement ils leur avaient lâché émissaires, sur émissaires le père Fleurus, en esclave docile de sa femme, qu'il regardait comme un oracle, les renvoyait à celle-ci et ne répondait jamais autre chose que: Adressez-vous tà mame Fleurus, moi j'ignore la chose de mame l'Alolyme. Quant à madame Fleurus, élevée avec les grands, au milieu de ce monde tout confit en menteries, feint, fardé et dangereux, elle possédait au suprême degré l'art de dissimuler, et après une heure d'entretien avec elle, on se trouvait tout étonné de ce que ses phrases filandreuses n'avaient pas fait faire un pas à la question.

Il fallait don renoncer à cette importante affaire qui promettait un si beau résultat: c'est à quoi ne pouvaient se résoudre ni de Lussan, ni Salvador, et ils cherchaient tous les moyens d'arriver au but qu'ils voulaient absolument atteindre, lorsqu'ils furent arrêtés tous deux.

IV.—Suite du précédent.

Les exigences de notre récit nous forcent à conduire nos lecteurs dans un lieu que nous ne nommerons pas; mais que la courte description que nous allons essayer d'en faire fera suffisamment connaître.

De la boutique d'une maison sise dans une des petites rues qui débouchent sur le boulevard Bonne-Nouvelle, on a fait un petit salon, tapissé seulement d'un papier rouge commun. Ce salon (puisque salon il y a), est meublé seulement d'une grande table ronde, couverte d'un tapis vert, d'un canapé en velours d'Utrecht jaune, et de quelques chaises en cerisier couvertes en crin, quelques mauvaises lithographies dans des cadres dorés sont appendues aux murs, une pendule d'albâtre et deux vases de porcelaine dorée, dans lesquels se prélassent deux grosses touffes de fleurs artificielles ornent la cheminée.

Un bon feu brûle dans l'âtre, et répand dans le salon une douce chaleur qui paraît réjouir fort ceux qui s'y trouvent.

D'abord six femmes encore jeunes et à peu près jolies, décolletées, vêtues seulement, bien que la température soit froide et qu'elles soient forcées de sortir de quart d'heure en quart d'heure, de robes de soie assez légères, de couleurs claires; ensuite deux hommes dont la physionomie ressemble à celle de tout le monde, si ce n'est qu'elle est plus belle que celles que l'on rencontre ordinairement. L'un de ces hommes est vêtu d'une redingote et d'un pantalon bleus assez propres; l'autre, d'un pantalon de velours côtelé et d'une blouse de chasse de toile grise presque neuve.

Nous venons de dire que la physionomie de ces deux hommes était plus belle que celles que l'on rencontre ordinairement; nous devons ajouter, cependant, que celui qui est vêtu d'une redingote porte des lunettes vertes qui font un assez vilain effet, et que l'autre a l'œil droit couvert d'un bandeau de taffetas noir. Tels qu'ils sont, cependant, ces messieurs paraissent plaire infiniment aux habitantes du lieu dans lequel ils se trouvent, qui toutes, à l'exception d'une fort jolie brune qui est assise à l'écart et ne paraît pas s'occuper de ce qui se passe autour d'elle, leur prodiguent une foule de petits soins et de gracieux sourires.

Nos lecteurs comprendront l'empressement et l'amabilité de ces dames, lorsque nous leur aurons dit que les deux messieurs ont commandé un énorme bol d'eau-de-vie brûlée qu'une servante vient d'apporter tout enflammée sur la table.

—Allons, Flamant, versez du punch à ces dames; dit à son compagnon l'homme aux lunettes vertes.

—Très-volontiers, mon cher Albert, répondit Flamant, qui prit avec une grâce toute particulière la cuiller à potage digne accompagnement d'un punch servi dans un saladier, et qui remplit jusqu'aux bords les verres destinés aux dames.

—Eh bien! Elisabeth, dit une de ces dernières à la jolie brune assise à l'écart, tu ne viens donc pas prendre un verre de punch?

—Je n'ai pas soif, répondit Elisabeth d'une voix brève.

—Viens donc, bête, il est bon, et ces messieurs disent que quand il n'y en aura plus il y en aura encore.

Elisabeth ne prit seulement pas la peine de lever la tête pour regarder celle qui l'interpellait.

—Laisse-la donc, dit une des femmes à celle qui venait de parler, ne sais-tu pas que lorsqu'elle s'est fourré quelque chose dans la tête, il n'y a pas moyen de la faire changer d'idée?

—Ah! il n'y a pas moyen de me faire changer d'idée! s'écria Elisabeth en se levant brusquement du siége qu'elle occupait. Eh bien! c'est ce qui vous trompe, j'en vais boire du punch et plus que vous encore; et joignant l'effet aux paroles, Elisabeth prit l'un après l'autre plusieurs verres et les vida chacun d'un seul trait.

—Cette malheureuse est folle, dit à voix basse Flamant à celle des femmes qui se trouvait près de lui.

—Un peu, répondit la fille, mais c'est égal, c'est une bonne camarade, et ses accès ne durent pas longtemps.

—Et on la garde ici?

—Elle est jeune, elle est jolie, n'est-ce pas tout ce qu'il faut?

Pendant que Flamant et la fille échangeaient ensemble les quelques paroles qui précèdent, Elisabeth, qui était restée debout près de la table, s'approcha doucement d'Albert; elle s'assit sur ses genoux et après lui avoir adressé le plus gracieux sourire qui se puisse imaginer, elle lui demanda une petite somme que celui-ci s'empressa de lui donner. Lorsqu'elle eût obtenu ce qu'elle désirait, elle sortit en courant du salon.

La femme qui causait avec Flamant avait remarqué ce qui venait de se passer.

—Vous lui avez donné de l'argent? dit-elle à Albert.

—Oh! peu de chose, répondit-il, mais que signifie tout ceci?

—Raconte à ces messieurs l'histoire d'Elisabeth Neveux, dit une des femmes, ça les amusera, c'est plus drôle qu'un mélodrame de la Gaieté.

—Je ne demande pas mieux si ça peut leur faire plaisir.

—Contez, charmante, répondit Flamant à cette question indirecte, contez, vous parlez si bien que nous vous écouterons avec infiniment de plaisir, n'est-il pas vrai, cher Albert?

Celui-ci fit un signe affirmatif.

—Je commence alors, dit la fille après avoir avalé un verre de punch.

—Nous t'écoutons:

«Elisabeth Neveux appartient à une famille d'honnêtes cultivateurs de la Lorraine, elle est née à Lacroix-Dieu, un joli petit village des environs de Lunéville; Elisabeth avait si souvent entendu parler de Paris, les gens de son village, que le hasard avait conduits dans la grande ville, faisaient un si beau récit des choses merveilleuses que l'on y voyait, qu'elle mourait d'envie d'y venir à son tour; aussi, lorsqu'elle eut atteint ses dix-huit ans, elle pria son père de la laisser partir et le bon homme qui ne savait rien refuser à sa fille, la conduisit un beau jour à la diligence, et la vit partir sans inquiétude, parce qu'il savait qu'elle serait reçue à sa descente de la voiture par l'aîné de la famille qui était depuis longtemps à Paris, où il exerçait la profession d'ouvrier serrurier. Elisabeth alla donc en arrivant à Paris loger chez son frère, et pendant quelque temps sa conduite fut irréprochable. Tout te monde vantait sa sagesse et sa modestie en même temps que sa beauté; malheureusement son frère, qui cherchait à lui procurer toutes les distractions que lui permettait sa fortune, la conduisit un soir à un petit bal de la rue Saint-Antoine, que l'on appelle le bal des Acacias. A ce bal elle fit la rencontre d'un beau jeune homme; ce beau jeune homme lui fit la cour, et ma foi il lui arriva ce qui est arrivé à plus d'une jeune fille, elle se laissa séduire, et un soir son frère l'attendit vainement pour souper. Elle était partie avec le jeune homme en question.

»Pierre Neveux, le frère d'Elisabeth, chercha longtemps sa sœur sans pouvoir la trouver; ce ne fut que par hasard qu'il apprit longtemps après qu'elle habitait sous le nom madame Lion...

—De madame Lion? dit Flamant.

—Est-ce que vous connaissez l'amant d'Elisabeth? répondit la narratrice: c'était un voleur.

—Je n'ai pas de pareilles connaissances, mais je sais en partie le reste de l'histoire de votre compagne. Son frère se présenta un jour chez elle, rue des Lions-Saint-Paul, elle venait d'avoir une violente altercation avec son amant qui était rentré ivre, accompagné d'un de ses pareils, nommé, je crois, Maladetta, Pierre Neveux voulut prendre le parti de sa sœur, que les deux voleurs se permettaient de maltraiter devant lui; ces derniers essayèrent de le malmener à son tour, et ma foi, comme il était doué d'une force herculéenne et qu'il tenait à la main un de ces forts marteaux dont se servent habituellement les gens de son état, il tua les deux bandits et ensuite s'esquiva; ce sont les journaux du temps qui m'ont appris ce que je viens de vous dire, quant au reste je l'ignore.

—Voilà ce qui arriva ensuite: Elisabeth fut arrêtée. Diverses circonstances ayant fait supposer qu'elle savait quel était l'assassin, on voulait qu'elle le fît connaître à la justice, c'est ce qu'elle ne voulait pas faire; elle ne pouvait se résoudre à dénoncer son frère, son frère qui ne s'était rendu coupable que parce qu'il avait voulu la défendre; aussi elle resta longtemps en prison, elle ne fut mise en liberté que lorsque l'on fut parvenu à s'emparer de Pierre Neveux. Le malheureux ouvrier fut traduit en cour d'assises et condamné à dix ans de travaux forcés; Elisabeth fut tellement affligée d'être la cause de la condamnation de son frère, qu'elle perdit complétement la raison. Elle fut mise à la Salpêtrière; les célèbres docteurs attachés à cet établissement lui rendirent à peu près la raison après un traitement d'une année; elle fut alors mise dans la rue, il faisait froid, elle était à peine couverte de quelques mauvais vêtements, elle avait faim. Elle ne pouvait, après ce qui s'était passé, penser à retourner dans sa famille: que pouvait elle faire? Elle entra ici, mais il faut croire que le métier ne lui convient pas, car depuis quelque temps sa tête s'est dérangée de nouveau. Souvent elle est triste, elle ne dit rien à personne, quelquefois elle est d'une gaieté folle, alors elle boit outre mesure, sans doute pour s'étourdir, mais quelles que soient les préoccupations qui l'agitent, qu'elle soit triste ou gaie, elle n'oublie jamais que son malheureux frère est au bagne de Toulon, qu'il souffre et qu'elle est la cause de ses malheurs; elle met de côté tout l'argent qu'elle peut se procurer, et lorsqu'elle est parvenue à amasser une petite somme, elle l'adresse à Pierre Neveux, qui ne sait pas ce que fait sa sœur. Comme ces envois se sont renouvelés et se renouvellent assez souvent, il est probable que ce pauvre garçon, qui à ce que l'on assure se conduit parfaitement bien, trouvera en sortant du bagne une somme qui lui facilitera les moyens de fonder un petit établissement; mais il ne trouvera pas sa sœur, les médecins disent qu'elle porte dans son sein le germe d'une maladie mortelle et que c'est tout au plus si elle a encore deux ans à vivre, et ce n'est que dans six que Pierre Neveux sera mis en liberté.

La narration fut interrompue par l'entrée dans le salon d'un homme, dont le brillant costume arracha à toutes les femmes des exclamations admiratives. Il était vêtu d'un superbe paletot sauce poulette, d'un pantalon bleu haïti, une chaîne d'or décrivait de nombreux contours sur son gilet de velours noir, son cou était emprisonné dans une cravate de satin rouge, il était coiffé d'un chapeau à longs poils, chaussé de bottes vernies, et il tenait à la main un magnifique jonc à pomme d'or; tout cela était neuf.

—Vous vous êtes bien amusés mes gaillards, tandis que je m'échinais à courir, dit-il à Flamant et à Albert; mais ça m'est égal, tout est arrangé pour le mieux, et je vais avoir mon tour. Du punch! s'écria-t-il, en frappant à coups redoublés sur la table, du punch!

—La maîtresse du lieu accourut tout effarée, et demanda d'une voix revêche, pourquoi l'on faisait un tel tapage dans une maison honnête.

—Parce que nous voulons du punch, et du soigné, répondit le fashionable, en jetant négligemment deux pièces d'or sur le tapis vert qui couvrait la table.

La vue de l'or calma subitement la vieille mégère; ses traits renfrognés se rassérénèrent.

—On va vous servir, mon poulet, dit-elle, on va vous servir, un peu de patience, causez avec ces dames en attendant.

Le fashionable se jeta négligemment sur le canapé de velours d'Utrecht.

—Il est à moitié ivre, dit Albert à son compagnon.

—Cela ne m'étonne pas, dès que ces misérables ont quelques pièces d'or à leur disposition, voilà l'usage qu'ils en font.

—Je ne lui en voudrai pas, s'il s'est acquitté avec intelligence des diverses missions dont nous l'avons chargé.

—C'est ce qu'il faudrait savoir.

Flamant et Albert s'étaient retirés à l'extrémité du salon, pour échanger les quelques paroles qui précèdent; ils firent signe au fashionable de venir les y trouver.

Celui-ci qui avait préalablement demandé aux dames si la fumée du tabac ne les incommodait pas, et qui avait obtenu une réponse conforme à ses désirs, tira de sa poche une pipe de terre culottée, qu'il alluma avant de s'approcher d'eux.

—Voyons, mon cher Vernier, lui dit Albert (nos lecteurs ont déjà deviné que cet individu n'était autre que Salvador, et que celui que jusqu'à présent nous avons appelé Flamant était le vicomte de Lussan), vous êtes quelque peu gai, mais vous êtes en état de nous écouter et de nous répondre, n'est-ce pas?

—A mort, j'ai bu quelques glacis de lance d'aff[891]; mais je suis aussi sain d'esprit que de corps, et ce n'est pas peu dire, le coffre est bon, tonnerre!

—Dites-nous alors ce que vous avez fait depuis ce matin?

—Très-volontiers, et vous allez voir que j'ai bon pied bon œil; en vous quittant, je suis allé trouver Louis l'Aventurier, il m'a donné, ainsi que je m'y attendais, trois mille balles[892] des bijoux de la danseuse, et il m'a de plus renfrusquiné[893].

—Ensuite?

—Ensuite, comme je savais que vous n'auriez pas, dans la maison où je vous avais prié de m'attendre, le temps de vous ennuyer, je suis allé déjeuner copieusement.

—Ensuite?

—J'ai pris un cabriolet, et je suis allé retrouver Louis l'Aventurier qui m'attendait chez un marchand de vins de la cour Saint-Martin, nous nous sommes de suite mis en campagne, et après avoir longtemps cherché, nous avons enfin trouvé dans une maison isolée et sans portier, de la rue de l'Ouest, ce qu'il vous fallait: un petit appartement composé de deux pièces et d'une cuisine. L'appartement a été loué par Louis l'Aventurier qui a donné son nom et son adresse, soi-disant pour deux parents qui arrivent ce soir ou demain matin de la province; l'appartement a été meublé de suite, on y a apporté des malles pleines de linge et d'habits de sorte que vous pouvez y arriver les deux mains dans vos poches, sans inspirer le moindre soupçon, à l'heure qu'il est il est prêt à vous recevoir, et j'ose dire que vous y serez en sûreté; voici votre clé et le passe-partout; pour que vous ne vous trompiez pas, j'ai écrit sur la porte le nouveau nom de Rupin.

—Et Louis l'Aventurier ne sait pas pour qui il a loué cet appartement?

—Il sait seulement qu'il doit être habité par deux grinches[894] qui viennent de s'évader de là-bas, il a donné les nouveaux noms que vous avez adoptés et tout a été dit. Louis l'Aventurier fait tout ce qu'on veut lorsqu'on le paye bien, aujourd'hui cependant il s'est montré bon zigue[895], il ne m'a pris que mille francs pour le tout.

—Nous allons te les remettre.

—Je n'en veux pas, il me reste deux mille francs, c'est assez pour attendre, en menant joyeuse vie, une nouvelle affaire.

—Nous n'en ferons plus qu'une à Paris, mon cher Vernier, mais celle-là sera bonne, je t'en réponds.

—Celle de la dame au voile vert dont vous parliez ce matin avec Rupin?

—Tu l'as dit.

—Elle demeure toujours rue Thérèse, 25, je m'en suis assuré.

—Réussirons-nous? dit Salvador, qui avait jusque-là écouté, sans y prendre part, les propos échangés entre Vernier les bas bleus et le vicomte de Lussan.

—Il le faudra bien, mon cher Albert, dussions-nous pour entrer chez cette vieille mégère, passer par le trou de la serrure; nous ne pouvons avec la misérable somme que nous possédons songer à passer à l'étranger.

—Vous l'avez dit, nous risquerons le tout pour le tout, et si nous échouons, on ne nous prendra pas vivants.

—Cela coule de source; je ne me soucie pas pour ma part de retourner à Bicêtre, cette maison me déplaît horriblement, on y traite un gentilhomme absolument comme le dernier des manants.

—Et je suis des vôtres? ajouta Vernier.

—C'est convenu, nous nous mettrons à l'œuvre dès que notre ami aura fabriqué les papiers qui nous sont nécessaires pour quitter la France.

La conversation des trois bandits fut interrompue, par l'entrée dans le salon d'une bonne qui portait un vase d'une plus grande capacité que celui qui venait d'être servi et plein jusqu'aux bords, d'un punch flamboyant; elle était suivie par la maîtresse du lieu, qui posa sur la table deux assiettes de porcelaine, sur lesquelles se prélassaient quelques douzaines de biscuits de Reims.

La bonne qui n'avait pas remarqué les trois hommes qui causaient ensemble à l'extrémité du salon, allait se retirer, après avoir posé sur la table le vase dont elle était chargée; elle en fut empêchée par une des femmes.

—Reste avec nous, Céleste, lui dit cette femme, tu boiras un verre de punch et tu nous chanteras quelque chose.

—Je n'ai pas le temps, répondit Céleste, c'est aujourd'hui mon jour de sortie; ce n'est que parce que j'avais oublié quelque chose que je suis rentrée; je vais ressortir.

—Je t'en prie, ma bonne Céleste, reprit la femme qui venait de parler, chante-nous quelque chose.

—Je ne vous chanterai rien; vous avez de douces paroles dans la bouche lorsque vous voulez obtenir quelque chose, et vous vous moquez de ma laideur, vous m'appelez la mouchique[896], lorsque vous avez obtenu ce que vous désiriez; je ne vous chanterai rien.

—Messieurs, messieurs, joignez-vous à ces dames dit la maîtresse du lieu, priez Céleste de chanter; vous n'en serez pas fâchés, elle chante à ravir, et en musique encore.

De Lussan, toujours excessivement poli, crut devoir adresser quelques mots à la femme dont on vantait avec tant d'emphase le talent musical.

Céleste regarda le vicomte avec tant de fixité que celui-ci en fut presque troublé, et l'effroyable laideur de cette femme lui fit faire un pas en arrière.

—Je n'ai rien à refuser à d'aussi gracieuses invitations, répondit Céleste, et, sans plus se faire prier elle attaqua les premières mesures du grand air de la Reine de Chypre.

—C'est la marquise de Roselly, dit de Lussan à Salvador, tandis qu'elle chantait.

—Il n'est que trop vrai, répondit celui-ci, et je crois qu'elle nous a reconnus.

—Que faire?

—Attendre, nous ne risquons rien; elle n'a pas sujet de se plaindre de nous et sa position n'est guère meilleure que la nôtre, nous n'avons donc rien à redouter.

Salvador ne se trompait pas, Silvia les avait reconnus. Tandis que les autres femmes et Vernier les bas biens, émerveillés, l'applaudissaient avec fureur, elle s'approcha des deux amis et leur dit à voix basse:

—M. le marquis de Pourrières et M. le vicomte de Lussan sont-ils contents de la chanteuse?

—Pas d'imprudence, ma chère Silvia, lui répondit Salvador, suivez-nous lorsque nous sortirons d'ici, mais ne nous abordez que lorsque nous serons arrivés chez nous.

—C'est bien; mais n'espérez pas m'échapper, j'aurai l'œil sur vous.

Lorsque minuit sonna, Salvador et de Lussan manifestèrent l'intention de quitter les aimables habitantes du lieu quelque peu suspect dans lequel ils se trouvaient; toutes les instances qu'on fit pour les retenir furent inutiles.

—Nous vous embarrassons depuis assez longtemps, dirent-ils à la maîtresse du lieu, une séance de douze heures nous paraît suffisante pour une première visite, mais nous vous laissons notre ami pour vous consoler de notre absence, c'est un joyeux compagnon dont vous serez satisfaite.

Vernier les bas bleus avait en effet déclaré à ses deux compagnons qu'il se trouvait en trop bonne compagnie pour quitter la place avant le lendemain matin.

Salvador et de Lussan arrivèrent sans encombre à leur nouveau domicile; Silvia, qui, ainsi que cela avait été convenu, les avait suivi sans leur parler, entra avec eux.

Silvia ne pouvait savoir mauvais gré à Salvador, que les événements s'étaient chargés de justifier à ses yeux, de ce qu'il l'avait abandonnée au moment où le sort venait de la frapper si cruellement; elle ne lui fit donc aucun reproche et parut très-joyeuse de ce qu'il avait pu se soustraire à la triste fin qui lui était destinée; elle lui expliqua comment, après avoir reçu le petit billet qu'il lui avait adressé au moment où il se disposait à quitter Paris, elle s'était empressée de quitter sa demeure, emportant avec elle ce qu'elle possédait de plus précieux. De chez elle, elle s'était fait conduire dans une maison de santé où elle s'était fait passer pour une dame italienne, ce qui lui avait été facile, attendu qu'elle connaissait parfaitement la langue du pays dont elle se disait native. Elle était restée dans cette maison assez longtemps, mais ses ressources étant à peu près épuisées, elle avait été forcée d'en sortir. Elle avait d'abord essayé d'utiliser ses connaissances musicales, mais cela ne lui avait pas été possible, attendu que sa figure était devenue si affreuse qu'elle épouvantait ses jeunes élèves; enfin, de chute en chute et ne sachant de quel bois faire flèche, elle était tombée, après avoir vainement cherché sa mère, dans la maison où il venait de la rencontrer.

Silvia, Salvador et de Lussan furent éveillés le lendemain matin par Vernier les bas bleus, qui entra chez eux suivi de deux garçons restaurateurs qui apportaient tout ce qu'il fallait pour faire un somptueux déjeuner; quelques mots lui expliquèrent la présence de Silvia.

—Elle n'est pas belle la particulière, dit-il, mais c'est égal si le bêcheur[897] n'a pas menti, c'est une luronne et je suis bien aise qu'elle soit avec nous, si surtout elle plaît à Rupin.