VIII
MADAME DE CHATEAUBRIAND.—GOUVERNEMENT DU MARÉCHAL DE LAUTREC DANS LE MILANAIS.
1518-1520.

Un des plus beaux noms, dans les fastes de la chevalerie, était celui de la noble famille de Foix, liée par son origine aux maisons de France et de Navarre. Ce nom remontait à la croisade de Philippe-Auguste, pendant laquelle Roger Raymond, comte de Foix, se signala au siége d'Ascalon[74]. Mais le plus poétique de tous fut Gaston de Foix, vicomte de Béarn, qui reçut le nom de Phébus, à cause de la beauté de ses traits et de sa blonde chevelure qui descendait en boucles ondoyantes sur ses épaules; ce fut ce grand chasseur aux huit cents chiens en meute, qui écrivit le livre si précieux: Du déduist de la chasse, des bêtes sauvages et oiseaux de proie[75]. De cette illustre tige, était issu Gaston de Foix, fils de Jean de Foix, vicomte de Narbonne et de Marie d'Orléans, sœur du roi Louis XII, créé duc de Nemours, et tué vaillamment à la bataille de Ravennes. Sa mort causa une douleur si profonde au roi de France, qu'il s'écria: «Je voudrais ne plus posséder un seul pouce de terrain en Italie, et pouvoir à ce prix faire revivre mon neveu Gaston de Foix et tous les autres braves qui ont péri avec lui. Dieu nous garde de remporter souvent de telles victoires.» Ces regrets étaient ceux de l'armée entière; elle gardait un bon souvenir de ce courageux jeune homme, qui s'était élancé sur les Espagnols en poussant ce noble cri: «Qui m'aimera si me suive!» et tous l'avaient suivi, parce que tous l'aimaient, et la gloire avec lui.

Gaston de Foix avait pour sœur, Françoise de Foix, mariée très-jeune avec Jean de Laval-Montmorency, seigneur de Châteaubriand, en Bretagne. Elle y vivait fort retirée, lorsque François Ier fit publier par tout son royaume ce bel adage: «qu'une cour sans dames était comme un printemps sans roses,» devise charmante d'Alain Chartier. Le Roi appela donc toutes les belles châtelaines à Fontainebleau, où il ne fut plus question que de galanteries, passes d'armes et tournois. Madame de Châteaubriand, belle entre toutes, y fut mandée par un message de la reine, et la chronique dit que le seigneur de Châteaubriand, fort jaloux, inquiet de cette renommée galante de la cour de François Ier, fit promettre à sa femme qu'elle ne viendrait point à la cour, à moins de recevoir un anneau d'or, celui que le sire de Châteaubriand portait à son doigt, marqué au scel de ses armes. François Ier en fut informé; par surprise il fit enlever ou imiter la bague du sire inquiet et jaloux, et, par cette supercherie, il attira madame de Châteaubriand dans le piége[76].

On ne peut dire si cette légende n'est pas empruntée aux Cent nouvelles nouvelles du roi Louis XI, si elle n'était pas un de ces contes imités de Boccace alors fort goûtés; mais un fait incontesté, c'est que, dès cette année, on voit madame de Châteaubriand régner en souveraine, et disposer des commandements les plus élevés en faveur de sa famille, illustre au reste, et si brave! Gaston de Foix, son frère, était mort glorieusement à la bataille de Ravennes; le second, Odet de Foix, sire, puis maréchal de Lautrec, avait bravement servi en Italie et était resté à Milan après le départ du roi et du connétable, chargé du commandement de l'armée.

La bataille de Marignan avait détruit à la fois la puissance des Sforza et des Suisses, et placé dans la main de la France la souveraineté du Milanais. Il restait une question très-sérieuse: aux mains de qui ce beau duché serait-il confié? Le laisserait-t-on à une de ces grandes familles lombardes et nationales, qui resterait ainsi italienne, ou le placerait-on sous le gouvernement d'un Français? Il eut été plus habile de constituer une apparence de nationalité italienne: sous la tente du Roi, servait le vieux et prudent maréchal de Trivulce[77], de la grande famille d'Antonio Trivulzio, qui s'était vouée au service de France depuis le roi Louis XI. Trivulce était lié par le sang aux Visconti, si aimés des Milanais; il aurait pu présider en quelque sorte, à un gouvernement national composé de Lombards, sous la suzeraineté du roi de France. Cette politique habile aurait maintenu la rivalité entre les Visconti et les Sforza, et préparé la domination de la France. Mais la chevalerie française ne pouvait comprendre, ni supporter que l'on confiât aux Italiens un pays conquis par ses armes: Trivulce, après le siége de Brescia, fut rappelé en France avec une certaine méfiance de sa destinée, et, sous l'influence de la comtesse de Châteaubriand, le maréchal de Lautrec obtint le gouvernement du Milanais.

Si la victoire de Marignan avait donné une force aux Français en Italie, si les Vénitiens avaient député quatre de leurs plus fiers sénateurs pour saluer le Roi, si le pape Léon X[78] lui-même, le dictateur de l'Italie, avait signé le concordat, il n'était pas moins vrai que les Italiens n'aimaient pas les Français; ce caractère léger auprès des dames et railleur pour les hommes, leur était antipathique. A Milan, on eût appelé et secondé le pouvoir du maréchal Trivulce, parce qu'il appartenait à la race italienne, mais le maréchal de Lautrec de la maison de Foix était trop français; il faisait trop sentir la domination étrangère. Le maréchal, méfiant pour les Italiens, avait confié le gouvernement des places de la Lombardie: Crémone, Bergame, à des Français, et les Milanais murmuraient hautement de cet oubli de leur nationalité. Sforza était de leur race; s'il faisait hommage aux empereurs allemands, lui au moins restait Milanais, et comme un vieux chef des grandes compagnies, il était prêt à les seconder dans leur indépendance. Un an s'était à peine écoulé depuis la bataille de Marignan, qu'on vit descendre des montagnes du Tyrol seize mille Suisses, vingt mille lansquenets, qui accouraient reprendre leur position de bataille et de guerre, et répondre à l'appel des Italiens[79].

Le maréchal de Lautrec, en ce moment, assiégeait Brescia, de concert avec les Vénitiens, fidèles alliés de la France; les Suisses et les lansquenets débordant ses deux ailes, le maréchal fut obligé de se retirer en toute hâte vers Milan, où le connétable de Bourbon vint le soutenir avec toutes ses forces. Cette invasion subite fut repoussée, mais l'Italie, toujours inconstante, murmurait; comme un malade qui change de côté et souffre toujours, elle appelait tantôt l'appui des Allemands, tantôt l'appui des Français, elle ne pouvait rester elle-même. Elle possédait pourtant deux grands centres d'unité: Rome et Venise. Léon X ne s'était lié qu'un moment à la France, et pour la question religieuse; il aspirait à la liberté et à l'unité italienne; Florentin d'origine, il savait bien que les grands jours de Florence étaient passés; il ne voyait donc plus que Rome qui fût capable de lutter contre l'empire allemand. Les papes avaient leur armée toute romaine, ils prenaient pour auxiliaires les cantons catholiques de la Suisse[80]. Mais le double fait de la réformation de Luther et de l'invasion des Turcs, rendait très-difficile la souveraineté de l'Italie, à laquelle les papes aspiraient.

Venise, le second centre d'unité, était à son plus haut degré de gloire et de splendeur. Si l'invasion des Turcs avait un peu contenu sa puissance en Italie, si la ligue de Cambrai avait comprimé ses prétentions à la monarchie universelle, elle s'était étendue sur la terre ferme: maîtresse de la Croatie et de la Dalmatie, elle avait porté ses frontières de l'autre côté jusque dans la Lombardie. Venise pouvait mettre sur pied de guerre trente ou quarante mille Esclavons, bonne troupe, et elle avait un capitaine de premier ordre, l'Alviane, qui pouvait être comparé au connétable de Bourbon. Ce fut une remarque à faire, l'Italie fournit alors trois capitaines de premier ordre: Prosper Colonnia, Sforza, l'Alviane[81], et cependant elle ne put ni vaincre ni se rendre indépendante. C'est que de tristes divisions la partageaient toujours: Venise ne pouvait supporter la puissance du Pape; les Lombards détestaient les Vénitiens, et n'auraient jamais subi la domination du Lion de Saint Marc.

De ces divisions, résultaient une extrême faiblesse, un incessant besoin de recourir à l'étranger; comme les Lombards et les Romains, les Florentins ne voulaient pas reconnaître la souveraineté des Vénitiens; ceux-ci abandonnèrent leur cause. L'alliance intime de Venise se fit donc avec la France, et l'Alviane, le patricien, à la tête des troupes de la sérénissime République, avait secondé les opérations des Français dans la Lombardie; à leur tour, les Français appuyaient les Vénitiens contre les troupes allemandes, qui descendaient incessamment du Tyrol, et Lautrec accourut au siége de Brescia pour s'unir aux Vénitiens. Mais Lautrec, impétueux dans ses opérations, n'eut pas un grand succès: la situation des Français en Italie était encore une fois compromise. Madame de Châteaubriand protégeait sa famille, et le maréchal ne fut pas rappelé. Les préoccupations du roi François Ier se portaient vers d'autres intérêts; quand une fois l'ambition éclate, elle n'a plus ni bornes ni but limité. Elle va toujours en avant jusqu'aux grandes leçons que Dieu lui réserve.

IX
LE CAMP DU DRAP-D'OR.
1519.

Les annales de la chevalerie ont gardé une longue mémoire de ce qui a été appelé le camp du Drap-d'Or: l'entrevue de François Ier et de Henri VIII d'Angleterre, le 18 juin 1519, dans un champ devenu célèbre entre Arras et Guines. Les miniatures des manuscrits, les premières gravures de la Renaissance[82] ont reproduit les somptueuses scènes du camp du Drap-d'Or: les joutes, les tournois, les combats à outrance, les gorgiales festes, les mille jeux de lance, d'épée et de bague en présence des dames et damoiselles. Cette entrevue, qui aboutit à peu de résultats, avait néanmoins un but considérable: l'alliance de la France et de l'Angleterre contre la politique envahissante de Charles-Quint, qui tentait de se faire élire et proclamer empereur d'Allemagne.

Les progrès toujours croissants des Turcs en Europe avaient donné une vie nouvelle à la grande idée des papes: «la fusion de toutes les puissances chrétiennes dans une croisade pour éviter les conquêtes des Ottomans.»

Cette magnifique tentative de résistance, les papes l'avaient poursuivie depuis le moyen-âge, deux obstacles s'y étaient opposés: le schisme grec qui avait absorbé, divisé la chrétienté, et, en ce moment, la réformation de Luther qui jetait de nouveaux troubles dans l'Europe[83]. Il avait été beau de voir l'empereur Maximilien adopter les idées pontificales et suspendre toute rivalité pour s'occuper d'une croisade contre le turc! L'Empereur mourut au milieu de ces préparatifs de guerre et la couronne d'or fut un nouveau sujet de rivalité.

Trois compétiteurs se présentèrent pour revendiquer la couronne impériale: François Ier, roi de France, Henri VIII, roi d'Angleterre et Charles, roi d'Espagne[84]; l'idée de l'empire était si élevée encore aux yeux du monde! les souvenirs d'Auguste et de César avaient traversé le moyen-âge avec leurs splendeurs et leurs prestiges! Quand l'empire fut vacant, les trois compétiteurs négocièrent avec les électeurs d'Allemagne: l'habileté de Charles d'Espagne triompha. François Ier et Henri VIII en conçurent un profond dépit; le roi de France surtout qui s'était appuyé sur la partie militaire et un peu sauvage des Teutons, des bandes noires et des lansquenets: Sickingen, ce type des Burgraves des sept montagnes, si redoutable aux bords du Rhin, le comte de la Marck, le descendant du sanglier des Ardennes, célèbre sous Louis XI.

L'idée qui avait triomphé avec l'empire de Charles-Quint, vaste, universelle, c'était une pensée de résistance à la conquête des Turcs; l'Allemagne, la chrétienté entière, avaient besoin de la monarchie universelle pour se liguer contre les hordes asiatiques; la papauté si élevée de pensée n'était plus assez forte matériellement; Charles-Quint prenait son rôle militaire. Toutes les questions capitales se décidant en Asie, l'Empereur voulait par une croisade, porter la guerre en Orient, comme les Césars de Rome, comme Philippe-Auguste, saint Louis, Frédéric Barberousse, Conrad: l'Orient troublait l'Occident par sa force et sa faiblesse. Tous les grands esprits ont toujours jeté leur regard sur Constantinople, l'Égypte, la Syrie; l'avenir appartenait à ces riches contrées, et Charles-Quint, déjà maître du Nouveau-Monde, aspirait à la puissance des empereurs romains.

C'était contre cette vaste idée, que François Ier et Henri VIII cherchaient à se liguer: il fallait qu'à leurs yeux elle fût bien redoutable, puisqu'elle avait fait taire les anciennes rivalités. Un siècle s'était à peine écoulé depuis que le roi anglais Henri VI régnait à Paris, et les angelots, monnaie courante en France, portaient encore l'écusson d'Angleterre: tous ces différents devaient s'oublier, et les deux rois étaient convenus de se visiter sur une partie neutre de leur territoire[85], pour conférer sur leurs intérêts respectifs[86]. C'étaient bien les caractères les plus opposés et les natures les plus différentes! François Ier, grand et beau garçon, excellant à tous les arts des tournois, faiseur de vers et de galanteries, rieur et tout plein d'esprit; Henri VIII, ramassé sur lui-même, gros et savant universitaire, parlant latin comme un docteur, rustre, dur et passionné auprès des femmes. Les deux noblesses, également braves, mais jalouses l'une de l'autre: ici Buckingham, Talbot, Russel[87]; là Bayard, La Trémouille, Montmorency. Ces deux noblesses, au lieu d'une lice courtoise et à fer émoulu, auraient préféré se rencontrer sur un champ de bataille et se heurter l'une contre l'autre, hommes et chevaux. Il y a des antipathies qu'il est impossible de vaincre; la politique ne peut éteindre les inimitiés de race; la lutte est vieille entre la raillerie et le sentiment excessif et froid de la supériorité.

Cependant le lieu de l'entrevue fut fixé dans une belle plaine entre Guine et Ardre en Flandre.[88] Les deux rois devaient y amener leurs cours, les reines et leurs belles maîtresses, leurs pages, leurs meutes de chasse, leurs équipages de paix. Mille ouvriers habiles, comme l'étaient les corporations flamandes, travaillèrent nuit et jour à élever un palais en charpentes circulaire de 437 pieds anglais, pour servir d'habitation au roi d'Angleterre, il était couvert de tapisseries de Gand et de Bruges. A son exemple, François Ier fit élever également un pavillon d'une même étendue, tout couvert d'étoffe ou de tissu d'une richesse féerique rapporté d'Italie. Ces étoffes d'or étaient travaillées à Constantinople par les habiles ouvriers grecs, telles qu'on les voyait à Venise, à Rome, à Florence dans les palais et les églises. Le camp du Drap-d'Or a eu son historien, témoin occulaire, le brave Fleurange[89]. Les gentilshommes de France y déployèrent un luxe immense, et, comme le dit Martin du Belay, plusieurs y portèrent leurs moulins, leurs prés, leurs terres sur leurs épaules. Il fut à honneur parmi les gentilshommes de France d'éclipser les Anglais par le luxe des armes, la beauté des chevaux, les vêtements de velours et d'or. François Ier aimait le faste et les arts, autant que Henri VIII excellait dans les dissertations et les thèses d'université. Les dames étaient de part et d'autre si bien accoutrées, que, selon l'expression encore de Fleurange: «On eut dit des fleurs épanouies sous le premier soleil du matin.» Les parures de France semblèrent si gracieuses, si élégantes aux dames anglaises[90], qu'elles s'en firent faire de semblables au grand dépit des chevaliers et barons d'Angleterre, qui trouvaient ces modes trop peu voilées et sans décence: «elles n'avaient ni guimpe ni linon jusque presque au-dessous des bras.»

Au camp du Drap-d'Or, le caractère si différent de François Ier et de Henri VIII se révéla tout entier: le roi de France, jovial, spirituel, bon garçon; le roi d'Angleterre, méfiant, triste et compassé[91]. Un matin, François Ier alla surprendre Henri jusque dans son lit en lui disant: «Mon frère vous êtes mon prisonnier[92].» Une autre fois, il courut sur lui la lance en arrêt comme pour le désarçonner, et s'arrêta tout d'un coup, en le saluant de la pointe.

Il y eut même une lutte entre les deux rois, ou, comme disaient les Anglais dans leur langue gutturale saxonne, une boxe[93] corps à corps à coups de poing, et à chaque épreuve François Ier, un des plus forts et des plus adroits lutteurs, sortait victorieux aux applaudissements de la chevalerie: ne se rappelait-on pas qu'il avait reçu en jouant, tout enfant à Romorantin, un coup de fronde ou de gaule, dont les cicatrices profondes lui restèrent toute la vie? Dans la joute et les tournois, le prix fut dignement disputé entre les gentilshommes Français et les Anglais; tous déployèrent adresse et courage en présence des dames juges du combat, placées sur des échafauds, couverts de soie jaune, blanche, verte et bleue, comme dans les hypodromes bysantins. Ce goût des tournois allait jusqu'à la frénésie dans les mœurs des nobles dames et damoiselles. Elles s'y animaient, s'y agitaient jusqu'à oublier les lois de la décence, à jeter leurs atours et leurs vêtements aux chevaliers qui luttaient et triomphaient. «A la fin, (dit le roman de Perceforet, dans la traduction en prose faite sous François Ier,)[94] les dames étaient si dénuées de leurs atours, qu'elles restaient en pur chef (tête nue) et qu'elles s'en allaient les cheveux sur leurs épaules plus jaunes que fin or, leur cotte sans manche, car toutes avaient donné aux chevaliers pour les parer, guimpes, chaperons, manteaux et camises; mais quant elles se virent en tel point, elles en furent ainsi comme toute honteuses; mais sitôt qu'elles virent que toutes étaient de même, elles se prirent à rire de leur aventure, car elles avaient donné leurs habits et leurs joyaux toutes de si grand cœur aux chevaliers, qu'elles ne s'apercevaient pas de leur dénûment et devestement.»

C'était l'honneur de la chevalerie que la présence des dames aux tournois; elles en faisaient l'orgueil, comme leur doux regard en était la récompense, ainsi que le disent les ballades d'Eustache Deschamps au XVe siècle:

Armes, amour, déduit, joye et plaisance
Espoir, désir, souvenir, hardement,
Jeunesse aussi, manière et contenance
Humble regard, trait amoureusement.
Gens corps, jolis, parés très-richement
Advisez bien ceste saison nouvelle,
Ce jour de mai, cette grande feste et belle
Qui par le Roi se fait à St-Denis
A bien jouter gardez vostre querelle,
Et vous serez honorés et chéris[95].
Car là sera la grand beauté de France,
Vingt chevaliers, vingt dames ensement[96],
Qui les mettront armés par ordonnance
Sur la place, toute d'un parement
Le premier jour et puis secondement,
Vingt écuyers, chacun sa damoiselle,
Doux paremens, joye se renouvelle,
Et là feront les héraults plusieurs cris
Aux bien joustant tenez fort votre selle,
Et vous serez honorés et chéris.
. . . . . . . amour qui ne chancelle
L'enflammera d'amoureuse étincelle
Honneur donra[97] aux mieux faisans le prix,
Advisez tous cette doulce nouvelle,
Et vous serez honorés et chéris.
Servans d'amour, regardez doulcement,
Aux eschaffaux anges du Paradis,
Lors jouterez fort et joyeusement,
Et vous serez honorés et chéris.

Ces fêtes et tournois maintenaient l'honneur chevaleresque et la galanterie, ils formèrent le caractère national; et ce fut en gardant ces nobles mœurs, que la France fit de si grandes choses.

X
DÉFECTION DU CONNÉTABLE DE BOURBON.—COMPLICITÉ DU COMTE DE SAINT-VALLIER.—DIANE DE POITIERS.
1520-1522.

L'entrevue du camp du Drap-d'Or, si magnifique comme fête de chevalerie, n'eut pour résultat qu'une manifestation d'antipathie politique entre les Français et les Anglais. Il y a dans l'esprit des nations, je le répète, certains caractères qu'il est impossible de détruire, et les symptômes s'étaient produits avec une telle énergie, que François Ier rapporta du camp du Drap-d'Or la conviction profonde, que la neutralité de l'Angleterre serait à peine gardée dans la lutte violente, qui allait s'engager avec Charles-Quint[98]. Il y avait à la fois quelque chose de fier et d'imprudent dans le caractère de François Ier, il ne doutait jamais de lui-même et de sa chevalerie; c'était bien le vigoureux paladin de la vieille chanson des Gestes de Roland, cette chanson que plus tard le loyal et savant Lacurne Sainte-Palaye traduisait par ce vers si connu:

Combien sont-ils? Combien sont-ils?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et ne comptez vos ennemis
Qu'étendus morts sur la poussière.

Le Roi savait quelle était la puissance de Charles-Quint, mais avec sa tête chevaleresque, il n'avait jamais lu qu'Amadis de Gaule ou Tristan le Leonais eussent fait de telles réflexions, lorsqu'ils avaient à combattre des adversaires plus nombreux et formidables. Les politiques froids et réfléchis peuvent blâmer ces caractères imprudents même dans la gloire, mais donnez-les à juger à ces soldats d'honneur qui savent mourir sur un champ de bataille, ils en admireront la grandeur et la beauté; plus Charles-Quint était puissant, plus François Ier mettait d'orgueil à le vaincre. Rabelais, le cynique philosophe de Meudon, seul pouvait tourner en ridicule cette glorieuse audace de François Ier[99], et la comparer à Panurge dans l'île des Lanternes.

Le Roi confia de nouveau le gouvernement du royaume à sa mère, la duchesse d'Angoulême, régente pendant sa minorité, princesse remplie d'affection pour son fils, avec certaines passions, certaines antipathies, désireuse avant tout de joindre provinces sur provinces autour de la couronne de France. En vertu de cette idée, la duchesse d'Angoulême poursuivait un procès féodal contre le connétable de Bourbon sur la possession et l'héritage de plusieurs grands fiefs[100], le Bourbonnais, l'Auvergne, la Marche, le Forez, le Beaujolais, procès qui était une faute, au moment où la guerre avec Charles-Quint appelait le concours de toutes les forces des vassaux. On a dit que la duchesse d'Angoulême se vengeait d'un amour méconnu et rétrospectif; les faiseurs de chroniques ont développé ce petit roman, sans remarquer que la duchesse d'Angoulême avait alors plus de cinquante-cinq ans, que le connétable de Bourbon en avait à peine trente, et que Louise de Savoie, duchesse d'Angoulême était absorbée dans son amour maternel. La véritable cause du procès féodal, intenté au connétable de Bourbon, était le désir d'agrandir le royaume de France par de belles provinces, qui dans l'opinion des jurisconsultes, devaient revenir au domaine[101]. Le connétable de Bourbon, fier et impétueux caractère, devait vivement s'impressionner d'une confiscation qui lui arrachait la plus riche partie de ses apanages: de là ses premières négociations avec Charles-Quint.

Le connétable de Bourbon, après les grands services rendus au Roi et à la France à la bataille de Marignan, devait espérer une autre destinée[102]. Quand la guerre était prête à éclater, on l'humiliait encore en donnant toute confiance à la maison de Foix, qui, sous l'influence de la comtesse de Châteaubriand, grandissait au-dessus de la maison de Bourbon; le maréchal de Lautrec gardait le commandement de l'armée d'Italie malgré ses fautes. La comtesse de Châteaubriand avait une famille de soldats à protéger: Lautrec, Bonnivet, capitaines aussi braves, aussi impétueux aux batailles, mais moins capables que le connétable de Bourbon de diriger une expédition militaire, de conduire à bonne fin les batailles et d'administrer surtout une armée, composée de compagnons hardis, de reitres, de lansquenets insubordonnés, qu'il fallait maintenir dans une discipline indulgente. Cette situation injuste qu'on avait faite au fier connétable était difficile; le procès en parlement avait reçu une solennelle application, et tout le monde savait le mécontentement du duc de Bourbon, qui s'exprimait hautement et avec aigreur sur la reine-régente et François Ier.

Aucune de ces circonstances n'avait échappé à la sagacité politique de Charles-Quint: il avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de la science militaire du connétable, et quand le roi de France l'humiliait, le persécutait, l'Empereur offrait de le grandir et l'élever. Le plan de Charles-Quint était vaste, réfléchi, profondément hostile à la France; il faisait rétrograder la monarchie jusqu'au règne de Charles VI avec ses infirmités et ses faiblesses. Il s'agissait de reconstituer le système des grands fiefs qui enlaçaient la couronne de France au XIVe siècle: les liens féodaux entre la maison de France et la maison de Bourbon n'étant pas très-bien définis, l'Empereur se proposait de constituer en faveur du connétable un royaume indépendant qui eût embrassé toutes les terres depuis le Bourbonnais jusqu'aux Pyrénées, depuis l'Auvergne jusqu'aux Alpes, de manière à morceller, à briser l'écu blasonné de la maison de Valois: ce royaume nouveau eût été donné au connétable[103]. Ainsi, le roi de France n'aurait plus été qu'un prince de second ordre, enserré d'un côté par les duchés de Bourgogne, dont les droits étaient passés à Charles-Quint comme légitime héritier; d'un autre côté par le roi d'Angleterre, qui devait reprendre une fraction de la Normandie, et enfin par le nouveau royaume institué au profit de la maison de Bourbon, qui agglomérait encore la Provence avec la promesse du Dauphiné. Ce projet se rattachait au système de monarchie universelle, auquel aspirait Charles-Quint, et qui ne pouvait admettre aucun roi puissant autour de son empire.

A l'effet de conduire cette négociation secrète et considérable avec le connétable, l'Empereur députa le comte de Beaurein[104], un de ses plus habiles conseillers, qui devait apporter les bulles d'institution du royaume de Provence; le négociateur trouva le connétable de Bourbon si profondément irrité contre la duchesse d'Angoulême, qu'il ne fut pas difficile de le convaincre et de l'entraîner. En acceptant ce traité hardi et secret dans cette circonstance particulière, le connétable ne commettait pas précisément une trahison envers la couronne de France: la maison de Bourbon ne possédait que l'Auvergne comme terre féodale du roi de France, et précisément le parlement venait de la confisquer; le connétable n'était plus qu'un chevalier sans terre, sans état, libre d'accepter toutes les conditions qu'on lui proposait, et celles que lui présentait Charles-Quint étaient magnifiques. Il ne signa rien: mais il engagea sa parole, et résolut de s'enfuir pour rester libre de sa personne et de sa dignité. Le connétable fit connaître son projet à quelques membres de sa famille, à quelques vassaux sur lesquels il pouvait compter, et parmi eux à son cousin le sire de Poitiers, comte de Saint-Vallier[105]; tous jurèrent sur le bois de la vraie croix qu'ils n'en diraient mot à âme qui vive. Dans sa déposition au grand procès, le comte de Saint-Vallier dit bien «qu'il avait cherché à détourner son cousin de cette funeste résolution[106]» ce qui n'est pas probable, car il entra complétement dans le complot. Ce qui avait été convenu fut exécuté, le connétable prit la fuite avec une hardiesse incomparable pour aller joindre l'empereur Charles-Quint[107]. Le comte de Saint-Vallier moins heureux, arrêté et traduit devant une commission du parlement, se défendit avec habileté, en protestant de son ignorance absolue des projets réels du connétable, en invoquant surtout la fidélité que, par la loi féodale, il devait à son seigneur immédiat le connétable, et le serment qu'il avait fait sur la vraie croix. Il fut flétri d'une sentence de félonie, on dressa un échafaud couvert d'un drap noir, la hache du bourreau était levée pour le frapper, quand un ordre du Roi vint tout à coup suspendre l'exécution.

De romanesques récits ont été faits sur la cause réelle qui détermina le Roi à cette clémence, et le plus accepté de ces récits est celui-ci: «Diane de Poitiers, jeune fille, sacrifia son honneur au Roi pour sauver la vie de son père.» Ce drame un peu honteux est inexact, faux, et l'on peut s'en convaincre par le rapprochement des dates et l'examen des pièces[108]. Le procès du connétable de Bourbon est de l'année 1523, ainsi que cela résulte de l'interrogatoire du comte de Saint-Vallier, encore existant (12 octobre 1523); Diane de Poitiers, née en 1499, avait été mariée le 6 novembre 1518, à Louis de Brézé, grand-sénéchal de Normandie; ainsi, en 1523, elle n'était ni jeune fille, ni sous la dépendance de son père; elle ne fut veuve que six ans après[109] et montra un grand désespoir à la mort de son mari, auquel elle éleva un monument funèbre où se lisait encore le nom de «Louis de Brézé, comte de Maulevrier.»

Diane de Poitiers était donc femme du sire de Maulevrier, quand elle fut aimée de François Ier. Était-ce avant ou après le grand procès, suivi contre les complices du connétable? Ici les faits manquent. L'origine d'un sentiment d'amour est presque toujours caché, et la publicité n'arrive que lorsque la faveur est venue à son apogée. Il faut remarquer qu'à la suite de la conjuration du connétable de Bourbon, il n'y eut aucune exécution à mort, tout fut transformé en prison perpétuelle, plusieurs des complices obtinrent même leur grâce absolue. Toutes les rigueurs se réunirent contre le comte de Saint-Vallier jusqu'au pied de l'échafaud: ce fut là seulement qu'il y eut commutation de peine; et encore quelle grâce! une transformation de la mort en une captivité perpétuelle[110]. On pourrait douter même de l'influence de Diane de Poitiers à cette époque, puisque, dit-on, très-aimée du Roi, elle ne put obtenir la liberté absolue de son père.

Peut-être François Ier avait-il compris toute la profondeur de cette conjuration et toutes ses conséquences politiques. Le connétable avait quitté la France pour se mettre à la tête des armées de Charles-Quint. La face de la guerre allait changer. Il y avait sans doute dans la chevalerie de François Ier de braves cœurs, de rudes bras, des courages indomptables; mais il n'y avait aucun chef d'expérience et de guerre qui pût être à la hauteur du connétable pour la direction et la tactique d'une armée. Bourbon avait été le véritable vainqueur de Marignan; il savait ranger une armée, la conduire avec intelligence. Si le maréchal de Lautrec, si les Bayard, les La Trémouille menaient vaillamment une troupe de chevalerie, de gens d'armes et même de reitres ou de lansquenets, là se bornait leur science militaire. Le connétable manquait donc à l'armée du Roi dans les circonstances périlleuses où se trouvait la France; le vide qu'il faisait dans les rangs était immense, et malgré son dépit, sa colère, le Roi le savait bien.

Cette époque de la défection du connétable marque non pas la période de triomphe et de faveur de Diane de Poitiers, mais celle de la toute-puissance de la reine-mère, Louise de Savoie, régente; elle seule gouverne, car le Roi est absorbé par la coalition qui, de tout côté, menace la France d'une invasion redoutable. Les lettres-patentes en faveur de la reine-mère sont des plus étendues; le Roi l'institue régente «à cause de son sens, vertu, prudence et intégrité pour régir et administrer jusqu'à ce qu'il soit de retour[111]

XI
LA CHEVALERIE FRANÇAISE DANS LE MILANAIS.—LES ESPAGNOLS EN PROVENCE.—LES DAMES DE MARSEILLE.
1523-1524.

L'alliance politique conclue entre l'empereur Charles-Quint et Henri VIII d'Angleterre, après la défection du connétable de Bourbon, était une véritable coalition militaire, que le roi François Ier ne pouvait repousser que par le développement de toutes les forces nationales. Il y eut dans toute la France un grand élan de chevalerie, qui se manifesta par une prise d'armes du ban et de l'arrière-ban et par des dons gratuits d'impôts.

Toutes les frontières allaient être envahies à la fois, et dans ces temps de sacrifice, les dames exerçaient un prestige de gloire, une puissance de générosité; elles firent vœu de n'aimer, de ne choisir pour leur servant d'amour, que les chevaliers qui partiraient, haut leur lance, dans les périls de la patrie pour combattre Charles-Quint avec ses Espagnols, ses Flamands, et Henri VIII avec ses Anglais[112]. Madame de Châteaubriand et Diane de Poitiers instituèrent un nouvel ordre de chevalerie, de courage et de galanterie.

Le premier théâtre de la guerre devait être encore l'Italie; les Français occupaient le Milanais, le protégeant contre les Suisses et les reitres, sans jamais obtenir les sympathies des Italiens, toujours les mêmes, impatients de tout joug et pourtant incapables de s'en délivrer[113]. La cause en était peut-être au mauvais gouvernement du maréchal de Lautrec, qui avait les pleins-pouvoirs de François Ier. Chaque brave capitaine, Bayard, La Palisse, Montmorency, combattant de droite, de gauche, faisaient des prodiges de valeur à Milan, Crémone, Brescia, sans obtenir ces résultats décisifs que la bataille de Marignan avait donnés aux Français. Le Roi avait confié le gouvernement suprême du Milanais à Guillaume Gouffier de Boissy, seigneur de Bonnivet, amiral de France, qui devait prendre la direction de l'expédition militaire résolue contre une ligue italienne, qui se formait encore une fois contre la domination des Français[114].

A chaque époque de son histoire, l'Italie, composée de populations hostiles les unes aux autres, avait cherché à se réorganiser en un seul corps de nation par une ligue politique et militaire momentanément formée, quelquefois dissoute par des antipathies ou des haines avant même qu'elle eût produit des résultats de délivrance et encore moins de nationalité. Cette fois, les Lombards, les Florentins, les Romains, les Modénais, les Napolitains, s'étaient formés en ligue, sous la protection de l'empereur Charles-Quint, pour marcher contre les Français et les expulser de la Lombardie. Les chefs militaires de cette ligue étaient Prosper Colonnia et François Sforza[115], tous deux Italiens et profondément hostiles à la France. Les troupes devaient se joindre aux Espagnols, aux Flamands, aux reitres et aux lansquenets placés sous l'épée du connétable de Bourbon, qui en avait reçu le commandement suprême des mains de l'Empereur. Tous marchaient également contre la chevalerie de France, qui opposait la bravoure la plus brillante, mais aussi la plus désordonnée à la ruse, à la finesse des Italiens, dont l'historien Guichardini nous fait le tableau si animé: Guichardini, chaud patriote, qui espérait restaurer la nationalité italienne! De là, ses déclamations contre les Français qu'il considérait comme des obstacles à la délivrance de la patrie. Mais n'étaient-ils pas des étrangers aussi, ces Suisses, ces reitres et lansquenets, la plupart huguenots et mécréans, que l'Italie appelait à son secours? Le caractère du connétable plaisait à ces troupes d'aventuriers, qui avaient pleine confiance dans la hardiesse de ses projets, dans la fougue de son caractère et la force de son bras.

La guerre d'Italie n'était qu'un point dans le vaste dessein de l'Empereur, qui voulait ramener la France à l'état d'abjection et d'abaissement, où elle se trouvait sous Charles VI. D'après son traité particulier avec le connétable, la Provence entrait dans le lot assigné au chef de la maison du Bourbon; le connétable, impatient de prendre possession de la terre promise, dirigea son corps de troupes vers le Var, par Gênes et Nice; la Provence n'était-elle pas le plus beau fleuron ajouté à ses domaines[116]? L'Empereur devait joindre une flotte et un corps de débarquement espagnol, pour seconder l'expédition du connétable. Le vieux Peschiera la commandait; plein de raillerie et de jalousie, le général espagnol n'obéissait que malgré lui au connétable; il avait reçu l'ordre secret de l'Empereur de s'emparer du littoral de la Provence: car il y avait longtemps que Marseille, république si riche, si commerçante, était convoitée par l'Espagne: n'y parlait-on pas la langue de l'Aragon et de la Catalogne? son pavillon était illustré en Orient et par toutes les mers; ses navires faisaient des escales en Egypte, et tant l'intimité était grande entre les Catalans et les Provençaux, qu'une colonie de pêcheurs était venue s'établir dans les rochers, vers une anse favorable de la côte qui gardait le nom des Catalans[117].

Traversant le bas Piémont au pas de course, après avoir franchi le Var, le connétable de Bourbon et ses lansquenets, auxquels s'étaient jointes quelques bandes ou régiments espagnols, pénétrèrent dans la Provence, dégarnie de troupes: l'ennemi s'empara de Grasse, Antibes, Toulon (qui alors n'étaient pas fortifiées), et d'Aix, la capitale du roi Réné, naguère si plaisante et si gaie, ravageant tout, les riches campagnes, les terres en fleurs; puis, le connétable marcha sur la ville de Marseille, objet de convoitise pour l'empereur Charles-Quint, car Marseille liait la Catalogne à Gênes; ces côtes devaient former une ligne déports jusqu'en Italie. Aussi, à l'expédition du connétable, s'étaient jointes des troupes venues d'Espagne, sur la flotte que commandait Peschiera; caractère prudent et tout à fait opposé à l'impétuosité du connétable, le marquis de Peschiera connaissait les Marseillais de vieille date, il les savait très-décidés à défendre leur ville, ou comme ils l'appelaient, leur république municipale, leurs lois et leurs franchises.

C'était au contraire avec une sorte de dédain que le connétable parlait de la résistance de Marseille: «Les bourgeois et marchands devaient venir la corde au cou implorer sa clémence et demander son commandement.» C'était mal juger l'esprit et la situation de Marseille et de sa corporation municipale; on ne peut lire sans émotion dans le vieux historien Ruffi, la chronique de notre belle époque civique; Ruffi[118] la source de toute érudition en Provence, vieux conseiller municipal qui, assis sur sa chaise curule ou sous l'ombrage des pins de sa bastide, secouée par le mistral, écrivait avec un patriotisme érudit les faits de notre ville: que sommes-nous à côté de ces fidèles chroniqueurs du XVIIe siècle?

Marseille alors s'élevait sur le flanc de la colline, abritant son port creusé dans l'anse qui sépare la montagne de la Vierge-de-la-Garde et la Colline-des-Moulins, situation admirable qui la garait du vent impétueux, du mistral et de la tempête des sables du Rhône; les champs de Canèbe ou Chanvre[119] véritables marais, n'étaient pas bâtis encore; la population armée des corporations, porte-faix, forgerons, ouvriers constructeurs, s'était accrue de quelques compagnies corses et gênoises[120] au service de la république municipale. Les murailles comptaient huit tours, parmi lesquelles la tour de Sainte-Paule, la plus haute, protégeait la porte de la Joliette, (Paule et Jules-César, deux noms de la vieille Rome, la sœur de Marseille[121] dans les médailles votives). L'armée du connétable, venue d'Aix, s'établit sur les hauteurs de la ville, en face même des murailles et de la porte de Jules-César; quand les batteries furent établies, les couleuvrines commencèrent à jouer, et l'on vit, comme aux temps héroïques, un beau spectacle; tandis que les hommes combattaient fièrement sur les remparts, les femmes apportaient des matériaux pour réparer les brèches, les projectiles de guerre pour lancer à l'ennemi. Ces femmes de Marseille, de race hellénique et gauloise, étaient fières et glorieuses de la cité; à cette époque, les romans de chevalerie mêlaient les femmes à tous les dévouements: elles avaient leurs Marphises, leurs Bradamantes, leurs Clarisses, transformation des Amazones de l'antiquité.

Marseille, malgré sa belle défense, eut inévitablement succombé, sans quelques circonstances qu'il faut noter: 1o la victoire de l'amiral André Doria[122] qui, à la tête des flottes gênoises et marseillaises[123], dispersa la flotille espagnole; 2o la jalousie invincible du marquis de Peschiera, commandant les Espagnols contre le connétable de Bourbon; ils ne pouvaient se supporter l'un l'autre; l'espagnol savait que la Provence était un lot qui revenait au connétable comme fief de son nouveau royaume, il le servait mal et mollement. Peschiera raillait même les efforts de Bourbon contre Marseille, et plusieurs fois il fit remarquer combien les Marseillais pointaient bien en envoyant leurs boulets jusque dans la tente du connétable, et il lui disait: «ce sont les timides bourgeois qui viennent la corde au cou et les clefs à la main se jeter à vos pieds»[124].

Mais ce qui sauva la Provence, ce qui délivra Marseille, ce fut la marche rapide d'un corps de gendarmerie de France, qui s'avança jusqu'au delà d'Avignon[125], sous la conduite du roi François Ier lui-même. Les Espagnols et les lansquenets, ainsi pris par les flancs, resserrés entre les Gênois, les Marseillais et les Provençaux insurgés levèrent le siége de Marseille en toute hâte: ce fut presqu'une fuite. François Ier et sa brillante cour séjournèrent quelque temps à Aix, le Roi y fit célébrer les jeux du roi Réné, comme comte de Provence et il visita la Sainte-Baume, grotte antique où s'abrita Madeleine la pécheresse; le nom du roi de France fut longtemps incrusté sur ces rochers abruptes, couronnés d'une forêt séculaire, où le druidisme antique s'était abrité avec son caractère sombre et sanglant.

Que reste-t-il de ces vieux souvenirs, de cette grande mémoire de la défense de Marseille par ses citoyens et ses illustres dames? les murs ont été détruits, la tour Sainte-Paule, la porte de Jules-César ont été renversées par les embellisseurs des cités. Le sol a été nivelé pour laisser place au vent du mistral, et à ce sable du Rhône, à la poussière de la Crau et d'Arenc. La civilisation moderne respecte peu les traditions du passé, elle sera dévorée à son tour par ses fils comme châtiment! Il est triste de voir Marseille si grande dans l'histoire, si antique dans ses souvenirs, renverser ses derniers monuments du passé: la vieillesse glorieuse a tort, on brise ses durs ossements; on la découronne de ses vestiges; l'industrie est impitoyable dans ses ravages et matérialise toutes les idées. Si la peinture n'avait crayonné le souvenir de l'héroïsme des dames marseillaises, si elle n'avait reproduit les murailles antiques, les tours, la cathédrale de la Major, l'esplanade de la Tourette, la place de Linche, les moulins et les sources abondantes qui tombaient des Accoules, sous les beaux jardins ombragés de Platanes, il ne resterait aucune trace de l'ancien Marseille, de cette ville aujourd'hui entrepôt de passage plutôt que cité, où les caravanes de la civilisation posent un instant leurs tentes de voyage vers l'Orient.

XII
LES POÈTES D'AMOUR ET DE GUERRE.—JEAN ET CLÉMENT MAROT.—DIANE DE POITIERS.
1524-1530.

Tandis que l'ennemi envahissait le territoire, les grands tournois, les héroïsmes de la guerre, les sentiments exaltés de l'amour, avaient leurs chanteurs et leurs poëtes. A cette époque de la renaissance, on ne saurait assez dire combien l'exaltation produite par la lecture des beaux romans de chevalerie produisit de fabuleux exploits: la guerre est si triste dans ses réalités, qu'il est besoin d'une poésie idéale pour exalter les âmes. Si l'on n'avait eu, je le répète, que le vieux sybarite de Meudon, comparant François Ier à Panurge et ses soldats à des moutons, l'ennemi aurait paisiblement envahi le territoire, et Charles-Quint serait resté maître de la Provence. Heureusement les imaginations chevaleresques rêvaient un monde de gloire que le pourceau de Touraine ne comprenait pas: Rabelais garnissait sa panse, tandis que Bayard, Lautrec, La Trémouille, Montmorency, couraient défendre la patrie.

Les lectures favorites de François Ier et de ses paladins, de Diane de Poitiers, de madame de Châteaubriand, étaient le Roman de la Rose, commencé par Guillaume Lorris[126] et terminé par Jean de Meung. Malgré quelques méchancetés contre les dames, quelques mystiques histoires, le Roman de la Rose exaltait les âmes et créait les nobles actions. Le monde des réalités est si peu de chose, qu'il resserre l'œuvre de l'homme dans un cercle rétréci et matériel; il faut s'enivrer du fantastique pour courir à tous les héroïsmes. Qu'on me pardonne cette admiration pour Amadis de Gaule, pour Tristan le Léonnais, pour les quatre fils Aymond: j'aime à vivre avec ces épopées, ces contes et ces fables, la joie de nos aïeux.[127] Lorsqu'on veut s'expliquer l'héroïsme de Bayard ou de Gaston de Foix, il faut ouvrir un de ces grands romans du moyen-âge, où tout est en dehors du possible: il n'y a que la vie usuelle qui ne soit pas comprise et racontée; le chevalier a le privilége de passer au milieu des prodiges pour arriver à un but fabuleux: amour ou gloire. C'est ce qui le faisait l'ami des poëtes et des chanteurs de fables.

On les voit ces chanteurs à la suite de toutes les batailles aux époques les plus reculées, lors de la conquête de l'Angleterre par les Normands, et Robert Wace le Trouvère en a gardé mémoire. Les deux Marots, les poëtes de Louis XII et de François Ier, suivirent ces Rois dans leur guerre. Jean Marot, le père de Clément, aussi remarquable que lui, né de race normande, était devenu le secrétaire et le poëte de la reine Anne de Bretagne, femme de Louis XII; il accompagna le Roi dans son expédition en Italie, à Gênes, à Milan, à Venise, riches cités qu'il célébra dans ses poésies. Il aimait les batailles et écrivait au milieu des hasards de la guerre. A la mort de Louis XII, devenu le poëte en titre de François Ier, il le servit également dans sa politique et dans sa gloire[128]: voulant associer les trois États aux succès de la guerre, il composa son dialogue entre clergé, noblesse et labour, qui tous offraient leurs bras et leurs deniers pour la gloire de la France. N'était-ce pas le devoir de tous de relever la patrie, que les sceptiques abaissaient, en détruisant le prestige des belles actions? Quand le Roi fut vainqueur à Marignan, Jean Marot composa une Epître galante des dames de Paris au roi François Ier étant au delà des monts; puis une autre aux courtisans de France étant pour lors en Italie[129]. Parmi de hardies comparaisons qu'on ne peut toujours suivre dans leur licence, Jean Marot place bien au-dessus des Italiennes, les dames de France, pour les grâces, le maintien et les mille trésors de leur beauté ravissante. Aussi, après les avoir louées à l'extrême, il veut les enseigner dans leur conduite, et c'est pourquoi il écrit son Doctrinal des Princesses et nobles Dames, livre d'enseignements pour le maintien, l'esprit et les beaux habits qu'elles doivent porter. Poëte soldat, il chantait au milieu des camps; son Manuel, son Doctrinal, son Bréviaire, c'était le Roman de la Rose, d'une si fabuleuse popularité jusqu'au XVIe siècle, où les ennuyeuses controverses et la guerre civile vinrent détrôner les doux passe-temps des châteaux.

Clément, son fils, entra comme page dans la maison des Neuville-Villeroy, déjà grande à son origine; puis, il passa comme valet de chambre dans le service de Marguerite de Valois, duchesse d'Alençon, sœur de François Ier, ce ravissant esprit, qui adorait l'art de faire les vers; à cette cour, il connut Diane de Poitiers, qui devint un moment sa protectrice, et à laquelle il adressait ses rondeaux et ballades. Il se montra ardent, passionné pour la divinité de ses rêves, passion de poëte, idéale, vaniteuse; on a dit qu'il fut aimé de Diane de Poitiers et de Marguerite de Valois; l'amour-propre des poëtes a supposé tant de choses! S'il avait été aimé de Marguerite, s'il avait eu puissance sur des cœurs si élevés, eût-il tendu la main dans ses poésies pour demander une gratification, et son traitement arriéré de valet de chambre[130]. Les poëtes ne marchandent pas leurs expressions d'amour et d'enthousiasme; grelottant de froid, souvent ils chantent les feux du soleil, et mourant de faim ils décrivent les banquets somptueux. Il ne faut jamais prendre dans leur sens moderne les expressions galantes et d'une douce familiarité de la langue naïve du moyen-âge, l'amour n'y est pas voilé, les grâces restent nues; les savants en galanteries expriment leurs passions pour des dames quelquefois inconnues, et jettent des baisers qui passent à travers les crénaux pour arriver jusqu'aux tourelles[131]. Clément Marot garda ces traditions dans ses ballades; noble cœur, plein de courage, servant d'armes très-brave, comme son père, il suivit François Ier dans son expédition de Flandre et se battit bien, en brave gentilhomme.[132] Inquiet de sa nature, frondeur de caractère, il n'épargnait personne dans ses vers pour l'éloge et le blâme. Ainsi que les trouvères et les troubadours du moyen-âge, il fit une rude guerre au clergé ou papelards; on le soupçonna même d'une certaine tendance pour les opinions nouvelles: n'était-il pas de mode parmi les universitaires et les lettrés de déclamer contre l'Église? Les poëtes du XVIe siècle rappelaient les hardiesses des troubadours albigeois au XIIIe siècle; l'esprit ne peut se passer de certaines allures frondeuses, et Clément Marot les gardait avec une grande liberté: gourmand de son ventre, il n'observait aucune des abstinences de l'Église, ce qui le faisait soupçonner d'être huguenot ou mangeur de la vache à Colas; il paraît qu'il fut dénoncé pour s'être affranchi des abstinences du vendredi.