Et croy qu'encore y fu qui ne l'en eut tiré
C'est de merveilles pour les sages craignant coups
Qui font telles tremeurs aux innocents et foulx[305]

Le poëte se complait à décrire la grotesque figure de Triboulet dans la paix comme dans la guerre:

De la tête énorme
Aussi large à trente ans que le jour qui fut né,
Petit front et gros yeux, nez grand, taille avoste,
Estomac plat et long, hault dos à porter hotte,
Chacun contrefaisant, chanta, dansa, prêcha,
Et de tout si plaisant qu'onc homme ne fascha.

Après la mort de Louis XII, François Ier avait pris Triboulet à son service, et il le réjouissait par ses facéties, ses mots, et ses libres jugements sur chacun[306]. Après sa mort, le Roi adopta un autre fou contrefait, plus instruit que lui, médecin de profession, du nom de Brusquet, pauvre médecin selon Brantôme: «qui envoyait les lansquenets ad patres, drus comme mouche.» C'est donc à Brusquet qu'il faudrait attribuer l'anecdote du calendrier des fous et la substitution de François Ier à Charles-Quint dans leur légende; fort dévoué à Diane de Poitiers, Brusquet était son hôte journalier et l'amusait par son esprit et son érudition; à son accent provençal, il joignait la connaissance des langues italienne, espagnole, avec de l'esprit par dessus tout, dans cette société étrange peut-être, mais mobile et variée comme un jeu de cartes et de tarots: chevaliers, barons, écuyers, dames de coupe, valet de carreaux, fous, bohémiens, chevaliers de deniers et mallemort. Cette société ne connaissait pas l'uniformité triste et désenchantée: «c'étaient toujours festes et mascarades dans un long carnaval.»

XXVII
LES DERNIERS JOURS DE FRANÇOIS Ier.
1530-1545.

S'il y avait encore dans le roi François Ier des volontés et des impatiences de guerre, si l'esprit de ses gentilshommes et de ses familiers l'y entraînait, son corps souffreteux et maladif ne s'y prêtait plus guère. Ce qui lui restait d'activité, il le donnait aux arts, aux constructions, aux magnificences des châteaux; l'influence de Catherine de Médicis n'avait fait que redoubler cette ardeur. Florence, Rome, Pise ne s'oublient jamais, on les porte avec soi comme son cœur et son imagination d'artiste.

Fontainebleau était toujours le lieu de prédilection du Roi; la chasse qui est comme le mensonge de la guerre pour les bras vieillis et fatigués, était devenue sa passion dominante; François Ier après quelques heures de repos était toujours en chasse au milieu des forêts, suivi de sa cour de dames, de ses gentilshommes favoris; les jappements d'une meute, le son du cor, la poursuite d'un cerf, d'un sanglier, d'une troupe de loups était son plus doux délassement: le Roi passait au moins cinq mois de l'année à Fontainebleau, que ses artistes embellissaient avec une infatigable ardeur[307].

Le Primatice dirigeait toujours les travaux; sa jalousie contre Rosso (Maître Roux) lui avait un peu fait changer l'ordonnance primitive des galeries, il les ornait avec un soin particulier, ainsi que les jardins, les bosquets, les parterres. Le talent du Primatice avait deux genres particuliers: la grande peinture historique et mythologique qu'il tenait de Jules Romain, puis l'ornementation qu'il poussait jusqu'à une excellence exquise; ses fontaines, ses dieux termes, ses masques de satyre étaient des fantaisies, admirables souvenirs de l'antiquité; il les entrelaçait de fleurs, d'adorables arabesques[308], il excellait dans l'art d'orner les cheminées monumentales, ce qui ne l'empêchait pas de continuer la grande peinture de son odyssée (les aventures d'Ulysse). Dans ses figures de dieux, de Vénus ou de Diane, il semble toujours apercevoir les modèles de Diane de Poitiers et de la duchesse d'Étampes. Il était fort naturel qu'un artiste courtisan se fût servi de ces modèles de perfection et de beauté; nulle n'égalait Diane de Poitiers, et quand Brantôme la vit pour la première fois elle avait 60 ans, il fut frappé de cette beauté de marbre de Paros, de cette grâce, de cette perfection de formes[309].

Autour de Primatice s'était formée toute une école française, deux hommes jeunes encore qui devaient déployer un immense talent sous les successeurs de François Ier, pour la construction et la décoration de son palais: 1o Germain Pilon, normand d'origine,[310] le sculpteur qui comprit le mieux, peut-être, les détails d'ornementation et les groupes de statues; 2o Jean Goujon[311], appelé le restaurateur de la sculpture française, né à Paris, où il exerça spécialement son art; le roi avait ordonné la transformation du Louvre. Si l'on examine un plan de Paris à la fin du XIVe siècle, on peut voir sur les bords de la Seine, en face de l'hôtel de Nesle, un véritable château féodal, avec ses hautes murailles, ses créneaux, son pont-levis jeté près des vastes jardins de l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois. Le Louvre flanqué de quatre tours, protégeait le côté ouest de la Seine, comme l'hôtel Saint-Paul et la Bastille défendaient celui de l'est. C'est ce château féodal que François Ier voulut transformer: le moyen-âge peu à peu disparaissait pour faire place à la Renaissance romaine et florentine; le Louvre cessait d'être un château pour devenir un palais. Cette transformation, peut-être heureuse pour tout ce qui touchait aux demeures royales, aux jardins, à l'ornementation des hôtels, l'était-elle également pour les églises et les tombeaux?

Le moyen-âge avec ses formes ogivales, avec ses églises nues et pourtant ornées de ses statues de saints, de ses abbés mitrés où partout se montrait l'image de la mort et de la résurrection, n'était-il pas préférable pour l'exaltation de la pensée religieuse, à ces églises de la Renaissance, à ces tombes ornées de statues froides et correctes qui rappelaient l'école païenne d'Athènes ou de Rome? La belle tombe de Louis XII, à Saint-Denis, avec ses bas-reliefs admirablement ciselés, élevée comme un monument, inspire-t-elle l'idée de la prière et de la résurrection[312]! Le prince couché sur la tombe à côté de sa royale compagne, n'inspire aucune idée de la mort chrétienne. On regarde, on admire, mais l'on n'est point pénétré du sentiment religieux, comme devant ces ossements en croix, ces crânes dénudés, aux yeux creusés par les vers du sépulcre: ces statues du tombeau de Louis XII iraient aussi bien en groupes autour d'une fontaine, dans l'escalier d'un palais que dans une basilique chrétienne.

Ce même goût de l'art antique se trouve dans Philibert Delorme, né à Lyon[313], et qui avait passé sa jeunesse dans les ateliers de Florence et de Rome; quand il revint dans sa ville natale, son premier ouvrage fut le portail de Saint-Nizier: il fut ensuite appelé à Paris pour les embellissements que le roi faisait faire à Fontainebleau; il dessina l'escalier à fer à cheval, construction svelte et hardie. Mais les œuvres capitales et nouvelles de ce maître, appartiennent surtout au règne de Henri II, époque artistique par excellence, sous la double protection de Catherine de Médicis et de Diane de Poitiers.

La dernière partie du règne de François Ier est déjà dominée par les questions religieuses. Or la tendance des opinions est de s'emparer du pouvoir, lorsqu'on les laisse à leur propre énergie; c'est pourquoi la liberté des idées conduit droit à la guerre civile. Le système de François Ier, à l'exception de quelques répressions passagères dirigées par les parlements et le Châtelet, avait été celui de la tolérance; le Roi avait arrêté plus d'une fois les poursuites contre les luthériens[314]; entouré de savants, aux opinions mixtes et incertaines, ses philosophes, ses poëtes, étaient accusés des nouvelles hérésies. De ses deux sœurs, l'une professait ouvertement le calvinisme, l'autre restait indifférente. La duchesse d'Étampes allait secrètement aux prêches, et méritait les éloges des docteurs et des ministres, qui disaient d'elle qu'elle était la plus savante des belles et la plus belle des savantes[315]. Fortifié par ces protections diverses, le calvinisme, obscur d'abord, s'était constitué en opinion, et comme le luthéranisme dans l'Allemagne, il était prêt à sonner la guerre civile, car les paysans des montagnes s'armaient aussi contre les riches et les États. La dernière partie du règne de François Ier fût dominée par cette situation nouvelle; il fallait un chef, un roi au parti huguenot, et ce parti entourait le duc d'Orléans, le frère cadet du dauphin. Les huguenots savaient qu'ils n'avaient rien à espérer de Henri, le dauphin, l'héritier présomptif de la couronne, toujours sous l'influence de Diane de Poitiers, leur profonde ennemie; le duc d'Orléans s'était engagé avec eux, et ils voulaient le faire roi après la mort de François Ier. Ce prince, sous le charme de la duchesse d'Étampes, se laissait aller à cette idée de changement, et son principal motif c'était la liaison du dauphin avec les Guises.

Cette puissante et noble famille, adorée des catholiques, grandissait toujours; François Ier pressentait sa fortune et s'en faisait des craintes sérieuses jusqu'à ce point que plus tard on fit ce quatrain:

Le feu roi devina ce point
Que ceux de la maison de Guise
Mettraient ses fils en pourpoint
Et son pauvre peuple en chemise[316].

Rien n'était plus mensonger que ce quatrain huguenot, car les Guise et les Montmorency étaient les seuls vigoureux défenseurs du territoire dans la guerre, que, cette fois encore, François Ier engageait contre Charles-Quint; devenu maladif, capricieux, le roi, vieilli avant l'âge, s'était jeté un peu en fou dans cette guerre, aidé de l'alliance des Turcs et des luthériens d'Allemagne, et cette fois l'alliance ne consistait plus en un assentiment moral et en des traités éventuels: la guerre se faisait de concert et ouvertement; les flottes ottomanes, sous l'émir Barberousse, venaient s'abriter au port de Marseille, et réunies à celles du roi de France, elles assiégeaient Nice[317], ravageaient les côtes d'Italie et d'Espagne: François Ier recevait des secours des reîtres et des lansquenets luthériens d'Allemagne.

Dans les voies de cette politique étrange, si on la compare à la situation religieuse des esprits, le roi avait dû changer son conseil; la duchesse d'Étampes désormais gouvernait tout, et la guerre fut pour ainsi dire dans ses mains. Cette guerre ne fut pas heureuse, les armées de Charles-Quint envahirent la France par toutes ses frontières: il y eut bien de folles entreprises jusqu'à la mort du duc d'Orléans, qui vint une fois encore arrêter les espérances du parti huguenot et de la duchesse d'Étampes, maîtresse absolue des destinées de la France. Le dauphin était en disgrâce; Diane de Poitiers s'était retirée au château d'Anet, dont les embellissements faisaient sa préoccupation unique. Les Guise avaient des commandements en Italie; Catherine de Médicis seule gardait à la cour de Fontainebleau une situation mixte et mesurée; femme du dauphin, un peu négligée par son mari, elle était fort aimée de François Ier, par son goût de plaisir, ses hardiesses de chasse que le Roi se plaisait à raconter dans ses entretiens du soir[318].

Après la paix de Crespi, la santé de François Ier déclina sensiblement; à peine à 52 ans, il portait déjà toutes les marques de la décrépitude et de la vieillesse; un seul goût lui restait, la chasse, et il s'y livrait avec une activité fébrile, une fureur qui tenait sans doute au besoin de changer sans cesse de résidence, de gîte, pour distraire ses douleurs: Catherine de Médicis seule semblait avoir compris cette nouvelle situation de François Ier; attentive auprès du Roi, elle caressait ses faiblesses et tenait un habile milieu entre la duchesse d'Étampes et Diane de Poitiers[319]: «la vie du Roi ne pouvait longtemps se prolonger; à sa mort elle devenait reine; le pouvoir de la duchesse d'Étampes devait cesser.» Mais Catherine ne pouvait espérer la domination avec la puissance qu'exerçait Diane de Poitiers sur l'esprit et les volontés du dauphin Henri, et quelle continuerait d'exercer sur ce prince devenu Roi. La rivalité entre la duchesse d'Étampes et Diane avait pris les proportions d'aigreur et de proscriptions violentes. Diane de Poitiers, était reléguée par la duchesse d'Étampes, qui faisait plus encore. «Disant, selon le récit de Brantôme, qu'elle était née précisément le jour où Diane de Poitiers s'était mariée.» Les femmes ne pardonnent pas ces sortes d'outrages, et c'était en tremblant que la duchesse d'Étampes devait voir s'avancer les derniers jours de François Ier.

Le prince semblait fuir la mort qui, montant en croupe, le suivait partout, dans ses excursions saccadées, maladives, de château en château, de forêts en forêts, sans trève, sans repos, comme s'il était poursuivi par le cor fantastique qui appelle les trépassés! il courait de Saint-Germain à la Muette, à Dampierre, à Loche. Puis il revint à Rambouillet, toujours triste, préoccupé, chassant comme le fantôme des légendes, il s'arrêta dans le château pour ne plus se relever, et le glas funèbre sonna le 5 mars 1547, la mort du Roi de France[320].

XXVII
AVÈNEMENT DE HENRI II.—TOUTE-PUISSANCE DE DIANE DE POITIERS.
1547—1548.

Les funérailles de François Ier étaient à peine accomplies, que Diane de Poitiers arrivait à la cour de Saint-Germain, et son premier acte fut un ordre d'exil pour la duchesse d'Étampes, qui se retira dans son château de Saint-Bris. La toute-puissance de Diane de Poitiers effaça toutes les rivalités et les oppositions, et ce fut une véritable merveille que de la voir à l'âge de quarante-sept ans, régner en maîtresse favorite sur l'esprit et le cœur de Henri II; on put croire alors à la prédiction de la bohémienne, dont parlent quelques mémoires. Enfant, elle avait sauvé un vieux mécréant prêt à être pendu par le prévôt, et la fille du mécréant reconnaissante, lui avait donné un filtre, qui lui conservait une éternelle jeunesse[321]. Ce qu'il y a de certain, c'est que le portrait de Diane de Poitiers, fait à cette époque par le Primatice, sous les traits de Diane chasseresse, et son buste par Jean Goujon, constatent une éternelle jeunesse, une grâce charmante et naïve de la première époque de la vie d'une femme.

Presque aussitôt des lettres-patentes créèrent Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, un des beaux domaines de la couronne[322]: en même temps la reine Catherine de Médicis recevait pour son revenu, l'administration du comté d'Auvergne; des lettres-patentes rendaient au sire de Montmorency son titre de connétable, et son cousin Rochepot, était élevé à la lieutenance générale de la ville de Paris. Tout le conseil du Roi était changé, car un système nouveau de fermeté, de résolution allait s'inaugurer sous la main des Guise, hommes forts et populaires. Le duc de Guise était bien le plus fier, le plus hardi des féodaux qui oncque fut jamais.

A quel Dieu semblait-il? ou si, comme il me semble,
Il ressemblait lui seul à trois dieux tous ensemble
Or, ne ressemblait-il pas de la tête et des yeux
Le tonnerre foudroyant et le père de dieux,
Au fier esbranle-terre, au dieu de la marine?

Ce changement absolu dans le conseil venait de la nécessité surtout d'arrêter les progrès des opinions que la duchesse d'Étampes avait tant favorisées; ces opinions pénétraient partout, et Calvin lui-même écrivait: «La reine de Navarre a bien affermi notre religion en Béarn; les papistes ont été chassés entièrement; en Languedoc, ont été réunies maintes assemblées sur notre croyance. Avec le temps partout seront ouies les louanges de l'Eternel[323]

Ainsi s'exprimait Calvin, et ses espérances se réalisaient: presque partout le calvinisme s'organisait comme une réformation et une résistance dans l'Etat, témoin la révolte déjà de la Guyenne et de La Rochelle. Des assemblées se formaient, et, le soir, les huguenots se réunissaient dans le Pré aux Clercs pour chanter les psaumes de Bèze ou de Marot en français. A la cour même, les nouvelles opinions faisaient des progrès; Dandelot, colonel de l'infanterie française, était déjà fortement soupçonné d'hérésie. Quand le roi Henri II l'interrogea sur ce point: «Est-il vrai, seriez-vous huguenot?» Dandelot répondit: «Mon corps et ma vie sont au pouvoir de Votre Majesté, mais mon âme appartient à Dieu seul; j'aimerais mieux mourir que d'aller à la messe[324].» Cette hardie réponse indiquait le péril que l'Etat courait par l'invasion des nouvelle doctrines, et Diane de Poitiers ne fut pas la dernière à conseiller au Roi un système répressif sous la main des Guise. Il ne faut jamais séparer un temps de ses nécessités, de ses idées; le mot intolérance ne doit jamais être pris d'une façon absolue; chaque époque a ses intolérances; quand la religion domine, l'intolérance est dans la religion; quand la politique domine, elle est dans la politique; les mots changent seuls. La messe était encore la foi générale de la société; se révolter contre la formule religieuse était aussi dangereux pour l'État que dans les temps modernes se révolter contre la formule politique; et cela était si vrai, que partout la réformation était suivie d'une insurrection hardie de nobles et de paysans. L'Allemagne voyait son antique constitution renversée; l'Angleterre était en pleine guerre civile, tandis que l'Espagne, qui, à l'aide de l'inquisition, avait su se préserver des nouvelles opinions, portant son énergie sur elle-même, découvrait un nouveau monde et gagnait la bataille de Lépante. A toutes les époques, l'unité est une force, et l'opposition une cause de faiblesse et de décadence.

Diane de Poitiers, sous l'influence des Guise, contribua puissamment à cette tendance ferme et unitaire de la monarchie sous Henri II; partout l'ordre fut rétabli et la révolte réprimée d'une manière inflexible, nécessité d'un gouvernement qui voulait éviter la guerre civile[325]: les temps modernes en montrent plus d'un exemple. Certes, le connétable Anne de Montmorency était un esprit de modération avec une certaine tendance vers la réforme, et cependant Brantôme dit de lui[326]: «Tous les matins, il ne faillait de dire et entretenir ses patenôtres, soit qu'il ne bougeât du logis ou qu'il montât à cheval, et on disait qu'il fallait se garder des patenôtres de M. le connétable, car en les disant et marmottant, lorsque les occasions se présentaient, il s'écriait: «Allez-moi pendre un tel, attachez celui-là à un arbre, faites passer celui-là par les piques, tout à cette heure; taillez-moi en pièce, mettez-moi le feu partout, et tels ou semblables mots de police ou de guerre[327].» Ainsi étaient les mœurs dans ce siècle de violence et de guerre civile, et cependant Anne de Montmorency était un esprit de tempérance et de modération!

XXVIII
LE COMBAT SINGULIER DE LA CHATAIGNERAIE ET JARNAC.
1547.

La toute-puissance de Diane de Poitiers, le retour vers les vieilles mœurs, furent marqués par une lice ardente et chevaleresque entre deux nobles champions à qui le champ fut assigné selon l'antique formule des combats singuliers: ils s'appelaient La Chataigneraie et Jarnac. Diane de Poitiers passionnée pour les usages des paladins eut toujours applaudi des deux mains à ces rencontres à l'épée; mais à ce duel retentissant, qui a laissé une longue traînée de souvenirs, se mêlaient des idées et des passions particulières, la rivalité de Diane de Poitiers, désormais duchesse de Valentinois, avec la duchesse d'Étampes.

François de Vivonne, seigneur de La Chataigneraie, était fils d'André de Vivonne, grand sénéchal de Poitou[328], et de tout temps lié à la famille de Saint-Vallier. François Ier avait été son parrain, et il l'attacha à sa personne comme page et enfant d'honneur. A dix-huit ans, La Chataigneraie, que le Roi aimait tendrement, qu'il appelait son filleul, excellait dans tous les exercices du corps, à la lutte, à l'escrime, à la chasse, avec une telle vigueur, qu'il saisissait un taureau par les cornes et le renversait sans effort; on l'avait vu lutter avec deux athlètes à la fois et leur faire toucher la terre du front. Dans les tournois, en pleine course, sur son cheval, il jetait deux ou trois fois sa lance, la reprenait de ses mains gantées avant de la mettre en arrêt contre son adversaire. Aussi, un peu orgueilleux de sa vaillance et de son adresse, La Chataigneraie aimait à dire: «Nous sommes quatre gentilshommes de la Guyenne, Fezensac, Sensac, Essé et moi qui courons à tous venants.» François Ier avait composé ces deux vers pour lui:

Chataigneraye, Vieilleville et Bourdillon
Sont les trois hardis compagnons.

Partout la Chataigneraie s'était distingué aux batailles; plusieurs fois aussi le Dauphin, depuis Henri II, lui confia son gonfanon aux siéges de Landrecis et de Thérouanne; Diane de Poitiers exaltait La Chataigneraie comme le plus brave paladin[329].

Non moins illustre était le comte de Jarnac, de l'illustre famille des Chabot, beau-frère de la duchesse d'Étampes, un peu coureur d'amour, comme le dit Brantôme: «Jarnac, petit dameret, qui faisait plus grande profession de curieusement se vestir que des armes de guerre[330],» avait fait certaines confidences un peu équivoques sur ses amours avec certaine dame; il s'en était fait grand bruit, Jarnac les démentit; on voulut remonter à la source jusqu'au Dauphin, profondément hostile à la duchesse d'Étampes. La Chataigneraie intervint loyalement pour son seigneur et déclara que Jarnac lui en avait fait confidence à lui-même, et sans hésiter, offrit le combat pour le soutenir. Toutefois, il ne fut pas approuvé de tous. «S'il m'avait voulu croire, dit Montluc, et cinq ou six de mes amis, il eût desmêlé sa furie contre le sire de Jarnac d'autre sorte[331]

Ce défi était jeté à la fin du règne de François Ier, à une époque de faiblesse et de maladie; le roi n'avait pas accordé le champ, c'est-à-dire qu'il avait refusé la permission de la lice et du combat; mais à l'avènement de Henri II, au moment de la disgrâce de la duchesse d'Étampes, Jarnac alla demander le champ-clos contre La Chataigneraie, et le nouveau roi, tout chevaleresque, l'accorda d'après les principes des romans de chevalerie. La lice fut indiquée dans le parc du château de Saint-Germain: comme dans les combats judiciaires du moyen-âge, les armes avaient été bénies à Saint-Denis; le Roi, toute sa cour, les dames, Diane de Poitiers elle-même, durent assister à cette grande lice. Le champ-clos fut orné comme pour un tournoi, et jouste à fer très-moulu.

La renommée de La Chataigneraie était si bien établie sous le rapport de la vaillance, de l'adresse, de la force, que nul ne doutait qu'il ne sortît vainqueur; lui-même avait commandé pour le soir un joyeux festin destiné à célébrer sa victoire. Le combat commença au soleil couchant, dans une chaude journée[332]. La Chataigneraie fondit sur son adversaire avec la fière assurance d'un vainqueur; Jarnac esquiva le coup, et avec une adresse non pareille, il lui répondit par la feinte de quarte, que depuis on a appelé le coup de Jarnac. Quel était ce coup qui a fait l'objet de tant de recherches? Les uns disent que c'était un coup de pointe donné avec l'habileté d'un chirurgien dans les tendons de la cuisse et de la jambe, de manière à renverser son adversaire sur la poussière; les autres, qu'il lui fendit le mollet par un estoc terrible de haut en bas[333]. Tant il y a que La Chataigneraie toucha la terre, humiliation qu'il n'avait jamais subie. Jarnac, étonné de sa victoire, courut vers lui, le suppliant de garder sa vie, pourvu qu'il rendît l'honneur à la dame par une déclaration publique qu'il s'était trompé. La Chataigneraie refusa; alors Jarnac, selon les coutumes du combat singulier, s'agenouilla devant le Roi pour lui dire «qu'il lui donnait La Chataigneraie pour en faire son plaisir.» Le Roi répondit à Jarnac: «Vous avez combattu comme César et vous parlez comme Cicéron; j'accepte La Chataigneraie.» Le fier chevalier blessé déclara «qu'il voulait mourir.» En vain transporté au château du duc de Guise, son parent, on pansa sa blessure; il en déchira les appareils et ne fit aucune concession. Il mourut donc fièrement avec l'orgueil de sa renommée. «Il y en eut force qui ne le regrettèrent guère, car ils le craignaient plus qu'ils ne l'aimaient; il était trop haut de la main, querelleux: comme il était des parents et commensaux des Guise, Monseigneur d'Aumale lui fit élever un grand mausolée avec cette inscription: «Aux mânes fières de François de Vivonne, chevalier français très-valeureux[334]

XXIX
LE CURÉ DE MEUDON.—MONTAIGNE.—BRANTOME.—NOSTRADAMUS.
1549-1560.

Le duel sanglant entre La Châtaignerai et Jarnac fut le dernier combat judiciaire autorisé comme il l'était au moyen-âge chevaleresque, véritable appel au jugement de Dieu. Cet esprit s'affaiblissait chaque jour: l'honneur et la chevalerie étaient raillés hautement comme une folie des temps écoulés. Alors mourait dans la petite maison, rue du Jardin et Saint-Paul[335] cet esprit méchant et tout matérialiste dont j'ai parlé, Rabelais, que l'indulgence de François Ier avait trop ménagé comme un pédant échiqueté d'universitaire et de fou royal: «La vie inestimable du grand Gargantua, père de Pantagruel, jadis composée par l'abstracteur et quintessence, livre plein de Pantagrualisme» avait paru à Lyon sous le règne encore de François Ier[336], et la protection du Roi avait couvert ce fatras d'histoires drolatiques écrites dans une langue inintelligible; mais le recueil contenait de grossières déclamations contre le pape, les moines, les papelards, et même contre les dogmes chrétiens et à cette époque, où les calvinistes et les luthériens attaquaient l'Église, les livres de Rabelais obtinrent une grande renommée: on entrait dans l'époque matérialiste. Ce qu'on exaltait, c'était la chair, le ventre, le sensualisme aux dépens des idées de chevalerie et de dévouement. Le parlement avait été d'une indulgence extrême pour ce curé qui mourait dans l'opulence en profitant des bénéfices de cette Église qu'il maudissait: et c'était une grande faute du concordat signé par François Ier et Léon X, que l'autorité laissée au Roi de disposer des bénéfices ecclésiastiques qu'il distribuait libéralement entre les artistes, les courtisans et quelquefois parmi les universitaires ennemis de l'Église; le Primatice, Benvenuto Cellini eurent des abbayes comme s'ils avaient appartenu aux ordres sacrés.

François Rabelais fut sans doute un grand railleur de choses saintes, mais on lui prêta plus encore qu'il n'avait dit et fait; les faiseurs d'historiettes lui ont attribué mille bouffonneries impies et des paroles plus que déplorables au moment si grave de son agonie; quand le cardinal du Bellay fit demander des nouvelles de sa santé par un page, Rabelais répondit de sa voix mourante: «Dis à monseigneur l'état où tu me vois, je m'en vais chercher un grand peut-être; il est au nid de la pie, dis-lui qu'il s'y tienne, et pour toi tu ne seras jamais qu'un fou; tire le rideau, la farce est jouée.» Toutes ces inventions furent faites après coup par de mauvais esprits qui voulurent trouver dans Rabelais un précurseur des idées du XVIIIe siècle, tandis qu'il ne fut que le successeur de ces médisans de l'Église, les Albigeois et Vaudois qui troublèrent l'ordre religieux du XIIIe siècle. Ses livres sont écrits presque en patois mêlé de grécisisme, tous ses personnages sont des paysans, des moines, mais il n'y a dans Rabelais ni système, ni pensée arrêtée, ni intention saisissante: on lui ferait trop d'honneur de trouver en lui autre chose qu'un bouffon[337].

Si Rabelais avait été le protégé de la duchesse d'Étampes, Michel Montaigne fut celui de Diane de Poitiers; et cependant son esprit dissertateur, les livres qu'il avait publiés entraînaient avec eux-mêmes la destruction de l'esprit chevaleresque, objet d'un culte profondément ébranlé par la réformation. Michel Montaigne enfant fut envoyé auprès de François Ier[338], et plus tard Diane de Poitiers l'attacha au service de Henri II, non pas comme un de ses braves chevaliers qui allaient avec lui aux batailles, mais comme un jeune page qui pouvait le distraire et l'enseigner. Ainsi se formait le scepticisme en face de cet édifice de croyance qui composait le moyen-âge. Peu de chose appartenait à l'esprit de Montaigne dans ses œuvres; il empruntait tout à Cicéron, à Senèque et même à Lucrèce. L'antiquité réagit sur toute cette littérature comme le latin et le grec sur la langue française; Montaigne enfant eut toute la faveur de Diane de Poitiers, parce que tout en philosophant et méditant, il ne fut jamais soupçonné de huguenoterie; il restait dans la région élevée de la pensée sans ébranler publiquement le dogme[339].

A tous ces écrivains d'une littérature empruntée aux anciens, combien Brantôme était préférable, non point qu'on doive croire tout ce qu'il rapporte: «J'ai ouï dire, j'ai entendu conter» n'est-ce pas sa formule? Brantôme a écouté partout les mille chroniques de guerre et de galanterie; quand il vint à la cour, Diane de Poitiers était vieille déjà[340]; pourtant il fut frappé de cette éclatante beauté qui se conservait à travers les années; Périgourdin un peu vantard, il se disait issu par son père de la très-noble et antique race de Bourdeilles, déjà renommée sous l'empereur Charlemagne: «Comme les histoires anciennes et vieux romans français, italiens, espagnols le témoignent de père en fils, et du côté de sa mère, issue de l'illustre race des Vivonne[341].» Brantôme recueillait jour par jour les anecdotes dans un grand volume couvert de velours vert pour les dames et de velours noir pour les rodomontades. Brantôme fut par la naïveté de son langage, la tradition de la chronique du moyen-âge, en y ajoutant cette petite médisance de récit qui était l'apanage du Valois. Chez Brantôme, seigneur de Bourdeilles, le sentiment de la morale n'a pas un rigide écho; expression de la cour de Charles IX et de Catherine de Médicis, il conte avec une grande crudité les actions que d'autres siècles et d'autres mœurs ont flétries; chaque époque a sa morale particulière trop souvent, hélas! en dehors des lois suprêmes et éternelles.

Bien plus puissant sur les imaginations et les esprits, avait paru à cette époque un écrivain étrange, tireur d'horoscope, dont les Centuries faisaient grand bruit à la cour; c'était Michel Nostradame ou Nostradamus, natif de Salon en Provence. Jamais les superstitions et les fables n'abandonnent le cœur de l'homme; elles se transforment et ne disparaissent sous un type que pour se produire sous un autre; l'horoscope fut une dégénération de cette magie, des épopées du moyen-âge, dans les romans de Lancelot du Lac, de Roland et des quatre fils d'Aymon où la magie se montre sous des couleurs brillantes comme le ressort divin d'un poëme. L'horoscope plus sombre s'attachait à la vie de l'homme, à deviner son histoire individuelle, sa destinée, tel était le but des centuries que maître Nostradamus publiait à Lyon. Quelle était l'origine de ce triste prophète? Il se disait d'une famille de juifs convertie. A Rome, Juvénal avait déjà flétri les juifs vendeurs et interprètes des songes; médecin d'abord, il avait publié un almanach pronosticant toutes les saisons[342], puis un traité des fardements[343], l'art de se farder que l'Italie avait donné à la France; les singulières recettes pour entretenir le corps (et Diane de Poitiers n'était-elle pas une merveille entre toutes). Mais les livres qui firent sa renommée, ce furent les centuries[344] qui prédisaient en termes fort obscurs les horoscopes de chacun et que toute la génération lisait avec avidité; qui ne désire pénétrer le secret de sa destinée? Les centuries écrites en vers étaient feuilletées par Catherine de Médicis, Diane de Poitiers, la duchesse d'Étampes, et on citait avec effroi la prédiction suivante qu'on appliqua plus tard au malheureux tournoi où périt Henri II:

Le lion jeune, le vieux surmontera
Au champ bellique par singulier duel.
Dans cage d'or les yeux lui crevera,
Deux plaies ont fait mourir, mort cruelle!

Cette prédiction semblait annoncer qu'un grand péril menaçait le Roi (le lion), qu'un vieux (Montgomery) le blesserait en duel au champ belliqueux; la cage d'or, c'était le casque; le Roi serait frappé entre les deux yeux, et de quelle blessure, juste ciel? une blessure à mort. Ces prédictions obscures étaient d'un grand effet sur les imaginations; on ne se dirigeait que par son astrologue. Au milieu des fêtes, des plaisirs, des distractions, la prédiction apparaissait comme une fatale menace!

XXX
LES ARTS SOUS HENRI II.—LES DEMEURES ROYALES.—CHAMBORD.—CHENONCEAUX.—ANET.—LES ARTISTES.
1545-1557.

Si l'on veut exactement parler, la belle Renaissance n'appartient pas à François Ier, mais à Henri II; c'est sous ce règne que se développe l'art dans sa perfection, ces bâtiments sveltes à colonnes canelées qui se couronnent par des ornements de fantaisie d'une belle ordonnance, et ces mille statues parsemées dans les niches et qui diffèrent si essentiellement des œuvres du moyen-âge: meubles, armures, coffrets, boiseries, orfèvrerie, tout est marqué d'un splendide cachet; le marbre est ciselé avec un fini dont on trouve des modèles dans les deux tombeaux de Louis XII et de François Ier à Saint-Denis.

Quels maîtres accomplirent ces œuvres? la plupart sont inconnus; ils venaient presque tous d'Italie, et Catherine de Médicis les avait entraînés à sa suite. Quand aujourd'hui on parcourt même les provinces, on trouve dans certaines églises des boiseries, des sculptures, des œuvres d'art d'une grande perfection évidemment de l'école italienne, et en feuilletant les registres on voit que des artistes, sorte de pèlerins de la Renaissance, allaient de villes en villes offrir leurs ciseaux, leurs pinceaux aux églises, aux monastères; Catherine de Médicis n'était-elle pas la reine des artistes? elle leur donnait l'impulsion, et l'art français se ressentit de cette protection, comme l'école italienne.

On en trouve un exemple considérable dans l'ineffable amitié qu'elle porta à maître Bernard Palissy, ce merveilleux potier de terre dont les œuvres devinrent pour Diane de Poitiers et Catherine de Médicis ce que la manufacture de Sèvres fut plus tard sous la marquise de Pompadour. La seconde manière de maître Bernard Palissy est la plus perfectionnée; celle-là seule est splendide et incontestablement les modèles étaient fournis par l'école de Florence et de Rome; la reine Catherine de Médicis faisait exécuter sur les grands dessins ses plats, ses assiettes dont le prix est aujourd'hui illimité[345].

La demeure habituelle de Henri II ce fut le château de Saint-Germain. Presque tous ses actes d'autorité royale sont sortis de cette résidence élevée au temps de Charles VII; la vaste forêt qui s'étendait d'un côté jusqu'à Pontoise, de l'autre jusqu'à Écouen, était aussi sombre et séculaire que celle de Fontainebleau; la chasse y était belle et plantureuse, et le point de vue unique. Un certain nombre de châteaux commencés par François Ier étaient en construction, aucun n'était achevé, le bizarre Chenonceaux avec ses ponts, ses canaux, ses formes irrégulières; Chambord, construit sur les dessins du Primatice étaient loin d'être à leur fin. Philibert Delorme, par les ordres de Diane de Poitiers, semait de riches ornements la résidence d'Anet. Les galeries du Louvre, celles qui donnaient sur la rivière, ne s'élevaient qu'au premier étage[346].

Presque dans tous ces bâtiments, à côté de la Salamandre de François Ier, on voyait s'incruster le chiffre entrelacé de Diane de Poitiers et de Henri II, et la plus singulière des remarques c'est que ce témoignage public d'un amour un peu étrange était donné en présence de Catherine de Médicis, la femme légitime de Henri II. La reine féconde[347] et heureuse de ses artistes paraissait très-peu s'occuper de ces manifestations publiques; elle préparait sa domination politique au milieu des plaisirs et des fêtes. Sous l'emblême de ces chiffres amoureux, on ne vit partout que l'histoire de Diane dans l'Olympe restauré de tant de dieux, par la Renaissance; Vénus n'a qu'une très-petite place dans ces créations d'artiste; Hébé, symbole de la jeunesse et de la grâce, avait été plusieurs fois sculptée durant la puissance de la duchesse d'Étampes, et Benvenuto avait conçu et exécuté dans une pensée flatteuse son Hébé, chef-d'œuvre d'orfévrerie. Sous Henri II, Vénus, Hébé cessent de régner, les artistes y substituent des scènes de chasse où Diane apparaît dans tous ses attributs; autour d'elle sont groupées ses nymphes qui reflètent souvent le portrait des dames qui accompagnaient Diane de Poitiers: parmi elles on trouve une autre Diane, moins célèbre et néanmoins aussi belle, aussi spirituelle.

C'était une fille d'amour de Henri II qu'il avait eue dauphin dans son expédition des Alpes, d'une dame piémontaise nommée Philippe Duc[348]. La petite princesse prit le nom de Diane de France, et fut élevée avec un soin extrême sur les genoux pour ainsi dire de la duchesse de Valentinois. «Je pense, dit Brantôme, que jamais dame eût été mieux à cheval, et elle était très-belle de visage et de taille: elle parlait l'italien, l'espagnol, et à treize ans elle avait épousé Horace de Farnèze, duc de Castro, deuxième fils de Louis, duc de Parme et de Plaisance, tué tout jeune devant Hesdin[349].» Diane de France, restée veuve sous la garde de Diane de Poitiers, fut destinée à François de Montmorency, fils du connétable, le protégé particulier de Diane de Poitiers, alors en toute sa faveur: on dit même qu'elle était la mère de cette jeune Diane que les lettres de légitimation supposaient fille d'une dame piémontaise.

L'amour de Henri II pour Diane de Poitiers (duchesse de Valentinois) ne faisait que s'accroître; le roi portait publiquement ses couleurs, la devise de donec totum implicit orbem[350] sous un croissant placé sur les monnaies s'appliquait à Diane de Poitiers, qui elle-même avait pris pour devise le chiffre de Henri; dans quelques médailles on voit Diane foulant au pied un amour avec cette légende: omnium victorem vici (j'ai vaincu le vainqueur de tous). A la fin de l'année 1556, le château d'Anet fut achevé par Philibert Delorme, charmante demeure entre les deux forêts d'Yves et de Dreux. Diane devait aimer les bois; son parc s'étendait sur l'Eure jusqu'au village d'Yvry, célèbre depuis par la victoire de Henri IV. Anet devint désormais la demeure de prédilection de Diane de Poitiers: elle-même l'avait meublé de belles tapisseries qui racontaient ses amours avec le Roi de France qu'elle aimait de toute sa passion; le premier acte de la prise de possession du château d'Anet fut la fondation d'un hospice ou maladrerie pour les pauvres[351].

Le château d'Anet se distinguait surtout par la richesse de son ameublement, cet art porté à son point extrême de sévère élégance sous les Valois: les meubles étaient d'ébène et d'ivoire, les tentures en cuir damasquiné jaune, les buffets et coffrets en bois sculpté reproduisaient les scènes de chasse relevées en or; les tapis de l'Orient, les glaces de Venise sans reflet, ornaient les salles; dans quelques galeries, des peintures, des poteries jaune glauque ou bien sur émail; les cheminées avaient cette perfection de grandeur qui en faisait des monuments: n'était-ce pas autour de la cheminée qu'après la chasse on se réunissait pour deviser sur les faits et gestes de la journée? Diane de Poitiers connaissait peu la vie sédentaire: le son du cor la réveillait le matin, et véritable déesse, elle courait dans la forêt le pieu en main, suivie de sa meute. La forêt d'Evreux a conservé plusieurs rendez-vous de chasse de la dame suzeraine d'Anet.

XXXI
ALLIANCE DE DIANE DE POITIERS AVEC LES GUISE.—MARIE STUART.—LA VIE DE CHATEAU.
1558.

Le roi Henri II, à son avènement à la couronne, avait trouvé une politique toute faite, des traités existants qu'il fallait exécuter; François de Guise, qui avait expulsé les Anglais de Boulogne et de Calais, était envoyé en Italie, dans un commandement militaire, sorte d'exil, tandis que les gentilshommes huguenots, ou tiers-parti, sous l'amiral Coligni, marchaient contre les Espagnols en Flandre. A Saint-Quentin, le corps de chevalerie de Coligni éprouva une telle défaite, que Charles-Quint, du fond de son monastère, demanda à son fils Philippe II si les Espagnols étaient entrés à Paris, et le roi catholique, dans l'exaltation de sa victoire, fit vœu d'élever, à Saint-Laurent, ce fantastique monastère de l'Escurial qui fait encore l'admiration du monde[352]. Il fallut rappeler en toute hâte le duc de Guise de son commandement d'Italie et lui confier la défense publique avec le titre de lieutenant-général: le peuple avait une telle confiance en lui, qu'il réunit toutes les forces de la monarchie, comme si elles n'attendaient que lui pour marcher. Les Espagnols furent contraints à la retraite; le duc de Guise s'empara de la place de Guine. La conséquence fut la signature du traité de Cateau-Cambresis[353] et la paix générale avec l'Angleterre et l'Espagne.

La puissance de la maison de Guise s'accrut encore par les fiançailles de François, dauphin de France, avec Marie Stuart, fille de Jacques V, roi d'Ecosse[354], et de Marie de Lorraine, duchesse de Longueville: son enfance avait commencé triste et solitaire, au milieu des lacs. Entourée de quatre jeunes filles de son âge (7 ans), des premières familles d'Ecosse, Marie arrivait en France[355] pour s'accoutumer aux mœurs, aux habitudes de la cour si polie des Valois; elle fut comblée de caresses par Henri II, et placée avec ses jeunes compagnes dans un couvent à Saint-Germain; Marie s'y fit admirer par ses progrès dans les langues, la poésie et les lettres. A onze ans, elle parlait si bien le latin, qu'elle soutint une thèse devant les plus grands érudits pour prouver: «que les femmes doivent s'occuper de littérature aussi bien que les hommes, et que le savoir leur sied à merveille[356].» Ce n'était pas seulement à Brantôme que Marie Stuart inspirait de l'admiration, mais encore au grave chancelier l'Hospital, à Du Bellay, à tout ce qui s'occupait alors de science et des lettres à la cour de Henri II.

Quelle charmante réunion d'esprit et de grâce que la cour des Valois! des femmes poëtes, artistes, pratiquant tous les travaux de l'esprit; Diane de Poitiers appelant Ronsard à Anet, que le poëte célébrait sous le nom de Dianet; Marie Stuart cultivant la poésie depuis son enfance, et Diane de France, duchesse de Montmorency, érudite à vingt ans comme le Parnasse tout entier. La mythologie semblait insuffisante à Ronsard pour célébrer tant de beauté et de grâces, et Marie Stuart appelait Ronsard «l'Apollon de la source des Muses.»

Puis enfin Catherine de Médicis, l'artiste par excellence, l'amie du Primatice, de Benvenuto-Cellini, dessinant elle-même les châteaux, le jardin des Tuileries et partageant sa vie entre les fêtes, les joyeuses mascarades et la patiente étude des partis; elle savait qu'il y avait plus de charme spirituel que de réalités sensuelles dans l'amour de Henri II pour Diane de Poitiers et le roi semblaient le prouver, puisque dix enfants étaient nés de son union avec Catherine dans les dix années, garçons et filles, charmante famille élevée dans les arts, la poésie, les plaisirs et les fêtes; l'aîné des fils, je l'ai dit, épousait Marie Stuart; l'aînée des filles, l'Infant d'Espagne, fils de Philippe II. Si la réformation n'était pas venue jeter son érudition disputeuse et la guerre civile à travers la renaissance et les progrès de la France, la patrie serait passé à un degré de splendeur merveilleux.

Et toute cette cour si brillante, si courtoise, vivait dans les plus belles résidences du monde. François Ier et Henri II, dans leur amour des arts, avaient mis la main à toutes les œuvres: tel est le caractère indélébile de cette architecture; on la reconnaît à la simple vue dans cette admirable galerie de vieux manoirs qui s'étend de Blois à Amboise: vus de loin, ils ressemblent à des châteaux fantastiques. Amboise fut un peu la transition de l'architecture du moyen-âge à celle de la Renaissance; Chenonceaux fut bâti comme par un enchantement capricieux sur pilotis, avec ses ponts, ses vives eaux; il semble voir encore sur des élégantes barques, comme à Venise, toute cette cour de Henri II naviguant au milieu des cygnes au cou élancé et des carpes au collier d'or. On trouve encore à Chenonceaux une salle tout entière conservée avec ces belles cheminées soutenues par des cariatides; et comme toujours, dominé par la pensée de Diane de Poitiers, l'artiste a reproduit Diane entièrement nue (et pourtant chaste), tenant dans ses bras un cerf qu'elle semble caresser[357].

Chambord, entouré d'un parc de sept lieues, était à lui seul une création splendide; on voyait bien que le crayon du Primatice avait dirigé ces dessins; tout se ressentait de l'Italie, de Florence, même ces lanternes de pierre qu'on dirait des campanilles, comme à Pise, et cet ajustement des tuyaux de cheminées, ces escaliers en spirales d'un effet audacieux et charmant, ces pavillons carrés que Catherine de Médicis mit partout à la mode, témoins les Tuileries, avant qu'elles n'eussent été alourdies par les grosses galeries et les pavillons de Henri IV et de Louis XIV[358].

Déjà dans les bâtiments de Chambord on employait le moellon rouge; ce mélange de pierre et de marbre de toute couleur enlevait aux monuments la monotonie de la pierre toujours blanche ou grise. Ces bâtiments étaient immenses, et néanmoins, vus à certaine distance, ils paraissaient légers, fluets, comme si le vent qui se jouait dans les campanilles allait les emporter par ses caprices. A Chambord, la salamandre de François Ier brille partout; on ne trouve pas les chiffres amoureux de Diane de Poitiers et de Henri II, comme si l'on avait voulu conserver entière l'empreinte de son créateur.

Mais la grande merveille fut achevée aux dernières années de Henri II, ce fut le château dont j'ai parlé, la demeure chérie de Diane de Poitiers. Tel qu'il sortit des mains de Philibert Delorme, Anet consistait en un portique de la plus belle époque de la Renaissance, surmonté de la figure d'un beau cerf six cors, que deux levriers au repos regardent avec une sorte de respect. Sur l'autre face du portique est encore Diane nue qui tient un cerf dans les bras et le caresse de ses yeux; après le portique, vient une cour entourée de galeries à colonnes sveltes; une élégante fontaine, œuvre de Jean Goujon, avec les attributs de Diane, s'élevait au milieu[359]; un second portique conduisait à une nouvelle cour également ornée de bâtiments, et au fond la chapelle. Diane de Poitiers n'avait pas oublié la mort, et son tombeau l'attendait pieusement sous les armoiries de la duchesse de Valentinois: Benvenuto-Cellini avait ciselé les galeries et les rampes en fer; Jean Goujon avait orné les chambranles, les cheminées, les portes, les fenêtres, avec un soin qui respirait l'amour, l'admiration envers la grande protectrice des arts.

C'est dans ces vastes demeures aux champs que vivaient les cours de François Ier et de Henri II; les séjours des rois, des gentilshommes dans les villes étaient alors une exception, les capitales n'absorbaient pas toutes les grandeurs; le château, le monastère recueillaient le cultivateur enfant et le nourrissaient vieillard. Dans quelques miniatures du moyen-âge, celles surtout qui ornent les manuscrits de Froissard, on peut voir quels étaient les travaux des champs: le paysan à la figure riante, porte des vêtements commodes, même élégants; il foule le raisin dans la cuve, il s'abrite sous les pommiers chargés de fruits, il dort sous la treille; le soir venu, autour du feu de l'âtre il écoute les contes, les légendes, et des brocs circulent autour des tables chargées de fruits; la vieille est au rouet, la jeune fille à la toile de lin, et le jeune homme boit le vin qui fait attendre l'amour et les fiançailles.

XXXII
LE DERNIER TOURNOIS[360].—MORT DE HENRI II.—DESTINÉES DE DIANE DE POITIERS ET DE LA DUCHESSE D'ÉTAMPES.
1557-1578.

C'était un des nobles penchants de la chevalerie que la passion des tournois et des passes d'armes. Oui, il devait y avoir dans ce bruit de fer et d'acier, dans ce caracollement des chevaux, dans ce croisement des lances un charme indicible; chacun portait son armure brillante, son casque aux plumes de mille couleurs; on se disputait comme un prix, un regard, un gage d'honneur et d'amour. Au son des trompettes la lice était ouverte; il fallait une adresse infinie pour conduire ces chevaux caparaçonnés, braves compagnons de batailles; il fallait esquiver les coups, en porter de puissants et de redoutables aux applaudissements d'une foule avide de ces jeux. A toutes les époques les luttes, les jeux d'armes furent une vive passion; Rome antique avait ses gladiateurs, Bysance ses courses dans les hippodromes. Au moyen-âge chevaleresque, on se passionnait pour les tournois, dont la renommée retentissait dans le plus lointain pays.

Les mariages d'Elisabeth de France et de Philippe II, roi d'Espagne, et de Marguerite, sœur de Henri II, avec le duc de Savoie, venaient de s'accomplir[361]. A l'occasion de ces mariages, un tournois avait été annoncé par des messagers, selon l'antique usage, dans toutes les cours d'Espagne, d'Angleterre, d'Ecosse, d'Italie.

Le lieu fixé pour la lice fut encore la rue Saint-Antoine, entre les Tournelles et la Bastille. Il y eut multitude de dames et de preux chevaliers. Après cent lances brisées, le roi voulut lui-même courir contre un capitaine de la garde écossaise du nom de Montgomery. Brantôme rapporte qu'avant le tournoi Henri II s'était fait tirer son horoscope en présence du connétable Anne de Montmorency, et qu'on lui avait annoncé qu'il serait tué en duel; alors le roi se tournant vers le connétable lui dit: «Voyez, mon compère, quelle mort m'est présagée.—«Comment, sire, lui répondit le fier connétable, vous, vous pouvez croire à ces marauds qui sont menteurs et bavards; faites-moi jeter cela au feu.—«N'importe, compère, je la garde, mais j'aime autant mourir de cette manière-là, pourvu que ce soit de la main d'un chevalier brave et noble[362].» Paroles loyales dignes d'un Valois.

L'horoscope n'avait donc point arrêté ce roi qui entra fièrement dans la lice; Henri mit donc la lance hautement en arrêt contre Montgomery qui, fort colère de voir sa propre lance brisée dans le choc, atteignit durement le roi du tronçon à la visière au-dessous de l'œil, et lui fit une plaie profonde. On crut d'abord la blessure peu dangereuse; bientôt elle s'empira et le roi fut en danger de mort: Ce fut un grand deuil autour de ce lit de douleur: déjà les ambitions s'agitèrent. Avec la vie et le pouvoir de Henri II devait s'effacer et disparaître l'influence de Diane de Poitiers, et Catherine de Médicis, si longtemps reléguée dans les plaisirs et les arts, devenait reine et régente[363].

Aussi fit-elle donner avis à la duchesse de Valentinois qu'elle eût à se retirer de la cour; Diane, avec beaucoup de dignité, demanda si le roi était mort; «Non, madame, mais il ne passera pas la journée.—«Je n'ai donc point encore de maître; que mes ennemis sachent que je ne les crains point; quand le roi ne sera plus, je serai trop occupée de la douleur de sa perte pour que je puisse être sensible aux chagrins qu'on voudra me donner.» Diane avait toujours eu un langage plein de dignité et de fierté, même envers Henri II. Quand le roi voulut légitimer sa fille, Diane lui dit: «J'étais née pour avoir des enfants légitimes de vous; je vous ai appartenue parce que je vous aimais, je ne souffrirai pas qu'un arrêt du parlement me déclare votre concubine.»

Après la mort de Henri II, Diane de Poitiers se retira au château d'Anet, où elle vécut dans le deuil et la solitude la plus absolue, conservant auprès d'elle ses amis les plus intimes, les Montmorency et les Guise, ces grandes races. Le gouvernement était passé aux mains et aux idées de Catherine de Médicis, esprit de tempérance et de modération qui espérait tenir le milieu entre les catholiques et les huguenots. Vaine tentative; quand les partis sont en armes, rien ne peut les empêcher d'arriver à leur fin[364].

On le vit bientôt dans la conjuration d'Amboise, un des plus audacieux projets du parti protestant qui ne tendait à rien moins qu'à créer une république huguenote sous le protectorat du prince de Condé. Catherine de Médicis fut obligée d'appeler les Guise en aide à la royauté et avec eux Diane de Poitiers reprit quelque pouvoir jusqu'à sa mort, arrivée le 22 avril 1665, à l'âge de 66 ans; c'était six ans auparavant que Brantôme, seigneur de Bourdeille, l'avait vue encore si belle qu'il en fut ébloui.

Avant sa mort, Diane de Poitiers avait fondé un Hôtel-Dieu à Anet pour nourrir et recueillir six pauvres veuves; sa rivale, Anne de Pisseleu duchesse d'Étampes, la protectrice du parti huguenot, se jeta ouvertement dans la réformation; elle embrassa le protestantisme à Genève, devint l'amie de Bèze et de Calvin; elle mourut dans une telle obscurité, dit son biographe, qu'on ne peut dire l'époque de sa mort[365].

Le château d'Anet passa dans les mains des légitimés de Henri IV (les Vendôme), qui l'embellirent encore en respectant tous les symboles, tous les souvenirs de Diane de Poitiers et son tombeau surtout, l'œuvre réunie de Jean Goujon et de Philibert Delorme. Anet fut ravagé par la révolution française: toutes ces belles œuvres eussent péri s'il ne se fût trouvé un savant collecteur. M. Lenoir, le fondateur du musée des Augustins, qui l'an VIII de la république proposa au ministre de l'Intérieur>[366] de recueillir tous les débris du château d'Anet pour en orner l'École des Beaux-Arts. On y voit encore quelques portiques, des cariathides, et ces inimitables ornements que Philibert Delorme et Jean Goujon jetaient partout avec une abondance de détails qu'on ne connaît plus aujourd'hui.

J'ai visité naguère les ruines abandonnées du château d'Anet; je m'arrêtai d'abord à Ivry, l'hermitage de Diane de Poitiers, près d'un moulin à eau dont le bruit monotone prêtait à la méditation et à la solitude. A Anet, le pont élégant qui précédait le pavillon du centre était frangé par le temps, comme le beau corps de Diane est dévoré par les vers du sépulcre; le pavillon que surmontaient la Diane, les chiens, le cerf, était en ruine; la chambre que Henri II aimait de prédilection était alors transformée en une espèce de buanderie remplie de cornues et de baquets: une bonne et vieille femme agitait son rouet devant une belle cheminée de la Renaissance dont l'âtre était démoli. Ainsi est la destinée des choses du passé; notre orgueil se propose toujours des œuvres impérissables, et quelques années suffisent pour faire disparaître et nos œuvres et notre souvenir!

FIN.