Toujours, jusqu'à midi, mille gens m'assassinent;
Leurs importunités jamais ne se terminent.
L'un propose une affaire, et l'autre en même temps
S'empresse à vous donner des avis importants.
Mais ces chercheurs d'emplois, harangueurs incommodes,
Qui ne peuvent finir leurs longues périodes,
Qui viennent nous tuer de leurs sots compliments,
De l'humeur dont je suis, sont mes plus grands tourments.
Il faut répondre à tout; il faut se rendre esclave,
Tantôt d'un receveur, tantôt d'un rat-de-cave;
Avoir l'oreille au guet à tout ce que l'on dit;
Avancer les deniers; conserver son crédit;
Recevoir une enchère; examiner un compte;
Prendre garde surtout que nul ne nous affronte;
Que livres et papiers soient en ordre parfait;
Qu'un commis soit fidèle; et ce n'est jamais fait.

En 1663, Chapuiseau fit paraître la Dame d'intrigue, comédie en trois actes et en vers, dans laquelle on trouve la plaisanterie que Molière met dans la bouche de son avare. L'avare de Molière dit à La Flèche de lui faire voir ses mains, et, après les avoir examinées toutes les deux, il ajoute: et les autres? Chapuiseau fait dire au vilain riche, parlant à Philippin:

Ça, montre-moi la main.
PHILIPPIN.
Tenez.
CRISPIN.
L'autre.
PHILIPPIN.
Tenez, voyez jusqu'à demain.
CRISPIN.
L'autre.
PHILIPPIN.
Allez la chercher; en ai-je une douzaine.

Il faut rendre à César ce qui est à César, et à Chapuiseau ce qui est à cet auteur. S'il a pu s'inspirer de quelques passages des Précieuses Ridicules, nées en 1659, avant l'Académie des Femmes, Molière a pu, bel et bien, à son tour, emprunter le trait que nous venons de citer, et qui n'est pas un des moins jolis et des moins spirituels de l'Avare. En effet, l'Avare est de 1668, et la Dame d'intrigue de 1663. Du reste, Chapuiseau ne manque pas d'un certain mérite; dans ses comédies il fait preuve d'imagination; l'intrigue est généralement intéressante et bien conduite; malheureusement la versification est pitoyable, obscure, entortillée; aussi a-t-on peine à comprendre que ses comédies aient été supportées au temps où vivait Molière. Chapuiseau est encore l'auteur d'une Histoire du Théâtre-Français; mais cet ouvrage manque d'ordre, de direction et d'exactitude.

Vers la même époque (1660), un homme dont le nom véritable (Zacharie Jacob) est aussi peu connu que le nom d'emprunt Montfleury est resté célèbre à la Comédie-Française, commença à donner à la scène une assez grande quantité de pièces médiocres, mais qui furent acceptées et représentées. Ce Montfleury était le fils de l'acteur très-aimé du public et très-protégé de Richelieu, qui, lors de son mariage, ne voulut pas qu'on mît sur son contrat signé par le cardinal d'autre qualité que celle de Comédien du Roi. Montfleury, l'auteur, a produit de 1660 à 1678 une vingtaine de pièces dans lesquelles on trouve un peu d'esprit, du naturel, un dialogue animé, une certaine connaissance de l'art dramatique, mais à côté de ces qualités une licence déplorable dans le choix des sujets et dans la manière de les traiter. Il brille par une crudité d'expression qui, aujourd'hui non-seulement, paraîtrait révoltante, mais ne serait pas admise. Il y fait du mariage l'éternel sujet de plaisanteries de mauvais goût. On se heurte à chaque pas, dans ses compositions, contre un mari joué, trompé, devenu l'objet de la risée publique. Dans celle de ses comédies qui passe pour la meilleure, la seule qui soit restée longtemps à la scène, la Femme juge et partie, on lit le curieux dialogue suivant:

BERNARDILLE.
Il faut donc, tout scrupule vaincu,
Déclarer hautement qu'elle m'a fait cocu.
BÉATRIX.
Qu'est-ce qu'un cocu, Monsieur, ne vous déplaise.
BERNARDILLE.
La question est neuve! Ah! tu fais la niaise.
BÉATRIX.
Si vous ne m'expliquez ce que c'est, je prétends...
BERNARDILLE.
Tu veux donc le savoir? C'est quand en même temps
On fait sympathiser, pourvu qu'un tiers y trempe,
Un mariage en huile avec un en détrempe.
Quand une femme prend un galant à son choix:
Que d'un lit fait pour deux elle en fait un pour trois,
Et qu'enfin, se faisant consoler de l'absence...
Maugrebleu de la masque avec son innocence.

C'est à Montfleury que Boileau fait allusion dans ce passage de l'Art poétique:

Mais, pour un faux plaisant à grossière équivoque,
Qui, pour me divertir, n'a que la saleté,
Qu'il s'en aille, s'il veut, sur des tréteaux monté,
Amusant le Pont-Neuf de ses sornettes fades,
Aux laquais assemblés jouer ses mascarades.

Montfleury qui a puisé son répertoire dans le théâtre espagnol, choque souvent la vraisemblance, en conservant le merveilleux tant prisé chez nos voisins d'outre-Pyrénées.

On voit que Molière ne trouvait pas dans des contemporains des rivaux bien redoutables. Montfleury, cependant, osa s'attaquer au grand comique et fit jouer en 1664 un acte en vers, l'Impromptu de l'hôtel de Condé, qui était une réponse à l'Impromptu de Versailles, pièce dans laquelle Molière avait donné une charmante et spirituelle critique des comédiens de l'hôtel de Bourgogne. Plusieurs des acteurs chargés d'interpréter la comédie de Montfleury y jouaient des rôles sous leurs noms propres.

Ce qui sans doute donna à cet auteur l'audace d'engager avec Molière une sorte de lutte, c'est que sa comédie de la Femme juge et partie, représentée en même temps que le Tartuffe, mais sur une autre scène, balança le succès du chef-d'œuvre du grand auteur comique. Il paraît toutefois que ce succès était plutôt dû à la curiosité qu'au mérite. On prétendait que l'intrigue avait été inspirée par le marquis de Fresne qui passait pour avoir vendu sa femme à un corsaire.

On envoya après la représentation, à mademoiselle Quinault qui jouait le principal rôle, le joli madrigal suivant:

Que d'esprit et que d'élégance,
Quinault, tu mêles dans ton jeu!
Et qu'au brillant d'un si beau feu,
Tu sais joindre de bienséance!
Par toi, l'auteur peu châtié
Retrouve de la modestie;
Et la femme juge et partie
En est plus belle de moitié.

Cet auteur eut aussi l'idée bizarre de composer une espèce de tragi-comédie-héroïque, l'Ambigu-Comique ou les Amours de Didon, mêlée d'intermèdes, en trois actes, dont chacun renferme un sujet. Ces sujets sont: le Nouveau Marié, Don Pasquin d'Avalos et le Semblable à soi-même. C'est une réminiscence du théâtre espagnol, peu dans le goût des spectateurs de notre pays, et qui n'eut aucun succès. Un second essai, dans le même genre, lui réussit un peu mieux, en 1673, le Comédien-Poëte; cette pièce se compose d'un prologue en prose, d'un premier acte en vers, formant une action particulière, d'une scène en prose, suite du prologue, et enfin de quatre actes en vers composant une autre pièce comique n'ayant nul rapport avec le titre. On prétendait que Thomas Corneille avait travaillé à ce Salmigondis, et on en trouvait une preuve dans un ancien registre des comédiens où on lit: «Donné à MM. Corneille et Montfleury chacun 660 livres de l'argent qu'on a retiré de la pièce du Comédien-Poëte.» Ainsi, on voit que le succès avait été assez médiocre, puisque cette singulière élucubration avait produit en tout et pour tout 1,320 livres. Si Thomas Corneille en a été le collaborateur, tant pis pour lui.

Le sujet d'une de ses premières pièces, le Mariage de rien, petite comédie en un acte et en vers, est assez original. Un médecin a une fille qui déclare à chaque instant brûler d'envie d'être mariée. Le père rebute tous les prétendants, faisant la critique de l'état, de la profession de chacun d'eux. Isabelle, impatientée, s'écrie avec plus de bon sens que de pudeur:

Il faut donc que je meure fille?
Qui voudra plus se présenter?
Ah! par ma foi, j'en veux tâter.....

Un galant mieux avisé arrive, et déclare au père qu'il n'est rien. Cette absence de profession embarrasse le médecin qui lui donne sa fille.

Cette petite pièce est tellement cousue d'indécences et d'inutilités, qu'un plaisant dit après l'avoir entendue: «Si du Mariage de rien on retirait tout ce qui choque ou tout ce qui n'a pas raison d'être, que resterait-il? presque rien.»

Le sujet d'une autre des comédies de Montfleury, l'École des Jaloux ou le Cocu volontaire (1664), reprise plus tard sous le titre de la Fausse Turque, fera comprendre combien le public de cette époque était encore peu difficile sur l'intrigue des pièces qu'on représentait devant lui. Un mari jaloux rend sa femme malheureuse; cette femme imagine pour le guérir de le conduire en mer et de faire enlever le navire qui les porte par un prétendu bâtiment turque qui est censé les débarquer à Constantinople. Elle va être livrée au sultan; le mari, s'il refuse son consentement, sera empalé. Il consent; un échange de vaisseau est censé avoir lieu, et... tout se découvre et...., et le jaloux est radicalement guéri. On voit de quelle force étaient les études du cœur humain du sieur de Montfleury, et quelle rapsodie un auteur pouvait faire admettre par le public.

La Fille Capitaine (1669), comédie en cinq actes et en vers, est de tout le répertoire de Montfleury la pièce qui eut le plus de succès. La donnée en est encore assez invraisemblable, il s'y trouve comme dans toutes ses œuvres dramatiques un mari berné; mais il règne depuis un bout jusqu'à l'autre une gaieté soutenue, et les situations y sont piquantes et théâtrales.

L'Ambigu Comique, le Comédien-Poëte, Trigaudin et trois ou quatre autres comédies, presque toutes licencieuses par le fond comme par la forme, composent le bagage dramatique de Montfleury, acteur de talent, auteur médiocre. Une de ses dernières pièces, Crispin Gentilhomme, fournit plus tard à Brueys la jolie composition de la Force du sang ou le Sot toujours sot; mais Brueys tira un beaucoup meilleur parti du sujet que celui qui l'avait inventé.

Un mot, pour terminer, sur une petite comédie intitulée les Bêtes raisonnables, dont la donnée est assez singulière pour mériter qu'on en parle, c'est la métamorphose des compagnons d'Ulysse. Circé permet au roi d'Itaque de retourner dans ses États et d'emmener ceux de ses sujets qui voudront le suivre, en reprenant leur figure naturelle; mais tous refusent à Ulysse de redevenir hommes. Un docteur métamorphosé en âne, un valet en lion, une femme en biche, donnent de bonnes raisons pour garder leur nouvelle position de bêtes; seul, un courtisan devenu cheval, entendant faire l'éloge de Louis XIV, consent à reprendre sa figure dans l'espérance de voir un jour un pareil monarque. On sait que ce genre de flatterie et bien d'autres encore ne déplaisaient pas au Grand-Roi.

De 1661 à 1663, en moins de deux années, Dorimond, acteur de la troupe du Marais, fournit au théâtre huit comédies n'ayant rien de remarquable, indignes de figurer à côté des plus médiocres productions de Molière, mais qui cependant furent assez suivies par le public. La première qu'il composa, le Festin de Pierre, sujet traité si souvent avant et après lui, donna lieu à une jolie pièce de vers. La femme de l'auteur cultivait avec succès la poésie; faisant allusion au Festin de Pierre, aussi nommé le Fils criminel, elle écrivit à son mari:

Encore que je sois ta femme,
Et que tu me doives ta foi;
Je ne te donne point de blâme
D'avoir fait cet enfant sans moi.
Toutefois ne me crois pas buse;
Je connais le sacré valon,
Et si tu vas trop voir la muse
J'irai caresser Apollon.

Les autres comédies de Dorimond sont l'Amant de sa Femme, l'École des Cocus et trois ou quatre autres pièces complétement inconnues aujourd'hui. Presque toutes, du reste, méritaient peu de voir le jour. La seule peut-être qui pût faire exception était l'Amant de sa Femme, en un acte et en vers, dont le sujet a été bien souvent, par la suite, traité au théâtre. C'est un mari prêt à tromper sa femme, et devenant épris d'une personne qui n'est autre que sa propre femme déguisée ou masquée, ou qu'il n'a pas reconnue.

Chevalier, autre acteur de la même troupe, composa aussi une dizaine de comédies médiocres, de 1660 à 1666. L'une d'elles eut du succès, elle est intitulée l'Intrigue des Carrosses à cinq sols; elle est en trois actes et en vers. Le sujet fut inspiré à l'auteur par l'établissement ordonné, cette même année 1662, de voitures publiques à six places chacune, stationnant sur divers points de Paris et dont chaque place coûtait cinq sols. Moyennant cette somme, on pouvait se faire conduire en un point quelconque de la capitale; mais il fallait attendre que la voiture fût complétée par des gens ayant affaire dans le même quartier. Qui sait si l'inventeur ou les inventeurs des omnibus n'ont pas puisé dans cette comédie l'idée-mère de leur industrieuse, lucrative et si commode entreprise? A coup sûr, les fameux coucous des environs de Paris, dont nous avons pu voir les derniers échantillons dans notre enfance, ont pour origine première les Carrosses à cinq sols du temps du Grand-Roi.

La première pièce de Chevalier, le Cartel de Guillot, n'est autre chose qu'une farce digne de celles des enfants Sans souci. La Désolation des Filoux, autre farce en un acte, composée à l'occasion de la bonne police établie par M. de la Reynie, a fourni à Molière l'idée d'une des scènes de M. de Pourceaugnac, la scène au Clystère bénin.

Chevalier jugeait lui-même, avec assez d'impartialité, ses élucubrations; car après avoir fait jouer les Galants Ridicules ou les Amours de Ragotin, comédie en un acte et en vers de huit syllabes (1662), il s'écriait assez plaisamment: si les comédies sont bonnes quand elles font rire, je puis dire que celle-ci n'est pas mauvaise; mais comme quelquefois ces sortes de choses excitent à rire à force d'être méchantes, je ne sais ce que j'en dois croire.

Hauteroche, autre contemporain de Molière, fournit quatorze comédies au théâtre, de 1668 à 1680, et plusieurs de ses compositions sont restées à la scène jusqu'à la fin de l'Empire, cependant nous devons dire que toutes nous paraissent d'une médiocrité déplorable. Elles ont été sauvées de l'oubli, probablement à cause des plaisanteries qu'elles renferment, et d'un dialogue vif et naturel. Du reste, il ne faut y chercher ni étude de mœurs, ni développement de caractères un peu suivis. Le style en est assez facile, les vers y sont coulants, mais le genre est une espèce de comique qui n'a rien de noble, rien d'élevé, et qui tient le milieu entre la comédie et la farce. Crispin-Médecin et l'Esprit Follet ou la Dame invisible, ainsi que le Deuil, sont les trois compositions de Hauteroche qui ont été le plus souvent remises au théâtre. Cet auteur est classé parmi ceux du second ordre. Trois citations prises dans ses meilleures pièces feront juger combien le goût de l'époque était encore peu épuré malgré les comédies de Molière, et combien était grande la licence du langage et des situations scéniques.

Dans Crispin-Médecin, Crispin lisant une lettre de son maître au père de ce dernier, lettre composée par lui-même, dit: Monsieur, mon père, on me voit le cul de tous les côtés; je prie Dieu qu'ainsi soit de vous, etc. Parlant ensuite à ce même maître, de son père, il s'écrie: De quoi s'avise ce vieux reître..., voyez le vieux pénard! il lui faut des filles de dix-huit ans pour le réjouir! il le prend bien; il lui faut donner encore une pipe.

Dans le Cocher supposé, Hilaire dit à Morille et à Julie, qu'il croit mariés: «Votre réunion ne sera pas bien faite que vous n'ayez couché ensemble. Vous pouvez, en attendant mieux, disposer de ce cabinet, vous déshabiller et vous mettre au lit.—Oh! Monsieur, s'écrie Julie.—Quant à moi, reprend Morille se déboutonnant, je suis tout prêt à obéir.—Vous devez à son exemple, continue Hilaire s'adressant à Julie, montrer un peu d'empressement pour les choses. Qu'on fasse désormais son devoir et que je n'entende aucune plainte. Je vais emmener votre parente avec moi et la conduire dans un autre appartement; un tiers est toujours incommode en de pareilles rencontres.»

Ce n'est point dans le théâtre de Hauteroche qu'il faut chercher des modèles d'amour filial. Les pères y sont ridiculisés et traités plus que familièrement par leurs progénitures; mais on y peut trouver la personnalité du valet ou Crispin, si fort à la mode à cette époque. Pas de comédie de cet auteur où l'on ne voie un Crispin chargé de l'un des principaux rôles.

On trouve dans la comédie du Deuil quelques vers et quelques pensées remarquables, ceux-ci par exemple, qui à ce qu'il paraît, sont de toutes les époques:

—Il est vrai qu'aujourd'hui
Passât-on en vertu les vieux héros de Rome,
Si l'on n'a de l'argent on n'est pas honnête homme.
Il en faut pour paraître.—Aussi pour en avoir,
Il n'est ressort honteux qu'on ne fasse mouvoir:
Lois, justice, équité, pudeur, vertu sévère;
Partout, au plus offrant, on n'attend que l'enchère;
Et je ne sache point d'honneur si bien placé,
Dont on ne vienne à bout, dès qu'on a financé.

Dans la comédie de Crispin-Médecin, le rôle de Crispin eut pour interprète un artiste d'un véritable talent, Poisson, acteur du Théâtre-Français, fils d'un mathématicien distingué. Ce Poisson se créa une sorte de spécialité dans les rôles de valet ou de Crispin, spécialité qui fit sa fortune théâtrale. Il paraissait toujours en scène avec des bottines par dessus la culotte, ce qui fit dire qu'il agissait ainsi pour cacher la maigreur de ses jambes. Il faut croire plutôt qu'il avait adopté cet usage pour être dans son rôle de valet toujours prêt à parcourir Paris, alors mal pavé et fort mal propre. Quoi qu'il en soit, l'usage des bottines s'est conservé pour les Crispin, au théâtre.

En 1678, on joua une comédie en trois actes, les Nouvellistes, qui fut attribuée à Hauteroche. L'ambassadeur du roi de Siam assistait à la représentation, en comprit le sujet, fit des remarques judicieuses sur la pièce, et dit à l'acteur Lagrange, qui avait fait le rôle du Marquis, et vint le complimenter:—Je vous remercie, Monsieur le marquis. On admira beaucoup l'à-propos et la haute intelligence de l'ambassadeur. Cette anecdote ne viendrait-elle pas corroborer ce que l'on a souvent prétendu, à savoir que les fameux envoyés de Siam au Grand-Roi avaient été inventés par Madame de Maintenon pour amuser sa Majesté et lui donner une occasion de jouer au monarque fastueux et absolu, chose qui lui plaisait tant?

Voici maintenant un acteur-auteur, Guillaume Marcoureau, sieur de Brécourt, qui eut une des existences les plus singulières, les plus Bohèmes dirait-on aujourd'hui, qu'il soit possible d'imaginer. Quoique d'une bonne famille, il embrassa la carrière théâtrale. Il joua quelques années en province dans différentes troupes, puis enfin il entra dans celle de Molière. Il suivit ce dernier à Paris, en 1658, lorsqu'il vint s'y établir; mais ayant eu le malheur de tuer un cocher sur la route de Fontainebleau, il dut se sauver et quitter la France. Il se retira en Hollande et s'engagea dans une troupe de comédiens français, appartenant au prince d'Orange. Brécourt, cependant, soupirait après le moment où il lui serait possible de rentrer dans sa patrie; or, le hasard voulut qu'à cette époque la cour de Louis XIV eut des raisons pour faire enlever un individu réfugié en Hollande. Brécourt le sut, s'offrit pour tenter le coup. Il fut agréé; mais il échoua et dut fuir la Hollande comme il avait fui la France. Le roi, informé par Molière de la bonne volonté de l'artiste exilé, lui accorda sa grâce et lui permit de rentrer dans son ancienne troupe.

Il eut, de retour en France, une aventure qui le rendit plus célèbre que les pièces dont il est l'auteur. En 1658, se trouvant à la chasse à Fontainebleau, en présence de Louis XIV, il fut chargé par un sanglier furieux qui l'atteignit à la botte. Il fut assez heureux, assez adroit, et eut assez de sang-froid pour enfoncer son épée jusqu'à la garde dans le corps de son redoutable adversaire. Le Roi, racontent les chroniques, daigna lui demander s'il n'était pas blessé, et eut la bonté de lui dire qu'il n'avait jamais vu donner un si vigoureux coup d'épée. Il y avait dans cette bienveillance du Grand-Roi de quoi illustrer le nom de Brécourt à une époque où le souverain s'écriait sans nulle vergogne: l'État, c'est moi.

Brécourt, bon acteur, auteur plus que médiocre, eut une fin aussi singulière que son existence; il se rompit une veine en jouant avec trop d'animation un rôle dans sa comédie de Timon, qu'il voulait absolument faire réussir. Son répertoire se compose de cinq à six petites pièces dans lesquelles on rencontre de loin en loin quelques traits comiques qui ne rachètent ni le défaut d'invention, ni la crudité (pour ne pas dire plus) des plaisanteries dont elles sont parsemées. L'une d'elles, la Feinte Mort de Jodelet, espèce de farce en un acte et en vers, coup d'essai de l'auteur, ne réussit que grâce à la mort de l'acteur si célèbre de ce nom.

L'une des comédies de Brécourt, la Noce de Village, donna lieu à un trait de perspicacité qui mérite d'être cité. On sait que Molière lisait ses comédies à une vieille servante devenue célèbre, grâce à cette circonstance. On sait aussi que le grand homme notait avec soin l'impression que les plaisanteries et les traits saillants produisaient sur la bonne femme; qu'il corrigeait même les passages où elle était restée indifférente et froide. Un jour, Molière voulant éprouver le goût de cette servante, lui lut quelques scènes de la Noce de Village de Brécourt, comme étant de lui. Elle ne prit pas le change, et après avoir écouté quelques vers elle déclara nettement à son maître qu'il n'en était pas l'auteur. La pièce passa cependant et eut même du succès, non pas grâce à Brécourt, auteur, mais grâce à Brécourt, acteur, qui jouait avec tant d'esprit les rôles comiques, que Louis XIV dit un jour de lui: «Cet homme-là ferait rire une pierre.»

Visé, dont le nom ne se rattache pas seulement au théâtre, puisqu'il fut plus connu encore comme rédacteur de l'un des premiers journaux publiés, le Mercure-Galant, que comme auteur dramatique, doit être noté sous un autre point de vue de célébrité, si célébrité il y a, c'est celle d'avoir un des premiers collaboré à diverses pièces. Avant lui, à de rares exceptions près, un auteur dramatique concevait et rédigeait à lui seul, dans le silence du cabinet, son œuvre bonne ou mauvaise, Visé apporta à divers poëtes sa fructueuse collaboration. Il y a sans doute loin encore de cette fabrication à deux, aux licences de notre époque, où l'on voit trois et quatre hommes d'esprit se réunir pour parfaire un acte de vaudeville; l'un apportant le plan, un second les modifications, un troisième le dialogue ou les couplets, un quatrième qui se fait placer le premier sur l'affiche, la prépondérance et l'autorité de son nom pour imposer la pièce au directeur et au public. C'est ainsi que, de nos jours, un acte a quelquefois quatre pères parmi lesquels deux n'ont pas pris connaissance de l'enfant avant le jour de la mise en scène.

Visé peut donc, en quelque sorte, être regardé comme l'inventeur de cette modification. Il est, par le fait, le père in partibus d'une bonne moitié des nombreuses comédies qui portent son nom. D'une famille d'ancienne noblesse, il avait été destiné primitivement à l'état ecclésiastique, mais étant tombé amoureux de la fille d'un peintre, il l'avait épousée, et à peine âgé de dix-huit ans il se mit à composer des nouvelles galantes qui eurent du succès. A trente-deux ans, il eut l'idée de créer le Mercure-Galant, qui devint ensuite le Mercure de France. Avec des talents médiocres, il réussit dans plus d'un genre. Poli, spirituel, aimable, il était bien vu dans les salons de Paris.

La première des comédies de Visé, les Amants brouillés, en trois actes et en vers, représentée en 1665, assez mauvaise par elle-même, donna l'idée de deux autres comédies: la Mère-Coquette, une des meilleures de Quinault, et l'Arlequin-Balourd, de Procope; on raconte à propos de cette pièce, qu'un des acteurs, piqué, d'avoir été mal reçu du public dans un des rôles, quitta le théâtre. Interrogé à quelques jours de là par des amis qui lui demandaient s'il avait de bonnes nouvelles de Paris, il répondit:—Je n'en sais rien; mais ce que je peux vous annoncer, c'est que j'ai quitté le théâtre.—Hé bien, reprit un plaisant, n'est-ce donc pas là une bonne nouvelle?

La première représentation de la seconde pièce de Visé, le Gentilhomme Guespin(1670), en un acte et en vers, donna lieu à une scène plaisante qui se passa entre le public du parterre et le public du théâtre. L'auteur et quelques seigneurs de ses amis riaient et faisaient du bruit derrière les acteurs, le parterre ennuyé se mit à les siffler; un des jeunes gentilshommes s'avance sur la scène en disant: Si vous n'êtes pas satisfaits, on vous rendra votre argent. Un plaisant lui répond:

Prince, n'avez-vous rien à nous dire de plus?

Un second s'écrie aussitôt:

Non: d'en avoir tant dit il est même confus.

Alors ce fut un tolle général, un rire homérique qui faillit nuire au succès de la pièce, laquelle, somme toute, ne valait pas grand'chose. On peut porter le même jugement sur les Intrigues de la Loterie, qui parut peu après; sur le Mariage de Bacchus (1672), comédie héroïque; mais non pas sur l'Inconnu, autre comédie héroïque, jouée en 1675, dont Thomas Corneille fut le collaborateur, qui eut un grand nombre de représentations, et fut souvent reprise depuis, même après la mort des auteurs. La Devineresse, quatre ans plus tard, en 1679, eut aussi un grand succès.

La Comète (1680), les Dames Vengées (1695), défense des femmes attaquées dans la satire de Boileau, furent des comédies composées, la première par Fontenelle et attribuée à Visé, la seconde par Visé et Thomas Corneille.

En 1696, l'auteur du Mercure fit jouer le Vieillard Couru, en cinq actes et en prose. Les lois sur la diffamation étaient, à cette époque, moins sévères que de nos jours, car le Vieillard mis en scène et flagellé d'importance par Visé, était un commissaire aux saisies-réelles, désigné de façon à ce que personne ne pût s'y tromper, et dont le nom de Farfadet de la pièce était le vrai nom à une lettre près. Cependant cette comédie ne fut pas défendue, le commissaire mis en scène ne se fâcha pas, et le public rit de tout son cœur en faisant voir qu'il saisissait l'allusion.

Visé, auquel ses contemporains durent encore une dizaine d'autres pièces en vers ou en prose, faites en collaboration avec des auteurs de l'époque, avait dans le principe essayé de composer une tragédie, les Amours de Vénus et d'Adonis, mais il crut prudent, et eut raison, de borner là ses rapports avec la muse tragique; en effet, dans cette rapsodie héroïco-comico, Vénus est une vraie Messaline, Adonis un fat, Mars un bravache ridicule qui se laisse jouer par un faible rival. Le langage du dieu des combats est celui d'un soldat aux gardes, bourrant sa maîtresse à la cantine du régiment.

Voici maintenant Boulanger de Chalussay, dont le bagage dramatique est mince et médiocre, car il ne se compose que de deux pièces, l'Abjuration du Marquisat, comédie en prose, qui ne fut pas imprimée, qu'on reproduisit en 1670, et qui, ayant été trouvée mauvaise par Molière, attira sur ce dernier les vengeances de son auteur, lequel fit paraître Elomire (anagramme de Molière) hypocondre. Cette mauvaise comédie, en cinq actes et en vers, intitulée aussi les Médecins Vengés, ne fit rire que Molière.

Nous avons déjà longuement parlé de Boursault, auteur de tragédies et de comédies pleines d'intérêt. Son nom se rattache de plusieurs façons au siècle littéraire du Grand Roi, et il revient souvent sous la plume du critique Despréaux et de Molière. On montra souvent contre cet écrivain un acharnement que ses productions étaient loin de mériter, car elles ont de la valeur. Boursault est un des bons auteurs de second ordre, et un certain nombre de ses comédies, entre autres: Ésope à la cour; les fables d'Ésope et le Mercure Galant, sont restées longtemps à la scène et peuvent encore être lues avec plaisir[5].

Nous ne savons trop s'il est bien logique de dire que Champmeslé fut un auteur contemporain de Molière, puisque Molière donna sa dernière comédie l'année de sa mort, en 1673, et Champmeslé donna sa première en 1671. Le véritable nom de cet acteur-auteur, qui prêta si souvent sa personnalité à La Fontaine, à Visé et à d'autres pour leurs œuvres, est Charles Chevillet. Il était fils d'un marchand de Paris. Outre les élucubrations, qui ne sont pas de lui, dont il consentit à endosser la responsabilité littéraire, et à quelques-unes desquelles cependant on assure qu'il travailla, Champmeslé fit seul cinq à six comédies. Sans doute, son bagage dramatique ne l'a pas mis au rang des auteurs même du deuxième ordre; mais ses pièces ne sont pas sans mérite. Son talent principal consistait à peindre d'après nature les ridicules des petites sociétés bourgeoises. Ses intrigues sont peu corsées et dénotent une certaine paresse d'esprit ou peu de fécondité dans l'imagination. Il savait toutefois réparer ces défauts par des situations intéressantes, par des incidents heureux ou plaisants, par cette connaissance du théâtre, qui était moins le fruit d'une étude sérieuse que celui de l'exercice journalier d'une profession faite pour perfectionner le talent.

Les comédies des Grisettes (1671), du Parisien (1682), de la Rue Saint-Denis (1682), la pastorale de l'Heure du berger (1672), principaux ouvrages dramatiques de Champmeslé, ne sont pas de nature à lui donner la réputation qui s'attacha à son nom comme acteur, et à celui de sa femme principalement.

Cette dernière était fille de Desmarets et naquit à Rouen en 1644. Elle joua d'abord la comédie en province, puis, en 1669, elle débuta à Paris au théâtre du Marais. Elle eut du succès. Elle passa à la salle de l'Hôtel de Bourgogne avec son mari, en 1670, et le suivit en 1679 au théâtre Guénégaud. Élève de Racine, dont elle était, dit-on, la maîtresse, elle remplissait, avec un talent inimitable les premiers rôles dans les tragédies de ce grand auteur. Elle profita avec tant d'intelligence des leçons du maître, qu'elle ne tarda pas à distancer toutes ses rivales. Cette excellente actrice n'avait pas un esprit supérieur, mais un grand usage du monde, beaucoup de douceur, une certaine façon de s'exprimer pleine d'amabilité et de naïveté. Elle était belle; sa maison devint le rendez-vous d'un grand nombre d'hommes de la Cour et de la ville et des plus célèbres auteurs de l'époque. La Fontaine était un des grands admirateurs et de son talent et de ses charmes. Il lui adressa son joli conte de Belphégor. La Champmeslé, lorsqu'elle était en scène, faisait facilement verser des larmes à son auditoire. Elle disait d'une voix sonore, et on l'entendait des parties les plus reculées de la salle.

On prétend qu'elle fut infidèle à Racine, qui l'aimait tendrement, et qui s'en vengea par un bon mot dit à son mari, lequel bon mot fut rimé par Boileau dans l'épigramme suivante:

De six amants contents et non jaloux,
Qui tour à tour servaient madame Claude,
Le moins volage était Jean, son époux:
Un jour, pourtant, d'humeur un peu trop chaude,
Serrait de près sa servante aux yeux doux,
Lorsqu'un des six lui dit: Que faites-vous?
Le jeu n'est sûr avec cette ribaude;
Ah! voulez-vous, Jean, Jean, nous gâter tous?

Boileau ne lisait cette épigramme qu'à ses meilleurs amis.

On prétend encore que cette charmante actrice sacrifia Racine au comte de Clermont-Tonnerre, ce qui donna lieu à ce joli quatrain:

A la plus tendre amour elle fut destinée,
Qui prit longtemps Racine dans son cœur;
Mais, par un insigne malheur,
Le Tonnerre est venu, qui l'a déracinée.

Pour en revenir à Champmeslé et à son théâtre, nous dirons un mot d'une pastorale, intitulée Délie, en cinq actes et en vers, représentée en 1667, et qui lui est attribuée, bien qu'elle porte pour nom d'auteur celui de Visé. Dans cette pièce, assez ennuyeuse, mais qui cependant eut alors du succès, on trouve le portrait ci-dessous de Louis XIV, portrait qu'on débitait en face au Grand Roi, qu'il recevait en pleine poitrine et qu'il acceptait le plus naturellement du monde. En lisant de telles platitudes, on ne sait vraiment ce qui doit surprendre le plus, de l'orgueil du monarque ou de la bassesse du poëte. De nos jours, pareil compliment paraîtrait presque une sanglante épigramme ou une ingénieuse moquerie:

Là se fait admirer ce jeune et puissant Roi,
De qui le monde entier doit recevoir la Loi:
Ce Roi charmant en paix, et redoutable en guerre,
Dont le nom aujourd'hui fait seul trembler la terre,
Et pour qui vous voyez les Bergers diligens
Courir avec ardeur lorsqu'il passe en vos champs;
Et, ravis de le voir, oublier leur tristesse,
Jeter des cris de joie et des pleurs d'allégresse;
Et, dans l'empressement qu'ils font paroître tous,
Laisser leur troupeaux même à la merci des loups,
Pour ne voir qu'un moment ce Monarque adorable,
Qu'on ne voit qu'à travers une foule innombrable
De Héros, sur lesquels il paroît, en tous lieux,
Tel qu'on voit Jupiter entre les autres Dieux.
Venez donc admirer ce plus grand des Monarques,
Le voir de ses bontés donner à tous des marques,
Connoître le mérite et le récompenser;
Ces plaisirs sont plus grands qu'on ne sçauroit penser;
Et, quels que soient enfin ceux que je vais décrire,
Le plaisir de le voir vaut tout ce qu'on peut dire.

Aux dix-septième et dix-huitième siècles, nous trouvons un assez grand nombre d'acteurs qui, après avoir débuté sur les planches, se sont mis à composer eux-mêmes et ont donné, soit à la Comédie-Française, soit aux Italiens, de bonnes comédies. Les deux Poisson (père et fils) furent du nombre de ces acteurs-auteurs, dont le talent s'est développé pour ainsi dire à la chaleur de la rampe.

Le père, Raimond Poisson, fils d'un savant, rejeta tous les avantages que voulait lui faire le duc de Créqui pour s'engager dans une troupe de comédiens de campagne. Il entra ensuite dans celle de l'hôtel de Bourgogne, et remplit à la rue Guénégaud, avec une verve inimitable, les rôles de Crispin dont il fut en quelque sorte le créateur. Louis XIV l'appréciait, l'aimait beaucoup, et lui donna à plusieurs reprises des preuves de sa libéralité. En 1661, il fit jouer Lubin ou le Sot vengé, en un acte et en vers. En 1662, le Baron de la Crasse, et sept autres petites comédies. La dernière est de 1680. L'une d'elles, le Fou de qualité, fut dédiée par l'auteur à Langély, célèbre fou de la cour de Louis XIV. Les Faux Moscovites, pièce en un acte et en vers, jouée en 1668, fut imaginée par Poisson à la suite de la promesse que les premiers ambassadeurs russes à Paris, Potemkin et Romanzow, avaient faite de venir à la Comédie, où tout était prêt pour les recevoir, promesse qu'ils ne purent tenir, ayant été appelés à Saint-Germain pour leur audience de congé. Pour remercier le Grand Roi de la générosité qu'il avait eue à son égard, Poisson fit ensuite la Hollande malade, en un acte et en vers, jouée en 1672 et relative à la guerre déclarée à ce pays par Louis XIV. On attribue encore à Raimond Poisson, le Cocu battu et content, comédie non imprimée, à la suite d'une des représentations de laquelle eut lieu sur le théâtre un duel des plus plaisants entre deux actrices, mesdemoiselles Beaupré et Catherine des Urlis.

Ce qu'il y a de plus remarquable dans les œuvres de Poisson, c'est, ainsi que nous l'avons dit, la création d'un type qui resta bien longtemps à la scène et qui fut chargé, pendant plus d'un siècle, de défrayer les pièces des auteurs de saillies, de plaisanteries de tout genre, en un mot, de leur imprimer un cachet comique. Ce type est le Crispin, qui ne saurait être autre qu'un personnage plaisant, flatteur éternel, complaisant à gages, conseiller importun, se mêlant de toute chose, faisant sans cesse l'empressé, véritable mouche du coche en tout et pour tout.

Nous ne devons pas oublier un arrêt du Roi, rendu en 1672, lors de la mort d'un acteur célèbre, de Soulas, gentilhomme qui avait pris au théâtre le nom de Floridor. Cet arrêt de Louis XIV déclarait la profession de comédien compatible avec la qualité de gentilhomme. M. de Soulas, très-aimé, très-estimé de la cour et du public, grâce à ses belles qualités et à sa conduite irréprochable, artiste plein de noblesse et de dignité au théâtre et en dehors de la scène, avait su vaincre en quelque sorte le préjugé qui s'attachait et s'attache encore aujourd'hui aux artistes qui montent sur les planches. Si le Grand Roi put maintenir aux acteurs qui étaient nobles leurs titres de noblesse, il ne fut assez puissant ni pour déraciner le préjugé dont nous venons de parler, ni pour empêcher le clergé de considérer comme vivant en dehors du sein de l'Église tout ce qui était comédien.

XVI
LA COMÉDIE APRÈS MOLIÈRE
(FIN DU RÈGNE DE LOUIS XIV)

Développement que prend le genre comique après et sous l'impulsion de Molière.—La Fontaine (1686).—Ses œuvres dramatiques.—Le Florentin, comédie.—Je vous prends sans verd (1687).—Le Veau perdu (1689).—Astrée (1691), comédie-opéra.—Anecdote.—Les a-parte au théâtre.—Anecdote.—Dancourt.—Notice sur cet auteur.—Son genre de talent.—Son peu de scrupule.—Dancourt et le Grand Roi.—Anecdotes.—Dancourt et M. du Harlay.—Anecdote.—Son mot au père de Larue.—Le Chevalier à la mode (1687).—Les Bourgeoises à la mode (1692).—Les Trois cousines (1700).—Anecdotes.—Les Curieux de Compiègne (1698).—La Gazette de Hollande (1692).—Anecdote.—L'Opéra de village (1692).—Anecdote.—Le marquis de Sablé.—La foire de Bezons (1695).—La foire de Saint-Germain (1696)—Anecdote.—La Loterie (1696).—Origine de cette pièce.—Le Colin-Maillard (1701).—Le couplet final.—Les Agioteurs (1710).—L'Enfant terrible.—Anecdote.—Éloignement du public pour le Théâtre-Français.—L'Amour charlatan (1710).—Sancho Pança.Le Vert-Galant (1714).—Anecdote.—La Déroute du Pharaon (1714).—Anecdote.—Boindin, original.—Vers faits sur lui à sa mort.—Son caractère.—Son portrait dans le Temple du Goût.—Les Trois Gascons (1701).—Le Bal d'Auteuil.—Établissement de la censure théâtrale.—Le Port de mer (1704).—Le Petit-Maître (1705).—Brueys et Palaprat.—Le Grondeur (1691).—Anecdote.—Le Muet (1691).—L'Important de Cour (1693).—Les Empiriques (1697).—L'Avocat Pathelin (1706).—Anecdotes.—La Force du sang (1725).—Paraît le même jour aux Français et aux Italiens.—Histoire de cette pièce.—Amitié touchante de Brueys et de Palaprat.—Histoire de la pièce des Amours de Louis le Grand.—Palaprat.Le Concert spirituel (1689).—Aventure de mademoiselle Molière, à la première représentation de cette pièce.—Épitaphe de Palaprat, faite par lui-même.—Auteurs de la fin du dix-septième siècle.—Regnard et Dufresny.—Notice sur Regnard.—Son genre de talent.—Travaille d'abord pour la Comédie Italienne.—Comédies de Regnard.—Ses meilleures productions dramatiques.—La Sérénade (1693).—Le Joueur (1696).—Le Distrait (1798).—Démocrite (1700).—Les Folies amoureuses (1704).—Les Ménechmes (1705).—Le Légataire universel (1708).—Anecdotes sur le Joueur.—Sur le Distrait.—Sur les Folies amoureuses.—Sur les Ménechmes.—Sur le Légataire.—Attendez-moi sous l'orme.—Anecdote.—Dufresny.—Notice sur ce collaborateur de Regnard.—Conduite désordonnée de cet auteur, homme de talent et de mérite.—Bontés de Louis XIV, pour lui.—Son genre de talent (1692).—Le Négligent.Le Chevalier joueur (1697).—La Joueuse (1700).—Le Jaloux honteux de l'être (1708).—Legrand, auteur et acteur.—Ses aventures curieuses.—Son physique ingrat.—Son portrait, fait par lui-même.—Plaisanteries de mauvais goût dans son répertoire.—Citations.—Plaisantinet.—Un bon mot de Legrand à un pauvre.—Ses principaux collaborateurs.—L'Amour diable (1708).—Critique en trois lignes.—Sujet de cette pièce.—La Foire de Saint-Laurent (1709).—Histoire plaisante.—L'Épreuve réciproque (1711).—Mot spirituel et méchant d'Alain.—Le Roi de Cocagne (1718).—Anecdotes.—Le poëte May.—Cartouche (1721).—Le Ballet des vingt-quatre heures (1722).—Le Régiment de la calotte (1725).—Anecdote.—Les Amazones modernes (1727).—Chute bruyante de cette pièce.—Anecdote.—Baron.—Son orgueil.—Ses aventures.—Son portrait, par Rousseau.—Ses œuvres dramatiques.—Le Rendez-vous des Tuileries (1685).—L'Homme à bonne fortune (1686).—Anecdotes sur cette pièce.—L'Andrienne (1703).—Les Adelphes (1705).—Boissy et sa satire sur Baron.—Anecdote sur les Adelphes.—Portrait de Baron, par Lesage.—Lenoble.—Ses aventures.—Sa vie de Bohême.—Les Deux Arlequins (1691).—Le Fourbe (1693).—Anecdote.—Lesage.—Donne deux comédies au Théâtre-Français.—Crispin, rival de son maître, et Turcaret (1707 et 1709).—Anecdotes curieuses.—Citations.—Campistron.Le Jaloux désabusé et l'Amante amant.—Lafont.—Son genre de talent.—Ses défauts.—Épigramme composée par lui.—L'Amour vengé (1712).—Les Trois frères rivaux.—Jean-Baptiste Rousseau.—Le Flatteur (1696).—Anecdote.—Chanson d'Autreau.—Le café Laurent.—Les épigrammes.—Exil de Rousseau, Sa lettre à Duchet.—Les divertissements introduits par Molière, généralisés à la fin du règne de Louis XIV, prennent une nouvelle extension à la Régence.

La comédie après Molière, et sous l'impulsion de ce grand écrivain, prit en peu de temps des développements considérables. Le genre comique, encore très-restreint et tenu dans d'étroites limites, s'étendit avec plus de liberté. Différents genres furent tentés avec plus ou moins de succès par des auteurs qui, moins classiques peut-être que les maîtres, habituèrent peu à peu les spectateurs à certaines licences. L'on vit bientôt les poëtes et les prosateurs dramatiques s'affranchir de règles vieilles et usées. De là naquirent le vaudeville, l'opéra comique, la tragédie bourgeoise, ou drame, imitée des Anglais et qui a pris de nos jours un vol audacieux, la parodie, copie spirituelle si bien dans les habitudes et les mœurs françaises[6].

Sans doute, il y a loin de ces productions légères aux études de mœurs dont les œuvres de Molière nous offrent de frappants exemples; mais il n'en est pas moins vrai que la scène devant être considérée comme un jeu, comme un délassement aussi bien que comme une étude, il importait de rendre ce délassement aussi agréable que possible en l'adaptant aux usages, aux habitudes, aux actualités de l'époque. C'est ce que comprirent au dix-huitième siècle les Dancourt, les Destouches, les L'Affichard, les Piron, les Dorat, les Collin d'Harleville; comme l'ont compris au dix-neuvième, les Scribe, les Bayard, les Mélesville, les Clairville, les Duvert et autres auteurs de théâtre qui n'ont jamais eu sans doute la prétention d'entrer en parallèle avec le père de la haute comédie en France, mais qui n'en jouissent pas moins d'une légitime réputation.

Un des auteurs qui suivirent de près Molière, est La Fontaine, ou plutôt le bon La Fontaine, trop connu pour que nous esquissions sa vie. A notre point de vue, c'est le plus grand et presque le seul moraliste qui ait jamais paru; car les conclusions de ses fables sont en quelques vers des traités complets d'une morale vraie et de toutes les époques. Les siècles pourront passer sur ces fables, la langue peut se modifier, changer, les préceptes qu'elles renferment ne changeront pas, ne se modifieront jamais.

La Fontaine fabuliste, commit aussi sept comédies et deux opéras. On prétend qu'un troisième opéra allait voir le jour lorsque l'auteur tomba dangereusement malade. Le confesseur appelé ayant su que son pénitent venait de terminer une pièce destinée au théâtre, ce qui lui paraissait un crime irrémissible et que la miséricorde divine était impuissante à pardonner, refusa l'absolution, si l'engagement n'était pris de brûler le manuscrit damné. Cet ultimatum parut dur au bon La Fontaine, il demanda qu'il en fût référé à des personnes d'une moralité connue et éclairée. Le confesseur accepta; on soumit la question à la Sorbonne, qui décida en faveur de l'ecclésiastique. L'opéra fut livré aux flammes, et peut-être, grâce à la stupide ignorance d'un imbécile trop zélé, le public fut-il privé d'un chef-d'œuvre.

Une des comédies de La Fontaine qui sont restées le plus longtemps à la scène est celle du Florentin. Elle est assez ordinaire. L'intrigue en est faible, les vers faciles, et on y trouve une jolie scène entre un tuteur et sa pupille, une scène de vraiment bonne comédie. On prétend que cette petite pièce fut composée par l'auteur dans un but de vengeance contre l'Italien Lully, qui, après l'avoir engagé à faire les paroles d'un opéra intitulé Daphné, refusa d'en composer la musique, affirmant que le scenario était détestable. La Fontaine employa tous les moyens pour faire revenir le maëstro sur sa détermination, rien ne put vaincre l'entêtement de Lully. On fut jusqu'au Roi. Madame de Thiange sollicitée par La Fontaine, qui lui adressa une charmante épître en vers, ne put rien obtenir. Tout ayant été épuisé, le Florentin parut; mais la donnée en est d'une invraisemblance et d'une faiblesse telles que Lully n'eut guère à s'en émouvoir.

Je vous prends sans verd, comédie avec danses et chants, eut du succès et fut reprise plusieurs fois. Elle est tirée du conte intitulé le Contrat, de La Fontaine lui-même.

Plusieurs des comédies de La Fontaine parurent sous le nom de Champmeslé, qui se prêtait volontiers, dit-on, à pareille chose; mais beaucoup sont tirées des contes mêmes de l'auteur. Dans l'une de ces pièces, celle du Veau perdu (1689), il y a une scène des plus divertissantes. Un paysan a perdu son veau: pour découvrir au loin, il monte sur un arbre. Un gentilhomme se réfugie sous le même arbre avec sa servante qu'il presse tendrement de se rendre à ses désirs. A chaque instant le galant s'écrie, faisant allusion aux appas de la belle: Que vois-je? que ne vois-je pas? Le paysan finit par crier du haut de son belvédère:—Notre Seigneur, qui voyez tant de choses, ne voyez-vous pas mon veau?

Lors de la première représentation de son Astrée, tragédie-opéra dont la musique est de Colasse (1691), La Fontaine se trouvait dans une loge derrière deux femmes qu'il ne connaissait pas, et dont il n'était pas connu.—«Détestable, déplorable, répétait-il à chaque instant.—Monsieur, lui dit une des deux femmes, cela n'est pas si mauvais; la pièce est de M. de La Fontaine, un homme d'esprit.—La pièce ne vaut pas le diable, et ce La Fontaine est stupide! s'écrie l'auteur; puis, prenant son chapeau, il sort en ajoutant: C'est lui-même qui vous parle.» Il arrive au café, s'endort dans un coin. Un de ses amis le réveille pour qu'il aille assister à son opéra.—«Mais, lui dit La Fontaine, j'en viens, j'ai essuyé le premier acte qui m'a prodigieusement ennuyé, je n'ai pas voulu en entendre davantage et j'admire la patience des Parisiens.»

La Fontaine qui était assez distrait blâmait beaucoup les a-parte au théâtre, disant qu'ils n'étaient pas naturels. On mit la discussion sur ce sujet avec Molière, Boileau et d'autres auteurs de mérite; il s'anima si bien que Boileau lui cria tout haut à plusieurs reprises: «Ce butor de La Fontaine, cet entêté, cet extravagant.» Tout le monde riait. La Fontaine finit par demander la cause de cette gaieté.—«Vous déclamez contre les a-parte, lui dit Despréaux, et il y a une heure que je vous débite aux oreilles une kyrielle d'injures, sans que vous y ayez fait attention.»

Dancourt, qui régna en maître à la Comédie-Française pendant plus de trente années, de 1686 à 1715, et donna près de soixante pièces à ce théâtre, mérite une étude spéciale, au point de vue anecdotique, car il est peu de ses jolies compositions qui n'aient donné lieu à quelque trait curieux et intéressant. Cet auteur fécond, le Scribe de la fin du dix-septième siècle et du commencement du dix-huitième, naquit en 1661 à Fontainebleau. Le père de la Rue, jésuite, voyant sa perspicacité, voulut le pousser à entrer dans la compagnie; mais l'éloignement du disciple pour le cloître, rendit inutiles les soins du maître. Il travailla pour le Barreau qu'il abandonna de bonne heure pour le théâtre. Il devint en peu de temps un excellent acteur, et très-rapidement aussi un écrivain distingué. Un assez grand nombre de ses pièces sont restées à la scène et il s'est placé au premier rang des auteurs du second ordre. Longtemps après sa mort, la Comédie-Française a continué à jouer son Notaire obligeant, son Chevalier à la mode, ses Bourgeoises à la mode, son Tuteur, ses Trois Cousines et une douzaine d'autres comédies qu'on doit considérer comme le trait-d'union entre la comédie et le vaudeville. En général, dans les pièces de Dancourt, on trouve un dialogue léger, vif, rapide, plein de gaieté et de saillies. Sans doute si on analyse son répertoire avec un peu de sévérité, on est obligé de reconnaître qu'il se meut sans cesse dans un cercle restreint. Ses personnages sont presque toujours des financiers, des procureurs, des villageois. La scène est plus souvent au village qu'à la ville, et il fait volontiers paraître les paysans, qu'il était parvenu à peindre avec vérité et d'une façon tout à la fois agréable et naturelle. Le théâtre lui est en quelque sorte redevable de ce genre nouveau que jusqu'à lui personne n'avait tenté d'introduire. A l'exception de son Chevalier à la mode, pièce d'intrigue, il peint rarement de grands tableaux; ce sont les petits sujets qui ont sa préférence. Les caractères de ses personnages sont ordinairement bien suivis, bien soutenus; mais ce qui semble surtout l'avoir préoccupé c'est de saisir au vol, pour les traduire immédiatement à la scène, l'histoire, l'anecdote du jour. Une aventure, une mode nouvelle, la plus légère circonstance, sont habilement mis à profit et lui fournissent matière en quelques jours, à une comédie-vaudeville qui, par son actualité même, est assurée d'un succès relatif. Dancourt, en agissant ainsi, avait un but, celui d'être utile à la troupe dont il était le directeur, et aussi d'échapper à l'écueil qu'il trouvait dans son peu de connaissance des auteurs anciens. Il est un reproche grave qu'on doit lui faire, reproche que l'on a pu adresser de nos jours à quelques directeurs de théâtre, en France. Il avait l'habitude de ne jamais refuser les pièces que lui apportaient de jeunes auteurs dramatiques. Il prenait leurs manuscrits, les copiait, les rendait quelques jours après en déclarant le scenario impossible. L'année suivante, il déguisait de son mieux la pièce refusée, brodait quelques détails et la mettait au théâtre sous son nom. Cette façon d'agir dénote chez lui plus d'habileté comme directeur que d'honnêteté comme écrivain.

Dancourt avait un talent véritable pour imprimer à ses petites comédies une conduite régulière, pour bien ménager les situations et amener un dénoûment plein de verve et de comique. Il écrivait agréablement en prose.

Ses vers sont rimés avec peine, et sa contrainte pour les tourner fait perdre à son style toute la vivacité qui lui est naturelle. Il maniait bien le couplet, néanmoins; il réussissait dans les divertissements qui accompagnaient ses comédies, et les liait avec art au sujet. Bref, Dancourt est un des auteurs auquel le théâtre eut pendant trente ans le plus d'obligation. Il est aux auteurs dramatiques, disait un homme d'esprit, ce qu'est à des ministres de génie, à des grands généraux, un ministre ou un général qui n'a jamais fait rien de grand ni d'héroïque, mais qui, toute sa vie, a fait des choses utiles. Dancourt, disait-on encore de son temps, jouait noblement dans la comédie, et bourgeoisement dans la tragédie. On raconte que Racine, ayant entendu le libraire Brunet crier:—«Voilà le théâtre de M. Dancourt,»—reprit aussitôt:—«Dis son échafaud.»

Louis XIV avait pour l'auteur-acteur-directeur, époux de la fille du célèbre La Thorillière, une bienveillance toute particulière. Il l'admettait souvent à l'honneur de lui lire ses ouvrages dans son cabinet, ce qui prouve une fois de plus que les affaires de l'État n'occupaient pas seules ce monarque. On assure qu'un jour Dancourt, s'étant trouvé indisposé par la chaleur, le Roi poussa la complaisance jusqu'à aller lui-même ouvrir les fenêtres de son appartement. Une autre fois, au sortir de la messe, il parlait au Prince en marchant devant lui et à reculons; arrivé sur le bord d'un escalier, Louis XIV le retint par le bras en s'écriant:—«Prenez garde! vous allez tomber.»—On cite, dans les Mémoires du temps, ce trait comme un acte de magnanimité; nous n'y voyons qu'un mouvement d'humanité tellement naturel, que nous n'en saurions vraiment pas saisir le mérite. Malgré le crédit dont il jouissait auprès du Roi, il ne put jamais obtenir de faire revenir le clergé sur l'excommunication dont les acteurs étaient frappés de son temps. Il essaya une fois, en portant aux administrateurs de l'hôpital le quart des pauvres, de toucher cette corde en présence de l'archevêque de Paris et du président du Harlay, qui se trouvait en tête du bureau; mais il perdit son éloquence à vouloir prouver que ceux qui, par leurs talents, procuraient des secours aux malheureux, méritaient bien d'être à l'abri des foudres de l'Église.—«Dancourt, lui répondit froidement M. du Harlay, nous avons des oreilles pour vous entendre, des mains pour recevoir les aumônes que vous nous apportez; mais nous n'avons pas de langue pour vous répondre.»

Il se vengea de ce qu'il considérait comme un déni de justice, en disant à quelques jours de là à son ancien professeur, le père de La Rue, qui le sermonait:—«Ma foi, mon père, je ne vois pas que vous deviez tant blâmer l'état que j'ai pris. Je suis comédien du Roi, vous êtes comédien du Pape; il n'y a pas tant de différence de votre état au mien.»

Une des premières et des meilleures comédies de Dancourt, le Chevalier à la mode (1687), en cinq actes, eut quarante représentations de suite. A la vingt-troisième, l'auteur écrivit sur le registre: «Je ne veux plus de part d'auteur.» On prétend toutefois que cet ouvrage et les Bourgeoises à la mode (1692), en cinq actes, sont de M. de Saint-Yon, en collaboration avec Dancourt.

En 1697, il arriva à Paris une aventure singulière et qui fit beaucoup de bruit. Une dame de la Pivardière fut accusée d'avoir fait assassiner son mari. Le mari crut que le meilleur moyen de mettre à néant l'accusation était de se montrer; mais les juges de Châtillon-sur-Indre, chargés des poursuites contre la femme, refusèrent de le reconnaître. Le procès fut porté au Parlement de Paris, qui voulut bien admettre que le sieur de La Pivardière n'étant pas défunt l'accusée ne l'avait pas tué. Dancourt s'empara du sujet; il fit du mari le meunier Julien, et du tribunal de Châtillon, le bailli de sa nouvelle pièce.

Les Trois Cousines, en trois actes avec prologue et intermèdes (musique de Gilliers) parurent en 1700. On reprit cette pièce en 1724, et Armand, excellent comique, fut chargé du rôle de Blaise. On l'applaudit beaucoup; le parterre ayant crié bis après ce couplet: