Un mois sans courir au soleil—quand les prairies sont en fleurs;—un mois sans me laisser dériver entre les saules dans ma chaloupe;—un mois sans nager avec Gatayes.—L’été passe si vite, et il y a si peu d’étés dans la vie,—et il n’y a que ceux de la jeunesse qui comptent.

ONZIÈME MÉDITATION.—O sainte liberté!—c’est sur la mousse des bois,—sous les tentes vertes, formées par le feuillage des chênes, que tu as placé ton empire.

Il passait alors un cabriolet.—Cocher!—je monte;—au chemin de fer,—et je me suis enfui à Saint-Germain,—où je me suis installé.—J’irai quelquefois clandestinement voir mes roses,—odalisques gardées par les hideux eunuques de la police, dont j’aurai à tromper la surveillance.

J’ai quelquefois parlé légèrement des cousins;—j’en ai un ici qui me donne une excellente hospitalité; la forêt est magnifique; je monte à cheval.—J’ai un appétit terrible; je crains bien d’engraisser dans l’exil.

image d’une guêpe 16.—Au commencement du ministère Thiers,—il y avait cent vingt conservateurs—qui, sous le nom de deux cent vingt et un, s’étaient juré fidélité.—On les a pris un à un, et les plus fougueux ont déjà cédé.—Les Chasseloup, Chegaray,—ont consenti à dîner chez le président du conseil.

Bientôt on verra le général Bugeaud appelé à un commandement supérieur. On compte beaucoup, pour rallier le plus grand nombre des derniers récalcitrants, sur une fournée de préfets que l’on médite; et, ce qui est bien plus rare et bien plus beau, sur une fournée de receveurs généraux.—Dans cette fournée, on saura intercaler certaines gens de la presse et de la tribune,—sans les faire paraître sur la liste des copartageants.—C’est une bien indirecte et bien certaine manière de rétablir les grandes subventions à la plus accréditée des feuilles quotidiennes.

—Voilà les concerts à peu près finis.—Mon Dieu! si je n’étais pas fils d’un pianiste distingué,—quelle sortie je ferais contre les pianistes!—Mon père, et quelques anciens pianistes qui n’ont fait que bien peu d’élèves qui aient conservé leurs traditions, faisaient et font encore sortir de cet instrument, où tout est en bois,—des sons vibrants et pleins.

Les pianistes modernes,—presque tous, ont plus d’agilité que de sentiment, remplaçant les sons par des bruits,—délayent et noient,—sous le nom de variations,—une pauvre petite mélodie dans les flots de gammes et de notes frappées, coulées, saccadées,—et, si je les applaudis quelquefois quand ils ont fini, je les prie bien de croire que c’est seulement pour les récompenser de ce qu’ils finissent.

—On a donné, à la Chambre des députés, communication des pétitions ayant pour objet la réforme électorale.—Le rapport, très-consciencieux, a été fait par un savant magistrat,—M. de Golbéry.—Nous n’avons pas besoin de répéter ici notre opinion, déjà exprimée à plusieurs reprises, sur l’extension du droit de suffrage et sur le suffrage universel.—La discussion a eu lieu entre MM. Thiers, Garnier-Pagès et Arago.

M. Garnier-Pagès—a fait, il faut le dire, de notables progrès comme homme politique;—il étudie sérieusement les questions, et les traite en logicien.—Pour M. Arago, il a fait reparaître de vieux arguments vermoulus,—qui ne répondaient qu’à des attaques que personne ne songeait à faire. M. Thiers a été extrêmement faible.—Mais la Chambre a senti que, dans un cas aussi grave, elle devait le soutenir, pour ajourner indéfiniment la prise en considération de la réforme électorale.

—M. Bugeaud a cité un toast récent porté par M. Garnier-Pagès dans un de ces banquets ridicules—que j’ai, il y a bien longtemps, appelés gueuletons politiques,—où des gens se disent: «La patrie est en danger,—mangeons du veau et portons des toasts.»—Ce toast—de M. Pagès—répond à un argument que j’ai mis en circulation il y a trois ou quatre ans.—Je disais: «L’égalité que demande le parti républicain est plus qu’un rêve, plus qu’une bêtise;—c’est une bêtise odieuse, parce qu’elle tend, non pas à ajouter des pans aux vestes,—mais à couper les pans aux habits.»

«Nous ne couperons pas les pans des habits, a dit M. Garnier-Pagès,—mais nous en mettrons aux vestes.»

—Dans cette séance,—le même M. Pagès a adressé aux ministres une interpellation un peu brutale peut-être, mais dont la franchise ne me déplaît pas.—Il s’agissait de MM. Capo de Feuillide et Granier de Cassagnac.—M. Thiers, qui a perdu la tête, a horriblement pataugé.—Il aurait été le plus ridicule des hommes sans M. Cousin, qui a eu la bonté de l’être plus que lui.—A propos de M. de Feuillide, M. Thiers ne connaît pas cet homme;—cependant je crois savoir que M. Thiers lui a dit,—parlant à lui-même: «Eh bien! monsieur, avouez qu’il n’y a que les gens du Midi pour être aujourd’hui ce que nous sommes l’un pour l’autre, après avoir été ce que nous étions hier.» La réponse de M. Cousin: «Cette personne est venue me demander des passe-ports,» rappelle celle d’un enfant qui avait reçu un coup sur l’œil en jouant avec des camarades que ses parents avaient proscrits, et qui, ne voulant pas avouer sa désobéissance, répondit à la question qu’on lui faisait sur sa blessure: «Maman, c’est moi qui m’a mordu l’œil.»

Le mot est resté proverbe,—et donner des passe-ports se dit aujourd’hui pour exprimer honnêtement une chose qui n’est pas honnête.

—Dans la discussion sur la réforme électorale,—M. Thiers s’est rendu coupable d’une phrase que nous dénonçons aux femmes: «Il faut exclure de cette prétention un certain nombre d’hommes qui, comme LES FEMMES et les enfants, n’ont pas la raison nécessaire

image d’une guêpe 17.—Il y a trois ou quatre ans,—l’hiver a tué presque tous les lis des jardins (ceux des Tuileries n’ont pas été plus heureux que les miens de la rue de la Tour-d’Auvergne).—Un journal légitimiste a prétendu qu’on avait répandu sur ceux du château une substance corrosive; ce que je ne crois pas, par cette raison que je viens de dire, que les miens sont morts comme les autres. Toujours est-il que je ne me suis pas aperçu qu’on les ait remplacés.—C’est un tort: le lis est une fleur splendide et magnifique, et sa proscription serait une petite et ridicule pensée.

Pauvres fleurs!—ce n’était pas assez de leur prêter parfois un ridicule langage; de les faire servir à exprimer les plus sottes idées du monde; de les lier à toutes les fadeurs des troubadours, des poëtes élégiaques et des fabulistes; on les a jetées dans les luttes politiques.—On se rappelle la rose rouge et la rose blanche d’York et de Lancastre.

Si le lis est proscrit aujourd’hui,—en 1815, les libéraux firent entrer une pauvre innocente fleur dans la politique et dans l’opposition avancée.—Les violettes, qui, jusque-là, avaient caché si soigneusement sous l’herbe leurs améthystes parfumées,—hantèrent les clubs et les estaminets, et résolurent,—égarées qu’elles étaient, de chasser un gouvernement imposé par les baïonnettes étrangères. La Restauration lança ses procureurs généraux, qui étaient des gaillards à en remontrer aux plus forts d’aujourd’hui, contre les pauvres violettes; elles furent déclarées suspectes et ennemies de l’État,—et mises sous la surveillance de la haute police; ordre fut donné aux agents de la force publique, et notamment à la gendarmerie royale, de saisir et d’appréhender au corps toute violette qui oserait se montrer dans les lieux publics,—et on vit la gendarmerie d’alors s’empresser, à la seule odeur de la violette, de cerner une maison et de faire une visite domiciliaire.—C’est à cette époque que le jardinier Tripet père crut devoir guillotiner les impériales de son jardin.

image d’une guêpe 18.—Le prix de l’Académie, qui était l’éloge de madame de Sévigné, a été donné à madame... Tastu, je crois.—L’accessit à madame Laya.—La littérature tombe en quenouille, sous le ministère de ce cher M. Cousin;—les femmes de lettres, qui, en général, ne brillent,—j’en excepte une,—ni par l’élégance, ni par le bon goût, ont exigé de lui qu’il se lavât les mains;—il a cédé;—c’est ce qu’il appelle, selon le précepte d’un philosophe plus ancien et plus philosophe,—sacrifier aux grâces.

On se rappelle—l’horreur avec laquelle M. Cousin repoussa, sous le ministère de M. Villemain, ce qu’il appelait un titre vain,—c’est-à-dire sans produit.

Le disciple de Platon—entend la doctrine de son maître comme l’entendait une mère de danseuse, qui, se plaignant de l’amour de sa fille pour un homme pauvre, appelait cela «son ridicule amour platonique

Du reste, il est parfaitement constaté maintenant au ministère de l’instruction publique—que, pour avoir une pension d’homme de lettres, il faut être jolie femme.

image d’une guêpe La discussion s’est entamée à la Chambre sur la prolongation du privilége de la Banque de France. La Chambre a montré d’une manière évidente son ignorance, son indifférence, son insuffisance et tout ce que vous voudrez de plus monstrueux.—Beaucoup de membres étaient absents;—les autres ne se mêlaient pas de la question, qui fut discutée au milieu de tout entre M. Thiers et M. Garnier-Pagès.

M. Garnier-Pagès a, sur ce sujet, abandonné ses théories républicaines,—et étudié la question depuis plusieurs années; le joli Vert-Vert universel, M. Thiers, qui la piochait depuis quinze jours, se sentait plus fort qu’il ne l’est d’ordinaire; il avait fait de nombreuses descentes chez son ami, M. d’Argout, pour lui chipper des renseignements,—pour défendre, en même temps que les intérêts de la Banque, ceux du papa beau-père Dosne, qui est régent de l’établissement,—et qui a donné en dot à son gendre tout ce qu’il possède de lumières sur la question.—M. Pagès, tout en reconnaissant les services rendus par la Banque de France, qui a, depuis sa création, fait baisser énormément l’intérêt de l’argent, a émis l’opinion fort juste qu’elle pouvait en rendre de nouveaux, au lieu de se renfermer dans les limites de ceux qu’elle a déjà rendus. Au résumé, le privilége est prolongé jusqu’au 31 décembre 1867.

Dans cette discussion, les hommes du métier,—M. Fould, par exemple, qui a été élu,—si on se le rappelle, parce que, disaient les voltairiens, il fallait bien qu’il y eût un juif à la Chambre,—comme s’il n’y avait pas déjà assez de chrétiens raisonnablement juifs, comme MM. Jacques Lefebvre, Lebœuf, etc., etc., etc.,—M. Fould, qui représente un principe, n’a fait qu’un discours insignifiant. A quoi servent donc alors ces manieurs de gros sous?

—Du reste, nous allons voir la Chambre montrer la même incapacité et la même indifférence pour les questions d’intérêt matériel qui vont s’y présenter,—questions qui exigent des connaissances spéciales que MM. les avocats ne pourront pas remplacer par des aunes de phrases.

La navigation intérieure,—les céréales, les paquebots—et surtout les chemins de fer, question où personne ne pourra mettre le holà de l’intérêt général sur les pétitions des intérêts particuliers.

Les anciens orateurs avocassiers de la Chambre ne brillent que dans les vieilles questions grotesquement exhumées par eux, de la réforme électorale, des envahissements du clergé,—du cumul, etc., etc.

—On répétait à un théâtre... je ne sais lequel,—une pièce de MM. Vanderburch et Laurencin.—Au milieu de la répétition, la jeune première s’arrête et dit:

—Quel est l’air de ce couplet?

—Monsieur Laurencin, dit le directeur,—quel est l’air de ce couplet?

—Ma foi, je n’en sais rien, répondit M. Laurencin;—c’est Vanderburch qui l’a fait,—il faut le lui demander.

—Il est à son château à Orléans.

—Comment faire?

—J’y vais.

M. Laurencin va aux messageries.

—Avez-vous une place pour Orléans?

—Oui.

—Pour quand?

—Pour tout de suite; on attelle.

—Où?

—Sur l’impériale.

—Il pleut.

—J’en suis désolé.

—Alors prêtez-moi un parapluie;—je ne fais qu’aller et venir.

On part, on passe la nuit en voiture, on arrive à Orléans.

—La chapelle Saint-Mesmin?

M. Laurencin s’égare, arrive crotté, mouillé, hors d’haleine.—Il sonne, arrive au cabinet de M. Vanderburch.

Celui-ci, qui est un homme très-hospitalier, s’écrie:

—Oh! te voilà; tant mieux.—Tu restes quelques jours?

—Il ne s’agit pas de cela; sur quel air as-tu fait le couplet de la jeune première?

—Nous causerons de ça; déjeunons.

—Je ne déjeune pas; sur quel air le couplet?

—Mais quel couplet?

—Celui de la jeune première de notre pièce.

—Oh! eh bien! le voilà:—Tra la la la.

M. Vanderburch chante l’air;—M. Laurencin se sauve;—on veut en vain l’arrêter.—Il regagne Orléans, monte en voiture et revient à Paris avec son air.

image d’une guêpe 19.—A propos des banquiers ou autres orateurs plus ou moins israélites et barbares qui veulent parler à la Chambre,—nous leur donnerons l’exemple de M. de Rothschild, leur maître à tous.—On se rappelle le cri d’exécration qui s’est élevé dernièrement contre les juifs de Damas. M. de Rothschild, pour l’honneur du nom juif,—pour prévenir le contre-coup dans l’opinion de l’Europe, a voulu plaider publiquement l’innocence de ses coreligionnaires.—Il a d’abord recueilli des pièces émanées d’autorités respectables, il les a fait mettre en ordre sous ses yeux par une main habile;—puis il a fait rédiger un récit qui a été plus tard signé de Me Crémieux, avocat juif, teinturier ordinaire de MM. les juifs qui ont le besoin et le moyen d’être éloquents;—et ensuite il a fait insérer le tout, le même jour à la fois, dans tous les journaux de Paris et de Londres, et on a vu toutes les feuilles, même les plus catholiques, mordre à l’appât de l’annonce et proclamer la défense des juifs. Il y aurait un beau chapitre à faire sur la quatrième page des journaux.—Le ministère l’a senti, mais il n’a pas su le faire spirituellement; au lieu d’acheter des organes aux uns, de donner des passe-ports aux autres, il n’avait qu’à acheter aux courtiers d’annonces la quatrième page de tous les journaux.—Par ce moyen, au lieu de s’élogier dans ses propres journaux, qu’on ne lit pas,—il se faisait donner, dans les journaux de ses adversaires,—tous les éloges qu’on y donne quotidiennement et sans mesure—aux pâtes de Nafé,—au Kaïfa,—aux toiles métalliques, aux biberons artificiels, aux allumettes chimiques, etc.

Les conseils et les exemples de M. Véron ont pu être en cela fort utiles au ministère actuel—qui, sauf le peu d’économie de ses opérations et les moyens employés, arrive pour les résultats à gouverner par les réclames, comme on vend la pâte Regnault, et se confond tellement dans les esprits, avec ce vénérable béchique, qu’il obtiendra peut-être dans l’avenir le titre de gouvernement pectoral ou ministère Regnault.

image d’une guêpe 20.—Pendant que je suis à Saint-Germain,—je dois constater la manière dont on va,—ou plutôt dont on ne va pas sur le chemin de fer, à cause de la concurrence dont la compagnie est menacée sur la route de Versailles,—concurrence qu’elle n’a pas à redouter pour le chemin de Saint-Germain.—Elle a transporté sur celui de Versailles toutes ses meilleures machines. Le Parisien, qui est si fier avec les rois, est sans cesse sous la tyrannie des cochers de fiacres, des conducteurs d’omnibus et des ouvreuses de loges de théâtres, qui ne se gênent pas avec lui et le maltraitent jour et nuit pour son argent, sans qu’il ose jamais se rebiffer ni se plaindre.—Il est presque ordinaire qu’on mette une heure pour aller de Paris à Saint-Germain, un peu plus du double du temps nécessaire;—il n’est pas déjà si amusant d’être en chemin de fer entre des talus de terre crayeuse,—procédé par lequel, comme me le disait un jour Armand Malitourne: on va, mais on ne voyage pas.

—La forêt, admirablement coupée pour la chasse, est pleine de chevreuils.—On m’assure qu’elle ne renferme que trois cerfs.—Quel que soit le nombre de ces victimes ordinaires des chasses vraiment royales,—ils sont l’objet d’une triste économie.—Quand il doit y avoir une chasse à Rambouillet ou à Versailles, on en prend un dans des filets, on le garrotte, on le conduit en voiture au rendez-vous de chasse;—là on le poursuit, on le force, mais courtoisement, sans lui faire de mal;—ensuite on le prend, on le remet en voiture et on le reporte chez lui.—Cela a l’air d’une chasse de théâtre, et le cerf d’un comparse chargé du rôle de cerf—qui a ses feux et qui peut recommencer le lendemain les mêmes exercices;—peut-être, pour prêter davantage à l’illusion, devrait-on les instruire à faire le mort.

Madame de Feuchères possède un grand nombre de cerfs à Morte-Fontaine; elle avait fait offrir d’en céder quelques-uns au prix de trois cent cinquante francs chaque.—On les a trouvés trop chers.

—J’ai à constater avec une grande reconnaissance l’empressement et la bonne grâce que les personnes de la famille royale, auxquelles je me suis adressé pour les pauvres marins d’Étretat, ont mis à répondre à mon appel.

Voici la liste de nos souscripteurs.—Nous avions annoncé que nous ne recevrions pas plus d’un louis de chaque personne,—pour ne pas ruiner nos amis de Paris, et ne pas avoir à faire plus tard une souscription en leur faveur parmi nos amis d’Etretat.—Deux n’ont pas tenu compte de l’injonction;—nous n’avons pas osé priver nos pauvres compagnons de l’excédant. Gatayes et moi nous nous sommes d’abord adressés à nos amis, puis à cinq ou six de ceux que nous voudrions qu’ils le fussent.

J’avais écrit à MM. Garnier-Pagès et Laffitte, amis du peuple; ces messieurs ne m’ont pas répondu.

Il ne s’agissait de rien moins que de secourir trente-six familles—de marins blessés et malades,—ou de veuves de marins noyés,—formant un total de cent quatre vingt-sept enfants sans pain.—Nous vous envoyons, mes bons amis, avec cet argent si utile, les noms—de ceux qui ont pensé à vous.

SOUSCRIPTION POUR LES PÊCHEURS D’ÉTRETAT.—S. M. Louis-Philippe, 500 francs; S. A. R. madame Adélaïde, 200; LL. AA. RR. le duc et la duchesse d’Orléans, 300; S. A. R. le prince de Joinville, 100; mesdames d’A..., 5; Beaudrant, 20; MM. Bourdois (Ach.), 5; Bottier, 5; le comte de Brève, 5; madame Carmonche, 20; MM. Curmer (Léon), 20; Cler (Albert), 5; Contzen (Alex.), 20; de Cormenin, 25; madame la comtesse de Cubières, 20; MM. le baron de Curnieu, 20; le marquis de Custine, 20; Delisle, 10; Duvelleroy, 5; Érard (Pierre), 20; Ernouf (A.), 5; Gatayes (Léon), 20; Gaussen, 5; Grangier de la Marinière, 20; Gros, 5; Halévy (F.), 10; Hugo (Victor), 20; Janin (Jules), 20; Karr (Alphonse), 20; madame L... B..., 10; MM. Laîné, 5; Lamaille (aîné), 5; de Lamartine, 20; Langlois (Charles), 10; Larrieu (A.), 5; Larrieu (E.), 5; le marquis de Miremont, 5; madame Mollart (Clara-Francia), 20; le comte de Montalivet, 20; Osmont, 5; Pape, 15; Pellier et Baucher, 20; Pihan (Louis), 15; Rul, 5; R..., 20; de Salvandy, 20; de Saulty (Alb.), 15; Servais, 5; lord Seymour, 50; MM. Véron, 20; Villart, 5.—Total, 1,750 francs.

21.—M. Clauzel a fait à la Chambre des députés le rapport de la commission relativement au transport et à la sépulture des restes de Napoléon. Ce rapport n’a eu qu’un médiocre succès, quoiqu’on en attribue la rédaction à M. Frédéric Soulié,—les autres discours du maréchal ayant généralement été attribués à Frédérick Lemaître. La commission offre deux millions, au lieu d’un, qu’on lui demandait pour la translation et le monument.

image d’une guêpe 23.—Hier, à l’Opéra, on donnait une représentation par ordre;—le duc et la duchesse de Nemours y assistaient.—En face d’eux,—dans une loge d’avant-scène, on remarquait avec étonnement mademoiselle Albertine,—ex-danseuse dudit théâtre, que de grands personnages avaient le droit de croire à Londres. (Voir les Guêpes d’avril.)

image d’une guêpe 24.—La Chambre a parlé, discuté et voté, avec un tumulte qui ressemblait à un vacarme dans l’école,—sur le transport du cercueil de Napoléon.—M. Glais-Bizoin—a fait entendre des paroles d’avocat rancunier et mesquin.—Napoléon les détestait,—et j’aurais voté le second million pour cela seul.

M. Gauguier,—a répété, avec un attendrissement qui a nui à la clarté de son discours, plusieurs refrains de M. de Béranger. M. de Lamartine a prononcé un discours plein d’élévation, de poésie et de raison.—Que de perles!—M. Odilon Barrot a fait de ces grandes phrases sonores à proportion qu’elles sont creuses, si familières aux avocats.—Beaucoup de membres de la Chambre ont saisi ce prétexte de se rallier au ministère; c’est un passe-avant pour les consciences à livrer. Le ministère s’est réuni à la commission et a demandé deux millions.—On a marchandé; l’apothéose a été un peu mélangée d’avanie.—On n’a accordé qu’un million et les Invalides.

—Il ne peut décidément se traiter à la Chambre une question un peu importante sans que MM. les avocats en profitent pour créer un barbarisme.

On a, ce mois-ci,—parlé pendant trois jours de l’industrie BETTERAVIÈRE.

Et pendant quinze jours des cendres de Napoléon, qui n’a pas été brûlé, que je sache.

MM. les avocats parlent tant, que les mots de la langue française ne suffisent plus à leur consommation.

image d’une guêpe 25.—Le Journal des Débats n’est plus déjà si méchant contre le jeune Vert-Vert, président du conseil;—il le tolère aujourd’hui,—il l’honorera demain;—il communique déjà, pour les choses frivoles, par mon ami Janin,—dont l’esprit et la gaieté font pour le ministère des affaires étrangères le plus charmant abbé de cour;—et pour les grosses choses, les choses dites sérieuses, par M. de Bourqueney, secrétaire d’ambassade en disponibilité,—rédacteur-pigeon-voyageur de la feuille,—protégé par MM. de Broglie et Sébastiani, et aspirant pour compte à l’ambassade de Bruxelles.

—M. Léon Pillet est officiellement directeur de l’Opéra. C’est une manière pour M. Thiers de compléter sa reconnaissance, et de mettre en mains sûres l’Opéra, qui a plus d’importance politique que ne le croit le vulgaire,—par les loges, stalles, etc., que l’on envoie aux députés;—par les influences plus intimes du chant et de la danse.

J’ai dit que l’ambassade en Perse n’avait eu pour but que d’ôter certaines entraves au répertoire.

On connaît l’histoire d’une estafette envoyée à franc-étrier sous le ministère du 15 avril, à Rambouillet, pour ramener à Paris M. Duponchel qui chassait chez M. Schikler. M. Duponchel prit la poste à six francs de guides et arriva au ministère où il s’agissait de rengager mademoiselle Fitz-James.

C’est, d’ailleurs, le complément de la politique un peu Médicis, de M. Thiers, que j’ai dénoncée le mois dernier.

image d’une guêpe AM RAUCHEN.LES FEMMES.—L’opinion attache du déshonneur, pour le mari, aux fautes de la femme.—Le pauvre mari est comme cet enfant que l’on avait donné pour camarade à un prince, et que l’on fustigeait quand le prince ne savait pas sa leçon.

image d’une guêpeIl y a cela de particulier dans la mauvaise humeur des femmes, qu’il faut nécessairement qu’elle ait son cours, les meilleurs arguments, les raisons les plus évidentes, les preuves les plus convaincantes, ne font à ce cours que ce que les cailloux font au cours d’un ruisseau: le ruisseau murmure un peu plus fort et continue son chemin.

image d’une guêpe Il y a, dans l’amour, deux phases séparées par une crise difficile.—Le premier attrait de l’amour est la nouveauté. Ce serait si joli une autre femme, s’il y en avait plusieurs. Presque toujours, l’amour meurt, quand la nouveauté s’en va, car alors il n’y a plus rien, la nouveauté n’est plus, l’habitude n’est pas encore; mais, si l’amour survit à cette crise et devient une habitude, il ne meurt plus.

image d’une guêpe L’amour, d’ordinaire, ne dure que jusqu’au moment où il allait devenir raisonnable et fondé sur quelque chose.

image d’une guêpe Avec de l’imagination et des obstacles, on peut toujours adorer une femme; il n’est pas aussi facile de l’aimer.

image d’une guêpe C’est une triste chose pour une femme de s’apercevoir que l’homme qu’elle préfère n’est pas le premier des hommes, et que tout le monde ne partage pas son amour et son admiration pour lui. L’estime des autres pour celui qu’elle aime est pour beaucoup dans l’amour d’une femme, parce que, dans son amant, elle cherche un appui et un protecteur; parce qu’elle sent qu’elle s’identifie à lui, qu’elle ne devient plus qu’une partie de lui-même, et s’absorbe en lui et n’aura plus d’autre considération, d’autre gloire que la sienne.

image d’une guêpe Une femme aime moins son amant pour l’esprit qu’il a que pour l’esprit qu’on lui trouve.

image d’une guêpe Il n’y a rien d’embarrassant comme d’être trop familier avec une femme dont on est amoureux; on perd tous ces indices si importants.—Vous ne pouvez comprendre ni vous faire comprendre. Une pression de main n’a plus aucun sens. Si vous voulez, on vous laissera donner un baiser. Vous pressez le bras, on n’y fait pas attention.—Pour faire comprendre que vous êtes amoureux, il ne suffit pas de faire naître un sentiment,—il faut en détruire un autre, il faut dire ouvertement. Je vous aime,—et peut-être,—je vous aime d’amour.

image d’une guêpe L’ami d’une femme peut, à la faveur d’un moment et d’une occasion, devenir son amant; mais l’homme qu’elle n’a jamais vu a mille fois plus de chances que lui.

image d’une guêpe C’est surtout quand il n’est pas là, qu’une femme aime l’amant auquel elle ne s’est pas donnée, parce qu’alors elle n’a rien à craindre de lui, elle s’abandonne sans restriction à l’ineffable douceur d’aimer.

En effet, c’est un bonheur d’aimer tel, qu’il nous semble étonnant de voir des femmes demander de la reconnaissance pour l’amour qu’elles donnent, comme si elles n’étaient pas assez récompensées, non-seulement par l’amour qu’elles inspirent, mais aussi par celui qu’elles éprouvent.

image d’une guêpe La femme qui se voit vaincue sent un mouvement de haine contre son vainqueur, quelque adoré qu’il soit.

image d’une guêpe Chaque femme se croit assez honnête femme, et trouve excessif en ce sens, ce qu’une autre femme a de plus qu’elle.—Un peu moins c’est une courtisane, un peu plus c’est une prude.

image d’une guêpe On doit juger de la beauté, non par les proportions mathématiques du corps et du visage, mais par l’effet qu’elle produit.

image d’une guêpe Entre les femmes, il ne peut y avoir d’inégalité réelle que celle de la beauté.

image d’une guêpe Toutes les femmes sont la même; il n’y a de vérité que dans les circonstances.

image d’une guêpe La véritable pudeur doit se cacher elle-même avec autant de soins que le reste.—La main qui ramène un pli de la robe fait plus rêver à ce qu’elle veut cacher qu’à la honte vertueuse qui le lui fait cacher.

image d’une guêpe Si la vertu est une négation, elle devrait consister à ne pas faire, et non à faire un peu plus tard.

image d’une guêpe Les vertus, comme les douleurs, comme la tendresse, doivent avoir de la pudeur, et ne pas être si pressées de se montrer toutes nues, comme des courtisanes.

image d’une guêpe La coquetterie des femmes n’est un crime aux yeux des autres femmes que parce qu’elle gêne la leur.

image d’une guêpe Toute femme se croit volée de l’amour qu’on a pour une autre.

image d’une guêpe Les femmes n’ont qu’un culte, une croyance, c’est ce qui leur plaît. Ce qui leur plaît est sacré; elles lui sacrifient tout avec le plus touchant héroïsme.

image d’une guêpe Il y a deux choses que les femmes ne pardonnent pas, le sommeil et les affaires.

image d’une guêpe Les amoureux ont ceci de ravissant, que, lorsqu’ils se croient en présence d’un rival redoutable, au lieu d’entamer avec lui une lutte d’agréments, d’esprit et de flatteries, ils se hâtent de pâlir, de froncer le sourcil, de se retirer dans un coin, muets et renfrognés, ou de dire des duretés ou des impertinences à la femme dont ils réclament la préférence.


Juillet 1840.

Report d’autre part.—Les médailles des peintres.—M. Jaubert.—M. de Rémusat décorés malgré eux.—Un ex-dieu.—M. Cousin.—M. Jouffroy.—Il n’y a pas de savants.—M. Arago.—M. G. de Pontécoulant.—M. Mathieu de la Rodorte.—MM. Étienne.—Véron.—Jay.—M. Neveu.—M. Ganneron.—M. Lherbette.—MM. Baudoin.—Duprez et Eliçabide.—Mme Lafarge et Mlle Déjazet.—Hommage que l’auteur se plaît à rendre à sa propre sagesse.—M. Fauvel, maire d’Etretat.—M. Meyer-Beer.—M. Lemercier.—M. Hugo.—Les tribuns du peuple.—Léon Gatayes.—J. Janin.—Théodose Burette.—Mme Francia Mollard.—M. le vicomte d’Aure.—M. Baucher.—M. Malpertuis.—La revue.—Le puff du gouvernement.—L’empereur de Russie.—M. Ernest Leroy.—Le cheval de Tata.—Attentat du 15 juin.—Portrait du couteau.—Gueuletons.—Convoi, service et enterrement de la proposition Remilly.—Libations.—M. Waleski.—Ordre du jour.—Témérité de M. Roussel, chef de bataillon de la garde nationale de Montreuil.—La Fête-Dieu.—Un monsieur découvre que je suis un mouchard.—Adresse.—Dernières séances de la Chambre des députés.—Mort de Redouté.—Bohain’s french newspaper.—Le satrape Valée.—M. Bugeaud.—Les pianos et les voisines.—La curée.—M. Pariset.—La Chambre des pairs.—M. Pasquier.—Divers Pasquiers.—M. Decaze.—M. de Saint-Aulaire.—M. Auguis.—M. Jouffroy.—M. Chambolle.—M. Gouin.—M. Vincent.—M. Blanqui aîné.—M. de Bourgoin.—M. de Fontenay.—M. Deffaudis.—Gaillardises d’icelui.—On donne une place à M. Dronin parce qu’il a un mauvais caractère.—MM. Laffitte et Arago, aristocrates.—M. de Balzac.—Amende honorable.—Am Rauchen.

Report d’autre part.

Mai.—Comme on demandait à M. Thiers si quelques écrivains feraient partie de l’expédition de Sainte-Hélène? «Non pas, a-t-il répondu;—je veux lui laisser toute sa gravité.»

image d’une guêpe Après l’exposition publique des tableaux, on a distribué les récompenses clandestines.

Autrefois, c’était dans une séance solennelle que le roi donnait lui-même aux peintres et aux sculpteurs les médailles qu’ils avaient méritées.—Depuis quelques années,—ils les reçoivent à domicile—par un garde municipal;—on ne leur demande pas tout à fait le secret, mais bien peu s’en faut. On attribue ce changement à quelques protestations grossières faites par de jeunes peintres, ayant plus de barbe que de talent, à la dernière séance royale. Mais il fallait faire mettre les peintres barbus à la porte ou au violon,—et ne pas répondre à un reproche d’injustice dans la distribution des récompenses par une clandestinité qui, entre autres inconvénients, a celui de diminuer singulièrement le prix qu’on attache aux récompenses.

image d’une guêpe Il y avait dix ans que MM. Jaubert et de Rémusat mettaient une sorte d’orgueil à ne pas avoir la croix;—il y a en effet tant de gens dont on dit: «Pourquoi ont-ils la croix?»—que ce n’est pas une très-mauvaise chose que de faire demander pourquoi on ne l’a pas. MM. Casimir Périer,—Guizot—et plusieurs autres ministres successifs avaient en vain offert la croix à ces deux réfractaires.

M. Thiers leur a joué le tour de faire signer leur nomination au roi sans les prévenir,—de sorte que, comme ministres du roi, ils ont été obligés de l’accepter et de la porter.

En recevant sa croix,—M. Jaubert a dit: «Thiers me payera cela.»

Juin.—1.—Je reçois en ce moment des nouvelles d’un dieu chevalier de la Légion d’honneur, qui ne laissait pas de m’inquiéter un peu;—je veux parler de M. Enfantin, ex-dieu des saint-simoniens. Je m’étais demandé souvent:—Que diable peut-on faire quand on a été dieu?

Voici ce que je lis dans une lettre écrite par M. Bory de Saint-Vincent, chef de l’expédition scientifique envoyée à Alger:—«Nous avons recueilli deux crapauds, dont un assez gros, marqué de taches variant du brunâtre au verdâtre, trouvé pour la première fois par M. Enfantin

M. Enfantin, après avoir lutté deux ans contre Dieu,—l’autre dieu, vous savez,—l’ancien, celui qui a créé le soleil et les mondes, une foule de vieilleries;—après l’avoir traité plus que légèrement et avoir essayé d’en faire un dieu de la branche aînée,—M. Enfantin,—homme fait dieu contrairement au Christ dieu fait homme, avait donné sa démission.—M. Enfantin était, il est vrai, de première force au billard et avait inventé un bleu nouveau pour les effets;—mais ce n’était pas là un avenir ni même un présent,—il s’est fait savant;—c’est bien humble.—Qu’est-ce en effet que d’être savant et surtout relativement à l’histoire naturelle?—c’est simplement passer sa vie à admirer les créations infinies de Dieu et épuiser son intelligence à les comprendre. Il est triste de jouer ce rôle vis-à-vis d’un rival.

Mais,—M. Enfantin est-il de bonne foi? s’il avait découvert quelque animal beau et noble comme le cheval,—ou riche, léger, féerique comme le colibri, ou terrible comme le lion, ou utile comme le chameau, je croirais à son humilité et à sa résignation,—comme je crois à celle de ses fils les sous-dieux Michel Chevalier et quelques autres qui se sont résignés à la domination des Bertin, propriétaires du Journal des Débats,—et marchent d’un fort bon pas à la fortune et à ce qu’on appelle les honneurs. Mais aller découvrir un hideux crapaud,—assez gros,—brunâtre et verdâtre,—un crapaud dont Dieu l’ancien était honteux, qu’il avait caché dans quelque mauvaise flaque d’eau de l’Afrique,—espérant qu’on ne l’y trouverait pas;—à la façon d’un poëte qui froisse et met au feu des vers dont il est mécontent;—d’un sculpteur qui jette avec colère dans un coin la terre glaise rebelle sous ses doigts.—N’est-ce pas plutôt une dénonciation qu’une découverte:—cela au point de vue de M. Enfantin, à la fois dieu et apôtre de la forme. Ne veut-il pas dire: «Tenez, voilà ce qu’il fait votre dieu,—le dieu que vous m’avez préféré;—c’est joli,—n’est-ce pas? vous devez être bien content d’avoir un dieu qui fait des choses comme cela.»

Il est probable qu’on amènera en France les découvertes de M. Enfantin,—pour améliorer, par le croisement des races, l’espèce des crapauds dans notre belle patrie.

image d’une guêpe 2.—La guerre que l’on fait en Afrique finira par nous paraître très-singulière.—En France, toutes les idées tournent au commerce,—à l’industrie,—aux affaires,—et la guerre entraîne de ces actes auxquels on a besoin d’être accoutumé pour ne pas s’effaroucher un peu.—Un journal, intitulé le Siècle, écrit dans le même numéro: «Le maréchal Valée s’est dirigé sur la plaine du Chétif,—détruisant les tribus et incendiant les récoltes sur pied;—nos troupes ont fait beaucoup de mal à l’ennemi.

Et à la page suivante: «Abd-el-Kader a mis le feu à la plaine;—la guerre qu’il nous fait est celle d’un brigand et celle d’un vandale.»

—J’ai vu également le même jour, dans un seul journal,—deux faits différents,—dans lesquels on trouve ces mots:—«Il a tué deux hommes.» Dans le premier cas,—l’auteur du meurtre a un pantalon garance, son action est glorifiée;—l’autre a un pantalon noir, il est appelé en cour d’assises. Le premier est un brave soldat qui aura de l’avancement,—le second un lâche assassin qui sera guillotiné.

image d’une guêpe 3.—Les philosophes ont peu de succès en ce moment. Tandis que M. Cousin, membre de la Légion d’honneur, sacrifie aux grâces,—M. Jouffroy, membre de la Légion d’honneur, se laisse convaincre de s’être fait donner de l’argent sous divers prétextes, dont la plupart paraissent insuffisants. Les mêmes gens qui ont crié le plus haut contre les turpitudes qu’on a dévoilées, ont voté ensuite contre une mesure qui tendait à les rendre impossibles à l’avenir.—Ce qui montre qu’il y avait plus d’envie que de vertu dans leur bruyante indignation.

Du reste, en prononçant la publicité des secours donnés aux hommes de lettres, on se serait mis dans une position difficile.—Du jour où, pour éviter que les fonds du ministère de l’instruction publique soient livrés à des appétits indignes,—on en aura abandonné la répartition à la publicité,—les hommes auxquels on veut les conserver ne les accepteront plus, et de ce moment même il ne se trouvera pour les consommer que ceux-là précisément auxquels on veut les dérober, c’est-à-dire des gens sans talent et sans pudeur.

Il faut prendre garde qu’il n’en soit de cet argent comme des hospices d’enfants trouvés,—où, comme nous l’avons déjà fait remarquer depuis la suppression des tours, c’est-à-dire du secret,—on a déposé beaucoup moins d’enfants aux hospices, mais pour en déposer beaucoup plus au coin des bornes et dans les auges des pourceaux. Deux enfants nouveau-nés ont été, hier, trouvés, dans deux quartiers différents, sur des tas d’ordures.

Le ministère de l’instruction publique est, en France, une des niaiséries les plus graves.—Le ministère n’exerce aucune influence littéraire d’aucun genre;—il n’a aucun rapport avec les hommes qui écrivent;—il ne les connaît pas. Il change les heures des classes et des récréations dans les collèges;—il fixe le maximum des pensums;—il modifie la forme des concours. Mais, pour la littérature vivante,—pour celle qui a tant de pouvoir sur les cœurs,—sur les esprits,—sur les mœurs,—il ne sait pas ce que cela veut dire.

image d’une guêpe 4.—M. Arago et M. G. de Pontécoulant, tous deux chevaliers de la Légion d’honneur, savants illustres dans le monde entier, ont écrit l’un contre l’autre une brochure,—dans laquelle chacun des deux prouve clair comme le jour que l’autre est un ignorant.

image d’une guêpe 5.—M. Mathieu de la Redorte,—membre de la Chambre des députés,—chevalier de la Légion d’honneur, est nommé ambassadeur en Espagne à la place de M. de Rumigny, membre de la Légion d’honneur. M. Mathieu de la Redorte est un homme fort distingué sous plusieurs rapports, et contre la nomination duquel je n’aurais rien à dire, s’il s’agissait d’une autre ambassade; mais sa qualité de parent de Joseph Bonaparte,—et la religion réformée à laquelle il appartient, rendent peu convenable sa mission auprès de SA MAJESTÉ CATHOLIQUE.

Ce témoignage de reconnaissance a fait dire de M. Thiers:—Décidément ce n’est pas un Fesse-Mathieu.

En outre, M. de la Redorte devait acheter une action du Constitutionnel, et c’était une chose assez importante.

La propriété du Constitutionnel est divisée entre MM. Étienne, chevalier de la Légion d’honneur;—Véron, chevalier de la Légion d’honneur;—Jay, chevalier de la Légion d’honneur;—et quelques marchands de vin et de bois retirés, et chevaliers de la Légion d’honneur;—ç’a été de tout temps un gouvernement fort agile, et, avant l’entrée de M. Véron—dans les conseils, la discussion s’y animait parfois au point qu’on y échangeait des coups de chaise.—M. de Saint-Albin, le père, chevalier de la Légion d’honneur,—y faisait des 18 brumaire presque périodiques.

M. Véron n’y a donc qu’une puissance très-disputée,—et qui peut à chaque instant lui échapper. M. Mathieu de la Redorte devait acheter l’action de M. Roussel, chevalier de la Légion d’honneur, et adversaire de M. Véron dans le conseil,—et par ce moyen, ranger ce vieux carré de papier d’une manière immuable, sous les ordres de M. Thiers;—mais, la nomination signée,—M. de la Redorte a changé d’avis,—et M. Roussel, voyant qu’on ne voulait plus acheter son action, a commencé à dire qu’il ne voulait plus la vendre.

image d’une guêpe 6.—Voici des remaniements de préfectures,—comme je l’avais prédit dans un volume précédent.—Mais, que n’ai-je pas prédit dans mes volumes précédents?

Entre autre choses,—l’élévation du petit Martin,—chevalier de la Légion d’honneur.

—Il y a à Versailles une chapelle très-sombre.—Le roi la visitait, et on avait laissé ouverte la porte d’entrée pour donner un peu de lumière.—Sa Majesté demande une lettre à un des chevaliers de la Légion d’honneur qui l’accompagnaient, et dit: «Je peux à peu près y lire;—mais la reine ne le pourra pas.»

M. Neveu, l’architecte, chevalier de la Légion d’honneur, s’approche du roi, et lui dit: «Sire, j’ai trouvé un moyen.

—Ah! tant mieux!

—Un moyen d’une simplicité incroyable.—Il s’agit de remplacer la porte d’entrée qui est pleine, par une porte vitrée.»—Le roi eut beaucoup de peine à faire comprendre à M. Neveu qu’une porte qui ne donne pas assez de jour quand elle est ouverte, n’en donnera pas davantage quand elle sera vitrée.

image d’une guêpe 7.—Quand ce volume paraîtra,—M. Ganneron,—député, et chevalier de la Légion d’honneur,—se rappellera-t-il avoir dit dans une maison, hier soir:—Nous venons de bâcler quinze lois.

image d’une guêpe 8.—M. Lherbette, chevalier de la Légion d’honneur, a adressé des interpellations au ministère relativement aux deux journaux ministériels du soir, le Moniteur parisien et le Messager.—Voici le secret de cette petite comédie. M. Baudoin, gérant du Moniteur,—et chevalier de la Légion d’honneur,—voudrait anéantir M. Brindeau, gérant du Messager, lequel voudrait absorber M. Baudoin.

Le petit Moniteur, qui est imprimé à sept mille exemplaires, est préféré par le ministère au Messager, qui n’en vend que onze cents, et on lui donne les dépêches les plus fraîches et les meilleures. Le Messager, d’après un contrat, est assuré de deux années d’existence.—M. Brindeau, menacé de les passer dans l’abaissement et l’humiliation,—a songé à M. Lherbette, à côté duquel il dîne tous les jours au café de Paris,—et il l’a prié de forcer le ministère à s’expliquer clairement à son sujet;—de sorte que les attaques formulées par M. Lherbette contre le ministère—étaient réellement faites par M. Brindeau, gérant du Messager, journal acheté par le même ministère.

image d’une guêpe 9.—Les moralistes et philanthropes ayant de tout temps attribué les crimes des hommes à l’ignorance,—il est devenu fort à la mode, parmi les assassins et les voleurs,—d’avoir un peu de littérature.—On se rappelle les tragédies et les chansons de Lacenaire;—l’homme à la mode en ce moment est Éliçabide.—Clément Boulanger, qui est un homme de talent et de tact, a eu raison d’écrire aux journaux qui l’avaient annoncé qu’il n’était pas vrai qu’il eût fait le portrait de cet assassin pour le publier.

Voici, au sujet d’Éliçabide, une petite anecdote que le chanteur Duprez a racontée lui-même avec beaucoup de gaieté et d’esprit:

«Il y a eu,—il y a quelque temps, une fièvre de plâtre incroyable.—On a publié la statuette de tout le monde.—Un marchand, qui n’avait pu placer tous les exemplaires de celle de Duprez,—a imaginé d’envoyer ce qui lui restait en province et de les faire vendre comme représentant Éliçabide. A Bordeaux, le peuple s’est indigné en voyant le scélérat et a brisé plusieurs statuettes.»

Le commerce ne peut manquer de s’emparer évidemment de ce débouché pour les illustres qui lui restent en magasin.—On a déjà envoyé trois cent cinquante Déjazet dans les départements,—pour être vendues sous le nom de madame Laffarge, accusée d’avoir empoisonné son mari.

Je me réjouis fort d’avoir résisté à l’honneur du plâtre.

image d’une guêpe Lettre de M. Fauvel, maire d’Étretat, m’annonçant la réception des 1,750 francs que nous lui avons envoyés.

image d’une guêpe 10.—M. Népomucène Lemercier, membre de la Légion d’honneur, est mort. C’était un assez beau talent et un très-beau caractère.—Voici à l’Académie un fauteuil vacant.—Voyons comment on fera pour ne pas le donner à M. Hugo, membre de la Légion d’honneur.

—Je me trouvais à la campagne hier,—et je voyais des gens du peuple;—des ouvriers, mangeant, buvant, dansant à faire envie.

Et je me rappelais nos modernes tribuns et les phrases qu’ils font à la Chambre sur le peuple et sur le bonheur du peuple.

Et je me dis,—les Gracques,—ces colosses républicains,—aux jarrets et aux bras d’acier,—au front élevé,—aux cheveux drus et serrés, aux yeux assurés et étincelants, à la voix puissante assez pour remplir le Forum,—ont aujourd’hui pour successeurs de jeunes valétudinaires chauves et en lunettes ou de vieux avocats asthmatiques.

Comment ces hommes peuvent-ils comprendre le peuple,—ses malheurs et ses besoins?

Aussi, écoutez-les.—Ce n’est pas la sécurité et la meilleure organisation d’un travail suffisamment rétribué qu’ils demandent pour le peuple.

Non, c’est le droit d’aller voter dans les colléges électoraux, c’est le droit d’aller de temps à autre mettre dans une urne un morceau de papier en faveur d’un avocat ou d’un marchand de bœufs ambitieux, qu’il ne connaît pas.

A voir ces pauvres tribuns,—tristes, moroses, pâles,—étiques,—somnolents, mornes, ennuyés,

A voir le pauvre peuple,—buvant, mangeant, faisant l’amour avec ses puissantes facultés,

On se demande si les premiers ne sont pas un peu plaisants dans leur pitié pour les seconds; et on s’attriste de voir le bonheur que les phthisiques amis du peuple veulent lui faire à leur taille.

image d’une guêpe 11.—Gatayes est allé voir Janin, membre de la Légion d’honneur, et il l’a trouvé fort embarrassé.—Il y a quelques années, il s’est intéressé à une vieille femme qu’il a rencontrée dans la rue.—Il l’a fait entrer dans un hospice, où elle se trouve fort heureuse. La veille, elle avait été malade,—et, ce jour-là, se trouvant mieux, elle s’était dit: «Il ne faut pas que je meure sans avoir vu M. Janin.» Elle s’était fait accompagner par une femme de la maison,—et, à petits pas chancelants,—elle était arrivée à la rue de Vaugirard.—Là, je ne sais comment,—elle avait réussi à monter les étages,—peut-être a-t-elle mis deux heures;—mais enfin elle est arrivée.—Janin l’a reçue de son mieux,—il a déjeuné avec elle et avec Théodose Burette,—Théodose Burette, savant et homme d’esprit, est le Gatayes de Janin,—il a glissé de l’argent dans sa poche,—il a été simple et bon,—il lui a parlé du régime de l’hospice,—il l’a écoutée avec intérêt,—il a retrouvé, pour accueillir cette pauvre femme,—tous ces soins affectueux qu’il garde au fond du cœur depuis qu’il a perdu sa chère vieille tante.

«Allons,—ma bonne,—lui dit-il,—Théodose et moi nous irons vous voir;—il ne faut pas vous fatiguer ainsi à venir; je suis jeune, moi, j’irai là-bas.»

Tout cela était fort bien;—mais la bonne vieille avait épuisé tout le reste de ses forces pour arriver à l’aire du farouche critique.—Quand il fallut descendre l’escalier, ses pauvres vieux genoux fléchirent; en vain Janin, d’un côté,—Théodose Burette, de l’autre, voulurent la soutenir;—impossible de descendre.—A ce moment, Gatayes arriva;—et on lui expliqua la situation. «Parbleu! dit-il,—il faut descendre la vieille sur un fauteuil que nous porterons.»

L’idée est adoptée:—on place la vieille sur un fauteuil,—Gatayes prend les pieds de devant,—Janin et Burette le dossier, et on descend un peu haletant. «Allez,—allez,—la bonne,—disait Burette, il n’y a pas beaucoup de reines qui aient un attelage comme le vôtre.»

image d’une guêpe 12.—Aujourd’hui a eu lieu la grande revue de la garde nationale.—Vers l’heure du dîner, les rues étaient remplies de citoyens violets et apoplectiques;—les malheureux étaient depuis le matin exposés à un soleil ardent,—empaquetés, serrés, ficelés,—comme vous savez;—plusieurs en mourront. O saints martyrs,—priez pour nous.

On s’était beaucoup occupé de cette revue:—dans son humilité, le gouvernement n’avait pas cru devoir compter sur la sympathie de la garde nationale.—Fidèle à son système d’annonces et de réclames,—il avait imaginé un puff, devant lequel auraient reculé les marchands de pommade mélaïnocôme et d’allumettes pyrogènes.

On avait fait courir le bruit que l’Empereur de toutes les Russies assisterait à la revue.—Le Siècle, feuille de M. Barrot, l’avait annoncé dans le corps du journal.—Le bruit avait grossi, et de braves gens de mon quartier disaient: «Il paraît que l’empereur de Russie sera dans les rangs de la garde nationale.»

Beaucoup s’étaient rendus sur la place de la Concorde—par curiosité, et aussi pour humilier l’autocrate par l’aspect de la tenue d’un peuple libre.—Quelques-uns voulaient crier: «Vive la Pologne!»

On fut extrêmement désappointé—en ne voyant pas le despote,—ceux qui voulaient crier: «Vive la Pologne!» surtout,—et comme ils voulaient crier: Vive quelque chose, ils crièrent: «Vive la réforme!»

Il y avait cependant là un spectacle plus curieux que ne pouvait l’être l’empereur de Russie.—M. Thiers s’était mis en grande sollicitude du cheval qu’il monterait.—Il s’agissait de trouver un cheval qui eût une belle apparence, mais qui cependant ne lui fit aucune avanie. Enfin, il avait emprunté à M. Ernest Leroy—un petit cheval arabe que monte ordinairement un enfant de quatorze ans, hardi cavalier, que les amis de M. Leroy appellent ordinairement Tata.

Quand on demandait à M. Thiers ce que c’était que ce joli cheval,—il répondait: «C’est Leroy qui me l’a prêté.—Ah! c’est le roi?—Oui, c’est Leroy.»

Les amateurs de chevaux et les habitués du bois de Boulogne disaient: «Tiens, c’est le cheval de Tata.»

On n’a pas assassiné le roi:—décidément la mode en est passée.

M. de Pahlen s’est plaint aux Tuileries,—et a dit hautement que l’empereur de Russie n’était pas et ne devait pas être un canard.

image d’une guêpe 13.—Comme, hier, je sortais de la maison que j’habite, rue de la Tour-d’Auvergne, une femme m’aborde et me dit:

—Êtes-vous monsieur Karr?—je voudrais vous parler un moment.

Je m’incline en lui désignant de la main la porte de la maison.

—Non, me dit-elle, passez devant pour me montrer le chemin.

Je la salue et j’obéis. Mon domestique était sorti, je m’adresse à la portière pour avoir la clef de mon logis; à ce moment l’inconnue tire un long couteau qu’elle tenait caché dans son ombrelle et m’en porte un coup dans le dos. La portière jette un cri;—moi, d’un seul mouvement, j’avais paré le coup et saisi le couteau.

—Marie, dis-je à la portière, vous laisserez sortir librement madame,—et vous, madame, vous me permettrez de ne pas prolonger cette petite conversation.

Je la saluai et rentrai chez moi, tandis qu’elle disait: «C’est impossible, il faut qu’il ait une cuirasse.»

—Parbleu,—dis-je à Léon Gatayes,—qui arriva quelques instants après, en lui montrant le couteau:—j’ai bien raison de dire que ces femmes de lettres sont de bien mauvaises femmes de ménage; en voilà une qui vient de dépareiller une douzaine de couteaux!

—Tu te trompes, me dit Gatayes, celui-ci est le couteau à dépecer.

Puis nous allâmes dîner à Saint-Ouen, et passer le reste de la journée sur la rivière.

Ce matin, j’apprends que l’accident a donné lieu, dans le quartier, à de singulières appréciations.—Quelques journaux ont présenté le fait avec des circonstances bizarres.—Quelques récits me donnent un air de Don Juan puni, dont je ne veux pas accepter le ridicule;—d’autres pensent que c’est une anecdote inventée à plaisir par quelque feuille facétieuse,—ce qui me rendrait complice d’un mensonge que je n’aurais pas démenti; c’est ce qui me détermine à en parler ici.

Mon ami le docteur Lebâtard, qui est venu voir s’il y avait de l’ouvrage m’affirme que la blessure pouvait être fort dangereuse, et certes j’aurais été atteint si on m’avait porté le coup tout droit au lieu de lever le bras au-dessus de la tête, comme font les tragédiens, sans aucun doute dans la prévision de la lithographie qui pourrait être faite de la chose.

Les honnêtes dimensions du couteau sont de trente-huit centimètres de longueur.—La largeur de la lame est de deux centimètres et demi.

Il est aujourd’hui accroché dans mon cabinet au milieu de mes tableaux et de mes statuettes, avec cette inscription:

DONNÉ PAR MADAME *** (dans le dos).

Maintenant que tout le monde a pu émettre son opinion sur cette aventure, je vais donner aussi la mienne.

L’auteur de cette exagération—est une femme que j’ai désignée trop clairement dans un volume précédent.—C’est la seule fois, depuis que je publie les Guêpes, qu’il me soit arrivé de désigner ainsi une femme à propos de choses dépassant la plaisanterie.—J’ai fait un acte de mauvais goût; je ne suis pas fâché de l’avoir expié. Et, en y réfléchissant, je ne trouve réellement pas qu’elle ait tout à fait tort;—il faut le dire, il y a dans cette manière de ressentir et de venger une injure,—soi-même,—seule,—en plein jour,—quelque chose qui ne manque ni d’énergie ni de courage, et ne manquerait pas de noblesse,—si le couteau n’était pas un couteau de cuisine.

Je le répète,—j’ai fait un acte de mauvais goût, et j’en demande humblement pardon à toutes les femmes.

—Sur la proposition de M. de Sainte-Beuve, la guêpe Padocke est mise à pieds pour deux mois.

image d’une guêpe 14.—Voici deux phrases que je trouve dans un livre que j’ai publié il y a fort longtemps:

«Il vient parfois des époques difficiles—où les hommes sérieux,—les grands politiques,—amis du trône ou amis du peuple, se disent:—Les circonstances sont graves,—le pays est en danger;—c’est le moment de dîner ensemble et de manger du veau.

»On mange,—on boit,—on parle:—bientôt arrive l’instant où tout le monde parle à la fois et où personne n’écoute;—puis, enfin,—quand on est suffisamment ivre,—on commence à traiter les questions politiques et à discuter le sort des peuples et des rois.

»On appelle ces gueuletons—banquets politiques.»

Ces phrases ont été répétées depuis par plusieurs journalistes qui n’ont pas cité l’endroit où ils les avaient prises—ce qui m’est parfaitement égal,—et, loin de me contrarier, m’a procuré le plaisir de porter ainsi à ces ripailles patriotiques un coup dont elles ne se relèveront pas.

image d’une guêpe La proposition Remilly était enterrée par la gauche, livrée à M. Thiers par M. Barrot.

Rappelons-nous que la proposition Remilly n’avait pour but que d’établir par une loi ce que ladite gauche demandait depuis si longtemps avec tant de clameurs,—c’est-à-dire, d’enlever aux ministres la possibilité de payer les dévouements intéressés. Le coup porté m’avait paru à moi-même difficile à parer. «Parbleu, messieurs; disait la proposition, voilà dix ans que vous criez contre la corruption qu’exercent les ministres; puisque vous êtes la majorité, puisque vos amis sont aux affaires, c’est le vrai moment de la rendre à jamais impossible.»

Je ne voyais rien absolument à répondre.

Mais je n’avais pas prévu l’argument que voici:

«Chère proposition,—répondirent ces messieurs,—il s’agissait alors de ministres corrupteurs et de dévouements mercenaires;—mais aujourd’hui que nous avons des ministres vertueux et des dévouements désintéressés,—c’est bien différent. Fi des dévouements mercenaires! on ne doit rien leur donner; mais le désintéressement, vive Dieu!—proposition ma mie,—le désintéressement est rare;—le désintéressement est fort cher, et on ne saurait trop payer le désintéressement.»

Pour la galerie cependant il fallait faire bonne contenance; le ministère eut l’air d’approuver la proposition Remilly; mais M. Jaubert,—membre de la Légion d’honneur,—envoya à ses amis, et par mégarde à un de ceux qui n’en étaient pas,—une invitation à venir enterrer la proposition Remilly. Cette lettre de faire part,—tombée ainsi en mauvaises mains, fut rendue publique.

Cela devait tuer un ministre et un ministère;—mais dans ce temps-ci—on en voit tant d’autres—que l’on n’y fit presque pas d’attention, et que la proposition Remilly fut enterrée dans l’urne du scrutin.

Les fossoyeurs furent en conséquence conviés à un convoi de quatre-vingts couverts chez Véry;—mais, comme ce parti manque d’homogénéité,—comme on l’a péniblement formé d’éléments bizarres,—que c’est une sorte de julienne, de parti-Gibon,—les chefs défendirent qu’on parlât politique dans la crainte, que dans la chaleur du banquet on oubliât son rôle, et que l’on s’aperçût que l’on n’était réuni que par l’intérêt.

On remplaça la politique par divers exercices bachiques,—tels que la charge en douze temps—et l’ingurgitation de rhum ou d’eau-de-vie dans le gosier d’un seul coup, sans qu’il touche au palais. L’ingurgitation est la charge en douze temps appliquée au vin de Champagne.

L’ingurgitation est susceptible de divers degrés.—Un des représentants de la France, membre de la Légion d’honneur, dans ce mémorable gueuleton,—réussit à boire d’un seul trait une bouteille entière de vin de Champagne.—Quelques autres convives tentèrent de l’imiter, mais ils versèrent les bouteilles, et répandirent des flots de vin sur leurs cravates et leurs jabots, et les habits de leurs voisins.

Les toasts furent remplacés par des chansons bachiques et érotiques.

image d’une guêpe 15.—Il y a plusieurs mois que j’ai annoncé, en signalant l’appui que le Messager donnait à M. Thiers,—que M. le comte Waleski serait récompensé de ce dévouement par une ambassade. Voici qu’on va l’envoyer, en effet, auprès de l’empereur du Maroc,—pour lui demander des explications au sujet des secours qu’Abd-el-Kader a reçus de lui.

Pendant que je suis en train de rendre moi-même hommage à la sagesse de mes prévisions,—je ferai remarquer le soin avec lequel j’ai cessé de parler de M. Waleski depuis qu’il s’est réfugié dans la vie privée. J’ai, dès aujourd’hui, le droit de le mettre sous la surveillance d’un de mes insectes ailés.

image d’une guêpe 16.—Holà! mes guêpes, à moi!—partez, Mammone,Astarté—et Grimalkin;—je vous confie mes plus intrépides escadrons;—volez à tire-d’aile—sur un mauvais petit village qu’on appelle Montreuil, près Vincennes,—un hameau célèbre par la grosseur de ses pêches;—livrez les habitants à la fureur de vos soldats; n’épargnez ni le sexe, ni l’âge; passez le pays au fil de vos aiguillons,—et, si je vous désigne de préférence,—Mammone,Astarté—et Grimalkin,—c’est que je connais votre férocité—et que vous avez pris votre déjeuner dans les fleurs de mes lauriers-roses,—déjeuner d’acide prussique, qui ne peut manquer d’envenimer vos piqûres d’une agréable manière.

Voici ce que je lis dans un journal de l’opinion avancée: «Les élections municipales seront vivement disputées dans la commune de Montreuil, près Vincennes.

«Un fait récent est venu donner une grande importance au choix des électeurs.

«Le jour de la Fête-Dieu, le maire de cette commune commanda la garde nationale pour assister à une procession; mais le chef de bataillon, M. Roussel, résista à cette injonction, et ne donna aucun ordre à son bataillon, qui ne parut pas à la fête religieuse. Les habitants se sont hautement prononcés en faveur de M. Roussel, et ils veulent lui donner un éclatant témoignage de leur approbation en excluant le maire du conseil municipal.»

M. Roussel,—Mammone,—vous entendez.

Comment! monsieur le chef de bataillon,—vous faites de l’opposition contre Dieu?—vous ne le reconnaissez pas? Laissez-le donc être Dieu,—lui qui vous laisse si bien être chef de bataillon de la garde nationale de Montreuil; laissez-lui donc sa fête,—monsieur Roussel,—lui qui vous donne, en ce moment, une si belle fête de quatre mois, qu’on appelle l’été;—donnez-lui quelques fleurs, lui qui vous en donne tant,—lui qui pare tous vos pêchers de tant de belles fleurs roses qui deviennent plus tard ces belles pêches que vous nous vendez si bien et si cher. Et vous, honnêtes habitants de Montreuil, pourquoi traiter Dieu si mal? Donnez-lui, dans votre respect, le rang de chef de bataillon de la garde nationale;—ne le placez pas trop au-dessous de M. Roussel;—ne l’humiliez pas trop;—il a peut-être encore là-haut un vieux restant de grêle,—et les pêches ne tiendraient pas plus aux arbres que les hommes à la vie. Mais soyez tranquilles, n’ayez pas peur de l’offenser, ce serait trop d’orgueil;—il n’éteindra pas pour cela son soleil,—et vos pêches mûriront,—et aussi le raisin pour le vin que vous boirez dans le banquet que vous allez sans doute offrir à votre audacieux chef de bataillon.

Audacieux est le mot. En effet, le téméraire,—tout le monde est pour lui; eh bien! cela ne l’intimide pas; il n’en suivra pas moins la route périlleuse qu’il a osé entreprendre.

Et vous, journaliste,—mon bon ami,—comme vous vous sentez heureux!—Ce n’était pas assez d’avoir un roi constitutionnel, il fallait encore un Dieu constitutionnel, un Dieu condamné à une réclusion perpétuelle dans ses églises.—Comme Montreuil doit envier Paris!—Paris, où Dieu est sous la surveillance de la haute police;—où, s’il se montrait dans la rue, il serait appréhendé au corps comme perturbateur; Paris, qui supprime ce jour de la Fête-Dieu,—où le peuple et les rues étaient propres;—Paris, qui chicane les fleurs à Dieu,—dans la crainte de n’en plus avoir assez pour jeter à des danseuses en sueur.

image d’une guêpe Mais cette fête dont vous refusez à Dieu sa part, ne voyez-vous pas que c’est à lui que toute la nature la donne?—tous ces parfums qui montent au ciel, toutes ces voix joyeuses d’oiseaux qui chantent; croyez-vous que ces voix et ces parfums ne vont pas plus haut que vous, et qu’après que vous les avez entendues et respirés,—elles s’éteignent et s’évanouissent?