Et que me diriez-vous, monsieur, si c'étoit moi
Qui vous eût procuré cette heureuse fortune?
VALÈRE.
Bon! bon! tu voudrois bien ici m'en donner d'une.
MASCARILLE.
C'est moi, vous dis-je, moi dont le patron le sait,
Et qui vous ai produit ce favorable effet.
VALÈRE.
Mais, là, sans te railler?
MASCARILLE.
Que le diable m'emporte
Si je fais raillerie, et s'il n'est de la sorte!
VALÈRE, mettant l'épée à la main.
Et qu'il m'entraîne, moi, si tout présentement
Tu n'en vas recevoir le juste payement!
MASCARILLE.
Ah! monsieur, qu'est ceci? Je défends la surprise[204].
VALÈRE.
C'est la fidélité que tu m'avais promise?
Sans ma feinte, jamais tu n'eusses avoué
Le trait que j'ai bien cru que tu m'avois joué.
Traître, de qui la langue à causer trop habile
D'un père contre moi vient d'échauffer la bile,
Qui me perds tout à fait, il faut sans discourir,
Que tu meures.
MASCARILLE.
Tout beau. Mon âme, pour mourir,
N'est pas en bon état. Daignez, je vous conjure,
Attendre le succès qu'aura cette aventure.
J'ai de fortes raisons qui m'ont fait révéler
Un hymen que vous-même aviez peine à celer.
C'étoit un coup d'État, et vous verrez l'issue
Condamner la fureur que vous avez conçue.
De quoi vous fâchez-vous, pourvu que vos souhaits,
Se trouvent par mes soins pleinement satisfaits,
Et voient mettre à fin la contrainte où vous êtes?
VALÈRE.
Et si tous ces discours ne sont que des sornettes?
MASCARILLE.
Toujours serez-vous lors à temps de me tuer.
Mais enfin mes projets pourront s'effectuer.
Dieu fera pour les siens, et, content dans la suite,
Vous me remercierez de ma rare conduite.
VALÈRE.
Nous verrons. Mais Lucile...
MASCARILLE.
Alte! son père sort.
SCÈNE VIII.—ALBERT, VALÈRE, MASCARILLE.
ALBERT, les cinq premiers vers sans voir Valère.
Plus je reviens du trouble où j'ai donné d'abord,
Plus je me sens piqué de ce discours étrange,
Sur qui ma peur prenoit un si dangereux change:
Car Lucile soutient que c'est une chanson,
Et m'a parlé d'un air à m'ôter tout soupçon.
Ah! monsieur, est-ce vous de qui l'audace insigne
Met en jeu mon honneur et fait ce conte indigne?
MASCARILLE.
Seigneur Albert, prenez un ton un peu plus doux,
Et contre votre gendre ayez moins de courroux.
ALBERT.
Comment, gendre! Coquin! tu portes bien la mine
De pousser les ressorts d'une telle machine
Et d'en avoir été le premier inventeur.
MASCARILLE.
Je ne vois ici rien à vous mettre en fureur.
ALBERT.
Trouves-tu beau, dis-moi, de diffamer ma fille,
Et faire un tel scandale à toute une famille?
MASCARILLE.
Le voilà prêt de faire en tout vos volontés.
ALBERT.
Que voudrois-je, sinon qu'il dît des vérités?
Si quelque intention le pressoit pour Lucile,
La recherche en pouvoit être honnête et civile;
Il falloit l'attaquer du côté du devoir,
Il falloit de son père implorer le pouvoir,
Et non pas recourir à cette lâche feinte,
Qui porte à la pudeur une sensible atteinte.
MASCARILLE.
Quoi! Lucile n'est pas, sous des liens secrets,
A mon maître?
ALBERT.
Non, traître, et n'y sera jamais.
MASCARILLE.
Tout doux: et, s'il est vrai que ce soit chose faite,
Voulez-vous l'approuver, cette chaîne secrète?
ALBERT.
Et, s'il est constant, toi, que cela ne soit pas,
Veux-tu te voir casser les jambes et les bras?
VALÈRE.
Monsieur, il est aisé de vous faire paroître
Qu'il dit vrai.
ALBERT.
Bon! voilà l'autre encor! digne maître
D'un semblable valet! O les menteurs hardis!
MASCARILLE.
D'homme d'honneur, il est ainsi que je le dis.
VALÈRE.
Quel seroit notre but de vous en faire accroire?
ALBERT, à part.
Ils s'entendent tous deux comme larrons en foire.
MASCARILLE.
Mais venons à la preuve; et, sans nous quereller,
Faites sortir Lucile, et la laissez parler.
ALBERT.
Et si le démenti par elle vous en reste?
MASCARILLE.
Elle n'en fera rien, monsieur, je vous proteste.
Promettez à leurs vœux votre consentement,
Et je veux m'exposer au plus dur châtiment,
Si de sa propre bouche elle ne vous confesse
Et la foi qui l'engage, et l'ardeur qui la presse.
ALBERT.
Il faut voir cette affaire.
Il va frapper à sa porte.
MASCARILLE, à Valère.
Allez, tout ira bien.
ALBERT.
Holà! Lucile, un mot.
VALÈRE, à Mascarille.
Je crains...
MASCARILLE.
Ne craignez rien.
SCÈNE IX.—LUCILE, ALBERT, VALÈRE, MASCARILLE.
MASCARILLE.
Seigneur Albert, au moins silence. Enfin, madame,
Toute chose conspire au bonheur de votre âme;
Et monsieur votre père, averti de vos feux,
Vous laisse votre époux et confirme vos vœux.
Pourvu que, bannissant toutes craintes frivoles,
Deux mots de votre aveu confirment nos paroles.
LUCILE.
Que me vient donc conter ce coquin assuré?
MASCARILLE.
Bon! me voilà déjà d'un beau titre honoré.
LUCILE.
Sachons un peu, monsieur, quelle belle saillie
Fait ce conte galant qu'aujourd'hui l'on publie?
VALÈRE.
Pardon, charmant objet! un valet a parlé,
Et j'ai vu malgré moi, notre hymen révélé.
LUCILE.
Notre hymen?
VALÈRE.
On sait tout, adorable Lucile,
Et vouloir déguiser est un soin inutile.
LUCILE.
Quoi! l'ardeur de mes feux vous a fait mon époux?
VALÈRE.
C'est un bien qui me doit faire mille jaloux;
Mais j'impute bien moins ce bonheur de ma flamme
A l'ardeur de vos feux qu'aux bontés de votre âme.
Je sais que vous avez sujet de vous fâcher,
Que c'étoit un secret que vous vouliez cacher,
Et j'ai de mes transports forcé la violence
A ne point violer votre expresse défense;
Mais...
MASCARILLE.
Eh bien, oui, c'est moi; le grand mal que voilà!
LUCILE.
Est-il une imposture égale à celle-là?
Vous l'osez soutenir en ma présence même,
Et pensez m'obtenir par ce beau stratagème?
O le plaisant amant, dont la galante ardeur
Veut blesser mon honneur au défaut de mon cœur,
Et que mon père, ému par l'éclat d'un sot conte,
Paye avec mon hymen qui me couvre de honte!
Quand tout contribueroit à votre passion,
Mon père, les destins, mon inclination,
On me verroit combattre, en ma juste colère,
Mon inclination, les destins et mon père,
Perdre même le jour avant que de m'unir
A qui par ce moyen auroit cru m'obtenir.
Allez; et, si mon sexe avecque bienséance
Se pouvait emporter à quelque violence,
Je vous apprendrois bien à me traiter ainsi!
VALÈRE, à Mascarille.
C'en est fait, son courroux ne peut être adouci.
MASCARILLE.
Laissez-moi lui parler. Eh! madame, de grâce,
A quoi bon maintenant toute cette grimace?
Quelle est votre pensée, et quel bourru[205] transport
Contre vos propres vœux vous fait roidir si fort?
Si monsieur votre père étoit homme farouche,
Passe; mais il permet que la raison le touche;
Et lui-même m'a dit qu'une confession
Vous va tout obtenir de son affection.
Vous sentez, je crois bien, quelque petite honte
A faire un libre aveu de l'amour qui vous dompte;
Mais, s'il vous a fait prendre un peu de liberté,
Par un bon mariage on voit tout rajusté;
Et, quoi que l'on reproche au feu qui vous consomme[206],
Le mal n'est pas si grand que de tuer un homme.
On sait que la chair est fragile quelquefois,
Et qu'une fille, enfin, n'est ni caillou ni bois.
Vous n'avez pas été, sans doute, la première,
Et vous ne serez pas, je le crois[207], la dernière.
LUCILE.
Quoi! vous pouvez ouïr ces discours effrontés,
Et vous ne dites mot à ces indignités?
ALBERT.
Que veux-tu que je die? Une telle aventure
Me met tout hors de moi.
MASCARILLE.
Madame, je vous jure
Que déjà vous devriez avoir tout confessé.
LUCILE.
Et quoi donc confesser?
MASCARILLE.
Quoi? ce qui s'est passé
Entre mon maître et vous. La belle raillerie!
LUCILE.
Et que s'est-il passé, monstre d'effronterie,
Entre ton maître et moi?
MASCARILLE.
Vous devez, que je croi,
En savoir un peu plus de nouvelles que moi;
Et pour vous cette nuit fut trop douce pour croire
Que vous puissiez si vite en perdre la mémoire.
LUCILE.
C'est trop souffrir, mon père, un impudent valet!
Elle lui donne un soufflet.
SCÈNE X[208].—ALBERT, VALÈRE, MASCARILLE.
MASCARILLE.
Je crois qu'elle me vient de donner un soufflet.
ALBERT.
Va, coquin, scélérat, sa main vient sur ta joue
De faire une action dont son père la loue.
MASCARILLE.
Et nonobstant cela, qu'un diable en cet instant,
M'emporte, si j'ai dit rien que de très-constant!
ALBERT.
Et, nonobstant cela, qu'on me coupe une oreille,
Si tu portes fort loin une audace pareille!
MASCARILLE.
Voulez-vous deux témoins qui me justifieront?
ALBERT.
Veux-tu deux de mes gens qui te bâtonneront?
MASCARILLE.
Leur rapport doit au mien donner toute créance...
ALBERT.
Leurs bras peuvent du mien réparer l'impuissance.
MASCARILLE.
Je vous dis que Lucile agit par honte ainsi.
ALBERT.
Je te dis que j'aurai raison de tout ceci.
MASCARILLE.
Connoissez-vous Ormin, ce gros notaire habile?
ALBERT.
Connois-tu bien Grimpant, le bourreau de la ville?
MASCARILLE.
Et Simon le tailleur, jadis si recherché?
ALBERT.
Et la potence mise au milieu du marché?
MASCARILLE.
Vous verrez confirmer par eux cet hyménée.
ALBERT.
Tu verras achever par eux ta destinée.
MASCARILLE.
Ce sont eux qu'ils ont pris pour témoins de leur foi.
ALBERT.
Ce sont eux qui dans peu me vengeront de toi.
MASCARILLE.
Et ces yeux les ont vus s'entre-donner parole.
ALBERT.
Et ces yeux te verront faire la capriole[209].
MASCARILLE.
Et, pour signe, Lucile avoit un voile noir.
ALBERT.
Et, pour signe, ton front nous le fait assez voir.
MASCARILLE.
O l'obstiné vieillard!
ALBERT.
O le fourbe damnable!
Va, rends grâce à mes ans, qui me font incapable
De punir sur-le-champ l'affront que tu me fais
Tu n'en perds que l'attente, et je te le promets.
SCÈNE XI.—VALÈRE, MASCARILLE.
VALÈRE.
Eh bien, ce beau succès que tu devois produire...
MASCARILLE.
J'entends à demi-mot ce que vous voulez dire:
Tout s'arme contre moi; pour moi de tous côtés,
Je vois coups de bâton et gibets apprêtés.
Aussi, pour être en paix dans ce désordre extrême,
Je me vais d'un rocher précipiter moi-même,
Si, dans le désespoir dont mon cœur est outré,
Je puis en rencontrer d'assez haut à mon gré.
Adieu, monsieur.
VALÈRE.
Non, non, ta fuite est superflue:
Si tu meurs, je prétends que ce soit à ma vue.
MASCARILLE.
Je ne saurois mourir quand je suis regardé,
Et mon trépas ainsi se verroit retardé.
VALÈRE.
Suis-moi, traître, suis-moi; mon amour en furie
Te fera voir si c'est matière à raillerie.
MASCARILLE, seul.
Malheureux Mascarille, à quels maux aujourd'hui
Te vois-tu condamné pour le péché d'autrui!
ACTE IV
SCÈNE I.—ASCAGNE, FROSINE.
FROSINE.
L'aventure est fâcheuse.
ASCAGNE.
Ah! ma chère Frosine,
Le sort absolument a conclu ma ruine.
Cette affaire, venue au point où la voilà,
N'est pas assurément pour en demeurer là;
Il faut qu'elle passe outre; et Lucile et Valère,
Surpris des nouveautés d'un semblable mystère,
Voudront chercher un jour, dans ces obscurités,
Par qui tous mes projets se verront avortés.
Car enfin, soit qu'Albert ait part au stratagème,
Ou qu'avec tout le monde on l'ait trompé lui-même,
S'il arrive une fois que mon sort éclairci
Mette ailleurs tout le bien dont le sien a grossi,
Jugez s'il aura lieu de souffrir ma présence:
Son intérêt détruit me laisse à ma naissance;
C'est fait de sa tendresse; et, quelque sentiment
Où pour ma fourbe alors pût être mon amant,
Voudra-t-il avouer pour épouse une fille
Qu'il verra sans appui de biens et de famille?
FROSINE.
Je trouve que c'est là raisonner comme il faut;
Mais ces réflexions devaient venir plus tôt.
Qui vous a jusqu'ici caché cette lumière?
Il ne falloit pas être une grande sorcière
Pour voir, dès le moment de vos desseins pour lui,
Tout ce que votre esprit ne voit que d'aujourd'hui;
L'action le disoit; et, dès que je l'ai sue,
Je n'en ai prévu guère une meilleure issue.
ASCAGNE.
Que dois-je faire enfin? Mon trouble est sans pareil:
Mettez-vous à ma place, et me donnez conseil.
FROSINE.
Ce doit être vous-même, en prenant votre place,
A me donner conseil dessus cette disgrâce;
Car je suis maintenant vous, et vous êtes moi:
Conseillez-moi, Frosine; au point où je me voi,
Quel remède trouver? Dites, je vous en prie.
ASCAGNE.
Hélas! ne traitez point ceci de raillerie;
C'est prendre peu de part à mes cuisants ennuis
Que de rire et de voir les termes où j'en suis.
FROSINE.
Non, vraiment, tout de bon, votre ennui m'est sensible,
Et pour vous en tirer je ferois mon possible.
Mais que puis-je, après tout? Je vois fort peu de jour
A tourner cette affaire au gré de votre amour.
ASCAGNE.
Si rien ne peut m'aider, il faut donc que je meure.
FROSINE.
Ah! pour cela toujours il est assez bonne heure:
La mort est un remède à trouver quand on veut,
Et l'on s'en doit servir le plus tard que l'on peut.
ASCAGNE.
Non, non, Frosine, non, si vos conseils propices
Ne conduisent mon sort parmi ces précipices,
Je m'abandonne toute aux traits du désespoir.
FROSINE.
Savez-vous ma pensée? Il faut que j'aille voir
La... Mais Éraste vient, qui pourroit nous distraire.
Nous pourrons, en marchant, parler de cette affaire.
Allons, retirons-nous.
SCÈNE II.—ÉRASTE, GROS-RENÉ.
ÉRASTE.
Encore rebuté?
GROS-RENÉ.
Jamais ambassadeur ne fut moins écouté.
A peine ai-je voulu lui porter la nouvelle
Du moment d'entretien que vous souhaitez d'elle,
Qu'elle m'a répondu, tenant son quant-à-moi[210]:
Va, va, je fais état de lui comme de toi;
Dis-lui qu'il se promène, et, sur ce beau langage,
Pour suivre son chemin m'a tourné le visage,
Et Marinette aussi, d'un dédaigneux museau,
Lâchant un: Laissez-nous, beau valet de carreau!
M'a planté là comme elle; et mon sort et le vôtre
N'ont rien à se pouvoir reprocher l'un à l'autre.
ÉRASTE.
L'ingrate! recevoir avec tant de fierté
Le prompt retour d'un cœur justement emporté!
Quoi! le premier transport d'un amour qu'on abuse
Sous tant de vraisemblance est indigne d'excuse?
Et ma plus vive ardeur, en ce moment fatal,
Devoit être insensible au bonheur d'un rival?
Tout autre n'eût pas fait même chose en ma place,
Et se fût moins laissé surprendre à tant d'audace?
De mes justes soupçons suis-je sorti trop tard?
Je n'ai point attendu de serments de sa part;
Et, lorsque tout le monde encor ne sait qu'en croire,
Ce cœur impatient lui rend toute sa gloire,
Il cherche à s'excuser; et le sien voit si peu
Dans ce profond respect la grandeur de mon feu!
Loin d'assurer une âme et lui fournir des armes
Contre ce qu'un rival lui veut donner d'alarmes,
L'ingrate m'abandonne à mon jaloux transport,
Et rejette de moi message, écrit, abord!
Ah! sans doute un amour a peu de violence,
Qu'est capable d'éteindre une si foible offense;
Et ce dépit si prompt à s'armer de rigueur
Découvre assez pour moi tout le fond de son cœur,
Et de quel prix doit être à présent à mon âme
Tout ce dont son caprice a pu flatter ma flamme.
Non, je ne prétends plus demeurer engagé
Pour un cœur où je vois le peu de part que j'ai;
Et, puisque l'on témoigne une froideur extrême
A conserver les gens, je veux faire de même.
GROS-RENÉ.
Et moi de même aussi. Soyons tous deux fâchés,
Et mettons notre amour au rang des vieux péchés.
Il faut apprendre à vivre à ce sexe volage,
Et lui faire sentir que l'on a du courage.
Qui souffre ses mépris les veut bien recevoir.
Si nous avions l'esprit de nous faire valoir,
Les femmes n'auroient pas la parole si haute.
Oh! qu'elles nous sont bien fières par notre faute!
Je veux être pendu, si nous ne les verrions
Sauter à notre cou plus que nous ne voudrions,
Sans tous ces vils devoirs dont la plupart des hommes
Les gâtent tous les jours dans le siècle où nous sommes.
ÉRASTE.
Pour moi, sur toute chose, un mépris me surprend;
Et, pour punir le sien par un autre aussi grand,
Je veux mettre en mon cœur une nouvelle flamme.
GROS-RENÉ.
Et moi, je ne veux plus m'embarrasser de femme;
A toutes je renonce, et crois, en bonne foi,
Que vous feriez fort bien de faire comme moi,
Car, voyez-vous, la femme est, comme on dit, mon maître,
Un certain animal difficile à connoître,
Et de qui la nature est fort encline au mal:
Et, comme un animal est toujours animal,
Et ne sera jamais qu'animal, quand sa vie
Dureroit cent mille ans; aussi, sans repartie,
La femme est toujours femme, et jamais ne sera
Que femme, tant qu'entier le monde durera:
D'où vient qu'un certain Grec dit que sa tête passe
Pour un sable mouvant. Car, goûtez bien, de grâce,
Ce raisonnement-ci, lequel est des plus forts:
Ainsi que la tête est comme le chef du corps,
Et que le corps sans chef est pire qu'une bête;
Si le chef n'est pas bien d'accord avec la tête,
Que tout ne soit pas bien réglé par le compas,
Nous voyons arriver de certains embarras;
La brutale partie alors veut prendre empire
Dessus la sensitive, et l'on voit que l'un tire
A dia, l'autre à hurhaut; l'un demande du mou,
L'autre du dur; enfin tout va sans savoir où;
Pour montrer qu'ici-bas, ainsi qu'on l'interprète,
La tête d'une femme est comme la girouette
Au haut d'une maison, qui tourne au premier vent:
C'est pourquoi le cousin d'Aristote souvent
La compare à la mer; d'où vient qu'on dit qu'au monde
On ne peut rien trouver de si stable que l'onde.
Or, par comparaison (car la comparaison
Nous fait distinctement comprendre une raison,
Et nous aimons bien mieux, nous autres gens d'étude,
Une comparaison qu'une similitude);
Par comparaison donc, mon maître, s'il vous plaît,
Comme on voit que la mer, quand l'orage s'accroit,
Vient à se courroucer, le vent souffle et ravage,
Les flots contre les flots font un remû-ménage
Horrible, et le vaisseau, malgré le nautonier,
Va tantôt à la cave, et tantôt au grenier:
Ainsi, quand une femme a sa tête fantasque,
On voit une tempête en forme de bourrasque,
Qui veut compétiter par de certains... propos,
Et lors un... certain vent, qui, par... de certains flots,
De... certaine façon, ainsi qu'un banc de sable...
Quand... Les femmes enfin ne valent pas le diable.
ÉRASTE.
C'est fort bien raisonner.
GROS-RENÉ.
Assez bien, Dieu merci.
Mais je les vois, monsieur, qui passent par ici.
Tenez-vous ferme au moins!
ÉRASTE.
Ne te mets pas en peine.
GROS-RENÉ.
J'ai bien peur que ses yeux resserrent votre chaîne.
SCÈNE III[211].—LUCILE, ÉRASTE, MARINETTE, GROS-RENÉ.
MARINETTE.
Je l'aperçois encor, mais ne vous rendez point.
LUCILE.
Ne me soupçonne pas d'être faible à ce point.
MARINETTE.
Il vient à nous.
ÉRASTE.
Non, non, ne croyez pas, madame,
Que je revienne encor vous parler de ma flamme.
C'en est fait; je me veux guérir, et connois bien
Ce que de votre cœur a possédé le mien.
Un courroux si constant pour l'ombre d'une offense
M'a trop bien éclairé de[212] votre indifférence,
Et je dois vous montrer que les traits du mépris
Sont sensibles surtout aux généreux esprits.
Je l'avouerai, mes yeux observoient dans les vôtres
Des charmes qu'ils n'ont point trouvé dans tous les autres,
Et le ravissement où j'étois de mes fers
Les auroit préférés à des sceptres offerts.
Oui, mon amour pour vous sans doute étoit extrême,
Je vivois tout en vous; et, je l'avouerai même,
Peut-être qu'après tout j'aurai, quoique outragé,
Assez de peine encore à m'en voir dégagé:
Possible que[213], malgré la cure qu'elle essaye,
Mon âme saignera longtemps de cette plaie,
Et qu'affranchi d'un joug qui faisoit tout mon bien,
Il faudra me résoudre à n'aimer jamais rien.
Mais enfin il n'importe, et, puisque votre haine
Chasse un cœur tant de fois que l'amour vous ramène,
C'est la dernière ici des importunités
Que vous aurez jamais de mes vœux rebutés.
LUCILE.