Fénelon était-il un prêtre dur et sans pitié? Était-il spécialement sans intérêt pour la victime qu'on lui demandait d'immoler? N'avait-il du moins le scrupule de faire une mauvaise religieuse? En réalité, il n'était pas libre, il n'était pas un homme, mais l'homme d'un parti. La lutte était très-vive alors entre Louvois et Seignelay, le frère des trois duchesses, le ministre du parti dévot. Que fût-il arrivé si madame de Maintenon leur eût retiré son appui? Seignelay faisait alors le dernier effort pour la croisade catholique. Expliquons la situation.

Le roi, en mars 90, avait, malgré Louvois, donné à Jacques une petite armée de sept mille hommes. Elle lui eût donné l'avantage, si Seignelay fût parvenu à être si fort en mer, que l'Angleterre craignît une descente, retînt Guillaume et l'empêchât de passer en Irlande. Le fastueux ministre avait grossi la flotte, construit force vaisseaux, mais les arsenaux étaient vides, et cette flotte fort mal équipée. Pour la fortifier, il avait eu recours à un expédient inouï, cruel, autant que chimérique. Il fit passer nos galères de la Méditerranée dans l'Océan. La rame les rendait plus indépendantes du vent; tirant peu d'eau, elles pouvaient, comme nos bateaux à vapeur, approcher mieux la côte. D'autre part, leur construction légère les exposait extrêmement; les rameurs, dans la grande lame, devaient cruellement fatiguer; ces hommes nus, le pont étant très-bas, étaient constamment inondés, ne séchaient pas, devaient rester des mois dans l'eau froide et au vent glacé. Barbarie inutile: l'Océan fit risée de ces maigres galères qui ne tenaient pas aux secousses de son lourd et fort mouvement. On avait beau éreinter les forçats; les échines écorchées, les bras sanglants n'y pouvaient rien; la galère ne pouvait presque jamais suivre la flotte; elle traînait derrière et se faisait attendre.

Guillaume garda tout son sang-froid. Il ne crut pas à la descente. Il était entouré de traîtres. Mais telles furent sa fermeté d'esprit et sa divination, qu'il vit que ces traîtres mêmes ne pouvaient pas encore trahir. Ils n'avaient pas mûri, assuré leur traité. Donc, Guillaume étonna la France, il hasarda ce coup d'emmener tout, son armée et son grand général Schomberg, de confier l'Angleterre à elle-même (4 juin 1690).

Rien de plus violent que les ordres donnés coup sur coup à Tourville, notre amiral. Seignelay lui écrit qu'il faut livrer bataille quoi qu'il puisse arriver.—Puis, ce n'est pas assez: «Combattez sous les dunes, jusque dans la Tamise.» Puis: «N'ayez pas à craindre de risquer des vaisseaux

Une furie de jalousie emportait Seignelay. Il apprenait que Luxembourg (poussé, précipité par Louvois) avait, en divisant ses troupes et risquant tout, gagné à Fleurus une sanglante bataille (1er juillet 90).—Sanglante aussi pour lui qui perdit presque autant que l'ennemi. N'importe; c'était une victoire, et Seignelay, s'arrachant les cheveux, écrivait à Tourville ces paroles pressantes: «Heureux Louvois qu'on obéit si bien!» Il va jusqu'à l'injure, dit à ce grand marin: «Vous êtes brave de cœur, je le sais, mais poltron d'esprit

Tourville, au moment même (10 juillet 89), gagnait une bataille en vue de l'Angleterre. Par faiblesse, par hésitation, prudence politique, l'amiral anglais Torrington se fit scrupule de combattre l'allié du roi Jacques; cependant, ayant ordre exprès de livrer la bataille, il prit un moyen terme, tint ses Anglais presque immobiles, et laissa écraser ce qu'il avait de vaisseaux hollandais.

La grande question était de savoir si Tourville poursuivrait Torrington réfugié dans la Tamise. On se rappelle l'audace de Ruyter qui remonta ce fleuve. Torrington ôta les balises, et Tourville hésita à se lancer dans l'inconnu. Il avait eu un grand succès, douze vaisseaux détruits en bataille et treize encore après. Il s'en tint à une descente dans le midi de l'Angleterre, brûla une petite ville, crut que c'était assez, rentra couvert de gloire.

Seignelay en rugit, et dit qu'il le destituerait. Folle fureur. Quand même Tourville eût remonté la Tamise, au risque d'échouer, d'être pris, cela n'eût rien fait aux affaires. Il avait peu de troupes. Et quand même il en aurait eu assez pour piller Londres, cet acte impie, barbare, n'aurait encore rien fait. On savait à Londres que le lendemain même de la bataille de Tourville, Guillaume avait gagné la sienne, celle de Boyne en Irlande, c'est-à-dire tranché le grand nœud (11 juillet 89). Il y perdit Schomberg, mais se sacra lui-même de son sang; il y fut blessé. On savait le résultat à Londres, et une insulte de Tourville n'eût fait qu'envenimer les choses.

La petite descente qu'il fit et la petite ville brûlée fut déjà un coup très-funeste aux intérêts de Jacques. Les Anglais virent ce qu'ils risquaient dans leurs sottes tergiversations, dans leur mauvaise volonté pour Guillaume. Agréable ou désagréable, c'était leur défenseur unique. On fit dans leurs dix mille églises des collectes pour la ville brûlée; toute famille donna, songeant à ce qu'elle eût souffert d'une descente, d'une dragonnade française.

Ce fut un coup mortel pour Seignelay. Il s'alita et n'en releva pas. Son beau-frère, M. de Chevreuse, était près de lui, et lui faisait de pieuses lectures de l'Imitation. Fénelon lui écrivait ses consolations dévotes, mais si vagues et si générales! Trop profonde était la blessure. Ce n'était pas encore l'insuffisance des succès de Tourville. C'était surtout Fleurus, et le triomphe de Louvois. Lui seul, l'impie Aman, avait su bien servir son maître. Et le monde des saints, la cour de Saint-Germain, madame de Maintenon et son ministre, avaient compromis l'avenir, en ralliant l'Angleterre et lui donnant quelque unité. Seignelay mourut en novembre.

On avait trop compté sur les moyens humains. Il ne fallait qu'un coup de Dieu. Guillaume avait été blessé. Il pouvait l'être encore, frappé d'en haut. C'est cet espoir que manifesta Athalie, dans l'hiver de 91. Le parti des saints espérait, attendait le miracle. Et Louvois tâchait de le faire; il organisait une campagne étonnante, qui fut son chef-d'œuvre, ne repoussant nullement du reste les moyens plus directs que Saint-Germain cherchait dans quelque trahison d'Abner, ou le couteau sacré de Samuel.

La sombre pièce d'Athalie fut jouée le 5 janvier 91, à huis clos, devant les rois tout seuls, et, on peut le dire, pour le roi d'Angleterre. Elle répondait à merveille à l'irritation des deux cours de Versailles et de Saint-Germain.

Elle était faite visiblement pour celle-ci. Dans l'absence de Jacques où la reine avait tant pleuré, le roi ému la comblait de présents dévots, chapelets ou reliques, et de fêtes données pour elle. Il ordonna expressément (Esther étant défendue) qu'on achevât Athalie. Cette pièce terrible où l'on jouait la mort de Guillaume, comme dans Esther celle de Louvois, venait à point pour consoler la triste cour du retour ridicule et trop pressé de Jacques. Humilié sous la main de Dieu, elle voyait du moins, dans la tragédie prophétique, que cette main vengeresse allait frapper son ennemi.

L'inspiration de la nature, la pitié d'un enfant, soutint Racine et préparait les cœurs au dénoûment dénaturé. Un enfant au berceau dépossédé, persécuté, voilà tout ce qu'on y sentait. Cet attendrissement acceptait volontiers la trahison d'Abner et l'égorgement d'Athalie.

Le noir Paris d'alors, tout prosaïque qu'on le suppose, concentrant, refoulant en lui le grand poète, avait fortifié son infériorité, ses tristesses dévotes, jansénistes et bibliques. Élevé au maussade désert de Port-Royal, et transplanté sous Saint-Séverin, il écrivit Andromaque, Iphigénie et Phèdre, dans l'humide rue Saint-André-des-Arts. On sait sa pénitence, son mariage, autre pénitence. Au-dessus du bruit, du brouillard, il monta quelque peu, se posa à mi-côte, rue des Maçons. Douze ans durant, il y languit stérilisé dans l'ombre froide de la Sorbonne. Un doux jeune rayon lui revint de Saint-Cyr, comme une aurore en plein couchant. Les délicates harmonies de couvent, ces innocentes amours de jeunes sœurs, lui firent la mélodie d'Esther. Enfin, montant plus haut, dans l'austérité pure, il trouva le sublime: c'est la tragédie d'un enfant.

Si l'enfant eût rempli la pièce de son péril, l'intérêt eût été très-vif; on n'eût pas respiré. Les femmes auraient pleuré d'un bout à l'autre. Mais cela ne se pouvait pas. On eût taxé l'auteur d'impiété s'il eût laissé douter longtemps que la main divine est présente. Racine ne put faire autrement. Du premier mot, on sent que rien ne périclite, qu'un miracle tranchera tout,—donc, que l'enfant ne risque guère.

Esther avait été lue d'avance à madame de Maintenon de scène en scène, et il en dut être ainsi d'Athalie. Elle craignait. Elle ne voulait plus y être prise. On resserra à l'excès le seul rôle qui intéressât. On craignit de faire de la gentillesse des petites une sensualité de cour, et, dans ce beau sujet du péril de l'enfant, l'enfant ne parut presque pas.

Cependant, le démon Louvois, en plein janvier, forgeait déjà la foudre. En grand secret, il arrangeait une campagne de surprise, où le roi, cette fois encore, tout comme aux jours de sa jeunesse, n'aurait qu'à paraître pour vaincre. Il avait obtenu que, pour cette courte apparition, on ne ferait pas la dépense d'emmener la cour. Donc, pour la première fois, le roi se décidait à laisser madame de Maintenon. Quel renversement d'habitudes! et quel danger! Dans un amour de cinquante ans, l'habitude, on pouvait le croire, c'était le meilleur de l'amour. Mortelle fut l'inquiétude de la dame, mortelle sa haine de Louvois.

C'est la dernière campagne de Louvois, son chef-d'œuvre, un suprême coup de désespoir. Du fond de la détresse publique, tout s'enfonçant sous lui (comme nos trois cents forteresses en ruine), l'homme qui faisait face à l'Europe, l'effraya, la fit reculer. On vit cette fois encore ce que la France était sous sa violente main.

La centralisation est une bien grande puissance. Tandis que Guillaume à la Haye négocie, sollicite des forces dans son concile interminable des princes allemands, Louvois, de toutes parts, a réuni les siennes, avec une artillerie, des vivres, un matériel immense. Tout converge sur Mons. La coalition est surprise. Guillaume presse et supplie, s'agite. On lui promet deux cent mille hommes et on lui en donne trente-cinq. Louvois en a cent mille effectifs pour le siége, et pour l'armée de Luxembourg. Vauban enserre la ville, et Guillaume ne vient pas encore. Le roi, avec les princes et sa maison, arrive le 21 mars pour cette guerre à coup sûr. Le 26, on ouvre le feu; soixante-six canons, vingt-quatre mortiers, écrasent la petite ville, l'incendient. Les flammes éclatent partout. Avant le jour prévu, les bourgeois forcent les soldats de capituler et se rendent, le 8 avril. Le 12, le roi part; il laisse Guillaume humilié, ayant perdu devant l'Europe le prestige dont sa victoire d'Irlande l'avait entouré.

Jamais campagne plus courte. Elle dura à peine un mois. L'effet de surprise fut grand sur le continent, plus grand au delà du détroit. On se défia de la fortune de Guillaume. Toute sa capacité connue n'empêchait pas qu'il ne fût faible comme chef de ce corps discordant, mal organisé, la Coalition, dragon tortue qui sifflait de mille langues, mais n'arrivait jamais à temps. En Angleterre, la nation lui était un peu ralliée par la peur d'une descente. Mais les habiles, frappés du coup de Mons, commencèrent à se dire que les chances de Jacques valaient au moins celles de Guillaume. Les grands amis de celui-ci, les whigs, se trouvaient mal payés de leurs votes et de la bataille qui avait transféré le trône. Guillaume, quoi qu'il fît, ne pouvait pas les satisfaire, assouvir leur cupidité furieuse. Ils recevaient, n'en trahissaient pas moins, s'adressaient à Jacques en dessous.

La plus complète collection de coquins que j'ai rencontrée dans l'histoire est celle que Macaulay nous donne à cette époque. Excellente galerie de portraits, finement dessinée. Plus la peinture est visiblement vraie, plus on se dit: Quoi! la nature a fait tant de menteurs, d'intrigants, de faussaires, de traîtres, de faux témoins, de délateurs? Notez que ces derniers, ne sachant rien, accusant au hasard, se trouvent avoir toujours raison.

L'exemple fut donné par la famille même de Guillaume, par Clarendon, oncle de sa femme. Son ministre, le flottant Shrewsbury, ne crut pas sûr non plus de rester avec lui. Un dogue, le violent, le corrompu Russell, qui, en 88, lui avait porté à la Haye l'offre des lords, comblé de charges lucratives, grand amiral, gorgé d'argent, de biens, montrait les dents toujours. Les jacobites espéraient qu'ayant fait, il déferait, n'en resterait pas au début dans son rôle de faiseur de roi. Plus dangereux, plus hypocrite était Marlborough, le bel Anglais. Entre lui et sa femme, il possédait, gouvernait une reine possible, Anne, fille de Jacques, sœur cadette de Marie. Il s'était fait le plan ingénieux de faire sauter Guillaume, par la coalition des jacobites et des whigs mécontents, de montrer à Jacques la couronne pour la lui souffler au moment et la mettre sur la tête de cette Anne, poupée dont il tirait les fils. Dans ce projet de double trahison, l'honnête personne avait mandé à Saint-Germain son repentir; et, comme on en doutait, pour arrhe, il envoya un plan de la future campagne de Guillaume.

Qui donc serait Abner dans la tragédie que l'on préparait? Russell sur mer, et sur terre Marlborough, semblaient propres à ce rôle. Mais on avait une telle estime de Guillaume, que l'on croyait encore que, lui vivant, nulle trahison ne suffirait. Lui mort, tout devenait facile. Un acteur inférieur devenait nécessaire pour que le cinquième acte d'Athalie s'accomplît, que Joas fût vengé et que l'arrêt du ciel devînt la leçon de la terre.

Nous possédons un livre intitulé: Récit véritable de l'horrible conspiration tramée contre la vie de Sa Sacrée Majesté Guillaume III. Ce livre nous apprend qu'en 1691, sous le ministère de Louvois, un capitaine, nommé Grandval, offrit aux cours de Saint-Germain et de Versailles d'assassiner Guillaume, que ses offres furent agréées, que la tentative fut faite en 92, que le procès fut public, conduit avec douceur et sans torture, que l'accusé avoua tout. Publié en anglais, traduit en toute langue, le livre ne reçut aucun démenti. Macaulay, si modéré et si judicieux, établit solidement qu'il n'y a pas l'ombre d'un doute.

Il faut, à ce grave moment, se rendre compte de ce qu'était la cour de Saint-Germain. Le badin Hamilton, dans sa futilité brillante, en donne à peine l'extérieur. Plus il tâche de rire, plus on s'attriste. C'est pitié de le voir, au prologue de sa Zénéide, s'efforcer d'égayer la longue terrasse en amenant des nymphes, des déesses mythologiques, les songes des Mille et une Nuits. Les nymphes qui passaient et repassaient, c'étaient les robes noires des quarante prêtres et jésuites que logeait le château. Les lords et autres réfugiés, plus tristement encore, campaient, comme ils pouvaient, aux greniers de la ville. La reine, en pleurs pendant l'expédition, était bien plus en deuil depuis le retour plus que prudent de Jacques et de Lauzun. Sa cour était surtout la vieille Montchevreuil (surveillante pour madame de Maintenon), et la sœur d'Hamilton, madame de Grammont, une beauté déjà de quarante ans, qui, avertie par sa santé, de plus en plus entrait en dévotion, sous Fénelon d'abord. Le quiétisme, toutefois, trop subtil, ne prit pas fort à Saint-Germain. La place y était occupée par des choses plus grossières, la religion du Sacré Cœur et la naissance légendaire du prince de Galles. Contre les risées de Londres et les sourires de Versailles, l'Italienne, les jésuites anglais, les chaudes têtes irlandaises, défendent le miracle et le roman dévot.

Comment Macaulay s'étonne-t-il que Saint-Germain eût maltraité les jacobites protestants, dédaigné leur dévouement et leurs sacrifices, qu'il ait refusé toute entente avec ses partisans restés en Angleterre qu'on appelait les composants, qui voulaient l'amnistie, un peu de liberté? De telles habiletés humaines étaient indignes d'une telle cour. Tout son art était le miracle. Par le miracle seul elle voulait réussir.

Ce fut avant la mort de Louvois, et sans doute après Mons, en mai ou juin 91, que le capitaine Grandval fit ses offres à Saint-Germain. Elles sourirent à l'imagination italienne de la reine. Jacques n'avait aucun doute sur son droit royal de tuer. Il dit brutalement: «Si vous me rendez ce service, vous aurez toujours de quoi vivre.» S'il eût le moindre scrupule, ses Jésuites, à coup sûr, lui auraient rassuré l'esprit.

Il fallait de l'argent, un peu d'aide. Grandval, envoyé à Versailles, ne put s'adresser qu'à Louvois, factotum des choses secrètes, l'homme d'exécution et qui réussissait toujours. C'était pour le ministre une heureuse occasion de relever son crédit et de se rendre nécessaire. Son beau succès de Mons lui avait été funeste. Pour que rien ne manquât, il avait voulu être au siége, et là son importance, son insolence impérieuse avaient encore blessé le roi. Il enfonçait. L'affaire Grandval semblait être une branche où le noyé pouvait se raccrocher.

Quelle dut être l'impression du roi et de madame de Maintenon (elle sut tout, on le voit au procès)? Très-pénible sans doute. La vie privée où elle était restée n'endurcit pas à ces choses terribles. Elle fut un jour si troublée, dit Phélippeaux, dans une telle angoisse d'esprit, qu'elle envoya vite à Paris chercher partout madame Guyon, pour l'avoir avec elle, se distraire, se calmer à sa sainte parole et par sa sereine innocence.

Le Père La Chaise, sans nul doute, fut consulté. C'était un homme doux, de petite portée, et peu prisé de ses confrères. Il n'eût pas osé ne pas approuver. Pour trouver la chose mauvaise, il lui aurait fallu condamner son ordre même qui n'a guère varié là-dessus, condamner Rome, la majorité du monde catholique, pour qui Jacques Clément fut un saint, un martyr.

Le roi se résigna, à faire? non, mais à laisser faire. Louvois avec Grandval suffisait pour arranger tout. Et pourtant, remarquable contradiction, pour ce service de Louvois, il le détesta d'autant plus. Il le voyait avec l'antipathie la plus profonde. C'est ce que raconte Saint-Simon sans le comprendre.

Il se contenait, ne disait rien, mais il avait le front toujours plissé. Enfin un échec de Louvois, une reculade ridicule que fit un officier qu'il protégeait en Italie, permit au roi de se soulager et de le traiter brutalement. Il comprit que c'était la dernière goutte qui, sur un vase comble, déborde et finit tout.

Il jeta ses papiers, sortit. Cette violente colère rentrée le frappa à mort. L'apoplexie était chose ordinaire dans sa famille. Il fut foudroyé à la lettre. On crut (sans vraisemblance) qu'il était mort empoisonné.

Le roi fut allégé et respira. Il se promena dans ses jardins, et un officier de Jacques et de la reine étant venu le complimenter, il prononça ce mot très-significatif, «que leurs affaires n'en iraient pas moins bien.»

Que voulait dire ce mot?

Que la descente en Angleterre, toujours refusée par Louvois, devenait une chose possible; et sans doute aussi que l'affaire Grandval ne serait pas abandonnée.

C'est très-probablement ce dernier point qui décida le roi à prendre pour successeur d'un homme de tant d'expérience, un garçon de vingt-cinq ans, le fils de Louvois, Barbezieux, qui avait ce grand secret, et continua l'affaire. Il en est posé comme le chef et l'organisateur dans l'interrogatoire de l'assassin. Mais sérieusement Barbezieux, jeune et sans consistance, remplaçait-il ici Louvois? Pouvait-il, comme eût fait son père, prendre sur lui le crime, se contenter d'un vague laisser faire, frapper seul, avertir après, de sorte que le roi n'eût de la chose que le profit et non le trouble? Nullement. Un tel choix n'épargnait rien au roi, et il fallait dès lors qu'il eût le terrible déboire d'avaler les médecines que Louvois avalait pour lui, je veux dire les affaires secrètes et répugnantes, la manipulation des trahisons anglaises qui lui venaient par Saint-Germain, enfin l'affaire Grandval, cette horrible couleuvre. La cour le vit avec étonnement changer dès lors de vie. Avec sa goutte et ses cinquante-quatre ans, il se plongea dans le travail, un travail solitaire, où, dit Dangeau, «il écrivait quatre heures par jour, et de sa main» (août 1691). Était-ce pour la guerre? Point du tout. Elle languit cette année. Il n'y eut presque plus rien depuis avril. La grande affaire qui remplit tout, ce fut la mine que, de façon diverse, on creusait sous Guillaume pour le faire sauter un matin.

Qui eût dit que la mort, tant désirée, de Louvois, assombrirait la cour? C'est pourtant ce qui arriva. Les lourds secrets d'État, la poste violée, les bastilles, la cruelle police militaire, toutes ces besognes royales qui, dans sa rude main avaient si peu embarrassé, étaient maintenant bien pesantes, lorsque le roi les remuait dans la chambre même de madame de Maintenon. D'autant plus tâchait-elle d'échapper, d'oublier, soit qu'à son oratoire elle mît tout cela devant Dieu, soit qu'elle eût quelques heures pour aller à Saint-Cyr. Elle eût voulu profiter davantage des communications de Fénelon. Mais cet homme si fin aimait mieux être désiré. Il savait qu'au total, l'analogie de sécheresse, de médiocrité la ramènerait toujours à Saint-Sulpice et à Godet. Il resta à distance, la laissa solitaire. Il en était de même des dames de Saint-Cyr. Dans leur respect tremblant, elles lui cédaient tout, et lui refusaient tout (le cœur). La seule qui l'aimât et celle qu'elle tourmentait le plus, la Maisonfort, lui montrait généreusement ses résistances et sa saignante plaie. D'autant plus s'acharnait-elle à celle-ci, et elle tournait là l'âcreté que lui donnait sa sombre vie d'une position non reconnue, dont elle n'avait que les misères.

Ajoutez que la royauté veut l'infini et ne peut presque rien. Mais ce qu'elle ne pouvait en Europe, elle eût voulu le pouvoir à Saint-Cyr, absorber l'infini d'une âme. La passion dominatrice s'entendait ici à merveille avec la dévotion et le besoin d'expiation. Car une âme peut payer pour d'autres (c'est le fond du dogme chrétien, l'antique idée du sacrifice). Dans les nécessités cruelles où l'on se trouvait engagé pour la défense de la foi, si ce grand but ne suffisait à sanctifier les moyens, c'était quelque chose d'offrir les larmes de ces femmes innocentes, le virginal martyre d'une jeune âme agréable à Dieu.

CHAPITRE V
LE DÉSASTRE DE LA HOGUE
1692

Tant que Colbert et Louvois ont vécu, le gouvernement, quelle que fût sa violence, fut un gouvernement public et conduit politiquement. Du jour de la mort de Louvois, c'est un gouvernement privé, où l'intérieur gouverne, l'habitude domestique, la conscience religieuse. La fiction royale n'en est plus une; c'est la réalité. Le roi règne vraiment; plus de ministres, mais de simples commis. Le roi les choisit même novices et incapables, pour s'assurer seul l'action. Spectacle remarquable: dans ce moment critique où la France, sans allié, isolée, épuisée, semble déjà s'affaisser sur elle-même, quelqu'un se charge de soutenir la ruine. Qui? le roi même. Il assistait jusqu'ici au conseil: désormais il agit. Chose nouvelle, il écrit de sa main nombre de choses où il veut le secret. Délivré de Louvois, il prend la plume de ce roi des bureaux. «Point de journée, dit Dangeau, où le roi ne travaille huit ou neuf heures (août 91, avril 92).»

Ce Louvois, quelle que fût sa fougue, n'étant ni dévot ni magnanime, avait toujours gêné le roi. Il ne le laissait pas agir selon son cœur pour ses hôtes de Saint-Germain. Toujours, il ajourna la grande idée du règne, rêvée par les ardents du clergé dès le temps de Turenne, la croisade d'Angleterre. À peine il avait consenti à la diversion d'Irlande. Une chose, il est vrai, semblait appuyer ses avis: les deux grandes puissances maritimes étaient unies, et, d'autre part, l'émigration de nos officiers protestants nous avait affaiblis, et brisait le nerf de la flotte. Si, bravant une lutte inégale, nous faisions la folie de jouer notre va-tout dans une grande bataille navale, si même, l'ayant gagnée, nous faisions une descente, qu'adviendrait-il? Qu'en Angleterre les partis s'effaceraient, que tous s'uniraient sous Guillaume, et que notre imprudence l'aurait pour toujours affermi.

Donc Louvois poussait vers la terre, éloignait de la mer. Tout opposées étaient les vues de madame de Maintenon. Elle ne disait rien, et ne conseillait rien. Mais par Seignelay, par les trois gendres de Colbert, les grands seigneurs dévots qui entouraient le roi, elle appuyait les larmes et les prières de la reine d'Angleterre. Elle ne disait rien, mais elle aimait bien mieux les expéditions maritimes, où le roi n'allait pas, que ces campagnes de terre où la variété de mille objets le sortait de ses habitudes. À Namur, soixante dames, qui obtinrent la permission de sortir de la ville assiégée, vinrent le payer de leurs plus doux regards. Après le siége de Mons, les jeunes chanoinesses de cette ville firent événement par leur costume étrange, absurdement joli, et leurs charmants bonnets pointus. (V. les gravures du temps.) Tout cela n'était pas sans danger. D'autant plus vivement, madame de Maintenon voulait la guerre navale, et tenir le roi à Versailles. Fixée sur son ouvrage, silencieuse pendant le conseil, la discrète personne parlait par l'attitude et ses tristes regards.

Elle avait aux finances un homme à elle, Pontchartrain, et elle fit si bien, que, malgré ses refus, ses protestations d'ignorance, il fut chargé encore de la marine. C'était un homme intelligent, honnête, et plus que Seignelay. Cet orgueilleux fils de Colbert ne dédaignait pas, comme on a vu, de faire des affaires, de faire la course à son profit. Rien de tel avec Pontchartrain. Son cruel génie de finances n'agit jamais que pour le roi, pour les nécessités publiques. Ce n'était pas sa faute si, sous un tel gouvernement, la première des nécessités était le faste royal, le grand jeu de Marly, les solennels voyages de la cour à l'armée, lorsque le roi menait les dames en Flandre. Ce qui faisait bien moins de bruit et coûtait gros pourtant, c'était le travail souterrain des rats qui dévoraient Versailles. J'appelle ainsi la mendicité sainte, la mendicité noble, qui, par cent voies secrètes, arrivait à madame de Maintenon. Couvents nécessiteux, nobles veuves et filles en péril dont une dot sauvait la vertu, enfin les grandes maisons, ruinées par le jeu, qu'il fallait soutenir pour l'honneur de la monarchie, tout cela grattait à la porte de cette mère commune de la noblesse et de l'église. Pontchartrain, tant fût-il à sec, n'avait garde de rien refuser. Il trouvait d'en haut ou d'en bas; en bas, par des taxes nouvelles, en haut, par le retranchement de quelque dépense publique.

La marine, en notre pays, est le ministère sur lequel ont toujours grappillé les autres. Il était facile à prévoir que Pontchartrain, dans ses besoins extrêmes, dévoré par la guerre et rongé par la cour, forcé de ne ménager rien sur la campagne de Flandre, où le roi allait en personne, immolerait la marine, ou la dirigerait dans l'intérêt seul des finances. C'est ce qui arriva en 1691. L'objet de la campagne maritime, pour lui, c'était une capture, l'enlèvement de la grande flotte marchande du Levant, qui, disait-on, portait trente millions. Ces millions attendus, espérés, entamés d'avance, c'était toute sa pensée. Il y comptait. La vie d'un si grand État que la France, ses urgentes nécessités, tout semblait tenir à cette petite et douteuse affaire, au hasard des vents et des flots. Tourville eut des ordres en ce sens, mais des ordres contradictoires. On voulait à la fois qu'il protégeât nos côtes menacées, c'est-à-dire se tînt près, et qu'il poursuivît, enlevât cette flotte marchande dans sa fuite, sa dispersion, poursuite qui, infailliblement, allait l'éloigner de nos côtes. Contradiction flagrante, qui fait douter s'il faut accuser l'ineptie ou la perfidie des bureaux. Forbin, Villars, dans leurs Mémoires, accusent nettement les ministres d'avoir voulu les perdre, soit par des ordres écrits qu'on ne pouvait exécuter, soit par des paroles équivoques, légères, qu'on retirait ensuite. Il est certain que la marine assise et bureaucrate était envieuse, malveillante, autant que l'autre, la marine agissante, dorée, empanachée, des brillants officiers de mer, était outrageusement orgueilleuse. Le plumitif malicieusement embarrassait, parfois humiliait ces rois de théâtre. Il y trouvait trop de facilité dans les accusations mutuelles que les officiers envoyaient aux bureaux les uns contre les autres. La révocation de l'édit de Nantes, qui en fit partir un grand nombre et des meilleurs, laissa un germe de discorde parmi ceux qui restaient. L'école de Duquesne (protestant, roturier), qui, si glorieusement, tint l'Océan contre Ruyter, voyait avec tristesse la gloire, le bonheur de Tourville, élève des galères de Malte et de Toulon. Normand, comme Duquesne, mais chevalier de Malte, Tourville, par là, semblait plus spécialement le marin catholique. Sa grande intelligence de la tactique navale, sa belle tête, sa personne majestueuse et pour ainsi dire rayonnante, le rendaient l'objet d'une grande faveur. Tel homme et tel vaisseau. Sur le Soleil royal, splendide vaisseau de plus de cent canons, le brillant amiral semblait plutôt un Dieu des mers.

Une guerre sourde existait entre Tourville et le vieux marin Gabaret, son lieutenant, élève de Duquesne. On ne sait pas précisément quelles étaient les prétentions ou les accusations de celui-ci; une note de la main de Tourville ferait penser que le vieux loup de mer osait douter de sa valeur. Il se croit obligé, non pas de se justifier, du moins de rappeler des actes de vigueur qui l'ont honoré tant de fois. D'autres discordes existaient aux rangs moins élevés de la flotte, spécialement entre M. de Villette, un nouveau catholique, parent de madame de Maintenon, et M. d'Amfreville, gendre du maréchal de Bellefonds, à qui on allait confier l'armée que l'on donnait à Jacques et la descente d'Angleterre.

Tourville, en 91, manqua la flotte marchande, les trente millions tant désirés, mais en récompense, il couvrit, rassura nos côtes. L'amiral d'Angleterre, Russell, sous prétexte de faire escorte à ces marchands, était sorti avec cent vaisseaux. C'était toute la marine anglaise. La côte était très-effrayée. On ne savait pas où cette grande force allait s'abattre. Ferait-elle une descente pour venger la nôtre en 90? Elle pouvait encore emporter Brest, détruire notre grand établissement sur l'Océan. La perte aurait été de bien autre importance que la petite prise qui excitait tellement l'avidité de Pontchartrain.

Le rapport que Tourville fit de cette campagne, et qu'a publié Eugène Sue (t. V, 38, 44), porte en marge des notes écrites d'une main inconnue, malveillante à l'excès. On le chicane sur le nombre des vaisseaux qu'avait Russell; on les réduit de nombre. On mêle à la critique des mots sanglants, amers, injurieux, ceux-ci entre autres: «On lui avait dit de ne rien hasarder, mais cela ne signifie pas qu'il faille continuellement fuir au moindre bruit de l'approche des ennemis sans jamais les voir.»

Et encore, p. 44, Tourville disant: «Je suis surpris que les ennemis ne nous aient pas joints.» L'anonyme ajoute en marge cette cruelle parole: «Peut-être n'en avaient-ils pas plus d'envie que nous

Tourville avait quarante-sept ans. Il venait de devenir riche tout à coup par son mariage avec la veuve d'un fermier général. On disait qu'il aimait l'argent, et n'avait pas voulu d'une fille pauvre. Sa femme était (ou allait être) enceinte. On supposait que ce bonheur récent pouvait calmer sa fougue guerrière et qu'il ne tenait pas à être tué.

Il aurait pu récriminer fortement contre les bureaux. Soit pénurie, soit négligence, la désorganisation entrait partout. Non-seulement on faisait de mauvaises affaires, mais on les faisait mal. La comptabilité, exacte et sévère sous Colbert, et qui eût conservé du moins la lumière dans le désordre même, n'était plus régulière. Les maux augmentaient d'autant plus que la trace en restait moins. Dès lors, de plus en plus, on va s'égarant dans la nuit: nuit des finances, nuit administrative, spécialement dans les fournitures, les actes des munitionnaires. Un petit fait peindra ces temps. Je le prends dans l'intéressant voyage de Chasles, franc et libre penseur. C'était un simple écrivain de vaisseau, mais il ne cache pas avec quelle horreur il voyait tous, employés, officiers, faire risée de la chose publique. La Compagnie des Indes ayant du pain sur les vaisseaux du roi, les munitionnaires de Brest n'en voulaient pas, voulaient qu'il fût perdu. Le capitaine dit à Chasles: «Jetons-le à la mer. Ou bien vendez-le à votre profit.»

Le grand ministère de la guerre allait encore par un reste de l'impulsion de Louvois. Nous avions quatre cent cinquante mille hommes, deux fois plus que dans la guerre de Hollande, mais deux fois moins organisés. Ces vastes troupeaux d'hommes arrachés aux moissons pour mourir de misère, la plupart n'étaient pas soldats. Chose bizarre et fort coûteuse, tout était officiers, tout était cavaliers; cent mille hommes de cavalerie! Des masses de valets à cheval; exemple, les trente-cinq du petit duc de Saint-Simon, qui la première fois va en guerre. Il y avait une bonne armée, celle du Nord, où allait le roi. Et le reste faisait pitié.

On avait ramassé vers Cherbourg et Coutances une masse d'Irlandais, mal nourris et déguenillés, avec les troupes françaises que Tourville devait faire passer en Angleterre. L'affaire tenait uniquement à la promptitude de l'exécution. Si Tourville eût passé en mars, il n'aurait trouvé pour obstacle que fort peu de vaisseaux anglais, au lieu qu'en attendant, il allait avoir affaire à la masse des flottes anglaise et hollandaise. Alors on était sûr qu'il lui faudrait pour passer un rude combat où, vainqueur même, il aurait peine à empêcher les bateaux chargés de troupes d'être cruellement maltraités. On attendait les vivres, l'équipement, les bas, les souliers. Les munitionnaires se firent attendre quinze jours. Funeste et terrible retard.

Tourville ne put partir de Brest que dans les premiers jours de mai (du 9 au 12), et encore il n'emportait pas ce qu'il fallait de poudre. Il y en avait à Valognes, à Carentan, partout. Et il n'y en avait pas à Brest. Le peu qu'on emporta de poudre était mauvais. «Elle ne poussait pas le boulet moitié aussi loin que celle des ennemis.» (Foucault, éd. de M. Baudry.)

Ainsi double malheur. Les munitions en retard ne permirent de passer qu'au prix d'un grand combat. Les munitions défectueuses rendaient la défaite infaillible.

M. de Tourville s'étant plaint que la poudre était mauvaise et ne portait pas les boulets, un commis lui écrivit que, s'il trouvait que la poudre ne portait pas assez loin, il n'avait qu'à s'approcher de plus près des ennemis. (Valincourt, LVII, dans Villette.)

Une question tout autrement grave préoccupait la cour. Le roi irait-il à la guerre? Ce n'était pas l'avis de madame de Maintenon. Tout changement à leur vie de Versailles si régulière, si arrangée, lui semblait dangereux. Il fallait de deux choses l'une: ou abréger excessivement et ridiculement la campagne, comme en 91, où le roi s'absenta un mois pour voir assiéger Mons et revint en avril au grand étonnement de l'Europe,—ou bien l'accompagner, ne le quitter d'un pas.

Madame de Maintenon vainquit et l'on prit ce dernier parti. Habituée à la vie renfermée, toujours serrée et calfeutrée, ne pouvant supporter un souffle d'air, elle n'eût pu se hasarder avant le mois de mai. Et d'ailleurs, on n'était pas prêt. La main de Louvois n'était plus là, ni sa terrible activité. Le roi allait au pas des dames, lentement, à petites journées. Le 11 mai, à Chantilly, il s'arrêta chez les Condé, et dit solennellement à la cour: «Il y aura un grand combat en mer. J'ai donné à Tourville un ordre écrit de ma main, pour qu'il cherchât la flotte ennemie, et qu'il l'attaquât, forte ou faible, partout où il la trouverait.»

Un peu plus loin, il sut que Tourville était sorti le 9 de Brest, qu'il avait trente-sept vaisseaux, sans compter ceux que l'amiral d'Estrées devait lui amener de Toulon. Ces derniers ne vinrent pas.

Les gens de bon sens s'inquiétaient. M. de Valincourt ayant dit à Namur, dans la tente du roi, qu'on craignait pour la flotte, le duc de Beauvilliers lui dit qu' «il n'y avoit rien à craindre; que le roi savoit combien les vaisseaux ennemis étoient supérieurs en nombre, mais qu'il savoit aussi que leurs boulets étoient plus petits que les nôtres, et que trois boulets des ennemis sur un des nôtres ne faisoient pas tant d'effet qu'un de nos boulets sur les vaisseaux ennemis.» (Valincourt, LVIII, dans Villette, et Henri Martin.)

Jacques et Tourville n'étaient guère mieux informés que le roi. Ils croyaient que l'ennemi n'avait réuni que quarante vaisseaux. Rien n'était moins exact. Dès mars, l'amiral anglais Delavall, devançant les grands vents qui plus tard arrêtèrent d'Estrées, était sorti de la Méditerranée; le 12 mars, il fut aux Dunes; et cela de lui-même, sans avoir reçu d'ordre, devinant le danger public. En avril, toute la flotte anglaise, de soixante-trois vaisseaux qui portaient quatre mille canons, fut réunie. Les Hollandais, prompts cette fois, du 29 avril au 15 mai, y joignirent trente-six vaisseaux portant deux mille six cents canons. Tourville ne réunit, en tout, que quarante-quatre vaisseaux. Disproportion énorme. L'ordre, plus que léger, de combattre quoi qu'il arrivât, était un ordre de périr.

Habitué par ses campagnes de terre à devancer de longtemps l'ennemi, à se trouver prêt dès l'hiver, le roi crut qu'il en serait de même sur l'élément où tout dépend du hasard des vents et des flots. Puis, on s'inquiéta des lenteurs de Tourville, et on le poussa follement, comme avait fait Seignelay en 1690. Enfin, du pays des romans, de la vaine cour de Saint-Germain, un vent de folle illusion avait soufflé, gagné le roi; c'était chose de foi à Versailles comme à Saint-Germain, «qu'il n'y aurait pas de combat,» que l'Angleterre était excédée de Guillaume, que la flotte ne venait au-devant de la nôtre que pour reconnaître son roi. Tant de prières dans les églises, tant de vœux des religieuses, les innocentes voix des demoiselles de Saint-Cyr, avaient certainement touché Dieu.

La meilleure épée d'Angleterre, Marlborough, qui avait fait le mal, promettait de le réparer. Il faisait savoir au roi Jacques qu'il ne vivait plus que pour le repentir. Il le prouvait en ramenant la princesse Anne à son père et à la nature. Le 1er décembre 91, elle avait écrit à Jacques son profond désir d'expier la tendre compassion qu'elle avait pour son infortune.

Le plus ardent des wighs, Russell, maintenant aigri, mécontent, n'était pas loin d'appeler Jacques, de lui livrer la flotte. Un agent jacobite, exagérant ce qu'avait dit Russell dans ses fureurs, donna, à Saint-Germain, l'assurance positive de sa défection.

Les jacobites d'Angleterre étaient pleins d'espérance, lorsqu'arriva de France une pièce étrange, un acte de Jacques, qu'on pouvait appeler un coup de canon que lui-même tirait sur son propre parti. Il était déjà entouré et de nos troupes et de son armée irlandaise, au bord de la mer, à la Hogue. Il ne lui manquait, pour passer, qu'une victoire de Tourville ou la défection de Russell. La mer porte à la tête. Il était sûr de son affaire. Qu'était-ce que ce petit fossé de la Manche pour l'arrêter? Il crut qu'il était beau, noble, loyal, de faire d'ici un acte de roi, de constater qu'il n'était pas lié des lâches amnisties que donnaient en son nom les renards et les doubles traîtres qui allaient et venaient entre les deux partis. Il disait nettement à l'Angleterre ce qu'elle avait à attendre. Outre certains coupables marqués pour la mort, des classes entières, très-nombreuses, étaient menacées: tous les juges, avocats, témoins, qui avaient, n'importe comment, participé au jugement des jacobites, tous ceux qui avaient dévoilé les projets de Saint-Germain, tous les juges de paix qui tarderaient à se déclarer pour Jacques, tous les geôliers qui ne délivreraient pas sur l'heure les prisonniers,—livrés à la rigueur des lois!

Les amis de Jacques en frémirent. Cette déclaration mettait dix mille têtes sur le billot. Elle épouvantait l'Angleterre, lui faisait voir parfaitement ce que pourrait être l'invasion. Telle serait la justice paternelle du roi. Et qu'attendre, de plus, de la licence militaire de ceux qu'il amenait?

On devine aisément avec quelle force cette terreur agit. L'Angleterre frémit, se serra. Marie et Guillaume le virent; ils fermèrent l'oreille aux accusations dont on les troublait de toutes parts. Ils sentirent que, devant une telle unité nationale, les traîtres ne pouvaient pas trahir. Pensée vraie et hardie. Une déclaration de la reine fut lue le 15 mai à la flotte par l'amiral Russell lui-même; elle annonçait qu'elle mettait dans ses marins une absolue confiance. Des cris d'enthousiasme l'accueillirent. La flotte appareilla (17 mai), résolue et loyale, impatiente du combat.

Le roi était en route et fort loin vers Namur. Pontchartrain, enfin averti, mais n'osant révoquer un ordre écrit de la main du roi, lui envoie un courrier. Long et très-long retard. Ce ne fut que le 27 mai qu'arriva à la Hogue un autre ordre du roi qui dispensait Tourville de combattre, lui disait d'attendre d'Estrées. Cet ordre lui fut envoyé, mais ne lui parvint pas. Le 28, un Suédois, qui passait par hasard, lui dit les forces de l'ennemi et l'avertit de ce que le brouillard lui cachait, que cette immense flotte était là devant lui.

Tourville avait l'ordre de combattre. Il n'avait nul besoin de consulter ses officiers. Mais il ne fut pas fâché d'humilier ceux qui l'accusaient de prudence. Tous ayant donné leur avis (y compris le vieux Gabaret), l'avis unanime de ne pas combattre, Tourville dit froidement que l'on combattrait, tira l'ordre de sa poche, leur montra l'écriture du roi. Et il donna à Gabaret le poste le moins exposé.

Il alla droit à l'ennemi, mais avec peu d'ensemble. Si inférieur en nombre, il le fut encore plus parce que le vent manquait, et que ses vaisseaux n'arrivaient pas en même temps. «Il y avait, dit Villette, du vide, de la confusion sur toute la ligne. Des quarante-quatre vaisseaux, la moitié seulement combattait. On ne peut pas comprendre comment les Anglais, si supérieurs en force, perdirent l'avantage de tenir nos vaisseaux enveloppés.»

Tourville le fut deux fois, par cinq, six vaisseaux à la fois, et ne résista que par miracle. Les trente-six vaisseaux hollandais se laissèrent occuper par quatorze des nôtres, et ne firent pas de grands efforts. La journée, au total, fut très-glorieuse pour nous. Les ennemis avaient perdu deux vaisseaux, les Français pas un seul.

Mais on avait beaucoup souffert. On ne pouvait recommencer le lendemain ce terrible combat. Tourville avait besoin d'une retraite. Il n'y en avait qu'une, bien éloignée, le port de Brest. Cherbourg n'existait pas. Nos autres ports ont tous un même inconvénient: on n'y entre pas à toute heure; une flotte battue, un vaisseau poursuivi de près par l'ennemi, n'y ont accès qu'aux heures de haute marée. On dépense beaucoup aux ports des vieilles villes, qui la plupart ne vaudront jamais rien, au lieu de prendre les havres naturels, préparés par la mer, où l'on entrerait même à l'heure du reflux. C'est ce qui ressort à merveille des travaux récents de M. Havart.

Le 30 mai, Tourville avait trente-cinq vaisseaux; neuf étaient dispersés. La flotte ennemie apparaissait avec ses cent vaisseaux. Il n'y avait plus de poudre. Son vaisseau amiral, le magnifique Soleil royal, percé, criblé, se traînait lentement; il retardait les autres et compromettait tout. Tourville aurait dû le sentir. Mais les deux capitaines du Soleil ne voulaient pour rien laisser leur vaisseau, ils aimaient mieux s'abîmer là. Tourville ne tranchait pas par un ordre précis, craignant d'être accusé par eux. Il fallut que Villette l'allât trouver, lui arrachât cet ordre, le fît passer sur un meilleur vaisseau.

On marcha mieux alors, et, pour aller plus vite, on hasarda de passer le raz blanchard, étroit et dangereux passage entre la terre et les îles. La lenteur d'un pilote, qui menait tout, fit que vingt-deux vaisseaux seulement franchirent le raz et furent sauvés. Treize étaient en arrière, dont trois furent entraînés par les courants vers l'ennemi; dix restèrent à la Hogue.

L'ennemi était bien près. Cependant était-on captif? Ne pouvait-on sortir de là? Jean Bart, certainement, l'eût essayé; il eût passé ou se fût fait sauter. On n'eût pas longtemps été poursuivi; nous étions bien meilleurs voiliers; les Hollandais, surtout, étaient très-lourds et seraient restés en arrière. Seulement il fallait de la poudre. Jacques et le maréchal Bellefonds, qui étaient sur le rivage avec leurs troupes, n'en avaient pas. On en chercha à Valogne et à Carentan. Tourville avait ordre du roi de ne rien faire sans leur avis. On perdit la journée du 31 mai à délibérer.

Il faut faire connaître Bellefonds. Gigault, marquis de Bellefonds, était un honnête homme, fort pieux, pénitent de Bossuet, ami de Port-Royal. Il avait montré à la guerre une grande fermeté. Mais sa gloire, son renom tenait surtout à ce que plus que personne il avait contribué à la conversion de la Vallière. De ses quatre filles, une était religieuse, une autre abbesse. Sa qualité de demi-janséniste, qui longtemps le tint en disgrâce, l'avait pourtant recommandé ici. On voulait montrer aux Anglais un catholique raisonnable.

Bellefonds avait toute vertu privée, une grande attache à la famille. Il avait sur la flotte son gendre d'Amfreville; il repoussa l'avis d'une sortie désespérée, où il pouvait périr. Il y avait aussi son neveu Scepville, un maladroit, qui, pour la seconde fois, avait échoué son vaisseau. Bellefonds eût voulu, pour couvrir cette sottise, qu'on fît échouer tous les dix. Mais il hésitait à le dire, craignant d'être blâmé du roi. Si on l'eût fait à temps, si l'on eût entouré ces vaisseaux échoués d'estacades, défendues par l'armée de terre, on les aurait sauvés. Il y avait là de nombreuses chaloupes pour le transport des troupes; remplies de soldats, elles auraient gardé le rivage et les eaux peu profondes où les Anglais aussi n'auraient pu arriver qu'en chaloupes. L'obstacle fut la rivalité, antique et implacable, de la guerre et de la marine. Tourville aurait été perdu d'honneur dans le corps orgueilleux dont il était, s'il eût accepté, pour se défendre, le secours des troupes de terre. Il assura que ses marins suffisaient au combat (Macaulay). Il en avait à peine de quoi armer quinze chaloupes. Les Anglais en avaient deux cents.

Leur lenteur incroyable donnait le temps de se mettre en défense. Mais personne n'osait prendre d'initiative. Ils craignaient tous les terribles bureaux, avaient peur de Versailles. Il fallut bien pourtant qu'ils en vinssent à l'échouage. Mais ils le firent avec un moyen terme qui permettait de le nier; ils le firent et ne le firent pas. Les vaisseaux restèrent droits sur leur quille. Ils n'étaient pas en mer; ils n'étaient pas à terre. Point d'estacade autour. Nulle entente même pour le sauvetage du matériel. Tous avaient l'air d'avoir perdu l'esprit. Des matelots, démoralisés, volaient ce qu'ils pouvaient. Villette brûlait, pour que l'ennemi ne brûlât pas. Mais Tourville éteignait, soutenant obstinément qu'il était sûr de sauver tout.

Ce ne fut que le 2 juin que les Anglais, qui observaient et savaient qu'il y avait là une armée, se hasardèrent à envoyer leurs chaloupes. Ils brûlèrent d'abord le vaisseau du maladroit Scepville, qui seul était vraiment échoué et assez loin en mer. Puis, ils arrivèrent à la côte. Ils avaient leurs deux cents chaloupes, Tourville ses quinze. Il eût fallu au moins qu'il fût soutenu d'une vive canonnade de Bellefonds. Celui-ci tira peu et mal, il ménagea parfaitement l'orgueil de la marine, la laissa à elle-même. Macaulay, pour orner la victoire des Anglais, suppose un combat de terre entre eux et les régiments de Bellefonds, qui «lâchèrent pied.» Il n'y eut rien de tel. Ces régiments tirèrent quelques coups du rivage, mais ils n'eurent point à fuir. Il n'y eut point de combat. Sans sortir de leurs barques, les Anglais brûlèrent cinq vaisseaux.

Toute la nuit la baie parut en flammes. De temps en temps sautait un magasin à poudre, ou des canons chargés partaient d'eux-mêmes. Jacques et Bellefonds contemplaient ce spectacle comme un feu d'artifice, mais ils ne faisaient rien pour le lendemain. Au matin du 3 cependant, la marée ramena l'ennemi, et Tourville, avec ses marins, essaya de défendre les vaisseaux qui restaient. Il n'eut d'autre secours que quelques coups de canon qui tuèrent un peu de monde aux Anglais. Ils n'en brûlèrent pas moins le reste de la flotte. Enfin, ils s'en allèrent encore dans une anse voisine brûler, prendre des vaisseaux marchands, qu'ils emmenèrent à la barbe de Jacques, chantant par dérision: God save the king!

Il n'y eut jamais chose si honteuse. L'inertie de Jacques et de Bellefonds fit l'amusement des Anglais. Ils ne débarquaient pas, mais, de leurs barques, les insolents tiraient sur le roi. Une de leurs balles l'atteignit presque. Elle blessa le cheval d'un officier qui était à côté de lui.

Grand coup pour Pontchartrain. Mais il n'envoya la nouvelle à Namur que peu à peu, en plusieurs fois, et très-habilement adoucie, Namur se rendit le 5 juin, et le 6, le roi apprit le combat du 30, dont Tourville, avec son petit nombre, s'était si bien tiré; on regrettait seulement son beau vaisseau. Le roi n'en comprit que la gloire. Il était au plus haut de la sienne et dans l'empyrée. Namur, la fameuse pucelle, comme on l'appelait, avait eu pourtant son vainqueur. Elle livrait les voies et de Liége, et des Pays-Bas, et de la Basse-Allemagne. Le Vauban hollandais, Cohorn, s'était mis dans la place, en vain; il avait été forcé de la rendre à notre Vauban. Mais le beau, le sublime, le charmant de l'affaire, c'est que tout cela s'était fait devant le pauvre prince d'Orange, qui, avec quatre-vingt mille hommes, avait joui de ce spectacle, contenu par une armée de Luxembourg, ne pouvant l'attaquer qu'en passant deux rivières, où Luxembourg l'eût écrasé. Donc, il avait tout pris en patience. Les dames le plaignaient. La cour en faisait des risées. Les poètes avaient monté leur lyre. Boileau ne se connaissait plus, et, dans son faux délire, il faisait l'ode emphatique de Namur. Mais le roi se fiait plus encore à lui-même pour célébrer sa gloire. Il écrivit, imprima une relation de ce nouveau miracle de son règne, l'adressa au public, à la postérité.

Le 8, on sut tout le malheur. On dit: «Il nous en coûte quinze vaisseaux.» (Dangeau.) Et puis, on parla d'autre chose.

Il nous semble que jusqu'ici l'histoire a fait un peu comme la cour, ne tenant compte que de la perte matérielle, qui fut médiocre, et non de l'incalculable portée de l'événement.

Sous ce dernier rapport, c'est le grand fait du temps. C'est, au temps de Louis XIV, ce que fut au XVIe siècle le désastre de l'Armada. Les brillantes batailles de Luxembourg et de Catinat, la vaste boucherie de Neerwinde, les fameux siéges de Mons et de Namur, les audaces incroyables de Jean Bart ne firent rien, ne produisirent rien. La Hogue, fort secondaire en apparence, trancha le nœud de l'avenir (1692).

C'est de ce jour que date la confiance de l'Angleterre, qui sur mer se crut invincible. On s'en étonne, quand on voit qu'avec cent vaisseaux elle avait pu à peine en accabler quarante. Mais cette confiance augmenta par les précautions plus que prudentes que prit dès lors notre ministère et qu'il imposa à nos flottes. Il commença une guerre de corsaires, lucrative, il est vrai, contre le commerce des Anglais, mais qui enhardit extraordinairement la marine militaire de l'Angleterre. Nos corsaires, bons voiliers, trompaient sa surveillance, échappaient aux fortes escadres qui leur donnaient en vain la chasse. Plus de grande bataille navale. Dès l'année qui suit la défaite, notre amiral a ordre de ne pas chercher sa revanche, d'éviter les flottes anglaises. En 1694, ses ordres sont, si l'ennemi paraît, de se renfermer dans Toulon. Ainsi l'Anglais ne voit rien qui résiste, et il se figure qu'on n'ose l'attendre. Il s'habitue à poursuivre, à se croire supérieur. Il croît d'audace, et le cœur lui grandit.

Ce qui ne fut pas moins fatal, mais très-inattendu, cette affaire navale fit un tort grave à nos troupes de terre. Dans les trois jours qui suivent, en présence d'une armée dont on ne sut faire aucun usage, l'ennemi toucha le sol français, vint et revint sur le rivage brûler nos vaisseaux échoués. Insigne outrage, qui, impuni, changea étrangement les idées de l'Europe et spécialement de l'Angleterre.

La vraie cause de ce bizarre événement ne fut pas un simple hasard, ni un malentendu. Il tint au détraquement de la machine gouvernementale, à la désorganisation administrative qui commençait et ne fit que s'accroître. L'Angleterre n'eut garde de se dire tout cela pour s'expliquer notre défaite. Elle ne voulut y voir que sa victoire, la première depuis Azincourt. Elle en fut ivre, elle en fut folle. Et elle dut à cette folie commune, qui rallia tous les partis, une chose admirable que n'eût pas donnée la sagesse: l'unité nationale qu'elle cherchait en vain depuis Élisabeth. De là sa force, son élan, sa générosité subite, ses grands sacrifices d'argent, obstinés et croissants, une certaine furie de joueur qui va doublant la mise. Elle jura de ne pas s'arrêter, mais de vaincre, et vraiment vainquit à Ryswick, puisqu'elle y imposa à Louis XIV la reconnaissance du roi élu du peuple contre le roi héréditaire, autrement dit le droit moderne.

CHAPITRE VI
STEINKERQUE—SAINT-CYR DEVIENT UN MONASTÈRE
1692-1696

La France, après ce coup cruel et honteux de la Hogue, entamée d'autre part par le prince Eugène et le jeune Schomberg qui pénétraient en Dauphiné, la France était en fête. Fête d'apparat, officielle. Luxembourg, surpris par Guillaume dans le bois de Steinkerque, et ne pouvant faire usage de son immense cavalerie, la mit à pied, et, par un grand effort, avec de grandes pertes, gagna une bataille brillante, de peu de résultat. De quinze mille morts ou blessés, nous en eûmes sept mille. Le succès retentit, surtout parce que les princes, Bourbon, Chartres, Vendôme, se battirent en simples mortels.

C'était l'aube pour eux (une heure après midi), quand vint cette surprise. En grand négligé du matin, ils n'eurent pas le loisir de faire la solennelle toilette que les seigneurs faisaient pour la bataille (V. La Feuillade dans Saint-Simon). Le débraillé de l'habit ordinaire était alors extrême (Bonnard, XVIII), et digne de leurs mœurs; point de gilet sous le pourpoint, la chemise tout en évidence, et des culottes lâches, quasi tombantes. Conti, sur tout cela, avec un instinct féminin de molle grâce italienne (sa mère était des Mancini), jeta un ornement de hasard, une écharpe qu'il se roula autour du cou. Il était fort aimé parce que le roi le détestait. Avec beaucoup d'esprit et de valeur, une figure charmante, il avait l'excentricité de sa maîtresse (madame la duchesse); ils se moquaient de tout, de leur amour et de la nature même, se passaient l'un à l'autre leurs bizarres infidélités. Ce hasard de Steinkerque fit une mode. De ces héros du vice et de la mode, celle-ci gagna chez tout le monde, à la cour, à la ville. Les femmes coquettement se mirent au cou l'écharpe de bataille.

Elles trouvaient cette mode brave et jolie. Cela ne cachait rien, mais jouait sur le sein. On l'appelait une Steinkerque. Masculine parure qui allait bien avec le haut bonnet, effronté et hardi. Par contre, les hommes portent les mouches et le manchon (Collection Bonnard).

Huit jours après Steinkerque, une honte éclatait. Guillaume faisait le procès de Grandval, l'homme envoyé de Saint-Germain (12 août 92). Sans torture, sans espoir de grâce, sentant quelque remords peut-être, il déclara la part que Jacques, Louvois et Barbezieux avaient eue à l'affaire. Madame de Maintenon n'avait rien ignoré. Le tout imprimé, publié, nullement démenti par la cour de Versailles.

La guerre languit. Car, on n'en pouvait plus. De longues pluies détruisaient les récoltes. Le paysan mourait de faim, et, ce qui semblait bien plus dur, la noblesse ne touchait plus rien, ni de place, ni de revenu. Avec cette vaine bouffissure de Namur, de Steinkerque, le roi désirait fort la paix, mais la désirait seul. La tentative d'assassinat était un préliminaire fâcheux aux négociations. Un seul des alliés ouvrait l'oreille, celui dont on n'avait que faire, le pape (Innocent XII). Dans le cours de 92, on supplia, on le fléchit. On lui fit accepter une rétractation des propositions gallicanes, un désaveu de l'assemblée de 1682, c'est-à-dire l'abandon des vieilles libertés de notre Église. Les évêques, nommés par le roi, qui ne pouvaient avoir leurs bulles de Rome, furent trop heureux d'écrire, un à un, leur soumission, leur repentir.

Cette humiliation, les revers de la Boyne, de la Hogue, la détresse publique, devaient changer Versailles et ne pouvaient manquer d'influer sur Saint-Cyr.

Les contre-coups des grands événements viennent tous aboutir à la chambre de madame de Maintenon. De cette chambre, secrète et muette, transpire pourtant l'effet moral de tout cela, les aigreurs, les tristesses; on les entrevoit dans ses lettres, et on les voit en plein dans ses exécutions sur la maison d'épreuves où elle manifestait son âme. De 1690 à 1693, pendant ces trois années de guerres, de siéges et de batailles, sa guerre qu'elle poursuit, c'est la réduction de Saint-Cyr et de la Maisonfort à la vie religieuse.

D'accord avec Godet, elle y employait Fénelon. Elle allait jusqu'à dire ces paroles imprudentes, peu mesurées: «Voyez l'abbé de Fénelon. Accoutumez-vous à vivre avec lui.» Pour faire de celui-ci un instrument docile, elle lui présenta un leurre, l'espoir de la diriger elle-même (et par elle le roi et la France). Elle lui fit la prière flatteuse de lui dire ses défauts. S'il eût pris cela au sérieux, il empiétait sur Godet et se perdait. Godet eût éclaté, dénoncé ses doctrines. Il ne tomba pas dans le piége. Dans sa réponse prudente, admirable de diplomatie, il recule, il pose en principe qu'il ne faut qu'un seul directeur.

Rien de plus sévère, rien de plus flatteur que cette lettre. Il lui accorde généreusement toutes les vertus mondaines (sauf de jolis petits défauts). Puis, il voudrait que ces vertus disparussent dans une plus pure, la haute spiritualité, l'amour de Dieu. Elle est née modeste et timide; elle se défie trop d'elle-même. Là une stratégie merveilleuse de préceptes contradictoires: ne pas se mêler des affaires, cependant faire faire de bons choix, soutenir les honnêtes gens qui sont en place, faire donner du pouvoir à MM. de Beauvilliers et de Chevreuse. Il faut ouvrir le cœur du roi par une conduite ingénue, enfantine. Ce sont les mots qu'on aurait adressés à une femme de vingt ans.

Il n'est pas dupe d'elle, et pourtant il la sert. Il conduit peu à peu la Maisonfort où elle veut. Sous l'ascendant de ce doux conseiller, de douceur impérieuse, la pauvre personne éperdue et désorientée promet de faire ce que voudront les plus honnêtes gens, Fénelon et Godet (celui-ci assisté de deux lazaristes, MM. Tiberge et Brisacier). Et elle abandonne son sort. Combien il lui en coûte! «Elle m'a raconté, dit Phélippeaux, qu'elle s'était retirée devant le Saint-Sacrement, dans une étrange angoisse. Quand elle sût la décision de ces messieurs, elle pensa mourir de douleur et versa dans sa chambre toute la nuit un torrent de larmes.» (Phélippeaux, 38.)

La vive joie de madame de Maintenon est très-frappante dans ses lettres: «Vous voilà donc dans le fond de cet abîme où l'on commence à prendre pied. Vous savez de qui je tiens cette phrase. Je le verrai demain. Laissez-vous conduire les yeux bandés. Que vous êtes heureuse! etc.»

Dans ce bonheur, la Maisonfort fit pourtant quelques plaintes à ce peu fidèle défenseur qui l'avait si peu défendue. Rien de plus sec que sa réponse, et je dirai, de plus cruel. «Quand Dieu ne donne rien au dedans pour attirer, il donne au dehors une autorité qui décide, etc.» Pas un mot de compassion. Où est ce mouvement de Racine, qui, la voyant pleurer, au moins lui essuyait les yeux? Il avait sa leçon apprise, et l'intérêt de son parti l'obligeait de ménager sa fortune incertaine. Sa petite église visait pour lui de loin à un grand siége, à l'archevêché de Paris. Alors sans doute, il eût repris Saint-Cyr, repris la Maisonfort, qui, travaillant sous lui, fût devenue près de sa protectrice le grand appui du quiétisme.

Malgré cette prudence excessive, il n'inquiétait pas moins Godet. Celui-ci, fort habile sous son sec et plat extérieur, attendait et laissait passer le goût éphémère que madame de Maintenon avait (croyait avoir) pour le quiétisme. Il patientait, ne disait rien et suivait tout de l'œil. Seulement, comme évêque de Chartres, il prit en août 91 une position forte à Saint-Cyr. Il y fit ses lazaristes, Tiberge et Brisacier, directeurs officiels.

Il fit mieux. Devinant qu'à ce rude contact, les cœurs se fermeraient, et qu'on ne saurait rien, il introduisit deux dames à Saint-Cyr, personnes sûres et intelligentes, qui jouèrent à merveille leur personnage. Elles surent écouter. Elles obtinrent confiance. Elles firent parler la Maisonfort, parurent charmées, touchées de ces nouvelles dévotions. Elle ne fit nulle difficulté de livrer à ces chères amies ses sentiments les plus secrets. Tout cela, jour par jour, rapporté, dénoncé. Quand Godet eut de bonnes preuves écrites et qu'il pouvait montrer, il éclata. Il déclara à madame de Maintenon qu'une hérésie existait dans Saint-Cyr.

Saint-Simon dit qu'elle fut étonnée. Mais dès longtemps elle savait tout, et même participait à tout. Ce qui est vrai, c'est qu'elle fut effrayée. Qu'eût-ce été si tout droit il eût porté cela au roi? si la sage personne, que le roi croyait la prudence même, eût été convaincue d'avoir suivi une folle, d'avoir eu, à cet âge, une échappée de cœur? Elle ne sut nullement gré à la Maisonfort d'avoir été si expansive pour ses amies. Et pourquoi avait-elle des amies? Cela la refroidit pour elle. Elle la gronde dans une lettre. Sans oser trop se mettre encore en flagrante contradiction avec elle-même, ni tourner brusquement contre madame Guyon, elle dit que cette haute doctrine ne convient pas à tous, et que Saint-Cyr doit se mener par les voies simples (par les lazaristes et Godet).

Godet fut très-adroit. Il avait inquiété madame de Maintenon sur les doctrines, mais savait bien qu'elle y était peu engagée, qu'elle ne tenait qu'aux personnes, à celle qu'elle voulait décidément s'approprier. Sans délai, ni ménagement, courtisan sous sa forme rude, il fit ce qu'il fallait pour sceller, murer sur la Maisonfort les portes de cette maison. Le 2 février 92, assisté de ses lazaristes, il lui fit déclaration qu'elle devait sortir ou se faire religieuse. Nous l'apprenons par la lettre où sa protectrice la félicite de ne pas vouloir sortir.

Sortir? mais où aller? Elle était restée là sept années, les plus belles de la jeunesse, sans récompense ni salaire, et, au bout de ce temps, on la mettait nue dans la rue. Pâlie de travail et de larmes, retournerait-elle vers le monde, qu'elle ne connaît plus, le vaste monde froid, étranger? Plus de famille; la maison paternelle est fermée par la belle-mère et une sœur à marier. Un couvent? et lequel osera la recevoir? Madame Brinon, à sa sortie, n'en trouva pas un qui s'ouvrît; elle fût restée sur le pavé sans la bonté courageuse d'une princesse allemande. «—Mais, dira-t-on, si elle restait seule?» Comment eût-elle vécu? Eût-elle travaillé de ses mains? Les dames de Saint-Cyr étaient, il est vrai, grandes tapissières. Il eût paru étrange, pourtant, qu'une demoiselle noble gagnât sa vie ainsi. On n'eût pas voulu y croire, et on l'eût dite entretenue (ce mot entre alors dans la langue). La calomnie, dont on accable si aisément une femme sans défense, eût mis en interdit sa pauvre petite industrie.

L'ordre cruel de sortir ou de se faire religieuse lui fut donné en plein hiver. La dure exécution se fit entre deux fêtes, lorsqu'on célébrait le mariage de deux bâtards du roi, celui du duc du Maine avec la fille du prince de Condé, celui de mademoiselle de Blois avec le duc de Chartres. Le roi se donnait le bonheur de glorifier son vieux péché, d'égaler, de mêler aux vrais princes du sang ces enfants du scandale. Des dots monstrueuses furent données. Tout était à Versailles pompe et lumières, banquets, tables de jeu. Tout à Saint-Cyr douleur et deuil.

Un petit fait que nous fournissent les lettres de madame de Maintenon, ne contribua pas peu, je crois, à la rendre cruelle, à l'éloigner des voies d'indulgence et de liberté où madame Guyon l'avait un moment engagée. Dans une des instructions éternelles dont elle fatiguait les demoiselles de Saint-Cyr, une étourdie eut l'imprudence de rire. Une autre, qui jouait très-bien dans Athalie, se montra orgueilleuse et un peu indisciplinée. Ces choses durent l'aigrir et la sécher encore. Elle s'en prit moins aux enfants qu'aux jeunes dames qui les formaient. C'est depuis ce moment surtout qu'elle voulut les dompter, briser les humbles et timides résistances qu'elles laissaient voir encore, et réduire la maison à l'absolue dépendance d'un couvent. Supérieure réelle de Saint-Cyr, et sa future abbesse (si elle avait perdu le roi), elle pouvait exercer là le plus complet pouvoir qui peut-être fût sur la terre.

Qu'était réellement ce pouvoir des abbesses? Plusieurs prêchaient. Mais leur grande prétention (on le voit dans sainte Thérèse et ailleurs) était de confesser. Dans nombre d'abbayes le confesseur n'était qu'un valet principal, et l'abbesse était tout. Ce pouvoir d'homme, elle l'exerçait comme femme dans un détail impitoyable, où tout homme aurait épargné les répugnances féminines. La religieuse devait, ou mentir devant Dieu, ou faire des aveux humiliants, parfois irritants. Si elle éludait ou cachait, ou seulement en était soupçonnée, on la domptait par cent moyens. Au nom de l'obéissance, on pouvait lui imposer tout. Le pouvoir médical, autant que pénitentiaire, était dans les mains de l'abbesse, qui exigeait les saignées canoniques, faisait jeûner, ou, pis encore, mettait sa victime au régime mortel des froids poisons. Elle pouvait sans cause infliger de dures pénitences, flagellations, humiliations publiques, la fatigue cruelle de rester des jours entiers à genoux. On la forçait de dénoncer ses sœurs, de se faire haïr, éviter. Sinon, de noirs cachots, à rendre folle une femme peureuse, comme celle (V. plus haut, 1610) qu'on faisait coucher dans dans un vieil ossuaire et sur les os des morts. Même sans employer ces rigueurs corporelles, par la torture morale d'une incessante inquisition, une femme acharnée à réduire une femme, pouvait bien la désespérer. Parfois, c'était la jalousie qui la poussait. Souvent l'orgueil et l'instinct tyrannique, cette curiosité perverse (la maladie des cloîtres) qui veut savoir et voir de part en part. Redoutable exigence, lorsque l'abbesse était un bel esprit, comme celle de Fontevrault, la sœur de Montespan, ou bien un esprit de police, une femme née directeur, comme eût été à Saint-Cyr madame de Maintenon.

Quelle que fût cette perspective, la Maisonfort céda et se livra. Madame de Maintenon, qui la caressait fort, l'appelait «sa fille,» et se disait de plus en plus «sa mère,» avait rompu pourtant avec les douces doctrines qui, un moment, les avait tant liées, et qui seules pouvaient la mener à accepter le sacrifice. Elle ne s'y résigne que pour le quiétisme, pour Fénelon, qu'elle croit garder comme directeur. Elle déclare qu'elle ne fera de vœux que dans ses mains, ne recevra le coup que de lui.

Elle le reçoit le 1er mars. Dans quel état, grand Dieu! Elle avoua avec désespoir, avec honte, que son esprit troublé croyait de moins en moins, qu'elle doutait. Un tel mot aurait dû arrêter court ces hommes, s'ils eussent eu le respect de Dieu, celui du sacrement. L'homme de bois, Godet, passa outre; et Fénelon n'osa rien objecter. Elle dit ce qu'on voulait. Elle le dit et s'évanouit.

Elle se réveilla sous le froid de la mort, et prit cela pour une paix. Mais il y eut bientôt une terrible réaction de la vie et de la nature. Dans tout ce mois de mars 92, elle passa par d'affreux combats, des mouvements contraires, tantôt des efforts d'abandon religieux, tantôt des retours de jeunesse, de douloureuse humanité.

Ses barbares médecins, par leur affreux remède, avaient fait dans cette personne, née si raisonnable, un volcan.

Fénelon avait exécuté ce qu'on voulait de lui; il s'éloigna. Sa lettre du 7 juin est curieuse. Il est très-occupé. Il ne renonce pas à l'aller voir de loin en loin. Mais n'a-t-elle pas son supérieur? Bref, il s'en va. Il l'a amenée là, et il l'y laisse. À qui? À la personne qu'il n'ose même nommer, le vrai directeur et l'unique, madame de Maintenon.

L'infortunée tomba dans une grande solitude. Toutes ces faibles femmes se tenaient à l'écart. Elles se sentaient observées, épiées. Ni dames, ni demoiselles n'osaient même penser. Une dame en fit compliment à madame de Maintenon: «Consolez-vous, madame, nos filles n'ont plus le sens commun.»

Elle était loin de se consoler. Elle avait cru tenir cette victime, mais, dans l'état où on l'avait mise, on ne tenait rien du tout. La Maisonfort flottait, battue du plus cruel orage. Une autre eût eu le cœur percé. Madame de Maintenon n'est qu'aigrie, irritée, et c'est à ce moment qu'elle lui écrit ce mot cruel et ironique: «Vous faites consister la piété en mouvements, abandons, renoncements. Mais quel est le renoncement de celle qui veut avoir le corps à son aise et l'esprit en liberté?» (31 mars 92.)