Flèche aiguë et empoisonnée. Basse insulte. Avoir le corps à l'aise, cela signifie-t-il manger le pain amer qu'elle gagne à Saint-Cyr? Ou bien voudrait-on dire que ce cœur pur, ailé, et qui vola si haut, ne pleure que de laisser les sensuelles joies de la terre?

On voit ici la vérité de ce que dit la Palatine. Cette femme de calcul, de décence, de convenance, en perdait le sens par moments, dans de vrais accès de fureur.

Elle se décida à frapper le grand coup. Le 27 août 92, elle n'alla pas à Saint-Cyr. Mais elle y envoya le roi. Jamais il n'avait désiré que Saint-Cyr fût un monastère, et il avait quelque pitié de ces jeunes dames. Il y alla à regret. Il les fit appeler, et leur dit qu'il voulait qu'elles fussent religieuses. Elles y étaient si tremblantes, si interdites, qu'elles ne purent même pleurer. De vingt-sept qu'elles étaient, une seule osa parler. C'était mademoiselle La Loubère, qui avait vingt-quatre ans, vierge sage, s'il en fut, qu'on avait faite, pour sa beauté, sa sagesse, supérieure (nominale). Elle pria le roi de trouver bon qu'elle ne prît pas le voile. Elle se retira dans un couvent d'Ursulines, où elle enseigna les enfants jusqu'à sa mort.

La sentence fut exécutée sur-le-champ en ce qu'elle avait de plus dur. Madame de Maintenon fit venir d'un couvent de Chaillot, que protégeait la cour de Saint-Germain, des sœurs Augustines, rudes, grossières, pour plier à la vie monacale les dames de Saint-Cyr, des personnes tellement affinées, lettrées, qu'elle avait tant gâtées, et qui durent souffrir d'autant plus.

Ces Augustines avaient si peu de cœur que dans les longs offices, aux grandes chaleurs de l'été, elles exigeaient qu'on restât toujours à genoux. Les petites filles n'en avaient pas la force et s'évanouissaient. Madame de Maintenon elle-même trouva que c'était trop.

Elle trônait alors, comme mère de l'Église, absolue, mais ayant perdu cette dernière grâce de femme qu'elle avait eue encore à ce moment de quiétisme et d'amitié. Ce qu'elle fut alors, insipide, ennuyeuse, regardez-le au Louvre, sous le royal brocart bleu mêlé d'or dont elle est affublée dans le plat portrait de Mignard.

Dans cette révolution, le sage Fénelon, contre Godet, s'était mis à couvert en se donnant un confesseur jésuite. Ayant baisé la griffe, il se croyait en sûreté.

La Maisonfort n'imite pas cette prudence. Comme elle a tout perdu, elle n'a guère à ménager. Quand la mère de l'Église donne à Saint-Cyr ses règlements, minutieux, impérieux, elle s'en moque, éclate contre ces petitesses.

Les dames firent leurs vœux, la plupart en décembre 93. En 94, la Maisonfort franchit le dernier pas, passa sous le drap mortuaire. Fénelon prêchait ce jour-là le bonheur de la mort religieuse. Elle ne la subit que pour lui. L'archevêché de Paris était alors vacant.

La Maisonfort, pour reprendre crédit et soutenir Fénelon près de la dame toute-puissante, revint à elle, fit sa volonté, et s'abandonna sans retour.

On dit que ces exécutions étaient peu agréables au roi, et qu'il en était triste. La succession de ces prises d'habit était comme un convoi perpétuel. En 1698, une seule restait à voiler, mademoiselle de Lastic, belle personne qui, pour sa taille royale et son noble visage, avait joué Assuérus. Racine était présent à sa prise d'habit. Il se troubla, versa des larmes, dont rit madame de Maintenon.

Triste temps, désormais stérile, et déjà loin du temps d'Esther. Le génie fut glacé. Un grand silence commença.

CHAPITRE VII
NEERWINDE—AFFAISSEMENT—PAIX DE RYSWICK
1693-1698

La guerre fut plus cruelle après Louvois. Le roi, qui lui avait reproché sa cruauté, la dépassa pourtant. Comment expliquer cela? C'est que la guerre devint, de politique qu'elle était, une guerre personnelle et royale, de sentiment, de passion. Le roi était aigri et de l'invasion du Dauphiné, et du désastre de la Hogue, et de l'affaire Grandval, si honteusement démasquée. Il en voulait beaucoup aux princes, ses parents ou alliés, qui, honorés de mariages français, ne lui faisaient pas moins la guerre; il voulait châtier le Palatin, le Savoyard. Il les prit par leur faible, leurs villes favorites, leurs châteaux de famille où ils mettaient toutes leurs complaisances. À cet ordre de destruction, Catinat répond: «Je puis assurer Votre Majesté que l'on exécutera avec passion et ressentiment ce qu'elle ordonne.» Il était spécifié expressément que la ruine, l'extermination, commencée sur les paysans, s'étendrait désormais à la noblesse. De là les massacres du Piémont, et, sur le Rhin, l'horrible événement d'Heidelberg.

Cette atrocité de la guerre, cet universel écrasement, ne sont nullement sentis dans les très-froids mémoires du temps. Le seul historien ici, c'est le Puget, le grand solitaire de Toulon. Le roi ne l'aimait guère, et je ne m'en étonne pas. Son génie fier et tendre, même dans ses monuments officiels, proteste douloureusement. J'ai parlé des Atlas et de la petite Andromède, où l'on croit reconnaître les saints forçats de la Révocation et les enlèvements d'enfants. En 1688, un voyage qu'il fit à Versailles le remplit de mélancolie, de mépris de la cour, ce semble. Et il sculpta le hardi bas-relief d'Alexandre et de Diogène, où le cynique, au conquérant bouffi, dit: «Retire-toi de mon soleil.»

Une statue équestre du roi devait être faite à Toulon. Puget en donna un projet. Étrange et violente satire, qui à coup sûr ne put être goûtée. C'est le petit Alexandre qu'on voit au Louvre. On s'y arrête peu. La vulgarité du héros (voulue, calculée par l'artiste), fait qu'on en détourne les yeux. C'est le vulgaire bel homme sur un gros cheval fort lancé. Il galope, comme un lourd centaure, sans remarquer ce qu'il écrase, une montagne de chair humaine.

Au plus bas, sur le sol, un beau jeune homme, à longs cheveux de femme, si ce n'est même une femme. La pauvre créature gît sur le dos. Son ventre porte le poids immense; il doit être écrasé, crevé. Ce que notre nature a de faible et qui craint le plus la douleur, est en saillie pour souffrir davantage. Au-dessus, cuirassé, un terrible soldat, désarmé, mais de force énorme, n'est nullement aplati encore; il est précipité sur les genoux. Son bras droit, bras d'airain qui porte à terre et ne plie pas, fait arc-boutant, porte le cavalier. Et bien plus, il porte un mourant, autre jeune figure, qui touche justement le cheval, la poitrine brisée par cet horrible poids. Elle craque; on l'entend. De la main gauche, il s'arrache les cheveux, et la droite en appelle au ciel.

Dessous et dessus le soldat cuirassé, les deux jeunes gens sans cuirasse ont l'air d'être les deux frères. C'est le peuple, ceux-ci, le peuple innocent, pacifique, qui ne voulait que se défendre, qui a péri pour sauver le foyer.

Je ne connais aucun monument d'art qui plus fortement morde au cœur. Et cependant cette image de guerre, si cruelle, n'en donne pas ce qui en fait alors la laide et basse horreur. La guerre, sans argent ni ressource, se continue, comment? par la gaieté affreuse et la liberté effrénée, qu'hors des batailles on permet au soldat. Trois cent mille gueux, sans pain ni solde, jeûnent, il est vrai, mais tout au moins s'amusent. Leurs campagnes sont des bacchanales d'un rire sauvage qui partout fait pleurer. Les généraux donnent l'exemple. Luxembourg est l'autorité des jeunes, pour les plus sinistres orgies. Vendôme obtient du roi un congé pour se faire soigner d'une honteuse maladie (il revient sans nez à la cour). Villars, gai, brave, aimable, a des gaietés si débordées qu'un beau jeune Allemand, un prince souverain, est forcé de tirer l'épée (V. Madame). Tels généraux et tels soldats. Ceux-ci, sans loi ni frein, par-devant l'officier, font de la guerre royale une jacquerie populacière, en toute liberté de Gomorrhe.

Peuple riche en contrastes. La même armée, à travers tout cela, présente des choses admirables. Un de ces soldats si misérables, ayant tué un seigneur cousu d'or, jette le vil métal et le renvoie à l'ennemi. À Neerwinde, nos officiers, voyant le chef des réfugiés, Ruvigny, qui s'était emporté au milieu d'eux et allait être pris, ne voulurent pas le voir, le reconnaître, le laissèrent échapper. À la destruction d'Heidelberg, ils faisaient l'aumône d'une main à ceux même qu'ils ruinaient de l'autre.

La campagne de 93 s'ouvrit par cet affreux événement. On se rappelle qu'en 74, Turenne avait brûlé dans ce pays deux villes et vingt-cinq villages, détruit les vivres et les bestiaux. En 89, Duras, à l'incendie, ajoute la démolition; le pic, la poudre y travaillèrent. Spire, Worms, Manheim, furent changés en monceaux de cendres; Heidelberg fut atteint. Il était encore noir du feu en 93; mais hélas! ce ne furent plus les pierres seules qui souffrirent; ce furent les personnes mêmes. La ruine des villes détruites en 89 avait augmenté Heidelberg, la ville de cour. Cette capitale chérie du Palatin paraissait un plus sûr asile. C'est pour cela justement qu'elle fut si odieusement insultée.

Le maréchal de Lorges avait passé le Rhin, et les gens d'Heidelberg voulaient douter encore. On leur faisait espérer le secours des Impériaux. Au 19 mai, la ville voit ses belles montagnes de chênes toutes hérissées d'épées et de mousquets. Le redouté Mélac, bourreau connu des Allemands, l'homme des grosses exécutions, était là, et couvait la ville. La lettre d'un bourgeois qui vit et subit l'événement (dans Limiers, XI, 554) nous dit l'agonie de terreur où on était. Le gouverneur perd la tête, encloue ses canons, se retire au château. Au fond, ne pouvant résister, il espérait pour la ville la miséricorde du roi, quelque égard pour le Palatin son beau-frère. Plus d'un bourgeois y crut aussi. Mais les autres en foule se précipitent pour entrer au château. On s'étouffe, on s'écrase aux portes. Les faibles, les dames et les enfants, refoulés dans la ville, s'entassent dans les églises. Le soldat entre, sans combat et à froid; il tue pourtant un peu, puis bat, joue et s'amuse, met de pauvres gens sans chemise. Mais ceci n'était rien. Quand ils entrent aux églises et voient cette immense proie de femmes tremblantes, l'orgie alors se rue, l'outrage, le caprice effréné. Ces dames, leurs enfants dans les bras, sont insultées, souillées par les affreux rieurs, et exécutées sur l'autel.

Près de ces demi-mortes laissées là, la joyeuse canaille fait sortir les vrais morts, les squelettes, les cadavres demi-pourris des anciens Électeurs. Effroyable spectacle! Ils arrivent dans leurs bandelettes, traînés la tête en bas. Nul officier, nul chef n'eût osé empêcher cela. Le père de la duchesse d'Orléans, de Madame, fut très-spécialement distingué. On lui coupa la tête, puis on lui fit, le traînant par les pieds, son triomphe autour de l'église.

Le narrateur, fort modéré, et qui recueille ce qu'il y a de plus favorable aux Français, dit qu'un de nos officiers le sauva avec sa famille, les mena au château. Tout y allait. Le feu étant mis vers le soir aux quatre coins de la ville, pour n'être pas brûlées, les victimes des églises durent en sortir, se traîner au château. Cette grande foule désespérée, sans vivres, sans abri que le ciel, resta la nuit dans les cours. Masse compacte à ne pas remuer. Quelle fut encore leur épouvante, quand on sut que, pour brusquer la reddition de la place, on allait y jeter des bombes. Une seule qui eût éclaté, dans une foule si serrée, aurait emporté par centaines des membres et des têtes. On se rendit. La nuit du 23, tous partirent. Ils étaient quinze mille. Désordre immense; effroi. Les maraudeurs pouvaient les suivre, en faire ce qu'ils voudraient. Ils étaient dispersés, éperdus, ne pouvaient même se rejoindre. On n'entendait que des cris de douleur, du mari qui cherchait sa femme ou ses enfants perdus. Mais personne ne s'arrêtait. On allait dans la boue, à travers les ténèbres. Nulle nourriture. Des femmes grosses succombèrent, accouchèrent, délaissées; les nouveau-nés mangés des chiens!

L'homme d'Heidelberg ajoute avec une douceur surprenante: «Il y eut, dans tout cela, plus de licence que de volonté. Des officiers payèrent de leur bourse les ravages et les incendies qu'ils ne faisaient que par ordre.»

L'armée du Rhin ne fit plus rien après ce bel exploit. Elle s'affaiblit en envoyant des troupes à celle de Flandre, dont le roi venait de prendre le commandement (7 juin 93). Il était tard dans la saison, et cependant le prince d'Orange n'avait pu mettre à fin le grand travail de négociation qui préparait chaque campagne. Il n'avait pas encore toutes ses forces. Il devina très-bien que le roi, ayant pris Mons et Namur, visait Liége ou Bruxelles. Il prit poste à Louvain, d'où il était à demi-route pour secourir également les deux villes menacées. Il ne pouvait mieux faire. Mais sa situation n'était pas bonne. Liége, français de cœur, ne voulait pas de son secours, et, s'il en approchait, pouvait bien tourner contre lui.

L'armée du roi, au contraire, était gaie, pleine d'espoir. Les princesses étaient à Namur avec un monde de dames, d'officiers de chambre et de bouche, de musiciens, tout un complet Versailles. On s'amusait. Madame la Duchesse, avec sa petite Caylus, faisait un roman satirique où sa sœur, la belle Conti (qu'elle y nommait Julie, fille d'Auguste), avait les mœurs de Messaline. On se croyait établi là, et on s'y était arrangé. Tout à coup ordre de départ. Le roi retourne. Pour faire un siége, il faut une bataille, et il ne veut pas la livrer. Même reculade qu'en 76 devant Bouchain, ici plus triste encore. Luxembourg qui, dit-on, se croyait sûr de vaincre, se jeta aux genoux du roi. Un conseil que l'on tînt se garda bien d'être moins sage, moins prudent que Sa Majesté. Le pis, c'est qu'après son départ elle eut lieu, cette bataille, et que Luxembourg la gagna.

Luxembourg sentait bien quel serait l'effet en Europe, si, avec une armée nombreuse, il ne se battait pas. Quoique affaibli d'un détachement qu'on renvoya au Rhin, il était supérieur en force, et il le devint encore plus quand Guillaume, pour retenir Liége, y jeta vingt mille hommes. Il n'en avait que cinquante mille contre quatre-vingt mille Français. Il y fut admirable de bravoure et d'obstination. Le village de Neerwinden, où il s'était fortifié, fut défendu, pris et repris, perdu, et pris encore. Les princes français étaient tous à la tête de ces charges acharnées. Guillaume mit pied à terre quatre fois, mêlé à son infanterie. Il était fort reconnaissable par la Jarretière qu'il portait et son étoile de diamants. Trop faible, il refusait le poids de la cuirasse que l'on portait encore. Il ne fut pas blessé, mais frôlé de trois balles, dont l'une effleura sa perruque, l'autre son habit; une autre le serra au côté de si près qu'elle coupa son ruban bleu. Macaulay, à ce sujet, note ingénieusement le caractère moderne de la guerre. La bataille n'est pas ici entre les forts, entre Hector et Ajax, mais entre les plus faibles, le nain bossu, le squelette asthmatique, dont l'un fit les brillantes charges et l'autre couvrit l'armée anglaise par une fière retraite qu'on ne poursuivit pas. (29 juillet 1693.)

Dix mille Français, dix-sept mille alliés, restèrent pour engraisser la terre. On se battait des deux côtés avec une fureur inexplicable. Il n'y avait nul fanatisme, ni religieux, ni politique. Mais tel est le sauvage enivrement de la guerre. Il va toujours croissant, sans cause. Les Français, en 90, avaient tué et brûlé en Piémont. Les Piémontais en 91 ont brûlé, tué, en Dauphiné. Et pourtant en 93, l'armée de Catinat est aussi furieuse que si elle n'avait provoqué. Elle détruit encore les villages, les granges, pour que, l'hiver, l'habitant meure de faim. Elle détruit les belles villas, dont chacune était un musée. On met en pièces les statues, les tableaux. Le 4 octobre, à la Marsaille, bataille horriblement cruelle, nos Français catholiques, voyant en face, dans les rangs piémontais, les Français protestants, s'y acharnèrent, bien moins par haine religieuse que par rivalité de guerre, par cette émulation féroce qu'on vit dans la guerre de Trente ans. Les catholiques avaient la baïonnette, récemment adoptée chez nous. Ils ne tirèrent pas, mais coururent, confiants dans cette arme terrible. Ce fut une boucherie, longtemps même après la bataille. Les réfugiés, les Piémontais, les Allemands du duc de Savoie, furent égorgés jusqu'au dernier.

La guerre, en mer, n'était pas moins terrible, et le commerce avait cessé. La France avait tout l'avantage d'un pays ruiné, point de marchands à protéger, nul embarras de défensive, un grand nombre de matelots inoccupés, donc, grande facilité d'attaque. La misère excessive, les mauvaises récoltes, le pain à vingt sols (quatre francs d'aujourd'hui), tout cela précipitait les hommes vers la mer. La marine de France ne songea plus qu'aux prises. Le roi se fit pirate. Je veux dire qu'on ne dirigea guère nos flottes que vers des coups de main lucratifs. On n'osait plus sortir de Londres ou d'Amsterdam qu'en grandes caravanes, escortées de vaisseaux de guerre. Quatre cents vaisseaux marchands, en une fois, ce qu'on appelait la flotte du Levant, sortent de la Tamise en 1693. Mais Tourville et d'Estrées, plus heureux qu'en 92, opèrent leur jonction, surprennent à Lagos cette énorme flotte. Ils battent, ils dispersent, ils détruisent, calamité immense. Quelque Français qu'on soit, comment se réjouir de ces grandes destructions de paisibles marchands, pères de famille étrangers à la guerre, de ces vastes noyades de trésors qui ne profitent à personne? De telles expéditions, très-cruelles à nos ennemis, nous rapportaient fort peu. Pontchartrain en tirait quelques millions à peine. La guerre s'en irritait, s'envenimait. L'Angleterre enragée, de plus en plus, se donna à Guillaume et lui fournit les sommes fabuleuses qui lui firent sa victoire, son traité vainqueur de Ryswick.

Ce qui exaspéra l'Anglais, c'est que, depuis la Hogue, se croyant le maître des mers, il ne pouvait cependant bloquer nos ports. Devant Dunkerque, il tenait à grand frais une escadre permanente, et Jean Bart sortait à toute heure.

Il s'appelait Bart, et non Barth, c'est-à-dire qu'il était Français, d'origine normande, de Dieppe, du Pollet, ce faubourg des pêcheurs. De longue date, les Bart s'étaient établis à Dunkerque pour se faire pêcheurs d'hommes, autrement dit, corsaires. Les Hollandais faisaient tant de cas de ces Dunkerquois, qu'ils n'en prenaient pas un sans le faire pendre. Mais on n'en prenait guère; ils se faisaient sauter. Ainsi fit Jacobsen, grand-oncle de Jean Bart, nommé le Renard de la mer.

Il y avait dans ces familles, où l'on ne savait lire, une science étonnante. Le détroit et la Manche, la mer du Nord, ils savaient tout cela de tradition dans le plus terrible détail. Ils connaissaient les bancs, à toute profondeur, les courants, les marées, savaient les jours, les heures, les passes très-précises où l'on pouvait parfois voguer sur un écueil. Ils passaient par des lieux, des temps et des tempêtes où personne n'aurait su le faire. Ils faisaient des choses insensées (du moins qui semblaient telles), mais qui réussissaient. La mer, dans cette intimité qu'ils avaient avec elle, leur permettait de hasarder ce qui eût fait périr tout autre. Le forçat protestant Marteilhe vit le frère de Jean Bart (un pêcheur, toujours gris), sauver ainsi la flotte des galères qu'on avait si imprudemment mises dans l'Océan. Par un horrible temps, où l'on ne ramait plus, ce Bart osa tendre des voiles; par un revirement terrible, mais sauveur, la flotte tourbillonne... On se croyait perdu. On était au quai de Dunkerque.

Ces braves gens faisaient un peu de tout, de la pêche, de la contrebande, pour se délasser de la course. Ainsi, jadis, nos flibustiers avaient varié leurs industries. Ce qu'ils firent à l'Espagne, les Dunkerquois le firent à la Hollande. Jean Bart a quelques traits (plus nobles) de Montbars l'exterminateur.

Son début fut la contrebande. De douze à seize ans, il la fit à l'école la plus cruelle, sous un certain Picard, fameux pour sa férocité. Mais il avait l'ambition de servir un bien autre chef. Il alla se donner au grand Ruyter, jusqu'à vingt et un ans. Ainsi, tout jeune encore, il put, sous son bon maître, coopérer au plus beau coup du siècle, la fameuse visite que Ruyter fit à la Tamise, son séjour à Chatham, où il resta tant qu'il voulut. Un tel fait crée des hommes. Jean Bart revint en France. Il était Jean Bart pour toujours.

C'était un grand garçon, blond, de beau teint, avec des yeux bleus, une physionomie heureuse. Il était très-robuste (une fois, se sauvant d'Angleterre, il rama deux jours et deux nuits). Avec cette grande vocation pour tuer, il était fort brave homme, affable et bon enfant, charitable à tous ceux qui venaient lui conter leurs malheurs. Il n'avait aucune gloriole. Ce que Forbin, son rusé camarade, dit, qu'il le menait en laisse, le montrait comme un ours, est extrêmement vraisemblable. Bart parlait peu, n'écoutait pas, ayant toujours sa guerre en tête, quelque chose devant les yeux. Quelle? La mer, la mer de Hollande, la grande mer aux harengs. Il en avait un sens parfait, profond. Il savait que c'était là les vraies mines d'or qui soldaient la coalition. Par une lettre de Seignelay, on voit que l'idée fixe de Jean Bart eût été d'y croiser toujours, vers le nord et vers la Baltique. Le ministre aima mieux le faire courir à son profit. Sous Pontchartrain, Jean Bart, revenant à la charge, demanda qu'on organisât une croisière de légères frégates pour inquiéter, empêcher le commerce de couper ses communications. Cette escadre, tantôt réunie, tantôt séparée tout à coup, aurait dans l'Océan des points de ralliement déterminés d'avance. Cruelle idée, mais de génie, qui devait supprimer la sécurité sur toutes les mers. Pontchartrain opposa d'abord un refus aigre et sot. Forbin, plus habile que Jean Bart, fit réussir l'idée et se l'appropria. Les résultats en furent immenses. On ne voyait dans Londres que marchands pâles, épouvantés, désespérés. Devant les grandes flottes anglaises, Jean Bart entrait, sortait comme il voulait, avec son Provençal Forbin. La gaieté de Ruyter (V. son portrait au Louvre) était dans ces deux hommes, dans leurs redoutés bâtiments. Forbin montait les Jeux, et Jean Bart la Railleuse. Jamais hommes ne jouirent autant de ces terribles fêtes de l'abordage et du triple péril d'un combat à mort sans retraite entre la mer et l'incendie. Il paraît qu'il y a là des douceurs, des délices que les élus connaissent. Les gens de Saint-Malo en prenaient largement leur part. Un jeune homme, Duguay-Trouin, fou de femmes et de jeu, trouvait pourtant dans l'abordage de bien autres plaisirs. Il raconte qu'il tremblait d'abord, puis s'y délectait tellement qu'il allait plus loin que les autres. Cassart, de Nantes, ne fut pas moins terrible. Mais pas un d'eux n'a emporté la gloire de l'Ours du Nord, qui, seul, put toujours entrer et sortir de Dunkerque avec liberté, et qui, sans parler de ses prises sur les Anglais, à la Hollande seule prit ou brûla sept cents vaisseaux.

Cet homme, qui fit tant de prises, eut des millions, en main, n'eut pas grande faveur et ne fit pas fortune. Il avait 2,000 livres de pension. Ce ne fut que fort tard, près de sa mort, que le roi le fit chef d'escadre. Il laissa 24,000 francs. Il fut payé de bien autre monnaie, en gloire proverbiale et populaire. Il eut cet insigne bonheur, en 94, de nourrir la France affamée. Il prit un grand convoi, qui fit tomber le boisseau de blé de trente francs à trois. La nouvelle, portée à Versailles par le fils de Jean Bart, mit partout une grande joie. Le roi lui donna la noblesse, dont il n'avait que faire. Mieux avisée, une femme charmante, qui, dans ses vices, gardait du cœur, pourtant, la fille de la Vallière, princesse de Conti, pour porter à son père, lui remit une fleur.

Ces coups d'audace et d'héroïsme, le grand succès que Jean Bart eut encore peu après, en brûlant 55 vaisseaux, n'empêchaient pas les grandes flottes des Anglais de dominer la mer. Ils vinrent à leur aise insulter cruellement nos ports en 93 et 94, par les machines infernales qui menacèrent Saint-Malo, détruisirent Dieppe, mutilèrent Dunkerque et le Havre. Ils auraient certainement occupé Brest, si Marlborough ne nous eût avertis de cette expédition. Vauban y accourut à temps et écrasa les assaillants. Grande honte, pourtant, de n'avoir été sauvé que par l'avis d'un traître.

Chose plus humiliante et plus inattendue, Guillaume prit l'ascendant sur terre. Luxembourg était mort; le roi l'avait remplacé par son ami d'enfance, Villeroi, le brillant, le charmant (toutes les femmes l'appelaient ainsi), irrésistible à cinquante ans. Mais tel il ne fut pas sur le champ de bataille. Il emmenait, il est vrai, un bagage embarrassant, le jeune duc du Maine, qu'il fallait faire briller et ne pas exposer. Cette fine petite fouine de cour, dressée au demi-jour dans la chambre d'une femme, ne supporta pas la lumière, défaillit devant l'ennemi. On pouvait accabler à part Vaudemont, lieutenant de Guillaume; mais il fallait une bataille. Le succès était sûr, Villeroi l'avait promis au roi. Au moment, le petit homme n'eut pas même la force de déguiser sa peur. On demandait ses ordres, il demanda son confesseur. Pendant qu'il songe à son salut, Vaudemont accomplit le sien. Rien ne fut plus sensible au roi que cette honte. Personne n'osa l'en avertir. Il ne l'apprit que par les gorges chaudes qu'en firent les gazettes hollandaises. Il eût étouffé de mauvaise humeur, si, pour une occasion légère, il n'eût cassé sa canne sur le dos d'un laquais. Il ne recula pas devant la vengeance plus directe, que promettaient les nouveaux complots contre Guillaume.

Celui-ci, dans cette campagne, trouva son apogée. La fortune, qui si longtemps avait chicané avec lui, vaincue par la persévérance, rendit hommage à la sagesse. Tel fut le secret, l'admirable rapidité de ses opérations, qu'avant qu'on se fût mis en garde, ses forces (anglaises et alliées) convergèrent vers Namur. Boufflers n'eut que le temps de s'y jeter. Ce très-bon général y avait avec lui toute une armée, seize mille hommes. La grande armée de Villeroi arrivait. À Versailles, on croyait Guillaume en danger. Mais l'art d'attaquer et de défendre les places, désormais régularisé, permit au très-habile Cohorn de reprendre Namur aussi bien que Vauban, naguère, avait su le lui prendre. Les gardes de Guillaume et autres troupes anglaises se montrèrent dans l'attaque, à travers le fer et le feu, d'une ténacité surprenante. La ville fut prise le 6 juillet, Boufflers renfermé dans le château.

Que faisait Villeroi? Il se promenait en Flandre et en Brabant. Il écrasait de bombes la ville inoffensive de Bruxelles, pour venger, disait-il, nos ports incendiés. Six couvents, quinze cents maisons anéantis. Des masses de dentelles, de tapisseries brûlées. Force femmes tuées, ou qui moururent de peur. L'électrice de Bavière en fit une fausse couche. Cette barbare et ridicule expédition ne pouvait faire manquer l'affaire de Guillaume. Villeroi vint enfin, ayant ramassé 80,000 hommes, en vue de Namur. Boufflers, du haut de sa citadelle, le voyait déjà, l'espérait, écoutait avec joie la promesse du salut, une salve de cent coups de canon que lui fit Villeroi. C'était l'heure attendue. À Versailles, le roi, madame de Maintenon, avaient communié, et le saint-sacrement était exposé dans la chapelle. Guillaume, comme tout le monde, croyait à la bataille. Le 19 juillet, tout était prêt. Mais Villeroi avait vu la bonne position de Guillaume; il battit en retraite. Et Boufflers, sans espoir, ayant, pour son honneur, repoussé encore un assaut, rendit la citadelle (26 août 1694).

Très-grand événement militaire, le plus grand depuis cinquante ans. La France y perdit l'ascendant qui datait de la bataille de Rocroi.

Les Anglais, d'orgueil et de joie, perdirent presque l'esprit. Maîtres des mers, ils crurent l'être de la terre. Ils s'exagérèrent même la valeur du succès, l'estimant très-grossièrement comme une supériorité de race et de vigueur physique. Tout l'honneur de l'affaire fut pour un certain Cutts, dont on fit un Ajax, et dont on dit des choses ridicules. Ce Cutts, assurait-on, était si fort qu'il avait passé à travers le feu sans se brûler. Swift en fit une farce: Description de la Salamandre.

Le héros, après Cutts, et plus justement, fut Guillaume. «L'Angleterre, quoi qu'il fît, était décidée dès lors à trouver tout bien» (Macaulay). L'Europe reconnut son incontestable grandeur. La coalition lui obéit (moins le duc de Savoie, que regagna la France). Sa marche fut facile et simple. Tout alla au torrent des Whigs, et, pour la première fois, il y eut un ministère vraiment parlementaire. Guillaume, sans crainte ni danger, lâcha la presse et la fit libre. Elle était tout entière pour lui. La banque naissante de Londres reçut de toutes parts des capitaux pour les prêter largement au roi. Cela tranchait la question d'avenir. On savait bien que Jacques, s'il revenait, n'en payerait pas un sol; il eût plutôt fait pendre les prêteurs. Ceux-ci, de plus en plus nombreux, furent d'ardents orangistes. L'Angleterre, entraînée par eux, fit pour ainsi dire au dernier vivant avec Guillaume. La Banque devint le fort et la forteresse des Whigs. Le parti déclinant des Tories se réfugia surtout dans l'Église.

Le plus flatteur, peut-être, pour Guillaume, fut l'admiration de la cour de France, qui lui rendit enfin justice. Un jacobite distingué, Middleton, ayant quitté Guillaume et venant à Versailles, fut étonné d'entendre dire au roi et aux ministres: «C'est un grand homme.» Il n'en pouvait croire ses oreilles.

Jamais une vie personnelle n'eut un tel poids dans la balance du sort. Jamais aussi on ne désira plus que cette vie fut tranchée. Le fils de Jacques, le froid et très-intelligent Berwick, raconte qu'il détailla au roi un nouveau plan d'assassinat, et que Louis XIV n'y fit aucune objection. Seulement il voulait ne donner des troupes qu'après le meurtre, lorsque l'insurrection aurait déjà éclaté. Les jacobites les désiraient avant.

Macaulay explique parfaitement les deux complots qui se tramaient, l'un, celui de Charnock, qui, pendant deux années, y travailla à Londres; l'autre, celui d'un Barclay, homme de Saint-Germain, qui en sortit sous le prétexte, alors admis et à la mode, d'aller se faire guérir de certain mal. Vingt autres, dans le même but, quittèrent un à un Saint-Germain. L'affaire était manipulée à Londres par un bon moine. Il était arrangé qu'un dimanche, Guillaume passant pour aller à l'office ou à la chasse, on tirerait sur lui. Le coup n'était pas mal monté. Mais l'hésitation du roi de France, la tardive arrivée des troupes à Calais, l'apparition de Jacques, tout cela ralentissait ou compromettait le complot. Il fallait beaucoup d'hommes. Un défaillit, et dit ce qu'il savait. L'affaire dès lors fut terrible pour Jacques, terrible pour la France. Elle créa pour Guillaume une telle unanimité, qu'il n'y en avait pas eu de pareille depuis la Conspiration des poudres. Tout ce qui, en Angleterre, savait écrire, s'engagea par écrit à défendre ou venger le roi. Il y eut 314,000 signatures. Guillaume se sentit si haut, si fort, dans ce moment, qu'il ne voulut savoir aucun des noms des traîtres; il fit couper la tête aux assassins qui offrirent de les révéler. Un délateur tardif lui désignait les chefs des Whigs; Guillaume fit venir et embrassa les dénoncés.

Louis XIV, ayant détaché la Savoie de la coalition, hésitait à subir la condition humiliante que l'épuisement lui imposait, la reconnaissance de Guillaume. La Chambre des communes supplia celui-ci de n'accorder nulle négociation, si, au premier article, il n'était reconnu roi d'Angleterre. La France était si bas, que l'impôt ne rendait plus rien. Le désespoir fit perdre le respect. Un grand cri de douleur, de révolution, échappe au Mirabeau du temps, un petit juge de Rouen, l'immortel Boisguilbert (1697). Nous en parlerons tout à l'heure.

Au contraire, le crédit anglais se relevait. L'Hypothèque générale, la création d'un fonds consolidé, rassurant les prêteurs, Guillaume eut l'argent qu'il voulut: il se retrouva riche et fort à la fin de cette longue guerre. Nous, nous étions in extremis. Contre l'Espagne même, «qui ne put réunir mille hommes,» nous avions eu peu de succès. Nous n'occupâmes Barcelone que par l'abandon de la garnison espagnole. En Amérique, on surprit Carthagène. Une société d'armateurs envoya une flotte sous l'amiral Pointis, qui, sans scrupule, se fit aider par douze cents flibustiers. Effroyable assistance, qui fit, dans une ville rendue par capitulation, un des plus grands malheurs du siècle. Il y avait à Carthagène d'énormes masses d'or qu'on devait partager avec les flibustiers. Mais Pointis vola les voleurs, enleva les lingots en mer. Les flibustiers, exaspérés, se vengèrent sur la pauvre ville, renouvelèrent plus cruellement les horreurs d'Heidelberg, et firent subir aux femmes la plus infâme exécution.

Ce honteux et barbare succès ne relevait pas nos affaires. Il fallut se soumettre à avaler l'amère pilule, reconnaître Guillaume, promettre de ne plus le troubler dans la possession de ses trois royaumes, de n'aider plus ses ennemis ni les conspirateurs (1698).

Il fallut rendre tout ce qu'on avait pris depuis le traité de Nimègue (1678) et restituer tous les vols. L'Empire encore cette fois perdit seul; on garda l'Alsace.

La question n'était pas moins tranchée et sur terre et sur mer, par la Hogue et Namur, contre la France et le catholicisme. L'Angleterre se sentit le pilote des affaires humaines, et se dit: Rule! Britannia!

CHAPITRE VIII
MISÈRE—DISSOLUTION—LIBERTINS—QUIÉTISTES—ESSOR DU SACRÉ-CŒUR
1696-1700

La France, par moments, a de nobles réveils; elle se souvient alors des grands hommes et des grandes choses. La mémoire lui revient, et son âme est hantée d'illustres revenants qui, dans leur temps, furent cette âme elle-même. Qu'un de ces moments vienne! puissions-nous voir, sur le pont de Rouen, vis-à-vis de Corneille, la statue d'un grand citoyen, qui, cent années avant 89, fit partir de Rouen la voix première de la Révolution, avec autant de force et plus de gravité que ne fit plus tard Mirabeau.

Cet homme, courageux entre tous, était juge au bailliage de Normandie (petit tribunal de première instance); il s'appelait Pesant de Boisguilbert. Son admirable livre, le Réveil de la France, précéda de dix ans la Dîme royale de Vauban et les secrets mémoires que Fénelon envoyait de Cambrai à Versailles.

Sa supériorité sur eux est de deux sortes: l'audace de l'initiative, l'originalité des vues.

Nous ne voulons rien ôter à Vauban ni à Fénelon. Mais cependant que risquaient-ils? Vauban, un maréchal, sacré par nos victoires, par tant de siéges heureux qui avaient fait la victoire du roi, Vauban, bouclier de la France, et, comme tel, inviolable, propose dans sa Dîme une réforme aussi timide qu'elle est impraticable, de lever l'impôt en nature. Il s'adresse au roi et à la noblesse, promet à celle-ci de la relever, de lui rendre de grands avantages. (Voir la collection de ses mém. à la Bibliothèque.)

Fénelon, à l'époque de sa grande faveur près de madame de Maintenon, vers 1693, lorsqu'elle le pria de lui dire à elle-même ses propres défauts, fit dans la même forme (et certainement à sa prière) une lettre au roi sur ses défauts, sur ceux de son gouvernement. Madame de Maintenon parle de cette lettre (en 95 à Noailles, v. Rulhières), mais elle ne dit point du tout que la lettre fut montrée au roi. Il faudrait ignorer la cour et sa situation, toute l'histoire du temps, ignorer la timidité de madame de Maintenon, ignorer l'orgueil irritable du roi, pour croire qu'elle hasarda d'envoyer une telle lettre anonyme à son adresse. L'auteur, trouvé bien vite par les limiers de la police, eût été droit à la Bastille. Ce fut évidemment une chose confidentielle, un amusement entre elle, Fénelon, les ducs et duchesses de Beauvilliers et de Chevreuse. Les filles du roi écrivaient contre lui des lettres et des chansons. Le petit groupe quiétiste put faire contre lui des mémoires.

Plus tard, Fénelon, archevêque de Cambrai, prince d'Empire, exilé dans son diocèse, ne pouvant rien craindre de plus, n'ayant rien à faire qu'à attendre la mort du roi et l'avénement de son élève, put être hardi tout à son aise. Le Télémaque, publié en 1700 (contre sa volonté, dit-on), lui avait aliéné le roi pour toujours. La glace ainsi cassée décidément, il put écrire et envoyer aux ducs de Beauvilliers et de Chevreuse des mémoires sur la situation de la France. Ces très-prudents, très-timides amis, lisaient cela au duc de Bourgogne, mais auprès du roi n'en usaient (s'ils en usèrent jamais) qu'avec d'infinis ménagements. Dans ces mémoires, que voulait Fénelon? Soulager le peuple en relevant la noblesse, faire le traité des moutons et des loups. Il voulait, dans le Télémaque, pacifier la société en l'immobilisant en castes invariables, dont chacune porterait tel habit. Salente est copié sur le pensionnat de Saint-Cyr.

Tout cela fut écrit visiblement pour une petite société de grands seigneurs. Fénelon en est de naissance; c'est à la noblesse qu'il parle.

Avec plus de douceur et de désintéressement, ses idées diffèrent peu de celles de Saint-Simon et de Boulainvilliers.

Boisguilbert parle au peuple, à tous. C'est sa première et redoutable originalité. Pour la réforme, il attend peu d'en haut.

Il pose cette réforme dans une grande simplicité: «La permission pour le peuple de labourer, de commercer,» de vivre, d'échapper aux cent mille liens créés, pour la plupart, par la bureaucratie, la réglementation infinie de Colbert, tellement aggravée encore depuis sa mort.

D'où viennent tous les maux de la France?

1o On ne consomme plus, on ne peut consommer. L'impôt, la rente, absorbent tout. L'impôt est proportionnel en sens inverse. Une ferme de quatre mille livres de rente paye dix écus; une de quatre cents livres paye cent écus. La première, dix fois plus forte, paye dix fois moins; donc, au total, le riche paye cent fois moins que le pauvre.

2o On ne circule plus. Les aides et les douanes empêchent le transport. Les denrées pourrissent et périssent. Le droit sur le détail est tel qu'un sou de vin se vend vingt sous. Les commis, maîtres des auberges qui sont sous leur terreur, se chargent de leur vendre du vin. Ils tuent toutes celles des campagnes. On fait huit lieues sans boire, sans trouver un abri.

À qui la faute? Là, l'auteur montre un grand courage. La faute? aux financiers, aux traitants, qui ruinent le pays pour leur profit, non pour l'État. Et, derrière les traitants, il voit la main des princes, qui partagent avec eux. Plus loin encore, en remontant dans le passé, il voit l'Église. Elle s'est fait donner le domaine royal, qui jadis dispensait d'impôt. Elle a enlevé la dîme au roi, qui, à la place, a mis la taille.

Ainsi «les biens du peuple ont été saisis.»—Qui dit cela? Le peuple même. «Dans ces mémoires, quinze millions d'hommes parlent contre trois cents personnes qui s'enrichissent de leur ruine.»

Terrible et menaçante désignation, qui, en face de la nation, montre le gouffre: les princes, hauts seigneurs et traitants, qui ensemble dévorent toute la substance publique.

Le principal remède, selon lui, c'est de rendre la taille générale, de tailler tout, princes, nobles et clergé, d'y joindre un impôt uniforme par feu, de supprimer les aides, les douanes intérieures, de rendre le mouvement au pays, à la France le droit de commercer avec la France.

Remède insuffisant, comme on l'a dit. On lui reproche aussi, avec raison, de s'exagérer le passé, d'y placer je ne sais quel paradis qui ne fut jamais. Il est trop dur, injuste pour Colbert, ne tient pas compte de la fatalité qui a pesé sur lui, l'a fait agir contre ses idées propres.

Avec tous ces défauts, c'est encore Boisguilbert qui donne la plus précieuse lumière sur ce passé. Nous lui devons d'avoir marqué le point précis de la révolution qui, au milieu du siècle, fit passer la propriété des mains des travailleurs aux mains improductives. Sous la terrible administration de Mazarin, surtout de 1648 à 1651, pendant la Fronde, la taille fut doublée par l'État. Et cet État, d'ailleurs, ne maintenant aucun ordre public, les riches, les notables, firent en famille, à leur profit, d'inégales et d'injustes répartitions de l'impôt. Les petits propriétaires, nés sous Sully et Richelieu, furent écrasés, et se hâtèrent de vendre à vil prix aux seigneurs de paroisse.

Grande et cruelle révolution. Les seigneurs ne restèrent pas là pour profiter de ces terres achetées. Ils vinrent à la cour tant qu'ils purent, et pendant qu'ils s'y ruinaient, leur intendant, pressurant le fermier, rendant le travail misérable, les ruinait d'une autre façon. Les nobles, tant favorisés, ne vivotaient pourtant qu'en empruntant. Cela fut dévoilé quand ils demandèrent et obtinrent du roi qu'on laisserait leurs emprunts inconnus, qu'on supprimerait la publicité des hypothèques, établie par Colbert. Mais qui pouvait avoir le courage de leur prêter? Leur intendant, qui seul savait au vrai ce qu'ils avaient encore, et qui ne prêtait qu'à coup sûr sur ces biens que lui-même avait dans les mains. C'est la principale origine des traitants, des Boisfranc, Crozat, Bechameil, et autres, qui traitèrent dans l'impôt, dans les fermes royales, et ruinèrent l'État, comme ils avaient ruiné leurs maîtres.

«Mais ces traitants, devenus seigneurs, propriétaires de terre, ils avaient des fermiers qui la leur labouraient. Pourquoi est-elle improductive?» Les nouveaux maîtres sont absents, comme l'ont été les vrais seigneurs. De cette terre qu'ils n'ont vue jamais, ils tirent beaucoup. Elle est deux fois mangée par la rente et l'impôt. Les bestiaux disparaissent, et avec eux l'engrais et la fécondité. Enfin, sur cette agriculture éreintée, comme la bête agonisante au combat de taureaux, arrive le matador, le tueur; c'est l'Enregistrement. Dans l'intérêt fiscal, il veut des mutations fréquentes, et défend les baux à longs termes, qui auraient pu encore intéresser le fermier à la terre et perpétuer la culture!

«Et le noble, que deviendra-t-il?» C'est ce grand peuple en guenilles élégantes, qui pique les assiettes des seigneurs, qui mendie une place dans les bureaux de Pontchartrain, de Barbezieux ou de Torcy. «Pour travailler?» Fi donc! Pour se vouer au plus profond repos. Le commis-noble a le mépris, l'horreur du travail, à ce point que tout se paralyse. À la mort du grand roi, on trouva à la Bastille un homme qui depuis trente-cinq ans y était sans savoir pourquoi. C'était une méprise; on l'avait mis là pour un autre, et, dans ces trente-cinq ans, on n'avait pas eu le temps de chercher son dossier.

Des professions nouvelles commencent pour la noblesse. D'innombrables tripots, aux tournois de leurs tapis verts, voient jouter la chevalerie nouvelle; un mot a enrichi la langue: chevalier d'industrie. Pour toute industrie, d'autres n'ont que leur élégance, une figure de fille effrontée.

Dans la collection des modes de Bonnard, regardez ce joli jeune homme qui, adossé aux piliers de la scène, dans une gracieuse pose, éclipse les acteurs. Ce garçon avisé fait déjà le commerce que fera demain Richelieu, héros du genre, qui, de chaque maîtresse, prendra au moins douze louis.

Ce qui, sous Henri III et du temps du père de Condé, de Mazarin, etc., s'appelait les mœurs italiennes; ce qu'on notait alors comme excentricité, devient fort ordinaire en France. Vers le milieu du siècle, Monsieur, Choisy et autres, s'habillaient volontiers en femmes. Burlesque carnaval de quelques jeunes fous, qui peut-être choquait moins encore que l'habit d'homme efféminé qu'on porte généralement aux temps de la vieillesse de Louis XIV. La parure féminine, mouches et manchon, etc., mêlée au costume viril, est l'enseigne dégradante et comme le drapeau d'un ambigu de vices effrontément unis et étalés.

Même immoralité dans les modes de femmes. Les gravures très-soignées de modes, étant la plupart des portraits de grandes dames bien connues, sont significatives. Elles n'ont plus les beaux traits classiques des Ninon et des Montespan, ni le riche épanouissement qu'on montrait sans façon. Le diable n'y perd rien. Si l'on ne laisse plus voir de dos, d'épaules, le peu qu'on montre et que l'on semble offrir, n'est que plus provoquant. Le front tout découvert, les cheveux relevés dont on voit toutes les racines, le très-haut peigne ou bonnet diadème, ont une audace qui ne correspond guère à des visages d'enfants à traits petits et mous. Cette enfance, si peu naïve, avec la steinkerque masculine, leur donne l'air de mignons de sérail ou de fripons de pages qui auraient volé des habits de femme. Telles elles voulaient être, pour plaire à la dépravation.

À peine, aux premiers moments du mariage et pour avoir un héritier, le mari se faisait l'effort de penser à sa femme. Les plus honteux moyens pour créer sans désir devenaient nécessaires. Elles-mêmes avouaient avec simplicité cette chose humiliante, que l'infamie d'un tiers pouvait seule ranimer ces morts. Ce qu'avouait madame d'Elbeuf dépasse tout Suétone. Et Saint-Simon en rit, la chose évidemment n'étant rare ni mystérieuse.

Tout cela, chaque semaine, allait au confessionnal. On n'en épargnait pas la moindre chose au prêtre. Le pénitent malicieux ne lui faisait pas grâce. À lui de blanchir tout. Les Jésuites, en particulier, ne gardaient leur crédit qu'à la condition de laisser faire. Leur discussion avec leur général, leurs divisions, leurs reculades en 97, les achevaient. Ils lâchaient tout, acceptaient tout. D'autant plus on allait à eux, mais comme on va à la borne banale du carrefour, constamment hantée des passants. Les résultats témoignent qu'ils étaient arrivés aux derniers avilissements de l'indulgence. Les plus dévots ménages, confessés chaque jour, sont stériles ou presque stériles. La femme, ayant mari, amants, ne craint plus les grossesses. Le triste art d'éluder l'amour, le plaisir égoïste, que Liguori consacrera plus tard, triomphe ici déjà. Le libertinage, permis, devient plus froid que la vertu. On le subit, on le méprise. Madame la duchesse put avoir un amant pour faire enrager son mari: ses goûts étaient ailleurs; la rieuse Caylus la désennuyait de Conti.

Le roi ignorait-il l'état réel des mœurs? Point du tout; il fermait les yeux. Pour les prêtres surtout, il était indulgent, pour ne pas faire de bruit. Un évêque, exilé pour ses dérèglements, a avec lui un compagnon étrange, un homme-femme (femme déguisée). Il se démet, cela suffit; le roi lui écrit même «qu'il le verra avec plaisir.» (Corresp. adm., IV, 195, 233.) Même indulgence dans une chose plus forte. Un jeune cocher accuse certain abbé, très-coutumier du fait. Et l'abbé en est quitte pour se retirer chez lui; le roi lui fait dire d'y rester; c'est toute la punition. (Ibid., 298, note.) Plus tard, les prêtres de ce genre furent si nombreux, si effrontés, que le roi fut forcé d'en mettre bon nombre à Bicêtre pour une courte correction. Mais comment atteindre et punir un vice universel, découvert dans les prêtres, couvert dans la famille? Tout cela est abandonné au seul tribunal de l'Église, au confessionnal, à la plus complète indulgence.

La gravité du roi, la décence de madame de Maintenon, imposaient cependant. Quel était leur propre intérieur? L'important médaillon de cire, que très-heureusement M. Soulié a retrouvé (Versailles), donne là-dessus des idées étranges. Il porte la trace parlante des basses sensualités du temps. Il y a de l'endurcissement, mais il y a surtout une certaine détente morale. Ces joues, ces lippes épaissies, n'expriment que trop bien un pesant amour de la chair, qui doit exiger plus qu'au temps de la jeunesse.

Le précieux journal des médecins du roi indique que, depuis la fistule (de 1687 à 1700), sauf de légers accès de goutte, il était raffermi. Mais son médecin Daquin, uniquement occupé à faire face à ses excès de table, l'avait longtemps purgé, ce qui devait le tenir faible. Madame de Maintenon, attentive, commença, en 92, à faire sous main prévaloir les conseils d'un homme d'esprit, Fagon, le médecin des enfants de France, qui l'avait aidée à faire vivre le duc du Maine. Fagon, très-sagement, substitua le bourgogne au Champagne que buvait le roi, essaya clandestinement le kinkina et le cavé (sic). Il supplanta Daquin (nov. 93). Il remonta le roi. Seulement, dans sa grasse vie de viandes et de vins, la matérialité débordante qui en résultait dut prendre, malgré l'âge, les tendances bassement charnelles dont témoigne le médaillon. Une vie plus variée l'en avait préservé. Mais alors la concentration dans un cercle étroit d'habitudes, une vie calfeutrée, pour tant de longues heures, dans l'arrière-chambre sans fenêtres de Fontainebleau, l'arrière-cabinet noir (nommé oratoire) de Versailles, le matérialisaient encore. Au médaillon, pour parler franchement, le porc domine, bien plus, le porc sauvage.

On plaint madame de Maintenon. Elle eut certes à pâtir. Elle échappait des heures à Saint-Cyr tant qu'elle pouvait. Cette sobre personne, qui ne but jamais que de l'eau, froide de tempérament et d'âge, dans sa sèche vieillesse, endurait le contraste d'une vieillesse toute charnelle. La lourdeur autrichienne avait reparu chez le roi. Fixé par sa conversion et tenace de nature, il accablait de sa fidélité madame de Maintenon et le P. La Chaise. Saint-Simon donne le martyre du dernier, mais il ne l'explique pas. Un homme qui entendait chaque jour de la bouche du roi, outre les secrets politiques, d'autres plus tristes encore, ces misères de nature qu'on se cache à soi-même, un tel homme, dis-je, était un prisonnier d'État à perpétuité. Le roi ne le lâcha jamais, et pas même mourant. Il s'acharnait à ce cadavre. Il était mort déjà, que le roi le forçait encore à l'écouter, et à l'absoudre.

Quel que fût l'intérieur du roi, il est certain que sa décence contenait quelque peu la débâcle des mœurs, à la cour, dans l'Église. L'honneur de celle-ci surtout était son inquiétude. N'ayant plus rien à demander contre les protestants, elle n'avait plus rien à faire; en tuant, elle s'était tuée. Nulle pensée, et dès lors, une grande dissolution. Les Assemblées du clergé étaient mortes. Elles ne se faisaient que pour voter le don gratuit. Elles n'auraient su faire autre chose. Les députés, prélats souvent imberbes, étaient des fils de ministres ou de grands seigneurs favoris. Les vieux évêques, Cosnac et autres, en étaient indignés. Un de ces prélats-enfants, Croissy-Colbert, avait quinze ans à peine. Son précepteur le menait, le ramenait et le gardait à vue. Cosnac les rencontra à propos au moment où le précepteur, irrité d'une escapade de Monseigneur, sans son intervention, lui eût donné le fouet. (Mém. de l'abbé Legendre.)

Une chose était trop évidente. Le catholicisme fondait, s'écroulait. Il n'était plus gardé que par le roi.

Deux forces, en apparence opposées, le mettaient à rien.

Les libertins, d'une part, mêlaient une liberté de mœurs abandonnée, honteuse, à quelques lueurs faibles de la liberté de penser.

D'autre part, les mystiques, avec leur amour pur, faisaient du dogme et des pratiques du sacrement une chose secondaire. Ils l'adoraient, mais en le dépassant, et vivant au delà.

Chose bizarre, mais très-réelle, madame Guyon et Fénelon, à leur insu, étaient alliés naturels des Chaulieu, des Vendôme, de l'effréné monde du Temple. Ils allaient chacun par leur voie, à la dissolution du christianisme même.

Un des convives du Temple, le cardinal de Bouillon, un des amants de la reine des esprits forts, duchesse de Bouillon, souillé de vices étranges qu'il ne cachait nullement, n'en fut pas moins ami des quiétistes. Il se fit envoyer à Rome pour y défendre Fénelon.

C'est là évidemment ce qui frappa Bossuet. Les libertins, de plus en plus nombreux (tout à l'heure philosophes), supprimaient le christianisme. Les quiétistes le rendaient inutile. Comment? En l'épuisant dans ce qu'il a de plus intime, donnant à tous sa dangereuse essence, son absorption de l'homme en Dieu.

Ce qui est dur à dire, et pourtant vrai, c'est que dans la fluctuation morale du temps, madame Guyon, avec sa pureté angélique, était plus dangereuse que le libertinage des esprits forts. Pourquoi? Parce que ceux-ci, dans leur corruption même, faisant appel à la raison active, poussaient aux énergies nouvelles, à la résurrection de la pensée. Et elle, innocemment, par un sommeil d'enfance, elle enfonçait les âmes dans l'impuissance radicale et dans la mort définitive.

Elle allait à l'aveugle, voyait sans voir. Chose bizarre: elle avait très-bien observé comment on abusait de la direction pour corrompre les religieuses, et elle ne voyait nullement que sa spiritualité amoureuse pouvait devenir l'auxiliaire le plus puissant de ces abus. À part l'imprévoyance et l'invincible aveuglement, elle fut admirable. On la mêle dans cette affaire beaucoup trop avec Fénelon. Leur doctrine ne fut pas la même. Leurs conduites furent toutes contraires.

Elle montra un abandon, une douceur, une docilité extrêmes. Elle se remit sans réserve à Bossuet, communia de sa main; elle alla s'établir à Meaux, au couvent qu'il lui désigna, promit de ne plus écrire, de ne plus parler, et elle eût tenu parole si les partisans de Bossuet n'eussent cruellement abusé de son silence.

Toute autre en cette affaire fut la diplomatie de Fénelon: habile, ingénieuse et subtile. On sent que toutes ses démarches furent délibérées, calculées dans le cénacle des saints et saintes qui avaient pour suprême vœu de le garder à Paris, à la cour, de l'y faire tout-puissant, inattaquable, comme archevêque de Paris. On ne pouvait réussir malgré Bossuet. M. de Chevreuse, l'ordinaire messager de la petite Église, alla lui dire que tout lui était remis dans les mains. Fénelon, pour mieux le gagner, s'engagea à l'excès, se soumettant docilement «et comme un petit écolier» à ce que Bossuet déciderait. Il acceptait la chance étrange de renier ce qu'il croyait la vérité.

La décision définitive fut remise par le roi à trois personnes: Bossuet, Noailles, évêque de Châlons, allié de madame de Maintenon, et à M. Tronson, supérieur de Saint-Sulpice, ami de Fénelon. La soumission de celui-ci rendait ces commissaires fort modérés. Bossuet avoua que l'Église n'avait jamais condamné en lui-même l'amour pur, désintéressé. Cela donnait espoir pour l'archevêché de Paris (qu'Harlay, malade, allait rendre vacant). Mais dans l'ombre veillait l'homme que Fénelon avait déjà rencontré à Saint-Cyr sur son chemin, Godet, l'évêque de Chartres. Il était directeur de madame de Maintenon. Il la trouvait plus froide pour Fénelon, surtout craintive et incapable de contrarier le roi, antipathique au quiétisme. En février 95, quand on croyait avoir vaincu, tenir le siége de Paris, la foudre tonne; le roi a promu Fénelon à l'archevêché de Cambrai! Haute fortune, une principauté, mais principauté dans l'exil!

Tant d'adresse fut donc inutile! L'affaire si bien menée échoua. À vrai dire, Godet n'eut pas grand mal. Cet arrangement donnait le siége de Paris à M. de Noailles, dont le neveu épousait une nièce de madame de Maintenon.

Fénelon perdait à la fois et son élève, le duc de Bourgogne, et ses amis dévoués; les duchesses, leurs pieux maris. Toutes pleurèrent, une en fut alitée.

Fénelon signa (le 10 mars) les articles arrêtés à Issy par les commissaires. De partie on le faisait juge, mais pour qu'il se frappât lui-même. On lui faisait signer avec ses juges l'instruction qui condamnait en partie son credo intérieur. Il avala cela, et, en signe d'unité parfaite avec ses adversaires, le 10 juin, il fut sacré (pour l'exil et pour la disgrâce) par Bossuet, assisté de l'évêque de Chartres. Celui-ci eut victoire complète et vit Fénelon à ses pieds.

Cependant le roi était vieux et son petit-fils jeune. Fénelon devait croire qu'il avait pour lui l'avenir. En 95 et 96, il montra une prudence infinie, excessive. Il écrivit des choses dures sur madame Guyon, fit très-bon marché d'elle. La pauvre femme, dans son couvent de Meaux, quoiqu'on eût reconnu son innocence, était âprement insultée, calomniée. On diffamait ses mœurs. Elle fit un tout petit mensonge, obtint de son tyran la permission d'aller aux eaux, et vint se cacher à Paris chez ses amis et défenseurs. Le roi, sur la demande de Bossuet, lâcha contre elle la meute de police. On eut l'indignité d'employer ce Desgrais, l'horrible agent qui prit La Brinvilliers, en lui faisant l'amour. Le lieutenant La Reynie, habitué à interroger les assassins et le voleur, s'ingénia à la surprendre, cette innocente, cette sainte, en ses paroles. Il la tint trois ans sous sa main enfermée à Paris. En 98, n'en tirant rien que l'amour pur de Dieu, il l'envoya à la Bastille et à Vincennes. Elle y resta quatre ans, heureuse de souffrir et de pouvoir se dire en mauvais vers qui ne sont pas sans charmes:

Mon cœur n'aurait connu Vincennes ni souffrance,
S'il n'eût connu le pur amour!

Que faisait Fénelon pour elle? Il offre d'en tirer une rétractation, mais proteste qu'il ne demande pas qu'elle sorte de prison: «Je suis content qu'elle y meure, que nous ne la voyions jamais et que nous n'entendions plus parler d'elle.» (Beausset, II, 328-336.) Et ailleurs: «S'il est vrai que cette femme ait voulu établir ce système damnable (de Molinos), il faudrait la brûler, au lieu de la communier, comme l'a fait M. de Meaux.» (Maintenon, III, 248.)

Bossuet voulait le faire aller plus loin, lui faire condamner, comme archevêque, le livre dogmatique où il prétendait distinguer entre la vraie et la fausse spiritualité. Fénelon gagna les devants, et très-secrètement écrivit, imprima son Explication des Maximes des saints.

Il triomphe à son aise quand il rappelle historiquement la longue tradition des mystiques, acceptés, loués de l'Église; mais beaucoup moins, quand il essaye de ramener cette ivresse du cœur à une sagesse relative, de mettre la raison dans les folies de l'amour, de délirer avec méthode et jusqu'à certain point. Avec quelques ménagements pour échapper dans le détail, il prend de tout cela justement le plus dangereux, avouant que la transformation de l'âme est justement l'état le plus passif, recommandant la plus profonde mort comme l'état le plus élevé.

Par le côté essentiel, il est bien inférieur à madame Guyon. Il n'emprunte rien d'elle qu'en lui ôtant ce qui est tout en elle, la liberté charmante de l'âme solitaire. Il subordonne tout au directeur, et y renvoie sans cesse. Toujours le prêtre, partout le prêtre. C'est comme dans les lettres de madame de Maintenon (sur l'éducation); en toute chose il faut consulter. On ne peut pas marcher. Il faut des lisières, des béquilles.

Madame Guyon a beau être absurde ou puérile, elle a des ailes, un souffle. Même dans ses peintures terribles de la mort mystique, on sent que la morte est vivante. Elle est en terre, mais à ciel découvert, tout au contraire de Molinos. Chez lui, elle est scellée sous la pierre funéraire, sous la pesante direction. C'est là précisément ce que pourtant Fénelon rétablit. Ce côté étouffant et dangereux du quiétisme qui avait éclaté pourtant par des scandales, c'était le côté cher aux prêtres, même étrangers au quiétisme. Les jésuites et le pape étaient peu inquiets du fond de la doctrine, pourvu que la confession fût souveraine et la direction absolue.

Jamais Bossuet et Fénelon ne déployèrent plus de talent. Mais, au point de vue moral, la lutte fut moins glorieuse, Bossuet montra infiniment de violence, et nulle délicatesse sur le choix des moyens de vaincre. Il tronqua des passages (voir Beausset), abusa de lettres confidentielles. D'autre part, Fénelon usa d'un stratagème, d'une ruse qu'une femme, ou un prêtre, pouvait seul imaginer; ce fut d'adresser à Bossuet une sorte de confession, qui, s'il l'eût acceptée, le liait, et, comme confesseur, l'obligeait au silence.

Tous deux, dans cette affaire, s'appuyaient du pouvoir royal. Bossuet directement dénonça l'affaire à Louis XIV, le poussa et le fit agir. Fénelon indirectement avait l'appui du roi d'Espagne, Charles II, qui justement sollicitait à Rome la canonisation d'une Guyon espagnole, sœur Marie d'Agreda. Cette béate avait été correspondante et conseillère du roi Philippe IV, et, à ce titre, vénérée par Charles II, son fils. Fénelon, obtenant de faire juger son livre à Rome, mettait le pape dans un grand embarras.

On comprend l'irritation de Louis XIV. Sorti de sa maison, et fait par lui la veille archevêque de Cambrai (ville espagnole encore et récemment conquise), Fénelon se trouvait marcher à peu près dans la voie des mystiques espagnols que soutenait Charles II. Cambrai n'était nullement une prélature ordinaire; l'archevêque était prince, et avait gardé sa justice à côté de celle du roi. Qu'arriverait-il, si cette importante ville frontière était assiégée, et que son prince évêque eût affaire à ces Espagnols avec qui il était d'accord dans un point si grave de foi?

Fénelon était soutenu par d'autres alliés encore, les ordres monastiques. Le grand ordre populaire de saint François, les Cordeliers, plaidaient à Rome pour leur sainte, Marie d'Agreda, et pour le quiétisme. Les Jésuites, qui voyaient ces doctrines si puissantes en Espagne, en Italie, dans tous les couvents catholiques, ne leur étaient nullement ennemis en France et favorisaient Fénelon.

L'ordre était bien malade, en parfaite débâcle morale. Démenti et déconsidéré, en sa mission, avili en Europe, au confessionnal, par ses pénitents mêmes, il subissait à Rome une violente révolution. Un nouveau général, l'Espagnol Gonzalès, voyant ce corps périr, s'enfoncer dans la boue, avait imaginé l'emploi d'un remède héroïque, de passer tout à coup de l'indulgence à la sévérité, d'interdire le probabilisme. Brusque revirement, impossible en pratique. Comment changer tous les confessionnaux, interdire aujourd'hui ce que l'on permettait hier?

Cela rompit partout l'unité de l'ordre. Les divisions cachées apparurent. Paris vit avec étonnement Jésuites contre Jésuites. Les Jésuites enseignants du grand collége (rue Saint-Jacques), et la majorité de l'ordre, en tête le P. La Chaise, étaient pour Fénelon, le quiétisme, la doctrine espagnole. Les Jésuites prédicateurs ou confesseurs de la rue Saint-Antoine, Bourdaloue et La Rue, etc., furent contre Fénelon, pour le roi et la cour, pour la doctrine française. S'ils n'eussent suivi le roi, ils perdaient tous leurs pénitents.

En juillet, août 97, le roi se porte à Rome accusateur de Fénelon, défend à celui-ci d'aller se défendre, et lui ordonne de rester à Cambrai. Le pape espère gagner du temps. Depuis cinq ans, il amusait l'Espagne par l'examen interminable de Marie d'Agreda. Il comptait amuser la France. Le 12 octobre 97, il nomme une commission pour Fénelon, laquelle, toute une année, reste en suspens, ne résout rien, et n'obtient nulle majorité: toujours six contre six.

Le P. La Chaise, par une lettre hardie, faisait entendre à Rome que le roi ne tenait pas à la condamnation. Le roi le sut et lui lava la tête. Les Jésuites, effrayés, firent le plongeon. Lorsqu'on doutait encore du parti qu'ils prendraient, leur P. La Rue, en chaire devant le roi, invectiva contre le quiétisme.

Le roi montra à Rome la même hauteur impérieuse que pour la condamnation de Molinos. Il ne s'arrêta pas à la longue comédie qui voulait lui donner le change. Il insista, il menaça. Le pape, poussé au pied du mur, condamna plusieurs propositions tirées des Maximes des saints. Coup cruel à l'Espagne, à Charles II, dont la sainte était frappée du même coup. Un mois avant cette condamnation de Rome, Fénelon à Cambrai avait déclaré sa soumission. Elle fut son triomphe. Il gardait avec lui tout le grand Midi catholique, et Rome même, qui n'avait agi que sous la pression de la France (1699).

Toute théologie était finie. Bossuet meurt peu après dans le silence et le désert. Il travaille, et il parle encore, mais personne n'écoute plus. Le jansénisme, épouvantail du roi, dans sa faible résurrection, ne dût son pâle éclat qu'à la persécution cruelle qui s'acharna aux os des morts, ruina Port-Royal. Mais il l'était déjà.

Le grand mouvement désormais était hors du quiétisme, hors du jansénisme. Tout cela était trop raffiné. Un pesant matérialisme remplaça les disputes. C'était la tendance invincible. Bossuet même, le meilleur de tous, dans ses lettres à la Cornuau, n'hésite pas à user de la très-charnelle poésie du Cantique des cantiques. Son serviteur et panégyriste, l'abbé Le Dieu, remarque que, dans ses Sermons, dans ses Heures, dans son Catéchisme, il dit en parlant de l'Eucharistie: «L'union corps à corps et esprit à esprit.» Les libertins, dit Le Dieu, n'y voyaient autre chose que ipsa copula, la plus sensuelle union (II, 308, 17 nov. 1705).

Ces tendances matérielles trouvèrent prise dans l'équivoque du Sacré-Cœur, du Cœur sanglant, du Précieux Sang et des Cinq plaies sanglantes.

En 1697, la cour de Saint-Germain, dès longtemps dans cette voie, pria la cour de Rome d'en faire l'objet d'un culte spécial, et elle obtint d'abord le culte des Cinq Plaies. Rome affecta de croire qu'en toute l'affaire du Cœur il s'agissait d'un objet symbolique (V. Tabaraud, et mon livre le Prêtre). Mais les Jésuites, ici et partout, avouèrent qu'il n'y avait pas de métaphore, qu'il s'agissait de la chair même.

Le mélange des Cœurs, agréable équivoque! le plus fécond principe des confréries qui fut jamais. Vers le milieu du siècle, ce mouvement avait commencé par une Marie des Vallées, adoratrice de la Vierge; ce fut d'abord le culte d'une femme pour le cœur d'une femme. À ce cœur de Marie, celui de Jésus fut ajouté après coup par un Anglais, Godwin, et l'oratorien Eudes, élève des Jésuites. Ceux-ci exploitèrent les deux formes. Mais, quoi qu'on fît, la Vierge, son cœur et son sang dominaient. Des religieuses, dans leurs hymnes, chantaient ce cœur de femme, comme une quatrième personne de la Trinité. Un manuel de Nantes dit expressément que Jésus, relique de la Vierge, et tenant d'elle toute tendresse, est naturellement au-dessous de sa mère (Grég., II, 69). La race féminine du christianisme, subordonnée longtemps, mais si vraie, si profonde, parut décidément, et pour ne plus être éclipsée.

Les deux cœurs font l'accord du Dieu femme avec un Dieu féminin, femme encore. En cela les deux n'en font qu'un. C'est le principe féminin s'aimant lui-même.

Cette révolution était propre au XVIIe siècle, au temps où les femmes régnèrent, et par trois longues régences, et dans les mœurs. Le premier des rois de l'Europe tenait conseil avec Colbert, Louvois, dans la chambre à coucher. Une femme, même laide, même âgée, une femme dont on ne voulait rien, était comptée, influait comme femme. Voyez dans Saint-Simon comment le très-mauvais ministre Pontchartrain est sauvé par la sienne.

Qu'était la cour de Saint-Germain, quand la reine d'Angleterre sollicita l'affaire du Cœur et du Sang? Elle avait la douleur de voir que le roi de France, qui lui avait montré un goût tout personnel et une sorte de chevalerie, était cependant obligé d'abandonner sa cause. Dans son plus intime intérieur, sa belle comtesse de Grammont la délaissait; un moment quiétiste, elle tournait au jansénisme, antipode des dévotions de Saint-Germain. La reine vivait alors d'une unique amitié et de plus en plus exclusive, celle d'une dame italienne qui lui avait sacrifié l'Italie, sa famille, l'avait suivie partout. Ne pouvant supporter de la voir debout à Versailles, quand elle était assise, elle sollicita, obtint pour elle le titre de duchesse, qui lui donnait le tabouret. Ces deux amies, n'ayant qu'un même cœur, durent grouper autour d'elles dans les confréries primitives et des dames de cour qui n'osaient se faire quiétistes, et, d'autre part, des Carmélites, des Augustines de Chaillot, qui depuis cinquante ans, étaient sous le patronage des reines d'Angleterre. Si celle-ci perdit trois royaumes, elle en fit un immense, en donnant l'essor à cette puissante machine religieuse qui n'avait que faire de doctrines. Adieu les systèmes; un emblème remplace tout; que dis-je, un emblème? une pièce de chair sanglante! la saignante réalité que l'on sent battre en soi, et dans laquelle l'amoureuse équivoque à volonté mettra son rêve.

La grande sainte populaire de cette religion, sœur Marie Alacoque, avait naïvement montré la commodité de l'emblème. Du premier jour où on lui donna pour directeur le jeune P. La Colombières, le Cœur sanglant, qui jusque-là lui montrait seulement ses noces avec Jésus, lui représente son cœur mêlé à celui du Jésuite. Un vaste champ se trouve ouvert à la dévotion sensuelle, et combien plus facile que la voie sinueuse et profonde du quiétisme!

Toutes les sévérités du roi sont pour l'austère jansénisme ou le quiétisme, peu répandu. Le Parlement de Dijon condamne au feu un curé quiétiste de Bourgogne (1697). Des sœurs quiétistes sont mises à la Salpêtrière, dans l'égout des filles publiques. Grande rigueur. Comment la concilier avec l'aveuglement complet que le roi et les Parlements montrèrent pour les dévotions du Cœur sanglant, plus dangereuses encore.