Des moyens tout nouveaux d'étouffer les scandales sont pratiqués alors dans les couvents. Les religieuses commencent à saigner, médeciner les religieuses. Madame de Maintenon en fait même un devoir aux dames ou demoiselles de Saint-Cyr, dont un grand nombre, recrutant d'autres ordres, y portaient cette habileté.

Du reste, l'affaire de la Cadière, qui éclatera bientôt et révélera la brutalité des directeurs, fait comprendre pourquoi les pénitentes, rebutées, se rejetaient souvent vers les amitiés féminines, qui, dans leurs excès mêmes, semblaient plus délicates et leur répugnaient moins.

Vers la fin de Louis XIV, le gouffre des couvents devient plus absorbant et l'ennui y augmente. Toute vie morale y disparaît; même l'agitation radoteuse des disputes théologiques n'y occupe plus les esprits. La vie matérielle (qui le croirait après tant de fondations?) y est souvent très-misérable. En 1693, le roi permet aux couvents de demander de grosses dots aux riches héritières qu'on y jetait, pour concentrer les biens sur un frère, un aîné.

Que devenait la demoiselle, dans ce contraste extrême, passant du grand hôtel à la nudité de la cellule? Que devait-elle ressentir en voyant venir au parloir sa mère toujours mondaine, avec le cortége brillant de la femme à la mode, avec son amant, son abbé? La triste créature n'avait guère de refuge que quelque intimité de fille, quelque tendre amitié, sur laquelle on fermait les yeux. C'étaient partout l'Esther, l'Élise de Racine, souvent moins pures, moins éthérées.

Le mélange des cœurs, la guirlande des cœurs mêlés (c'est la forme ordinaire), l'union de ces guirlandes de cœurs sanglants, c'est, dans les couvents, dans le monde, le fait immense et presque universel où finit, sous Louis XIV, une religion de femmes.

Quatre cent vingt-huit confréries se trouvent créées en trente années.

CHAPITRE IX
OUVERTURE DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE
1700-1704

Dans les dernières années du siècle, l'Espagne et son roi moribond, Charles II, étaient préoccupés de deux grandes affaires, auprès desquelles la guerre comptait à peine. Tant de malheurs, tant de ruines, étaient choses secondaires. L'affaire capitale était celle du monde surnaturel, de l'enfer et du ciel, comme un drame de Calderon, où les anges et les diables tiraillent une âme agonisante.

D'une part, la Reine du ciel, la vraie divinité du siècle, la Vierge, avait-elle honoré l'Espagne entre les nations, parlé aux rois d'Espagne par Marie d'Agreda? Celle-ci était-elle une sainte?

D'autre part, ce royaume favorisé du ciel, pourquoi finissait-il, sinon par la malice du diable? Si le roi n'avait pas d'enfant, c'est qu'il était ensorcelé. Mais de qui venait ce charme infernal? On avait interrogé une possédée dont le démon disait que l'auteur de ce charme était un de ses confrères, un démon autrichien. Cette enquête, permise par un inquisiteur favorable à la France, fut condamnée ensuite par un inquisiteur favorable au parti de l'Autriche.

Ainsi, depuis longues années, un combat indirect et sourd se livrait dans cette pauvre Espagne pour savoir à qui elle allait tomber; combat dans la cour, dans l'alcôve et le lit du malade, combat sur sa personne même. L'Espagne, qui se voyait mourir, passer à l'étranger, priait, suppliait Charles II d'engendrer, de laisser un roi qui lui sauvât l'invasion, lui continuât sa vie nationale.

Ce pauvre Charles II, qu'on a trop méprisé peut-être, en proie aux étrangers, les voyant, de son vivant même, mettre sur son Espagne une main avide, se sentit Espagnol de cœur plus que ne l'avaient été ses aïeux, issus du Flamand Charles-Quint. Déjà son père, Philippe IV, avait été fort Espagnol, trop galant, mais dévot, sensible au mouvement d'art qui se produisit sous son règne, le roi de Calderon, le roi de Vélasquez, celui de Marie d'Agreda, la grande sainte d'alors. Il avait avec elle une correspondance que l'on a retrouvée depuis. Par elle, en dédommagement de tant de pertes (Portugal, Roussillon, Flandre, Açores, etc.), par elle il recevait les consolations de la Vierge. Elle en était la confidente, en écrivait l'histoire; l'ordre de Saint-François en elle avait trouvé sa sainte et conquis l'Espagne et le roi dans un féminin mysticisme qui eut des effets analogues à ceux de notre Sacré-Cœur.

Charles II fut un vrai Espagnol, victime de la France, spolié sur la terre, s'indemnisant au ciel. Même avant qu'il naisse, Mazarin s'arrange pour le ruiner. On commence à ourdir dans le traité des Pyrénées ce filet dont la trame occupe soixante ans la diplomatie. L'orphelin au berceau est volé par Louis XIV, son protecteur naturel, le mari de sa sœur, qui, par une chicane de procureur, lui escamote la Flandre. Il n'avait pas sept ans que les deux maris de ses sœurs, Louis XIV et Léopold, se mettaient à peu près d'accord pour le démembrement de son empire. Louis offrait à l'Autrichien l'Espagne et l'Amérique, en prenant l'Italie avec les Pays-Bas. La chose fut arrangée ainsi par un traité secret, dès 1668.

Nous avons raconté les longs malheurs de Charles II, la trahison qui livra à Louis XIV la Franche-Comté, la violence avec laquelle il lui prit en pleine paix des places aux Pays-Bas, la guerre de Catalogne. Ce n'est pas tout. La France le persécute à Rome, fait la guerre aux saints espagnols, forçant le pape d'enfermer Molinos, l'empêchant de canoniser la bienheureuse Marie.

Cette théologie espagnole, dans son amour de la mort et son goût du suicide, exprimait la société. L'abandon de soi-même, le salut par le désespoir, ces doctrines sont la voix réelle d'une nation agonisante. Plus de travail. Le peu qui restait de fabriques trouvèrent intérêt à fermer. Les nobles ne vivaient que de la vente de leurs meubles enlevés aux pays étrangers. Le roi mettait en gage ses joyaux, ses tableaux. Des couvents mêmes étaient réduits à engager des ornements d'église. Madrid offrait l'aspect d'un déménagement général, l'Espagne d'une succession ouverte avant le décès où déjà tout est à l'encan.

La race même penchait vers la mort. La sobriété fabuleuse des Espagnols, leurs jeûnes de dévotion ou de nécessité, la misère, l'ascétisme, avaient exterminé la vie. Drapés de noirs manteaux, ils n'étaient que des ombres. Charles II, vrai roi d'un tel peuple, ne marchait à cinq ans que soutenu; toute sa vie il fut à la lisière!

Une seule chose restait à l'Espagne, sa police, son cancer sacré qui semblait avoir absorbé toute vie nationale, l'Inquisition dominicaine. La place de grand inquisiteur, ce vrai trône d'Espagne, donnée un moment par la mère de Charles II au jésuite allemand Nithard, revint aux Espagnols et aux dominicains; mais pour flotter entre les étrangers, pour favoriser tour à tour les trois partis, France, Autriche et Bavière.

La France l'emporta en 1679. Charles II, âgé de vingt ans, épousa la personne qui semblait la plus propre à faire le miracle espéré, la vive et charmante fille d'Henriette d'Orléans. Toutes les grâces du ciel furent appelées sur ce mariage par un superbe auto-da-fé de cent dix-huit personnes (dont dix-neuf furent brûlées). Et cependant Louise d'Orléans ne devint pas enceinte. Son mariage avec un malade, doux et bon, mais scrofuleux, et qui tremblait de fièvre dès que se fermaient ses scrofules, la remplit de mélancolie. Elle se consolait avec une Française, Olympe Mancini, la mère du prince Eugène, au service autrichien. On crut que cette mère empoisonna Louise, et fit à Vienne, par un si grand service, la haute fortune de son fils.

On revint à une Allemande. Charles II épousa une princesse de Neubourg. Elle pouvait avoir deux influences. Elle était de la maison de Bavière, ennemie de l'Autriche, mais d'autre part sœur de l'impératrice, donc, en rapport avec l'Autriche. Pour qui se déciderait-elle? C'était la question. Ce que la France craignait le plus, c'était qu'elle ne fût pour l'Autriche, et qu'on ne vît renaître par l'union de l'Espagne et de l'Allemagne l'épouvantable empire de Charles-Quint. Le confesseur du roi Froilan et le cardinal Porto-Carrero, partisans de la France, imaginèrent l'ensorcellement pour tuer le parti de l'Autriche. Ils s'étaient fait autoriser à consulter le diable par un grand inquisiteur qui était de leur parti. Il mourut, et son successeur poursuivit Froilan sous le prétexte de la consultation, mais en réalité pour une affaire plus sérieuse, une audacieuse tentative de réformer l'Inquisition.

Fait extrêmement important, dont l'histoire n'a pas tenu compte. Pour l'apprécier, reportons-nous plus haut, et formulons d'un mot tout le destin de cette grande nation: L'Espagne, née de la croisade, a été le martyr du catholicisme. La croisade, l'ambition de convertir la terre, la folie de sauver le monde par la victoire et l'épée à la main, déversa ce peuple hors de lui, le perdit au dehors. Un aveugle désir d'épuration religieuse le perdit au dedans, lui fit supporter la cruelle machine où s'est exprimé le plus fortement le génie catholique, la police de l'Inquisition. De là encore, ces sacrifices immenses où l'Espagne, se mutilant, chassa le commerce (les Juifs), chassa l'agriculture (les Maures).

Cependant la noblesse innée du génie espagnol, un certain sens de justice héroïque qui est dans le peuple du Cid, lui conservait une ressource contre sa passion, sa folie religieuse. Toujours le Conseil de Castille, toujours les légistes espagnols luttèrent et contre les désordres cruels qui exterminèrent les Indiens, et contre la tyrannie intérieure de l'Inquisition. Les règlements les plus humains, les plus minutieux, furent faits, hélas! en vain, pour sauver l'Amérique. D'autre part, à leur grand péril, les mêmes hommes, sans se décourager, posèrent courageusement la loi nationale contre ce monstre sacré qui pouvait, en revanche, les saisir un à un, et, sous un vain prétexte, peut-être les enfouir dans un in pace éternel.

C'est l'Inquisition elle-même, en ses archives, qui a fourni la preuve de ces résistances de l'Espagne. Llorente, secrétaire de l'Inquisition (chap. XXVI, XXXIX), a donné, d'après les pièces, l'authentique histoire et des abus et de la lutte. On y voit que la tentative de réforme qu'on fit sous Charles II, plus sérieuse que les précédentes, était confiée à une Grande Junte, tirée des principaux corps de l'État. Elle n'entreprit pas moins que l'affranchissement du pouvoir civil.

La chose était fort dangereuse. L'Inquisition avait pour elle une armée de canailles, un mystérieux empire de terreur populacière. Elle avait, outre ses domestiques, commensaux, parasites, outre ses officiers, geôliers, bourgeois, un monde ténébreux, en toute classe et tout métier, ses familiers, espions, recors. On voulait l'être pour se faire redouter. Malheur à celui qui ne parlait pas chapeau bas au laquais d'un inquisiteur, ou qui, dans les marchés, ne donnait pas au familier ses meilleures denrées à vil prix. Il risquait le cachot.

Ces cachots étaient si horribles, que beaucoup aimaient mieux la mort. Une fois là, on pouvait languir à jamais. Nulle forme de justice. Relâché, on restait noté, entaché, soi et les siens incapables d'emplois.

La Grande Junte osa rappeler que cette monstrueuse justice de l'Inquisition en matière civile n'avait nulle origine que la tolérance royale. Elle entreprit de faire rentrer ce fleuve de mort, si épouvantablement extravasé, dans ses limites naturelles, la justice en matière de foi. Elle demanda deux choses: que les personnes arrêtées pour causes étrangères à la foi fussent mises dans les prisons du roi, et que, si l'Inquisition agissait par voie de censure, on pût s'en plaindre comme d'abus aux cours royales, qui prononceraient. En résumé, le suprême droit d'appel eût été donné au juge laïque.

Il est touchant de voir cet infortuné Charles II, malgré toute sa dévotion, s'imposer cet effort de justice et autoriser une enquête si hardie. On s'en prit à son confesseur. Le grand inquisiteur fit examiner son affaire de diablerie par cinq théologiens, qui soutinrent courageusement qu'il n'y avait pas lieu à poursuivre. Cependant, fort peu rassuré, il se sauva à Rome.

Llorente dit qu'on soupçonna que Charles II, dans sa perplexité de conscience sur le choix d'un successeur, fit lui-même passer son confesseur à Rome pour consulter le pape. Le vieil Innocent XI (Pignatelli), qui se sentait aussi mourir, répondit en vrai Italien qui voulait sauver son pays des Allemands; il lui dit qu'en conscience il devait choisir un Français.

Les tergiversations de Charles II étaient bien naturelles. Le jeune prince de Bavière, qu'il eût préféré, et qui eût été accepté de l'Europe, mourut à propos pour l'Autriche, et on le crut empoisonné. Restaient le Français, l'Autrichien, l'ennemi de l'Espagne et son perfide ami.

L'Autriche ne pouvait lui donner nul espoir de résurrection. Tyrannie furieuse de Jésuites et de Capucins, baignée du sang de la Hongrie, rude, grossière, roturière pour les nobles nations du Midi, elle était la barbarie en pleine Europe. Toujours sauvée par l'étranger (Sobieski, Eugène), elle n'en était pas moins sottement insolente. Son ambassadeur, Harrach, avait une petite armée de garnisaires allemands qui occupaient Madrid, devant le roi mourant. Il bravait tout le monde, même la reine, appui de son parti. Pour comble, le grand inquisiteur, ami de l'Autriche, arracha au mourant un ordre d'enlever à Rome ce confesseur anti-autrichien qui s'y était réfugié. Il le traîna militairement de prison en prison, et, malgré le conseil de Castille, malgré l'Inquisition elle-même, le tint enfermé à Madrid.

Telle était l'insolence du parti autrichien. D'autre part, le parti français ne devait guère donner d'espoir. La France s'affaissait elle-même. Le roi français, Philippe V, ne reprit nullement la réforme tentée sous Charles II. Il s'allia avec l'Inquisition, y chercha un soutien, fut son indigne serviteur.

L'Espagne, en 1700, se serait amendée, peut-être, si elle eût pu rentrer en soi; si, soulagée du gigantesque empire qui la tenait hors d'elle-même, elle eût été forcée de revenir à l'exploitation de son sol et de sa nationalité. Ces grands empires qui sont, au fond, des crimes, sont aussi la punition des hommes qui les créent. Pourquoi la Russie, la vraie Russie de Moscou, ne peut-elle exister, pourquoi reste-t-elle dans un incurable néant? C'est qu'elle est un empire, la violation de trente nationalités. Il faut savoir mourir, guérir de son iniquité. Si l'Espagne eût alors perdu ses possessions extérieures, elle ne fût pas demeurée une noble nation de fonctionnaires, de parasites, et de valets. Mais les quelques familles, où l'on prenait les vice-rois de Naples, de Milan, de Lima, une douzaine de grands d'Espagne s'entendirent pour sauver, non pas la nation, mais l'empire qui leur profitait. À l'Autrichien, trop éloigné, trop lent, ils préférèrent le plus proche voisin dont les armées arrivaient de plain-pied. Il est vrai que c'était le très-mauvais voisin qui avait martyrisé Charles II, le plus puissant voisin et le plus dangereux. N'importe, ils le choisirent, en première ligne, et, s'il refusait, l'Autrichien.

Une famine qui régnait à Madrid, et dont on accusait le parti allemand, avait exaspéré le peuple. La reine eut peur, et surtout peur pour une amie qui la gouvernait et qu'elle aimait uniquement. Pour la faire échapper avec ce qu'elle avait volé, la reine obtint de l'ambassadeur autrichien qu'il renverrait ses soldats allemands. Cela facilita la chose. Charles II, en pleurant, céda à ce qu'on présentait comme la voix du peuple et le devoir de la conscience. Il testa pour un petit-fils de Louis XIV, qui renoncerait à la couronne de France. S'il refusait, l'Espagne passait au frère de l'Empereur.

La chose faite, il la regrettait, mais il mourut un mois après (novembre 1700).

Le roi de France, qui n'avait pas osé espérer ce grand sacrifice de Charles II, avait fait la démarche modérée, raisonnable, de s'entendre d'avance avec Guillaume sur l'empire espagnol. Tous deux voulaient la paix. Le roi se sentait vieux et la France épuisée; il écoutait les craintes, si naturelles de madame de Maintenon, du duc de Beauvilliers. Guillaume, malade et poitrinaire, était bien plus malade encore des aigreurs de son Parlement. Après le traité triomphant, qui l'avait mis si haut, il n'en trouvait pas moins d'incurables difficultés avec des partis mercenaires qu'on ne menait que par l'argent, et qui, payés, n'en aboyaient pas moins. L'Angleterre corrompue avait été sauvée réellement par la Hollande, par Guillaume et par ses amis, et maintenant elle persécutait Guillaume pour chasser ses sauveurs. Dans cette situation, on s'entendit. Louis XIV, non-seulement renonçait à la succession générale, mais réduisait la part qu'il avait ambitionnée en 1668. Il ne demandait plus ce qui eût alarmé l'Angleterre, les Pays-Bas. Il voulait la Savoie et Nice, quelques ports de Toscane, les Deux-Siciles. Possessions de grand avenir, si l'on ressuscitait l'Italie maritime, mais alors misérables; les Siciles n'étaient qu'une ruine.

Le testament inattendu de Charles II, tombé tout à coup à Versailles (8 novembre 1700), fit regretter ce sage arrangement. Le traité de partage qu'on venait de signer avantageait la France, lui donnait des frontières, fortifiait sa marine; mais il ne faisait rien pour la famille royale. Toute cette famille, de cupidité ignorante et de sotte gloire, mordit à la pomme d'or. La plus hardie à parler fut la petite princesse de Savoie, qui, en 97, avait été le gage de la paix avec son père, et dès lors mariée, quoique enfant. Elle menait toute la cour par sa gaieté, son charme, son apparent abandon, plein de ruse. Madame de Maintenon, qu'elle appelait ma tante, croyait l'élever, et s'imaginait la tenir parce qu'elle en était caressée. Elle restait purement et profondément savoyarde, et ne songeait qu'à la grandeur de sa famille. Dans cette affaire déjà, elle entrevit pour sa sœur le plus grand mariage du monde, celui du roi d'Espagne, et dit, avec sa feinte étourderie: «Le roi serait bien sot s'il refusait l'Espagne pour son petit-fils.»

Ainsi la glace fut rompue. Toute la cour alla dans ce sens. Toutes les ambitions s'éveillèrent. Pas un qui ne se crût déjà vice-roi des Indes. On connaissait le roi père avant tout; on pensait qu'il suivrait sa gloire. Louville, le confident du jeune roi d'Espagne, qui nous donne le seul tableau vrai de ce moment, dit que, dès l'origine, l'acceptation paraissait résolue par le roi. Les seuls qui gardaient le bon sens, la vieille madame de Maintenon et le maladif Beauvilliers, voyaient avec terreur qu'on se lançait dans l'épouvantable aventure qui engloutirait tout. Il y eut plus d'une conférence, où deux jeunes ministres, Barbezieux et Torcy, osèrent argumenter contre celle qu'on craignait tant, hardis de lâcheté, de flatterie pour le Dauphin et le roi même. Barbezieux la poussa de raison en raison, et tellement, qu'elle fut obligée de lui rappeler qu'elle était une femme, et cria: «Au secours!» Elle fit, dit Louville, une très-belle défense; dit au roi qu'il se trompait fort s'il croyait que la parenté dût assurer à la France une alliance éternelle de l'Espagne. M. de Beauvilliers parla comme un sage et un saint, en appela au cœur et à la conscience du roi, lui fit scrupule sur l'incroyable barbarie de recommencer la guerre, et contre toute l'Europe, avec cette pauvre France, blême, amaigrie, étique, et qui n'avait plus que les os. Le roi eut un moment d'honnêteté, de charité, de vraie religion. Il repoussa le démon tentateur qui venait pour perdre son âme, mettre à ses pieds les royaumes de la terre. Il refusa le testament (V. les pièces recueillies par M. Mignet, et citées par M. Moret).

Que devenait l'ambition de la cour et de la famille? Une conspiration universelle s'était formée d'elle-même pour l'acceptation, et elle était dans l'air. Le Dauphin, à trente ans, déjà si près du trône, était craint des plus raisonnables. Il eût fallu bien du courage pour se mettre en travers et braver sa rancune. Dans un dernier conseil, tenu chez madame de Maintenon, il n'y eut d'appelé que le chancelier Pontchartrain, M. de Beauvilliers, et Torcy, chargé des affaires étrangères. Torcy reproduisit tous les arguments pour l'acceptation. Les raisons principales furent celles-ci: Il prétendit que l'on n'avait pas à choisir entre la guerre et la paix, mais entre la guerre et la guerre. Détestable raison. Avec le traité de partage, la France demandant peu, et n'effrayant personne, n'aurait eu qu'une guerre partielle; mais en réclamant tout, elle jetait le défi à l'Europe, l'obligeait pour sa sûreté de lui faire une guerre universelle et d'extermination.

Il prétendait aussi que, quand même la France serait si modérée, l'Angleterre et la Hollande s'uniraient encore à l'Autriche. En quoi il se trompait certainement: les deux puissances maritimes regardaient alors vers les Indes, le commerce et la contrebande d'Amérique et d'Asie; on était sûr d'avance qu'elles seraient ennemies du maître des Indes, quel qu'il fût, donc, ennemies de l'Autrichien, ennemies d'un nouveau Charles-Quint, qui, avec l'Espagne et les Indes, aurait les Pays-Bas, aurait Anvers contre Amsterdam et Londres. Sans doute, le préjugé anglais était contre la France, mais l'avarice anglaise aurait été contre l'Autriche.

Torcy parla avec l'assurance, l'éloquence et le flot d'un homme qui se sent soutenu. M. de Beauvilliers, accablé (et fort malade des entrailles), fit encore un effort pour la France et le pauvre peuple. Le chancelier, prudent (entre le Dauphin et madame de Maintenon), n'osa se décider, biaisa, s'en rapporta à la sagesse du roi. Avant le roi, le Dauphin devait parler, et il le fit d'une manière qui saisit tout le monde.

Personne n'en tenait grand compte jusque-là. Il n'y a pas mémoire d'une plus lourde créature. Ses portraits sont d'un Autrichien blondasse; c'est la graisse de Marie-Thérèse, mais fort sanguine, apoplectique. Il mourut dignement pour s'être crevé de poisson.

Ce pesant fils d'une pesante mère dit que, par elle, l'Espagne était son bien, qu'il consentait, pour la paix de l'Europe, à la donner à son second fils, qu'il n'était pas disposé à en céder à nul autre un pouce de terre. Tout cela adressé au roi avec respect, mais d'un visage rouge, enflammé, violent; et le dernier mot colérique, à intimider tout le monde.

«Et vous, Madame, dit le roi, que pensez-vous de tout ceci?» Elle fit la modeste, ne voulait plus parler. Mais le roi le lui commandant, elle divagua, se mit à louer monseigneur le Dauphin, et enfin ne résista plus.

Le roi dit: «À demain. La nuit porte conseil.» Elle avait une nuit encore, pour tenter un effort. C'est là le moment de l'épouse (V. madame de Coligny), ce moment où l'autre nous-même, pur, réservé, moins troublé par la vie, peut ramener l'homme égaré, lui retrouver la vraie lumière du ciel. Treize ans de guerre universelle, plusieurs milliards de banqueroute, plusieurs millions de vies humaines qui vont périr de misère et de faim, tout dépendait de cette heure (11 novembre 1700, entre dix et onze heures du soir). La responsabilité de madame de Maintenon était immense. De même qu'elle se laissa arracher son avis écrit pour la Révocation, elle céda, se soumit pour la Succession. Elle envisagea l'avenir, le Dauphin demain roi. Elle considéra le roi même qui resterait chagrin contre elle si elle réussissait à lui sauver une faute qu'il désirait commettre. Quelle prise elle eût donnée à la famille pour l'accuser tous les jours en dessous, la miner! Au contraire, si, après avoir honnêtement résisté, elle se soumettait et se lavait les mains des conséquences, les malheurs infinis qui devaient arriver de moment en moment témoigneraient de sa sagesse.

À vrai dire, avec un tel roi, de telle nature, et, par sa longue vie, mis sur une telle pente, il y avait fatalité. Il était entraîné du torrent de la cour, des cupidités éveillées, entraîné des caresses exigeantes de ses enfants, serf de la chair, de son instinct de bestialité paternelle. L'aveuglement sauvage du plaisir de génération reste non moins sauvage dans l'amour furieux des pères pour leurs petits. Ils diraient: «Périsse le monde!» Qui luttera contre la nature à ce moment? L'épouse âgée, bien froide désormais, de peu d'ascendant sur les sens, pouvait-elle ce qu'à peine eût osé une jeune maîtresse? Pouvait-elle risquer un attachement d'estime et d'habitude contre cette passion profonde, aveugle de la paternité, plus forte encore chez le vieillard par le déclin des autres? Elle avait vu pour les bâtards l'infirmité du roi. Pour les doter, il eût fait la France mendiante. Il fit plus pour les légitimes; il la joua à croix ou pile, et l'aventura d'un seul coup.

Le plus terrible encore, dans cette folie colossale, c'est qu'elle fut faite sottement. Les belles grandes folies héroïques ont cela que la passion leur éclaircit la vue et les conduit si bien dans l'exécution de la chose, que la plus hasardée a les effets de la sagesse. Mais les folies du radotage sont plus sottes encore d'exécution qu'elles n'étaient insensées d'idée. La première chose, ici, que fait le roi, c'est d'outrager l'Espagne. En acceptant le testament, il le viole en cette cause essentielle et sacrée: que la France et l'Espagne ne pourront être réunies. Il fait publiquement enregistrer au Parlement les lettres qui réservent au petit roi de pouvoir succéder à la couronne de France. Bel avenir pour l'Espagne d'être une province française! D'aujourd'hui même il semble la croire telle. Il obtient de son petit-fils l'ordre aux gouverneurs espagnols d'obéir à tout ce qui sera ordonné de Versailles! Enfin, au moment où l'on choisit Philippe V pour éviter le démembrement de l'empire espagnol, il essaie de le démembrer et de voler son petit-fils, stipulant, comme indemnité de guerre, une cession future des Pays-Bas!

La profonde ignorance où Versailles était de l'Europe, laissa ce cabinet aveugle sur ce qui aurait fait sa meilleure chance. Une grande révolution avait lieu à cette heure, dans le commerce et dans les habitudes. La ruine de Colbert et la Révocation avaient fait l'Angleterre, la Hollande manufacturières. Elles vendaient par ruse ou par force dans l'immense empire espagnol. La contrebande animait leurs fabriques. D'autre part, leur marine gagnait tout ce qu'elle voulait à rapporter, à vendre ici ce qui devenait le premier besoin de l'Europe, les stimulants de l'Équateur, le sucre, le tabac, le café. Tari d'idées, à sec, on buvait d'autant plus. On amusait le cerveau par l'ivresse, lucide ivresse du café, rêveuse ivresse du tabac. Besoin impérieux; toute politique y eût cédé. Si la France donnait carte blanche là-dessus aux deux puissances maritimes, elle engourdissait leur orgueil, les frappait de paralysie. Et la France elle-même, qui est pour elles un pays du Midi, les fascinait encore par le besoin croissant du vin, de l'eau-de-vie, de l'alcool, ce nouveau roi du monde. L'Angleterre frémissait d'une guerre qui lui fermait le Bordelais, et la condamnerait à l'empoisonnement du Porto (Hallam, chap. XVI). Deux partis existaient à Londres. Les amis de la vie, médecins, sages docteurs, membres considérés de l'Église anglicane, tenaient pour le bordeaux et pour la paix. Les militaires, pour les liqueurs, les esprits, le feu concentré. Marlborough marchait avec cela, et il en donnait galamment à Villars, son ennemi. Villars, de son côté, sans pain, en plein hiver, galvanisait sa misérable armée avec de l'eau-de-vie.

Le roi ne savait rien et ne comprenait rien. Il jeta l'Angleterre, la Hollande, dans le désespoir, en voulant leur fermer le paradis du Sud, leur refusant l'entrée de l'empire espagnol. Notez que c'était pour lui-même qu'il en voulait le plus lucratif. Il fit donner à une compagnie française la fourniture des nègres (assiento), que convoitaient les puissances maritimes.

Le sage roi, par tous ces moyens, créait dans tous les ports du Nord, dans les cabarets des marins, dans les comptoirs, dans les fabriques, une furie de guerre qui n'y existait nullement. Ils crurent finie la grasse vie à cinq repas par jour que leur faisait le commerce interlope, s'imaginèrent n'en faire que quatre, et se sentirent affamés.

À cette irritation, il ajouta l'outrage, la peur même de l'invasion.

Les Hollandais tenaient du roi d'Espagne l'autorisation de garder certaines places des Pays-Bas qui les couvraient eux-mêmes. Ils appelaient cela leur barrière.

Leurs garnisons dormaient là fort tranquillement n'y étant que par Charles II, dont l'héritier ne pouvait guère, ce semble, méconnaître la volonté. Un matin (6 février 1701), le gouverneur du pays, électeur de Bavière, notre ami, nous ouvre ces places; les Hollandais s'éveillent prisonniers. C'était une fort belle armée de vingt mille hommes. La Hollande et Guillaume même, n'étant pas prêts, ont l'humiliation de reconnaître Philippe V.

Guillaume était mourant. Épuisé et phthisique, les jambes ouvertes, il était averti par ses médecins; il l'était par Fagon, qu'il avait fait consulter sous un nom supposé, et qui avait répondu que le malade n'avait pas un an à vivre. Il l'employait stoïquement, cette année, à réveiller l'Angleterre et l'Europe par le sentiment du péril. Avec tout cela, son Parlement avait si peu envie de faire la guerre qu'il punit une pétition belliqueuse du comté de Kent (18 mai 1701), mit les pétitionnaires en prison. Il fallait que Versailles, à force de sottises, parvînt à se faire faire la guerre.

Jacques étant mort (12 septembre 1701), sa veuve et madame de Maintenon obtinrent qu'on reconnût son fils. Démarche fatale aux Stuarts. L'Angleterre défiée ainsi, brutalement secouée dans son demi-sommeil, se mit enfin debout, les poings crispés. Elle refit au prétendant papiste l'échafaud de Charles Ier. Le Parlement le condamna à mort. Le premier acte de la reine Anne, qui succède à Guillaume, est la déclaration de guerre (4 mai 1702).

CHAPITRE X
GUERRE DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE
1702-1704

La guerre, c'est le nom propre du vrai roi d'Angleterre, Marlborough, qui va, sous la reine Anne, gouverner et combattre. La guerre, le nom d'Eugène, l'épée, l'âme meurtrière de l'Autriche. Deux sinistres figures, mais d'effet redoutable. Le bel Anglais, dans un tableau du temps, avec de nobles traits, a le teint trouble et faux qui dénonce les âmes fangeuses. Eugène, à trente-huit ans (V. Musée d'Amsterdam), dans son visage indéfiniment long, ses longues et pâles joues flétries, est comme le fantôme d'un vieux prince italien. On en ferait de mauvais rêves. Sa mère, l'empoisonneuse, sa jeunesse avilie (V. la Palatine), sont rappelés dans le gris équivoque, malpropre, de la face. Mais les yeux parlants et le front illuminé, la bouche ardente, le souffle des narines, révèlent puissamment un esprit. Esprit sans âme. Il était fort lettré, artiste en fait de guerre, et poète sur le champ de bataille, un fin connaisseur italien dans ces grands tableaux de tuerie. En plein carnage, calme comme aux musées, il observait, et faisait voir aux siens les effets fantastiques, le pittoresque de la mort, en goûtait la sauvage horreur.

Ni l'un, ni l'autre, n'eut le froid sublime de Turenne, son pur génie mathématique. S'il faut le dire, ces deux hommes de guerre eurent avant tout l'esprit de ruse; ils furent des intrigants d'abord, et non pas des plus élevés. L'Anglais, vendu aux juifs, fut l'homme de la bourse de Londres. Eugène organisa aux colonies frontières l'instrument machiavélique, le poignard de l'Autriche, qui, retourné contre les peuples, perpétua ce monstre, cette Babel impériale.

Il est plaisant de voir ce que Versailles opposait à ces deux exterminateurs. Tous pauvres gens de bien, créatures médiocres de madame de Maintenon. La place du féroce Louvois était tenue par l'agneau Chamillart, un bonhomme incapable de faire aucun mal à personne. Il était si adroit à la guerre du billard que le roi judicieusement le fit ministre de la guerre. Il avait d'ailleurs ce mérite d'avoir arrangé les affaires entre les Chevreuse et Saint-Cyr, dont les terres se touchaient. Pourquoi n'eût-il pas arrangé les affaires de l'Europe? Les généraux de Chamillart, dignes de lui, ne ressemblaient en rien à ce dangereux Luxembourg de Steinkerque et Fleurus, c'étaient des gens paisibles.—Marsin, homme du monde fort léger, mais dévot, ami de Fénelon et de M. de Beauvilliers.—Tallart, esprit doux, fin, gracieux, nullement incapable comme intendant d'armée, mais myope, hanneton qui se heurtait à tout. Ces généraux, modestes autant que malheureux, avaient leurs défaites écrites déjà sur le visage. En regard, au contraire, mettons deux très-beaux hommes, têtes vides et légères que la cour admirait, dont raffolaient les dames: le favori de Chamillart, la Feuillade, qui devint son gendre, et Villeroi, ami de madame de Maintenon, tellement agréable au roi, qu'un jour il s'avança jusqu'à l'appeler «mon favori.» Ces deux fats, adorés et de tous et d'eux-mêmes, étaient précisément les deux hommes qu'Eugène et Marlborough eussent demandés pour adversaires, si on les avait consultés.

La France avait pourtant un très-capable général, vainqueur naguère à Staffarde et Marsaille, le sage et ferme Catinat. Il ne fit rien, ne put rien faire ni en Italie ni en Alsace. Nos anciennes armées avaient fondu, et il n'avait que des recrues contre les vieux soldats d'Eugène. Son inaction désespérait le roi qui voulait des batailles. L'état du matériel les eût rendues fort dangereuses. Sur le Rhin, la moitié de l'armée manquait de fusils (Villars). En Espagne, M. de Tessé avait de vieux canons qui à chaque instant éclataient et ne tuaient que leurs canonniers.

On avisa que pour chauffer ce sage et trop vieux Catinat, il fallait un jeune homme. On envoya le bouillant Villeroi, qui n'avait guère que soixante ans. On était sûr du moins qu'avec celui-ci on aurait du nouveau. Et, en effet, du premier coup, Villeroi se fit prendre. Il était dans Crémone, si peu, si mal gardé que, dans une nuit d'hiver (1er février 1702), le prince Eugène eut le temps d'entrer par un égout et de faire entrer cinq mille hommes. La garnison dormait et dormait aussi Villeroi. Un régiment, par grand hasard, s'était levé pour passer une revue; il voit les Autrichiens sur la place, fait une décharge. La garnison s'éveille. Villeroi descend, sort, est prisonnier. Heureux événement. L'armée sans général ne s'en battit que mieux de rue en rue. Elle coupa le pont qui allait amener encore huit mille hommes à Eugène. D'un clocher, avec désespoir, il vit Crémone perdu, et partit assez vite. On mangea son dîner, avec des risées pour Eugène et des risées pour Villeroi.

Cent chansons en furent faites, et beaucoup excellentes. L'ami du roi eut le mérite de ressusciter notre verve. Le grand recueil de Maurepas témoigne de cette révolution. Aux dernières années du siècle fini, nulle chanson que des impromptus graveleux ou de matières grasses, comme les petites pièces ordurières de madame la Duchesse. En 1702, Villeroi a ranimé l'esprit frondeur. Par lui, la chanson politique recommence. Cette muse est Renée de Crémone.

Ainsi du premier coup, Eugène eut l'ascendant. Il nous eût pris la grande place de Mantoue si les pluies et les boues n'avaient retenu ses canons. Tout l'hiver, nos recrues furent poussées par les Alpes pour compléter l'armée qu'on voulait faire supérieure à tout prix. On avait envoyé Vendôme pour débloquer Mantoue, pour préparer une belle campagne au petit roi d'Espagne, qui devait y venir, et pour dominer, entraîner notre allié douteux, le Savoyard. Celui-ci double d'intérêt, encore plus de nature, était notre beau-père; il était au cœur de Versailles par sa fille adorée, cette petite fée, la duchesse de Bourgogne, qui savait tout, lui disait tout; mais cela ne l'empêchait pas d'être en bons termes avec le prince Eugène (de Savoie), son parent, qui, disait-on, au fond, était excellent Savoyard.

Une intrigue, fort bien menée entre Turin et Versailles, avait dupé le roi, lui avait surpris son aveu pour le mariage d'une sœur de la duchesse de Bourgogne avec le jeune roi d'Espagne.

Celle-ci avait adroitement caressé, aveuglé madame de Maintenon. Le roi n'eut pas plutôt consenti qu'il le regretta.

Le plan très-dangereux du Savoyard était, par cette petite fille, pleine d'esprit, et d'un rusé courage pour l'intérêt de la famille, d'obtenir qu'il fût seul en Italie le général de l'Espagne et de la France, qu'il eût nos armées dans sa main. Là, à son aise, il eût fait ses marchés, balancé les avantages des deux partis. L'Autriche lui offrait le Montferrat, même un morceau du Milanais. Il aurait fallu que la France, contre un pareil appât, lui offrît un royaume (la Lombardie, la Couronne de fer?). La petite venait pour réaliser sur l'Espagne la fable du Lion amoureux, qui se laisse couper griffes et dents.

On lui avait ôté ses dames piémontaises, mais pour lui donner la pire intrigante de l'Europe, madame des Ursins, une Française, qui avait toujours traîné à Rome, vieille maîtresse des cardinaux, des d'Estrées, des Bouillon, galante à soixante ans, admirable pour la pervertir, la rendre encore plus dangereuse.

La petite avait treize ans, lui dix-sept. Deux enfants.

Leurs enfantillages vont faire le destin de l'Europe. L'Espagne, en de telles mains, sera le terrible embarras, le fléau de la France, et toutes deux, s'il ne vient pas un miracle, vont rouler ensemble à l'abîme. Notons donc bien ces choses puériles, ces misères de nature. Comment les mépriser, puisqu'elles décident de la vie, de la mort des nations?

Saint-Simon, qui écrit trente ans après, a tout défiguré. Il faut en croire Louville, qui y était, en croire Philippe V, qui se confia à cet ami d'enfance, en croire son confesseur, le P. Daubenton, qui donne les plus secrets détails. (Louville, I, 207; II, 98, 99.)

La rencontre eut lieu à Figuières (3 novembre 1701). Le roi, qui croyait avoir une femme, se trouva avoir une enfant. C'était une toute petite fille qui grandissait. Elle était vive et jolie, très-blanche, trop même (elle était scrofuleuse); mais elle n'avait pas le goître commencé de la duchesse de Bourgogne. Elle en avait la grâce et la facilité. Ces filles d'Amédée savaient tout en naissant. Celle-ci, emportée, se dominant moins que sa sœur, avait au moindre mot un torrent d'éloquence et de passion. Grand fut l'étonnement du jeune homme, quand cette intrépide poupée se mit à discourir bride abattue, comme un vieux politique, et fit ses conditions.

Elle avait beau jeu. Il avait été élevé, non pour régner, mais pour obéir, céder toujours (à son aîné, le duc de Bourgogne). Il avait du sens, du courage, de la vertu, mais une timidité extrême, et il semblait muet comme un poisson. Il paraît que la petite fille lui débita sa leçon de Turin, voulut le lier, l'engager à remettre tout à son beau-père. Chose impossible. Philippe V arrivait plein encore du respect, de la crainte de son grand-père Louis XIV, et il n'osa promettre rien.

On avait cru tout emporter d'assaut, pensant que le jeune homme, d'un tempérament exigeant, impérieux, ne pourrait disputer. Mais deux choses le soutinrent: d'abord l'enfant n'était pas une femme, puis déjà il en avait une.

Une chanson, qu'on chantait à Versailles (collection Maurepas, X, 35), nous apprend que le frère cadet de Télémaque était accompagné en Espagne de la fille de sa nourrice. Philippe, sans cela, aurait été très-sérieusement malade. On eut même dispense que pour Louis XIV enfant. Cette fille suivit le roi avec sa mère et son père. Le père, huissier du roi, fut (pour cela, sans doute), haï des grands, et même, un jour, outrageusement battu. (Louville, I, 290.)

D'autre part, le confesseur, le P. Daubenton, sut et dit à Louville que la petite princesse, si précoce de langue et de tête, était absolument retardée pour le reste, à peu près inutile. Elle ne devint femme que deux ans après; il fallut encore trois ans de plus pour qu'elle pût avoir un enfant.

Mariage sans mariage. Vrai désespoir pour le jeune prince honnête, qui, dès ce jour, n'avait plus de maîtresse et n'avait pas d'épouse.

Philippe V tomba dans la plus noire mélancolie. Ceux qui étaient contraires au mariage de Savoie écrivirent à Versailles qu'il était illusoire. On consulta deux théologiens, le P. La Chaise, et Godet-Desmarais, l'homme de madame de Maintenon. Ils étaient trop prudents pour déplaire à la duchesse de Bourgogne, sœur de la reine d'Espagne. Ils dirent que le temps, ce grand maître, remédiait à toute chose, confirmèrent le mariage, condamnèrent Philippe V à perpétuité. (Louville, II, 99.)

Victor-Amédée, toutefois, crut que l'affaire était perdue, que Philippe aurait d'autres femmes, et que la reine enfant serait sans influence. Dès le 5 janvier 1702, il traita avec Eugène, sans se déclarer encore ouvertement, afin de le mieux servir contre nous. On le soupçonna à Versailles. Louis XIV, faisant passer Philippe en Italie, ne permit pas à la petite reine de le suivre. Par suite de la même défiance, en payant fort le Savoyard, on le tint hors de notre armée, pour qu'il ne vît pas de trop près nos mouvements. L'étiquette espagnole servit à cela; devant le roi d'Espagne, il n'eut qu'un tabouret, non le fauteuil royal (objet de son ambition).

Le roi avait pour général Vendôme, soixante mille Français, deux mille Espagnols. Il parut ferme et brave. Avec cela, peu de succès. Si Vendôme eut la chance, avec son jeune roi, de battre les Impériaux dans deux affaires brillantes, il ne put, de toute l'année, déloger Eugène de l'île entourée de rivières qu'on appelait serraglio de Mantoue. D'innombrables Français périrent dans ce pays malsain.

Cependant la présence du jeune roi était beaucoup en Italie. C'était son vrai champ de bataille. Victor-Amédée le sentait. Cela le gênait fort. Madame des Ursins n'avait rien négligé pour rendre sa petite reine agréable à l'Espagne en promettant, en offrant tout à tous. Mais elle ne pouvait régner vraiment qu'en tirant le roi d'Italie et le séquestrant en Espagne. Quoiqu'il souffrît de n'avoir pas de femme et même en fût parfois malade, il pensait peu à l'inutile enfant qu'il avait à Madrid, et n'en parlait jamais. Mais elle lui écrivait des lettres tendres, des plaintes d'Ariane délaissée. Ces plaintes furent des cris lorsqu'on apprit que les Anglais avaient fait une descente en Andalousie. On fit semblant de croire que quatre mille Anglais allaient prendre la monarchie, et Philippe V dut revenir (octobre 1702).

Le faire revenir, c'était tout. L'objet unique que sa vertu, sa piété, lui permettaient eut une prise extraordinaire. Plus mélancolique que jamais, sombrement amoureux et acharné à l'impossible, il ne la quittait plus. Trois longs tête-à-tête par jour ne suffisaient pas; il fallait encore écrire, et comme il se défiait de son talent, il faisait faire les billets doux par le jésuite Daubenton, son confesseur, qui les mettait sur sa toilette. Mais tout cela ne faisait rien. Elle était sèche et haute, le menait comme un nègre. À quatorze ans, elle ne rêvait qu'affaires, argent. Elle ne pensait pas encore à autre chose: en vain la des Ursins lui avait introduit un joli cavalier, neveu du duc de Savoie; elle n'y vit qu'un agent politique. Elle était vrai petit garçon, sans nulle pudeur de femme. Un jour qu'elle était mécontente de notre ambassadeur, elle entendit, à travers une porte, Louville qui le justifiait, et se précipita, en court jupon de toile, pour laver la tête à Louville. Elle allait ainsi le sein nu; madame des Ursins courait après, la cachait de la main. Mais elle ne s'en souciait guère.—Ses propos étaient effrénés. Témoin ce que, si jeune, elle contait à Louville de certaine duchesse qui, pour guérir son fils, maltraité de Vénus, avait imaginé de pulvériser des reliques et de les lui faire prendre en lavement.

Ce petit démon colérique, mené par celle que Fleury appelait «la plus méchante femme d'Europe,» accomplit, sur le pauvre prince, une séquestration telle qu'il n'y en a nul exemple que dans les procès de cours d'assises. Il ne vit plus ni notre ambassadeur, ni Louville, son ami d'enfance. Plus de promenades, encore moins de chasse, exercice dont il avait apporté l'habitude, le besoin absolu. Elle le tint assis et immobile. Même on lui défendit le jeu.

Rien hors l'église, et quelques petits divertissements puérils de la reine avec ses femmes et les nains du palais. Madame des Ursins était presque la seule personne qu'il vît. Elle ouvrait, le matin, les rideaux du lit conjugal, et le soir les fermait. Elle éteignait et emportait pêle-mêle et la lampe, et l'épée du roi, et le vase de la reine, son pot de chambre du soir. Elle écrit cela à madame de Maintenon, s'en plaint en badinant. Elle sait bien qu'en réalité on la comptera davantage. Elle ne laissait à personne ces honneurs de sa charge, ces profits quotidiens de la camereira major. Ce que dit Saint-Simon de la duchesse de Bourgogne montre assez que c'était la plus haute faveur.

Le pis pour Philippe V, c'est qu'il n'était pas idiot. Il sentait son malheur. Il avait des réveils. Une fois qu'il put voir Louville, il pleura devant lui sur sa situation. Une autre fois, il essaya de contredire la reine, et elle tomba sur lui à poings fermés. Le plus fort arriva lorsque Louis XIV rappela un moment madame des Ursins. La reine prit, la nuit, le moment le plus tendre, pour dire que si elle la perdait, elle voulait une Piémontaise. Le roi voulant une Française, elle lui dit: «Sortez,» et le jeta à bas du lit. Il alla en chemise s'asseoir et grelotter dans un fauteuil.

Elle n'aimait personne, pas même la des Ursins, mais elle croyait ne régner que par elle. Elle lui passait tout pour cela, jusqu'à laisser coucher dans l'appartement des infantes, touchant au sien, le galant de la vieille, un Aubigny, qui était le vrai roi d'Espagne et vendait toutes les places. Son compère était un Orry, un fournisseur si probe qu'on apporta pour spécimen de ce qu'il fournissait à l'armée espagnole des bottes de carton! La honte était au comble. Cet Aubigny, le matin, faisait sa toilette aux fenêtres de la des Ursins. Il la traitait (justement) de coquine, la désolait de jalousie pour la petite femme d'un maître à danser venu de Paris. Digne gouvernement pour le pays du Cid?

Notre âge, indifférent à tout, qui déclare la peste innocente, ne pouvait manquer de réhabiliter madame des Ursins. On a dit qu'elle eut le mérite de se faire Espagnole, de préférer les Espagnols aux étrangers. Il est vrai qu'elle déguisait son Aubigny en senhor don Luis, et lui faisait porter la fraise nationale. Elle disait qu'il fallait honorer l'Espagne, laisser agir les Espagnols. Et, en réalité, elle faisait tout par trois personnes étrangères, Aubigny, Orry et la reine. Elle jouait habilement de celle-ci, charmante marionnette italienne, qui devint un moment une actrice héroïque et ravit la nation.

Honorer, laisser faire l'Espagne, c'eût été la vraie politique dans un temps de profonde paix. Mais dans l'horrible crise où la France repoussait l'Europe, il fallait bien qu'elle se servît de l'Espagne qu'elle défendait. Or, celle-ci, honorée dans ses vices, dans sa paresse profonde, par cette flatteuse, ne daignait point changer. Elle nous était lourde et funeste. Nous avions sur les bras un géant mort qui ne faisait rien pour lui-même et empêchait de faire. On le voit en Italie (1702). La France fournit soixante mille hommes, l'Espagne deux mille. Et en même temps la France aux Pays-Bas, sur mer, partout, s'épuisait à la défendre, dans cette guerre infinie, disséminée dans les deux hémisphères, deux mille lieues de frontières, deux mille lieues de rivages.

Le règne de cette femme fut funeste à l'Espagne tout autant qu'à la France. Le moment d'apparent réveil que la Castille va avoir ne dure point. Tout retombe plus bas que Charles II. Il est bien ridicule de dire, comme on le fait légèrement, que l'Espagne se releva sous la dynastie de Bourbon. Rien pendant cinquante ans. Il n'y eut de changement qu'extérieur. L'Aragon et la Catalogne, n'étant plus soustraits à l'impôt, le nouveau roi, plus riche que n'avait été Charles II, eut une armée, et voilà tout. Cela change-t-il une nation? Les réformes tardives, et fort superficielles, de Charles III, résultèrent du grand mouvement général, sorti de la philosophie, qui révolutionna tout, et jusqu'à la bigote Autriche.

J'ai peine à concevoir que d'éminents historiens aient pris au sérieux les calculs de population qu'ont donnés quelques Espagnols: cinq millions sept cent mille âmes en 1702, six millions vingt-cinq mille en 1726, etc. Et tout cela pour un pays plus inconnu que la Russie!

Rien de plus difficile, de plus hasardé que ces dénombrements. La France, en pleine lumière de civilisation, et dans la position spéciale du seul pays centralisé, en a eu un premier essai en 1826, et encore approximatif (Villermé).

L'Espagne a peu changé. C'est le pays de l'immobilité. Où il y eut désert du temps de Charles II, il y a désert aujourd'hui. C'est ce que disent unanimement nos ingénieurs. Sous Philippe II, il y avait à Madrid trente mille Français (Weiss), autant que de nos jours.

On eût cru, sous Philippe V, que ce gouvernement de femmes eût adouci les mœurs. Ce fut tout le contraire. L'Inquisition fut plus féroce. Le jeune roi avait témoigné quelque horreur des auto-da-fé, refusé d'y siéger. Mais les dames régnantes, la des Ursins, la reine, étaient trop bonnes Espagnoles pour rien changer. Le roi dut s'y plier. Dans leur règne de quinze années, puis sous sa seconde femme, enfin pendant les quarante-six ans de Philippe V, il y eut sept cent quatre-vingt-deux auto-da-fé. Douze mille victimes piloriées, fouettées, enterrées dans les in pace. Chaque année, trente-quatre corps humains de brûlés vifs! en tout, de quinze à seize cents. Et cela en présence de deux reines italiennes et sous les yeux d'un roi français.

CHAPITRE XI
VENDÔME—VILLARS
1702-1704

Dans cette guerre universelle, les femmes sont au gouvernail du monde. D'une part, Maintenon, des Ursins et les deux petites-filles, reine d'Espagne, duchesse de Bourgogne. D'autre part, la reine Anne, une femme timide, de cœur tout jacobite, qui, par obéissance pour sa hautaine amante et maîtresse, Sarah Marlborough, signe en pleurant les ordres de la guerre, et malgré elle accable sa famille.

Donc, cette horrible guerre, la plus exterminatrice qu'on ait vue jusque-là, se meut en haut dans la sphère ondoyante du sentiment, au hasard des amours, des amitiés de femmes, au flux et au reflux de leur humeur, de leur santé. Politique oscillante, plus capricieuse en ses alternatives que le caprice de la mer. Elle effraye surtout par sa mobilité dans le choix de nos généraux. Chaque année, ils changent d'armée. Ils courent de l'une à l'autre, d'Italie en Flandre, du Rhin à l'Espagne. Vendôme, Villars, Berwick, Villeroi, Marsin, Tallart, Tessé, sont sans cesse en voyage; nulle part, ils n'ont temps de poser le pied. Dès qu'ils commencent à s'établir et à organiser, quelque raison de cour, quelque intérêt de cœur, un soupir, un souffle de femme, les enlève de là et les envoie à l'autre pôle. Un exemple frappant est celui de Berwick, solide et sérieux général, que la reine d'Espagne renvoie pour cela même en France. Il est remplacé par l'aimable, l'amusant Tessé, beau-père d'un jeune fou, Maulévrier, amoureux de la duchesse de Bourgogne, qui, à peine à Madrid, le devient de sa sœur.

Voilà un élément inconnu partout mêlé à cette guerre, et qui empêche de prévoir. Un autre, c'est l'excès des misères. Les armées ne sont point nourries, souvent elles n'ont pas d'armes. Pourquoi les campements sont-ils souvent si éloignés, partant les mouvements difficiles et de peu d'ensemble? C'est que les corps d'armée cherchent leur vie, et se nourrissent comme ils peuvent. Pourquoi des victoires inutiles, sans résultat? Les généraux répondent: «On n'a pas pu marcher, faute de pain.»

Vouons-nous diis ignotis. Le hasard et la faim mènent la France en cette grande loterie. Lançons-nous-y, tête baissée. Même Eugène et Marlborough, ces grands calculateurs, ont derrière eux des inconnus terribles, les faiblesses de la reine Anne, l'avarice hollandaise, les grandes révolutions d'Autriche.—Qui sait? Des hommes d'aventures et des généraux de hasard pourraient bien, par une risée trop fréquente de la fortune, faire gagner aux fous le gros lot?

On l'a vu sur la mer. Quand les temps réguliers du calcul et de la puissance ont cessé, aux Duquesne, aux Tourville, ont succédé Jean Bart, Duguay-Drouin, l'aventure héroïque, et les bonheurs de l'impossible, frisant l'écueil, n'y touchant pas.

Les généraux qui viennent marcheront dans ces voies scabreuses, suppléant aux moyens qui manquent par d'heureux coups, de brillantes folies qui ont le très-réel effet de ravir le monde ébloui et de créer des forces d'opinion.

Le sombre Saint-Simon, enfermé comme un lion en cage dans sa prison royale, à Versailles, à Marly, regarde à travers ses barreaux les vaillantes pantalonnades de Villars, de Vendôme, et il n'en voit que le grotesque. Il les juge de mauvais acteurs, de pitoyables comédiens. C'est par là cependant, par l'audace souvent ridicule, airs de bravoure, vanterie, menterie, que ces héroïques bouffons relevèrent et soutinrent le moral des armées. Au défaut de solde et de pain, ils payèrent de chansons et firent rire la mort même. Quand nos misérables recrues, arrachées du village, dans un hiver du Rhin, sans habits, sans souliers, arrivaient en pleine Allemagne, qui les sauvait du désespoir? un général immuablement gai, qui buvait avec eux quelque peu d'eau-de-vie, et sifflait des airs d'opéra. Ils le suivaient où il voulait. Aux plus âpres gelées, ils ne voyaient que le soleil, disaient: «C'est le temps de Villars.»

Il en était de même pour le paysan du Midi que la milice arrachait à sa mère et lançait au delà des Alpes. (V. Saint-Simon sur ces désolations.) Le malheureux, résigné à la mort, ayant passé les neiges, trouvait en pleine Lombardie la joyeuse armée de Vendôme; tout était oublié. «On y mourait comme des mouches,» dit Louville. Point d'ordre, rien de prévu; point d'hôpitaux. Mais nulle part on n'était plus gai. Ce gros garçon, le général de la licence, un satyre, un Bacchus, toujours à table, au lit, dans un parfait dédain de l'ennemi, donnait à tous une merveilleuse assurance. Du désordre parfait, une force singulière naissait, l'initiative populaire.

Je regrette de n'avoir pu donner encore mon chapitre du Canada. On comprendrait mieux un instinct qui dort dans nos veines gauloises, et se réveille parfois aux grandes misères, pour nous donner des forces inattendues d'audace ou de patience. C'est l'amour de la vie sauvage. Nos soldats de Vendôme et autres apparaissent souvent avec les allures singulières de nos Canadiens, hardis coureurs de bois. C'est le zouave de ce temps-là.

Mais ce qui est d'alors, point du tout d'aujourd'hui, c'est que le soldat français savait gré à son général d'être un très-grand seigneur, d'en avoir les allures, les vices, l'impertinence. Il se réglait sur lui. Sous Vendôme chacun était prince. La bâtardise lui comptait fort aussi. La plume blanche qu'il portait en bataille, et, d'autre part, son pesant embonpoint, rappelaient la légende, les amours d'Henri IV et de la grasse Gabrielle.

Au château d'Eu, un grand portrait équestre donne l'homme même. Il monte un cheval de hasard, un bon gros cheval noir qu'un maréchal-ferrant lui donna, au défaut du sien, pour charger en bataille; lourde monture espagnole, à l'œil ardent, toutefois, forte et propre aux coups de collier. Lui-même est empâté, visiblement de chairs peu saines. La figure a quelque rapport avec le masque bouffi et polisson de Mirabeau (musée Saint-Albin). Tous deux, de leur sang italien, eurent une heureuse pointe pour la farce et pour le sublime. Chez Vendôme, le regard loustic rappelle aussi le côté gascon et le grand farceur béarnais. Au total, c'est un vieux enfant, un poupart de cinquante-six ans. On rirait; mais une chose trouble embarrasse l'esprit: c'est l'énigme d'un nez, spongieux, écourté; triste blessure qui ne vint pas de Mars. Les Espagnols, qui l'aimaient fort, après sa bataille de Villaciosa, à son triomphe le caractérisèrent d'un mot charmant. Tout Madrid cria: «Cupidon!»

Cet enfant gâté de l'armée étalait naïvement et faisait admirer ses vices. Dès quatorze ans, où il fit la campagne de Candie, il vivait à la turque, ou, si l'on veut, à l'italienne. Chose commune alors; mais lui seul montrait tout cela. Ses grotesques amours étaient hardiment affichées.

Quant à ce que raconte Saint-Simon de ses réceptions aux moments où chacun se cache, ce n'est pas en ce siècle une singularité personnelle. Recevoir, en ces moments-là, était chose royale, vieil usage des cours, une faveur des belles et des rois. C'étaient les moments de la grâce, de favorable audience, que recherchait un courtisan habile, sûr d'éprouver moins de refus. (Voyez les chansons de l'époque. Maurepas, XXX, f. III.)

Avec ces habitudes honteuses et molles, Vendôme fut serf du corps de bonne heure, peu propre à la guerre. Noailles et Saint-Simon le disent. Il était lourd et maladif. Il lui fallait beaucoup de nourriture et beaucoup de sommeil. Il continuait tellement quellement, sur les champs de bataille, la vie de son château d'Anet, mêlée de jeu, de rire et de rien faire. Il la menait partout. Vrai général de la Fontaine, qui, sauf les moments de se battre où il brillait, semblait moins guerroyer que voyager, pour s'arrêter où l'on mangeait le mieux, surtout pour y dormir. L'auteur des Fables et des Contes, qui lui dédie Philémon et Baucis, pour lui, ce semble, fit ce vœu du néant: «Je le verrai, le pays où l'on dort. On y fait mieux: on n'y fait nulle chose

Le rusé prince Eugène le surprenait parfois, mais non pas à temps pour le battre. Il avait d'éclatants réveils. D'ailleurs, sous un général si dormeur, chacun veillait pour soi. Tel colonel devenait général en de telles crises, se dévouait. Il faut lire Mirabeau sur son grand-père, qui se fit tailler en pièces à Cassano. L'orgueil de l'armée d'Italie, son mépris pour celle du Nord, son fanatisme inconcevable pour son étrange général, étonnent en ce récit qui dément Saint-Simon.

Villars fut un autre homme, sauf des ressemblances extérieures. Sa constitution admirable ne faiblit jamais. C'était un grand homme brun, nerveux, toujours en mouvement. Il fabriquait sa généalogie de manière à se rattacher aux antiques Villars du Dauphiné. Mais son indestructible force disait assez sa bonne souche plébéienne. Son grand-père était notaire dans le Lyonnais, et, très-probablement, comme tant de Lyonnais, de race provençale ou gasconne. Son père avait été le plus bel homme qu'on pût voir, aimé de tous, très-brave, recherché pour second aux plus fameux duels, un héros de roman; on l'avait nommé Orondate. Notre Villars n'aimait que les romans, les comédies, les opéras, qu'il retenait, citait à chaque instant. Grand coureur d'actrices et de filles (sans parler de choses pires). Sa vie, de près d'un siècle, fut une merveilleuse gasconnade. Torrent de vanteries, langue de charlatan, figure trop parlante, un peu folle, tout cela détonnait à Versailles, et on l'aurait jugé un comédien de campagne. Mais, sur le terrain, il payait de solides réalités. En jouant le héros, il fut le héros même. Saint-Simon, qui le hait, après l'avoir bien dénigré, est obligé de dire que «ses projets étaient hardis, vastes, presque toujours bons,» et, d'autre part, que jamais homme «ne fut plus propre à l'exécution.» Quel éloge d'un capitaine! Il semble que cela contient tout.

C'est la satire amère de Louvois et de son système de suivre l'ancienneté, qu'un homme si vaillant, si brillant, et toujours en avant des autres, soit arrivé si tard. Il n'était à quarante-neuf ans qu'un officier de cavalerie qui n'avait jamais commandé en chef. Il commençait à l'âge où l'on finit. Son heureuse nature voulut que, jusqu'au bout de cette guerre, dans la suprême crise, il se trouvât toujours le fort des forts. Terribles circonstances qu'on ne peut comparer qu'à la retraite de Moscou.

Le roi ne connaissait ni ses moyens, ni les difficultés, le possible, ni l'impossible. Il ne tenait nul compte des distances, ni des saisons. Il voulait, en 1702, que Catinat, très-faible, qui gardait à peine l'Alsace, s'affaiblît, détachât Villars pour s'en aller à cent lieues, devant des armées supérieures, au fond de l'Allemagne, secourir notre faible allié, l'électeur de Bavière. Il voulait que Villars, en octobre, aux premières neiges des montagnes, passât les étroits défilés du val d'Enfer et de la Forêt-Noire, qu'avec les charrois, l'artillerie et tout l'embarras d'une armée, il suivît ces sentiers qu'on ne passait guère que l'été, à pied, tout au plus à cheval.

Passer le Rhin, c'était déjà chose audacieuse et difficile, devant un excellent général allemand, le prince de Bade. C'est ce que Villars hasarda en face d'Huningue, sous le feu du fort de Friedlingen. Il était inférieur d'un bon tiers en cavalerie, et l'infanterie (comme partout la nôtre) était formée en partie de recrues. L'infanterie allemande avait en outre l'avantage du terrain, occupant une colline et gardée par un bois. On pouvait parier dix contre un qu'on serait battu. Deux choses animèrent ces novices, Villars, et l'arme nouvelle que personne ne maniait mieux que les Français, la baïonnette, réputée invincible depuis la Marsaille. Ils enlevèrent la colline, en effet, culbutèrent, précipitèrent l'ennemi. Puis, peu habitués à vaincre, ils eurent peur de leur victoire et se troublèrent d'une panique. Heureusement notre petite cavalerie avait rompu en plaine les masses de la cavalerie allemande, que son imprudent général priva de son artillerie en se jetant devant, l'empêchant de tirer. Nous vainquîmes un peu par hasard. L'armée, sur le champ de bataille, par un grand mouvement populaire, proclama Villars maréchal. Le roi n'eut qu'à le confirmer (octobre 1702).

L'hiver le ramena en Alsace, mais le résultat moral fut grand, et fort à point. Nous étions de plus en plus seuls. Le Portugal nous quittait. Bien plus, le duc de Savoie, notre beau-père, se mettait avec l'Empereur pour faire la guerre à ses deux filles (janvier 1703). Les Pays-Bas et la frontière du Nord n'eussent pu être défendus contre Marlborough, si les Hollandais ne l'eussent ralenti.

Ce fut encore Villars qui nous releva sur le Rhin. En plein hiver, pendant que ses officiers se chauffaient encore à Versailles, Villars, avec une armée délabrée, dont un tiers seulement avait des fusils, passe le fleuve près d'Huningue, et le descend sur la rive allemande. À peine il y a mis le pied, les pluies cessent, une belle gelée commence et le soleil. Le soldat, plein d'élan, de gaieté, traîne ses canons jusqu'à Kehl, une place de Vauban, qui n'en est pas moins forcée en treize jours (10 mars 1703).

Et, à l'instant, sur un ordre précis, pour sauver la Bavière, il fallut entreprendre l'immense et périlleuse traversée de la Forêt-Noire. Elle ne fut possible, dit Villars, que parce qu'on la crut impossible. Une partie de l'armée, restée au Rhin, occupait le prince de Bade. Villars, ayant fait faire de petits chariots pour les chemins étroits, passa en onze jours du Rhin aux sources du Danube. On alla souvent à la file, souvent sous des hauteurs où pour nous écraser il eût suffi de dérouler des pierres. Enfin, à Willengen, la rencontre se fit; l'Électeur se jeta dans les bras de Villars.

Qu'allait-on faire? Deux partis se présentaient. L'un qu'on peut dire proprement bavarois. L'instinct, l'amour de la Bavière, c'est toujours d'avoir le Tyrol, le pays bizarre et charmant qui le sépare de l'Italie. L'Électeur pouvait profiter de la stupeur de l'Autriche pour percer le Tyrol, pour donner la main à Vendôme, et revenir avec une force double, dicter la loi dans Vienne. Ce plan était fort chimérique, ne tenait compte ni des difficultés géographiques, ni des antipathies nationales du Tyrol, des vives résistances qu'un tel pays peut opposer.

L'autre plan, bien plus raisonnable, celui auquel tenait Villars (V. ses lettres de cette époque, au tome III de Pelet), c'était d'aller tout droit à Vienne. Le moindre résultat aurait été de sauver l'Italie, d'où l'Empereur tremblant eût certainement rappelé ses troupes. Mais on pouvait en espérer un autre, c'était d'exterminer le monstre, de dissoudre l'empire autrichien. Il semblait condamné. Le sang de la Hongrie, abondamment versé dans les massacres et les supplices, fermentait d'autant plus, et l'éclat ne pouvait tarder. Villars montrait ici un vrai génie divinateur. Il voulait frapper le coup à la mi-juin, et ce fut justement vers le 1er juillet que l'insurrection des Hongrois fit éruption sous Ragotzi. Tout cela était sous la terre. Villars n'en savait rien. La juste haine du monstre l'avait illuminé. Et il y fut fidèle. Plusieurs années après, il eut l'idée de recommencer la partie en se joignant à Charles XII. Mais le temps des grandes choses était passé. On retenait Villars; Charles XII était demi-fou, et ses rusés ministres, payés par l'ennemi, le détournèrent sur la Russie.

Villars assure (ce que les lettres prouvent) que la mobilité de l'Électeur empêcha tout. Sur un petit échec, ce prince change de projet. Il lui passe l'idée d'aller en Franconie. Puis, il change de nouveau et se lance, bride abattue, dans la grande folie du Tyrol. Tout échoua. Le Tyrol allemand arrêta les Bavarois. Et Vendôme, de l'autre côté, trouvait les mêmes obstacles au Tyrol italien, quand la défection de Savoie l'obligea de rentrer bien vite en Lombardie.

Malheur immense pour l'Europe. L'insurrection avait gagné moitié de l'empire autrichien, de la Turquie à la Bohême. L'Empereur, aux abois, en était à acheter des Danois, à employer l'aide désespérée des bandes croates, des brigands serbes.

La France avait deux généraux, Villars, Vendôme, et elle n'en sut que faire. Vendôme, sans direction, laissé à sa paresse, flotta, puis s'amusa à la vaine affaire du Tyrol; puis, la Savoie se déclarant, il eut assez à faire de désarmer ce qu'il avait de Savoyards et d'entrer en Piémont. Villars, abandonné sans secours en Allemagne, ayant en face deux armées, et près même de manquer de poudre, ne se tira d'affaire qu'en gagnant une grande bataille sur les troupes de l'Empire à Hochstedt (21 septembre 1703). Bataille longue, acharnée, meurtrière, où il tua huit mille hommes, en prit quatre mille.

Avec cela, nulle ressource nouvelle, aucun secours. Il tirait vers le Rhin et l'Électeur vers la Bavière. Dissentiment complet. On rappela Villars, qui n'en fut pas fâché, ayant, dit-on, beaucoup gagné en Allemagne et pressé de mettre son argent en sûreté. Il eut pour successeur le très-incapable Marsin, et lui-même fut employé, par demi-disgrâce honorable, à pacifier les Cévennes. Le premier général de France, dans une crise si grave, resta enterré là pour faire la guerre à des Français.