Rien de semblable à l'affaire des Cévennes dans toute l'histoire du monde. On a vu une fois le miracle du désespoir.
Rien de pareil dans l'Ancien Testament. Les Puritains, non plus, ne se peuvent comparer. Ils n'avaient pas assez souffert. Ils restèrent d'ennuyeux citateurs de la Bible. Mais les nôtres la refaisaient.
Bien plus ridiculement encore on a comparé la Vendée. Le paysan vendéen n'était nullement persécuté. On le lança, aveugle, contre une révolution qui n'agissait que pour le paysan.
L'explosion du Languedoc fut toute spontanée. Il faut être bien simple, ou cruellement partial, pour dire (avec un Brueys) que ce miracle épouvantable fut fait et refait à la main, en 1688 et en 1700, par un fourbe, une tailleuse, etc. Il faut n'avoir rien lu, rien su, ni rien comprendre à la nature, pour croire que ces grandes choses populaires se font ainsi. Ah! gens de peu de cœur, comment ne pas sentir qu'elles sortirent de l'excès des maux?
La même horreur revint deux fois, par l'effet monstrueux d'une pression épouvantable de douleur. Dieu, par deux fois, parla par les petits enfants.—Oui, Dieu, la Justice éternelle.
Appelez cela catalepsie, épilepsie, tout ce que vous voudrez. L'ébranlement nerveux fut la forme, l'effet, le signe de la chose, non la chose même. Les enfants se mirent tous à dire ce que les parents n'osaient dire, à appeler, prédire la vengeance du ciel.
L'enfant naît juste juge. L'instinct du droit est si fort chez lui, que, quelle que soit l'éducation et la famille, il juge pour les persécutés. Ce ne sont pas seulement des enfants protestants qui se mirent à parler. On vit des enfants catholiques (ceux même d'un juge de Basville) qui criaient pour les protestants.
L'intendant Basville avait dit qu'on raserait les maisons de ceux dont les enfants prophétisaient. Grande terreur pour le paysan, qui tient tellement au foyer. Plusieurs maltraitaient leurs enfants; ou même, pour prévenir la délation du curé, ils lui menaient le petit inspiré, demandaient ce qu'il fallait faire. Le curé disait: «Faites-le jeûner.» Ou bien: «Fouettez-le, comme il faut.» Cela n'empêchait rien, et l'enfant sous les coups parlait si bien, avec une si effrayante gravité, que très-souvent le père en larmes était transformé tout à coup. Lui-même, méprisant le martyre, commençait de prophétiser.
L'intelligent Basville, esprit très-cultivé, mais dur légiste et à cent lieues de la nature, ne comprenait rien à cela. Il n'imagina autre chose, pour arrêter la contagion, que de grandes razzias d'enfants. Mesure affreuse. Ces petites créatures, dont plusieurs n'avaient pas cinq ans, furent enlevées et traînées par troupeaux. Les plus grands aux galères. Trois cents des moins âgés étaient dans la prison d'Uzès. Basville les fit étudier par des médecins de Montpellier, qui y furent bien embarrassés. Dès qu'ils entrèrent, ces pauvres petits se mirent à les prêcher, à vouloir guérir l'âme de ceux qui prétendaient guérir les corps. Que dire de ces enfants? Ils n'étaient pas malades, n'étaient pas fous, n'étaient pas fourbes. Étaient-ils du diable? ou de Dieu? Les docteurs s'en tirèrent avec un mot: «Ce sont, dirent-ils, des fanatiques.» La belle explication! Restait toujours à dire comment ils l'étaient devenus.
Nous allons le leur dire; mais il faut remonter plus haut.
Lamoignon de Basville, homme de Parlement, peu ami du clergé, le servit bien mieux que n'eût fait aucun ami. Il voyait bien que les moindres propositions d'un peu de tolérance (hasardées par Vauban, Noailles) étaient aigrement repoussées par les évêques. Il ne pouvait faire sa cour et conquérir le ministère qu'en aidant la persécution. On dit à tort qu'elle cessa dix ans (de 88 à 98). Erreur. Si les nouveaux convertis ne furent plus dragonnés dans les grandes villes, ils restèrent à l'état des suspects de 93, et pis encore, recensés le dimanche par le curé sur les bancs de l'église, tenus au sacrilége. Les ministres qui rentraient, pendus, roués, brûlés.
Dans ce grand peuple de damnés, forcés constamment de mentir, de se crever le cœur, d'avaler (en grinçant) l'hostie, Basville, nullement rassuré, crut devoir se faire une armée, huit régiments de soldats payés, cinquante-deux régiments de milice catholique. Cela eut des effets épouvantables. Le clergé se voyait déjà à la tête de la majorité, l'énorme majorité. Il régnait à Versailles, et il avait l'autorité. De plus, il eut la force armée. On voit (même aux lieux importants, comme les passages du Rhône) que le curé disposait des milices.
Leurs chefs furent ses valets, et Basville lui-même le grand valet, sur son trône de Languedoc. Le curé-capitaine, le capucin-missionnaire, dans leur ardeur gasconne, fougueux, furieux, licencieux, se lâchèrent dans tous les excès, purent enlever qui ils voulaient et l'envoyer aux prisons de Montpellier.
Ce qui me fait frémir dans ce clergé, c'est sa gaieté étrange, la bouffonnerie de Brueys, les plaisanteries de Louvreleuil, la légèreté galante de l'évêque Fléchier. Toujours le mot pour rire, surtout quand il s'agit des femmes. Nés Français et galants, ces abbés du Midi badinent agréablement sur les sujets les plus tragiques. Ils voltigent, tournent sur le pied, avec une grâce militaire. C'est l'esprit de la dragonnade. Derrière les murs de Nîmes, de Montpellier, d'Alais, derrière les armées qui les couvrent, leur riante imagination, dans ces scènes d'horreur, cherche les amourettes, les côtés libertins.
Ce que dut faire un clergé si léger, devenu tyran féodal, maître absolu dans chaque localité, on le devine sans peine. Ce peuple était brisé. L'habitude du mensonge et du sacrilége lui faisait endurer bien d'autres choses honteuses. Il en fallut beaucoup dans ces bonnes années dont on ne parle pas, pour amener enfin l'explosion de 1702. On cite, parmi les tyrans, celui qui fut tué, le grand vicaire Du Chayla. Mais il y avait mille tyrans. Combien d'autres durent en faire autant dans des lieux isolés où ils étaient encore moins en vue de l'opinion!
Du Chayla s'amusait à torturer chez lui, dans sa cave. La torture d'un homme lui amenait les femmes, les mettait à discrétion. Quand, par les soupiraux, les cris du père martyrisé arrivaient à la mère, à la fille, elles se livraient. Elles se damnaient pour le sauver. Et encore, elles n'étaient sûres de rien. Cet homme, racheté si cher, on pouvait le reprendre et l'envoyer à Montpellier. Elles restaient serves du caprice, avilies et désespérées.
Voilà le terrible spectacle que l'enfant avait sous les yeux. D'une part, le sacrilége et le viol de la conscience,—la honte d'autre part, les larmes intarissables. Tranchons le mot, l'enfer dans la famille.
L'enfant vit de paix, d'harmonie. Que pouvait advenir de lui dans ce bouleversement moral? Pour lui, la mère, c'est tout; c'est l'ordre, c'est le monde et c'est Dieu. Mais il est clairvoyant. Une mère hors de sens, éperdue de terreur, menteuse à chaque instant pour le salut des siens, c'est pour lui un tel renversement de toutes choses, que son âme peut y périr. Il sera idiot, ou, tout au contraire, inspiré.
L'enfant du Nord eût succombé. Il en fût resté hébété. Celui du Midi se fait homme. Il prend le premier rôle, devient le chef de la famille, prêche sa mère et relève son père, dit le mot de Dieu et en meurt. Cet atroce prodige d'un nourrisson apôtre est souvent acheté à ce prix.—Il n'importe. Il est fait, le grand pas héroïque. Les parents supportaient, se courbaient et s'avilissaient. Les enfants ne supportèrent pas, et par les plus petits se fit la foudroyante réclamation du Juste et le premier cri de la guerre.
Qui la racontera cette guerre? Et le peut-on? Voilà encore un côté sombre et désolant de l'affaire des Cévennes. Non, on ne peut plus la conter. Elle est presque autant impossible, enfouie et perdue dans la terre, que celle même des Albigeois. Les perfides récits des bourreaux ont menti, obscurci, tant qu'ils pouvaient. Et les récits protestants n'éclaircissent pas. Ce sont ceux des ministres, ennemis des fanatiques. Le seul livre important est une petite compilation confuse qui s'est faite en 1707, quand la malveillance anglicane, quand la sécheresse génevoise et l'étroit esprit des pasteurs entouraient et refroidissaient ceux qui pouvaient encore rendre hommage à la vérité. Le Théâtre sacré des Cévennes, ce curieux et terrible livre, le seul débris d'un monde, est écrit dans la froide atmosphère de Londres, sous la persécution. Elle était unanime; prêtres et philosophes étaient également hostiles. Les libres esprits même, sous cet étrange habit, méconnaissaient la liberté. Aussi, découragés, les témoins véridiques déposent de ce qu'ils ont vu, mais sèchement, tristement, sans détail; ils ne rougissent pas de la vérité, mais sentent qu'elle ne sera pas crue. Ils abrégent, suppriment ce qui eût tant intéressé. Triste punition d'un âge si dur! d'un parti refroidi qui ferma ses oreilles. Sa glorieuse histoire aura péri pour lui,—hélas! aussi pour nous qui l'aurions mieux comprise.
Si quelqu'un l'eût pu faire revivre, c'était M. Peyrat, l'illustre historien du Désert. Son livre a un mérite unique que les contemporains eux-mêmes n'ont point, c'est qu'il donne le sol, le paysage et la nature où le combat se passe. Il vit du souffle même et du génie de la contrée. Cela éclaire beaucoup de choses. Et cependant il reste de l'obscurité sur l'ensemble. Voici comment il m'apparaît:
La chose fut absolument démocratique et populaire. Les nobles n'y prirent aucune part.—Elle fut nationale. Les Cévennes ne reçurent aucun secours de l'étranger.
La guerre réellement, dans sa violence, ne dura que deux ans et demi, de juillet 1702 à décembre 1704. Et dans sa courte durée, elle compta trois générations de héros.
Ils m'aident à donner la formule qui la résume:
1o Les exterminateurs, le forgeron Laporte et le cardeur Séguier, nommé l'Esprit, l'homme des représailles qui rend au clergé supplice pour supplice;
2o L'organisateur, le beau, noble, généreux Roland, où l'insurrection eut son idéal. Il y eut ici fanatisme, mais grand, lucide et sage, l'organisation dans l'Esprit;
3o Les guerriers qui ne furent que cela, le trop célèbre Cavalier, garçon de dix-huit ans; un boulanger d'Anduse, qui avait été à Genève, instruit, rusé, vaillant, qui se révéla capitaine sur le champ de bataille. Ce favori des foules, petit, fort et trapu, avec une grosse tête blonde, leur apparut David, vainqueur de Goliath. Il fut juste assez fanatique pour se servir du fanatisme, l'abandonner à temps. Je l'appelle la guerre, moins l'Esprit.
Nulle part la France n'est plus grande, plus terrible. Il n'y eut jamais plus de trois mille insurgés, et Roland n'en voulait pas plus; il n'acceptait que des hommes solides.
Or, avec ces trois mille, ils allaient et venaient à travers quatre diocèses, et ils eurent un moment affaire à plus de cent mille hommes (en comptant les milices). On envoya contre eux un maréchal de France, et finalement Villars.
Ces pâtres, ces tisserands, qui n'avaient jamais vu le feu, s'y trouvèrent dans leur élément, superbes sur le champ de bataille. Combien plus sur les échafauds! Les bourreaux étaient consternés! Le grand Séguier fit peur à tout le monde quand on le jugea. «Comment devrait-on vous traiter?—Comme je t'aurais traité toi-même.—On vous appelait l'Esprit?—Sans doute. Car l'Esprit est en moi.—Votre domicile?—Au Désert, au ciel.—Demandez pardon au roi.—Le roi, c'est l'Éternel.»—On lui apprit qu'il aurait le poing coupé et serait brûlé vif; on lui dit de se repentir. À quoi il répondit: «Mon âme est un jardin d'ombrages et de fontaines.»
Basville, dans les commencements, avait cru la chose peu importante, il espérait l'étouffer. Le ministre Chamillart, à son tour, différa, n'en parla qu'à madame de Maintenon, qui prit sur elle de n'en rien dire au roi. Ainsi, dans les six premiers mois, l'insurrection eut le temps de grandir. Enfin, en janvier 1703, les soixante régiments de milice parurent insuffisants. On envoya de vrais soldats sous le maréchal Montrevel, vieux fat sans talent, mais féroce. Sa victoire la plus mémorable fut l'horrible incendie d'un moulin aux portes de Nîmes, où il brûla trois cents protestants. Près de Pâques, aux Rameaux, ces malheureux, hommes, femmes et enfants, n'osèrent pas, malgré le danger, ne pas fêter la grande fête. Quand Montrevel fut averti, il était à table et peut-être ivre. Il enveloppe le moulin, y met le feu. Tout ce qui sort, reçu à la pointe des baïonnettes, rejeté dans le brasier. Une fille seule avait été sauvée par un laquais. Tous deux traînés à la potence! On eut une peine infinie à la sauver. Montrevel était hors de lui, jusqu'à sabrer des catholiques. Il voulait commencer une Saint-Barthélemy de tous les protestants de Nîmes.
Ces fureurs eurent d'abord fort peu de résultats. Si les protestants eussent été en Europe les protestants de Coligny, ils avaient le temps de secourir, de sauver leurs frères du Languedoc. Mais l'Angleterre entrait dans sa voie mercantile. La Hollande baissait de courage. Ni Marlborough, ni le pensionnaire de Hollande, Heinsius, qui conduisaient la guerre, ne comprirent l'importance de ceci. Eugène y pensa, mais trop tard. C'est là qu'on voit combien ces grands acteurs, si grands par nos sottises, étaient dépourvus de génie.
Les lettres de Marlborough, récemment publiées, disent sa situation. Il était protégé par sa femme Sarah, la maîtresse absolue de la reine Anne, un démon d'avarice qui menait tout avec les whigs. Il courtise sa femme humblement dans ses lettres.
Anne était malheureuse d'un gros mari allemand, toujours ivre. Elle-même buvait un peu, pour oublier. C'était une sotte, mais bonne; elle avait le cœur tendre, et ne put jamais signer une seule exécution. Comment lui fit-on signer l'exécution de la guerre, le massacre d'un million d'hommes? Il y fallut cette étrange amitié. Sarah, moins jolie que piquante, mais ardente et malicieuse, très-perverse, la prit, et en fit sa servante. L'effrontée n'avait pas assez de se faire payer de toutes manières, de faire autoriser son voleur de mari dans sa guerre lucrative. Il lui fallait afficher la honte de la reine, sa royauté à elle. Sans pudeur, à l'église, elle l'humiliait, lui faisait tenir ses gants, et elle avait l'impertinence de se détourner encore pour éviter l'haleine (peut-être un peu alcoolique) de cette pauvre esclave qui l'aimait uniquement.
Ni ce gouvernement de femme de chambre, ni l'aveugle routine du Parlement whig qui régnait, n'étaient pour comprendre la grande question du siècle, entrevue par quelques penseurs, et devinée des fanatiques à travers le nuage de leur inspiration. C'est que le Jugement approchait, que la révolte pouvait devenir la Révolution. Jurieu le dit à sa manière. Boisguilbert, dans le sombre et sublime commencement de son Factum, paraît le sentir à merveille. Catinat mieux encore. (Saint-Simon, ch. CCCXX.) La Révolution était prête par l'excès des misères, beaucoup plus grandes, je crois, qu'en 1789. Les idées, les formules n'existaient pas; mais la violence croissante de la situation, foulant, refoulant l'âme, lui donnait une préparation, singulière. Que fallait-il pour que la chose s'agrandît, aboutît? Former, par l'intérêt commun, l'alliance des protestants et des innombrables mécontents catholiques pour la réforme de l'État. Un homme d'esprit, audacieux, à grandes vues, le catholique La Bourlie y travaillait dès janvier 1703. Il était frère cadet du marquis de Guiscard, et il avait influence en Languedoc. Il eût fallu lui envoyer nos régiments français de réfugiés sous le légitime drapeau des vieilles libertés de la France, l'appel aux États généraux.
Un autre personnage, le marquis de Miremont, petit-neveu de Turenne, issu d'un bâtard de Bourbon, agissait fort à Londres pour obtenir une armée et en avoir le commandement. Il se gardait bien de dire le vrai caractère de l'insurrection. La reine, bonne anglicane, avait horreur des puritains. On lui habillait tout cela en faisant de Roland un comte, un colonel, un respectable gentleman catholique, qui, par pitié pour les persécutés, s'était converti. L'aristocratie anglaise prit à ce roman, et on donna à Miremont, non une armée, mais la permission d'écrire une lettre au comte des Cévennes (juin 1703). Miremont promettait de seconder la reine. L'envoyé ne put rapporter autre chose à Londres, sinon qu'il avait trouvé ce comte, ce roi des montagnes, dans un antre, sans autre cour que des paysans armés et des espèces de brigands. Il eût pu dire pourtant la noblesse héroïque de Roland qui était peinte sur son visage et qui frappait tout le monde. Une fois, dans un brillant costume, il alla s'asseoir hardiment aux États du Languedoc, sur le banc des barons, et l'on se demandait quel était ce seigneur.
Tout ce que fit l'Angleterre, ce fut d'envoyer un secours d'armes et d'argent qui n'arriva pas. On avait bien recommandé de ne rien hasarder, s'il n'y avait au rivage une bonne force qui aidât le débarquement. L'amiral qu'on chargea de cette ingrate commission s'en débarrassa vite, ne vit rien à terre, n'attendit point et s'en alla. Qu'envoya la riche Hollande? Une somme de vingt mille livres!
Cependant, les mesures les plus violentes furent prises contre l'insurrection. La Terreur fut organisée sur une échelle immense. De toutes parts il vint à Montpellier tant de captifs, qu'il n'y eut plus moyen de juger. Le tribunal condamnait si roide et si vite tout ce qu'on amenait, que des fournées immenses lui fondaient dans la main. «Aux galères! au gibet! à la roue! au bûcher!» Les prêtres épouvantés, et d'autant plus terribles, envoyaient des foules à Basville. Le misérable serf eût été perdu à Versailles, s'il n'eût répondu à cette impatience par la rapidité de ses jugements. Contre le terrorisme massacreur de Montrevel, qui tuait tout (parfois les catholiques), il essayait de maintenir ce simulacre de justice. Jugeant les yeux fermés, tout au moins il jugeait. Il n'assassina par arrêt qu'environ douze mille hommes.
Il était dépassé. Les militaires, exaspérés par un ennemi insaisissable qu'ils n'atteignaient jamais, et qui, lui, savait les atteindre, ouvrirent des avis furieux. Un Julien, maréchal de camp (un apostat), demandait qu'on passât tout au fil de l'épée, et surtout les enfants. Un autre, nommé Planque, plus ingénieux, voulait que doucement on les tirât de la montagne «pour les noyer en mer.» Basville, le modéré, proposa un autre parti, la Saint-Barthélemy des maisons, la démolition de près de cinq cents villages du haut pays. Dès lors plus de retraite l'hiver. L'insurgé devait mourir de froid et de faim.
Cette magnifique opération, autorisée par le roi en septembre, et poussée d'un zèle admirable, fut achevée en décembre 1703. Femmes, enfants, vieillards, par troupeaux, descendirent sous le bâton du soldat. Qu'en faire? Comment nourrir des peuples entiers? Pour les hommes robustes, les hommes de combat, on ne les tenait point. Ils n'eurent garde de se livrer. Désespérés, ils allèrent tous trouver Roland et Cavalier. Puis, la faim les poussant, ils descendirent, mais comme loups, rôdèrent autour des villes, livrèrent d'atroces combats. Ils avaient perdu la montagne, mais ils s'emparaient de la plaine.
Le pape, dès le 1er mai, avait donné indulgence plénière à ceux qui s'armeraient pour égorger les Cévénols. Un ermite entreprit de renouveler la croisade albigeoise. Il ramassa la lie des villes. Nous avons vu, et dans la Ligue, et avant la Révocation, la démocratie ecclésiastique, l'élan belliqueux des bons pauvres qui recevaient la soupe aux portes des couvents. Quand les Assemblées du clergé obstinément venaient frapper le roi de la même demande d'écraser le protestantisme, en cadence, le peuple (ce peuple-là) se signala. On vit l'ouvrier fainéant, on vit le perruquier bavard, qui avec un tréteau, deux planches, se faisaient un métier nouveau. Ils couraient le pays, aboyaient aux huguenots, poussaient à les piller, et le soir, chez les moines, les curés, trouvaient leur salaire, la plus grasse hospitalité. Le métier, sous l'Ermite, était meilleur encore. Derrière l'armée de Montrevel, derrière les cinquante-deux régiments de milice catholique, il ne semblait pas difficile de piller les protestants riches dans les cantons non insurgés. Ces vaillants commencèrent la guerre contre ceux qui ne bougeaient pas et que l'on avait désarmés. Mais la chose leur parut si douce qu'ils négligèrent de s'informer si les gens pillés étaient protestants. Quiconque connaît les mœurs de la canaille du Midi, son fol emportement, ses furies libertines, devine bien ce qu'elle fit. Montrevel lui-même en eut la nausée. Il fut au moment de tomber sur ces camisards blancs, aussi cruels que les camisards noirs, mais infâmes et immondes, autant que les noirs furent austères.
Il s'agissait dès lors bien moins de religion que de propriété. La noblesse protestante, qui jusque-là était étrangère à l'insurrection, devait prendre parti. Or on pouvait prévoir qu'elle n'irait pas quitter ses terres pour se jeter dans les montagnes, se joindre aux paysans armés, qu'elle suivrait bien plutôt la doctrine commode des pasteurs (obéir aux puissances), qu'elle resterait fidèle au roi, qu'enfin, si elle négociait avec les insurgés, ce serait pour les lui ramener, et qu'elle deviendrait le vrai dissolvant du parti.
Ce qui avait rendu les camisards très-forts, c'était de n'avoir ni nobles, ni prêtres, d'ignorer les doctrines énervantes des ministres, les molles résignations de l'Évangile, d'être un parti biblique et non chrétien. D'autre part, ces paysans ne naissaient pas, comme les nobles, dans la tradition monarchique, bâtés, sellés et le mors à la bouche. Ni au dedans, ni au dehors, les gentilshommes protestants ne voulurent entendre rien à une affaire républicaine. Comme les Juifs à Samuel, ils criaient: «Il nous faut un roi!» Quand La Bourlie en obtint quelques-uns du duc de Savoie pour les mener en Languedoc, ils firent difficulté, ne voulant faire la guerre que sous un drapeau royal, et non s'aventurer comme des gens sans aveu, au risque d'être pendus. Il fallut, pour les rassurer, qu'il prît le drapeau de l'Empire.
D'autre part, en Languedoc, un certain Rossel, baron d'Aigalliers, protestant, mais bon royaliste, gentilhomme avant tout, agit directement dans l'intérêt des gentilshommes, qu'il croyait celui du public. Il pensa que Basville, après la destruction des camisards, retomberait sur la noblesse protestante, punirait sa neutralité. Il alla à Versailles, persuada à Chamillart «que la persécution continuait seule la révolte, que, si l'on se confiait aux nouveaux convertis, en leur donnant des armes, ils persuaderaient ou combattraient les camisards.» On le crut. S'il réussissait, l'effet devait être terrible pour les camisards, qui allaient se trouver isolés dans leur petit nombre devant la masse protestante, et voir contre eux, sous le drapeau du roi, leurs frères, les nobles protestants. L'audace des insurgés aux derniers temps, leurs courses, si hardies, dans la plaine, tenaient précisément à la destruction de leurs asiles, des quatre cents villages du haut pays. Avec le plan de d'Aigalliers, et l'amnistie avec un nouvel intendant qui n'aurait pas les rancunes de Basville, ils fussent retournés à la vie agricole. Il n'était pas nécessaire pour cette œuvre de paix d'employer le premier général de France. Il suffisait de d'Aguesseau, l'excellent intendant. On envoya Villars.
Ce fut l'heureuse idée de madame de Maintenon, qui réservait le grand théâtre de la guerre à ses amis, Villeroi, Tallard et Marsin, mais qui aimait Villars, et qui, après ses victoires, ne pouvait décemment le mettre à la retraite. Celui-ci comprit à merveille qu'il allait, à fort bon marché, se donner le laurier de héros pacificateur. C'est ainsi qu'il se pose, dans ses Mémoires, avec ses vanteries ordinaires, maintes et maintes contradictions, tantôt avouant que ces populations étaient fort douces, disposées à la paix, tantôt faisant entendre qu'elles ne se soumirent que terrifiées.
Villars pouvait-il croire, comme le trop simple d'Aigalliers, qu'on allait faire une paix sérieuse entre des partis acharnés? Il était fort léger et tâchait de le croire. Il voulait un succès rapide, quelque semblant de paix, rapporter cela à Versailles, retourner plus grand sur le Rhin. Basville, qui ne s'y trompait pas, et qui n'avalait pas plus aisément que les évêques l'amnistie et l'intervention de la noblesse protestante, Basville s'y prêta, cependant. Il sentit les avantages d'une fausse paix pour désorganiser les camisards.
Ils avaient eu un échec assez grave, mais ils s'en remettaient. Leurs redoutables chefs, Roland, Cavalier, Catinat, Ravanel, étaient tous vivants et en selle. Tous leurs corps s'étaient complétés. Villars, pour mieux les diviser, s'adressa, non pas à Roland, qui était le premier, mais au jeune Cavalier, qui n'avait jamais commandé que sept cents hommes. C'était le plus brillant, le plus populaire; sa défection pouvait être contagieuse. Il lui envoya d'Aigalliers.
Et, d'autre part, Basville, pour prévenir Villars, par un plus court chemin, lui envoya un officier et un protestant que Cavalier connaissait et respectait d'enfance, ayant été petit berger chez lui. La séduction fut très-grossière. On lui offrit de le faire colonel d'un régiment qu'il formerait de ses camisards. Il fut séduit. D'Aigalliers, qui survint ensuite, l'acheva, en chantant des psaumes avec lui, l'embrassant, lui disant qu'il suivrait sa fortune. Cavalier se laissa aller jusqu'à écrire une lettre de repentir, d'aveugle soumission à Villars. On le mena en laisse, de bourgade en bourgade, de banquet en banquet, psalmodiant et promettant la paix. La joie et l'ivresse du peuple, le vertige des foules exaltait le jeune prophète. Les vanités mondaines qui lui troublaient la tête lui faisaient dire, dans l'extase, les plus ridicules paroles: «Ô mon fils lui disait l'Esprit, tu verras le Roi!» C'était, en effet, une des choses qui l'avaient le plus tenté, l'espoir qu'on lui donna de voir ce dieu mortel!
Il n'avait cependant nul droit, nul pouvoir pour traiter. Son chef Roland, bien loin d'approcher, eut horreur du contact, s'éloigna, monta au Désert. Il y surprit, battit un gros parti de cavalerie, pendant que Cavalier, aveuglé par son fol orgueil, acceptait le triomphe que le rusé Villars lui arrangea dans Nîmes, pour bien montrer qu'il le tenait. Rien ne fut plus galant que le joli costume où parut le jeune homme. Une plume blanche flottait au chapeau d'où s'échappaient ses blonds cheveux. Son justaucorps (ventre de biche), galonné d'or, laissait voir un dessous royal, la veste et culotte écarlate. Ajoutez une belle steinkerque au cou, d'ample mousseline blanche. Les dames catholiques s'étonnèrent de voir en lui ce monstre redouté; et plus d'une fut assez folle pour vouloir toucher ses vêtements.
Villars promit généreusement ce qu'il ne pouvait pas tenir, la liberté de conscience, la délivrance des prisonniers, le retour de l'émigration. Il refusa les temples, les villes de sûreté.—Telles sont ses réponses écrites sur la requête écrite de Cavalier. Je m'en rapporte à cette pièce. (Peyrat, II, 165.) Villars, dans ses Mémoires, dit n'avoir pas promis la liberté de conscience. S'il ne l'eût pas promise, Cavalier n'eût pu un seul moment tromper les siens; démasqué et percé à jour, manifestement traître, il serait resté seul dès ce moment, inutile à Villars.
Cavalier, un peu tard, manda tout cela à Roland qui le fit venir, lui fit honte de sa précipitation, et écrivit à Villars qu'il ne traiterait pas sans les garanties de l'Édit de Nantes. Il défendit aux chefs d'obéir à Cavalier.
Mais la grande majorité protestante se déclarait pour la paix. Villars avait abattu les gibets, écrit des choses magnifiques sur la tolérance. Ces banalités éloquentes eurent le plus grand effet. Les villes protestantes s'assemblèrent, signifièrent à Roland que, s'il ne se soumettait, elles armeraient contre lui. Donc, pour manifester quelque bonne volonté de paix, il manda encore Cavalier. Celui-ci, homme de Villars, fut en danger dans ce camp fanatique, fortement menacé. Mais je ne sais quel souvenir d'affection, et la magnanimité naturelle de ces sauvages, le protégèrent. Il en sortit vivant.
Dès lors, il n'était plus grand'chose. Villars, qui avait intérêt à le maintenir important, n'y réussit qu'en lui achetant des soldats par la paye alors énorme de dix sous par jour, quarante aux officiers. Il avait eu la honte d'être forcé de fraterniser avec un chef des bandes de l'Ermite, sale coquin, qui ne marchait qu'avec un violon de guinguette, et qui vint l'embrasser avec douze brigands. Pour comble, la maréchale de Villars, une belle dame, galante et moqueuse, riait de sa triste figure. «Monsieur Cavalier, disait-elle, vous me feriez plaisir de prophétiser un peu devant moi.» On finit par lui faire une centaine d'hommes avec lesquels il partit. Dans ses Mémoires suspects, il se donne l'honneur d'une entrevue avec Louis XIV. Rien de moins vraisemblable. Selon Voltaire, bien plus croyable ici, le roi qui passait vit sur un escalier le petit homme, et lui tourna le dos. On ne s'y fiait pas. Il se sauva en Angleterre, et mourut vieux, gouverneur de Jersey.
Roland devait périr. Une tempête dispersa le secours que lui amenait La Bourlie. Les pasteurs hollandais à qui il se recommanda lui conseillèrent de se recommander à Dieu. C'est tout ce qu'il en tira. D'Aigalliers l'éreinta, le réduisit à rien en obtenant de Chamillart que tous pourraient partir avec leurs parents délivrés, pourraient vendre leurs biens. Roland se fit tuer. Il avait trente ans, et reste le grand chef de l'insurrection cévenole.
La dupe, d'Aigalliers, enfin et à la longue, reconnut qu'il l'était, et alla pleurer à Genève. Villars revint glorieux à Versailles, de la paix qu'il n'avait pas faite et du besoin qu'on eut de lui. Le Languedoc resta écrasé, non pacifié, et il fallut y envoyer Berwick, bâtard de Jacques II, pour assister Basville, un bourreau avec un bourreau.
Ce qu'il y eut de roues et de potences à Montpellier, de bûchers pour brûler ces martyrs, nous ne le dirons pas. Mais ceux qui, vers le soir, aux derniers rayons du soleil, suivront la lumineuse allée du Peyrou vers la mer et le ciel, verront encore leurs âmes sur la via sacra.
Le lendemain du jour où la mort de Roland semble pacifier les Cévennes (16 août 1704), nous éprouvons en Allemagne l'épouvantable revers de Blenheim. De quatre-vingt-dix mille hommes, il en revint cinq mille. Le reste, tué, dispersé et perdu. Le pis, un corps nombreux qui se rend sans combat; chose inouïe! une armée prisonnière, plus que Pavie, Azincourt et Poitiers!
Juste punition d'avoir écarté Catinat et Villars, pour donner le grand rôle aux généraux de madame de Maintenon.
Les historiens militaires sont véritablement bien secondaires ici. Il faut remonter à la source, à la cause primitive des événements. Avant d'être perdue sur les champs de bataille, la campagne fut perdue dans la chambre de madame de Maintenon. De là partirent ces généraux indignes. De là les ordres, à la fois timides et imprudents, qui les firent opérer plus mal encore qu'ils n'auraient fait. Publiés enfin de nos jours, ils révèlent ces ordres que les grandes sottises furent expressément commandées de Versailles et visiblement inspirées par la petite prudence d'une femme médiocre, qui, en craignant tout, perdit tout.
Elle craignit, en 1701, de choquer la duchesse de Bourgogne et lui sacrifia Catinat qui accusait la perfidie de son père. Elle craignit, en 1702, la mauvaise humeur du roi, dont la santé s'altérait de nouveau (Journal des médecins), et lui cacha l'affaire des Cévennes, laquelle eut le temps de grandir, tant qu'on y envoya Villars. Elle craignit, en 1704, les manœuvres hardies qui nous auraient sauvés, fit perdre les occasions.
Il faut savoir à fond ce que c'est qu'un gouvernement de femmes. Et, j'entends, de deux femmes; car, à partir de 1700, la petite duchesse influe beaucoup. Deux caractères fort opposés, entre lesquels l'union fut bien moindre qu'on ne l'a dit.
Madame de Maintenon qui l'eut à onze ans, crut l'élever, s'imagina qu'elle en ferait une demoiselle de Saint-Cyr. La petite, douce et rusée, déjà bien dressée par son père (comme sa sœur la reine d'Espagne), amusa la vieille dame, la conquit, la trompa. Elle savait d'avance parfaitement ce qu'était de naissance madame de Maintenon. Elle l'appelait ma tante, la captait et la caressait, en faisait ce qu'elle voulait. Elle resta tout à fait elle-même, exactement le contraire de la prude, l'opposé de cette secrète personne. Dès douze ans, ou treize ans, elle était maîtresse de tout. Il n'y avait pas moyen de la garder, car ses gardiennes et tout le monde, du roi jusqu'aux valets, étaient séduits, gagnés, fascinés de sa grâce caressante, de son entrain charmant et de sa très-réelle bonté.
L'ennuyeux palais de Versailles, attristé des affaires, attristé de vieillesse, se mit à sourire malgré lui. Elle remplissait tout de sa gaieté d'enfant, mais d'enfant très-intelligent. Elle entrait (à propos) chez madame de Maintenon, et la forçait souvent de rire. Elle sautait sur les genoux du roi, le caressait, lui tirait le menton. Bien plus, elle brouillait ses papiers, et parfois y lisait. Jamais le roi n'avait eu, pour les siens mêmes, cet excès d'indulgence. Mais l'enfant était si folâtre, paraissait si légère, qu'on pouvait croire que tout ne serait qu'amusement et n'irait pas jusqu'à l'influence sérieuse.
Le contraire éclata en 1700, à l'occasion du testament de Charles II. Le fond se révéla. Des flatteuses grâces italiennes se détacha la décision piémontaise. Elle prit parti hardiment pour l'acceptation, c'est-à-dire se mit avec Monseigneur et la famille contre madame de Maintenon. Cela paraissait très-français, mais c'était surtout savoyard; elle espérait marier sa sœur à notre jeune roi d'Espagne.
La petite duchesse se trouvait bien puissante alors. Elle avait justement quinze ans. Elle éclatait de grâce et d'agréments, divinisée par son petit mari, par la faiblesse du roi et de tous. Elle ne touchait pas terre. Point jolie, elle était pourtant juste au point où fleurit la gentille figure, un peu pouponne, de Savoie.
Au portrait de Versailles, on l'a prise plus âgée, en tâchant de la faire princesse imposante. On a armé ses yeux de hardiesse (royale? ou libertine?). Elle les avait très-beaux, très-tendres et qui promettaient plus d'amour qu'elle n'en aurait eu à donner. Le masque intelligent, comique, est d'un petit bouffe italien, sensuel et facétieux. Les lèvres sont un peu épaisses, mais mordantes, dit Saint-Simon, et cela aux deux sens, pour la malice ou le baiser.
Le buste qui est en face en dit bien davantage. La personne est trouble, charnelle. Et, en effet, sans sa bonté, sa crainte de déplaire, je crois qu'elle aurait été loin. Ces natures molles, de tissus lâches, se dépravent aisément. Ici, sous la femme gracieuse, il y a comme un page mignon dont on ne sait trop que penser.
Enfant, elle était indomptable pour les polissonneries de garçon. Elle se faisait traîner sur le dos, par les pieds, dans les appartements. Plus grande, elle mit à se rappeler tout ce qu'elle avait su de baragouinage des deux côtés des Alpes. Le solennel Louis XIV, qui, dans son âge mûr, détestait le grotesque, Téniers et Scaramouche, s'amusa, contre toute attente, de ces petites farces. D'elle, il prenait tout bien. Il fallait qu'on en rît. Madame de Maintenon en riait.
Mais jusqu'où irait-elle dans cette voie scabreuse? La mesure n'était pas la même ici et en Italie. Nos divertissements de Pourceaugnac et du Malade imaginaire n'étaient pas au niveau des bouffons de là-bas. Les belles Italiennes, innocemment, se contraignaient bien peu en maintes choses de nature qu'on n'aurait acceptées ici que dans les jeux de carnaval. Hasarder de telles licences dans ce Versailles, dans cette cour tendue de dignité, que dis-je? dans cette chambre, le saint des saints de la pruderie et des plus hautes affaires, c'était l'audace la plus hasardeuse. C'était un grand coup de partie, à tout perdre ou à tout gagner. Si le roi supportait, goûtait ces choses hardies, ces privautés extrêmes, il était dompté dès ce jour, et madame de Maintenon subordonnée, dès lors fort peu comptée.
On se demande comment, bonne et douce, comme elle était, elle passa ce Rubicon d'audace impertinente qui devait blesser, humilier la respectable dame. Je crois qu'elle fut provoquée. En calculant, on trouve qu'il faut placer ici un fait que Saint-Simon rappelle plus tard, mais comme ancien. Madame de Maintenon, la voyant prendre son vol (au testament d'Espagne), lui suscita tout doucement une petite concurrence. Elle inventa dans ses appartements une autre amuseuse du roi. Elle prit une enfant, toute jeune, jolie, hardie, une certaine Jeannette Pincré, qu'elle destinait, disait-elle, à Saint-Cyr, mais qui n'y alla point. Aux absences de la duchesse, Jeannette était là (par hasard) et ne se sauvait pas si le roi arrivait. On faisait semblant de la renvoyer; mais il la retenait, la caressait beaucoup. Il la garda si bien que non-seulement elle fut la doublure de la duchesse, mais qu'elle lui succéda à sa mort, et fit seule leur amusement aux trois dernières années.
Soit par émulation de petites farces, soit autrement, la duchesse en hasarda une infiniment hardie. Elle la fit avec le concours de la vieille Nanon Balbieu, la confidente de madame de Maintenon, qui la lui avait donnée. Celle-ci, tout en l'aimant, peut-être, n'était pas fâchée qu'elle fît un coup de tête, qu'elle passât une fois toute mesure, choquât le roi et reçût une leçon qui pour toujours la contiendrait.
Il faut lire la scène dans Saint-Simon (ch. 321). Une fois qu'il y avait comédie, la princesse, le dos tourné au feu, se courbant un peu en avant sur un bas paravent, laissa Nanon approcher d'elle par derrière, comme pour lui rajuster quelque chose, mais en effet pour lui insinuer un petit lavement. Le roi voulant savoir ce qu'on faisait, elle se mit à rire et dit: «Je fais ce que je fais les jours de comédie pour me tenir la tête fraîche; je prends un lavement d'eau.» Le roi rit à mourir. Il ne la gronda point du tout, trouva cela plaisant, charmant. Il n'y vit qu'une naïve liberté italienne, une audace de petite fille (je crois qu'elle n'avait pas quinze ans), et enfin la tendre assurance d'une enfant gâtée qui sait bien que, quoi qu'elle puisse faire, elle n'en sera que plus aimée.
Selon toute apparence, il y eut encore autre chose. Tout en cédant à madame de Maintenon dans tant d'affaires sérieuses, il se plaisait en revanche à l'humilier. Sa plus grande mortification qui montrait assez qu'il la trouvait peu amusante, c'est qu'il faisait entrer chez lui par les derrières (uniquement pour causer) des dames spirituelles, comme madame de Grammont, et aussi une demoiselle naïve, hardie, qui ne ménageait guère la dame régnante.
La petite princesse, en traitant celle-ci sans façon, en se mettant tellement à l'aise avec elle et chez elle, savait ne pas déplaire au roi, flatter plutôt sa malice secrète.
Ce qui est fort bizarre, et ce que madame de Maintenon ne pouvait prévoir, c'est que, cela ayant réussi, l'audacieuse recommença, en fit une habitude, et que, le roi le trouvant bon, il fallut bien le souffrir. Tout le monde le sut bientôt. Les dames imitèrent la princesse; si bien que ce fut une mode, constatée dans la Collection des modes du temps. Cette grande histoire des mœurs qui donne tant de faits précieux (j'y ai montré plus haut l'avénement de madame de Maintenon), représente celui-ci dans une pompe solennelle. Et peut-être, en effet, ce fut le véritable avénement de la duchesse de Bourgogne.
Seulement, le graveur a fait d'une espièglerie une chose théâtrale, impudente et cynique. Chez lui, c'est bien une Italienne, mais de fier profil italien, une dame de majesté royale. Elle est près de sortir, et déjà on lui tient sa chaussure, son chien de manchon. Couchée sur un lit de repos, elle montre d'un geste hardi un jeune domestique en grande tenue qui apporte l'objet, et va le remettre aux mains d'une autre dame qui a la chaussure et qui apparemment fera l'office de femme de chambre. Quatre vers, mis au bas, disent l'utilité de la chose quand on va à la comédie ou au bal: «Cela s'appelle un agrément en style de galanterie.»
Un trait peut sembler satirique. La seconde dame est fort parée, assise, donc n'est pas une femme de chambre. Serait-ce une parente pauvre, une amie inférieure, comme madame Scarron le fut jadis à l'hôtel d'Albret, chez madame de Richelieu, etc., serviable, complaisante à tout faire?
Ce que ne dit pas la gravure, et le plus facétieux, qu'explique Saint-Simon, c'est que, la chose prise, elle la gardait toute la soirée, jusqu'après le souper du roi, allant, venant, siégeant en grande cérémonie. Étrange carnaval dont la malignité riait fort en dessous, de voir la jeune espiègle représenter, trôner entre ces personnages tragiques, le grand roi du grand règne, et la fausse reine, la prude, obligée d'endurer.
Celle-ci se hâta de prendre la prise ordinaire des vieilles sur les jeunes, de noter ses glissades, de la tenir par ses secrets.
Elle l'avait fort bien entourée, lui avait donné de sages dames d'honneur, mesdames du Chastelet et de Nogaret. Plus, comme dames de palais, ses jeunes nièces (Mailly, Noailles). Mais la petite femme était si caressante, se faisait tellement aimer, que tout cela ne servait à rien. Elle avait des gens qui, pour elle, eussent voulu traverser la flamme. Tel fut son Domingo, un Espagnol, domestique qui ne l'était guère, d'un esprit élevé, orné, qui ne voulut point se marier «pour ne pas se partager.» Elle ne l'ignorait pas et lui en savait gré. Elle morte, il s'alita, mourut.
Madame de Maintenon ne pouvait se fier à des gens qui aimaient à ce point, et moins à ses nièces qu'à d'autres. Elle prit pour observateur une personne froide, sûre, discrète, madame d'Espinoy, princesse lorraine, qui gouvernait Monseigneur, le grand dauphin, père du duc de Bourgogne.
Monseigneur, fort épais et jeune à cinquante ans, de sang et de bêtise, aimait les farces d'écolier, à courir la nuit, berner les gens. Notre étourdie ne manqua pas de se faire son second. Le souffre-douleur qu'on bernait était une dévote grotesque et sale, la princesse d'Harcourt, favorite de madame de Maintenon. Dans l'hiver, à Marly, fort tard, Monseigneur s'en allait avec la petite duchesse surprendre dans son lit la pauvre femme et la noyer de neige. Chose peu humaine, encore moins convenable, qu'une jeune personne courût ainsi la nuit. Ces libertés menaient plus loin, madame de Maintenon ne pouvait l'ignorer.
Madame, mère du Régent, dit avec sa brutalité, que madame de Maintenon trouva son compte à la corrompre. Mot dur, exagéré. Il faut dire seulement qu'elle n'était pas fâchée qu'elle se compromît, qu'elle lui donnât droit de la gronder, de lui dire qu'elle savait tout et de lui faire valoir qu'elle n'en disait rien au roi. La duchesse pleurait, l'embrassait.
Elle était mal mariée. Dans cette cour vieille, le jeune duc de Bourgogne était vieillot, avait l'air d'un abbé. Il avait de l'esprit, du cœur, mais avec une dévotion ennuyeuse, parfois puérile. Il en était fort amoureux, et elle y répondait tant qu'il voulait, mais regardait ailleurs. Tout ce qu'il y avait de jeune à la cour papillonnait autour d'elle, comme d'une flamme. Elle choisit assez tristement, prit un garçon agréable, Nangis, du reste, médiocre, et qui ne monta guère haut. Il fut discret, modeste, convenable. On aimait la duchesse et l'on ne disait rien. Mais elle-même se faisait du tort par sa nature toute en dehors, involontairement provoquante. Un regard expressif, un accueil trop charmant, faisaient croire qu'on était aimé. Un fat, Maulévrier, d'ambition encore plus que d'amour, osa faire le jaloux et menacer Nangis. La duchesse, craignant le scandale, endura très-imprudemment, voulut calmer ce furieux, lui fit écrire, ou écrivit, lui envoya une femme de chambre, une madame Cantin. Les choses en vinrent au point que ce Maulévrier, en lui donnant la main pour la conduire, par une fausse fureur, la lui serrait à l'écraser. On le fit partir pour l'Espagne, où il fit de même l'amour à la reine. Bref, n'arrivant ni ici, ni là-bas, au but de folle élévation qu'il s'était proposé, le jour même du vendredi saint, il se jeta par la fenêtre. Autre scandale: elle le pleura. Tout cela fit du bruit. D'autres eurent la même pensée, entre autres l'abbé de Polignac. Il n'alla pas bien loin, et cependant tel était ce faible cœur que, le voyant partir, elle se mit encore à pleurer.
Tout cela très-public, et elle croyait qu'on ne voyait rien. Le soir, au cabinet, dans un laisser-aller tout italien, elle se soulageait de ses confidences amoureuses au milieu de deux ou trois dames qu'elle appelait mon puits (de discrétion), et qui le matin disaient tout.
Non-seulement madame de Maintenon n'ignorait rien, mais elle était à même d'avoir des gages contre elle. Je ne croirai jamais que la femme de chambre ait fait à son insu l'étonnante démarche d'aller chez ce Maulévrier. Par sa veuve, ou encore par la femme de Nangis, qui était très-jalouse, il ne lui fut pas malaisé d'avoir des billets de l'imprudente.
C'était la tactique ordinaire de madame de Maintenon. Elle eut des lettres amoureuses de la princesse de Conti, qui la perdirent. Elle eut des lettres satiriques de la mère du Régent, dont elle l'accabla, l'effraya, jusqu'à la mort du roi.
Une chose résultait de ce très-dangereux système. Madame de Maintenon tenait autour de la duchesse, au cœur de la famille royale, cette madame d'Espinoy et les Lorrains. La maison de Lorraine eut, comme on sait, toujours un double rôle. Française et Allemande, elle avait ici son intrigue, mais son cœur dans l'Empire. Ses cadets, Guise ou Vaudemont, ont fait plus d'une page noire à notre histoire. Vaudemont, général chez nous, n'en avait pas moins ses enfants généraux sous Eugène. Sa nièce, d'Espinoy, espion de madame de Maintenon pour la duchesse de Bourgogne, paraît l'avoir été aussi contre la France. Elle avait sa sœur mariée secrètement au dangereux chevalier de Lorraine (l'empoisonneur de madame Henriette), intime du bavard Villeroi, si avant dans la confiance du roi. Entre ce chevalier et Vaudemont, Villeroi était tout à jour. La cour, l'armée n'avaient rien de secret. Les Lorrains mandaient tout au chef de leur famille, le duc de Lorraine, qui le mandait au prince Eugène. Maître en intrigues, aussi bien qu'en batailles, celui-ci assistait invisible à tous nos conseils. Il vivait comme entre le roi, le ministre et madame de Maintenon. Il la connaissait à fond, cette chambre, si bien close, où tout se décidait. Il en tenait les portes, il l'occupait par ses démons familiers.
Madame de Maintenon aidait à se trahir elle-même. C'est par égard pour les dames lorraines, ses indispensables espions, qu'elle ferma l'oreille aux révélations de Catinat sur ce Vaudemont, agent de l'ennemi. Et, par égard pour la duchesse de Bourgogne, elle supprima les dépêches où le clairvoyant général annonçait la prochaine trahison de son père. Ainsi, elle eut une double prise sur elle, les bienfaits aussi bien que la crainte. Elle se serait fait trop haïr, si, tout en la grondant et lui reprochant ses écarts, elle ne l'eût servie dans ses intérêts de famille. Cela alla bien loin. C'est la principale cause qui fit rebuter, dégoûter, enfin éloigner du service Catinat, l'homme que le duc de Savoie craignait le plus, l'homme qui l'avait éreinté à la Marsaille, l'homme qui avait exécuté l'ordre de brûler ses châteaux, ses propriétés personnelles; l'homme qui le connaissait, le devinait. On soulagea le duc de Savoie de ce dangereux ennemi; on envoya Catinat en Alsace. Là, comme en Italie, on le laissa très-faible, n'ayant que des recrues, et ne pouvant agir; ce qui le perdait près du roi, excédé de sa lenteur. Tout doucement, l'opinion s'établit que ce bon général malheureusement avait vieilli, était usé. On le plaignit; sans le disgracier, on fit si bien qu'il dut se retirer de lui-même.
Le roi n'avait à cœur qu'un général, son ami Villeroi, un acteur, un bravache, militaire de théâtre, qui, sous son panache et ses plumes, n'ombrageait aucune cervelle. Il est des sots qui savent au moins gouverner leur sottise, la masquer de quelques semblants. Celui-ci était tel, que le roi même, parfois, voyant qu'il ne comprenait rien, baissait la tête et rougissait, essayait de lui mettre les choses à sa portée. Dans ce siècle, cette cour qu'on croit si spirituelle, l'inepte Villeroi fut le héros des dames, leur admiration unanime. Et plus, il les eut toutes. Nulle femme importante qui n'eût été, dans un temps ou un autre, la maîtresse de Villeroi. Il fut, cinquante années durant, le charmant, le vainqueur et l'irrésistible.
Il avait près du roi un grand mérite, c'était (ayant son âge) de rester cependant l'évaporé jeune homme du temps de la Vallière. Villeroi, des premiers, à soixante ans, eut ce que les jeunes gens commençaient à avoir aux faubourgs de Paris, une petite maison. Maisons à rendez-vous; mais, pour trancher le mot, vrais cabarets, où, parmi les coquines, de grandes dames venaient se soûler (V. Madame). Il n'en avait pas moins la haute estime de madame de Maintenon. Rien ne donne une plus pauvre idée d'elle et du roi.
Il n'y avait dans cet homme qu'ignorance et fatuité, tout faux, tout vent, tout vide. L'âge même et la cour qui forment les plus incapables, ne purent rien mettre dans ce rien. Au contraire, son néant s'accrut, si l'on peut dire, sa bouffissure aussi. Les plus cruelles piqûres que la fortune y fit à nos dépens, n'aplatirent pas cette outre. D'un zéro gonflé échappèrent les réels malheurs de deux règnes. Du bavard de Louis XIV et de l'inepte général, resta pour Louis XV un radoteur funeste, vieil enfant corrompu pour corrompre un enfant.
Sa ridicule affaire de Crémone ne lui nuisit pas. Le roi, à son retour de sa prison, gracieusement lui permit sa revanche, et lui donna l'armée du Nord, le vis-à-vis de Marlborough.
Le moment était le plus grave de toute cette guerre. L'Autriche agonisait. Le criminel empire qui s'est bâti de la mort des nations, et dont l'Angleterre, tant de fois, fit un si immoral usage, il périssait. L'Angleterre allait perdre son mercenaire gagé, l'épée barbare qui lui servit, à volonté, dans tous les sens. Pour la sauver, il ne fallait pas moins que déplacer le théâtre de la guerre. Par une situation unique, Marlborough, dictateur en Angleterre, entraîna encore la Hollande par son ami, le puissant Heinsius, et par la haine envieillie de la France. Il obtint carte blanche pour aller joindre Eugène au fond de l'Allemagne. Pour comble de bonheur, il n'avait en présence que cet imbécile Villeroi.
Nous n'avions plus Catinat en Alsace. Tallard avait l'armée du Rhin. Marsin était en Bavière près de l'électeur. Il s'agissait, pour Marlborough, de se jeter entre nos deux armées, d'y faire sa jonction avec les Allemands. Il trompa Villeroi, l'amusa, marcha vers Coblentz, où il eut déjà les renforts de la Prusse et de la Hesse. Où allait-il? on l'ignorait. Villeroi eut peur pour la France.
Un ordre exprès de Versailles lui défendit de s'écarter; autrement dit, on lui enjoignit de ne pas déranger Marlborough et de respecter son voyage. Donc, Villeroi serra l'Alsace, s'y joignit aux deux corps qu'y avaient Tallard et Coigny. À eux trois, ils avaient en face 15,000 hommes d'Eugène, restés pour observer. Ils étaient quatre fois plus forts, pouvaient les accabler. Mais un ordre exprès de Versailles leur défendit de le faire, leur enjoignit de respecter Eugène, comme on avait fait pour Marlborough. Admirable prudence de madame de Maintenon et de Chamillart. Ils voulaient avant tout garder la France, et croyaient que ces 15,000 hommes allaient envahir le royaume!
Notez que, pendant que Marlborough allait à tire-d'ailes, et promptement, heureusement, accomplissait sa jonction, les nôtres ne bougeaient qu'au doigt de Chamillart. On écrivait à cent vingt lieues pour obtenir des ordres. Versailles délibérait lentement, mûrement. Nos soldats, ces marcheurs terribles qui si souvent ont effrayé le monde de leur rapidité, marchaient au pas d'une vieille femme.
Les Anglo-Allemands se trouvèrent avoir 60,000 hommes contre 30,000 qu'avaient Marsin et l'électeur de Bavière. Marlborough, pour forcer celui-ci de changer de parti, le pillait, le brûlait, exerçait contre lui par le fer et le feu une cruelle contrainte par corps.
Il criait au secours. On lui envoie enfin Tallard. Les deux armées françaises réunies, tout était sauvé. Il n'y avait qu'à attendre. Nos ennemis n'ayant qu'un pays dévasté, et ne pouvant faire venir leurs vivres que de loin, eussent été fort embarrassés. Les Hongrois avaient battu les Autrichiens en Moravie, battu encore la seule armée qui couvrît Vienne. On s'y croyait perdu.
Marlborough, venu de si loin au secours de l'Autriche, avait l'air de ces charlatans qu'on fait venir in extremis, et qui n'ont à soigner qu'un mort.
L'électeur le tira d'affaires. Il était furieux du ravage, furieux d'avoir reculé. Dès qu'il se vit en force, il voulut en tirer une vengeance éclatante, exigea la bataille. Tallard et Marsin obéirent. L'exemple de Villars, déporté aux Cévennes pour indocilité, disait assez à ces généraux courtisans ce qu'ils avaient à faire. Ils prirent précisément le champ d'Hochstedt où, l'année précédente, Villars avait vaincu. Mais ils ne suivirent nullement la disposition qui l'avait fait vaincre. D'abord, ils isolèrent leurs deux armées, laissèrent entre un espace. Puis, ils se crurent couverts par un méchant ruisseau. Tallard mit son infanterie dans le village de Blenheim, où elle lui fut inutile. Enfin, ils crurent longtemps que l'ennemi n'osait venir à eux. C'est que Marlborough attendait pour attaquer d'ensemble avec Eugène. Alors, au grand étonnement des nôtres, il passa le ruisseau. Tallard n'était pas à son poste; il était dans l'autre armée près de Marsin et de l'électeur. Il y retourna en hâte. Pressé et accablé, il demande secours à Marsin, qui ne peut. Il court alors à Blenheim pour en tirer des troupes. Il venait de perdre son fils. Effaré et myope, il se lance au galop juste dans l'ennemi. Il est pris. Personne pour donner des ordres. Marsin, satisfait d'avoir résisté à Eugène, n'en demande pas plus, et emmène l'armée bavaroise. Que deviendra l'infanterie de Tallard, entassée dans Blenheim? Celui qui la commandait perd la tête, se sauve et se noie. Elle est enveloppée de toutes parts. Douze escadrons, vingt-sept bataillons de vieilles troupes sont livrés à l'ennemi. Les officiers capitulent, malgré la fureur des soldats.
Tout était-il perdu? non. L'électeur soutint qu'on pouvait rester en Bavière. Et, en effet, ce pays, seul contre tant d'ennemis, se soutint tout l'hiver encore. Mais l'abattement était extrême. Un conseil de guerre décida qu'on évacuerait toute l'Allemagne. Marsin ramena 5,000 hommes sur la rive gauche du Rhin.
Un seul mot fait juger du coup qu'avait reçu la France: que put-elle, que fit-elle dans toute l'année suivante, 1705? rien.
Rien en Espagne. Les Anglais y avaient pris Gibraltar, qu'ils ont gardé pour eux. On ne put le reprendre. Barcelone et Valence se déclarèrent pour l'archiduc.
Rien sur le Rhin. On admira Villars qui, dans un camp très-fort, attendit Marlborough et l'invasion. Ce qui arrêta réellement celui-ci, ce fut la discorde des alliés. Les Allemands lui manquèrent de parole, et les Hollandais voulurent retourner dans les Pays-Bas.
Rien de sérieux même en Italie, sauf la brillante affaire de Cassano, où Vendôme, surpris par Eugène, lui tua beaucoup de monde. Eugène, sans secours de l'Autriche, recula jusqu'au Tyrol. Le Savoyard, abandonné, semblait perdu. Il ne lui restait que Turin. Vendôme perdit six mois à préparer le siége de cette ville par celui d'une petite place qui la couvrait, et il y resta tout l'hiver.
Voilà l'année 1705, misérable d'impuissance, d'épuisement. La vieillesse du roi apparaissait. Dans l'hiver de 1706, il fait pourtant effort, prépare un coup. Il donne sa grande armée de Flandre à Villeroi, avec ordre de livrer bataille. Armée de 80,000 hommes. Mais on la croit trop faible encore, on lui ordonne d'attendre un énorme renfort que Marsin va lui amener. Villeroi fut jaloux et voulut vaincre seul.
Quatre courriers du roi, envoyés coup sur coup, ne gagnèrent rien sur lui. Il n'y a pas d'exemple d'une désobéissance si obstinée. Il prit juste un terrain connu, fort désavantageux, que Luxembourg avait jadis soigneusement évité. Il s'arrangea si bien que toute sa gauche resta inutile, le nez dans un marais; son centre faible et vide. Un officier général le lui dit. Villeroi s'emporta, dit qu'il lui manquait de respect. Il fut percé à jour, écrasé. Il essaye la retraite. Impossible: une panique immense emporte tout. (Ramillies, 21 mai 1706.)
Marlborough, d'un seul coup, eut Anvers, Bruxelles, Bruges, les Pays-Bas.
Tout notre espoir était en Italie. Ce que le favori du roi avait perdu en Flandre, le favori de Chamillart, son gendre La Feuillade, allait le regagner par la prise de Turin. C'était un Villeroi, plus jeune, de souveraine impertinence, qui, comme duc, faisait peu de cas de son beau-père, le piètre Chamillart. Celui-ci osait à peine lui transmettre des ordres. Vauban s'offrit en vain pour le guider dans les travaux du siége. L'étourdi s'en moqua. Il n'avançait à rien, lorsqu'il fut menacé par le duc de Savoie et Eugène, que Vendôme devait arrêter aux fleuves et qu'il laissa passer. La Feuillade vit bien qu'il fallait se hâter, livra trois assauts, où il échoua. Lui-même allait être assailli par l'armée qu'on voyait venir. Le jeune duc d'Orléans, qui avait un grand sens et du coup d'œil, dit qu'il ne fallait pas attendre, mais prévenir, qu'on devait se donner l'avantage du choc, et ne pas subir la bataille dans les lignes du siége en dispersant ses forces sur un front de six lieues. Mais avec lui était venu au camp un personnage militaire d'autorité, ce Marsin de Blenheim. Il soutint qu'il ne fallait pas aller attaquer M. de Savoie, mais se défendre contre lui, s'il attaquait.
Tout le conseil de guerre qu'on assembla fut pour Marsin.
Le bruit du temps, dont la trace est restée dans des monuments bien légers (dans les chansons), mais qui me semble pourtant grave et infiniment vraisemblable, c'est que Marsin, ami et confident de madame de Maintenon, apportait la pensée des dames, ses craintes à elle, et surtout celles de la duchesse de Bourgogne. La première n'aurait pas aimé une victoire du duc d'Orléans; la seconde aurait craint une bataille rangée où l'on aurait peu ménagé son père. Dans l'attaque des lignes, il restait maître de se hasarder plus ou moins. Duclos (très-informé) dit durement que la princesse nous trahissait, informait de tout le duc de Savoie. On a peine à le croire; mais il est bien probable que, dans une si terrible occasion, où il s'agissait de sa vie, elle l'avertit. Tout au moins, elle put chapitrer Marsin à son départ, lui faire promettre qu'il ouvrirait l'avis le moins dangereux pour son père.
Ce qui est sûr, c'est que Marsin, homme ferme jusque-là, se trouva désorienté, flottant, timide. Ce qui n'est pas moins surprenant, c'est que La Feuillade, qui avait tant d'intérêt au succès, y crut peu et espéra peu, et de bonne heure achemina vivres, munitions, fourgons sur la route de France.
Nos lignes, peu élevées, mal garnies de soldats, malgré une vive résistance sur quelques points, furent forcées de côté par le duc de Savoie, de front par Eugène.
L'indiscipline augmenta le désordre, une brigade refusa de marcher. Marsin ne donnait aucun ordre. La Feuillade en donnait d'absurdes, et contre ceux du duc d'Orléans. Celui-ci fut grièvement blessé, Marsin tué.
Eugène et le duc entrèrent à Turin. La Feuillade alors désespère, lève le camp, encloue ses canons, brûle ses poudres, prend la route de France, abandonne toute l'Italie.
Orléans seul voulait rester, et il avait contre lui tous les officiers généraux qui avaient fait leur main en rançonnant le pays, et voulaient mettre leur gain en sûreté.
Grande histoire, et très-simple. Nous lui avons rendu son unité. C'est la direction qui part du seul Versailles.
On croit lire des faits militaires. Non, ce sont des événements de cour, ceux du gouvernement féminin, personnel. Les dames y sont les Parques. De leur main délicate elles font la destinée.
Ces galants généraux, admirables pour être battus, ces ordres équivoques, cette demi-entente avec l'ennemi, tout cela part du même lieu, de la même influence.
En 1704, Blenheim, qui perd tout en Allemagne, qui perd notre réputation, notre ascendant militaire. En 1706, Ramillies et Turin, la perte des Pays-Bas et de l'Italie. Ajoutons Gibraltar, Barcelone et Valence.